LE CHAPERON
^^ N franchissant le seuil du double logis, ^^ Mag vit Josette si décolorée, si défail- ^^ lame, qu'à peine la porte refermée elle la saisit sous Taisselle et la soutint jusqu'au canapé du petit salon. Par ces quatre heures de mai finissant, l'étroite pièce, obscure et étouffante en février, le jour où Mag avait reçu ses amies, accueillait les deux visiteuses dans une discrète clarté blonde, filtrée par les persiennes; aucune humidité, mais une fraîcheur si délicieuse que Josette ne put résister au bien-être physique d'être enfin réfugiée là, après la rue trop éclatante, après l'anxiété de la course en fiacre et l'émotion de la descente devant la porte. En même temps, un flacon de sels que
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Mag lui approchait des narines raviva son haleine. Ses joues rosirent. Mais elle ne pouvait parier encore.
— Vraiment, Josette, chuchota Mag, mieux vaudrait vous en retourner. Je recevrai le comte Adolf et je lui dirai que vous avez été empêchée... Faut-il? Décidez vite : dans quelques minutes il va être ici.
— Non!... fit signe Josette, qui peu à peu se ressaisissait.
Son regard, d'abord inquiet et ombrageux, avait parcouru la pièce : elle avait ressenti un soulagement à n'y rien apercevoir qui évoquât le mystère suspect d'un rendez-vous de roman... C'était un petit salon élégamment meublé, pareil à beaucoup d'autres, comme en installent les grands tapissiers parisiens pour les clients qui ne lésinent point. Sur la table, même pas un goûter préparé : une grande gerbe de liliums, la fleur préférée par Josette... La porte de la chambre était poussée : ni toilette ni lit visibles. Toutes ces attentions prévoyantes n'étaient pas le fait de Letzling, mais de Mag, qui, connaissant l'âme rebelle de son élève, avait, dans la matinée, inspecté préalablement le double logis.
Voyant Josette presque remise, l'Allemande osa la réprimander amicalement et administra, pour ainsi dire, un révulsif à son amour-propre.
— Vous ne savez pas ce que vous voulez, ma
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Josette... Ou plutôt, comme presque toutes les Françaises, vous n'avez pas de hardiesse en amour. Il faudrait qu'on vous aimât sans que vous risquiez rien.
— Vous me dites cela, ici! protesta Josette.
— Ici ? Mais vous ne risquez rien, rien du tout... Écoutez-moi : puisque je vous vois si angoissée, je vais vous dire ce que je ne vous ai pas dit encore... Tant pis si, après, vous me dédaignez : je veux, votre repos.
Elle prit les deux mains de son élève et la regarda dans les yeux.
— Vous êtes trop blanche pour me comprendre à demi-mot. Mais il y a un temps pour la blancheur et un temps pour être une femme. Je vous ai dit que cet appartement a une autre issue rue de Châteaudun. Si, par impossible, nous étions dépistées, vous vous esquiveriez par là, sous la protection de quelqu'un de sûr qui, dès maintenant, monte la garde dans l'autre appartement.
— Qui cela? demanda Josette, plus curieuse maintenant que craintive.
— Je vais vous le dire. Laissez-moi finir mon explication... Toujours si l'on nous dépistait, Letzling resterait, vous partie, et m'appellerait, car je monterai aussi la garde à côté, moi. Et c'est moi qu'on trouverait avec lui. Comprenezvous à présent que vous ne risquez rien?
— Mais, insista Josette, qui est cette personne sûre qui veillera avec vous dans l'appartement d'à côté?
Mag répondit :
— Bolski.
Elle lâcha les mains de Josette, qui se recula. Dans le cerveau de la jeune fille, un travail subit s'accomplissait... Des choses jusque-là incomprises s'éclairaient pour elle, — mais d'une lumière infiniment triste. Elle murmura après un silence :
— Pourquoi... n'êtes-vous pas... la femme de Bolski?
Mag eut un rire douloureux :
— Il y onze ans, c'est sa famille qui n'a pas voulu, parce que je n'étais qu'une simple institutrice; maintenant qu'il est ruiné, traqué par les créanciers, c'est lui qui refuse de m'apporter ses dettes en dot.
