L ARGENT DE L OEUVRE
OU TE ronde et blonde dans son cosffC\ <S) ^^^^ ^^ ^^^^^ bleue, sous son chapeau Mfrj^è^J de paille bleue, une sacoche de cuir lui battant le flanc, la figure et l'allure un peu lasses, — sans doute à cause de la fatigue du voyage entre le Val d'Anay et Paris, — Rosalie Boisset débarquait à la gare Saint-Lazare. Deux heures après midi, par un de ces jours de juin parisiens, pires que des jours de canicule, où l'asphalte des trottoirs naollit sous les pas, où le pavé de bois des chaussées semble près de s'enflammer. Autour de la gare, les chevaux et les cochers de fiacres en station somnolaient; quant aux taxi-autos, désertés par les chaufl^eurs, ils s'alignaient à vide, leurs tôles étincelantes. Et
bien que les terrasses des cafés voisins fussent passablement garnies, l'excès de lumière et de chaleur imposait un demi-silence à ce coin tumultueux de la Ville.
Rosalie, tout en s'épongeant le front avec son mouchoir, essaya de courir pour joindre un autobus qui s'arrêtait, tout trépidant, au milieu de la chaussée. Mais elle dut ralentir aussitôt, essoufflée, et, pendant qu'elle reprenait haleine, l'autobus démarra. Alors, ayant consulté des yeux le cadran de la gare, elle alla réveiller un des cochers endormis.
- — 17, rue Montalivet, dit-elle.
Le cheval partit d'un trot si lent, si berceur, qu'elle-même sommeilla durant le trajet : elle eut un sursaut quand la trogne pourpre du cocher apparut à la portière ouverte et qu'elle entendit une voix cordiale et avinée s'écrier en riant:
— Chacun son tour, hé, belle blonde?
Elle lui dit de l'attendre et pénétra dans l'hôtel. C'était une calme et commode demeure, de style Napoléon III, qui, du dehors, avait aussi bien l'apparence d'une maison à appartements. La loge du concierge donnait sous la voûte d'entrée, un peu en contre-bas.
— Ah! voilà M"* Rosalie, dit une femme replète et grisonnante, confortablement vêtue de noir, qui apparut sur le seuil de la loge et
commença aussitôt de parler avec une grasse volubilité. Vous vous portez bien, mademoiselle? Et tout votre monde?... Mon mari regrettera beaucoup d'être en courses; il vous trouve tellement de son goût... Ma parole, j'en serais inquiète si je ne le savais pas sérieux. Alors, vous venez pour voir Madame? Non, M"^ Berthe?.. C'est que M"^ Berthe est sortie. Elle n'a pas déjeuné à la maison, aujourd'hui, M"® Berthe, elle a dû déjeuner chez...
— Si je peux seulement causer une minute avec M"* Smith... fit Rosalie sans réussir à arrêter le flux verbal de la concierge, qui acheva sa phrase avant de répondre à la question.
— ... chez la comtesse Bouhier, de Tautre côté de l'eau... Ah! mais, Miss a déjeuné aussi dehors, avec M"* Berthe, je pense... Ne restez donc pas là en l'air à vous pencher pour me parler, mademoiselle Rosalie; ça vous montera le sang à la tête et moi j'attraperai un torticolis. Vous avez tout de même un moment pour me faire un bout de visite, et, si mon mari rentrait pendant que vous serez dans la loge, il aurait bien du contentement... Là! prenez garde, en^ core une marche. C'est un peu enfoncé, mais bien clair, pourtant, hein? Et, par un jour de fournaise comme aujourd'hui, il n'y a pas beaucoup d'endroits aussi frais à Paris. Si la rue était seulement un peu plus (f passagère ». Enfin, on
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ne peut pas se plaindre. Asseyez-vous sur le fauteuil... oui, oui, sur le fauteuil; moi, j'aime mieux ma chauffeuse. M"' Berthe est donc sortie avec Miss... et, entre nous (elle baissa le ton et s'approcha de Rosalie), vous seriez venue hier que c'aurait été la même cérémonie, et à la fin du mois M"^ Berthe et Miss partent pour Noirmoutiers ensemble. Oh! ça ne va pas tout seu, là-haut (elle montra le plafond) entre Monsieurl Madame et Mademoiselle. Mademoiselle ne parle presque plus à Monsieur ni à Madame. Et Madame ne veut plus avoir de rapports avec M"® Smith... Pourquoi ça? Ah! on dit beaucoup de choses; vous savez, j'en prends et j'en laisse^ quand on a passé dix-huit ans dans une maison, comme Antoine et moi, on ne va pas récolter ni colporter des ragots.
