LE B
W^^u UAND Emme^n^î au seuil du salon des Ù^y^/M Corbellier, lui avait dit en pleurant : ^>S (( Oh! je sens bien qu'il y a quelque chose de nouveau dans ta vie... une nouvelle femme... que tu n'as pas encore... mais que tu poursuis », Jules Croze avait admiré une fois de plus l'infaillible instinct de sa maîtresse à deviner ce qui la menaçait. Ce sanguin plantureux, entraîné par les facilités qu'offre le pouvoir au dangereux plaisir des bonnes fortunes promptes, brèves, changeantes, ardait en ce moment d'une crise de désir intense. Une femme à laquelle il avait accordé longtemps, sans plus, la convoitise que soulevait en lui tout frôlement de jupe revêtant de jeunes hanches —
une femme qui jusqu'ici semblait résolue à ne pas apercevoir les lourdes invites qu'il lui lançait de temps en temps, à tout hasard, — depuis quelques jours, sans le moindre accord proposé entre eux, il la sentait différente, ne fuyant plus ses regards, s'attardant aux lieux où il était, l'air à la fois soucieux, indécis, ému, cet air qu'il avait connu à telles cabotines quand elles pénétraient naguère dans son cabinet de surintendant, et qu'il voyait maintenant, rue Saint-Dominique, à telles épouses de fonctionnaires risquant des démarches à l'insu du mari. « Hé! hé! pensait-il... on dirait qu'elle y vient d'ellemême... y> Et, comme il était de ces hommes sensibles surtout aux tentations de l'occasion, comme cette femme vivait dans sa maison, l'attisait de sa présence presque continue ; comme il avait tout juste la moralité de la plupart de ses contemporains bourgeois : pas de scandale de moeurs et pas de saletés d'argent — comme enfin l'aventure même de son beaufrère (noyé dans le Cher, pour la famille; en fugue avec Rosalie, pour la police) remuait dans sa tête de pléthorique libertin des concupiscences malsaines — toute autre envie de bonne fortune était en ce moment balayée de son cerveau : il voulait obstinément la grande fille blonde, aux yeux profonds, à la bouche tentante, chargée de l'éducation de Josette. Juste-
ment Mme Croze était en ce moment absente de la maison, installée au Val d'Anay pour une quinzaine auprès de sa sœur, qu'elle assistait. Et Croze, en évaluant les facilités inespérées que lui conférait ce veuvage momentané, essayait de se persuader que — dans ce foyer vide de l'épouse — une aventure avec Mag se réduirait à une peccadille.
Maintenant, pourquoi Mag, longtemps indifférente et presque méprisante, semblait-elle s'humaniser peu à peu, annoncer une prochaine défaite par ces subtiles complaisances des yeux, des gestes, de la voix, qui ne trompent pas le séducteur professionnel?... Croze avait acquis trop d'expérience en cinq ans de pouvoir pour penser comme un collégien : ce Elle s'est mise à m'aimer... » Il disait : « Elle a besoin de moi... » Besoin de quelque argent, peut-être: elle était réputée thésauriseuse dans la maison, ne manquant jamais à réclamer exactement les mensualités échues. Eh bien, Croze avait la main facilement ouverte; à cette passade il sacrifierait bien cinquante louis, ce Pas un de plus, par exemple; et donnant donnant... » Mais, plus probablement, c'était, non pas en argent, mais en influence que la jeune étrangère souhaitait la rémunération de sa complaisance. Croze se souvenait qu'elle s'était un jour informée des conditions exigées pour entrer dans l'enseignement officiel. <c Voilà le
joint, pensait-il; — elle voit Josette en âge de se marier d'un instant à l'autre; elle n'a pas envie de « faire une autre place »; elle veut sa liberté... Soit!... On lui dénichera cinq à six mille francs dans le budget, et ce sera rendre service à la République, car cette Mag est supérieurement intelligente ! y>
