LE CHAPERON
xî[\?yâ N franchissant -e seu^ du double logis, Â\ P§*5! ^a& v** ^osette S1 décolorée, si défail- •^J^g4| lante, qu'à peine la porte refermée elle la saisit sous l'aisselle et la soutint jusqu'au canapé du petit salon. Par ces quatre heures de mai finissant, l'étroite pièce, obscure et étouffante en février, le jour où Mag avait reçu ses amies, accueillait les deux visiteuses dans une discrète clarté blonde, filtrée par les persiennes; aucune humidité, mais une fraîcheur si délicieuse que Josette ne put résister au bien-être physique d'être enfin réfugiée là, après la rue trop éclatante, après l'anxiété de la course en fiacre et l'émotion de la descente devant la porte. En même temps, un flacon de sels que
Mag lui approchait des narines raviva son haleine. Ses joues rosirent. Mais elle ne pouvait parler encore.
— Vraiment, Josette, chuchota Mag, mieux vaudrait vous en retourner. Je recevrai le comte Adolf et je lui dirai que vous avez été empêchée... Faut-il? Décidez vite : dans quelques minutes il va être ici.
— Non!... fit signe Josette, qui peu à peu se ressaisissait.
Son regard, d'abord inquiet et ombrageux, avait parcouru la pièce : elle avait ressenti un soulagement à n'y rien apercevoir qui évoquât le mystère suspect d'un rendez-vous de roman... C'était un petit salon élégamment meublé, pareil à beaucoup d'autres, comme en installent les grands tapissiers parisiens pour les clients qui ne lésinent point. Sur la table, même pas un goûter préparé : une grande gerbe de liliums, la fleur préférée par Josette... La porte de la chambre était poussée : ni toilette ni lit visibles. Toutes ces attentions prévoyantes n'étaient pas le fait de Letzling, mais de Mag, qui, connaissant l'âme rebelle de son élève, avait, dans la matinée, inspecté préalablement le double logis.
Voyant Josette presque remise, l'Allemande osa la réprimander amicalement et administra, pour ainsi dire, un révulsif à son amour-propre.
— Vous ne savez pas ce que vous voulez, ma
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Josette... Ou plutôt, comme presque toutes les Françaises, vous n'avez pas de hardiesse en amour. Il faudrait qu'on vous aimât sans que vous risquiez rien.
— Vous me dites cela, ici! protesta Josette.
— Ici? Mais vous ne risquez rien, rien du tout... Ecoutez-moi : puisque je vous vois si angoissée, je vais vous dire ce que je ne vous ai pas dit encore... Tant pis si, après, vous me dédaignez : je veux votre repos.
Elle prit les deux mains de son élève et la regarda dans les yeux.
— Vous êtes trop blanche pour me comprendre à demi-mot. Mais il y a un temps pour la blancheur et un temps pour être une femme. Je vous ai dit que cet appartement a une autre issue rue de Châteaudun. Si, par impossible, nous étions dépistées, vous vous esquiveriez par là, sous la protection de quelqu'un de sûr qui, dès maintenant, monte la garde dans l'autre appartement.
— Qui cela? demanda Josette, plus curieuse maintenant que craintive.
— Je vais vous le dire. Laissez-moi finir mon explication... Toujours si l'on nous dépistait, Letzling resterait, vous partie, et m'appellerait, car je monterai aussi la garde à côté, moi. Et c'est moi qu'on trouverait avec lui. Comprenezvous à présent que vous ne risquez rien?
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— Mais, insista Josette, qui est cette personne sûre qui veillera avec vous dans l'appartement d'à côté?
Mag répondit :
— Bolski.
Elle lâcha les mains de Josette, qui se recula. Dans le cerveau de la jeune fille, un travail subit s'accomplissait... Des choses jusque-là incomprises s'éclairaient pour elle, — mais d'une lumière infiniment triste. Elle murmura après un silence :
— Pourquoi... n'êtes-vous pas... la femme de Bolski?
Mag eut un rire douloureux:
— Il y onze ans, c'est sa famille qui n'a pas voulu, parce que je n'étais qu'une simple institutrice; maintenant qu'il est ruiné, traqué par les créanciers, c'est lui qui refuse de m'apporter ses dettes en dot.
Toutes deux demeurèrent en suspens. On sonnait trois coups: un long, deux brefs. La jeune fille crispa sa main droite sur le genou de l'institutrice.
— J'ouvre? questionna Mag.
— Non... moi.
Josette se leva, retrouvant du courage. Mag dit à la hâte :
— Je m'en vais à côté. Dans la chambre voisine de celle-ci il y a une bibliothèque, qui n'est
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qu'une fausse porte. Pour m'appeler, vous n'aurez qu'à taper contre les livres, comme on frappe à une porte.
Trois coups inégaux résonnèrent de nouveau. Mag s'esquiva. Josette alla ouvrir, pâle et décidée.
Ils étaient maintenant en face l'un de l'autre, elle assise au bord du canapé, lui sur une chaise. Ils avaient échangé des paroles de politesse froide : et leur émotion à se rencontrer ainsi, seuls pour la première fois de leur vie, derrière une porte verrouillée, ne se trahissait que par cette froideur. — <a J'espère que je ne vous ai pas fait attendre? — Oh! non... j'arrive à l'instant. — Mag était ici? — Oui, elle vient de me quitter... »
Et soudain Josette eut un geste d'agacement:
— Ah ! tenez, c'est mal ce que nous faisons là. J'aurais moins de dégoût de moi si j'étais partie avec vous, publiquement, bravement...
Letzling protesta :
— Je n'ai pas conscience que nous fassions rien de mal. Mais puisque ma présence vous irrite...
Il se leva : si elle l'avait laissé faire, il serait parti avec une sensation de soulagement, tant ce tête-à-tête était pénible, où, de peur de faire cabrer Josette, il n'osait même pas un mot de
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tendresse. Ce fut elle qui le retint; se souvenant des paroles de Mag, elle eut honte de manquer de hardiesse en amour.
— - Restez, fit-elle. Je suis nerveuse : excusezmoi. J'ai beau me dire que c'est comme si je vous recevais dans le salon de l'avenue Vélasquez... Ce qui me chagrine, c'est de tromper les miens. .Guy surtout: mon cher Guy, si confiant en moi! C'est de le tromper qui me bouleverse. Mieux valait lui avouer...
— Guy est avec votre père contre moi. Il ne m'aime pas.
— Il n'aimera jamais l'homme que je veux épouser. Guy est jaloux de moi, vous savez bien.
