‹ Les anges gardiens, romanChapitre 16 sur 20 · L ADDITION · texte numérisé non relu

L ADDITION

près quelques instants passés dans un cabinet d'attente vert pomme, ins- <A^^ tants que Croze occupa alternativement à relire un billet d'Emmeline et à regarder une gravure pendue à la muraille : ce le port de Bordeaux au xvne siècle », la porte s'ouvrit, et l'huissier du préfet de police, s'eflfaçant, prononça :

— Si monsieur le sous-secrétaire d'État veut bien se donner la peine...

A l'entrée de Croze, le préfet Lehoux, de qui

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la mince et mobile figure à barbiche, populaire à Paris, rappelait les voltigeurs du second Empire, se leva de devant son bureau, tendit la main :

— Bonjour, mon cher ministre.

— Bonjour, mon cher préfet.

Ils s'assirent, proches l'un de l'autre à se toucher. Le visage repu de Croze montrait une expression à la fois inquiète et penaude; il perçait de l'ironie à travers le masque maigre et les yeux aigus du préfet.

— Eh bien? questionna Croze, voyant que Lehoux se taisait.

— Eh bien, il est fort dommage que vous n'ayez pas cédé à votre première impulsion et que vous ayez attendu lundi pour me prévenir.

— Evidemment, murmura Croze... Mais vous me comprenez, n'est-ce pas? La police dans l'affaire, c'est la publicité... c'est l'alarme sonnée dans la presse...

— Mais non, mais non; nous sommes très discrets... Si nous avions été avisés dimanche à midi, mon inspecteur Mercadieux cueillait la demoiselle Magda Riemann à Jeumont, au train de quatre heures huit, dans lequel elle a passé la frontière. Elle avait mis aux bagages une malle de dimensions ordinaires, qui fut ouverte à la douane et qui ne parut rien contenir de suspect. Un douanier affirme qu'il a remarqué des

LES ANGES GARDIENS pf

paquets de papier dans la valise qu'elle portait à la main. A Bruxelles, où elle est arrivée à cinq heures, nous la perdons de vue : elle avait laissé sa malle en consigne; elle s'est donc promenée dans la ville avec sa valise; impossible de retrouver le commissionnaire qui la lui portait; c'est donc un complice. Nous revoyons notre fugitive le même soir à Ostende, où, avec sa malle et sa valise, elle s'embarque tranquillement pour l'Angleterre. Elle est en ce moment à Londres, chez une amie, Allemande et institutrice comme elle, Florenz Barr, 3, King street (Saint-James). Mercadieux, qui est 1 entré ce matin, l'a vue, comme je vous vois.

— Il l'a vue et il ne l'a pas fait arrêter? Lehoux eut un geste de protestation où se

mêlaient la raillerie et la pitié.

— La loi anglaise? fit Croze.

— Mais naturellement ! mon cher ministre. Nous ne sommes pas chez nous, 3, King street (Saint-James), et je ne vois aucun moyen de...

— Pourtant, insista Croze, cette fille a volé... Dossiers de mobilisation ou titres de rente, quelle différence y a-t-il?... Elle a pris dans un tiroir des papiers qui ne lui appartenaient pas.

Au lieu de répondre, le préfet se pencha et dit à demi-voix :

— Est-ce que vous avez envie de voir recommencer à vos dépens une certaine Affaire, qui

a fait beaucoup de bruit vers la première année du siècle? Vous vous doutez bien que votre institutrice n'est qu'un instrument, dans une main... dangereuse.

— Quelle main?... demanda Croze, qui, sincèrement, ne comprenait pas.

Lehoux sembla hésiter un instant, trier dans sa tête ce qu'il voulait et ce qu'il ne voulait pas dire.

— L'enquête à Paris nous a révélé très tôt que Mlle Mag Riemann était la maîtresse de M. Bolski.

— Le pianiste?

— Oui : le pianiste de Kcenigsberg, reçu dans la meilleure société de Paris.

— Mais Bolski gagne de l'argent, fit Croze, devinant l'idée du préfet et sautant par-dessus les répliques inutiles.

— Il gagne une vingtaine de mille francs par an, nous dit-on. Mais comme il lui arrive d'en perdre davantage au tripot, dans une seule soirée...

— Alors, ce serait lui?...

Encore de plus près, encore plus bas, Lehoux chuchota presque à l'oreille de Croze :

— Bolski est le camarade d'Université et l'intime ami du comte de Letzling, attaché militaire autrichien.

— Oh ! s'écria Croze, Letzling est incapable...

— Voulez-vous me dire pourquoi? Il ne s'est pas sali les mains, lui, dans le vol des documents.

Très probablement ce n'est pas de lui que l'idée en est venue. Son besogneux de camarade lui aura proposé la chose toute faite : et comme lui, le comte, n'avait aucune raison de vous épargner, puisque vous lui avez refusé rudement votre fille...

— Je ne croirai jamais à une infamie pareille de M. de Letzling... Un homme que j'ai reçu chez moi!...

— Vous l'avez reçu, mais ensuite vous l'avez mis à la porte! Il se tient quitte avec vous, ou plutôt il est bien aise de vous faire payer sa déception. Et puis, il sert son pays, ce garçon. Il fait son métier d'attaché militaire.

— Non! Non! Non! protesta Croze. Vos renseignements vous trompent. Bolski, tant qu'on voudra. Pas Letzling.

— M'expliquerez-vous alors pourquoi le comte Adolf von Letzling a quitté brusquement Paris avant-hier soir lundi — le jour même où. vous m'avez prévenu — et pourquoi sa première visite, à Vienne, sans même prendre le temps de changer de vêtement, a été pour le ministre de la Guerre, lequel, d'ailleurs, est son oncle?

Le sous-secrétaire d'État ne répondit rien... Il avait la sensation d'enfoncer dans du sable : le sable le happait, les pieds d'abord, puis les chevilles; puis cela montait vers les genoux. Il murmura :

— Si vraiment: c'est Letzling... peut-être... par l'entremise de Josette, pourrait-on...

— Ne mêlez pas votre fille à tout cela, croyezmoi, répliqua sèchement le préfet.

Plus tard, Croze devait se rappeler la brusquerie de cette réplique, et aussi que le préfet avait subitement cessé de le regarder, et s'était mis à jouer avec son coupe-papier.

— Alors? murmura-t-il piteusement.

— Alors (et le perçant regard du préfet plongea de nouveau dans les yeux du patient) il y a deux solutions : la demande officielle au gouvernement anglais, l'arrestation, si le gouvernement de Sa Majesté s'y prête, et, naturellement, le fracas dans la presse du monde entier... avec sa répercussion sur votre situation et sur... votre ménage... car enfin... il faudra exprimer comment M110 Riemann s'est introduite, au milieu de la nuit, dans votre appartement particulier?... Elle parlera, Mlle Riemann...

Croze baissait la tête.

— L'autre solution, reprit Lehoux... c'est la solution amiable. S'il n'est pas trop tard, si les documents, comme je le crois, sont encore entre les mains de la donzelle ou de son sigisbée... en les payant plus cher que ne les paierait un gouvernement, — je ne suppose pas qu'ils en fassent une question de patriotisme.

— Mais combien les payer, encore?

— Ça, je l'ignore. J'ai dans l'idée qu'il ne faudra pas lésiner.

Croze laissa tomber ses mains entre ses jambes, et, penché en avant, murmura :

— Ah! la rosse!...

Le préfet, qui jouait toujours avec son coupepapier, prit un ton de gronderie indulgente, tempéré par l'ironie.

— Evidemment, mon pauvre ministre: tout cela est assommant pour vous... Mais aussi... vous me pardonnez de vous dire cela? à quel étrange caprice vous avez cédé!... Comment! vous qui avez une femme charmante... des... amitiés célèbres... avec cela, plus d'occasions que vous n'en pouvez souhaiter dans un monde brillant, facile... il vous a fallu encore cette espèce de bonne allemande! Sapristi! c'était l'institutrice de votre fille.

Croze, intérieurement, envoyait le préfet à tous les diables. <n Ce petit sécot, pensait-il, ne paraît pas se douter qu'on attrape des coups de désir comme des coups de soleil, sans les chercher... Dire qu'il y a des hommes pareils! » Il l'envia et en même temps le dédaigna.