Ce fut dans un tel état d'esprit que Jules Croze commença cette journée du 23 juin qui devait être pour lui une de ces dates fatidiques où la destinée, d'ordinaire indistincte, tapie dans l'ombre, semble soudain prendre son élan, bondir sur une maison, sur une famille, sur un homme. Quand son valet de chambre l'éveilla, à sept heures et demie, sa première pensée lucide ne fut pas pour le discours qu'il allait prononcer aujourd'hui même à la Chambre, le discours qui devait enlever le vote des crédits supplémentaires pour l'aviation : il pensa d'abord à Mag, il évoqua une courte scène qui s'était passée la veille au soir. Il avait par hasard rencontré l'Allemande dans un corridor, au premier étage de l'hôtel : au lieu de s'effacer avec une affectation de déférence, selon son usage de naguère, elle s'était arrêtée en même temps que lui : il avait lu un sourire dans ses yeux qu'elle ne dérobait pas. Alors, avec son procédé de don Juan à la minute, qui sait les gestes plus discrets
et moins dilatoires que les paroles, il lui avait saisi les poignets, il avait cherché ses lèvres. Elle les avait dérobées adroitement, sans effarement; mais elle avait laissé atteindre ses cheveux... Un instant, la bouche haletante du sousministre avait fourragé dans l'opulent amas blond, qui sentait le miel; tout contre l'oreille, il avait balbutié : « Dans mon appartement, un peu tard après dîner... en ce moment où Madame est absente... personne ne se douterait... » Elle riait; puis, se dégageant, passant et prenant un peu de distance, elle avait dit : « Avec Josette dans la maison, — jamais... », et elle était partie sur ce mot, laissant l'homme bouleversé de surprise et d'espoir sensuel...
Aussitôt, avec l'activité ingénieuse, pratique, qu'il portait dans toutes ses entreprises, il avait imaginé, préparé cette absence de Josette, condition unique au consentement de Mag. En temps ordinaire, rien n:eût été plus facile : une loge pour un théâtre subventionné, Guy chaperonnant Josette et les petites de la rue Palatine, comme c'était vingt fois advenu. Mais, précisément, Guy, Josette et les trois petites de la rue Palatine ne se montraient pas au spectacle en ce moment : Guy et Josette à cause de la mort supposée de leur oncle Ropart, — Yvonne, Alice et Nanie à cause de la faillite Haumont-Segré, faillite préservée d'apparence frauduleuse par
l'influence gouvernementale, mais qui néanmoins pesait tristement sur la famille, outre qu'elle mettait en question la vie de Mme Haumont- Segré, en proie depuis la catastrophe à des suffocations cardiaques. Retiré dans son cabinet après sa rencontre avec Mag, le sous-secrétaire, tout en mettant au point le discours qu'il devait prononcer le lendemain à la Chambre, s'efforça de trouver le moyen d'éloigner Josette, au moins un soir. « Quand cette rouée d'Allemande aura cédé une fois ici, pensait-il, si je juge qu'elle en vaille la peine il faudra bien qu'elle se laisse rencontrer hors de la maison... Mais pour cette première fois, puisqu'elle a des scrupules (et en somme elle a raison), comment faire?... Voyons... depuis le krach Haumont-Segré, j'ai enjoint à Guy de suspendre ses visites rue Palatine... Or, voilà que tout est arrangé... Haumont-Segré ne sera pas inquiété; la respectabilité de son frère n'a pas été effleurée par la débâcle. Yvonne n'a pas de dot, mais elle adore Guy, elle sera une compagne excellente pour ce rat de laboratoire; une alliance dans le haut monde universitaire le servira... Déjà j'ai contrarié les inclinations de Josette; n'abusons pas de l'autorité paternelle... Je vais dire à Josette d'aller avec son frère dîner demain rue Palatine. Elle ne se fera pas prier... » Ainsi fut décidé le sort de Guy et d'Yvonne. Et, loin de concevoir le plus léger remords, Croze,
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ajustant cette étrange armature, concevait une sorte de compensation morale entre son plaisir égoïste et le consentement qu'il donnait au bonheur d'autrui.