Son visage se détendit d'un sourire en disant cela, et, Letzling s'étant un peu approché, elle lui abandonna ses mains; ils commencèrent de causer plus à l'aise. Le jeune attaché militaire, cependant, demeurait sur ses gardes, tant il la savait prompte à la révolte. Ses longues mains fraîches, il les effleurait sans les presser; il avait peur de lui déplaire en la regardant trop avidement; et tant de contrainte le préservait de l'ombre même d'un désir. Elle, au contraire, maintenant rassurée, sentant son pouvoir et que, sur une simple injonction il la laisserait seule, s'étonnait d'un étrange bonheur, d'une plénitude ardente qui l'envahissait. L'amour avait été pour elle, jusqu'à cette heure, quelque chose de ce-
rébral ou de volontaire, sans plus : un visage, une silhouette, un esprit d'homme plaisaient; on souhaitait se rejoindre; pour y parvenir, on était prêt à surmonter des obstacles; le mariage, la vie à deux, les enfants étaient le but lointain où l'on tendait. Cela comportait des angoisses, des insomnies, des larmes; une défaillance heureuse à une rencontre imprévue; une vive rougeur de plaisir pour un regard échangé en secret : mais tout cela se passait € cœur et tête » comme pour les héroïnes du théâtre classique... Il n'y a pas beaucoup d' Arides au premier quart du vingtième siècle dans le monde parisien; il y en a pourtant, préservées de tout émoi sensuel jusqu'à la veille du mariage par les circonstances : la protection d'un frère aîné, un peu jaloux, est une des plus efficaces... Josette, capable de se laisser conduire à un rendez-vous par l'adroite influence de son institutrice, était une Aricie. Elle ne connaissait pas le genre de péril qu'elle courait : mais d'avance, et sans le connaître, ce péril lui faisait plus d'horreur que de peur... Or, assise toute proche de ce beau jeune homme, de qui les yeux bleus l'évitaient, dont la bouche rasée, au ferme dessin, prononçait des .paroles tellement respectueuses que la tendresse même s'en évaporait, dont les mains se posaient sur les siennes avec une sorte d'inquiète dévotion, — voilà que dans le réseau
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de ses nerfs commençait de circuler une électricité mystérieuse, et que dans ses veines une vie plus chaude semblait s'accélérer. Nul trouble de désir, elle non plus, puisqu'elle ignorait même la nature de ce qu'elle aurait pu désirer; mais quel événement positif de sa vie amoureuse pourrait jamais la transformer plus que cette attente infinie où tout elle-même s'exaltait?... Attente infinie, et qui, à chaque instant, lui semblait à la fois comblée et renaissante. Elle s'y abandonna sans inquiétude, sans méfiance : Letzling la rassurait, si évidemment esclave! Et ce furent ses mains qui appuyèrent plus fort sur les paumes du jeune homme; ce furent ses yeux dont le magnétisme volontaire attira et fixa un regard qui cherchait à se dérober. Un Valmont eût pressenti que cet être ingénu n'avait plus la force ni même la conscience de résister, que d'avance elle était conquise. Letzling, heureusement, n'avait rien d'un Valmont; ses aventures mondaines, jusqu'ici, n'avaient guère dépassé la banalité courante. Il eut pourtant l'intuition du danger que courait Josette, et, comme il l'aimait sincèrement, comme il la voulait pour femme, il eut peur pour elle et pour lui. Il lui serra les mains longues d'une étreinte trop rude pour qu'elle pût sembler une caresse, les lui reposa sur les genoux, se leva et, s'approchant de la fenêtre ouverte sur les persiennes closes, res-
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pira l'air avec force. Josette le regardait, déçue sans savoir de quoi, et pourtant soumise à sa volonté; car déjà pointait dans son cœur, pour l'adorable émoi ressenti, l'impérieuse gratitude féminine. Elle l'appela, avec une douceur tendre qu'il ne lui avait jamais entendu mettre dans son nom :
— Adolf...
Et de percevoir cette tendresse nouvelle, cette autre Josette transparaissant pour la première fois sous la petite amazone chaste et autoritaire dont il avait subi le charme aigu, — cela acheva de le rendre maître de lui, sûr de lui : une pitié affectueuse conspira avec l'égoïsme raffiné du fiancé, l'égoïsme qui réserve jalousement pour les épousailles l'innocence virginale. Il osa revenir auprès du canapé. Il s'assit contre Josette. Il la prit dans ses bras. Elle ne frémissait même pas, loin de se défendre; elle était une serve, alanguie dans une attente délicieuse. Il murmura, sans trop savoir ce qu'il disait:
— Je vous chéris... confiez-vous... Ma petite épouse. Je vous aime... Confiez-vous.
Il la berça ainsi quelque temps de mots et d'étreinte; il lui dit tout ce qu'il n'avait pas osé lui dire encore dans leurs entrevues mondaines, car il redoutait toujours son ironie de vestale irritable : qu'il l'aimait avec une puérilité ardente de collégien, s'entourant de toutes
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les menues reliques d'elle qu'il avait pu collectionner : des accessoires de cotillon, une touffe de violettes artificielles prise à sa ceinture, un bout d'aigrette tombé d'un chapeau, un bouton de gant. Il lui avoua qu'elle lui faisait un peu peur, avec son air froid et résolu, et que vingt fois, après des rencontres tant désirées, il était rentré chez lui désespéré, convaincu qu'elle ne l'aimait pas, qu'elle n'aimerait jamais personne, qu'elle était une fille de Paris, dédaigneuse et glacée, qu'elle voulait flirter, sans plus. Il la supplia de lui dire que ce n'était pas vrai, qu'elle l'aimait... et pour la première fois il obtint cette parole qu'elle n'avait jamais prononcée, qu'elle prononça ici avec une sorte de mystique volupté, qu'elle répéta lentement à plusieurs reprises, comme pour en épuiser la saveur nouvelle :
— Oui. Je vous aime. Je vous aime. Je vous aime.
Et comme, avec l'amour, ce besoin lui était révélé de sécurité, de durée, que le cœur féminin, façonné par des servitudes millénaires, ne sépare pas de l'amour :
— Vous ne me quitterez pas, Adolf? Vous ne me découragerez pas? Vous risquez tant d'ennuis... Non, ne me faites pas de promesses... Je suis sûre...
Mais Letzling voulait promettre, et, pour assurer son vouloir fidèle, il trouva des mots si ar-
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demment sincères que le cœur de Josette en fut tout conforté. Certains d'être plus que jamais des alliés et de pouvoir compter l'un sur l'autre jusqu'aux décisions extrêmes, ils parlèrent sans amertume des obstacles qu'on dressait entre eux.
— Papa est fou de politique, dit Josette... Vous savez qu'on prononce son nom, parmi beaucoup d'autres, pour la présidence de la République. Ni maman, ni Guy, ni moi n'y croyons, et nous ne le souhaitons pas!... Mais lui, c'est l'idée fixe. Il passerait sur nos corps pour entrer à l'Elysée. Vous pensez ce que pèse mon bonheur! Que je meure vieille fille, plutôt qu'un entrefilet dans le l{adical dénonçant que Mlle Croze flirte avec la Triple Alliance !
Adolf, de son côté, avait été égratigné par l'hostilité de Croze : jusqu'alors, il ne s'en était pas confessé à Josette; maintenant il lui dit tout. Eh bien, son chef, l'ambassadeur de S. M. Apostolique, l'avait mandé: c'était un grand seigneur croate, d'une famille plusieurs fois alliée à la sienne, et qui le traitait avec une sévérité paternelle. Il avait fait appel à son sentiment de fierté; il lui avait dit : ce J'ai eu l'humiliation de recevoir ici un député français, même pas de la droite, et qui m'a prié de faire cesser vos assiduités auprès de sa fille!... » Adolf contait cela avec une mine piteuse assez divertissante. Il n'ajouta
pas comment l'ambassadeur avait traité le député français et ce qu'il avait dit sur l'alliance éventuelle d'un Letzling avec ce grossier démocrate !