— Bien d'autres que moi, balbutia-t-il, ont eu cette minute d'imprudence... et il ne leur est rien survenu de mauvais.

— C'est vrai... Je me fais bien souvent cette réflexion. Il y a des gens qui passent leur vie à

risquer les pires scandales... et tout s'arrange. D'autres commettent une imprudence unique : et voilà leur vie bouleversée. Veine et déveine. Et puis, voyez-vous, il y a, surtout, que certains savent user de l'argent.

— Mais j'étais tout prêt à lui en donner, de l'argent, à cette fille! s'écria Croze... Vous pensez bien que je n'allais pas accepter ses complaisances gratuitement!... Je me réservais d'en causer avec elle... je le lui ai même laissé entendre.

— Voilà précisément l'erreur, répliqua le préfet en souriant... Il ne faut jamais différer de donner de l'argent aux femmes. Méfiez-vous de celles qui n'en demandent pas : comme toutes en ont besoin — toutes, entendez-vous — celles qui n'en demandent pas sont les plus dangereuses et les plus coûteuses. Et les malins sont ceux qui leur en donnent avant, par provision, en manière d'assurance... Si vous aviez donné dix mille francs à Mlle Riemann, dans la nuit de samedi à dimanche, le B. 2.17 serait probablement encore dans votre tiroir... Vous faites la grimace, et vous trouvez que Mlle Riemann ne valait pas dix mille francs?... L'addition finale vous coûtera davantage, croyez-moi, sans compter les soucis.

La porte qui faisait communiquer avec le bureau voisin le cabinet du préfet s'ouvrit : un

homme d'une quarantaine d'années, à figure intelligente et commune, abondants cheveux noirs, moustache noire, barbe en fer à cheval, l'air d'un contremaître en redingote, parut sur le seuil et aussitôt s'excusa :

— Pardon... je croyais que vous étiez seul, monsieur le préfet.

— Entrez, entrez, Mercadieux, dit celui-ci... Voici justement M. le sous-secrétaire d'Etat à la Guerre, dont vous venez de vous occuper.

L'inspecteur principal s'inclina devant Croze qui lui tendit la main et demanda anxieusement :

— Rien de neuf?

— Rien, monsieur le ministre. Nous ne saurons que ce soir si la fille Riemann détient encore les documents. L'inspecteur que j'ai laissé à Londres doit me télégraphier...

— Alors, questionna le préfet, de quoi vouliezvous me parler, Mercadieux?

Hésitant une seconde, puis se décidant, Mercadieux répondit :

— C'était à propos du Val d'Anay.

— Eh bien, mais... vous pouvez parler devant M. le sous-secrétaire d'Etat... qui est le beaufrère du baron Ropart.

— C'est juste, fit Mercadieux.

Et s'inclinant de nouveau, comme s'il félicitait Croze de cette convergence d'aventures :

— Le baron Ropart, dit-il, a bien séjourné à

Paris, du lendemain de son prétendu suicide à samedi dernier, avec la fille Boisset. Ils ont habité un petit hôtel garni, très convenable, près de la place d'Italie, sous le nom de M. et Mme Baugis. Baugis est le nom d'une ferme du baron. Rosalie Boisset était installée dans cet hôtel depuis plus d'une semaine : elle attendait, disait-elle, son mari qui revenait de l'étranger. Ils ont pris des billets sous le nom de Colin, pour le Brésil, à une agence de la rue Scribe. Et ils se sont embarqués avant-hier sur le Sào-Taulo, pour Rio. Leur identité ne fait aucun doute. La fille Boisset semble en état de grossesse.

— Mon cher ministre, dit Lehoux à Croze, voulez-vous vous charger de communiquer ces renseignements à votre belle-sœur?

— Ma foi non! fit Croze. Ma belle-sœur est butée. Elle ne veut pas entendre parler d'équipée... Le baron, dit-elle, était incapable de faillir à ses devoirs d'époux.

— Votre belle-sœur est une femme d'une dignité admirable, corrigea Lehoux. Avez-vous remarqué comme le silence s'est vite établi dans la presse sur cette triste affaire? Votre bellesœur sait se servir de l'argent, elle. Enfin, puisque vous vous dérobez, Mercadieux ira au Val d'Anay : il faut bien mettre un point final à notre enquête... Savez-vous, ajouta-t-il en détendant la sévérité de son masque (il avait

dit assez rudement les dernières phrases), savezvous, mon cher ministre, qu'il va falloir constituer à la préfecture un bureau spécial pour suivre les affaires de mesdemoiselles les institutrices étrangères? J'ai l'affaire du Vald'Anay; j'ai votre affaire; j'ai une plainte du pauvre Haumont-Segré, maintenant retiré à Bois-Colombes avec sa femme mourante, qui accuse une certaine Fanny Smith d'avoir détourné sa fille mineure Mlle Berthe Haumont-Segré. L'Anglaise a enlevé son élève, et elle a pris sur elle un tel empire que, malgré les supplications, la jeune fille, qui connaît l'état de sa mère, refuse même de la voir.

— Le fait est, grommela Croze, que c'est une engeance abominable.

— Elle n'est dangereuse que par votre faute. Pas par votre faute à vous, Croze, personnellement : par la faute des gens de votre milieu social, de votre situation de fortune.

Le préfet ne dédaignait pas de philosopher à l'occasion. Renversé sur le dossier de son fauteuil, il continua :

— Réfléchissez! Une fille de dix-huit à vingt ans, une fille d'une certaine culture, d'une certaine éducation, quitte sa famille et sa patrie pour venir gagner son pain à Paris : c'est anormal. Oui; c'est anormal, parce que l'expatriation, à cet âge, est pleine de dangers pour

elle, et que toute honnête famille ne s'y résoudra qu'à la dernière extrémité. Sur dix cas, il y en aura un où d'honnêtes parents auront délibérément envoyé à l'étranger leur fille sage et courageuse, et neuf autres cas où la fille aura quitté ses parents par coup de tête, soit que la famille fût inhabitable (remariage du père, inconduite de la mère, scandale), soit qu'une aventure galante l'eût entraînée. Dans ces neuf derniers cas, la demoiselle accumulera les obscurités et les mensonges pour que nul ne puisse remonter jusqu'à sa famille : faux noms, faux lieu de naissance, faux certificats... Les étrangers sont obligés de déclarer leur identité? Mais combien de mères ou de pères de famille, embauchant une institutrice, se donnent la peine de vérifier la déclaration de l'étrangère?... Et voilà pourquoi je dis que vous êtes les coupables, vous, les bourgeois riches, vous, les mondains. Cette catégorie de filles où, certes, il y a des types de parfaite honnêteté, mais où la majorité, étant, par sa fonction, arrachée de son groupe social et familial, ne participe plus à la morale de sa famille, de son groupe, cette catégorie de filles est, de plus, celle sur laquelle il est le plus malaisé d'avoir des renseignements précis et sincères... Et vous autres, vous y portez votre choix avec une insouciance absolue... — Oh! protesta Croze.

— Il n'y a pas de « oh!... » qui vaille. Si la tête de l'étrangère vous revient, si le premier abord est favorable, et surtout si vous commencez à vous impatienter de vos recherches, vous évitez de prendre des renseignements de peur qu'ils vous induisent à de nouvelles recherches! Et quand vous avez fait votre choix, avec cette légèreté, dans ce milieu essentiellement suspect et presque impossible à contrôler, qu'est-ce que vous confiez à la personne choisie? précisément ce que vous avez de plus précieux et de plus fragile, — votre fille. Franchement, quand il vous faut après, régler une addition un peu lourde, vous ne devez vous en prendre qu'à vous... surtout si vous avez montré une certaine imprudence personnelle, — comme vous, mon cher ministre, acheva le préfet en tapant avec un rire amical sur le genou de Croze.

Croze avait écouté la fin de cette mercuriale, la tête assez basse.

— Je ne dis pas non, répliqua-t-il. Mais vous, la police, n'êtes-vous pas constituée précisément pour surveiller les étrangers suspects, pour nous renseigner sur eux, pour nous défendre au besoin?