Elle s'arrêta enfin un instant, partagée entre an sincère scrupule de discrétion et l'envie de retenir Rosalie, qui manifestait des velléités de se lever. Le besoin de garder à tout prix son interlocutrice fut plus impérieux.
— On dit... on dit que Monsieur et Madame reprochent à M"® Berthe de leur, préférer M"® Smith, de n'écouter que M"^ Smith. Et que M"^ Smith l'empêche de se marier, et qu'elle veut capter la fortune de Mademoiselle... Mademoiselle a une fortune personnelle, plus d'un million, et elle est émancipée depuis deux ans,
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tout à fait libre : c'est elle qui l'a voulu, toujours sous l'influence de l'Anglaise... C'est que l'Anglaise est une maîtresse femme, je vous le certifie, mademoiselle Rosalie! Une femme distinguée, supérieure, sur laquelle il n'y a rien à dire; et elle a beau n'être ici qu'une dame qu'oji paie au mois comme vous et moi (ça ne vous offense pas, ce que je vous dis là, mademoiselle Rosalie ?) elle donne des ordres à tout le monde, dans ton baragouin qu'on a même de la peine à comprendre, et tout le monde lui obéit... Non! ne vous levez pas... restez... j'ai encore autre chose à vous dire... quelque chose de tout à fait en confidence, par exemple... d'autant plus que je ne crois pas que c'est vrai, pour ma part.
Elle quitta sa chauffeuse, alla jeter un coup d'œil sous la voûte d'entrée et repoussa la porte de la loge derrière elle, en revenant. Puis, presque à l'oreille de Rosalie :
— On dit que les chevaux se battent, là-haut, parce que le foin diminue au râtelier.
— Pas possible? fit Rosalie. Ils ne sont pas très, très riches ?
— Mon mari, qui connaît beaucoup de ces Messieurs de la Banque (on le prend en supplément les jours d'émission), m'a dit — il m'a fait jurer de ne pas le répéter — que les affaires de la maison, depuis tantôt dix-huit mois, ne vont pas toutes seules... On bouche des trous,
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comme on peut. Et M"° Berthe, toujours à cause que l'Anglaise la conseille, a peur qu'on lui demande son million pour aider à boucher un gros trou... Mais je vous répète, ni mon mari ni moi n'y croyons... Tout est payé recta ici, pas un fournisseur qu'on fasse attendre. Et puis, dans les grandes affaires, on peut être un moment en difficultés, n'est-ce pas ? et, malgré ça, trouver moyen de...
Une sonnerie de téléphone privé, dans la loge même, l'interrompit. La replète concierge courut assez lestement à l'appareil. Rosalie entendit cette moitié de conversation :
— Allô! oui, madame, c'est moi... Le fiacre devant la porte?... C'est à M"^ Rosalie, du Val d'Anay... Oui, madame, elle demandait M"° Berthe... Oh! non, madame, elle vient d'arriver il y a un instant, je lui expliquais que Mademoiselle est sortie avec sa gouvernante... Mais sûrement, madame... Elle va monter tout de suite voir Madame...
Raccrochant le récepteur, M™* Antoine dit à Rosalie :
— Montez vite voir Madame. Elle sait que vous êtes ici depuis un bon moment. L'escalier à gauche : le valet de pied vous conduira.
Elle l'accompagna jusqu'au seuil de la loge.
— zMotus, bien entendu, sur ce que je vous ai raconté. D'ailleurs... pour la chose de la fin...