Ainsi ils échangeaient toutes leurs raisons de redouter l'avenir: et pourtant, à cet échangeais gagnaient de la confiance. Ils se sentaient plus forts que tout. Ni l'ambassadeur austro-hongrois ni le sous-secrétaire d'État Croze ne les empêcheraient de s'appartenir, d'être mari et femme : voilà ce que leur assurait une forte conviction intérieure, née de la certitude qu'ils s'aimaient et que l'amour est invincible.
La pendule anglaise sonna quatre coups pressés, après une pluie de préludes carillonnants... Josette eut un cri:
— Quatre heures... ïlfaut que j'appelle Mag. Nous devons goûter chez Ritz avec Mme Corbellier et les trois petites Haumont-Manin.
Le charme fut rompu : l'étreinte des nécessités mondaines les ressaisit. Letzling, avec son chapeau, sa canne et ses gants, reprit l'attitude de la déférence; Josette, inquiète de l'heure, fut nerveuse. Ils se séparèrent à la hâte dans la petite antichambre noire; les lèvres d'Adolf effleurèrent le bout des doigts de Josette, et la porte refermée les sépara sans même qu'ils eussent arrêté une autre entrevue... Quelles amours n'ont pas connu ces inexplicables apeurements, ces
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départs qui ressemblent à des fuites, cette hkte à se quitter, aussitôt payée d'un remords, d'une colère contre soi?... Seule dans le salon aux liliums, Josette pleura... Le départ de Letzling ne suspendait pas la mystérieuse attente qui s'était emparée d'elle tandis qu'il était proche : mais, à présent, cette attente n'était plus, à chaque minute, comblée et renaissante: elle s'exaspérait dans le vide. Josette, d'ordinaire si maîtresse d'elle-même, si défendue contre la neurasthénie, outre sa santé et son orgueil, par l'hygiène, les sports, le souci de la tenue, Josette céda à une crise de nerfs, comme eût pu le faire une Emmeline Corbellier. A plat ventre sur le canapé, le front dans les coussins, elle sanglota, les jambes spasmodiques. Elle fut irritée contre Letzling, et de ce qu'il était venu, et de ce qu'il était reparti... Si l'heure n'eût pas été pressante, elle fût demeurée là, bâillant, pleurant, tordant ses longs pieds cambrés et ses mains fines, jusqu'à la nuit...
Mais il fallait se hâter, retrouver Mag... Que devenait Mag? On n'entendait rien, ni dans l'appartement ni dans la cour. Josette se redressa, épongea ses yeux d'un geste volontaire, passa dans la pièce voisine. L'obscurité y régnait, d'épais rideaux étant tirés sur l'unique fenêtre. Elle tourna un commutateur; une discrète lueur rose s'alluma au fond d'une alcôve; le lit ap-
parut, recouvert de sa courtepointe, et, tout à côté, les faïences claires et les nickelures du cabinet de toilette entre-bâillé. Une honte ardente empourpra les joues de la jeune fille. Elle pensa î et Adolf savait que cette chambre était à côté de nous... i> Mais soudain elle fut distraite de son émoi : on parlait, à peu de distance, de l'autre côté de la cloison qui lui faisait face, précisément derrière cette bibliothèque où Mag lui avait recommandé de frapper. Elle s'en approcha, prête à frapper en effet. Le bruit grandissant des voix l'arrêta : la voix de Mag et une voix d'homme. Ces voix semblaient se quereller.
« Mag et Bolski, » pensa Josette...
Elle n'osa plus frapper. A travers la porte garnie de livres, elle entendit Bolski s'écrier :
— Si je voulais, il n'en manque pas qui me tireraient d'affaire...
Et Mag répondait, mi-fâchée, mi-tendre :
— Ah! crapule... je sais bien qu'elles te veulent toutes. Mais prends garde...
Josette ne perçut plus qu'un chuchotement où elle reconnaissait seulement des noms : le nom de Rosalie Boisset, le nom de son père, qu'ils appelaient aussi <r le sous-ministre ». Puis, un éclat de Mag.
— Ça, non... Je ne le ferai jamais. N'y compte pas...
Bolski ricanait :
— Quels scrupules! Demande à ton patron, qui est au courant, combien de gouvernantes françaises servent à cela, en Allemagne...
— Puisque je te dis que j'aurai les quinze cents francs. Après demain, cela suffit?
— Oui... mais c'est juste.
— Je verrai Pvosalie après-demain matin... Et maintenant sauve-toi. Josette va frapper...
Des pas, des allées et venues précipitées. Le bruit d'un baiser... très long. Une porte qui s'ouvre et qui se ferme... puis le silence complet.
« Mag est seule, » pensa Josette.
Les mots qu'elle avait entendus, sans y rien comprendre d'ailleurs, la troublaient moins que la familiarité brutale révélée par le ton des amants. Et, avant de se séparer, leur baiser, si long!... Elle revit Letzling, la quittant, correct et brusque. Sa main énervée se crispait sur les reliures. Mais elle ne put se décider à frapper. Elle ne voulait même pas entrevoir la pièce où elle avait perçu l'intimité de Mag et de Bolski. Elle revint s'asseoir sur le canapé du salon aux liliums. Une imagination impérieuse substituait sa propre image à celle de l'Allemande, et, malgré elle, elle évoquait Adolf auprès d'elle, comme Bolski auprès de Mag. Elle souffrait de cette imagination comme d'une angoisse physique; et, pourtant, l'attente éperdue qu'elle avait ressen-
tie en présence de Letzling l'envahit de nouveau, mais plus nette et plus dominatrice. Rien de sa volonté n'était aboli : elle était toujours la petite amazone rebelle. Mais l'amour n'était déjà plus pour elle un absolu mystère. Et, si le fruit interdit ne sollicitait pas encore sa main, du moins s'était-elle assise à l'ombre de l'Arbre de Science.
Mag, vêtue, prête à sortir, la retrouva assise, immobile, les yeux en pleurs. Au premier coup d'oeil qu'elles échangèrent, l'institutrice vit que son élève n'était pas irritée contre elle : mais elle la connaissait trop bien pour ne pas apercevoir sa confusion et sa tristesse. Elle s'assit près d'elle, sans la frôler.
— Josette, lui dit-elle, en ce moment vous me méprisez... Et, si vous le désirez, dès que nous serons de retour à la maison je trouverai un prétexte pour redemander ma liberté à votre mère... Je ne m'impose pas à vous.
Josette fit un geste de protestation.
— D'autre part, rien n'est plus facile que de ne jamais rencontrer le baron Adolf ici dorénavant.
— Ah! fit Josette, découvrant ses yeux. Ne dites pas cela!... Je veux... Je veux le voir.