— Impossible, mon cher ministre. Mes moyens d'investigation s'arrêtent à la frontière, ou bien alors tout mon personnel n'y suffirait pas.

— D'ailleurs, glissa Alercadieux d'un ton

discret et avec un regard respectueux pour le sous-ministre, les certificats, les renseignements de complaisance fournis par les familles françaises sur ces jeunes filles embrouillent tout. Et puis elles s'entendent entre elles, elles échangent des pièces d'identité, des <t testimonial »... C'est inextricable.

— Alors, fit Croze en se levant, il faut renoncer à ce que nos enfants apprennent les langues étrangères?

— Le mal ne serait pas énorme, dit le préfet en se levant à son tour. Quelle langue étrangère parlez-vous?

— Aucune. Mais...

— Moi non plus. Nous avons tout de même fait notre chemin, vous et moi. Et Mercadieux a dans son bureau, pour cent francs par mois, une dactylographe qui parle avec une égale facilité l'anglais, l'allemand et le français.

Mercadieux saluait et se retirait. Lehoux accompagna Croze jusqu'à la porte du cabinet :

— Enfin, poursuivit-il, rien ne vous empêche de faire venir ces demoiselles étrangères une heure ou deux par jour chez vous, comme professeurs... Mais, croyez-moi... pas à demeure dans votre maison, écoutant vos conversations, guettant vos visiteurs, explorant votre correspondance. Et surtout pas comme anges gardiens pour vos filles.

Croze, sur le seuil, objecta :

— Mon beau-frère aurait levé le pied tout aussi bien avec une jeune personne de Romorantin ou de Montargis.

— Possible... Il paraît que celle-là était fort honnête... comme lui, d'ailleurs... Ils se sont séduits réciproquement... cela arrive... Mais l'amour dans le nouveau monde, l'expatriation... Rio... c'est tout de même une idée d'étrangère. Une enfant de Montargis ou de Romorantin aurait proposé Paris, tout simplement. Et puis, à Montargis, à Romorantin, on aurait trouvé des parents, des gens du pays, disposés à agir sur la fugitive... Passé la frontière, même la frontière belge, les difficultés doublent... Pour remplacer Mlle Riemann... prenez une Française, croyezmoi.

Baissant la voix, il ajouta :

— Est-ce que... chez vous... et autour de vous... on a des soupçons sur les vraies causes du départ de cette Riemann?

— Ma femme est au Val d'Anay : j'ai interdit qu'on l'avertisse... Quant à mes enfants... j'ai peur qu'ils ne se doutent, — au moins mon fils Guy. Enfin, tant que ça ne tombera pas dans la presse... Et tant que cet animal de Berger, le rapporteur de la commission, qui ne m'aime pas, n'aura pas vent de la chose et ne me demandera pas le document...

Les deux hommes se serrèrent la main. Croze descendit lentement l'escalier, méditant sur les propos du préfet, qui l'avaient, en somme, humilié et irrité. C J'ai besoin de lui pour le quart d'heure, pensait-il... Mais si jamais j'ai le portefeuille de l'intérieur, ce que je l'enverrai méditer dans la retraite sur la condition des institutrices!... »

L'auto, avec le chauffeur à cocarde tricolore, attendait boulevard du Palais. Croze dit : « A la Chambre, vivement! » Tout en roulant le long des quais, il relut le billet d'Emmeline, reçu le matin même : (( Je vous en prie, que je vous voie dès demain matin, et pas che~ moi. » Il pensa : <( Est-ce que ça va être encore un embêtement? Généralement, ça va par série... » Mais quel « embêtement » pouvait-il attendre de l'amoureuse Emmeline, sinon les jérémiades sur la rareté des entrevues, une scène de jalousie finissant par des protestations de tendresse éternelle et de pesants baisers humides? Tout cela n'avait guère d'importance. Il avait donc obtempéré au désir d'Emmeline et lui avait fait porter comme réponse : <a oA la Chambre, vers on~xe heures. » A vrai dire, Croze, même au prix d'une scène de jalousie, n'était pas fâché de voir sa vieille amie ce matin-là. Verbeux, sociable, prompt aux confidences, il lui était pénible de porter tout seul I ression de cet énorme secret; ne pouvant

le communiquer à sa femme, à ses enfants, il avait envie d'en donner sa part à Emmeline... « Bien bonne, au fond, la pauvre chérie. Pour ce qui concerne ma carrière, elle m'a toujours sagement conseillé, et pourtant, elle n'est pas d'une intelligence extrême... Mais une femme qui vous aime, ça possède comme la seconde vue... Oui, je vais la consulter. (Il lui avait révélé le vol des documents, mais sans s'expliquer sur la façon dont Mag avait opéré.) Je lui dirai que cette fille est venue m'aguicher, que je l'ai laissée seule imprudemment dans mon cabinet... Je lui jurerai qu'entre nous rien de définitif ne s'est passé. Et, ma foi, si elle devine la vérité, je la calmerai avec un rendez-vous... » Le projet de verser ainsi des aveux dans le seind'Emmeline le rasséréna Et, quand à l'huissier du Palais- Bourbon il demanda : « Personne ne m'attend, Sergeot? », il eût été déçu si Sergeot n'eût pas répliqué, dans le langage fleuri qui lui était ordinaire : « Mais si, monsieur le ministre. Il y a une dame qui vous espère au cabinet de la huitième commission, depuis tantôt un joli quart d'heure. »

Sergeot jouait-il la discrétion? Ou bien n'avait-il vraiment pas reconnu Emmeline Corbellier, pourtant familière de la Chambre depuis bien des années'

Croze pencha vers cette dernière hypothèse

quand il se trouva, dans la salle de la huitième commission, en face de la pauvre chose humaine effondrée, noyée de pleurs, que lui-même hésita un instant à reconnaître, et qui pourtant était Emmeline Corbellier. Elle ne put même pas aller à lui tant ses jambes tremblaient. Elle lui tendit seulement les mains comme pour qu'il la hissât hors d'un abime; elle leva vers lui une figure qui semblait en train de se dissoudre dans les larmes, une figure qui ne se souciait plus de raidir ses muscles pour composer un masque de jeunesse, et que l'or imprudent de la chevelure vieillissait à présent comme une perruque de chienlit. Lui eut aussitôt ces deux pensées : « Bon Dieu! qu'elle est vieille!... » et <a Est-ce qu'elle va encore charger l'addition, comme dit Lehoux? » Aussitôt son égoïsme s'arma, le hérissa de défenses.

— Eh bien? Qu'est-ce qui se passe? demanda-t-il assez froidement.

— Jules... Jules, balbutia Emmeline dans une explosion de pleurs... On sait... mon mari sait...

Croze, tout à ses propres soucis, crut qu'il s'agissait des documents. Il s'assit vivement à côté d'Emmeline :

— Qu'est-ce qu'il sait? Il ne peut savoir que le départ de Alag?... Avec le préfet de police, il n'y a que toi et moi au courant du vol. J'espère

que tu n'as pas commis l'imprudence de renseigner Corbellier?

Elle fit le geste de se débattre impatiemment, d'écarter cette histoire de papiers volés, et, avalant ses larmes à mesure, elle reprit :

— Non! non... pas Mag. C'est Sandra, l'institutrice italienne de Loute... Je l'ai renvoyée l'autre jour...

— Oui, je sais.

— Elle a emporté des lettres qui étaient dans mon armoire à bijoux... si bien cachées... des lettres auxquelles je tenais tellement...

— Quelles lettres?

— Des lettres de toi... si bonnes... des anciennes, après le Mont-Dore... Et puis des billets gentils... depuis... même de cette année... tous ceux ou il y avait un peu de tendresse, je les gardais.

■ — Tu me jurais que tu les brûlais!

— Oui... ceux que je n'aimais pas... les petits mots secs, les méchants... comme tu m'en écris à présent... Mais quand j'y sentais un peu que tu m'aimais... je ne pouvais pas m'en séparer... La cachette était si sûre... dans mon armoire à bijoux, pense!

— Preuve que la cachette était sûre, c'est qu'on a volé les lettres. Comment sais-tu que c'est cette fille?

