LE CHEVAL DU BARON
l y a un pays en Europe, les îles Féroé, où il pleut, parait-il, trois cents jours par an. Le reste de l'année, un gentil brouillard fait l'intérim de la pluie...
Certes, il ne pleut pas autant dans notre Sologne; il ne pleut même guère plus qu'en Touraine ou en Anjou; mais, quand certaines pluies de printemps se mettent à tomber, un habitant des îles Féroé se croirait chez lui et se dirait : « En voilà pour trois cents jours!... » On sent alors, au-dessus des champs et des bois, suspendue aux nuées, une si formidable épaisseur d'eau, que jamais, semble-t-il, elle ne finira de s'égoutter, pas plus que ne sécheront jamais ni le sol vaseux, ni les toits ruisselants, ni les arbres qui
suent l'humide par leurs feuillages trempés, par leurs rameaux et leurs troncs luisants. De toute part, la pluie vous cerne, imposant à la campagne résignée l'immobilité et le silence — pluie tranquille, invincible, soit qu'elle s'infiltre à travers les tuiles, les ardoises et les chaumes pour envahir traîtreusement l'habitation des hommes, soit qu'elle s'acharne contre l'infortuné paysan qui risque sa carriole sur la route miroitante, ou contre le garde impatient qui veut guetter quand même sous l'abri transpercé des bois. Les oiseaux se sont tus, sauf quelques poules revêches qui s'obstinent à picorer dans le marécage des cours; les fermes dorment, bondées de bétail fumant... Cependant, glissant au-dessus de la terre saturée, l'eau roule dans les fossés, dans les tranchées, dans les sillons : mille courants nouveaux serpentent et bruissent, tandis que lentement, sûrement, s'enflent les rivières, et que les arbustes des berges dressent au-dessus du flot devenu brutal leur cime oblique, pareille à une tête de naufragé qui lutte avant d'être englouti.
Au lendemain de la visite qu'avaient faite les Haumont-Segré chez les Ropart, ce temps d'iles Féroé accablait depuis six jours la région de Romorantin. Il en résultait pour les habitants du Val d'Anay, grands et petits, maîtres et serviteurs, un état de nervosité qui, à son tour, rendait
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la pluie plus insupportable, chacun n'ayant qu'un désir : fuir la maison. 11 pleuvait ainsi depuis le départ de Rosalie, et personne ne manquait à rapprocher ces deux méfaits du destin : Rosalie, appelée dans son pays auprès d'une tante, son unique parente, gravement malade, — et la pluie continuelle. Rosalie présente, on eût encore supporté la pluie : elle se dépensait tellement, en pareil cas, pour inventer des jeux en commun; sa bonne humeur rayonnait tellement sur la maisonnée, qu'on finissait par oublier le ciel bas, les terres en bouillie, la promenade impossible... Elle savait aussi, quand l'impatience de tous devenait enragée, inspirer au baron et à ses enfants le courage d'une sortie : enveloppés de caoutchoucs, bottés comme pour chasser au marais, on s'en allait en bande, narguant la noyade, vers la ville, où l'on faisait quelques emplettes : après quoi l'on s'en retournait et l'on regagnait le Val d'Anay, trempés jusqu'aux moelles, mais fiers de l'exploit et les nerfs détendus.
Cette fois, après six jours d'averses supportés sans Rosalie, les habitants du Val d'Anay avaient envie de mordre. Vainement l'abbé Vicart, prêtre du diocèse récemment introduit au château comme précepteur d'Hector et de Jean, homme mûr et sage, bon vivant d'ailleurs et de qui l'onction savait se faire aimable, s'efforçait
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dans l'emploi de Rosalie absente : il lui manquait les joues roses, les cheveux blonds, la silhouette appétissante, les yeux et le rire de la jeune fille. Hector et Jean se cabraient sous ces rênes veloutées; le latin n'avançait guère, non plus que les mathématiques, et le brave ecclésiastique sentait lui-même son énergie se diluer dans l'humidité envahissante. Henriette, privée de son institutrice, s'était proclamée en vacance; sa mère, sur qui pesait maintenant tout le poids du ménage, n'avait guère le temps de s'occuper d'elle; il en résultait d'interminables batailles entre cette fille garçonnière et ses deux frères : tour à tour, l'un des garçons s'unissait à sa sœur pour accabler l'autre garçon; ou bien le trio, cloîtré par la pluie, s'alliait pour entreprendre dans la maison quelque expédition désastreuse, qui aboutissait invariablement à la destruction d'un meuble ou à un accident de personne. Jusqu'aux jumelles qui levaient, dans leur double berceau, un minuscule étendard de rébellion. Elles réclamaient Rosalie pour tous les actes de leur vie, et comme on ne pouvait la leur donner, comme au lieu de Rosalie c'était une bonne, Lucie, qui les soignait, laide petite Solognote, sotte et hargneuse, qui de plus avait mal aux dents sans relâche et portait jour et nuit un bandage sous le menton, — les événements les plus ordinaires, tels que le bain du matin et la soupe
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vespérale, engendraient des drames où s'usait la patience chrétienne de la baronne...