Toutes deux demeurèrent en suspens. On sonnait trois coups: un long, deux brefs. La jeune fille crispa sa main droite sur le genou de l'institutrice.
— J'ouvre? questionna Mag.
— Non... moi.
Josette se leva, retrouvant du courage. Mag dit à la hâte :
— Je m'en vais à côté. Dans la chambre voisine de celle-ci il y a une bibliothèque, qui n'est
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qu'une fausse porte. Pour m'appeler, VOUS n'aurez qu'à taper contre les livres, comme on frappe à une porte.
Trois coups inégaux résonnèrent de nouveau. Mag s'esquiva. Josette alla ouvrir, pâle et décidée.
Ils étaient maintenant en face l'un de l'autre, elle assise au bord du canapé, lui sur une chaise. Ils avaient échangé des paroles de politesse froide : et leur émotion à se rencontrer ainsi, seuls pour la première fois de leur vie, derrière une porte verrouillée, ne se trahissait que par cette froideur. — d J'espère que je ne vous ai pas fait attendre? — Oh! non... j'arrive à l'instant. — Mag était ici? — Oui, elle vient de me quitter... ï>
Et soudain Josette eut un geste d'agacement:
— Ah! tenez, c'est mal ce que nous faisons là. J'aurais moins de dégoût de moi si j'étais partie avec vous, publiquement, bravement...
Letzling protesta :
— Je n'ai pas conscience que nous fassions rien de mal. Mais puisque ma présence vous irrite...
Il se leva : si elle l'avait laissé faire, il serait parti avec une sensation de soulagement, tant ce tête-à-tête était pénible, où, de peur de faire cabrer Josette, il n'osait même pas un mot de
tendresse. Ce fut elle qui le retint; se souvenant des paroles de Mag, elle eut honte de manquer de hardiesse en amour.
— Restez, fit-elle. Je suis nerveuse : excusezmoi. J'ai beau médire que c'est comme si je vous recevais dans le salon de l'avenue Vélasquez... Ce qui me chagrine, c'est de tromper les miens. Cuy surtout: mon cher Guy, si confiant en moi! C'est de le tromper qui me bouleverse. Mieux valait lui avouer...
— Guy est avec votre père contre moi. Il ne m'aime pas.
— Il n'aimera jamais l'homme que je veux épouser. Guy est jaloux de moi, vous savez bien.
Son visage se détendit d'un sourire en disant cela, et, Letzling s 'étant un peu approché, elle lui abandonna ses mains ; ils commencèrent de causer plus à l'aise. Le jeune attaché militaire, cependant, demeurait sur ses gardes, tant il la savait prompte à la révolte. Ses longues mains fraîches, il les effleurait sans les presser; il avait peur de lui déplaire en la regardant trop avidement; et tant de contrainte le préservait de Tombre même d'un désir. Elle, au contraire, maintenant rassurée, sentant son pouvoir et que, sur une simple injonction il la laisserait seule, s'étonnait d'un étrange bonheur, d'une plénitude ardente qui l'envahissait. L'amour avait été pour -elle, jusqu'à cette heure, quelque chose de ce-
rébral ou de volontaire, sans plus : un visage, une silhouette, un esprit d'homme plaisaient; on souhaitait se rejoindre; pour y parvenir, on était prêt à surmonter des obstacles; le mariage, la vie à deux, les enfants étaient le but lointain où Ton tendait. Cela comportait des angoisses, des insomnies, des larmes ; une défaillance heureuse à une rencontre imprévue ; une vive rougeur de plaisir pour un regard échangé en secret: mais tout cela se passait « cœur et tête » comme pour les héroïnes du théâtre classique... Il n'y a pas beaucoup d'Aricies au premier quart du vingtième siècle dans le monde parisien; il y en a pourtant, préservées de tout émoi sensuel jusqu'à la veille du mariage par les circonstances : la protection d'un frère aîné, un peu jaloux, est une des plus efficaces... Josette, capable de se laisser conduire à un rendez-vous par l'adroite influence de son institutrice, était une Aricie. JEUe ne connaissait pas le genre de péril qu'elle courait : mais d'avance, et sans le connaître, ce péril lui faisait plus d'horreur que de peur... Or, assise toute proche de ce beau jeune homme, de qui les yeux bleus l'évitaient, dont la bouche rasée, au ferme dessin, prononçait des paroles tellement respectueuses que la tendresse même s'en évaporait, dont les mains se posaient sur les siennes avec une sorte d'inquiète dévotion, — voilà que dans le réseau
