LE GRILLON
— Eh bien, alors... entrons. Entrez la première, Mag, voulez-vous?
Mme Corbellier disait cela d'une voix lasse, un peu dégoûtée, où se trahissait tout l'ennui de cette démarche. Magda — Mag, comme l'avait
appelée Josette, diminuant à la française le diminutif allemand — obéit et poussa la porce du pavillon. Un vestibule coudé offrait à gauche un accès sur la cour pavée et, au fond, une porte ouverte sur un bureau. Josette n'entra pas dans le bureau ; elle gagna le seuil de la cour et y demeura debout, songeuse. Mma Corbellier et Loute suivirent Mag dans le bureau.
— Mais c'est toujours M11* Estherl s'écria celle-ci, reconnaissant la bureaucrate chétive, vêtue de noir, le buste enveloppé d'un châle de tricot noir, qui compulsait un registre, seule dans la pièce étroite où ronflait un poêle nain.
M!le Esther se leva et, de tout son corps falot, de tout son visage exsangue, salua les fourrures, les chapeaux fleuris qui pénétraient dans son repaire. Puis, dans la cendre de ses yeux brilla une faible étincelle.
— Mademoiselle Magdaî Je vous c remets 5 à présent! Comme vous avez embelli et forci!
Elle s'empressa d'avancer des chaises :
Mm8 Corbellier s'assit. Loute furetait partout, du regard.
— Qu'y a-t-il pour le service de ces dames et pour le vôtre, mademoiselle Magda?
Mag se tourna vers Mm0 Corbellier, avec l'air de lui passer la parole.
— Eh bien, fit celle-ci, hésitante et pourtant volubile, comme si elle-même n'eût pas su exac-
i ES ANGES GAKDilNS
tement ce qu'elle souhaitait, — voilà... Ma fille Loute — elle s'appelle Hélène, mais nous l'appelons tous Loute — avait une gouvernante allemande... très gentille... très sérieuse... qui nous a quittés le mois dernier pour se marier. Mademoiselle Mag nous a dit que votre maison place des institutrices étrangères...
— Oh! oui, madame, nous en avons ici à demeure une quinzaine en ce moment... Et, en plus, beaucoup s'inscrivent chez nous, sans y demeurer. Mademoiselle Magda a pu vous dire que l'œuvre est sérieuse, patronnée par les ambassades d'Autriche, de Russie, d'Angleterre.
— Je sais, je sais, fit Mme Corbellier... Alors, vous auriez ce qu'il me faut?
— Madame veut-elle voir tout de suite une jeune fille? J'en ai une (elle consulta de l'œil les pages ouvertes de son registre) qui est arrivée hier de Hanovre et sait bien le français.
— Ah! mais voilà : le français et l'allemand, ça ne me suffit pas. Il faut aussi que la personne parle parfaitement l'italien... à cause de mon fils Jacques.
— Madame a aussi un petit garçon?
— Non! non... Pas un petit garçon... Jacques a vingt ans...
L'incompréhension qui se peignait sur les traits de M'le Esther désarma le faible courage de M™ Corbellier.
— Expliquez donc ia chose, ma bonne Mag. Je m'en rapporte à vous. J'étouffe un peu, ici... Je vais respirer... Viens, Loute.
Elle se leva, fit un signe de protection amicale à Mlle Esther, et, emmenant la fillette, rejoignit Josette, qui, s'ennuyant, hasardait quelques pas dans la cour. Quand Mag les vit hors de portée de la voix, elle éclata de rire :
— Hein! ma pauvre Esther... Quel numéro, la mère Corbellier! Et dire qu'elle fait encore le bonheur de mon patron, le sous-ministre.
> — Ah! c'est l'amie de M. Croze?
— Oui. Depuis onze ans. Seulement, à présent, comme Emmeline mûrit, il s'appuie aussi les demoiselles des théâtres subventionnés, les actrices du gouvernement.
Mag parlait le français avec une aisance surprenante, qui décelait, plus encore que sa mise, un long usage de Paris. Elle affectait même, sauf en présence de ses maîtres, une connaissance approfondie de l'argot moderne. Il ne lui restait de germanique que l'habitude d'accentuer toniquement certaines syllabes. Ainsi elle prononçait : gouvern'ment.