Toutefois, le plus énervé de tous était assurément le châtelain. Il se plaignait d'insomnies et de maux d'estomac, justifiant ainsi une mine pâlie et un front soucieux qu'on lui remarquait, même avant la pluie, même avant le départ de Rosalie Boisset. Sa femme s'en était inquiétée : elle lui trouvait le caractère moins égal, plus distrait : elle s'étonnait d'un goût de solitude, de méditation, qui contrastait avec son ordinaire sociabilité. L'accroissement des soins domestiques, quand l'institutrice fut partie, empêcha la baronne de beaucoup observer son mari. Mais l'abbé Vicart, dont les petits yeux noirs étaient perpétuellement attentifs sous ses lunettes d'écaillé, fit in petto deux remarques : la première, que le baron fut, de tous, celui qui parut le moins affecté quand arriva au Val d' Anay la lettre appelant Rosalie àArlon; la seconde, que, par contre, sa nervosité s'aggrava considérablement dès que Rosalie eut quitté la maison. La pluie avait, il est vrai, coïncidé avec ce départ : et pour un homme de qui la vie consistait à galoper sur son demi-sang César, à visiter ses fermes et ses champs, à chasser en temps de chasse, à fureter, à pêcher sur l'étang, à jouer au tennis avec ses enfants et quelques voisins, la claustration était une rude pénitence.
Mais justement — l'abbé Vicart s'en avisait — Henri Ropart d'Anay semblait ne pas souffrir outre mesure de cette claustration. On ne le voyait pas, comme d'habitude en pareil cas, le front collé aux vitres, sondant du regard l'horizon et les nuages; il ne tentait pas de brusques évasions vers la ferme la plus voisine. Il était plutôt morne, absorbé dans ses pensées, tenant en main des heures entières un journal qu'il ne lisait guère, ou s'oubliant, sans remuer une carte, devant une table de patiences, et ne sortant de ce silence accablé que pour entrer en fureur, au plus vain prétexte, contre un domestique, contre un des enfants, contre la baronne. Sa seule distraction était d'aller à l'écurie visiter César, lui donner du sucre, veiller au pansage. A d'autres moments, il prenait tout à coup Jean ou Hector par les épaules, et les regardait longuement, leur disant des paroles affectueuses ; ou bien il serrait Henriette contre lui et la couvrait de caresses. L'abbé le surprenait encore, les yeux fixés sur Ta baronne, qui vaquait paisiblement aux soins de la maison, la couvant du regard, tandis que ses lèvres remuaient sans proférer de paroles et que parfois le bord de ses paupières s'humectait.
Dans ce marasme, la visite des Haumont- Segré avait apporté une courte diversion : les enfants, familiers de l'office et de la cuisine,
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s'amusèrent des préparatifs d'un déjeuner plus soigné. Le baron et la baronne, discrètement avertis par Croze, pressentaient une demande d'argent. Ils conférèrent à ce sujet, la veille et le matin même : la baronne fut agréablement surprise de trouver son mari très ferma pour le refus, alléguant les dépenses nouvelles qu'exigeait l'éducation des garçons, certaines réparations urgentes dans les bâtiments agricoles, l'achat d'un semoir d'engrais pour la saison prochaine. Il montra à ce propos à sa femme un plan de budget minutieusement arrêté, non seulement pour l'année courante, mais pour les deux suivantes : les ressources étaient indiquées en face de la colonne des dépenses; on reconnaissait dans ce travail l'esprit d'ordre, l'active patience de Rosalie. « Tu vois, ma chérie, disait le baron, même si j'étais enlevé à Timproviste (ce qu'à Dieu ne plaise), tu n'aurais aucun déboire matériel à redouter... » Et il embrassait la baronne, émue elle-même... Le résultat de ces résolutions et de cet entretien fut que le couple Hautmont-Segré, après avoir déjeuné au Val d'Anay, dut regagner Paris sans emporter autre chose que des paroles de sincère commisération... Mais, dès qu'ils furent partis, le baron, dont l'excellent cœur souffrait d'avoir refusé l'aide à des amis malheureux, retomba dans sa mélancolie irritable, qu'aggravèrent encore, le
soir, de fâcheuses nouvelles. Les pluies incessantes finissaient par causer des dégâts. Un toit des communs avait cédé : l'eau envahissait la buanderie; il avait fallu déménager en hâte la fruiterie. Le Cher débordait; la ferme de Baugis, que le baron possédait aux environs de Selles — à une vingtaine de kilomètres du Val d'Anay — avait dû être abandonnée précipitamment. Toute la récolte de foin, sur les deux rives, était perdue. On parlait de bétail entraîné dans la rivière; on disait même qu'un petit berger de dindons avait péri.