Emmeline leva sur Croze ses yeux noyés :

— Elle les a... elle les a envoyées... moitié à mon mari... moitié à ta femme. Tiens... elle me l'écrit.

— Nom de...! fit sourdement Croze.

Il arracha brutalement des mains d'Emmeline la lettre de Sandra et la parcourut :

« Madame, je vous ai dit en vous quittant : Souhaitez que Jacques ne manque pas à la parole qu'il m'a donnée! Un mois s'est écoulé: Jacques ne m'a pas écrit; il n'est pas venu aux rendez-vous que nous avions fixés ensemble; il n'a pas répondu à mes lettres; j'ai su que, sous votre influence, il a repris sa vie comme auparavant, et que MM. d'Amblme, Volberg, Lartisan sont redevenus ses amis. J'ai trop de fierté pour supplier : et quant à le punir, lui, je ne le veux pas; il n'est pas responsable; c'est un enfant dont moi seule aurais pu faire un homme. Vous m'en avez empêchée. Vous avez causé son malheur et ma peine. Il est juste que vous soyez châtiée. Quand on a un amant, surtout un amant en vue, madame, on enferme à double tour sa correspondance amoureuse. Autrement, on risque ce qui vous arrive : que votre mari et la femme du monsieur reçoivent un jour certains échantillons de cette correspondance. Je vous assure que Mme Croze sera très intéressée par celles qui ont dû lui parvenir hier au Vald'Anay (recommandées). Quant à votre mari, j'espère

pour son intelligence qu'elles ne lui apprendront rien, sinon quelques détails sur votre « sacré tempérament », comme écrit M. Croze... Voilà ce que vous coûteront votre injustice, votre malhonnêteté et votre sottise. — Sandra Ceroni. »

— Ah çà! s'écria Croze sans finir la lettre et la chiffonnant dans son poignet crispé qu'il tendit à Emmeline effarée comme s'il allait la frapper au visage, tu trouvais que je n'avais pas assez d'embêtements? Par ta stupidité, voilà que tu en provoques un nouveau, ridicule, absurde? Elle a raison, cette Italienne... Pourquoi ne lui as-tu pas laissé épouser ton fils? Si tu crois que tu trouveras facilement à le caser, avec la réputation qu'il a... Et puis, tu renvoies une Italienne amoureuse, et tu t'imagines que cela va se passer comme ça, en conversations, en sourires?

Emmeline voulut protester, dire : a Mais toimême nous as conseillé ce renvoi, rappelle-toi. » Il n'écoutait rien ; il poursuivait :

— Tu es donc complètement stupide, ma pauvre Emmeline? L'étonnant, c'est que ton Italienne ne t'ait pas donné un coup de couteau... Nous voilà propres, maintenant! Julie est bonne, Julie m'aime, Julie n'a jamais voulu rien croire, c'est entendu : mais des lettres signées de moi, adressées à toi, si on les lui fourre sous les yeux, elle sera bien obligée de comprendre.

Et alors, qui sait comment on la calmera? Elle est longue à se décider, mais, sa décision une fois prise, personne n'est plus têtu. Rien ne l'arrêtera. Ce sera le procès, le scandale. Et tout ça par ta faute! Quel besoin avais-tu de garder ces papiers? Et si tu les gardais, tu n'étais même pas capable de les enfermer? Ah! tu n'es pas forte, ma pauvre fille... Et puis, tiens! j'en ai assez... Restons-en là; débrouillons-nous chacun de son côté... J'irai trouver Julie et je lui dirai : <a C'est vrai; j'ai fait cette bêtise autrefois, et je l'ai traînée onze ans après moi, comme un boulet. Mais je m'en délivre avec plaisir. Ouf... » Et je ne lui mentirai pas. Et si ton mari veut m'embêter, lui, tu peux me l'envoyer... Je lui logerai volontiers un bon coup d'épée dans les reins, ou dans sa figure de cocu... Bonsoir!...

Il s'en alla vers la porte, haletant d'une colère qui avait monté à mesure qu'il parlait, qu'il excitait par ses propres paroles. Le geste réel de saisir la poignée de la serrure lui donna un premier coup de frein, et il s'imagina subitement tel qu'il serait, ayant passé le seuil, ayant refermé la porte sur Emmeline, séparé d'Emmeline pour toujours. Il traîna un peu avant d'ouvrir, attendant un mot, un appel, un cri, le bruit d'un sanglot... Mais rien: elle ne bougeait pas; on ne l'entendait même pas respirer. Alors il sentit poindre en lui ce même frisson qui l'avait glacé,

LES ANGES GARDIENS jtf

penché sur le tiroir où manquait le B. 2.17. Pour se donner une contenance, il entre-bâilla la porte, puis la repoussa bruyamment, comme s'il mettait un point final à sa réplique; il se retourna. Emmeline était toujours assise sur sa chaise absolument immobile. Cependant elle n'avait pas perdu connaissance, puisque ses yeux grands ouverts, ses yeux maintenant secs, suivaient tous les mouvements de Croze ; son visage avait changé d'expression; il n'avait plus cet air de puérilité sénile qui si souvent agaçait le sous-secrétaire. Un grand sentiment vrai, un désespoir absolu en chassait toute affectation; et Croze, pour brusque et rude qu'il fût et peu sensible aux nuances, ne put regarder sans trouble cette image de la désolation féminine. Il toussa, il lâcha le bouton de la porte refermée: encore à distance, il balbutia :

— Eh bien? Quoi?...

Et, comme elle ne répliquait toujours rien, il se rapprocha, le ton adouci, mais essayant encore de gronder :

— Tu auras beau rester là sur ta chaise à rne regarder, nous n'en sommes pas moins fichus, et tu en es cause... Dis quelque chose, voyons, réponds! As-tu une idée? un projet?

De la tête, elle fit signe que non. Elle fixait toujours ses yeux sur Croze. Et, comme elle vit que son silence l'irritait et qu'il allait redevenir

violent, elle s'efforça de parler. Sa bouche se tordait, ses dents se heurtaient, on sentait que sa langue collait au palais. Il comprit pourtant les mots entrecoupés :

— Tu as dit... tu as dit que tu... que tu étais content... de... de te... de te... délivrer de moi.

Elle fondit en larmes de nouveau, si bouleversée que son chapeau, avec les cinq cents francs d'aigrettes qui le couronnaient, roula sur le plancher de la salle... Croze l'observait, le cœur tenaillé d'une pitié de plus en plus forte, et pourtant trop irrité encore pour céder, pour la consoler. Mais, parmi les bégaiements qui lui échappaient entre des sanglots, elle trouva, comme en pareil cas toute amoureuse sincère, la parole qu'il fallait dire, celle qui fondit soudain la résistance de l'égoïsme mâle.

— Et pourtant... pourtant... Jules... nous avons... nous avons été... si heureux!...

A peine eut-elle prononcé cela qu'il fut à ses côtés, l'entourant de ses bras, la berçant, lui baisant le front et le visage, la caressant comme une pauvre enfant grondée à qui l'on pardonne... (c Nous avons été si heureux!... y> Le passé, ressuscité par cet humble exorcisme, avait soudain ressaisi l'homme de cinquante ans, repu des joies de la chair et de l'orgueil, parvenu à ce « tranchant du destin » où l'on sent que la vie n'ajoutera plus aucun bien valable aux biens

conquis, qu'il s'agit surtout de défendre ceux-ci contre les forces destructives déjà menaçantes de toutes parts. <r Nous avons été siheureux!... » C'était sa jeunesse, ses trente-cinq ans de député déjà distingué dans les commissions, escomptant déjà l'avenir, tout l'avenir, y compris la présidence de la République; c'était la force et la fraîcheur de son corps, ce je ne sais quoi de robuste et de sain qui plaisait aux regards ; c'était l'appétit d'aventures, le besoin de réussir et de jouir. Et c'était la rencontre, au Mont- Dore, de la mondaine riche, brillante, honnête, l'accord instantané des yeux, la passion sincère, le bonheur de la possession... Oh! oui: Emmeline disait vrai; ils avaient été bien heureux... Toute une partie de sa nature à lui, la partie exubérante, envahissante, un peu gamine, comprimée dans son foyer, gênée en face de l'épouse légitime qu'il respectait, qu'il admirait, mais dont la piété et la tenue aristocratique lui imposaient toujours, — tout son côté ardent, sensuel, un peu bohème, un peu naïf, avait été comblé par l'amour d'Emmeline. Et aussi (plus que Julie sa femme, toujours prête à le brider au nom de la société, et de la religion) Emmeline avait été associée à ses ambitions de politicien : avec un instinct de femme éprise que les scrupules moraux n'encombraient pas, elle s'était vingt fois montrée conseillère perspicace, incapable de

donner les raisons de ses conseils, mais disant avec entêtement : « Il faut accepter ceci, refuser cela... » et rarement elle se trompait. Tandis qu'il la tenait contre son cœur, les longues années de communion sincère, corps et âme, que ce pauvre être sanglotant lui avait données d'ellemême lui remontaient au cœur, évoquées par le (( Nous avons été si heureux... » Le bon et le mauvais de lui, une tendre reconnaissance de l'esprit et des sens, combinés avec l'effroi de perdre un porte-chance, lui firent étreindre Emmeline :