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Antoine et moi n'en croyons pas un mot... pas un mot I
M"* Haumont-Segré reçut Rosalie dans sa chambre, grande pièce dont les deux fenêtres donnaient sur le beau jardin, alors tout glorieux de ses feuillages juvéniles, de ses tendres pelouses, de ses hortensias empanachés. Elle la reçut étendue sur une chaise longue. Un roman était ouvert sur le chiffonnier voisin. Des magazines et des revues traînaient sur le tapis. M"* Haumont-Segré, après s'être longtemps crue atteinte d'une maladie de foie, souffrait en ce moment d'une crise cardiaque : elle en informa aussitôt la jeune fille, qu'elle fit asseoir près d'elle. Elle lui révéla également qu'elle était un cas de maladie extraordinaire que les méde« cins ne parvenaient pas à comprendre : ils avouaient l'un après l'autre leur impuissance. Et Rosalie sentit bien que son interlocutrice considérait ce mal incompréhensible comme un privilège, presque comme un ornement de sa vie, et qu'en consultant médecins sur médecins elle ne cherchait dans ces consultations successives qu'à confirmer son idée fixe : a: Je suis une malade d'exception... j> Rosalie ayant commis l'imrudence de lui assurer qu'elle avait bon visage j elle la releva vertement, déclara que l'air du visage ne signifiait rien, que d'ailleurs elle avait
toujours été pâle et mince, « même à Tâge de Berthe, et comme Berthe, qui me ressemble énormément d, — qu'elle n'avait d'ailleurs, elle le savait, aucun organe endommagé, mais que cela justement constituait le mystère, puisque néanmoins elle était malade.
— Je suis atteinte aux racines mêmes de la vie... à des profondeurs où les yeux et les instruments des médecins n'ont pas d'accès... N'importe.,. Assez parlé de mes misères. On est en bonne santé au Val d'Anay?
— Mais oui, madame.
— Le papa, la maman, les gamins, la gamine et les jumelles?
— Mais oui, madame.
— Vous veniez réclamer à Berthe sa récolte pour la loterie des Orphelins du travail?... Ne vous désolez pas; vous n'aurez pas fait une course inutile. Berthe et Miss m'ont remis chacune sa part; ce sont des personnes méthodiques: elles n'oublient rien. Voulez-vous prendre cette enveloppe sur la cheminée, contre le flambeau de droite? Bon!... J'ai écrit dessus le relevé du contenu... Lisez.
— Berthe, trois cent cinquante trancs. Miss, un chèque de trois livres sur la Banque Franco- Américaine. M"* Haumont-Segré, cinquante francs.
— Vous voyez que je suis votre plus mau-
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vaise cliente, ma pauvre Rosalie... et que M"* Smith a plus de relations que moi. Il ne faut pas m'en vouloir. Je ne vais nulle part; écrire même me fatigue; comment voulez-vous que je place des billets de loterie? Alors, j*cn ai pris cinq pour moi.
— Madame a été trop bonne... Je remercie Madame. On sera bien content au Val d'Anay.
— Serrez soigneusement votre enveloppe, pour ne pas la perdre.,. Et approchez-vous un peu que je vous regarde... Vous qui me trouvez bonne mine, vous me seinblez un peu pâlotte. Vous n'avez plus vos belles couleurs... Les voilà qui reviennent, mais c'est un petit feu de modestie, qui va tomber tout de suite. La chaleur, sans doute? Et puis?... Oui, je comprends... Alors, on n'aurait pas dû vous envoyer à Paris aujourd'hui.
— Oh! M. le baron me recommande toujours de ne pas me fatiguer, et M'"' la baronne aussL.. C'est eux qui m'ont dit de prendre un fiacre.
— Ils ont joliment raison! S'ils vous mettaient sur le flanc, ils ne vous remplaceraient pas du jour au lendemain. Quelle chance ils ont eue! Ce n'est pas la peine de rougir encore, ma petite Rosalie. Des institutrices dans votre genre, l'espèce est en train de disparaître... Et si j'avais eu le bonheur de tomber sur une Rosalie Boissct...
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— Oh! Madame peut-elle dire ça! murmura Rosalie, sincèrement confuse. Madame qui a M"' Fanny, tellement instruite, tellement bien élevée, tellement supé...