— En deux mots, reprit-elle, voici l'affaire. Outre la petite Loute, les Corbellier ont un dadais de garçon dont on n'a jamais rien pu faire, qui est très beau, qui n'est pas bête, mais qui est aussi loufoque et aussi flème que sa ma-
man ; en plus, lui ressemble en ceci qu'il préfère, comme elle, la société des hommes. Ce bel adolescent s'imagine qu'il a un don de musicien : il joue de la guitare, de la cithare, du banjo, d'un tas d'instruments qui font valoir le galbe des mains. Il a même essayé de la harpe : mais c'est trop difficile. Actuellement il s'est toqué de la mandoline et des chansons italiennes : et, comme sa mère fait tout ce qu'il veut, elle désire que la nouvelle institutrice de Loute parle italien, pour que le délicieux Jacques en profite.
Plus bas, comme en confidence, elle ajouta :
— Vous pouvez donner à peu près n importe quoi. Loute est surtout gouvernée par son père... oui, le cocu... qui adore sa fille et ne s'occupe ni de sa femme ni de son fils...
Les trois femmes regagnaient le pavillon. Mma Corbellier demanda, du seuil :
— Eh bien, Mag... a-t-on ce qu'il nous faut? Mlle Esther compulsait son registre.
— J'ai une dame, veuve, une Française, qui parle fort bien l'allemand et qui quitte justement une place à Rome.
— Oh ! non... pas de Française, s'écria Mme Corbellier avec un geste répulsif, comme si on eût proposé une pestiférée ou une nihiliste. De préférence une Allemande. Ou une Italienne parlant allemand.
A cet instant, deux silhouettes noires, deux
pauvres petites silhouettes féminines quelconques, le blême de Paris sur le visage, l'anxiété de la malchance dans les yeux, se glissèrent obliquement dans le bureau, venant du dehors. Intimidées par les dames à riches fourrures et à chapeaux de prix, elles n'osaient parler.
— Vous désirez? dû froidement Mlle Esther.
— C'est pour des places de femme de chambre, murmura l'une d'elles.
— Au fond de la cour, à gauche, escalier B.
— Ah ! vous placez aussi des femmes de chambre? dit Mme Corbellier.
L'air un peu inquiet, elle regardait les deux silhouettes noi/es traverser la cour, courbant l'échiné comme «ù eiles se sentaient poursuivies par des yeux hostiles.
— Oh! exceptionnellement. Et seulement avec des références de premier ordre.
Cependant Mag avait passé derrière la chaise du bureau 2t feuil1e:au le registre.
— Qui est donc celle-ci? dit-elle, indiquant un nom sur la paor*
MIle Esther se pencha et lut à son tour ;
— Alexandrine Ceroni... C'est une Italienne... oui... née aux environs de Trieste. Elle est marquée comme parlant allemand et un peu l'anglais. Elle s'est présentée hier... Ce n'est pas moi qui tenais le registre. Elle a pris une chambre
— J'ai connu, dit Mag, une Àlessandra... institutrice dans une famille américaine. C'est à Abbazia que je l'ai connue... il y a de cela... oh! près de cinq ans. Elle était alors toute jeune; elle était institutrice chez des gens qui s'appelaient Bruston. Est-ce qu'elle est très jolie, celle que vous avez ici?
— Je ne peux pas vous dire, fit MUe Esther... Je ne l'ai pas vue encore.
La magie de ces mots : <c Est-ce qu'elle est très jolie?)) avait réveillé l'attention de Mme Corbellier, de Josette et même de Loute. Mag, regardant la cour par la fenêtre, s'écria :
— Mais la voilà!... C'est bien Sandra.
Une grande jeune fille au corps souple, à la tête de madone pérugine, vêtue d'un costume bleu sans recherche, coiffée d'un canotier de toile cirée hors de mode et de saison, descendait gravement le perron du bâtiment principal et s'avançait. L'Allemande courut à sa rencontre; on les vit se reconnaître, s'embrasser. Elles conversèrent un instant.