— Il ne tient qu'à vous, répliqua l'Allemande. Josette osait maintenant la regarder; et Mag
avait beau coiffer d'un chapeau le réseau de ses
nattes blondes, porter un costume bleu, des bas noirs et des souliers à pointe vernie, Josette l'imaginait toujours dans l'autre logis cambrée sous l'interminable baiser de Bolski. Mais déjà la rébellion de son cœur ingénu s'apaisait; elle ressentait encore du trouble, de la honte; elle ne ressentait plus de dégoût; l'Allemande vit son avantage ; elle en profita pour avancer son œuvre de dangereux entraînement :
— Comment a-t-il été avec vous? demandât-elle.
— Je crois qu'il m'aime bien, balbutia Josette.
— Enfin, qu'est-ce qui s'est passé?
Elle ne répondait rien. Mag insista en souriant.
— Est-ce qu'il vous a embrassée? Est-ce qu'il vous a prise dans ses bras?
A chaque question, Josette répondait par une moue incertaine. Elle finit par dire, à travers ses larmes :
— Nous avons été très sages... il me semble.
— Lui aussi? Aussi sage que vous?
— Je crois qu'il avait un peu peur de moi. Mag haussa les épaules :
— Croyez-vous qu'on retienne un homme en lui faisant peur? Songez à Guy et à Berthe!
— Je ne peux pourtant pas...
Josette n'acheva point, mais Mag avait com pris.
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— A votre aise, fit-elle... C'est le système des Américaines : monter la tête aux épouseurs, par des flirts où Ton se tient sur une stricte défensive. Je trouve plus estimable d'aimer franchement et de ne pas tant se marchander... Mais nous voilà déjà en retard d'une demi-heure. Mettez votre chapeau, et sauvons-nous.
Dans la rue, marchant d'un bon pas vers la place Vendôme toute proche, où elles devaient rencontrer Emmeline Corbellier et les petites Haumont-Manin, l'Allemande, sentant que pour Josette l'heure était décisive, l'entretint dans le trouble où elle la voyait. Elle ne lui parla plus de Letzling; mais, comme à une amie à qui l'on peut tout dire, elle parla de Bolski et d'elle-même. Elle dit comment ils s'étaient connus, — jadis, à Kcenigsberg, — la cour qu'il lui avait faite, l'opposition des parents. Elle conta leurs premiers rendez-vous, chez une amie mariée. Elle conta sa chute. Elle avoua les vices de Bolski, dépensier, joueur, paresseux...
— Mais c'est un grand artiste, et je l'aime. Et tout ce que j'ai souffert, tout ce que je souffre par lui n'est rien quand je le vois heureux dans mes bras.
Josette écoutait. Comme un vin trop fort, ces confidences s'insinuaient dans son cerveau et dans son cœur et y répandaient une sorte de
torpeur : mais elle n'était plus révoltée. Une femme, bien plus vite qu'un homme, abolit l'ingénuité d'une autre femme. Quand, accompagnée de son chaperon. Josette entra dans la grande salle du Ritz, elle était toujours une jeune fille intacte : — elle n'avait plus d'innocence.
l'argent de l'oeuvre
ite ronde et blonde dans son cos-
£^j [3*1 tume de toile bleue, sous son chapeau vtJs&'J de PaiUe bleue, une sacoche de cuir lui battant le flanc, la figure et l'allure un peu lasses, — sans doute à cause de la fatigue du voyage entre le Val d'Anay et Paris, — Rosalie Boisset débarquait à la gare Saint-Lazare. Deux heures après midi, par un de ces jours de juin parisiens, pires que des jours de canicule, où l'asphalte des trottoirs mollit sous les pas, où le pavé de bois des chaussées semble près de s'enflammer. Autour de la gare, les chevaux et les cochers de fiacres en station somnolaient; quant aux taxi-autos, désertés par les chauffeurs, ils s'alignaient à vide, leurs tôles étincelantes. Et,
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bien que les terrasses des cafés voisins fussent passablement garnies, l'excès de lumière et de chaleur imposait un demi-silence à ce coin tumultueux de la Ville.
Rosalie, tout en s'épongeant le front avec son mouchoir, essaya de courir pour joindre un autobus qui s'arrêtait, tout trépidant, au milieu de la chaussée. Mais elle dut ralentir aussitôt, essoufflée, et, pendant qu'elle reprenait haleine, l'autobus démarra. Alors, ayant consulté des yeux le cadran de la gare, elle alla réveiller un des cochers endormis.
— 17, rue Montalivet, dit-elle.
Le cheval partit d'un trot si lent, si berceur, qu'elle-même sommeilla durant le trajet : elle eut un sursaut quand la trogne pourpre du cocher apparut à la portière ouverte et qu'elle entendit une voix cordiale et avinée s'écrier en riant :
— Chacun son tour, hé, belle blonde?
Elle lui dit de l'attendre et pénétra dans l'hôtel. C'était une calme et commode demeure, de style Napoléon III, qui, du dehors, avait aussi bien l'apparence d'une maison à appartements. La loge du concierge donnait sous la voûte d'entrée, un peu en contre-bas.
— Ah! voilà Mlle Rosalie, dit une femme replète et grisonnante, confortablement vêtue de noir, qui apparut sur le seuil de la loge et
commença aussitôt de parler avec une grasse volubilité. Vous vous portez bien, mademoiselle? Et tout votre monde?... Mon mari regrettera Beaucoup d'être en courses; il vous trouve tellement de son goût... Ma parole, j'en serais inquiète si je ne le savais pas sérieux. Alors, vous venez pour voir Madame? Non, M110 Berthe?.. C'est que M1'9 Berthe est sortie. Elle n'a pas déjeuné à la maison, aujourd'hui, M116 Berthe, elle a dû déjeuner chez...
— - Si je peux seulement causer une minute avec Mlle Smith... fit Rosalie sans réussir à arrêter le flux verbal de la concierge, qui acheva sa phrase avant de répondre à la question.
— ... chez la comtesse Bouhier, de l'autre côté de l'eau... Ah! mais, Miss a déjeuné aussi dehors, avec Mlle Berthe, je pense... Ne restez donc pas là en l'air à vous pencher pour me parler, mademoiselle Rosalie; ça vous montera le sang à la tête et moi j'attraperai un torticolis. Vous avez tout de même un moment pour me faire un bout de visite, et, si mon mari rentrait pendant que vous serez dans la loge, il aurait bien du contentement... Là! prenez garde, encore une marche. C'est un peu enfoncé, mais bien clair, pourtant, hein? Et, par un jour de fournaise comme aujourd'hui, il n'y a pas beaucoup d'endroits aussi frais à Paris. Si la rue était seulement un peu plus « passagère ». Enfin, on
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ne peut pas se plaindre. Asseyez-vous sur le fauteuil... oui, oui, sur le fauteuil; moi, j'aime mieux ma chauffeuse. Mlle Berthe est donc sortie avec Miss... et, entre nous (elle baissa le ton et s'approcha de Rosalie), vous seriez venue hier que c'aurait été la même cérémonie, et à la fin du mois Mlle Berthe et Miss partent pour Noirmoutiers ensemble. Oh! ça ne va pas tout seu, là-haut (elle montra le plafond) entre Monsieurl Madame et Mademoiselle. Mademoiselle ne parle presque plus à Monsieur ni à Madame. Et Madame ne veut plus avoir de rapports avec Mlle Smith... Pourquoi ça? Ah! on dit beaucoup de choses; vous savez, j'en prends et j'en laisse; quand on a passé dix-huit ans dans une maison, comme Antoine et moi, on ne va pas récolter ni colporter des ragots.
