LES MOULINS DE CHELLES
comprenez bien , monsieur Jacques (un peu faible, allons!
plus serré, plus serré!), tous ces exercices suédois (c'est meilleur, mais je n'ai encore rien senti), se coucher par terre, lever le buste (une, deusse, allons!), toucher les souliers avec les doigts (et celui-là, est-ce que vous le parez? à quoi pensez-vous?), c'est du sport pour les grosses dames, pour les vieux marcheurs... Ça n'est pas du vrai mouvement de force et d'adresse. (Ah! bravo! cette fois, je l'ai senti passer. Reposez-vous...) Ça que nous faisons à présent, à la bonne heure. Tout le corps travaille, les bras, les jambes, le thorax... Et l'intelligence aussi... Voulez-vous que je vous dise? Depuis
deux semaines que nous faisons de la boxe ensemble, vous n'êtes plus le même.,. Merci, j'aime mieux le caporal, vous permettez?... Entre nous (je ne voudrais pas vous offenser), mais vous aviez l'air d'une femmelette. Et c'était dommage, avec des moyens physiques pareils... Allons, monsieur Jacques, à après-demain. Je vous quitte. Je ne veux pas retarder votre douche.
Joufflu, boucane, cheveux roux crépus, dos rond, membres énormes, — le célèbre professeur Pironneau serra dans sa main d'anthropoïde la fine main dégantée de son élève et sortit. Malgré la fenêtre ouverte, la chambre où Jacques avait pris sa leçon de boxe, contiguë à son cabinet de toilette, était pleine d'une vivante odeur de sueur humaine qui offensait les narines. Jacques regagna vivementson cabinetde toilette. Au bord de la baignoire en forme de piscine, le valet de chambre attendait. Il déshabilla son maître, qui, jetant sa cigarette blonde à demi fumée, entra dans le bain.
— Allez! Georges... je sonnerai. Ah! Préparez-moi mon costume gris à petites raies, une chemise molle à poignets mauves:.. Je sortirai vers dix heures et demie, et je déjeunerai dehors. Avez-vous acheté l'indicateur du Chemin de fer de l'Est, le dernier paru?
— Oui, monsieur. Je l'ai à l'ofnce.
— Vous me l'apporterez quand je sonnerai.
Seul, allongé dans l'eau tiède, le jeune Corbellier regardait avec complaisance les noirs et les bleus dont les poings de M. Pironneau avaient truffé depuis une quinzaine son buste et ses bras... Tout en jouissant comme naguère de cette paresse dans l'eau, où s'attardent si volontiers les femmes, il ressentait, par la radieuse matinée, fraîche de récents orages, un désir naissant de respirer l'air à larges rasades, de courir, de faire des efforts de muscles au grand air. Et cette double tendance de sa nature, à l'heure présente, se manifestait aussi dans le décor des choses, autour de lui. Le fond de ce décor se différenciait peu d'un cabinet de toilette de femme : la chaise longue regorgeait de coussins ; il y avait sur un guéridon les mille menus outils du polissage, de l'épilage, du glaçage de la peau; il y avait des flacons et des récipients sans nombre, et une profusion de lingerie archifine, archibrodée. Il y avait aussi, bien en évidence sur le panneau le mieux éclairé, un portrait de Jacques Corbellier lui-même, à dix-sept ans, en peignoir, figure ambiguë d'adolescent efféminé. Mais l'intrusion d'habitudes nouvelles bousculait, çà et là, cette féminité voulue, cherchée. A côté de mules bleues gisait une paire d'haltères de dix kilos. Un journal sportif s'entr'ouvrait sur les coussins de la chaise longue, reproduisant au
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milieu de sa première page un grand match de boxe donné la veille; Jacques, désormais, n'en manquait pas un. Et, comme une protestation contre l'image du douteux éphèbe qui naguère avait composé ce décor à sa ressemblance, une grande photographie, pas même encadrée, était clouée dans le mur, juste au-dessous du pastel, avec une négligence d'atelier: on y voyait, en face du monstrueux chimpanzé de Pironneau, Jacques Corbellier en tenue de boxe, allongeant un « swing » à son adversaire.