Elle n'acheva pas. M"* Haumont-Segré se redressa sur son séant avec une vigueur et une prestesse si imprévues que la jeune fille en fut ert rayée, comme si elle assistait à une résurrection.
— Ne me parlez pas de M"* Smith, cria la ressuscitée. Vous voyez dans quel état je suis? Elle en est la cause. Je me moque de son instruction (elle n'est seulement pas capable de parler français correctement) et de ses grands airs, et de sa distinction. Si les Français n'étaient pas stupidement désarmés devant les étrangères, une femme comme celle-là devrait être arrêtée... oui, arrêtée. Ah! dire qu'il y a eu des lettres de cachet, qu'on a pu enfermer autrefois les gens trop adroits pour commettre des crimes qualifiés, mais plus nuisibles que des criminels... Dire qu'on ne peut plus! qu'on est à leur merci! qu'on se ronge de désespoir... jusqu'à songer à disparaître... oui, Rosalie, mon mari et moi nous y avons songé... On nous vole notre fille, chez nous, sous nos yeux, en notre présence. On nous la change. Elle était tendre, on la rend sèche... Elle était généreuse, on la rend avare. On en fait une étrangère pour nous... qu'est-ce que je dis?
une ennemie, qui consentirait à la ruine de son père et de sa mère plutôt que de faire froncer les sourcils à... l'autre, et de déranger ses vilains calculs. Mais je ne sais pas pourquoi je vous dis tout cela...
Elle arrangea fiévreusement les coussins sur le chevet de la chaise longue, et s'étendit de nouveau, toute secouée de frissons, les paupières humides, se mordant les lèvres. Rosalie, debout près d'elle, cherchait une contenance. Le silence actuel la gênait plus encore que l'explosion de tout à l'heure.
— Allez ! allez ! ma petite Rosalie, reprit M"*" Haumont-Segré... Continuez vos courses, je ne vous retiens pas. Laissez-moi à mes ennuis... j'ai eu tort de vous en parler. Gardez cela pour vous. Allez L.. Ne perdez pas l'enveloppe.
Rosalie, dont le cœur sensible souffrait de toutes les infortunes, murmura :
— Pauvre madame !
— Oui, vous dites bien : pauvre madame!... Mais il n'y a rien à faire. Au revoir, mon enfant. Amitiés à vos maîtres.
Rosalie eut la chance, en s'en allant, de passer devant la loge tandis que la replète M"" Antoine était en verbeuse conférence avec un fournisseur. Elle put s'esquiver, reprendre son fiacre, corvtinuer les courses inscrites sur sa liste : il
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s'agissait de récolter le montant des billets placés par les amis parisiens de la baronne Ropart d'Anay au profit de l'OEuvre des orphelins du travail. Elle parcourut ainsi le huitième arrondissement, les alentours du parc Monceau, poussa une pointe dans Passy, regagna le faubourg Saint-Gerinain, cahin-caha, dans cette humble boîte roulante dont le cheval et le cocher semblaient pareillement somnambules.
Entre deux stations, elle-même s'endormait souvent, d'un sommeil qui ne la reposait pas, d'un mauvais sommeil à cauchemars, pendant lequel elle gémissait aux cahots de la voiture. Lorsqu'elle parvenait à se tenir éveillée, sa ronde figure, faite pour exprimer la joie naïve, demeurait contractée; elle remuait les lèvres sans parler; par instant, elle pleurait. Mais, courageusement, elle poursuivait sa tournée, sonnait à des portes, grimpait des étages, subissait les attentes dans les antichambres et parfois- les rebuffades des dépositaires en retard, ceux qui n'avaient pas encore placé tous leurs billets.
Vers cinq heures, comme elle l'avait prévu, (car elle était merveilleusement méthodique), elle eut épuisé sa liste, sauf les Corbellier et les Croze : mais elle devait rencontrer, à cinq heures et quart, dans un petit thé paisible du passage Choiseul, Sandra et Mag, apportant la quotepart de leurs maisons respectives... Du faubourg
Sainr-Germain au passage, Rosalie, bien réveillée à présent, fit ses comptes. La sacoche contenait deux mille cent quatre-vingt-cinq francs : « Mag et Sandra m'apporteront bien vingt-cinq louis, à elles deux! » Elle eut une minute de joie en imaginant le retour au Val d'Anay, ce soir, et tout cet argent étalé sur la table devant M. le baron. M""* la baronne et les enfants.