En se réveillant le 23 juin, le sous-secrétaire d'État à la Guerre se complut dans la prévision de sa journée. Elle s'annonçait ensoleillée, sans chaleur excessive; il avait tant plu durant la semaine précédente! Le discours sur l'aviation, dactylographié pendant la nuit par les secrétaires, était déposé sur la tablette voisine du lit, à côté de l'œuf à la coque, des pains grillés, de la bouteille d'eau minérale... Des phrases de ce discours chantaient dans la mémoire de Fauteur : <( Il faut que l'oiseau de guerre ait son nid fortement bâti et bien protégé, tout près de la barrière par-dessus laquelle il doit voler au jour du péril... » Et encore : « Pensez au désespoir de ceux qui, jadis, pour avoir voulu épargner à la France une dépense de deux cents millions, ont dû mettre leur nom au bas de l'acte qui l'appauvrissait de cinq milliards... y> Il se répétait ces phrases sonores; il en était content; il était fier de penser qu'elles emporteraient, malgré l'opposition des socialistes, le vote de l'énorme crédit qu'il demandait pour assurer le plan de mobilisation aérienne dont il était le principal ouvrier, auquel il avait
donné — parmi tant de caprices sensuels et sans jamais négliger ses propres intérêts d'argent ou d'ambition — un effort réel, un sincère vouloir de servir son pays. Car ce gros sanguin voluptueux avait des qualités solides, précieuses : il était intègre et patriote, il se dépensait sans compter pour remplir son mandat et ses fonctions, comme pour assurer le bien-être matériel, la « situation » de sa femme et de ses enfants ; il était laborieux et serviable. Il ne lui manquait, comme à tant de bourgeois de tous les pays du monde moderne, que cette éducation morale, cette foi dans l'idéal qui consolide, amalgame, anime les dons naturels d'un homme et en fait des vertus.
La matinée se passa à corriger et à apprendre le discours, à compulser les dossiers corrélatifs : notamment le B. 2.17 — schéma de la mobilisation aérienne entre Verdun et Nancy, sur lequel portaient la plupart des modifications proposées. Il n'alla pas au ministère : les jours de grand débat, il fallait éviter l'énervement — cette porte du cabinet sans cesse ouverte et refermée par le chef du secrétariat, l'intrusion des parlementaires, le harcèlement du téléphone. Chez lui, dans son vaste bureau ouvrant sur les verdures du parc Monceau, attenant à sa chambre à coucher, à sa salle de bain, il pouvait travailler à moitié vêtu — c'était son goût — et de
temps en temps, quand sa tête se congestionnait sous l'effort, la rafraîchir d'une douche en pluie. Aujourd'hui, cependant, contre sa coutume des matinées laborieuses, il descendit déjeuner à la table de famille; Josette et Guy eurent la surprise de l'y voir arriver à l'heure exacte, soigneusement rasé, habillé avec toute la recherche dont il était capable : c'est que le travail ne l'avait pas empêché de ruminer son autre dessein; au contraire — il l'avouait à quelques familiers — il travaillait mieux, avec plus d'alacrité et d'intensité, quand des images salaces flottaient dans son cerveau et quand, entre deux efforts de composition ou de compréhension, il y roulait sa pensée; il comparait cela à l'effet de la douche sur son crâne... A table, en face de Josette, entre Guy et Mag, il fut joyeux. Guy montra une lettre reçue du Val d'Anay, une lettre de sa mère : Mme Croze ne tarissait pas en éloges sur l'énergie de sa sœur, qui, les yeux secs, s'exténuait à reprendre en mains tout ce que la disparition du baron laissait en suspens. Mais dans le pays des bruits commençaient à courir, les mêmes que Croze avait recueillis à Paris auprès du préfet Lehoux : on souriait ; l'hypothèse de la fugue était discutée. Mme Croze, subissant la foi contagieuse de sa sœur, protestait avec indignation... Croze exprima librement son avis devant l'institutrice
et les enfants ; puis, tout d'un coup, rompant les chiens :
— Dis-moi, Josette, il y a bien longtemps, il me semble, que vous n'avez dîné rue Palatine, ton frère et toi?