Goût de la renommée et des prévenances du monde, littérature quintessenciée, conversations paradoxales, culte de son physique (il se savait très beau), plaisir de la parure, voire de la fanfreluche, là se bornait en somme FerTémination de Jacques à l'heure où Sandra Ceroni parut dans la maison Corbellier... Ses amis, ses pires amis le savaient : et, dans leur affectation classique, ils lui donnaient le surnom que porta, dit-on, Virgile adolescent : Tarthénia.
A leur première rencontre — ce fut à la table du déjeuner — Jacques admira l'Italienne. Il était bien trop artiste pour ne pas goûter le charme d'un tel visage, et, comme la plupart de ses pareils contemporains, le babil des femmes lui plaisait. Mais, quand Sandra commença de lui donner des leçons d'italien et qu'elle fit de
la musique avec lui. il se sentit moins à Taise. L'habituel terrain commun entre les femmes et lui se dérobait ici : on ne pouvait causer fanfreluches avec Sandra, orgueilleuse de sa beauté, mais insouciante de sa parure; et les arabesques de conversation, les conceni qui faisaient pâmer les belles madames de salons littéraires, laissaient impassible ou rendaient sévère le parfait visage de l'Italienne. Jacques se trouva pour la première fois de sa vie tête à tête avec une partenaire qui ne voulait être ni spirituelle, ni mondaine, ni brillamment toilettée, ni même aimable : elle était résolument une femme, rien qu'une femme accoutumée à l'admiration et au désir des hommes comme à un tribut naturel. Nul effort pour plaire à Jacques : elle lui enseigna strictement ce qu'elle devait lui enseigner, traitant cet élève bientôt majeur absolument comme les douze ans de Loute. Quand les leçons quotidiennes, les repas en commun eurent, malgré leur peu d'attrait réciproque, mis entre eux quelque familiarité, la vanité puérile de Jacques se piqua. Il chercha, sinon à séduire, au moins à étonner; et, comme l'institutrice gardait strictement sa place et n'exprimait aucun jugement, il la sollicita, il la questionna, il voulut lui faire dire ce qu'elle pensait de lui. Elle répondit sans aucun trouble qu'elle lui trouvait une voix agréable et des dons pour la musique.
Il s'énerva, voulut davantage : ce qu'elle pensait de lui physiquement, moralement. Elle résisca un peu, puis finit par dire toute son aversion pour l'effémination, pour le faux esprit; elle chanta l'hymne de la simplicité et de la force : mais elle laissa cependant comprendre qu'elle trouvait son élève très beau, et ce jugement lui fit un tel plaisir qu'il pardonna les critiques.
Dès lors, leurs relations furent modifiées. Ils avaient trouvé un champ de dispute; leurs deux natures, si violemment contraires, s'opposèrent passionnément. Mais, en s'opposant, elles se pénétrèrent. L'influence de Jacques sur Sandra se limita à la rendre plus parisienne dans son ajustement, à lui signaler des fautes de goût dans sa toilette, à lui révéler aussi une culture littéraire moderne qu'elle ignorait. En revanche, par amour-propre, par désir impérieux de plaire, Jacques fut plus simple et plus viril, croyant d'abord jouer un personnage, et, peu à peu, comme dit Amyot, se pipant lui-même à ce jeu, découvrant dans sa propre nature des aptitudes qui s'accommodaient au régime nouveau... Cène fut pas un revirement brusque et total; l'efféminé ne se mua pas soudain en athlète. Jacques, dans le monde, resta le Jacques des petites manières et des concetri; avec ses amis, il paradoxa et « préciosa » comme avant. Mais une moitié de sa vie se disciplina aux mœurs et aux