— Tu as raison, murmura-t-il. J'ai été dégoûtant... Mais je suis tellement harcelé! Vrai, je ne sais plus ce que je dis. Oublie ces sottises : je n'en pense pas un mot. On sera encore heureux ensemble, va, ma pauvre chérie... Si on nous fait trop de misères, on se serrera encore plus fort tous les deux. Hein? pas vrai? Allons, un sourire au vieux copain...

Elle lui donna le sourire qu'il demandait, un sourire qui lui rendit un instant sa <c figure Mont- Dore d, comme elle disait. Ah! peu lui importaient, à elle, catastrophe, divorce, perte de l'argent et tout, si le « vieux copain » devait lui rester, plus proche, plus affectueux après la débâcle!

l'inspecteur mercadieux

ù vas-tu, Blanche?

— A la chapelle. Viens-tu avec moi?

Ce « Viens-tu avec moi? j> que la baronne Ropart d'Anay adressait à sa sœur Julie Croze, rencontrée dans le vestibule du château, se teintait d'imploration tendre, de pitié persuasive... Comme Croze l'avait prévu, Julie, dès que la lettre de Sandra lui avait ouvert les yeux, avait subi la crise aiguë des grandes confiances trahies. Grave, un peu froide d'apparences, elle aimait et elle admirait son mari : et sa propre horreur du mensonge l'avait toujours empêchée de croire qu'un homme qu'elle aimait, qu'elle admirait, pût être un grossier menteur. Désabusée,

3fO LES ANGES GARDIENS

elle avait aussitôt refusé toute explication, toute entrevue avec le coupable; elle avait mandé par télégramme Josette auprès d'elle, au Val d'Anay. Ses principes lui interdisant le divorce, elle exigeait la séparation. Et les instances de sa sœur Ropart d'Anay, les efforts de Guy dépêché en ambassade, n'avaient pas, jusqu'ici, réussi à la fléchir.

— Allons, viens, répéta la baronne, qui sentait sa soeur révoltée contre la Providence. Viens pour me faire plaisir. Pense que j'ai du chagrin, moi aussi.

Elle la prit par le bras et l'entraîna, sans avoir obtenu d'elle un consentement positif. La chapelle était située à l'extrémité nord du bâtiment principal : c'était l'ancienne chapelle, modestement ornée, mais calme et recueillie, de la communauté religieuse qui occupait le château avant la Révolution. Il y flottait cette atmosphère pénétrante des lieux où beaucoup d'êtres humains ont fléchi les genoux, penché le front, joint les mains, murmuré des implorations : à cet influx d'intense espoir, d'ardent désir exhalé sous les arceaux, les pierres — dirait-on — ne restent pas insensibles : elles s'aimantent peu à peu aux cours des âges, et c'est l'âme vivante des sanctuaires, cette ferveur exhalée par leurs dalles, leurs piliers et leurs voûtes.

Maintenant, les deux sœurs, les deux demi-

LES ANGES GARDIENS 3fl

veuves, étaient agenouillées côte à côte, devant la barrière du chœur. Un calme jour de juillet campagnard filtrait à travers les simples vitraux dépolis. Alentour, le Val d'Anay tout entier — vers l'heure chaude qui suit le repos méridien — baignait dans le silence. Hector, Jean et Henriette voyageaient en Suisse avec l'abbé; on les avait expédiés à l'étranger pour les soustraire aux racontars scandaleux du pays; Josette semblait prostrée dans une désolation plus profonde encore que celle de sa mère; sans le gazouillis des jumelles, Violette et Marguerite, qui poussaient gaiement parmi les ruines du ménage, le Val d'Anay, où l'on ne recevait plus personne, eût semblé le château de la Belle au bois dormant... Dans ce silence mélancolique, à l'abri des vieilles pierres aimantées par tant de prières féminines, les deux sœurs, les deux demi-veuves, étaient agenouillées côte à côte. Mais l'une des deux seulement priait. Même à l'aimantation religieuse de la douce chapelle le cœur révolté de Julie Croze résistait. Elle n'accusait pas Dieu : sa foi était trop intimement tissée avec les fibres de son cœur pour que sa rébellion tournât à l'imprécation, au blasphème. Seulement, cette femme d'une piété si ferme et si sincère ne pouvait plus parler à Dieu, et elle avait beau, en ce moment, avoir, comme sa sœur, fléchi le genou et croisé sur ses yeux les doigts de ses mains, elle

avait simplement accompli les gestes accoutumés. Sa méditation n'avait rien d'une prière.

Elle pensait, avec une force plus concentrée, ce qu'elle ne cessait plus de penser depuis les lettres envoyées par Sandra :

« J'ai été une sotte, une dupe. J'ai été une bête. J'ai cru qu'un homme sans principes et sans religion pouvait être un mari fidèle... C'était impossible. Je suis sûre maintenant qu'il ne m'a jamais été fidèle, pas même un mois. Car je me rappelle, à présent, cette après-midi où je l'ai rencontré rue de Tilsitt, le mois qui a suivi notre mariage, précisément à l'heure où il m'avait dit qu'il serait à la Chambre... Et le voyage au Mont-Dore, où il s'est lié avec cette drôlesse! Il m'écrivait de là-bas des lettres si affectueuses : qu'il pensait à moi, qu'il pensait à nos enfants... Quand il a été secrétaire des Beaux-Arts, on m'a avertie, une lettre anonyme, qu'il avait une maîtresse dans la troupe de l'Odéon et une autre à l'Opéra-Comique. Cela m'a fait rire : je lui ai montré la lettre; il a bouffonne. Ah! sotte, sotte, sotte!... Et cette Allemande, cette fille de rien, cette espionne... Guy a bien essayé de me persuader qu'il n'y avait aucune amourette entre elle et Jules, et qu'elle s'était introduite dans le cabinet de Jules à son insu... Non! non! on ne me prend plus à des balivernes pareilles. Elle était sa maîtresse, elle le possédait, en même

temps que moi, en même temps que la Corbellier... Ah! l'ordure, l'ordure!... »

Elle mit un son de voix dans l'articulation de ces derniers mots : car, peu à peu, ses lèvres avaient remué au vent de sa pensée brûlante. La baronne tourna un moment les yeux vers elle, qui rougit et se cacha tout à fait le visage avec les mains. La baronne, elle, priait. Elle ne ruminait pas ses misères et ses rancunes, comme Julie Croze; elle conversait vraiment avec le redoutable et mystérieux Ordonnateur des destinées, qu'elle adorait, caché derrière la porte du tabernacle. Mais sa prière, à elle aussi, n'était pas tout à fait semblable à celles qu'elle prononçait naguère, avant la disparition du baron Henri... Alors, elle disait tout à Dieu : elle se confiait à lui comme à un ami tout-puissant, mais tout proche, et qui d'avance connaît tous vos désirs : elle lui ouvrait son cœur. Aujourd'hui, elle priait encore; elle priait avec plus d'ardeur que jamais; seulement elle éprouvait un peu de gêne, non pas à prier, mais à formuler sa prière. Prosternée en habits de veuve devant le souverain Maître, elle ne pouvait lui dire : « Seigneur, accueillez l'âme de mon mari... » Car, au fond d'elle-même, sa conviction protestait contre cette requête. Et la pudeur qui, devant les hommes, lui faisait adopter l'hypothèse de l'accident mortel et repousser hautai-

