UN CONSEIL DE FAMILLE
^tn^ans l'appartement des Corbellier, où fcjjk s'échantillonnait somptueusement — du Louis XVI à l'art belge — le « genre tapissier » qui sévit à Paris en ce début du xxe siècle, une seule pièce échappait à la mode : le cabinet du maître du logis. Comme presque tous les timides asservis, Maurice Corbellier s'attachait âprement à un certain nombre de volitions obscures, d'indépendances chétives: ainsi des peuples conquis réfugient leur patriotisme dans la couleur d'un ruban ou l'air d'un refrain. Maurice Corbellier, héritier de la porcelainerie Auguste Corbellier, gardait au cceur le culte de son père, l'inventeur, le fondateur : et, malgré les querelles d'Emmeline et les sarcasmes
LES ANGES GARDIENS 2Jf
de Jacques, le cabinet du fils, rue Montaigne, reproduisait exactement, encadrant les mêmes meubles, la décoration de celui qu'avait installé avenue d'Aubervilliers, vers 1885, Auguste Corbellier, aux premiers sourires de sa fortune. Ce ne fut pas l'époque la plus éclatante du goût français. Emmeline et Jacques avaient beau jeu de railler les corniches, les portes, les lambris peints en noir, sertis de filets rouges; tout le mobilier, bureau, cartonniers, sièges, en poirier non moins noir, les sièges garnis de granité rouge; sur les murs un papier imitant de son mieux le même granité rouge ; sur la cheminée, une pendule et des flambeaux en marbre noir orné de bronzes. La pendule représentait une Ariane librement imitée de celle de Danneker, assise sur un tigre pacifique. Le cadran était noir avec des chiffres et des aiguilles dorées. Les flambeaux ne portaient pas de bougies, mais bien d'immobiles flammes de bronze doré : entre leurs branches s'empoussiéraient deux plumes de paon — une par flambeau — les mêmes avec lesquelles Maurice, enfant, demandait parfois à son père la permission de jouer... Oui, cette pièce portait la date de cette étrange épidémie de sombre où les Parisiens innovèrent d'accrocher aux vitrages des rideaux en tulle noir; oui, cette pièce était mélancolique et fanée. Pourtant, quand on avait parcouru tout l'appartement
installé au goût d'Emmeline, galimatias de faux ancien et de moderne hurluberlu, on éprouvait en pénétrant dans le cabinet de Maurice Corbellier cette sensation d'apaisement que donne la rencontre d'un honnête notaire de province parmi les rastaquouères et de faux artistes. Et, pour dire vrai, c'était la seule pièce de la maison qui eût du style — dans le sens absolu du mot — c'est-à-dire de l'harmonie et de l'authenticité.
Ce matin-là, en pyjama bleu et ses rares cheveux fort en désordre, Maurice Corbellier était assis sur son fauteuil curule de poirier noir, devant sa table-bureau de poirier noir garnie de drap rouge. La table était couverte d'une quantité de journaux épars. Corbellier les prenait et les rejetait les uns après les autres, avec des gestes d'impatience fébrile, des claquements de la langue contre le palais, des regards vers la porte noire à filets rouges qui donnait sur les appartements. Il murmurait:
— A dix heures et demie, elle pourrait être prête... Ou bien, alors, qu'elle me laisse entrer chez elle... Et Croze qui va arriver! C'était bien la peine de le déranger!
La porte noire s'ouvrit : ce ne fut pas Emmeline qui entra, Emmeline, que son mari attendait depuis trois quarts d'heure. Ce ne fut pas Em-
melîne, et pourtant le visage de Corbellier se rasséréna. Loute, habillée pour se rendre à son cours, Loute en costume bleu de roi et en blouse fraîche, ses cheveux blonds biens tirés, Loute sentant le bain et le linge propre, venait embrasser son père.
— Ma petite fille! Ma petite fille!
Il la prit sur ses genoux, et leurs deux visages ingrats, qui se ressemblaient (même teint de son, mêmes traits gauchement dessinés, comme inachevés, même pigment pâle de cheveux et de prunelles), leurs deux visages se frottèrent avec tendresse, avec bonheur, l'un contre l'autre. Maurice répétait: « Ma petite fille... Ma petite fille... :*>, et Loute, en écho, ronronnait : « Mon papa... mon papa chéri... » Cette effusion quotidienne calmée, la fillette remarqua l'abondance inusitée des journaux :
— Qu'est-ce qui arrive? Il y a la guerre?
Et aussitôt elle lut, en <r manchette » sur l'un d'eux : Le éMystère du Val d'oinay.
— Le Val d'Anay, questionna-t-elle, c'est chez Henriette Ropart?
— Mais oui... Une chose terrible, ma petite Loute. Le père de ton amie a eu un accident de cheval, avant-hier... le long du Cher, qui a débordé à cause des dernières pluies... Il est tombé dans la rivière... On a retrouvé son chapeau, un mouchoir et une veste que l'eau a rejetés.
té
Et le cheval est rentré tout seul au Val d'Anay. Loute avait écouté, les doigts jouant avec les brandebourgs du pyjama bleu. Elle fixa ses yeux sur les yeux pareils de son père et dit posément :
— Mais alors, puisqu'on sait tout cela, pourquoi est-ce qu'on dit: le mystère du Val d'Anay?
Maurice toussota :
— Parce qu'on n'a pas retrouvé le corps du baron... et que personne... en somme... n'a vu l'accident... Alors, ce sont des conjectures, tu comprends.
— Oui, dit Loute, dont l'imagination était romanesque... Il reviendra peut-être dans... dans beaucoup d'années, avec les cheveux tout blancs et énormément d'arg...
La porte noire s'ouvrit de nouveau; Emmeline Corbellier parut, dans un déshabillé matinal d'une parfaite élégance: mais ces atours, non plus que les deux heures de soins donnés à la toilette, ne dissimulaient guère les ravages du souci et de l'insomnie; son visage évoquait la déplaisante idée d'une chose bouillie, puis frottée de blanc gras. Loute eut beau sauter à terre, elle n'échappa point à la réprimande :
— Loute, je t'ai déjà défendu de traîner sur les genoux de ton père... A ton âge, c'est grotesque, c'est inconvenant...
— Elle n'était pas sur mes genoux, dit Mau-
rice, mentant sans vergogne. Elle venait m'embrasser avant de partir pour le cours. Sauve-toi, ma chérie... Mais vous, Emmeline, comment allez- vous?
Tandis que Loute s'esquivait, échangeant avec son père un coup d'ceil d'affectueuse complicité, Emmeline s'assit dans le fauteuil voisin de la table noire.
— Moi, fit-elle... je n'ai pu fermer l'œil... Aussi j'ai une mine !...
Et, venant tout de suite à ce qui l'inquiétait :
— Croze n'a toujours rien répondu?
Corbellier fit <r si! » de la tête: et aussitôt
Emmeline se rasséréna :
— Vous auriez pu me le faire dire!... J'étais si inquiète après ce téléphonage inutile d'hier. Cette absence à laquelle on ne comprenait rien...
— Ma chère, s'excusa Corbellier, il y a plus d'une heure que je vous attends!
— Alors, il va venir?
— Il devrait être ici. Je l'ai atteint dans son lit, avant huit heures, par un coup de téléphone. Je l'ai mis au courant des ennuis que Jacques nous donne. Il n'en revient pas... 11 dit que nous nous •couvririons de ridicule en permettant ce mariage...
— Parbleu!...
— Et qu'il se charge, si l'Italienne insiste, de la faire expulser...