Il jouit de la surprise du frère et de la sœur. Puis, tranquillement .
— Il était sage d'attendre que le fracas de l'écroulement Haumont-Segré fût apaisé. Mais il y a une limite à tout. Donnez donc un coup de téléphone à cette brave mère Haumont- Manin et invitez-vous chez elle. Elle ne vous trouvera pas indiscrets, croyez-moi. Mon Dieu! nous avons tous nos ennuis de famille... Soyons généreux, nous qui sommes plus chanceux que d'autres.
On n'avait pas coutume de discuter les volontés de Croze. Quand il avait dit à son fils, quinze jours auparavant : <t Laisse-moi réfléchir et voir comment tourneront les choses. Je ferai tout au monde pour que le vieil Haumont ne soit pas poursuivi : mais je te demande, provisoirement, de ne pas abuser de la rue Palatine... )), Guy avait répondu : « Père, je vous obéirai; mais j'écris en même temps à Yvonne que rien n'est changé dans mes projets... » Et Croze avait ricané : il comprenait mal son fils, comme d'ailleurs sa fille, et supposait à cette génération, si diiïérente de lui, les mêmes ins-
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tincts grossièrement pratiques qu'à lui-même. La soumission apparente de Josette (qui en ce moment même vivait le rêve de la Juliette de Roméo, alors que son père la croyait définitivement séparée de Letzling) l'encourageait à penser : « Amourettes d'enfants... Un peu de fermeté... le temps qui passe... et ça ne résiste pas... )>
Guy, tirant de sa mère plus que de son père, jugeait celui-ci avec une certaine clairvoyance. Mais il le savait bon; il admirait sa juste perception des affaires, son labeur; il appelait talent la sonore abondance de sa parole... Quand il eut compris — interloqué d'abord — que ce père admiré et redouté consentait à ses fiançailles avec Yvonne, il n'aperçut dans ce consentement que la bonté paternelle, une bonté avisée, qui s'était réservée dans l'incertitude, mais qui s'empressait d'agir dès qu'elle le pouvait. Il quitta sa place et alla embrasser son père. Josette, par un retour sur elle-même, fondit en larmes. Croze lui prit la main.
— Allons! ma petite fille, il ne faut pas broyer du noir. Tu vois bien que tout finit par s'arranger...
En disant cela, il dépassait sa pensée, car rien ne lui faisait prévoir un mariage possible entre Josette et Letzling : tout ce qu'il escomptait, c'était Letzling changé de poste et Josette l'ou-
bliant... Mais aujourd'hui il était content. Il voulait autour de lui des visages souriants. Josette s'étant calmée, il échangea avec Mag un regard d'accordailles, et le déjeuner s'acheva dans une gaieté émue, à la Jean-Jacques.
— Alors, papa, il suffit d'être à la Chambre vers trois heures et demie? demanda Josette au moment où le sous-secrétaire d'État, dans le large vestibule de l'hôtel, en présence de ses enfants et de Mag, enfilait son léger pardessus.
— Trois heures et demie... quatre heures même. Cinq orateurs sont inscrits avant moi. Mais on m'assure que Dubuc, l'unifié, est très malade. Au revoir, jeunesse. Au revoir, mademoiselle...