3 f 4 LES A^CES GARDIENS

nement celle de la fugue amoureuse, cette pudeur ne l'abandonnait pas, seule en face de Dieu. Elle ne voulait pas dire à Dieu : ce Ramenez-moi le prodigue... » Elle ne voulait pas avouer, même à Dieu, qu'elle admettait la défaillance possible du chef de la famille... Et dans un mélange d'humilité chrétienne et d'orgueil conjugal elle répétait cette oraison : « Mon Dieu, où qu'il soit à l'heure présente, prenez-le en pitié et protégez-le! Sa femme et ses enfants ont besoin de lui, mon Dieu... Mais, si votre volonté est de nous le prendre, ne nous ôtez pas en outre, je vous en conjure, l'honneur de la maison!... » Puis elle priait pour sa sœur, dont la révolte lui causait une sorte d'épouvante, comme si elle l'avait vue possédée par un démon. Elle suppliait le souverain Maître de calmer cette âme rebellée, de lui inspirer l'indulgence, la volonté du sacrifice. Et, tout en priant ainsi, elle pensait dans l'arrière-fond de son cœur : « Ah! si j'étais à sa place! Si je n'avais qu'à dire : — Viens, c'est oublié! — pour que mon mari fût de nouveau parmi nous! d

Une cloche alerte, qui n'était pas celle de la chapelle, tinta à distance : une volée de quelques secondes suivie de deux appels brefs.

— On t'appelle, fit Julie.

— Allons voir...

C'était en effet la « sonnerie de Mme la baronne ». Celle du baron, après la courte volée, ne comportait qu'un appel : mais celle-là, depuis longtemps, on ne l'entendait plus,.. Les deux sœurs quittèrent la chapelle et se dirigèrent ensemble vers le château. En traversant la cour centrale, elles rencontrèrent le valet de chambre, qui, les ayant aperçues, apportait une carte sur un plateau : « Mercadieux, inspecteur à la Préfecture de police. » Malgré son sang-froid et son empire sur elle-même, Mmo Ropart d'Anay eut un tressaillement, et ses joues se rajeunirent d'une rougeur. Elle avait vu l'inspecteur deux fois déjà à Paris, dans son bureau, durant les jours qui suivirent la disparition du baron. Puisqu'il venait lui-même au Val d'Anay, et à l'improviste, c'est qu'il apportait des nouvelles.

— Faites entrer dans le cabinet de Monsieur dit-elle, reprenant vite son attitude de sérénité.

Et elle ajouta, pour sa sœur :

— Je te demande de ne pas me quitter... Tu veux bien?

— Certainement, je veux bien, répliqua Julie Croze, mais à la condition que ce policier parle uniquement de tes affaires à toi... S'il fait la moindre allusion aux documents volés, s'il prononce le nom de mon mari, je m'en vais.

Mme Croze affectait de ne plus rien vouloir entendre qui touchât la catastrophe de son pro-

3f 6 LES ANGES GARDIENS

pre ménage. Entre elle et son mari, le lien était rompu, estimait-elle, une fois pour toutes; ni Josette, ni Guy, ni la baronne n'en devaient parler.

L'inspecteur Mercadieux attendait, debout dans la petite pièce appelée naguère ce mon bureau » par le baron, et qui servait alors principalement à la fabrication des cartouches et au dépôt des échantillons de grains. Tout y demeurait tel qu'au moment où le maître de la maison, juste avant d'enfourcher César, y avait une dernière fois médité son projet; on tenait à ce que la pièce, soigneusement entretenue, gardât un air de vie.

— Bonjour, monsieur, dit la baronne, tendant la main à l'inspecteur, qui s'inclina très bas... Madame est ma sœur, Mme Croze... Asseyezvous, je vous prie, et dites-moi ce qui vous amène.

Les deux sœurs s'étant assises, la baronne devant le bureau et sa sœur sur une chaise* auprès d'elle, Mercadieux restait debout. La baronne insista :

— Asseyez-vous, monsieur, je vous en prie. Il obéit, mais ne se posa qu'à moitié sur le

siège, comme pour s'excuser de s'asseoir devant des dames. Il était vêtu d'un complet gris foncé, presque noir, qu'on apercevait sous le cachepoussière déboutonné par devant. De ses mains

LES ANGES GARDIENS 3f7

gantées de lourds gants bruns, il tenait un chapeau de paille canotier, ?. ri; ban noir. Sa bonne figure française, large et commune, à mousta- CiIpf noires, à barbe noire en fera cheval, trahissait un effort intelligent pour bien ramasser et bien présenter les choses qu'il a^ait à dire. Avant de parler, il regarda quelque temps la natte rouge du plancher, plissant le front, sous ses cheveux noirs d'une fougueuse abondance.

— Eh bien, madame la baronne, dit-il enfin en relevant les yeux — deux yeux couleur de café clair, pleins de lucidité méridionale — il y a un peu de nouveau, et c'est pour cela que M. le Préfet m'a envoyé. Il ne vous a pas prévenue de ma visite, et il m'a chargé de vous dire qu'il l'a fait exprès. Il a craint de vous tourmenter vingtquatre ou quarante-huit heures à l'avance, sans aucun profit. Nous savions que vous ne quittez pas le Val d'Anay... Alors, qu'est-ce que je risquais à venir moi-même?...

— Oui, vous avez très bien fait, reprit la baronne. Remerciez M. Lehoux de son ingénieuse attention.

Mercadieux continua, du même ton mesuré, du même air attentif à ne rien omettre, à bien peser ses mots :

— Les derniers résultats de l'enquête faite ici, par la police du département, à laquelle on m'avait adjoint, n'ont pas été contredits par les faits

> fS LES ANGES GARDIENS

subséquents. Le Cher n'a pas ramené de cadavre; un corps rejeté par les eaux de la Loire a été identifié; d'ailleurs, c'était une femme. On n'a retrouvé aucune autre pièce des vêtements de M. le baron, sauf celles abandonnées en évidence sur la berge. Notre conviction n'a donc pas changé : monsieur votre mari ne s'est pas noyé dans le Cher.

— Dieu veuille que vous soyez dans le vrai, monsieur, fit la baronne sans marquer aucune émotion.

— Mais s'il ne s'est pas noyé dans le Cher, reprit Mercadieux, comme les premières apparences indiquaient cet accident, il y a donc eu simulation. On a voulu masquer la disparition. Des gens avaient-ils intérêt à supprimer monsieur votre mari ou à le séquestrer? C'est ce que nous avons recherché, tant à Paris que dans vos alentours. Or, il est résulté de nos investigations, clair comme le jour, que M. le baron Henri n'avait aucun ennemi, que sa disparition laissait ses affaires parfaitement en ordre, et, permettez-moi d'ajouter, madame (je suis ici, n'est-ce pas, pour dire les choses telles qu'elles sont), qu'il n'avait de relation connue avec aucune femme habitant ce pays-ci ou Paris.

— Vous ne m'apprenez rien, monsieur, dit assez sèchement la baronne.

— Donc, poursuivit l'inspecteur, M. le baron

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Ropart d'Anay n'est pas mort noyé; personne n'avait intérêt à le faire disparaître; par conséquent, il a disparu volontairement, en s'efforçant qu'on attribuât sa disparition à un accident.

Mme Croze, écoutant ces déductions, semblait beaucoup plus troublée que sa sœur. Elle ne put s'empêcher d'interrompre :

— Et qui vous dit que mon beau-frère n'a pas été la victime d'une de ces bandes d'apaches comme on en a tant découvert ces temps-ci en province? On pouvait supposer qu'il avait de l'argent sur lui le jour où il se rendait à Baugis, puisque la ferme venait d'être à moitié détruite et que les fermiers demandaient des secours immédiats.

— Madame, répliqua Mercadieux, des professionnels n'auraient jamais imaginé une mise en scène aussi... naïve pour dissimuler le rapt ou l'assassinat d'un passant. Et puis, le passant assassiné, qu'en auraient-ils fait, puisqu'ils ne l'ont pas noyé?