Elle s'arrêta enfin un instant, partagée entre un sincère scrupule de discrétion et l'envie de retenir Rosalie, qui manifestait des velléités de se lever. Le besoin de garder à tout prix son interlocutrice fut plus impérieux.
— On dit... on dit que Monsieur et Madame reprochent à Mlle Berthe de leur préférer M116 Smith, de n'écouter que Mlle Smith. Et que Mlle Smith l'empêche de se marier, et qu'elle veut capter la fortune de Mademoiselle... Mademoiselle a une fortune personnelle, plus d'un million, et elle est émancipée depuis deux ans,
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tout à fait libre : c'est elle qui l'a voulu, toujours sous l'influence de l'Anglaise... C'est que l'Anglaise est une maîtresse femme, je vous le certifie, mademoiselle Rosalie! Une femme distinguée, supérieure, sur laquelle il n'y a rien à dire; et elle a beau n'être ici qu'une dame qu'on paie au mois comme vous et moi (ça ne vous offense pas, ce que je vous dis là, mademoiselle Rosalie?) elle donne des ordres à tout le monde, dans son baragouin qu'on a même de la peine à comprendre, et tout le monde lui obéit... Non! ne vous levez pas... restez... j'ai encore autre chose à vous dire... quelque chose de tout à fait en confidence, par exemple... d'autant plus que je ne crois pas que c'est vrai, pour ma part.
Elle quitta sa chauffeuse, alla jeter un coup d'ceil sous la voûte d'entrée et repoussa la porte de la loge derrière elle, en revenant. Puis, presque à l'oreille de Rosalie :
— On dit que les chevaux se battent, là-haut, parce que le foin diminue au râtelier.
— Pas possible? fit Rosalie. Ils ne sont pas très, très riches?
— Mon mari, qui connaît beaucoup de ces Messieurs de la Banque (on le prend en supplément les jours d'émission), m'a dit — il m'a fait jurer de ne pas le répéter — que les affaires de la maison, depuis tantôt dix-huit mois, ne vont pas toutes seules... On bouche des trous,
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comme on peut. Et Mlle Berthe, toujours à cause que l'Anglaise la conseille, a peur qu'on lui demande son million pour aidera boucher un gros trou... Mais je vous répète, ni mon mari ni moi n'y croyons... Tout est payé recta ici, pas un fournisseur qu'on fasse attendre. Et puis, dans les grandes affaires, on peut être un moment en ultés, n'est-ce pas? et, malgré ça, trouver moyen de...
Une sonnerie de téléphone privé, dans la loge même, l'interrompit. La replète concierge courut assez lestement à l'appareil. Rosalie entendit cette moitié de conversation :
— Allô! oui, madame, c'est moi... Le fiacre devant la porter... C'est à M"e Rosalie, du Val d'Anay... Oui, madame, elle demandait Mlie Berthe... Oh! non, madame, elle vient d'arriver il y a un instant, je lui expliquais que Mademoiselle est sortie avec sa gouvernante... Mais sûrement, madame... Elle va monter tout de suite voir Madame...
Raccrochant le récepteur, Mme Antoine dit à Rosalie :
— Montez vite voir Madame. Elle sait que vous êtes ici depuis un bon moment. L'escalier à gauche : le valet de pied vous conduira.
Elle l'accompagna jusqu'au seuil de la loge.
— zMoms, bien entendu, sur ce que je vous ai raconté. D'ailleurs... pour la chose de la fin...
LES ANGES GARDIENS iS]
Antoine et moi n'en croyons pas un mot... pas un mot!
Mme Haumont-Segré reçut Rosalie dans sa chambre, grande pièce dont les deux fenêtres donnaient sur le beau jardin, alors tout glorieux de ses feuillages juvéniles, de ses tendres pelouses, de ses hortensias empanachés. Elle la reçut étendue sur une chaise longue. Un roman était ouvert sur le chiffonnier voisin. Des magazines et des revues traînaient sur le tapis. Mme Haumont-Segré, après s'être longtemps crue atteinte d'une maladie de foie, souffrait en ce moment d'une crise cardiaque: elle en informa aussitôt la jeune fille, qu'elle fit asseoir près d'elle. Elle lui révéla également qu'elle était un cas de maladie extraordinaire que les médecins ne parvenaient pas à comprendre : ils avouaient l'un après l'autre leur impuissance. Et Rosalie sentit bien que son interlocutrice considérait ce mal incompréhensible comme un privilège, presque comme un ornement de sa vie, et qu'en consultant médecins sur médecins elle ne cherchait dans ces consultations successives qu'à confirmer son idée fixe : «: Je suis une malade d'exception... » Rosalie ayant commis l'imprudence de lui assurer qu'elle avait bon visage, elle la releva vertement, déclara que l'air du visage ne signifiait rien, que d'ailleurs elle avait
toujours été pâle et mince, a. même à l'âge de Berthe, et comme Berthe, qui me ressemble énormément », — qu'elle n'avait d'ailleurs, elle le savait, aucun organe endommagé, mais que cela justement constituait le mystère, puisque néanmoins elle était malade.
— Je suis atteinte aux racines mêmes de la vie... à des profondeurs où les yeux et les instruments des médecins n'ont pas d'accès... N'importe... Assez parlé de mes misères. On est en bonne santé au Val d'Anay?
— Mais oui, madame.
— Le papa, la maman, les gamins, la gamine et les jumelles?
— Mais oui, madame.
— Vous veniez réclamer à Berthe sa récolte pour la loterie des Orphelins du travail?... Ne vous désolez pas ; vous n'aurez pas fait une course inutile. Berthe et Miss m'ont remis chacune sa part; ce sont des personnes méthodiques: elles n'oublient rien. Voulez-vous prendre cette enveloppe sur la cheminée, contre le flambeau de droite? Bon!... J'ai écrit dessus le relevé du contenu... Lisez.
— Berthe, trois cent cinquante francs. Miss, un chèque de trois livres sur la Banque Franco- Américaine. Mme Haumont-Segré, cinquante francs.
— Vous voyez que je suis votre plus mau-
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vaîse cliente, ma pauvre Rosalie... et que Mlle Smith a plus de relations que moi. Il ne faut pas m'en vouloir. Je ne vais nulle part; écrire même me fatigue; comment voulez-vous que je place des billets de loterie? Alors, j'en ai pris cinq pour moi.
— Madame a été trop bonne... Je remercie Madame. On sera bien content au Val d'Anay.