Un regard encore sur l'Allemande, un geste affectueux aux enfants, et, précédé par le valet de pied, il descendait le perron de l'hôtel, s'engouffrait, le dos rond, dans l'auto frémissante, et s'en allait vers l'utile bataille, — le courage et l'espoir doublés par cette fièvre sensuelle qui lui parcourait les membres, par la certitude de la bonne fortune qui tombait subitement sur sa vie, dans d'imprévues conditions de tranquillité et de sécurité. Sans même se juger un peu odieux ou comique, il se dit :
« Elle est vraiment très convenable, cette
Mag... Et je lui sais gré de ne vouloir céder qu'en l'absence de Julie et de Josette... »
Toutefois, ce rendez-vous nocturne, il n'avait pas pu le combiner avec l'Allemande, ne l'ayant vue aujourd'hui qu'en présence des enfants.
« Bah! pensa-t-il, elle est maligne!... elle a compris. Elle s'aura s'arranger pour me joindre au bon moment. »
Il y a des hommes, beaucoup d'hommes chez qui la sensualité reste longtemps assez aiguë pour revêtir, à chaque nouvelle incarnation de leurs mobiles désirs, presque les apparences de la passion la plus neuve, la plus sincère, la plus ardente. Qui eût observé, ce même samedi, vers neuf heures et demie du soir, Jules Croze, seul dans son appartement, — ayant renvoyé, sous le plausible prétexte de la fatigue, secrétaire et valet de chambre, et leur ayant dit, pour plus de sécurité : c Qu'on me laisse dormir demain, fût-ce jusqu'à midi... Pas de télégramme, pas de téléphone; ce sera dimanche : répondez que je suis à la campagne » — Croze arpentant son appartement du fond de la salle de bain jusqu'à la porte de l'antichambre privée, essayant de lire, essayant de reprendre intérêt aux dossiers épars sur sa table, consultant sa pendule, appuyant son front aux vitrages pour regarder le parc Monceau noyé d'une ombre que
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pointillaient des lumières, eût admiré (ou raillé) cette fiévreuse attente, cette émotion haletante de débutant en bonne fortune. Plus d'une demi-heure s'écoula ainsi; le silence pesai: sur l'hôtel.
c Décidément, méditait Croze, j'ai eu tort de ne pas préciser... Cette fille est capable de ne pas oser monter ici. Pourtant, elle sait qu'il n'y a pas le moindre danger. Julie absente, l'étage du dessous est inhabité; à celui-ci, personne que moi... Voyons, voyons! ne nous énervons pas. Ses yeux m'ont dit par deux fois : « Entendu », — aussi clairement que si elle avait prononcé le mot... Oui, mais, tantôt, à la Chambre, elle n'a pas accompagné Josette et Guy. Migraine, a-t-elle allégué. Si tout de même c'était vrai? Si elle était souffrante? Ah! sacrées femmes... »
Sa pensée butait sur cette double question . Est-elle malade ou non?... Viendra-t-elle ou non?... Il en oubliait le triomphe parlementaire de la journée, droite et gauche s'unissant pour le féliciter, les socialistes réduits à balbutier de vagues prétextes pour s'abstenir, quatre cents voix de majorité au gouvernement. Contrairement à sa coutume de jouisseur systématique, il ne s'attardait pas à savourer l'arrière-goût de son succès, à se remémorer les poignées de main des amis, les regards plus flatteurs encore des envieux désarmés, asservis, et la bonne étreinte
de Josette et de Guy après la séance, et le bulletin de victoire télégraphié du champ de bataille : « Madame Croze, château du Val d'Ànay, par Romorantin : Ma chérie, succès inespéré, majorité formidable. Tendresses... » et enfin la reposante promenade, seul dans sa voiture, par les coins les plus déserts du Bois, de manière à regagner l'hôtel après que Josette et Guy l'auraient eux-mêmes quitté pour s'en aller dîner chez les Haumont-Manin : unique manifestation, en la circonstance, de sa pudeur paternelle.