— Elle est très belle; en effet, dit Josette. Emmeline lui fit l'honneur de s'armer de son
face-à-main.
— Il faudrait l'habiller, dit-elle. Elle est fagotée à faire peur, cette fille. Mais quel type superbe!
— Voici mon amie, Sandra Ceroni, fit Mag,
L&% ANGES GA&DIEH*
Tamenant dans le bureau et la présentant avec aisance.
L'Italienne salua sans sourire, sans parler. De près, elle était plus belle encore, d'une taille presque majestueuse, le front net sous de somptueux bandeaux de cheveux noirs, très lisses, son pur visage mat éclairé par de larges yeux foncés.
— Vous parlez italien, mademoiselle? questionna Emmeline.
— Si, madame. C'est ma langue mère. Mais je suis sujette autrichienne. Je connais aussi bien l'allemand que l'italien.
— Vous avez de l'accent en français.
— Je sais, madame... Je ne suis jamais venue en France auparavant. Mais je possède bien la grammaire et l'orthographe françaises. J'ai tous mes diplômes.
— Et... vous, Mag... vous connaissez cette jeune fille?
— Je peux la recommander à Madame comme si c'était moi. Sandra, dites donc à Madame que vous avez une très jolie voix et que vous êtes musicienne.
Mme Corbellier ne laissa pas à l'Italienne le temps de faire son propre éloge. Elle s'écria :
— Vous chantez? vous êtes musicienne? Il fallait donc le dire. Vous me convenez absolument. C'est Jacques qui va être content!... On vous a avertie que vous enseignerez un peu d'ita-
lien à mon fils aîné? Eh bien, mits il me semble alors que tout s'arrange. (El!e regarda la montre de platine liée à son poignet.) Trois heures, déjà! Comme tout cela m'a mise en retard!... Et j'ai tant de choses à faire cette après-midi... Pouvez-vous venir me voir demain matin chez moi, 2 6, rue Montaigne... mademoiselle... mademoiselle...
— Sandra, compléta l'Italienne de sa voix grave.
— M11' Sandra... Joli non, n'est-ce pas, Josette?... Demain, vers onze heures. Nous causerons des conditions. Vous êtes libre dès à présent?
— Si, madame.
Et, se reprenant :
— Oui, madame.
— Est-ce qu'il y a des formalités à remplir? demanda Mme Corbellier à Mlle Esther.
Ce fut Mag qui répondit.
— Sandra fera le nécessaire en ce qui concerne le Grillon.
— Alors, tout va bien. Allons-nous-en... Je suis tellement en retard. Bonjour... A demain.
Ramenant son écharpe de chinchilla, elle sortit en hâte du bureau, excédée par l'effort que lui avait coûté cette démarche. Ce fut seulement en arrivant sur le trottoir qu'elle songea à Loute :
LES ÀNOES GARDIENS If
— Elle te plaît, dis, petite?
Loute fit une moue.
— Nous saurons l'opinion de Loute quand elle l'aura révélée à son père, dit Josette. Pas vrai, Loute?
Loute sourit, montrant des dents saines, mal rangées, chevauchantes. Mm* Corbellier haussa les épaules.
— Denys, dit-elle au chauffeur, vous allez me laisser aux magasins du Louvre. Ensuite, Mag, vous pourrez disposer de l'auto pendant une heure, pour mener ces demoiselles chez Mme Haumont-Segré.
— Et les billets pour l'Institut de Belles-Grâces? dit Josette.
— Vous passerez les prendre à la Concordia avant de vous rendre chez iWme Haumont-Segré.
Les chapeaux, les fourrures, se réinstallèrent dans la limousine havane. Quand on fut en route, Mmo Corbellier manifesta du contentement. Elle avait coutume d'exprimer en phrases prévues des idées courantes, mais avec autorité, comme si chaque phrase eût traduit ingénieusement une pensée neuve.