Le lendemain, au lever de l'aube, il pleuvait toujours : l'abbé Vicart, volontiers optimiste, assura pourtant « que le baromètre était meilleur ». Il ne remontait pas : oh! non. Mais enfin, quand on le secouait, l'aiguille, après quelques gambades, se replaçait au même point du cadran. Le baron, plongé dans un mutisme rageur, alla comme de coutume assister au pansage de César, opération que l'impatience de la bête, trop longtemps cloîtrée, rendait peu commode. Ensuite il se retira dans une petite pièce pleine de fusils, de cartouches, de livres agricoles et d'échantillons de céréales, qu'il appelait son cabinet de travail : il y demeura jusqu'au déjeuner. Le courrier, comme de coutume, arriva pendant qu'on était à table. Il contenait — outre les journaux pleins de nouvelles mena-
çantes sur la crue du Cher et de la Loire — une lettre au timbre étranger qui fut ouverte fébrilement par la baronne, avec ce cri : <r Pourvu qu'elle nous annonce son retour!... » Hélas! Rosalie n'annonçait pas son retour. La tante d'Arlon n'allait pas plus mal, mais elle n'allait pas mieux non plus, et sa maladie — Rosalie disait tantôt « sa maladie y> et tantôt « ses douleurs d sans préciser davantage — nécessiterait peut-être encore assez longtemps la présence de sa nièce. La lettre, d'ailleurs, était brève; sa lecture — que la baronne fit à haute voix pour toute la tablée — causa un vague malaise dont personne n'osa dire qu'il le ressentait : on l'eût souhaitée plus affectueuse; chacun y eût voulu trouver un mot pour soi. Or : « Je me rappelle bien respectueusement au souvenir de tout le monde, » — voilà ce qu'on eut à se partager... Hector, Jean et Henriette firent la moue. Le baron mordillait sa moustache blonde. L'abbé Vicart considérait attentivement l'étiquette d'une bouteille d'eau d'Evian et semblait en apprendre le texte par cœur. La baronne était soucieuse.
Mais à peine fut-on au salon pour le café que les visages se rassérénèrent. A l'improviste, comme sous le coup d'une baguette de fée, le ciel pâlit au zénith, et une lueur de soleil, débile, tremblotante, vint se jouer sur la cafetière et sur les tasses. Elle disparut presque aussitôt : mais
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enfin on l'avait vue; elle avait annoncé que le soleil n'était pas mort. On se reprit à espérer. Les enfants projetèrent une 'promenade jusqu'à la Bonne-Heure, ruisseau voisin que les pluies avaient transformé en large rivière. Et le baron déclara :
— S'il y a seulement une éclaircie, j'en profiterai pour faire prendre l'air à César. Sans cela, ce diable d'animal cassera son box.
La pluie recommença bientôt, en averse furieuse, puis elle cessa complètement pendant une dizaine de minutes: toute la maisonnée prisonnière s'évada sur la terrasse, respirant l'air humide, interrogeant l'horizon. On constata que le ciel n'offrait plus la même affreuse uniformité de brumes fondantes; sur un fond gris clair couraient des nuées plus ou moins sombres, très déchiquetées, qui semaient leurs lambeaux en route. Une averse nouvelle ne réussit pas à chasser de la terrasse les châtelains du Val d'Anay : d'ailleurs elle dura peu; dès qu'elle fut finie, on aperçut le rond blanchâtre du soleil masqué par le brouillard comme par une vitre dépolie... Les oiseaux s'enhardissaient à lancer des coups de gosier, d'arbre en arbre. La nature s'égouttait; et les bruits de toutes ces eaux fuyantes, ruisseaux, chemins creux, rivières gonflées, s'unissaient dans un grondement continu, lointain, assez effrayant.