« Les sacrées femmes, répéta-c-il à demi-voix. Dix heures moins cinq... Elle ne viendra pas. Elle me le paiera. »
Il reprit ses dossiers, tâchant de distraire sa nervosité par le travail. Il refeuilleta le B. 2. 17 : l'unifié Dubuc, ressuscité à point pour la discussion, lui avait poussé tantôt deux objections dont il ne s'était tiré que par des amplifications oratoires... Il relisait les cotes sur lesquelles sa mémoire avait bronché quand un frôlement, dans le silence, le fit tressaillir. Il prêta l'oreille. Nul doute : quelqu'un était derrière la porte du bureau, dans l'antichambre particulière. Il jeta vivement le dossier dans le tiroir-caisse entr'ouvert de son bureau et courut à la porte. Sa main, sur le bouton de la serrure, sentit l'aide d'une autre main qui ouvrait en même temps. Par l'entre-bâillement, Mag entra. Tout en poussant
le verrou intérieur il balbutia : « Enfin!... enfin!... » Et aussitôt il voulut saisir la jeune femme dans ses bras. Elle déroba encore ses lèvres : mais elle laissa humer, plus longtemps que la veille, l'odeur de miel de ses tempes, de son chignon.
— Soyez sage! finit-elle par dire. Causons un peu.
Elle alla s'asseoir dans le fauteuil de cuir destiné aux visiteurs, à droite du bureau. Elle regarda toutes choses, autour d'elle, d'un œil attentif et tranquille. Lui, avec des grâces pesantes d'homme ventru et essoufflé, voulut se mettre à genoux :
— Mais non! mais non! dit-elle... Asseyezvous à votre place.
Il obéit. Elle semblait divertie par son émoi. A chaque bonne fortune neuve, Croze redevenait tremblant et fervent comme un collégien, quitte à prendre sa revanche de laisser-aller, voire d'impertinence, l'heure d'après. Toutes les niaiseries que les femmes sont condamnées à entendre en pareil cas, il les redit à Mag, non sans sincérité : qu'il l'admirait, qu'il la désirait depuis longtemps ; qu'elle l'avait réellement fait souffrir; que les autres aventures, depuis qu'elle habitait la maison, n'avaient été pour lui que des essais d'oublier; qu'aujourd'hui, dans son succès, il n'avait pensé qu'à elle. Mais, au fait,
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pourquoi n'avait-elle pas assisté à la grande séance?
— J'étais réellement un peu lasse, répondit l'Allemande. Et puis, j'ai préféré ne voir personne... personne... Je n'ai pas bougé de ma chambre toute l'après-midi.
Croze, dans cette phrase, voulut comprendre une manière discrète d'avouer le trouble d'une attente, un peu de honte mêlée au consentement. Il se leva, s'approcha de la jeune femme et, appuyé de biais au dossier du fauteuil, commença de baiser ses tempes, ses joues, son cou. Elle ne résistait plus. Elle était absolument immobile : Croze s'aperçut que, sous le grand fourreau bleu sombre qui la gainait, elle était presque sans vêtement. Son cœur de voluptueux devint chaud et lui envoya des battements précipités... En même temps, une pensée soudaine lui sillonna le cerveau : «. Pourquoi est-elle là? Pourquoi veut-elle ce soir ce qu'elle n'a jamais voulu?... » Lucide un instant parmi le désordre de ses appétits, il mesura l'ignorance foncière où il était encore de cette étrangère qui vivait depuis plusieurs années sous son toit, à sa table, et à laquelle il avait confié sa fille... Mais l'ordre impérieux des sens le pressait. Il balaya de sa pensée, par un acte volontaire, ce qui eût pu le faire hésiter à profiter de cette minute ardente, de ces yeux soumis au maître, de cette bouche qui
s'entr'ouvrait, de toute cette féminité mystérieuse et consentante...