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de ses nerfs commençait de circuler une électricité mystérieuse, et que dans ses veines une vie plus chaude semblait s'accélérer. Nul trouble de désir, elle non plus, puisqu'elle ignorait même la nature de ce qu'elle aurait pu désirer; mais quel événement positif de sa vie amoureuse pourrait jamais la transformer plus que cette attente infinie où tout elle-même s'exaltait?... Attente infinie, et qui, à chaque instant, lui semblait à la fois comblée et renaissante. Elle s'y abandonna sans inquiétude, sans méfiance : Letzling la rassurait, si évidemment esclave! Et ce furent ses mains qui appuyèrent plus fort sur les paumes du jeune homme; ce furent ses yeux dont le magnétisme volontaire attira et fixa un regard qui cherchait à se dérober. Un Valmont eût pressenti que cet être ingénu n'avait plus la force ni même la conscience de résister, que d'avance elle était conquise. Letzling, heureusement, n'avait rien d'un Valmont; ses. aventures mondaines, jusqu'ici, n'avaient guère dépassé la banalité courante. Il eut pourtant l'intuition du danger que courait Josette, et, comme il l'aimait sincèrement, comme il la voulait pour femme, il eut peur pour elle et pour lui. ïl lui serra les mains longues d'une étreinte trop rude pour qu'elle pût sembler une caresse, les lui reposa sur les genoux, se leva et, s'approchant de la fenêtre ouverte sur les persiennes closes, res-
pira l'air avec force. Josette le regardait, déçue sans savoir de quoi, et pourtant soumise à sa volonté; car déjà pointait dans son cœur, pour l'adorable émoi ressenti, l'impérieuse gratitude féminine. Elle l'appela, avec une douceur tendre qu'il ne lui avait jamais entendu mettre dans son nom:
— Adolf..
Et de percevoir cette tendresse nouvelle, cette autre Josette transparaissant pour la première fois sous la petite amazone chaste et autoritaire dont il avait subi le charme aigu, — cela acheva de le rendre maître de lui, sûr de lui : une pitié affectueuse conspira avec l'égoïsme raffiné du fiancé, l'égoïsme qui réserve jalousement pour les épousailles l'innocence virginale. Il osa revenir auprès du canapé. Il s'assit contre Josette. Il la prit dans ses bras. Elle ne frémissait même pas, loin de se défendre; elle était une serve, alanguie dans une attente délicieuse. Il murmura, sans trop savoir ce qu'il disait :
— Je vous chéris... confiez-vous... Ma petite épouse. Je vous aime... Confiez-vous.
Il la berça ainsi quelque temps de mots et d'étreinte; il lui dit tout ce qu'il n'avait pas osé lui dire encore dans leurs entrevues mondaines, car il redoutait toujours son ironie de vestale irritable : qu'il l'aimait avec une puérilité ardente de collégien, s'entourant de toute»
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les menues reliques d'elle qu'il avait pu collectionner : des accessoires de cotillon, une touffe de violettes artificielles prise à sa ceinture, un bout d'aigrette tombé d'un chapeau, un bouton de gant. Il lui avoua qu'elle lui faisait un peu peur, avec son air froid et résolu, et que vingt fois, après des rencontres tant désirées, il était rentré chez lui désespéré, convaincu qu'elle ne l'aimait pas, qu'elle n'aimerait jamais personne, qu'elle était une fille de Paris, dédaigneuse et glacée, qu'elle voulait flirter, sans plus. Il la supplia de lui dire que ce n'était pas vrai, qu'elle l'aimait... et pour la première fois il obtint cette parole qu'elle n'avait jamais prononcée, qu'elle pr >nonça ici avec une sorte de mystique volupté, qu'elle répéta lentement à plusieurs reprises, comme pour en épuiser la saveur nouvelle :
— Oui. Je vous aime. Je vous aime. Je vous aime.