Le baron regardait et écoutait, immobile à un angle de la terrasse, tandis que les enfants groupés autour de l'abbé s'émerveillaient devant le décor métamorphosé du paysage. Les bois qui formaient le fond de ce décor, et qu'on ne voyait plus depuis huit jours, reparaissaient, si proches qu'on apercevait les branches cassées : mais ils semblaient à présent enceindre un bel étang où se miraient la gaine rugueuse des chênes, l'étui d'argent des bouleaux. Jean, le plus jeune des deux garçons, qui avait une oreille et un œil de Mohican, précisait les limites de cette vaste nappe humide : <r jusqu'au gros ormeau de Fraginet... jusqu'à vingt-cinq mètres, à peu près, du champ de seigle... y> Il affirmait aussi qu'il distinguait entre eux les divers grondements des eaux déchaînées : « Il n'y a pas que la chute du moulin sur la Bonne-Heure... sûr, sûr, j'entends comme un autre torrent, plus près de Fraginet... Peut-être par-dessus la bonde de l'étang... » On l'écoutait, car il ne se trompait guère et n'affirmait jamais rien au delà de ce que lui révélaient ses sens suraiguisés.
— Papa?
— Mon chéri?
Le baron sursautait, agrippé au bras gauche par le petit Mohican.
— On va pouvoir sortir, dites, avec M. l'abbé, pour aller voir la crue de la Bonne-Heure?...
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— Mais certainement... certainement... Moi, je m'en vais profiter de l'éclaircie pour dérouiller les jambes de César.
Il saisit des deux mains le mince et long gamin — son préféré — par la ceinture, le leva tout droit devant lui, le regarda avec une tendresse dont l'enfant se sentit confusément remué, l'embrassa, et, le déposant à terre, rentra brusquement dans la maison. Un domestique emportait les tasses à café.
— Jules, savez-vous où est Madame? demanda le baron.
— Madame est allée jusqu'à la fruiterie voir les dégâts.
Il hésita, puis demanda encore:
— Ou sont Violette et Marguerite?
— Elles doivent dormir, là-haut... Monsieur le baron veut que je demande à Lucie?
— Non, c'est bien... Allez!
Il demeura un moment, immobile, dans le salon. Puis, se décidant, il gagna le vestibule, la cour, l'écurie... Comme les domestiques n'avaient pas fini de déjeuner, il sella lui-même César, de la vieille selle, la selle des jours de pluie. Dans la sellerie, il trouva son équipement de cavalier qui l'y attendait toujours, pour les courses décidées à l'improviste : les vieilles bottes, la vieille pèlerine, un feutre brun très fatigué. L'étalon, rendu fou par l'espoir du
grand air et de la course, ruait en catapulte contre ses bat-flanc.
— Attends! attends! César, fit le baron... Nous partons.
Ayant d'un coup d'œil constaté qu'il était bien seul, il ôta son feutre, fit le signe de la croix. Ses lèvres remuèrent, tandis que, le regard vers les rudes solives de l'écurie, sa figure s'exaltait dans une expression de supplication intense. Un sanglot sans larmes le secoua... Cependant, César arrondissait vers lui son col puissant, tendant les naseaux, l'observait de ses gros yeux vitreux, et hennissait doucement. Ropartd'Anay refit le signe de la croix, se recoiffa, traça sur la muraille, du pouce et de l'index réunis, une croix invisible. Enfin, il détacha l'étalon, qui le suivit à la bride, en pétaradant. Quelques instants après, les enfants et l'abbé, qui n'avaient pas quitté la terrasse, aperçurent cheval et cavalier s'éloignant au petit galop de chasse, sur le chemin privé qui rejoignait, au bout de trois kilomètres, la route de Romorantin à Croix-sur- Cher. Hector, Henriette et Jean poussèrent des cris joyeux, agitèrent leurs mouchoirs. Mais sans doute le baron n'entendit pas, car il ne se retourna point. Longtemps la tache mouvante fut suivie des yeux, jusqu'à ce que la corne des bois la masquât. Jean, le petit Mohican, continua de prêter l'oreille. Il dit enfin :
— Papa a tourné du côté de Croix-sur-Cher L'abbé, Henriette et Hector s'efforcèrent de contrôler l'affirmation de Jean. Mais ils n'entendaient que le vaste bruit des eaux, issu, semblaitil, de tout l'horizon, et, plus près, les clameurs des pinsons et des moineaux, ranimés par l'espoir du soleil. Impatients eux-mêmes de s'ébattre, les enfants entraînèrent leur précepteur — quiinvoquait l'heure habituelle de la leçon — jusqu'auprès de la baronne : un congé exceptionnel fut demandé et accordé pour cette aprèsmidi, afin qu'on pût aller ce voir la crue de la Bonne-Heure ». Et bientôt il ne resta dans le château, avec les domestiques, que l'active ménagère, visitant soigneusement son logis, examinant et notant un à un — comme Rosalie lui en avait donné l'habitude après chaque orage ou chaque longue pluie — ces méfaits de l'eau, presque insensibles dans les villes, mais si redoutables pour la maison isolée qui offre aux intempéries, sans protection, toutes ses façades et toutes ses toitures.