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idées d'un adolescent normal, sa vie chez lui, et cette vie chez lui l'attira de plus en plus parce que Sandra y participait. Il la soupçonnait d'être amoureuse de lui, elle à qui tous les hommes semblaient indifférents ; l'orgueil de ce choix aurait suffi à lui faire goûter la société de l'Italienne. La musique était d'ailleurs entre eux un perpétuel motif de rapprochement. Ainsi, de sa nature étrangement dualiste, Jacques sentait toute une partie le porter vers ce qu'aimait Sandra et vers Sandra elle-même, tandis que les autres influences et les autres attirances s'affaiblissaient. Sandra ne se vantait pas quand elle disait à Rosalie : <t Je l'ai fait rompre avec des amis suspects. y> Et c'était bien elle, encore, qui l'avait décidé aux haltères et à la boxe. Il s'y livrait sans déplaisir, admirant sa propre adresse, épris déjà de la vigueur physique qu'il découvrait en lui-même... Il y découvrait encore autre chose, et qu'il ne voulait pas s'avouer : un désir obscur de connaître si Sandra l'aimait assez pour lui appartenir, elle si fière et si jalouse de son corps. Il ne souhaitait pas cet abandon suprême; il en aurait eu peur; pourtant il aurait voulu le savoir possible. Entre eux, nulle parole qui ressemblât à de l'amour, nulle privauté physique; il ne lui baisait même plus la main, comme il l'avait fait aux premiers temps. Mais déjà ils ne se cachaient point l'un à l'autre ce besoin de
la présence réciproque, signe le plus irrécusable de l'amour. Sandra, très orgueilleuse, se défendait de le laisser voir: Jacques, plus impatient, moins maître de lui, l'avouait. Et c'était bien vrai aussi — comme l'avait dit Sandra à Rosalie et à Mag — qu'il lui avait demandé à plusieurs reprises de passer une journée seule avec lui, une des journées libres que Mme Corbellier accordait toutes les quinzaines à l'institutrice de sa fille. Longtemps elle avait refusé, par peur d'une déception plutôt que d'une entreprise trop hardie... Mais elle-même était gagnée par le désir de solitude à deux. Elle aimait Jacques : elle l'aimait pour sa beauté et son intelligence, mais aussi pour tout ce qu'elle avait recréé en lui. Peu compliquée, elle ne voyait pas d'impossibilité à ce qu'il l'épousât : n'était-elle pas belle, instruite et libre? Une des raisons qui la décidèrent à consentir à cette après-midi à deux fut justement qu'il lui parut opportun de fixer ce point capital: quelles intentions Jacques avait sur elle? Maintenant qu'elle en refaisait un homme, il fallait qu'il se conduisît en homme et déclarât son dessein.
La date de cette fugue sentimentale avait donc été arrêtée, près d'une quinzaine à l'avance, entre l'institutrice et le fils de la maison. Ce fut leur premier secret, et ils ressentirent aussitôt quelle force d'union contient un secret. Ils cher-
chèrent des occasions d'isolement pour s'entretenir de leur projet. Où iraient-ils? Sandra voulait ce campagna da vero, e vicino ail' acqua — la vraie campagne, avec une rivière ». Jacques se rappelait une boucle de la Marne, aux Moulins de Chelles : de l'ombrage, une belle coulée de rivière, un restaurant convenable, assez d'isolement. Malheureusement, depuis quelque temps, une chaleur de Sénégal écrasait Paris; la méridionale Sandra s'en effrayait elle-même... Puis ce lût — commençant le soir de la tournée de Rosalie — une semaine d'orages et de tempêtes, grêle et pluie mêlées. Enfin Paris se réveilla un jour dans la calme lumière d'un printemps limpide et tiède. Jacques et Sandra eurent alors une préoccupation nouvelle qu'ils se communiquaient par des regards et des demi-mots : ce temps durerait-il jusqu'à leur escapade? Il dura : et le matin où Jacques, étendu dans son bain, après sa leçon de boxe, recevait de son valet de chambre le dernier itinéraire paru du Chemin de fer de l'Est et vérifiait les heures choisies pour rencontrer Sandra devant la bibliothèque de la gare, — le ciel, d'un bleu délicat, sans une blancheur de nuée, annonçait une après-midi éclatante.
— Tenez, Georges, fit Jacques en rendant la mince brochure au valet de chambre qui attendait... Donnez-moi mon peignoir.
Tandis qu'il séchait son maître et le frictionnait au gant de crin, le valet de chambre dit:
— Madame fait demander à Monsieur de la prévenir dès qu'il sera prêt. Madame prendra son thé avec Monsieur, si cela ne dérange pas Monsieur. Elle a des choses pressées à dire à Monsieur.