Le « thé i> du passage Choiseul, découvert par Mag, était souvent élu comme lieu de rendez-vous pour les trois amies, parce qu'il était peu fréquenté et qu'on y pouvait causer librement. Il avait les dimensions et un peu l'apparence d'une simple crémerie, mais on y buvait du thé convenable dans une solitude reposante à l'heure où les autres tea-rooms de Paris regorgent de monde. Mag était seule au rendez-vous quand Rosalie arriva, sa sacoche au flanc. Un homme mûr, à la table voisine, dépêchait une tasse de chocolat. Les deux institutrices s'embrassèrent.
— Sandra n'est pas sûre d'être libre, dit l'Allemande. Elle m'a recommandé de goûter sans l'attendre. Elle ne viendra certainement pas avant la demie... Alors, n'est-ce pas, deux thés avec des muffins ?
Tandis qu'une bonne proprette les servait, Mag avisa la sacoche :
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— Grosse galette, là dedans?
— Plus de deux mille, fit Rosalie un peu fière. Et vous, qu'est-ce que vous m'apportez?
— Presque trois cents. Sandra en a autant. Rosalie battit des mains.
— Que je suis contente!
— Vous êtes une gosse pas ordinaire, murmura l'Allemande, de prendre ça tellement à cœur! Vous y croyez donc, vous, aux œuvres? Vous croyez que cet argent ira chez les orphelins?
— Où voulez-vous qu'il aille?... Vous ne supposez pas que M. le baron... ?
— Non! non! calmez- vous! personne ne songe à soupçonner la probité du baron. Mais c'est généralement si mal administré, ces machines-là...
Le visage enfantin de Rosalie, à ces propos amers, perdait sa gaieté. Et seulement alors Mag s'avisa que Rosalie avait très mauvaise mine.
— Qu'est-ce que c'est que ces yeux cernés et ces lèvres pâles? reprit-elle. Souffrante?... Vous nous disiez que, d'habitude, vous ne vous en aperceviez même pas?
Le buveur de chocolat venait de partir. Mag et Rosalie étaient absolument seules dans la petite salie. La bonne proprette, leur ayant servi le thé, s'en était retournée dans une espèce d'armoire où elle élaborait les consommations.
Rosalie, les yeux sur sa tasse qu'elle ne touchait pas, n'avait pas répondu. Mag insista:
— Enfin, petite, qu'est-ce que vous avez? Alors le gros chagrin, les lourds désespoirs
comprimés au long de cette énervante journée, et aussi durant tant de journées avant celle-ci, éclatèrent en déluge de pleurs, en orage de hoquets, si bruyamment que la bonne proprette tendit la tête et le. cou hors de son armoire, puis les rentra précipitamment. Mag observait Rosalie désemparée, dont les mains cachaient le visage, et que les sanglots secouaient tellement que son chignon se défaisait. Et, tout aussitôt, elle comprit.
— Calmez-vous, fit-elle... Si Sandra arrivait, ou même quelqu'un d'autre... Il n'y a pas de quoi perdre la tête. Essuyez vos yeux: tenez, voilà un mouchoir propre... Là!... Rattachez votre natte... la fourche tombe... Et buvez un peu de thé chaud, pour vous remettre.
Rosalie obéissait, reniflant, comme une petite fille, ses sanglots peu à peu moins violents. L'énergie de Mag lui communiquait un réconfort: et, que son lourd secret fût maintenant partagé, elle en ressentait un soulagement. Quand elle eut docilement bu sa tasse de thé sans rien dire, Mag lui prit la main et demanda :
— D'abord, êtes-vous certaine...?
Rosalie fit une moue de doute.
— Vous êtes inquiète depuis longtemps?
Bas comme au confessionnal, Rosalie répliqua:
— Il y a bien deux mois.
— Et /mï... il sait?
Rosalie inclina affirmativement la tête.