Le ciel — vers six heures — était presque entièrement rasséréné, et, seule, une ligne immobile de nuages gris clair occupait encore le sudouest, reculant peu à peu comme un corps d'armée en retraite, quand l'abbé Vicart et les trois enfants regagnèrent le château. Ils furent surpris d'apercevoir sur le bord de la route pri-
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vée, devant l'entrée du parc, Mme Ropartd'Anay qui les guettait. Henriette courut à elle.
— Vous n'avez pas rencontré papa? demanda la baronne.
— Non, mère. Il n'est pas rentré?
La baronne fit signe que non. L'abbé et les deux garçons rejoignaient. Les questions s'échangèrent. On s'étonna. Parti à deux heures et demie, pas rentré à six, où pouvait donc être allé le baron?
— Il n'y a toutefois pas lieu de s'inquiéter, fit observer l'abbé Vicart. Depuis que je suis au Val d'Anay, certaines randonnées de M. le baron l'ont tenu absent encore plus longtemps.
— Quand il est allé à Preuilly, chez notre cousin de Bourquoy, dit Hector.
— Et quand il a consulté le docteur à Orléans, pour Zalie.
— Oui, fit la baronne, regagnant lentement et comme à contre-cceur le château, avec l'escorte du précepteur et des enfants. Seulement, ces fois-là, il allait à un endroit déterminé, où il devait mettre pied à terre, se reposer et laisser reposer son cheval. Et puis, nous étions prévenus... Aujourd'hui il est parti sans même m'avertir, comme quand il ne quitte pas la propriété...
— Il a dit qu'il voulait seulement faire prendre l'air à César, dit le petit Mohican.
Et soudain il devint silencieux. Il se rappela comme son père l'avait regardé tendrement, puis serré contre son cœur, avant de sortir. Il eut envie de raconter cela : puis il ne sut comment dire; une pensée vague et forte, qui était en lui, ne trouvait pas d'expression.
On réintégra la maison. Mme Ropart d'Anay dit à l'abbé :
— Henri était inquiet, hier soir, quand les nouvelles de Baugis sont arrivées ici. Mais je ne puis croire qu'il ait fait faire à César une course de quarante kilomètres, et qui demanderait six heures au moins... Et sans nous avertir!...
— M. le baron a peut-être seulement poussé jusqu'au Cher, pour se rendre compte de la crue, pour recueillir des nouvelles dans la contrée même, sans toutefois atteindre Baugis. Jean prétend que le cheval a tourné du côté de Croix. N'est-ce pas, Jean?
— Oui, fit l'enfant, qui sursauta, absorbé encore dans le souvenir chaud, un peu douloureux, de l'étreinte paternelle.
— Croix n'est qu'à neuf kilomètres d'ici... M. le baron a pu descendre chez mon confrère l'abbé Poitou... Ou chez Mme de Lugregé...
— C'est possible, après tout, répliqua la baronne. Mais qu'il est tard!... Heureusement qu'il reste encore deux heures de grand jour.
Les enfants montèrent dans leurs chambres
afin d'ôter leurs vêtements souillés et de s'habiller pour le dîner qu'on servait à sept heures et demie. Avant le dîner, l'abbé les réunissait habituellement dans la salle d'études, et, sans qu'ils eussent à toucher une plume, sans qu'ils risquassent de se salir, il leur faisait, sur la vie chrétienne, une petite allocution qu'il savait fort adroitement accrocher aux menus événements de la journée. Ce soir-là, les voyant impatients, distraits parle moindre bruit — car à sept heures cinq minutes le baron n'était pas encore de retour — il se recueillit, avant de parler, un peu plus longtemps que de coutume. Et son jeune auditoire lui-même fut frappé du ton grave dont il parla.