— Bon... dans une dizaine de minutes.
Assez souvent la mère et le fils s'invitaient
ainsi l'un l'autre au thé matinal. Leurs appartements étaient contigus : mais celui de Jacques, exposé à l'est, était plus agréable le matin, et, quand elle ne se levait pas trop tard, Emmeline s'y rendait volontiers. L'intimité grandissante entre Sandra et Jacques n'avait nullement affaibli celle qui, de tout temps, avait uni la mère et le fils. Emmeline savait même à l'Italienne un gré secret de viriliser l'allure de Jacques, d'avoir expulsé d'Ambline et sa clique. Pour frivole et indifférente qu'elle fût, certaines allusions, dans le monde, l'avaient parfois égratignée. Quant à s'inquiéter des suites possibles d'une liaison entre son fils et l'institutrice de sa fille, cela excédait de beaucoup son naïf et indolent optimisme.
Il était près de dix heures quand la mère et le fils s'assirent devant la théière et les toasts.
— J'ai un monde de choses à te raconter
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avait dit Emmeline à Jacques en l'embrassant... Des choses... inouïes...
L'annonce n'avait nullement ému le jeune homme, n'avait même pas suscité sa curiosité; il savait que, pour sa mère, le dernier potin recueilli était toujours une chose inouïe. Mais il écoutait volontiers son bavardage, de même qu'il goûtait sa présence, s'intéressant à la robe d'intérieur qu'elle portait, à l'état de ses cheveux, s'extasiant sur ses bras, qui demeuraient superbes, — sur sa cheville entrevue. Elle, de son côté, s'arrêtait au milieu d'une phrase pour s'écrier, en le regardant :
— Mon Dieu! Jacques... que tu es beau! Il n'est pas permis d'être aussi beau que cela quand on est un homme.
Ce matin, tout en beurrant toasts sur toasts (elle commençait à lâcher tous les régimes et engraissait considérablement), — elle conta :
— Figure-toi que j'étais encore au lit, on venait d'ouvrir mes fenêtres, quand Croze m'a téléphoné. (La mère et le fils parlaient de Croze entre eux sans la moindre gêne, comme d'un sûr ami de la maison.) Ce qu'il avait à me communiquer, disait-il, était si imprévu et si intéressant qu'il avait même failli me téléphoner, hier, après minuit, en quittant Haumont-Segré, le père de Berthe. Oui : Haumont-Segré lui avait demandé un rendez-vous hier, et Croze, qui est
harassé de besogne tout le jour — tu sais qu'il organise la mobilisation des aéroplanes — n'avait pu le recevoir qu'à dix heures du soir, avenue Vélasquez.
— Qu'est-ce qu'il voulait? Rabibocher le mariage Guy-Berthe?
— Du tout... Quelque chose d'autrement grave.
Elle s'arrêta un instant pour préparer son effet, puis, sur un ton de confidence, lâcha :
— Les Haumont-Segré sont à la veille de déposer leur bilan.
Jacques fut surpris.
— Est-ce possible? Je les croyais si riches...
— Ils ont encore une belle fortune, mais la banque est à bout de course, et tout ce qui leur reste suffit à peine à boucher les trous... Pas de spéculations : une mauvaise administration, dix années de pertes progressives... Et le plus grave (Emmeline baissa encore la voix), c'est qu'Haumont, paraît-il, a emprunté sur des titres déposés par les clients. Et cela, s'il ne rembourse pas, c'est la cour d'assises.
— Qu'est-ce que Croze peut y faire?
— Haumont voudrait avoir l'appui du gouvernement, la tolérance du parquet pendant sa liquidation. Il a encore l'espoir de rembourser tout. Il lui manque peu de chose. Il suffirait que Berthe, qui est émancipée et dont la fortune
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personnelle dépasse un million, donnât sa signature. Les parents n'ont pas osé encore la lui demander et craignent qu'elle ne reiuse.
— Pauvres gens! fit Jacques sans émoi.
Comme ça doit être embêtant de courir après des billets de mille jusqu'à dix heures du soir! Croze fera-t-il quelque chose pour eux?