Dans l'organisme riche de sang, pauvre de nerfs, d'un Jules Croze, toutes les émotions et toutes les fatigues se résolvent en un sommeil brutal, trêve qu'impose la nature jusqu'à ce qu'elle ait réparé l'excès des dépenses, retendu les artères, rechargé l'influx nerveux; et l'enviable privilège d'un tel organisme est de laisser, grâce au sommeil, l'active et discrète intendante accomplir son œuvre réparatrice. Croze perçut bien qu'à un moment de la nuit — mais à quel moment? — il se retrouvait, comme de coutume, seul dans son lit; la lumière, éteinte dans sa chambre, brillait encore dans le cabinet de travail, où il entendait des pas légers. Il appela :
— Mag...
Et, dans la pénombre de sa chambre qu'éclairait seul le reflet de la pièce voisine, il vit une forme féminine repasser le seuil, s'approcher de son lit. A peine conscient de ce qu'il faisait, tant l'appel du sommeil était irrésistible, il se dressa sur son séant, attira une bouche sur sa bouche; ses mains molles descendirent le long du souple fourreau qui revêtait les jambes; il murmura :
— Demain... n'est-ce pas?... nous causerons...
et si vous avez besoin... si vous désirez quelque chose de moi...
Elle fit seulement :
— Chut!
Puis :
— Dois-je éteindre, dans votre cabinet?...
— Oui... oui...
Et il retomba si vite dans l'inconscience qu'il ne se rappela, pas avoir vu la lumière s'éteindre ni entendu la porte se fermer.
Comme il en avait donné l'ordre, on ne le réveilla pas le lendemain matin. Ce fut un orgue de Barbarie, moulant dans l'avenue du parc une chanson canaille, à peine une demi-heure avant midi, qui commença de dissiper en lui les fumées du sommeil. Elles s'éclaircirent lentement, progressivement, et, au travers, reparurent les réalités de la veille : Dubuc l'interpellant de sa place, les acclamations de la Chambre.. . une allée du Bois... puis des bras d'un blanc mat, des épaules mûres et fermes, la cascade, sur ses yeux, d'une chevelure dénouée qui sentait la ruche, tandis que deux yeux clairs plongeaient dans les siens, de tout près. Pour préciser ces souvenirs-ci, il se contraignit à s'éveiller tout à fait. Et il se garda de sonner son valet de chambre, afin de n'être pas dérangé dans sa délectation rétrospective.
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(Ç Ah! la mâtine, la mâtine, pensait-il. .. Avec cet air de tranquillité, aurait-on cru? Mais c'est égal : sa place n'est plus dans ma maison, auprès de Josette... Dès demain, je verrai mon collègue de l'Instruction publique... Et, de mon côté, je lui assurerai les moyens de s'installer gentiment... 1
Il sauta en bas de son lit et alla tirer luimême les rideaux de la fenêtre. Le parc, dans son printemps dominical, souriait de ses bosquets et de ses massifs; par les allées, des familles se rendaient à la messe ou en revenaient, parents en noir, gamins aux mollets nus et au col marin, fillettes en robe princesse, en chapeau fleuri, les minces jambes débordant la jupe courte. Croze pensa à sa femme. « Pauvre chérie!... si j'allais la surprendre au Val d'Anay? » Ill'eût fait volontiers, carl'absence de Mme Croze commençait de lui sembler longue, et il regrettait les bons dimanches bourgeois où, l'un contre l'autre, elle et lui s'en allaient faire un tour d'auto jusqu'à Villebon ou jusqu'à Versailles... a Mais la consigne de deuil, là-bas, est vraiment trop assommante... Je n'y tiendrais pas... j'éclaterais... Je crierais tout haut à ma belle-sœur: Votre paillard de mari est vivant comme vous et moi!... » Et il riait, tapotant la vitre au rythme de l'orgue de Barbarie, qui avait repris son air, plus loin.