— Mes enfants, prononça-t-il, nous sommes tous un peu anxieux en ce moment : le chef de la famille est absent; il n'avait pas annoncé que son absence dût se prolonger ainsi. Toutes nos pensées convergent donc vers lui; nous voudrions forcer le temps à courir plus vite, afin d'être déjà à la minute où votre père vous embrassera... Eh bien, je veux vous dire quel acte d'énergie Dieu exige, en pareil cas, de bons petits chrétiens tels que vous. C'est justement de combattre cette fiévreuse anxiété par un acte préalable de soumission à Sa volonté. Et non pas la soumission du bout des lèvres! Combien de gens articulent quotidiennement la phrase
du Tarer: « Que votre volonté soit faite », au moment même où ils s'efforcent de fléchir la volonté divine pour la conformer à la leur!... Dieu vous demande, en des heures angoissantes comme celles-ci, l'acceptation par avance de ce qu'ont arrêté ses décisions souveraines. Faites cet acte de soumission; faites-le de tout votre cœur. Dites : <r Mon Dieu, je vous confie papa; vous savez comme il nous est nécessaire et comme nous l'aimons; que votre Providence nous donne la force de nous soumettre à vos desseins... »
A ce moment, Jean se leva de sa chaise et s'écria, le visage décomposé :
— Mais papa n'est pas mort, n'est-ce pas? monsieur l'abbé.
L'abbé répliqua sans hésiter :
— J;ai la conviction que votre père est vivant, et plein de santé.
Il mit un tel accent de fermeté dans ces paroles que les trois enfants se sentirent réconfortés et ne lui demandèrent rien de plus.
Cependant le premier coup de cloche, annonçant le repas du soir, avait sonné... Une demi-heure s'écoula; toute la famille se trouva réunie dans le salon. La baronne, qui jusque-là avait gardé son sang-froid, commençait de faiblir : le jour baissait, emportant cette impérieuse force de résistance et d'espoir que la lu-
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mière infuse aux humains. Avec la nuit qui tombait, un air de catastrophe envahit la maison. L'ordre habituel fut bouleversé : et, comme sur un navire en détresse, les distances sociales s'abolirent. On vit les domestiques pénétrer les uns après les autres dans le salon, appelés à donner leur avis, à livrer ce qu'ils pouvaient détenir de renseignements. Le baron avait-il confié à quelqu'un d'entre eux l'intention d'une course lointaine, par exemple d'aller à Baugis constater les effets de la crue? Quelqu'un l'avait-il aperçu depuis le moment où il avait quitté la route privée? Le maître d'hôtel, le petit valet de pied qui servait aussi de groom et de palefrenier, la cuisinière, le jardinier, Lucie, toujours mentonnée de son mouchoir, formèrent bientôt au milieu du vaste salon aux boiseries blanches, garnies de portraits d'aïeux, un groupe bruyant et libre, où l'on discutait, où l'on se contredisait, où les mots de l'office et de l'écurie se donnaient carrière... La baronne ne les gouvernait plus; l'abbé, se gardant bien d'imposer silence, semblait, par son attention, par ses questions aussi, les encourager à parler... Quant aux enfants, — que la phrase de leur professeur: «Votre père est vivant et plein de santé », avait absolument rassurés, — tout ce bruit, tout ce bouleversement de l'ordre accoutumé commençait à les divertir; tel mot paysan du j ardinier, telle réplique prétentieuse du
maître d'hôtel, provoquaient de leur part des rires étouffés. D'ailleurs, la collecte des renseignements utiles parut maigre. A aucun des domestiques le baron n'avait annoncé le projet d'une longue randonnée : le petit palefrenier avait remarqué cependant, affirma-t-il, que « M. le baron s'était encore plus occupé de César que d'habitude, cette semaine... » Mais la claustration imposée par la pluie n'expliquait-elle pas les visites plus fréquentes à l'écurie? Le maître d'hôtel raconta qu'avant de sortir M. le baron s'était informé « où était Mme la baronne, où étaient Mlles Marguerite et Violette... » Le garde, qui arriva le dernier, botté, le fusil en bandoulière, exhalant une odeur de forêt mouillée et de chiens en sueur, avait bien aperçu M. le baron sur la route de Croix, mais un instant seulement: <a M. le baron s'était mis au trot, comme pour une bonne course... » Tel fut l'apport du garde: en outre, répondant à une interrogation de l'abbé, il déclara qu' «. il avait remarqué une chose... que M. le baron ne lui avait pas donné d'ordres depuis huit jours pour voir les furets, comme d'habitude... Sans doute que c'était à cause de cette sacrée pluie... »
A ce moment, Jean de Ropart d'Anay se remémora une troisième fois le regard et l'embrassement de son père sur la terrasse : et, plus que les deux autres fois, il eut conscience que ce re-
gard et cet embrassement étaient des incidents extraordinaires et qu'il y avait un rapport entre eux et l'absence prolongée du baron. Il fut encore sur le point de dire : <r Papa m'a regardé et m'a embrassé autrement que d'habitude, tantôt... » Mais, cette fois encore, il ne dit rien. Il eût parlé devant son frère et sa sœur, devant les domestiques, devant l'abbé; sans qu'il pût s'expliquer pourquoi, la présence de sa mère le gênait.