Et comme, avec l'amour, ce besoin lui était révélé de sécurité, de durée, que le cœur féminin, façonné par des servitudes millénaires, ne sépare pas de l'amour :
— Vous ne me quitterez pas, Adolf? Vous ne me découragerez pas? Vous risquez tant d'ennuis... Non, ne me faites pas de promesses... Je suis sûre...
Mais Letzling voulait promettre, et, pour assurer son vouloir fidèle, il trouva des mots si ar-
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demment sincères que le cœur de Josette en fut tout conforté. Certains d'être plus que jamais des alliés et de pouvoir compter l'un sur l'autre jusqu'aux décisions extrêmes, ils parlèrent sans amertume des obstacles qu'on dressait entre eux.
— Papa est fou de politique, dit Josette... Vous savez qu'on prononce son nom, parmi beaucoup d'autres, pour la présidence de la République. Ni maman, ni Guy, ni moi n'y croyons, et nous ne le souhaitohs pas!... Mais lui, c'est ridée fixe. Il passerait sur nos corps pour entrer à l'Elysée. Vous pensez ce que pèse mon bonheur! Que je meure vieille fille, plutôt qu'un entrefilet dans le T{adical dénonçant que M"" Croze flirte avec la Triple Alliance !
Adolf, de son côté, avait été égratigné par l'hostilité de Croze : jusqu'alors, il ne s'en était pas confessé à Josette; maintenant il lui dit tout. Eh bien, son chef, l'ambassadeur de S. M. Apostolique, l'avait mandé: c'était un grand seigneur croate, d'une famille plusieurs fois alliée à la sienne, et qui le traitait avec une sévérité paternelle. Il avait fait appel à son sentiment de fierté; il lui avait dit: (c J'ai eu l'humiliation de recevoir ici un député français, même pas de la droite, et qui m'a prié de faire cesser vos assiduités auprès de sa fille!... » Adolf contait cela avec une mine piteuse assez divertissante. Il n'ajouta
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pas comment l'ambassadeur avait traité le député français et ce qu'il avait dit sur l'alliance éventuelle d'un Letzling avec ce grossier démocrate !
Ainsi ils échangeaient toutes leurs raisons de redouter l'avenir: et pourtant, à cet échange, ils gagnaient de la confiance. Ils se sentaient plus forts que tout. Ni l'ambassadeur austro-hongrois ni le sous-secrétaire d'État Croze ne les empêcheraient de s'appartenir, d'être mari et femme : voilà ce que leur assurait une forte conviction intérieure, née de la certitude qu'ils s'aimaient et que l'amour est invincible.
La pendule anglaise sonna quatre coups pressés, après une pluie de préludes carillonnants... Josette eut un cri :
— Quatre heures... Il faut que j'appelle Mag. Nous devons goûter chez Ritz avec M""^ Corbellier et les trois petites Haumont-Manin.
Le charme fut rompu : l'étreinte des nécessités mondaines les ressaisit. Letzling, avec son chapeau, sa canne et ses gants, reprit l'attitude de la déférence; Josette, inquiète de l'heure, fut nerveuse. !ls se séparèrent à la hâte dans la petite antichambre noire; les lèvres d'Adolf effleurèrent le bout des doigts de Josette, et la porte refermée les sépara sans même qu'ils eussent arrêté une autre entrevue... Quelles amours n'ont pas connu ces inexplicables apeurements, ces
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départs qui ressemblent à des fuites^ cette hâte à se quitter, aussitôt payée d'un remords, d'une colère contre soi?... Seule dans le salon aux liliums, Josette pleura... Le départ de Letzling ne suspendait pas la mystérieuse attente qui s'était emparée d'elle tandis qu'il était proche : mais, à présent, cette attente n'était plus, à chaque minute, comblée et renaissante: elle s'exaspérait dans le vide. Josette, d'ordinaire si maitresse d'elle-même, si défendue contre la neurasthénie, outre sa santé et son orgueil, par l'hygiène, les sports, le souci delà tenue, Josette céda à une crise de nerfs, comme eût pu le faire une Emmeline Corbellier. A plat ventre sur le canapé, le front dans les coussins, elle sanglota, les jambes spasmodiques. Elle fut irritée contre Letzling, et de ce qu'il était venu, et de ce qu'il était reparti... Si l'heure n'eût pas été pressante, elle fût demeurée là, bâillant, pleurant, tordant ses longs pieds cambrés et ses mains fines, jusqu'à la nuit...