— Serrez soigneusement votre enveloppe, pour ne pas la perdre... Et approchez-vous un peu que je vous regarde... Vous qui me trouvez bonne mine, vous me semblez un peu pâlotte. Vous n'avez plus vos belles couleurs... Les voilà qui reviennent, mais c'est un petit feu de modestie, qui va tomber tout de suite. La chaleur, sans doute? Et puis?... Oui, je comprends... Alors, on n'aurait pas dû vous envoyer à Paris aujourd'hui.
— Oh! M. le baron me recommande toujours de ne pas me fatiguer, et Mme la baronne aussi... C'est eux qui m'ont dit de prendre un fiacre.
— Ils ont joliment raison! S'ils vous mettaient sur le flanc, ils ne vous remplaceraient pas du jour au lendemain. Quelle chance ils ont eue! Ce n'est pas la peine de rougir encore, ma petite Rosalie. Des institutrices dans votre genre, l'espèce est en train de disparaître... Et si j'avais eu le bonheur de tomber sur une Rosalie Boisset...
l25 LES ANGES GARDIENS
— Oh! Madame peut-elle dire ça î murmura Rosalie, sincèrement confuse. Madame qui a M11* Fanny, tellement instruite, tellement bien élevée, tellement supé...
Elle n'acheva pas. Mme Haumont-Segré se redressa sur son séant avec une vigueur et une prestesse si imprévues que la jeune fille en fut effrayée, comme si elle assistait à une résurrection.
— Ne me parlez pas de iYillft Smith, cria la ressuscitée. Vous voyez dans quel état je suis? Elle en est la cause. Je me moque de son instruction (elle n'est seulement pas capable de parler français correctement) et de ses grands airs, et de sa distinction. Si les Français n'étaient pas stupidement désarmés devant les étrangères, une femme comme celle-là devrait être arrêtée... oui, arrêtée. Ah! dire qu'il y a eu des lettres de cachet, qu'on a pu enfermer autrefois les gens trop adroits pour commettre des crimes qualifiés, mais plus nuisibles que des criminels... Dire qu'on ne peut plus! qu'on est à leur merci! qu'on se ronge de désespoir... jusqu'à songer à disparaître... oui, Rosalie, mon mari et moi nous y avons songé... On nous vole notre fille, chez nous, sous nos yeux, en notre présence. On nous la change. Elle était tendre, on la rend sèche... Elle était généreuse, on la rend avare. On en fait une étrangère pour nous... qu'est-ce que je dis?
une ennemie, qui consentirait à la ruine de son père et de sa mère plutôt que de faire froncer les sourcils à... l'autre, et de déranger ses vilains calculs. Mais je ne sais pas pourquoi je vous dis tout cela...
Elle arrangea fiévreusement les coussins sur le chevet de la chaise longue, et s'étendit de nouveau, toute secouée de frissons, les paupières humides, se mordant les lèvres. Rosalie, debout près d'elle, cherchait une contenance. Le silence actuel la gênait plus encore que l'explosion de tout à l'heure.
— Allez ! allez ! ma petite Rosalie, reprit Mme Haumont-Segré... Continuez vos courses, je ne vous retiens pas. Laissez-moi à mes ennuis... j'ai eu tort de vous en parler. Gardez cela pour vous. Allez!... Ne perdez pas l'enveloppe.
Rosalie, dont le cœur sensible souffrait de toutes les infortunes, murmura :
— Pauvre madame !
— Oui, vous dites bien : pauvre madame!... Mais il n'y a rien à faire. Au revoir, mon enfant. Amitiés à vos maîtres.
Rosalie eut la chance, en s'en allant, de passer devant la loge tandis que la replète Mnie Antoine était en verbeuse conférence avec un fournisseur. Elle put s'esquiver, reprendre son fiacre, continuer les courses inscrites sur sa liste : il
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s'agissait de récolter le montant des billets placés par les amis parisiens de la baronne Ropart d'Anay au profit de l'OEuvre des orphelins du travail. Elle parcourut ainsi le huitième arrondissement, les alentours du parc Monceau, poussa une pointe dans Passy, regagna le faubourg Saint-Germain, cahin-caha, dans cette humble boîte roulante dont le cheval et le cocher semblaient pareillement somnambules.
Entre deux stations, elle-même s'endormait souvent, d'un sommeil qui ne la reposait pas, d'un mauvais sommeil à cauchemars, pendant lequel elle gémissait aux cahots de la voiture. Lorsqu'elle parvenait à se tenir éveillée, sa ronde figure, faite pour exprimer la joie naïve, demeurait contractée; elle remuait les lèvres sans parler; par instant, elle pleurait. Mais, courageusement, elle poursuivait sa tournée, sonnait à des portes, grimpait des étages, subissait les attentes dans les antichambres et parfois les rebuffades des dépositaires en retard, ceux qui n'avaient pas encore placé tous leurs billets.
Vers cinq heures, comme elle l'avait prévu, (car elle était merveilleusement méthodique), elle eut épuisé sa liste, sauf les Corbellier et les Croze : mais elle devait rencontrer, à cinq heures et quart, dans un petit thé paisible du passage Choiseul, Sandra et Mag, apportant la quotepart de leurs maisons respectives... Du faubourg
Saint-Germain au passage, Rosalie, bien réveillée à présent, fit ses comptes. La sacoche contenait deux mille cent quatre-vingt-cinq francs : « Mag et Sandra m'apporteront bien vingt-cinq louis, à elles deux! » Elle eut une minute de joie en imaginant le retour au Val d'Anay, ce soir, et tout cet argent étalé sur la table devant M. le baron, Mmc la baronne et les enfants.
Le « thé j> du passage Choiseul, découvert par Mag, était souvent élu comme lieu de rendez-vous pour les trois amies, parce qu'il était peu fréquenté et qu'on y pouvait causer librement. Il avait les dimensions et un peu l'apparence d'une simple crémerie, mais on y buvait du thé convenable dans une solitude reposante à l'heure où les autres tea-rooms de Paris regorgent de monde. Mag était seule au rendez-vous quand Rosalie arriva, sa sacoche au flanc. Un homme mûr, à la table voisine, dépêchait une tasse de chocolat. Les deux institutrices s'embrassèrent.
— Sandra n'est pas sûre d'être libre, dit l'Allemande. Elle m'a recommandé de goûter sans l'attendre. Elle ne viendra certainement pas avant la demie... Alors, n'est-ce pas, deux thés avec des muffins ?
Tandis qu'une bonne proprette les servait, Mag avisa la sacoche :
— Grosse galette, là dedans?
— Plus de deux mille, fît Rosalie un peu hère. Et vous, qu'est-ce que vous m'apportez?
— Presque trois cents. Sandra en a autant. Rosalie battit des mains.
— Que je suis contente!
— Vous êtes une gosse pas ordinaire, murmura l'Allemande, de prendre ça tellement à cœur! Vous y croyez donc, vous, aux œuvres? Vous croyez que cet argent ira chez les orphelins ?
— Ou voulez-vous qu'il aille?... Vous ne supposez pas que M. le baron...?
— Non! non! calmez-vous! personne ne songe à soupçonner la probité du baron. Mais c'est généralement si mal administré, ces machines-là...
Le visage enfantin de Rosalie, à ces propos amers, perdait sa gaieté. Et seulement alors Mag s'avisa que Rosalie avait très mauvaise mine.