— Croze avait été froissé, il y a un mois, de ce que cette pimbêche de Berthe s'était brouillée avec Guy... Mais tu comprends qu'à présent il bénit la Providence! Et, comme il est excellent, il essayera de leur faciliter une sortie décente. Je l'y ai vivement engagé. Mais, qu'ils évitent ou non la cour d'assises, c'est la ruine. Il ne restera au vieil Haumont et à sa femme que deux cent mille francs pour vivre.
Soulagé de cette importante nouvelle, Emmeline orienta son bavardage sur d'autres sujets : le concours hippique, la Revue des Ambassadeurs, une robe de lingerie qu'elle allait essayer cette après-midi.
— Pourrais-tu venir me donner ton avis... Chez Lapicque, rue Royale...
— Non, répliqua Jacques en rougissant. Je vais déjeuner à la campagne... avec d'Ambline.
L'instinct maternel d'Emmeline flaira aussitôt le mensonge. Elle savait qu'Ambline et Jacques ne se voyaient presque plus. Elle pensa : « C'est le jour de sortie de Sandra. Ils vont se re-
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joindre... 3> Elle en rut troublée, sans savoir si c'était de fierté ou de jalousie.
L'après-midi de ce même jour, cette aprèsmidi concertée si longtemps à l'avance et attendue par Sandra et par Jacques avec une égale impatience, ne dut qu'à un accident assez vulgaire de ne pas finir pour eux en cauchemar, comme elle commença. Car seul à seul avec l'Italienne, hors de cette protection des lares si rassurante pour un nerveux tel que lui, Jacques s'était retrouvé soudain le Jacques d'avant : précieux, maniéré, féminin, ironique, déployant pour Sandra les grâces frelatées qui enchantaient les belles madames des salons littéraires. Sandra en fut si consternée qu'elle se sentit comme frappée de mutisme, bien trop simple et directe pour deviner qu'il était bouleversé jusqu'au tréfonds par cette idée: <r Ceux qui nous voient ensemble croient qu'elle est ma maîtresse... ï et qu'il essayait de noyer son intimidation sous un flux de paroles. Lui s'apercevait d'ailleurs fort bien qu'il exaspérait sa compagne : mais le silence lui faisait peur, et, coûte que coûte, par des anecdotes, par des amplifications de rhétorique déliquescente, par des professions d'admiration (si glacées que plusieurs fois Sandra eut les larmes aux yeux), il occupait éperdument les minutes.
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Ainsi se succédèrent pour eux ces étapes de leur fugue amoureuse dont ils s'étaient à l'avance promis tant de gai bonheur : le petit voyage en chemin de fer à travers la campagne ensoleillée, la descente à la gare solitaire, la marche côte à côte par les sinuosités d'un chemin rural, l'arrivée au lieu choisi, le repas au bord de l'eau. Une providence railleuse semblait se complaire à ce que l'accueil le plus souriant des choses escortât leur malaise : le temps était idéal, le lieu plus séduisant encore que Jacques ne s'en souvenait; on leur servit coquettement un déjeuner simple et savoureux juste au bord de cette eau courante désirée par Sandra; ils furent seuls sous la vaste tonnelle presque jusqu'à la fin de leur repas. Pourtant, au moment où la servante leur apportait des cerises, des fraises et de la crème, une table voisine de la leur fut occupée par trois convives, deux hommes d'une trentaine d'années et une jeune femme à laquelle chacun des deux témoignait une égale familiarité : vendeuse et vendeurs de grand magasin en escapade, leur conversation sonore le révéla aussitôt. Ce voisinage coupa définitivement la verve artificielle que Jacques avait réussi à soutenir jusquelà, malgré le silence mélancolique de Sandra. Il se tut : et une nervosité hostile commença de percer entre eux, si intense qu'ils ne pouvaient plus la dissimuler. Le beau visage de
l'Italienne se contractait dans un effort pour ne pas éclater en sanglots : Jacques brossait de la main droite les miettes de la nappe, mordillait une queue de cerise, trempait dix fois de suite, sans boire, ses lèvres dans la flûte de Champagne.
Ils eussent quitté la table et se fussent séparés sur-le-champ s'ils ne s'étaient sentis guettés par le trio voisin.