« Je le dirai ce soir à M. l'abbé, » résolut-il... Et tout de suite sa pensée vola ailleurs : debout contre une fenêtre entr'ouverte, il guetta les bruits dans l'éloignement; il se dit : «c Voilà le petit train de Romorantin qui passe sur le viaduc. »
Le congrès des domestiques tournait à la cacophonie, voire à la dispute; on les expulsa. Le garde et le groom furent dépêchés à bicyclette chacun dans l'une des directions qui aboutissaient à la route privée... Huit heures étaient largement passées. On fit dîner les enfants avec l'abbé; tous quatre mangèrent de bon appétit. La baronne était demeurée dans le salon, refusant de se mettre à table. Entre deux services, l'abbé, avalant soigneusement la dernière bouchée et s'essuyant minutieusement les lèvres, allait l'exhorter et la consoler; il la trouvait aux écoutes, la main fiévreuse, les yeux rouges. Elle répétait obstinément : a Pourquoi ne m'a-t-on
pas appelée tantôt, puisqu'il me demandait?... Pourquoi ne m'a-t-on pas appelée?... y> L'abbé insistait sur son ferme espoir que le baron n'était retenu par aucun accident où sa vie, sa santé fussent compromises. Mais la baronne frappée à son tour, comme sa fille et ses fils, de son accent assuré, lui ayant demandé : ce Enfin, monsieur l'abbé, savez-vous donc quelque chose de plus que moi?... » il battit aussitôt en retraite, protesta qu'il émettait seulement une idée, qu'il traduisait une conviction intime.
Les enfants, à l'ordinaire, se couchaient à neuf heures. Ni l'abbé ni la baronne ne purent se résoudre, par ce soir d'anxiété, à l'application du règlement. Henriette, Hector et Jean étaient déjà trop grands, tous les trois, pour qu'on ne les associât point à l'inquiétude commune. Il ne fut pas question d'aller au lit : la baronne seule monta, comme de coutume, inspecter la chambre des jumelles. Privées de Rosalie, les jumelles avaient le sommeil plus incertain, plus nerveux : et ce soir-là particulièrement, leur instinct de jeunes animaux flairant de l'insolite dans la maison, elles écarquillaient encore à neuf heures leurs quatre prunelles bleues, au vif désespoir de Lucie. Les calmer, les endormir, divertit quelque temps leur mère de son angoisse. Cependant, l'abbé et les enfants avaient quitté le salon, avaient gagné le parc,
puis le chemin privé : ne semble-t-il pas à ceux qui attendent qu'en allant au-devant de l'absent, non seulement on le rencontrera plus tôt, mais qu'on exercera sur lui une mystérieuse attraction, et qu'il saura mieux s'orienter, et qu'il hâtera sa marche? La nuit était claire, bien que sans lune. L'occident s'empourprait encore de vagues reflets crépusculaires. Le ciel, pâle et parfaitement pur, s'étoilait lentement. Au ras du sol, principalement sur les pelouses, traînait une légère couche de brouillard. Les eaux déchaînées grondaient toujours au loin, d'un grondement accru par le silence nocturne : plus près, dans les fossés du chemin privé, où s'avançaient l'abbé et les trois enfants, l'eau courait, au contraire, avec le bruit preste et chuchotant d'un ruisseau montagnard... Ils avancèrent d'abord tout doucement, guettant les rumeurs, scrutant l'horizon : puis, inconsciemment, ils hâtèrent l'allure; il leur tardait d'arriver au croisement du chemin privé et de la route départementale.
Ils marchaient depuis moins de cinq minutes quand Jean s'arrêta et dit :
— Voilà papa.
Ses trois compagnons écoutèrent.
— Je n'entends rien, dit l'abbé.
— Voilà papa, répéta Jean. César revient par la route de Croix... Oh! il se presse...
En vrai petit Mohican, il se jeta à terre et
colla son oreille sur le pavé du chemin. Puis, se relevant:
— Oui. C'est bien César... Il galope, il galope!... Papa doit le talonner... Seulement, il y a un bruit, aussi... un drôle de bruit... un bruit de fer... comme un officier qui galoperait avec son sabre.
— Ah!... j'entends aussi, fit l'abbé.