— Qu'est-ce qu'il dit?
Elle put seulement balbutier :
— Il est très bon pour moi.
— Parbleu! je suppose qu'il ne va pas vous mettre à la porte! Mais vous ne saviez donc rien de rien? Et lui,' c'est donc un enfant, cet hommelà? On prend garde, que diable!
Rosalie murmura, si bas que Mag Tentendit à peine :
— M. le baron dit que c'est encore plus mal. L'Allemande eut un rire sec, qu'elle arrêta
aussitôt pour ne pas contrister son amie.
— Puisque c'est lui qui vous dirige, repritelle, qu'est-ce qu'il compte faire de vous?
— M. le baron ne m'abandonnera pas. Il n'y a pas d'homme plus honnête, ni plus généreux. Je n'aurais qu'à le laisser faire... il en ferait plutôt trop.
— Alors, pourquoi vous lamentez- vous?
Vous êtes orpheline... vous êtes majeure, personne n'a de droits sur vous... Un enfant, dans ce cas-là, ce n'est pas une catastrophe.
Rosalie remua les lèvres à plusieurs reprises,
sans trouver les mots qu'elle cherchait. Elle grignota un peu de gâteau beurré. Mag se taisait. Gênée par ce silence, la jeune fille finit par dire, plus humble encore que quand elle avait proféré son premier aveu :
— C'est à cause de M""* la baronne.
— La baronne n'a rien à y voir, dit Mag. Quittez votre place pour une raison plausible, installez- vous à Paris... Le baron vient assez souvent...
Mais Rosalie secouait la tête.
— Il ne consentira jamais.
— Je ne comprends pas.
— Il me dit ; « Vous êtes entrée dans ma maison honnête et intacte; je ne ferai pas de vous une fille entretenue... 3> Et puis, c'est pire que tout, à son avis, de garder à la fois sa femme et... une autre... Depuis que... ça nous est arrivé, il dit à M™* la baronne qu'il est souffrant.
L'Allemande, cette fois, ne put se tenir de rire :
— Oh ! fit-elle, si la baronne se contente de raisons pareilles...
Mais Rosalie protesta contre Tironie de Mag.
— Madame n'est pas aveugle, oh! non... ce n'est pas du tout une femme à qui l'on puisse en faire accroire. Seulement, elle a une confiance absolue en son mari et en moi. Et c'est cela justement (de nouveau les larmes mouillèrent les
yeux, et les sanglots firent hoqueter la voix de la jeune fille), c'est justement cela qui est affreux... Si Madame arrive à savoir, elle aura un chagrin horrible, et c'est nous, c'est Monsieur et moi qui le lui aurons fait, nous qui l'aimons tant, nous qui donnerions notre vie pour elle.
La tempête de douleur recommença, sans qu'il fût possible à Mag, cette fois, de l'arrêter. Rosalie se roulait dans son chagrin, proférant presque à haute voix: « Nous l'aimons tant... c'est une vraie sainte... on ne peut pas ne pas l'aimer... Chère bonne Madame qui ne m'a fait que du bien... Je suis une misérable... »
— Taisez-vous, je vous en supplie, dit Mag. Voilà du monde.
Un couple hésitant, craintif — une de ces modestes bonnes fortunes qu'on observe parfois à Paris, l'homme et la femme assortis dans une commune médiocrité physique — venait de s'asseoir à une des tables vides et se concertait sur le breuvage à commander. Rosalie fit un effort pour se calmer : et, si elle n'y parvint pas tout de suite, du moins cessa-t-elle de faire du bruit.
— Avec tout cela, lui dit Mag, vous ne m'avez pas dit quels sont les projets de votre maîrre.
Rosalie répéta :
— Jamais M. le baron ne m'abandonnera
LES ANGES GARDIENS ipf
— Eh bien, voilà le principal, fit Mag, sentant qu'il était superflu d'insister, qu'elle touchait au secret même des deux amants et que la jeune fille ne le trahirait pas... D'ailleurs, vous n'êtes encore sûre de rien. De quand m'avez-vous dit que ça date?