Ces gens, dès leur arrivée, avaient regardé avec antipathie la royale splendeur de Sandra, l'élégance recherchée de Jacques. L'un des hommes avait proposé une table à l'écart: l'autre homme et la femme avaient insisté pour la table la plus proche, la seule qui fût, elle aussi, à quelques pas de l'eau. Jacques et Sandra avaient entendu des phrases où la voix se forçait : « La rivière est à tout le monde... » « On ne lui fera pas de tache sur son beau veston gris, pour sûr! » Aussitôt installés et servis, ils se jetèrent sur la nourriture et la boisson avec l'appétit de gens qui ont passé la matinée à marcher au soleil. Échauffés peu à peu, ils haussaient le ton; ils risquèrent des remarques sur le mutisme de leurs deux voisins, sur la tristesse de Sandra. L'un des hommes, type de commis gras à courte barbe mentonnière, loustic du trio, qui se carrait dans une jaquette brune et un pantalon bleuâtre et dont les moindres paroles étaient saluées par les rires exagérés des deux autres, bouffonna, ras-
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sure par l'affectation de ne pas entendre qu'opposaient Jacques et Sandra :
— Je comprends qu'elle s'embête, la pauvre môme... Un vis-à-vis pareil!... Mon complet gris et mes cheveux bouclés, ma chère!
— Tais-toi donc, Bernard! fit leur compagne. xMais elle l'encourageait en pouffant de rire. Il reprit, comme s'il s'adressait à Sandra, sans
la regarder toutefois :
— Mais lâche-le donc, voyons, il y a une place à notre table, et justement on est deux contre une. Allons, décide-toi, la madone brune!
Immobile depuis un moment, Jacques jeta soudain sa serviette, se leva, avança vers le loustic.
— Vous, dit-il, vous allez vous taire! L'homme eut un sursaut de surprise : mais
l'apparence délicate de l'adversaire le rassura. Debout à son tour, il tint tête :
— Me taire? Tu ne m'as pas regardé, espèce de blanc-bec...
Juste sur ce mot, il reçut en pleine mâchoire un ce direct », selon la meilleure technique de Pironneau, et roula par terre jusque dans les jambes des deux autres qui, effarés, le relevèrent. Jacques restait en garde : un délicieux soulagement avait délivré ses nerfs au moment même où il avait senti le mufle de l'homme s'aplatir et céder sous son poing; il aurait, maintenant,
défié dix adversaires. Mais le barbu, remis sur ses jambes, se contentait de grogner : « Si on ne peut plus plaisanter... y> et encore : « On n'est pas brutal à ce point-là... », tandis que ses deux compagnons, mâle et femelle, prodiguaient à ce pacifique des conseils de modération: « C'est bon... Tiens-toi tranquille... On ne se bat pas avec des gens comme ça... » Finalement, comme Jacques regagnait sa table, le loustic se prit à saigner violemment du nez. Le trio profita de l'incident pour quitter la place et gagner le bâtiment de l'hôtel. Jacques et Sandra restèrent maîtres de la tonnelle.
Alors ils osèrent se regarder: et tout aussitôt leur jeunesse rassérénée jaillit dans un rire inextinguible, le rire des dieux adolescents, qui n'a rien de trivial, qui n'altère pas la noble grâce des visages. Par son acte de violence virile, accompli sans l'ombre de réflexion, Jacques se sentait comme exorcisé, et Sandra — qui haïssait tout ce qui persistait en lui de féminité — avait reconnu son Jacques dans ce boxeur violent, celui qu'elle avait deviné sous les fausses apparences, deviné et recréé. Ils commencèrent de causer amicalement, comme à la maison. Ils se moquèrent du trio en déroute; ils se moquèrent d'eux-mêmes et de la gêne ridicule qui, depuis leur rencontre à la gare, les avait paralysés. Jacques s'excusait :
— Cela me semblait tellement inouï, d'être en liberté avec vous...
Et Sandra protestait :
— Vous n'étiez pas de vrai avec moi; je ne sais pas où votre pensée était partie... sûrement loin de moi. Oh! je vous détestais!...