— Je ne sais pas. Ils ont pu le jeter dans un trou... l'enterrer... le brûler...

— Non, madame, reprit l'inspecteur, on n'a pas brûlé ni enterré le corps de monsieur votre beau-frère; et, sans énumérer toutes les objections de métier qui s'opposent à ces hypothèses, je viens tout de suite à la raison décisive : M. le

baron Henri, qui ne s'est pas noyé dans le Cher n'a pas été non plus assassiné ni séquestré, pour la raison péremptoire qu'il est actuellement vivant, en parfaite santé, et que voici une photographie de lui datant de dix jours à peine.

Cette fois, la baronne se départit un instant de son apparente indifférence; elle arracha presque la photographie des mains de Mercadieux; elle la regarda un long moment, tandis que Julie, par-dessus son épaule, regardait aussi. Julie ne conçut pas le moindre doute : l'homme en complet clair et en casquette de voyage que représentait le portrait minuscule, mais extrêmement net (un instantané comme on en prend sur les plages), était Henri Ropart d'Anay, moins les moustaches, ce qui le changeait d'ailleurs considérablement. Il était adossé au bastingage d'un paquebot; une mer paisible ruisselait de soleil à l'arrière-plan. Blanche Ropart d'Anay, redevenue calme, tendit la petite carte au policier :

— Cette personne, fit-elle, a certainement quelques-uns des traits de mon mari.

Mercadieux eut un geste d'étonnement.

— Comment, madame, vous ne reconnaissez pas formellement le baron? et vous, madame Croze?

— Cela lui ressemble beaucoup, osa dire Julie.

— Et... cet autre portrait?... reconnaissezvous la personne?

Toujours dans le même décor de paquebot, toujours d'après un cliché d'appareil portatif, une jeune femme était représentée étendue, l'air las, dans un fauteuil d'entrepont. Julie allait s'écrier : « Rosalie!... » Mais elle vit une telle douleur altérer le visage de sa sœur, penchée aussi sur l'instantané, qu'elle resta muette. La baronne demeura un moment immobile, les yeux vers l'image. Ses lèvres remuèrent; sans doute, elle priait. Quelques instants s'écoulèrent encore avant qu'elle pût parler. Enfin, elle dit, déposant sur le bureau la photographie que Mercadieux récupéra :

— C'est le portrait, autant que j'en puis juger, d'une jeune fille qui a été à mon service

— Oui, madame, reprit l'inspecteur. C'est le portrait de la fille Boisset, née aux environs d'Arlon. Les instantanés que je viens de vous soumettre ont été pris à Lisbonne la semaine dernière, plus exactement il y a dix jours, avant le départ du Sâo-Taulo, qui se rend au Brésil. Le nom donné par les deux voyageurs est : M. et Mme Colin. Ils se sont embarqués ensemble à Bordeaux, le 28 juin, après vingt-quatre heures de séjour commun au petit hôtel de la Conronne, place d'Italie, à Paris... Je vous le répète,

ai

mesdames, il n'y a aucun doute possible : toute l'existence de M. le baron Henri, nous l'avons reconstituée depuis le soir même de sa disparition. Le Sào-Taulo arrivera à Rio vers la fin de ce mois : les deux voyageurs seront à bord, car le navire ne fait plus d'escales jusqu'au Brésil. Si donc vous désirez à ce moment-là entrer en communication avec eux, madame, M. Lehoux m'a dit qu'il se réservait d'en causer avec vous et de vous fournir des directions. Car notre rôle et celui de la justice française sont terminés. Nous n'avons pas à chercher d'assassins, puisque la prétendue victime se porte à merveille. Et, d'autre part, la fuite de M. le baron Henri avec cette jeune fille ne constitue pas un délit justifiant l'envoi officiel d'un de nos agents.

— Mais qui vous propose, monsieur, interrompit assez froidement la baronne, d'expédier des agents à la suite de M. et de Mme Colin?

— Oh! naturellement, madame, cela dépend de vous... Si vous désirez rompre purement et simplement avec monsieur votre mari...

— Je n'ai pas à rompre avec mon mari. Mon mari a disparu, et vous me dites qu'un M. Colin, ressemblant à mon mari, s'est embarqué pour le Brésil avec Rosalie Boisset. Reste à prouver que M. Colin est bien mon mari.

— Mais ce n'est pas discutable, madame, repartit l'inspecteur, dont cette résistance finissait

par irriter l'amour-propre professionnel... Je vous répète que toutes les démarches de M. le baron Ropart, depuis qu'il a quitté le Val d'Anay, ont été reconstituées; il s'en est fallu d'un retard de train que nous le joignions à Bordeaux, ce qui eût été bien désirable, car alors nous pouvions mettre la main sur la fille Boisset et l'expulser comme étrangère... Nous savons aussi que le départ en commun était projeté depuis plusieurs semaines... depuis que la fille Boisset avait été, sous la conduite de la fille Riemann — alors institutrice chez vous, madame, ajouta-t-il en se tournant vers Mme Croze devenue soudain toute pâle — consulter une sage-femme de la rue Taitbout, qui la jugea enceinte de deux mois.

La baronne Ropart d'Anay se leva sur ces mots :

— Arrêtons cette conversation, monsieur, dit-elle, pâle elle-même, mais la voix ferme et l'œil sec. Les aventures de la fille Boisset, comme vous dites, ne m'intéressent pas. Si cette malheureuse a mal tourné, ce n'est pas ma faute : elle n'a vu chez nous que des exemples d'honnêteté. Mais je ne permettrai pas qu'on associe le nom du baron Henri Ropart d'Anay à à cette basse histoire de grossesse et de fugue... Votre M. Colin est pour moi M. Colin, rien de plus : qu'il ressemble peu ou prou au baron ne m'ôte pas la conviction que le baron était inca-

pable de souiller son foyer... Et dussiez-vous me prouver, ce que vous n'avez pas fait, que M. Colin est bien mon mari, et que mon mari accompagne Rosalie Boisset au Brésil, je garderai la ferme conviction que mon mari ne joue auprès de cette fille qu'un rôle de charité et de pitié, qu'il a voulu pallier la faute d'autrui et assister une pécheresse, mais que lui-même est toujours digne de son nom et de l'affection des siens... Le jour où il lui plaira de rentrer ici, il y rentrera le front haut. 11 est le maître. Je n'ai donc plus rien à vous demander, monsieur. Présentez mes remerciements à M. Lehoux et avisezle que je désire arrêter l'enquête.

Elle salua d'un bref signe de tête Mercadieux stupéfait, et quitta vivement la petite salle, y laissant sa sœur avec le policier.

— Ma foi, madame, fit celui-ci... j'ai vu dans ma vie bien des dames que leur mari... enfin, bien des dames trompées et délaissées. Mais comme madame votre belle-sœur, ma parole, je n'en ai jamais vu... Ah! c'est une dame qui a du caractère : elle n'est pas... commode... mais on est forcé tout de même de l'admirer. D'ailleurs ça ne tient pas debout, son idée... Elle ne réfléchit pas qu'il faudra bien décider si le baron est mort ou vivant, rien que pour les questions d'intérêt...

La porte du bureau fut vivement ouverte,

Josette Croze parut, et, sans même regarder Mercadieux, courut à sa mère.

— Maman, dit-elle, tante Blanche n'est pas bien... Elle a eu comme une syncope en entrant au salon, où j'étais. Elle est étendue sur le canapé... Elle vous demande.

— La réaction! murmura Mercadieux. Pauvre dame!

— Vous permettez, monsieur? fit Mme Croze. Josette, sonne pour qu'on reconduise Monsieur.

Et elle sortit vivement.

Restée seule avec l'inspecteur, Josette lui dit:

— Excusez-moi, monsieur, je n'ai pas bien compris ce que m'a dit maman. Où dois-je vous faire reconduire?

— Je prends le train qui part pour Paris à quatre heures, mademoiselle. Ne dérangez personne pour moi... Je m'en irai à travers les bois jusqu'à la gare : deux petits kilomètres à pied, le temps de fumer un cigare.

— Alors, monsieur, je vais vous faire accompagner jusqu'à la route privée.