— Le soir des seize ans d'Henriette... vous vous rappelez?... la fête au Val d'Anay... M. le baron m'a ramenée jusqu'à ma chambre.
— La fête du Val d'Anay ?... ça fait un peu plus de deux mois. Ne vous désespérez pas. Ce n'est peut-être qu'une fausse alerte. Vous n'avez pas consulté?
— Je ne connais personne de confiance, ni Monsieur non plus. Pourtant, Monsieur et moi, nous aurions grand besoin d'être fixés.
Mag comprit l'allusion aux projets mystérieux que Rosalie ne voulait pas confier.
— Si cela peut vous rendre service, je vous donnerai l'adresse d'une personne sérieuse et discrète.
— Je n'oserai jamais y aller seule.
— Eh bien, je vous y conduirai.
Rosalie fut si contente qu'elle prit la main de Mag et la baisa.
— Oh! merci... Quand cela?...
— Dès que vous viendrez à Paris.
— Je reviens samedi... train de deux heures. La tournée de mes retardataires.
— Va pour samedi. Je vous cueillerai au train. Mais chut!... Sandraî..
La belle Italienne pénétrait dans l'étroite pièce, si triomphalement belle que le couple en bonne fortune, l'ayant vue entrer, sembla prendre conscience de sa propre laideur et s'abîma dans un silence mélancolique, toute son humble illusion détruite. Rosalie et Mag la firent asseoir encre elles> Elle s'excusait de son retard; elle n'osait plus espérer trouver ses deux amies. Non, elle ne goûterait pas; elle avait été obligée de prendre le thé chez Rumpelmayer avec M""" Corbellier, Loute...
— Et Jacques, acheva iVlag.
— Et Jacques, répéta Sandra en souriant.
— Voilà la seule heureuse de nous toutes, dit l'Allemande, un peu amère. Rosalie a au cœur un amour partagé, mais combattu par les événements. Moi, j'ai un amant délicieux, — seulement c'est une fripouille. Sandra seule a gagné le quine du premier coup : l'ami jeune, riche, beau, artiste... et qui épouse.
— Vrai? fit Rosalie sans dissimuler sa surprise, M. Jacques Corbellier va vous épouser?
L'Italienne eut un mouvement d'humeur orgueilleuse.
— Entre M. Jacques et moi il n'a jamais été question de mariage. Mais ce ne serait pas un événement si extraordinaire. M. Corbellier est
LES ANGES GARDIENS l^J
riche; mais moi je suis d'une maison noble de mon pays...
— Ohl bien sûr... fit Rosalie confuse. Ce serait très naturel.
— Et puis, conclut Mag (qui, ayant habité ritalie, savait que bien peu d'Italiens consentent à n'être pas de <t très noble et ancienne famille Une Telle »), et puis, quand on a cette figure-là, on peut épouser un prince, et c'est encore le prince qui ifait la belle affaire... Racontez-nous vos amours, Sandra, ça nous réchauffera le cœur.
Rassérénée, l'Italienne sourit :
— Franchement, nous sommes seulement deux bons camarades, lui et moi. On fait de la musique et on parle en italien. Je lui ai dit que ses jeunes amis, avec leurs airs de cocotes et leur façon de parler tortillante, ils me dégoûtaient : depuis il ne les voit presque plus. Même son préféré, le petit d'Ambline, celui qui se teint les cheveux... Et lui, il a changé aussi. Croiriezvous qu'il se mettait du rouge aux lèvres? Et il passait des après-midi sur une chaise longue, comme une femme. Je l'ai tellement taquiné qu'à présent un professeur de boxe vient le faire travailler tous les matins... Du reste, ce qu'on a dit de lui, c'est des calomnies très vilaines. Il est un homme comme les autres, et il se plaît comme les autres avec les femmes. Il veut abso-
lument, à présent, passer une journée entière avec moi, hors de Paris.
— Bravo! Sandra, fit Mag. Mais vous savez... ne le déniaisez pas trop. Une journée en tête à tête... Dangereux, ça!