— Qu'est-ce que c'est que ces yeux cernés et ces lèvres pâles? reprit-elle. Soutirante?... Vous nous disiez que, d'habitude, vous ne vous en aperceviez même pas?
Le buveur de chocolat venait de partir. Mag et Rosalie étaient absolument seules dans la petite salle. La bonne proprette, leur ayant servi le thé, s'en était retournée dans une espèce d'armoire où elle élaborait les consommations.
Rosalie, les yeux sur sa tasse qu'elle ne touchait pas, n'avait pas répondu. Mag insista:
— Enfin, petite, qu'est-ce que vous avez? Alors le gros chagrin, les lourds désespoirs
comprimés au long de cette énervante journée, et aussi durant tant de journées avant celle-ci, éclatèrent en déluge de pleurs, en orage de hoquets, si bruyamment que la bonne proprette tendit la tête et le cou hors de son armoire, puis les rentra précipitamment. Mag observait Rosalie désemparée, dont les mains cachaient le visage, et que les sanglots secouaient tellement que son chignon se défaisait, Et, tout aussitôt, elle comprit.
— Calmez-vous, fit-elle... Si Sandra arrivait, ou même quelqu'un d'autre... Il n'y a pas de quoi perdre la tête. Essuyez vos yeux : tenez, voilà un mouchoir propre... Là!... Rattachez votre natte... la fourche tombe... Et buvez un peu de thé chaud, pour vous remettre.
Rosalie obéissait, reniflant, comme une petite fille, ses sanglots peu à peu moins violents. L'énergie de Mag lui communiquait un réconfort: et, que son lourd secret fût maintenant partagé, elle en ressentait un soulagement. Quand elle eut docilement bu sa tasse de thé sans rien dire, Mag lui prit la main et demanda:
— D'abord, êtes-vous certaine...?
Rosalie fit une moue de doute.
— Vous êtes inquiète depuis longtemps?
Bas comme au confessionnal, Rosalie répliqua:
— Il y a bien deux mois.
— Et lui... il sait?
Rosalie inclina affirmativement la tête.
— Qu'est-ce qu'il dit?
Elle put seulement balbutier :
— Il est très bon pour moi.
— Parbleu! je suppose qu'il ne va pas vous mettre à la porte! Mais vous ne saviez donc rien
;n? Et lui, c'est donc un enfant, cet hommelà? On prend garde, que diable 1
Pvosalie murmura, si bas que Mag l'entendit à peine :
— M. le baron dit que c'est encore plus mal. L'Allemande eut un rire sec, qu'elle arrêta
aussitôt pour ne pas contrister son amie.
— Puisque c'est lui qui vous dirige, repritelle, qu'est-ce qu'il compte faire de vous?
— M. le baron ne m'abandonnera pas. Il n'y a pas d'homme plus honnête, ni plus généreux. Je n'aurais qu'à le laisser faire... il en ferait plutôt trop.
— Alors, pourquoi vous lamentez- vous?
Vous êtes orpheline... vous êtes majeure, personne n'a de droits sur vous... Un enfant, dans ce cas-là, ce n'est pas une catastrophe.
Rosalie remua les lèvres à plusieurs reprises,
sans trouver les mots qu'elle cherchait. Elle grignota un peu de gâteau beurré. Mag se taisait. Gênée par ce silence, la jeune fille finit par dire, plus humble encore que quand elle avait proféré son premier aveu :
— C'est à cause de Mme la baronne.
— La baronne n'a rien à y voir, dit Mag. Quittez votre place pour une raison plausible, installez-vous à Paris... Le baron vient assez souvent...
Mais Rosalie secouait la tête.
— Il ne consentira jamais.
— Je ne comprends pas.
— Il me dit : a: Vous êtes entrée dans ma maison honnête et intacte; je ne ferai pas de vous une fille entretenue... » Et puis, c'est pire que tout, à son avis, de garder à la fois sa femme et... une autre... Depuis que... ça nous est arrivé, il dit à Mme la baronne qu'il est souffrant.
L'Allemande, cette fois, ne put se tenir de rire :
— Oh ! fit-elle, si la baronne se contente de raisons pareilles...
Mais Rosalie protesta contre l'ironie de Mag.
— Madame n'est pas aveugle, oh! non... ce n'est pas du tout une femme à qui l'on puisse en faire accroire. Seulement, elle a une confiance absolue en son mari et en moi. Et c'est cela justement (de nouveau les larmes mouillèrent les
yeux, et les sanglots firent hoqueter la voix de la jeune fille), c'est justement cela qui est affreux... Si Madame arrive à savoir, elle aura un chagrin horrible, et c'est nous, c'est Monsieur et moi qui le lui aurons fait, nous qui l'aimons tant, nous qui donnerions notre vie pour elle.
La tempête de douleur recommença, sans qu'il fût possible à Mag, cette fois, de l'arrêter. Rosalie se roulait dans son chagrin, proférant presque à haute voix: « Nous l'aimons tant... c'est une vraie sainte... on ne peut pas ne pas l'aimer... Chère bonne Madame qui ne m'a fait que du bien... Je suis une misérable... i>
— Taisez- vous, je vous en supplie, dit Mag. Voilà du monde.
Un couple hésitant, craintif — une de ces modestes bonnes fortunes qu'on observe parfois à Paris, l'homme et la femme assortis dans une commune médiocrité physique — venait de s'asseoir à une des tables vides et se concertait sur le breuvage à commander. Rosalie fit un effort pour se calmer : et, si elle n'y parvint pas tout de suite, du moins cessa-t-elle de faire du bruit.
— Avec tout cela, lui dit Mag, vous ne m'avez pas dit quels sont les projets de votre
Rosalie répéta :
— Jamais M. le baron ne m'abandonnera
LES ANGES GARDIENS ICpf
— Eh bien, voilà le principal, fit Mag, sentant qu'il était superflu d'insister, qu'elle touchait au secret même des deux amants et que la jeune fille ne le trahirait pas... D'ailleurs, vous n'êtes encore sûre de rien. De quand m'avez-vous dit que ça date?
— Le soir des seize ans d'Henriette... vous vous rappelez?... la fête au Val d'Anay... M. le baron m'a ramenée jusqu'à ma chambre.
— La fête du Val d'Anay?... ça fait un peu plus de deux mois. Ne vous désespérez pas. Ce n'est peut-être qu'une fausse alerte. Vous n'avez pas consulté?
— Je ne connais personne de confiance, ni Monsieur non plus. Pourtant, Monsieur et moi, nous aurions grand besoin d'être fixés.
Mag comprit l'allusion aux projets mystérieux que Rosalie ne voulait pas confier.
— Si cela peut vous rendre service, je vous donnerai l'adresse d'une personne sérieuse et discrète.
— Je n'oserai jamais y aller seule.
— Eh bien, je vous y conduirai.
Rosalie fut si contente qu'elle prit la main de Mag et la baisa.
— Oh! merci... Quand cela?...
— Dès que vous viendrez à Paris.
— Je reviens samedi... train de deux heures. La tournée de mes retardataires.