Avec la simplicité et la gaieté, l'appétit leur était revenu. A peine avaient-ils effleuré le repas, et maintenant ils dévoraient des cerises, des fraises, de la crème et du pain ; ils redemandaient du Champagne... Ils avaient rapproché leurs chaises; pour la première fois depuis qu'ils se connaissaient, Jacques avait frôlé de ses mains fines les mains robustes et parfaites de Sandra : mais, à ces effleurements timides encore, il se sentait pénétré d'une onde d'émoi si forte que presque aussitôt il s'écartait. Elle, avec son instinct infaillible d'amoureuse, se gardait bien de le provoquer; elle n'aidait même pas ses tentatives; mais elle ne se dérobait pas; elle ne refusait rien ; elle était pour lui le Paradis permis, que rien ne lui fermait.
Oppressés d'angoisse et de joie, ils quittèrent la table; un banc à l'ombre de platanes vigoureux les invitait, tout au bord de l'eau... « L'acqua correnre... » murmura Sandra en souriant... Et tout près de l'oreille de Jacques, que ce contact et ce parfum faisaient vibrer d'une volupté quasi douloureuse, elle continua de lui parler
en italien, que déjà il entendait parfaitement. Elle raconta son enfance... Vicino alla nosrra casa, cera una vivier a cosi, la Sciarra, si chiama... Elle lui dit qu'elle était d'une bonne famille de Borghi, près de Trieste, d'une famille jadis alliée à la noblesse, maintenant déchue sous le rapport de la fortune... Son père avait dû accepter un emploi modeste dans l'octroi de Borghi. Elle, on la destinait à l'administration des postes : mais ses maîtres, la trouvant intelligente et laborieuse, l'avaient poussée à compléter ses études. Et puis le père avait été frappé d'hémiplégie : la maigre retraite suffisait tout juste à alimenter le vieux ménage, le papa impotent et la maman qui le soignait.. On avait proposé à Sandra d'entrer, à dix-sept ans, comme institutrice dans une grande famille autrichienne... Depuis, elle errait parle monde, n'ayant fait que trois places jusqu'à son arrivée chez les Corbellier... Elle avait vingt-deux ans passés.
Elle disait cela de son émouvante voix de contralto, doucement, avec des détours charmants de langage, avec ces images fleuries qui parsèment naturellement la conversation italienne, avec la belle sonorité de superlatifs qui, en français, eussent semblé redondants, et qui, en italien, semblaient tout naturels : « nobilissimo, tanto voluttuoso che non si puô immaginare,
piu grande di unpalai\o... y> Était-ce vrai, tout ce qu'elle disait? Jacques était bien incapable de se le demander à lui-même : ce qui le troublait, ce n'était pas le mystère de cette étrangère née trop loin de lui, et de qui la vie avait été trop errante pour qu'il pût jamais, jamais la connaître. Ce qui le troublait, c'était d'entendre une voix de femme vibrer pour lui, toute proche, et cette femme lui parler d'elle-même, l'initier à son passé de fillette et de jeune fille, et pour ainsi dire se dévêtir l'âme devant lui. Elle lui conta l'histoire de l'Américain qui avait voulu la violenter, et Jacques ressentit une colère analogue à celle qui, tout à l'heure, lui avait fait asséner son poing dans la mâchoire barbue du commis. Il ne se demanda pas, comme l'eussent fait à sa place la plupart des hommes : « Alors, elle est vierge?... » De cet intime mystère féminin, sa pensée s'écartait avec une sorte de pudeur douloureuse, la pudeur d'une fiancée qui refuse les confidences maternelles à la veille des noces. Il s'était pourtant enhardi jusqu'à poser ses lèvres sur les cheveux de Sandra, et, après une seconde de défaillance, il en respirait l'arôme, étonné d'y goûter de la volupté.
— Il fait chaud... s'écria tout à coup Sandra. Si nous rentrions dans la maison?... On trouvera bien pour nous un coin frais où nous reposer? zAfifarebbe piacere di dormit e, un momemino.