Mais il fallait se hâter, retrouver Mag... Que devenait Mag? On n'entendait rien, ni dans l'appartement ni dans la cour. Josette se redressa, épongea ses yeux d'un geste volontaire, passa dans la pièce voisine. L'obscurité y régnait, d'épais rideaux étant tirés sur l'unique fenêtre. Elle tourna un commutateur; une discrète lueur rose s'alluma au fond d'une alcôve; le lit ap-
parut, recouvert de sa courtepointe, et, tout à côté, les faïences claires et les nickelures du cabinet de toilette entre-bâillé. Une honte ardente empourpra les joues de la jeune fille. Elle pensa ! « Adolf savait que cette chambre était à côté de nous... » Mais soudain elle fut distraite de son émoi : on parlait, à peu de distance, de l'autre côté de la cloison qui lui faisait face, précisément derrière cette bibliothèque oii Mag lui avait recommandé de frapper. Elle s'en approcha, prête à frapper en effet. Le bruit grandissant des voix l'arrêta : la voix de Mag et une, voix d'homme Ces voix semblaient se quereller.
« Mag et Bolski, > pensa Josette...
Elle n'osa plus frapper. A travers la porte garnie de livres, elle entendit Bolski s'écrier :
— Si je voulais, il n'en manque pas qui me tireraient d'affaire...
Et Mag répondait, mi-fâchée, mi-tendre :
— Ah! crapule... je sais bien qu'elles te veulent toutes. Mais prends garde...
Josette ne perçut plus qu'un chuchotement où elle reconnaissait seulement des noms : le nom de Rosalie Boisset, le nom de son père, qu'ils appelaient aussi « le sous-ministre *. Puis, un éclat de Mag.
— Ça, non... Je ne le ferai jamais. N'y compte pas...
Bolski ricanait :
— Quels scrupules! Demande à ton patron, qui est au courant, combien de gouvernantes françaises servent à cela^ en Allemagne...
— Puisque je te dis que j'aurai les quinze cents francs. Après demain, cela suffit?
— Oui... mais c'est juste.
— Je verrai Rosalie après-demain matin... Et maintenant sauve-toi. Josette va frapper...
Des pas, des allées et venues précipitées. Le bruit d'un baiser... très long. Une porte qui s'ouvre et qui se ferme... puis le silence complet.
« Mag est seule, » pensa Josette.
Les mots qu'elle avait entendus, sans y rien comprendre d'ailleurs, la troublaient moins que la familiarité brutale révélée par le ton des amants. Et, avant de se séparer, leur baiser, si long!... Elle revit Letzling, la quittant, correct et brusque. Sa main énervée se crispait sur les reliures. Mais elle ne put se décider à frapper. Elle ne voulait même pas entrevoir la pièce où elle avait perçu l'intimité de Mag et de Bolski. Elle revint s'asseoir sur le canapé du salon aux liliums. Une imagination impérieuse substituait sa propre image à celle de l'Allemande, et, malgré elle, elle évoquait Adolf auprès d'elle, comme Bolski auprès de Mag. Elle souffrait de cette imagination comme d'une angoisse physique; et, pourtant, l'attente éperdue qu'elle avait ressen-
tie en présence de Letzling l'envahit de nouveau, mais plus nette et plus dominatrice. Rien de sa volonté n'était aboli : elle était toujours la petite amazone rebelle. Mais l'amour n'était déjà plus pour elle un absolu mystère. Et, si le fruit interdit ne sollicitait pas encore sa main, du moins s'était-elle assise à l'ombre de l'Arbre de Science.