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— Va pour samedi. Je vous cueillerai au train. Mais chut!... SandraL
La belle Italienne pénétrait dans l'étroite pièce, si triomphalement belle que le couple en bonne fortune, l'ayant vue entrer, sembla prendre conscience de sa propre laideur et s'abîma dans un silence mélancolique, toute son humble illusion détruite. Rosalie et Mag la firent asseoir entre elles. Elle s'excusait de son retard; elle n'osait plus espérer trouver ses deux amies. Non, elle ne goûterait pas; elle avait été obligée de prendre le thé chez Rumpelmayer avec Mmo Corbellier, Loute...
— Et Jacques, acheva Mag.
— Et Jacques, répéta Sandra en souriant.
— Voilà la seule heureuse de nous toutes, dit l'Allemande, un peu amère. Rosalie a au cœur un amour partagé, mais combattu par les événements. Moi, j'ai un amant délicieux, — seulement c'est une fripouille. Sandra seule a gagné le quine du premier coup : l'ami jeune, riche, beau, artiste... et qui épouse.
— Vrai? fit Rosalie sans dissimuler sa surprise, M. Jacques Corbellier va vous épouser?
L'Italienne eut un mouvement d'humeur orgueilleuse.
— Entre M. Jacques et moi il n'a jamais été question de mariage. Mais ce ne serait pas un événement si extraordinaire. M. Corbellier est
riche; mais moi je suis d'une maison noble de mon pays,..
— Oh! bien sûr... fit Rosalie confuse. Ce serait très naturel.
— Et puis, conclut Mag (qui, ayant habité l'Italie, savait que bien peu d'Italiens consentent à n'être pas de « très noble et ancienne famille Une Telle »), et puis, quand on a cette figure-là, on peut épouser un prince, et c'est encore le prince qui fait la belle affaire... Racontez-nous vos amours, Sandra, ça nous réchauffera le cceur.
Rassérénée, l'Italienne sourit :
— Franchement, nous sommes seulement deux bons camarades, lui et moi. On fait de la musique et on parle en italien. Je lui ai dit que ses jeunes amis, avec leurs airs de cocotes et leur façon de parler tortillante, ils me dégoûtaient : depuis il ne les voit presque plus. Même son préféré, le petit d'Ambline, celui qui se teint les cheveux... Et lui, il a changé aussi. Croiriezvous qu'il se mettait du rouge aux lèvres? Et il passait des après-midi sur une chaise longue, comme une femme. Je l'ai tellement taquiné qu'à présent un professeur de boxe vient le faire travailler tous les matins... Du reste, ce qu'on a dit de lui, c'est des calomnies très vilaines. Il est un homme comme les autres, et il se plaît comme les autres avec les femmes. Il veut abso-
lument, à présent, passer une journée entière avec moi, hors de Paris.
— Bravo! Sandra, fit Mag. Mais vous savez... ne le déniaisez pas trop. Une journée en tête à tête... Dangereux, ça!
Les trois institutrices continuèrent à bavarder amicalement jusqu'au moment où les lumières, s'allurnant dans le passage, les avertirent qu'il se faisait tard. Rosalie partait à sept heures pour le Val d'Anay. Comme elle se levait, Sandra lui remit trois cents francs, montant des billets placés par les Corbellier, aussitôt engouffrés dans la sacoche. Mag ayant réglé la modeste addition, le trio gagna la rue des Petits-Champs, par le passage. Là, on se sépara. Sandra prit le Métropolitain. Mag offrit à Rosalie de la conduire en taxi-auto jusqu'à la gare Saint-Lazare.
Durant le trajet, que l'encombrement des boulevards et de la rue Auber prolongea, elles reparlèrent aussitôt de ce qui intéressait Rosalie. Plus calme, celle-ci accueillait l'espoir d'être rassurée le samedi suivant.
— Si nous nous trompions ! Si tout cela n'était qu'un mauvais rêve!
Mag la regarda dans les yeux :
— Mais si ce n'est pas un mauvais rêve, si c'est une réalité?... Vous ne chercherez pas à à vous en délivrer?
— Oh! jamais, répliqua ardemment la petite.
Même si Monsieur l'avait voulu, je crois que j'aurais résisté. Du reste, lui aussi pense comme moi.
— Ne vous gênez pas, mes enfants, dit Mag. Elle accompagna Rosalie jusque dans la salle
d'attente. Elle semblait hésitera la quitter. Enfin, l'invitant à s'asseoir dans un coin reculé de la salle :
— Ecoutez-moi, petite, fit-elle. Quand je vous attendais passage Choiseul, cette aprèsmidi, je ne pouvais pas prévoir ce que vous m'avez raconté, ni par suite que je serais en mesure de vous servir en quelque chose. Et c'est moi qui voulais vous demander un service.
— Oh! quel bonheur, ma chère Mag, si je puis...
— Vous le pouvez... Ne m'interrompez pas avant que j'aie fini de vous expliquer. Voilà un petit bijou (elle dégrara une épingle de corsage ornée de trois perles pas très grosses, mais bien rondes et d'un clair orient). J'y tiens. C'est un souvenir de Bolski... le premier qu'il m'ait donné. Prenez-le... je vous dis de le prendre... et enfermez-le dans votre sacoche. Voilà... Ne le perdez pas: le premier bijoutier venu en donnera dix-huit cents francs au moins... Maintenant, vous allez me prêter quinze cents francs jusqu'à samedi... cela n'a pas d'importance pour vous puisque vous revenez samedi achever votre
récolte : vous direz au Val d'Anay que vous avez récolté quinze cents francs de moins. Si je ne suis pas en état de vous rembourser, eh bien, nous irons ensemble vendre le bijou... Pourquoi avezvous l'air si ébaubie?...
— C'est que... je ne saisis pas...
— Ce n'est pourtant pas compliqué. Bolski a perdu au jeu une somme grosse pour lui... pas dans un tripot... dans un vrai club. Il faut qu'il paie ce soir... et il lui manque quinze cents francs. Il y aurait bien un moyen de les avoir : le sous-ministre rôde autour de mes jupes... mais cela me dégoûte. D'ici à samedi, Bolski ou moi aurons le temps de chercher de l'argent : d'ailleurs la veine peut lui revenir, et alors je ne serais pas obligée de vendre mon pauvre bijou. C'est convenu, n'est-ce pas? Vous ne risquez rien.
Rosalie médita un instant.
— Est-ce que je peux raconter cela à Monsieur?
— C'est indispensable?
— Non... Monsieur ne me demande jamais de comptes. C'est moi qui tiens les registres des œuvres. Mais je n'aimerais pas à lui cacher quelque chose.
— Alors, dites-lui...
On appelait les voyageurs. Rosalie remit à Magies quinze cents francs. Elles s'embrassèrent. Mag, dans l'oreille, coula à Rosalie ces mots qui
la firent frémir, et qui, durant le voyage, allaient l'empêcher de dormir malgré sa fatigue :
— Bien entendu, si d'ici samedi Bolski et moi avons avalé ensemble de la strychnine, ou si nous nous sommes fait sauter, — vendez le bijou et gardez le surplus en souvenir de moi.