En effet, le galop d'un cheval devenait perceptible, même pour des oreilles ordinaires. Les trois enfants se massèrent contre la soutane de l'abbé; ils ne dirent pas, et l'abbé non plus ne dit pas l'inquiétude qui commençait à les étreindre tous : ce galop dont le bruit grandissait était par trop vertigineux, galop de fuite ou de poursuite; la hâte du retour ne suffisait pas à l'expliquer... Alors, dans cette nuit où persistait une indéfinissable clarté, immobile sur la route, le petit groupe humain attendit, si serré, qu'ils percevaient les uns les autres le bondissement de leurs cœurs... Un brusque accroissement du bruit de galopade: c'est le cheval qui tourne à la greffe du chemin privé... Leurs yeux s'exténuent sur l'ombre, cherchent à voir quand même... Hallucination ou réalité, voici la chose noire mouvante qui se sépare du noir immuable, qui y pratique comme une trouée visible... Les quatre témoins se rangent instinctivement vers le bas-côté du chemin : la vue, l'ouïe, voudraient
s'abriter aussi, ne pas entendre, ne pas voir, et pourtant l'effort des sens se concentre, s'exaspère... Une silhouette de quadrupède affolé, un cheval d'Apocalypse, couleur de boue et de nuit, autour de qui voltigent des choses en lambeaux, et dont ils se rappelleront toujours la tête horizontale, naseaux tendus, oreilles rabattues en arrière, et des yeux de feu, — une silhouette formidable a jailli de l'ombre, bien plus soudaine qu'ils ne l'attendaient; le vent de son passage les a souffletés; elle a de nouveau disparu dans la nuit, qu'ils ne s'expliquent pas comment elle est si vite venue sur eux.
— Qu'est-ce que c'est? dit l'abbé, la voix chavirée.
— C'est César, répond Jean, qui a vu. Mais papa n'est pas dessus. Les étriers battent...
Et, bravement, il s'élance vers le château, après le fantôme... Les autres s'échelonnent à sa suite, Hector, qui court moins vite que son cadet, puis Henriette, puis l'abbé vite distancé, vite à bout de souffle, vite réduit à ralentir pour reprendre haleine... Il parle à demi-voix, comme quand il lit son bréviaire :
— Ma foi! je n'y comprends plus rien.
Il s'arrête encore :
— A moins que...
Et cette fois sa curiosité à vérifier la nouvelle hypothèse l'aiguillonne si bien qu'il repart vers
le château presque au pas gymnastique. Dans la cour des communs, à la lueur des lanternes d'écurie et de bicyclette, les domestiques sont rassemblés autour de César haletant, tremblant sur ses hautes jambes maigres, l'œil maintenant presque éteint, la bave aux dents, des morceaux de roseaux, des brindilles de bois accrochés à la selle et aux étriers, le bridon rompu, et la robe si incroyablement souillée de vase sèche qu'il a l'air d'une statue de boue... Autour de lui, la rumeur chuchotante des gens consternés : «Tombé dans la rivière... La crue... M. le baron s'est peut-être ensauvé... » Henriette, Hector et Jean courent à l'abbé; ils sanglotent; ils disent: « Papa... monsieur l'abbé... papa es: tombé! Où est papa, maintenant?... > Voici le groom qui revient sur sa machine : il a été croisé par César à la hauteur de Fréginet; il a rebroussé chemin aussitôt: mais César allait si vite!... « Monsieur l'abbé... vous disiez que papa était bien portant... » sanglote Hector d'un ton de reproche. L'abbé le calme du geste, s'approche du cheval, si épuisé qu'on craint à chaque instant de le voir s'écrouler par terre. L'abbé seul paraît avoir tout son sang-froid; il remarque que la sous-ventrière tient par une seule boucle ; il s'assure que les boucles des deux autres courroies sont intactes, et aussi les courroies correspondantes. Ainsi, elles n'ont pas
cédé à un choc; elles ont été débouclées à la main; et la troisième boucle, par hasard, s'est trouvée assez solide pour ne pas casser au cours de l'effrénée galopade. L'abbé dit aux enfants :
— Rien ne prouve que votre père était en selle quand César est tombé à l'eau ou s'est échappé. Voyez : on dirait que César s'est échappé pendant qu'on le dessellait... Mais il faut aller voir votre maman.
Il gagne le salon. Dans un fauteuil, la baronne, excédée de fatigue, usée par l'attente, s'est endormie : elle n'a rien entendu, ni du retour de César, ni des rumeurs de la cour. Au pas de l'abbé, elle s'éveille en sursaut, bégaye :
— Henri?... Henri?...
— Madame, dit l'abbé... nous ne savons rien de précis... Mais, de toute façon, vous allez avoir besoin de votre courage de chrétienne...