Les trois institutrices continuèrent à bavarder amicalement jusqu'au moment où les lumières, s'allumant dans le passage, les avertirent qu'il se faisait tard. Rosalie partait à sept heures pour le Val d'Anay. Comme elle se levait, Sandra lui remit trois cents francs, montant des billets placés par les Corbellier, aussitôt engouffrés dans la sacoche. Mag ayant réglé la modeste addition, le trio gagna la rue des Petits-Champs, par le passage. Là, on se sépara. Sandra prit le Métropolitain. Mag offrit à Rosalie de la conduire en taxi-auto jusqu'à la gare Saint-Lazare.
Durant le trajet, que l'encombrement des boulevards et de la rue Auber prolongea, elles reparlèrent aussitôt de ce qui intéressait Rosalie. Plus calme, celle-ci accueillait l'espoir d'être rassurée le samedi suivant.
— Si nous nous trompions! Si tout cela n'était qu'un mauvais rêve !
Mag la regarda dans les yeux :
— Mais si ce n'est pas un mauvais rêve, si c'est une réalité?... Vous ne chercherez pas à à vous en délivrer?
— Oh I jamais, répliqua ardemment la petite.
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Même si Monsieur l'avait voulu, je crois que j'aurais résisté. Du reste, lui aussi pense comme moi.
— Ne vous gênez pas, mes enfants, dit Mag. Elle accompagna Rosalie jusque dans la salle
d'attente. Elle semblait hésitera la quitter. Enfin, l'invitant à s'asseoir dans un coin reculé de la salle:
— Écoutez-moi, petite, fit-elle. Quand je vous attendais passage Choiseul, cette aprèsmidi, je ne pouvais pas prévoir ce que vous m'avez raconté, ni par suite que je serais en mesure de vous servir en quelque chose. Et c'est moi qui voulais vous demander un service.
— Oh! quel bonheur, ma chère Mag, si je puis...
— Vous le pouvez... Ne m'interrompez pas avant que j'aie fini de vous expliquer. Voilà un petit bijou (elle dégrafa une épingle de corsage ornée de trois perles pas très grosses, mais bien rondes et d'un clair orient). J'y tiens. C'est un souvenir de Bolski... le premier qu'il m'ait donné. Prenez-le... je vous dis de le prendre... et enfermez-le dans votre sacoche. Voilà... Ne le perdez pas: le premier bijoutier venu en donnera dix-huit cents francs au moins... Maintenant, vous allez me prêter quinze cents francs jusqu'à samedi... cela n'a pas d'importance pour vous puisque vous revenez samedi achever votre
récolte : vous direz au Val d'Anay que vous avez récolté quinze cents francs de moins. Si je ne suis pas en état de vous rembourser, eh bien, nous irons ensemble vendre le bijou... Pourquoi avezvous l'air si ébaubie?...
— C'est que... je ne saisis pas...
— Ce n'est pourtant pas compliqué. Bolski a perdu au jeu une somme grosse pour lui... pas dans un tripot... dans un vrai club. Il faut qu'il paie ce soir... et il lui manque quinze cents frai)cs. 0 y aurait bien un moyen de les avoir : le sous-ministre rôde autour de mes jupes... mais cela me dégoûte. D'ici à samedi, Bolski ou moi aurons le temps de chercher de l'argent : d'ailleurs la veine peut lui revenir, et alors je ne serais pas obligée de vendre mon pauvre bijou. C'est convenu, n'est-ce pas? Vous ne risquez rien.
Rosalie médita un instant.
— Est-ce que je peux raconter cela à Monsieur?
— C'est indispensable?
— Non... Monsieur ne me demande jamais de comptes. C'est moi qui tiens les registres des œuvres. Mais je n'aimerais pas à lui cacher quelque chose.
— Alors, dites-lui...
On appelait les voyageurs. Rosalie remit à Magies quinze cents francs. Elles s'embrassèrent. Mag, dans l'oreille, coula à Rosalie ces mots qui
la firent frémir, et qui, durant le voyage, allaient Tempêcher de dormir malgré sa fatigue :
— Bien entendu, si d'ici samedi Bolski et moi avons avalé ensemble de la strychnine, ou si nous nous sommes fait sauter, — vendez le bijou et gardez le surplus en souvenir de moi.
203 LIS ANGIS GARDIENS