Mag, vêtue, prête à sortir, la retrouva assise,, immobile, les yeux en pleurs. Au premier coup d'œil qu'elles échangèrent, l'institutrice vit que son élève n'était pas irritée contre elle : mais elle la connaissait trop bien pour ne pas apercevoir sa confusion et sa tristesse. Elle s'assit près d'elle, sans la frôler.
— Josette, lui dit-elle, en ce moment vous me méprisez... Et, si vous le désirez, dès que nous serons de retour à la maison je trouverai un prétexte pour redemander ma liberté à votre mère... Je ne m'impose pas à vous.
Josette fit un geste de protestation.
— D'autre part, rien n'est plus facile que de ne jamais rencontrer le baron Adolf ici dorénavant.
— Ah I fit Josette, découvrant ses yeux. Ne dites pas celai... Je veux... Je veux le voir.
— Il ne tient qu'à vous, répliqua l'Allemande. Josette osait maintenant la regarder; et Mag
avait beau coiffer d'un chapeau le réseau de ses
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nattes blondes, porter un costume bleu, des bas noirs et des souliers à pointe vernie, Josette rimaginait toujours daas l'autre logis cambrée sous l'interminable baiser de Bolski. Mais déjà la rébellion de son cœur ingénu s'apaisait; elle ressentait encore du trouble, de la honte; elle ne ressentait plus de dégoût; l'Allemande vit son avantage ; elle en profita pour avancer son œuvre de dangereux entraînement :
— Comment a-t-il été avec vous? demandât-elle.
— Je crois qu'il m'aime bien, balbutia Josette.
— Enfin, qu'est-ce qui s'est passé?
Elle ne répondait rien. Mag insista en souriant.
— Est-ce qu'il vous a embrassée? Est-ce qu'il vous a prise dans ses bras?
A chaque question, Josette répondait par une moue incertaine. Elle finit par dire, à travers ses larmes :
— Nous avons été très sages... il me semble.
— Lui aussi? Aussi sage que vous ?
— Je crois qu'il avait un peu peur de moi. Mag haussa les épaules :
— Croyez-vous qu'on retienne un homme en lui faisant peur? Songez à Guy et à Berthel
— Je ne peux pourtant pas...
Josette n'acheva point, mais Mag avait com pris.
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— A votre aise, fit-elle... C'est le système des Américaines : monter la tête aux épouseurs, par des flirts oii l'on se tient sur une stricte défensive. Je trouve plus estimable d'aimer franchement et de ne pas tant se marchander... Mais nous voilà déjà en retard d'une demi-heure. Mettez votre chapeau, et sauvons-nous.
Dans la rue, marchant d'un bon pas vers la place Vendôme toute proche, où elles devaient rencontrer Emmeline Corbellier et les petites Haumont-Manin, l'Allemande, sentant que pour Josette l'heure était décisive, l'entretint dans le trouble où elle la voyait. Elle ne lui parla plus de Letzling; mais, comme à une amie à qui l'on peut tout dire, elle parla de Bolski et d'elle-même. Elle dit comment ils s'étaient connus, — jadis, à Kœnigsberg, — la cour qu'il lui avait faite, l'opposition des parents. Elle conta leurs premiers rendez-vous, chez une amie mariée. Elle conta sa chute. Elle avoua les vices de Bolski, dépensier, joueur, paresseux...
— Mais c'est un grand artiste, et je l'aime. Et tout ce que j'ai souffert, tout ce que je souffre par lui n'est rien quand je le vois heureux dans mes bras.
Josette écoutait. Comme un vin trop fort, ces confidences s'insinuaient dans son cerveau et dans son cœur et y répandaient une sorte de
torpeur : mais elle n'était plus révoltée. Une femme, bien plus vite qu'un homme, abolit l'ingénuité d'une autre femme. Quand, accompagnée de son chaperon, Josette entra dans la grande salle du Ritz, elle était toujours une jeune fille intacte : — elle n'avait plus d'innocence.
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