Ils regagnèrent le bâtiment du restaurant : et, dès le seuil, le propriétaire, accoutumé sans doute à des visites de couples plus avertis, leur dit de lui-même, familier :
— Voilà la grosse chaleur qui vous ramène... Si ces messieurs et dames veulent se reposer un instant?... Augustin... montrez donc à ces messieurs et dames le petit salon confortable au premier... Faut-il vous monter une consommation? Nous avons du bon porto blanc, avec des biscuits à la cuillère...
Jacques et Sandra, un peu de sang aux joues l'un et l'autre, acquiescèrent et suivirent Augustin, qui les conduisit dans un salon propre et décent comme toute la maison : le raide mobilier, en Louis XVI de bazar, ne pouvait prétendre à l'épithète de « confortable )>; mais, en face de la fenêtre, des rideaux dissimulaient vraisemblablement une alcôve... Jacques et Sandra ne quittèrent pas la fenêtre jusqu'à ce que le garçon eût apporté le porto et les biscuits et se fût retiré sur l'assurance que « ces messieurs et dames n'avaient besoin de rien... )> La fenêtre donnait sur une petite aire déserte, ornée d'un portique avec les anneaux et le trapèze. Après, c'était tout de suite la berge de la Marne, puis des coteaux aux bois clairsemés, que l'éclat excessif du soleil faisait paraître à demi chauves.
Tout ce qui demeurait de féminin dans la nature de Jacques se concentrait maintenant dans un mélange d'anxiété et de désir, identique à ceux d'une épousée quand la porte s'est refermée sur elle et sur son nouvel époux. Sandra comprit le danger des minutes vides, et que, si elles se prolongeaient, le malaise de la matinée pourrait envahir de nouveau cette âme et ce corps indécis. Pourtant, elle n'eût pas osé faire une avance si elle avait été en ce moment capable de réfléchir. Mais son tempérament, à elle, n'avait rien d'indécis; il lui vint en aide. Elle enivra ses yeux à regarder Jacques, si absolument beau en cette minute où nulle affectation, nulle minauderie ne le gâtait; et cette vivante statue d'Antinous incendia son désir. Elle ferma brusquement la fenêtre; elle enlaça l'adolescent en lui murmurant les mots qu'il fallait, qu'elle ne chercha pas, mais que lui inspira l'amour : dans son parler natal, et d'une voix entrecoupée, elle lui dit qu'il était beau, lui parla de ses yeux, de son front, de ses cheveux, de son cou, de sa bouche, et ce furent ces paroles de femme, le détaillant à lui-même, qui suscitèrent le désir chez l'étrange adolescent... A travers l'amour de cette femme, il s'aima: et, dans le premier baiser qui souda leurs lèvres, ce fut à ses propres lèvres qu'il pensa. Mais à travers ces caprices ambigus l'invincible force delà nature, divum hominumque
volupras, tendait infailliblement à ses fins. Et déjà c'était Jacques dont l'impatience enfiévrait les mains violentes et malhabiles... Sandra ne lutta pas. Seulement, robuste autant que son jeune amant, elle l'arrêta au seuil de l'alcôve, de ses doigts d'acier entourant les fins poignets de Jacques :
— J'ai confiance, dit-elle... Mais dis-moi que je serai ta femme!
Il le lui jura, éperdu de bonheur à sentir le flux du viril désir submerger en lui, triomphalement, toutes les indécisions, toutes les puérilités de son passé.
Alors, s'enroulant à lui :
— Je t'aime trop pour jamais te faire de mal, dit-elle, même si tu me trahis... Mais ceux qui voudraient t'ôter à moi... qu'ils prennent garde!
Les ombres, grandies sur le coteau d'en face, estompaient les vides des bois clairsemés; la boucle de la Marne ne miroitait plus sous une pluie de lumière, mais semblait une coulée d'étain entre les saules, lorsque Jacques, à demi vêtu, revint seul s'appuyer aux vitres. Sandra reposait; lui-même avait dormi d'un sommeil écrasant, pendant plus d'une heure. Il regardait d'un œil qui ne voyait rien la cour au portique, la rivière, l'horizon. Il était fier et
troublé. Il ressentait de l'apaisement et un peu de tristesse. Il souhaitait que Sandra ne s'éveillât pas trop vite. Il redoutait de s'entendre ap-
peler.