Soudain il ne bougea plus. Puis, tel qu'il était, pieds nus et en chemise, il courut dans son cabinet. Les vitres démasquées y versaient le grand jour. Il eut un soupir de soulagement en apercevant les clefs toujours pendantes au tiroircaisse du bureau. « C'est égal, pensa-t-il, j'aurais dû au moins pousser le verrou de la porte... Mag n'a pu que tirer la porte après soi, sans la fermer. » Il alla pousser ce verrou, machinalement, puis revint, toujours en chemise, s'asseoir dans son fauteuil de travail. Il ressangla les dossiers qui étaient demeurés sur le bureau. Le B. 2.17 n'y était pas... « C'est juste, pensa-t-il; je l'ai remis dans le tiroir-caisse quand j'ai entendu Mag derrière la porte... » Il ouvrit à fond le tiroir-caisse, pour vérifier...
Alors, une montée de froid commença de lui geler les talons, puis les jambes, puis l'estomac, puis tous les membres, jusqu'à ce que ses mains contractées, rigides, se refusassent à fouiller dans les papiers qu'elles ne parvenaient plus à serrer... « Voyons! voyons! dit-il tout haut... je rêve! je suis fou!... y> Il brida son émoi d'un violent effort, huma l'air à grands traits, se remit à chercher, d'abord méthodiquement, puis, malgré lui, plus fiévreusement, avec la maladresse exaspérée d'un enfant impatient, rageur... Et, tandis qu'il brassait les paperasses dont plusieurs s'envolaient sur le sol, il s'échappait de sa
gorge des interjections qui ressemblaient à des plaintes, à des sanglots.
Il s'arrêta. Il appuya ses deux mains contre le rebord du bureau. Il pensa : « C'est clair... c'est clair... » Et durant un intervalle de quelques secondes il envisagea toutes les issues de l'avenir, même le bond par la fenêtre, ou le coup de revolver à la tempe. Il se rappela un mot de Guy, un jour, à la table de famille : <c ... Le moyen le plus commode de quitter cette vallée de larmes : absorber une bonne dose de chloral, ouvrir le gaz, s'étendre. On passe insensiblement du sommeil à la mort... » Mais une protestation d'égoïsme vivace le fit sursauter... « Ça... il sera toujours temps... Et puis, je me trompe peutêtre encore... »
Il sonna son valet de chambre. L'homme souriait en entrant :
— Monsieur a dû bien se reposer...
Il l'interrompit.
— Appelez Mlle Mag.
Étonné, le valet de chambre dit : <c Bien, monsieur jo et obéit. Quand il revint, son maître avait pa^sé une robe de chambre.
— Eh bien?
— M ° Mag est sortie de très bonne heure... vers sept heures .. Elle a dit au concierge qu'elle allait au bain froid... Elle y va une fois par semaine en ce moment-ci. »
Croze avait beau s'attendre à la réponse, il sentit de nouveau le gel monter de ses talons à son cœur.
— Est-ce qu'elle avait un paquet?
— Oui... Un petit sac où elle met son costume . comme d'habitude... Mais Monsieur est malade?...
Le sous-secrétaire se renversait sur le dossier du fauteuil, soudain cramoisi, et ses doigts bataillaient avec le col de sa chemise de nuit. Le valet de chambre se précipita, arracha le bouton du col.
— Monsieur ne se sent pas bien...
— Ça va... ça va mieux... répliqua Croze d'une voix faible. Je vous dis que ça va, fichezmoi la paix... Tenez... prenez le téléphone... sur mon bureau... oui... asseyez-vous à ma place...
Il épuisait tout ce qui lui restait de force dans ces ordres haletants... Sa voix n'était presque plus intelligible quand il ordonna :
— Demandez le 403.22... La préfecture de police... De la part du sous -secrétaire à la Guerre... Un inspecteur tout de suite, ici... Et puis, non, non! Ne téléphonez pas... Je vous db de ne pas téléphoner, nom de... Nous avons toute la journée... Et pas un mot à personne... pas un mot, vous!
Et, tandis que le valet de chambre, terrorisé,
raccrochait le récepteur, Croze comprimait des deux mains son front d'où il lui semblait que, sous l'effroyable poussée intérieure, du sangallait percer à travers la peau.
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