— Merci, mademoiselle, dit Mercadieux, arrêtant le geste de la jeune fille, qui allait sonner. Je sais le chemin. Je suis déjà venu ici. Je suis l'inspecteur de police Mercadieux.

En prononçant son nom, il regardait attentivement la figure de Josette : et, comme il s'y

attendait, Josette se troubla aussitôt. Elle fut incapable de bouger et de parler. A peine plus pâle que de coutume, mais d'une pâleur sous laquelle semblait ne plus circuler le sang de la vie, elle attendit, si évidemment terrorisée que la pitié de l'homme en fut émue :

— N'ayez aucune crainte, mademoiselle, fit-il. Je suis bien aise que le hasard nous laisse seuls un instant ; j 'aurais été obligé de demander à vous entretenir, et ça pouvait paraître singulier... Mais, je vous en prie, calmez-vous, n'ayez pas peur. Je n'ai rien de pénible à vous dire... au contraire. Là... il me semble que ça va mieux. Êtes-vous en état de sortir d'ici avec moi, de faire semblant de me conduire jusqu'au chemin privé? Parce que, si nous restons ici, madame votre mère ou madame votre tante vont sûrement rappliquer.

Josette fit un signe d'aquiescement, et, se maîtrisant, ouvrit la porte et sortit la première. Mercadieux la suivit. Ils ne parlèrent pas en traversant la cour; mais, dès que les communs furent dépassés, l'inspecteur dit, tout en guettant la jeune fille du coin de l'œil :

— Voici, mademoiselle... Au cours de l'enquête que nous avons faite pour récupérer les documents que votre gouvernante a volés à monsieur votre père, nous avons été amenés à perquisitionner dans un rez-de-chaussée à deux

ne vous troublez pas, je vous

LES ANGES GARDIENS ^6j

dis que vous ne risquez rien... tout cela est absolument secret, et monsieur votre père lui-même n'en sait rien. Dans ce rez-de-chaussée... on a saisi un certain nombre de lettres appartenant à M. Bolski, et d'autres à M. de Letzling, son ami. ïl y a, de vous, trois billets et une lettre plus longue, qui n'ont aucun rapport avec l'affaire des documents volés. M. le préfet a pris sur lui de ne pas les joindre au dossier, et il m'a chargé de vous les remettre. Passez un peu devant moi... Tendez la main gauche; là! Serrez vite l'enveloppe, on ne peut pas vous voir du château, je vous dissimule, je ne suis pas si mince que vous. Ça y est? Ah! je suis bien aise, et M. le préfet sera content aussi.

— Je vous remercie, balbutia Josette, à qui un peu de chaleur revenait aux joues.

Ils avaient atteint la route privée; la jeune fille continua quelque temps de marcher en silence à côté de Mercadieux. Enfin, elle se décida à demander :

— M. de Letzling est à Vienne?

— Nous le croyons, mademoiselle.

— Vous savez pourquoi il est parti subitement?

— Sûrement à cause de l'affaire des documents. M. Bolski apparaît comme l'instigateur de votre institutrice, et M. de Letzling est intime avec M. Bolski.

— M. de Letzling est incapable de commettre une infamie pareille, s'écria Josette.

Mercadieux pensa : « Va-t-elle recommencer comme sa tante? Ils ont la confiance chevillée à l'âme, dans cette famille... »

— Ma foi, mademoiselle, fit-il, vous avez peut-être raison. A vrai dire, nous savons que M. de Letzling est en Autriche, qu'il a eu une entrevue avec le ministre de la Guerre, qui est son oncle; mais, depuis, on n'a plus de nouvelles de lui. Est-il en mission secrète? Possible. Famille, milieux militaires, on fait les muets làbas sur son compte, c'est un mot d'ordre. Vous n'avez pas reçu de lettre de lui ?

— Non, répliqua Josette.

— Alors, vous n'êtes pas plus renseignée que nous... Tous mes respects, mademoiselle... Et bien heureux d'avoir pu vous être agréable. Tous mes respects aussi à ces deux dames, votre mère et votre tante.

Josette demeura quelque temps debout à la place où l'avait quittée iMercadieux : elle voyait s'éloigner par la route le vaste dos rond, sur lequel le cache-poussière, ensoleillé, luisait comme une cuirasse. L'émotion d'avoir récupéré ses lettres n'était pas apaisée; ses joues conservaient de l'éclat. « La jolie fille, pensait Mercadieux en s'éloignant d'un bon pas. Quel dom-

mage qu'elle ait choisi pour amoureux ce pleutre d'Allemand, qui a fait de l'espionnage à ses dépens... » Car Mercadieux ne doutait pas que Josette n'eût été la maîtresse de Letzling, et que celui-ci, d'accord avec Bolski, n'eût préparé le vol des documents... Josette, immobile dans la zone d'ombre que projetaient les platanes du chemin privé, Josette, droite, mince comme une statuette égyptienne dans sa gaine de toile blanche, un chapeau blanc souple posé sur ses cheveux bleutés, Josette, elle aussi, pensait à Letzling. Elle aussi, dans un recoin de son esprit angoissé, sentait poindre la même hypothèse : Letzling complice de Mag et de Bolski. Mais elle la repoussait d'instinct, comme le gosier et l'estomac rejettent parfois, dans un spasme réflexe, un poison qui causerait la mort s'il était absorbé. Continuer à vivre et être sûre de cette chose atroce, elle se rendait bien compte qu'elle ne le pourrait pas : et, comme malgré le- spasme d'horreur qu'elle provoquait chaque fois, l'affreuse hypothèse ressurgissait de temps à autre, chaque fois aussi sourdait en elle comme un pressentiment funèbre. Tout cela — et c'était le pire! — il fallait le souffrir seule, sans personne à qui se confier. Il fallait renfermer dans sa poitrine cette anxiété formidable, auprès de quoi les autres catastrophes survenues dans la famille lui semblaient futiles : l'oncle disparu, le père

brouillé avec la mère et menacé de déchéance politique. De son seul confident naturel, de ce Guy qu'elle chérissait, elle se trouvait momentanément séparée : Guy assistait son père à Paris, et, tout en l'assistant, s'efforçait de sauver son propre mariage avec Yvonne. D'ailleurs, Guy fût-il aux côtés de Josette, comment, à ce frère si jaloux de la réputation de sa sœur, oserait-elle confier qu'elle avait rencontré Letzling, seule à seul, dans un lieu secret ?

Lentement, elle regagna le perron du Val d'Anay,puis elle s'attarda sur la terrasse fraîche, en face du paisible paysage solognot : pelouses, bois de bouleaux et de pins, pâleur d'un étang à l'horizon...

« J'ai eu tort, pensait-elle, de laisser partir ce Mercadieux sans lui demander de me renseigner sur Adolf, dès qu'il saura lui-même quelque chose... Il dit que personne ne veut donner des nouvelles, là-bas. Comment cela se peut-il? Si j'allais voir l'ambassadeur? Lui aussi est parent d' Adolf, et j'ai dansé chez lui, l'autre hiver. Il a même été très gracieux, très complimenteur avec moi... Oh! que faire? que faire? »

Encore une fois, l'horrible pensée : ce Adolf était d'accord avec Bolski et Mag... Adolf s'est servi de moi pour faire son métier d'espion à aiguillettes... » souleva le spasme d'épouvante dans le sein de la jeune fille... Et encore une fois

LES ANGES GARDIENS ^Jl

la funèbre réplique : « Alors... alors... disparaître... » jeta comme un voile de crêpe entre ses yeux et le tranquille paysage... Elle dut s'appuyer à la banquette de la terrasse, défaillante... Puis l'étau de l'angoissante pensée se desserra, elle put respirer. Elle eut du réconfort à entendre, dans le salon, par les fenêtres ouvertes, la voix rapide de sa mère converser avec la voix sereine de sa tante... Mme Ropart d'Anay dit :

— Où donc est Josette?

— Je ne sais pas, fit Mme Croze. Je l'ai laissée avec ce Mercadieux, et je pense qu'elle l'a fait conduire à la gare. Mais, en effet, où diable estelle elle-même?

Josette assura sa voix et répondit :

— Mère, je suis là.

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