— Que c'est donc bien, ce Grillon ! dit-elle. Voilà une œuvre vraiment utile ! Je comprends que les ambassades la patronnent. Ah! les étrangers sont plus pratiques que nous! Bien sûr, la
l6 LES ANGfci GAK01E.NS
France n'a rien de pareil dans les autres pays. Vous devriez en parler à votre père, Josette : lui qui est si influent... Les jeunes institutrices courent bien des dangers dans une grande ville où elles débarquent sans connaître personne... N'est-ce pas, Mag?
Mag eut un arrière-sourire, un de ces sourires tournés vers le dedans de soi, qui répondent, non pas à ce qu'on vient d'entendre, mais à quelque souvenir réflexe.
— Oui, madame. Beaucoup de dangers.
Les petits yeux jaunâtres de Loute, toujours attentifs ou fureteurs, regardaient alternativement sa mère et l'institutrice. Josette était visiblement absente de l'entretien, et sur son joli visage débordait un souci intime. Mme Corbellier poursuivit, infatigable :
— Votre amie m'a fait une excellente impression, Mag. Où dites-vous que vous l'avez connue?
— A Abbazia, madame. Elle était chez les Bruston, une famille américaine. Moi (elle hésita imperceptiblement), je... je finissais l'éducation de M116 Osmondo.
— Elle a de la beauté, mais comme elle s'habille mal ! Et ce canotier de toile cirée ! Où a-t-elle déniché cela, bon Dieu? D'ailleurs, c'est un fait, les Italiennes ne savent pas s'habiller... même les grandes dames. Voyez la marquise Pizzocanti :
LES ANGES GAXDIENS
quel tableau h.. Enfin, ma bonne Mag, je vous suis très obligée : vous remercierez Mme Croze de vous avoir prêtée à moi pour la visite au Grillon. Voilà réglée cette question d'institutrice, qui me préoccupait. On ne prend jamais trop de précautions quand il s'agit de choisir la personne à qui l'on doit confier sa fille,
Loute surprit encore l'arrière-sourire flottant sur les traits de l'Allemande. Mais Mm' Corbellier, qui avait proféré cette déclaration avec une fermeté satisfaite, ne remarqua rien et demeura convaincue, d'abord qu'elle avait dépensé beaucoup d'énergie et de perspicacité pour se procurer les services de Sandra Ceroni, ensuite qu'elle avait choisi Sandra Ceroni après mûr examen et dans des conditions exceptionnelles de sécurité.
On avait passé la Seine au pont de la Concorde, on suivait la rue de Rivoli; on atteignait la place du Palais-Royal. Mme Corbellier se fit descendre devant les magasins du Louvre, à l'angle de la rue Saint-Honoré: une habitude sans doute, car personne ne s'en étonna, personne n'offrit de l'accompagner. L'auto, désemcombrée du chapeau à aigrettes blanches et des chinchillas, remonta vivement l'avenue de l'Opéra, vers les boulevards. Mag avait pris auprès de Josette la place de Mme Corbellier : toutes deux causaient par petits bouts de phrases
prononcées à demi-voix et mélangées d'allemand et de français; institutrice et élève semblaient fort unies, volontiers en confidence. Loute, assise en face, sur l'un des strapontins, affectait de regarder obstinément par la vitre.
L'auto vira à gauche, sur la place de l'Opéra, où elle dut attendre plusieurs minutes la licence de passer. Puis elle démarra de nouveau et, quelques instants plus tard, stoppa devant la Concordia, vaste music-hall à promenoir, récemment bâti à l'ange de la rue Caumartin et du boulevard. Mag, Josette et Loute descendirent escortées à courte distance par le valet de pied. Leur parfaite tenue leur évita d'ailleurs toute avanie tandis qu'elles pénétraient sous le péristyle.
Mag avisa un chasseur qui portait sur sa casquette le mot: Concordia, en lettres d'argent.
— Pour les conférences de l'Institut de Belles- Grâces, où loue-t-on les places?
— Au bureau ordinaire, madame. Ici... à droite.
L'Institut de Belles-Grâces, qui tenait chaque après-midi du jeudi, avec grand fracas de réclame et de succès, ses assises dans la salle de Concordia, résultait de la collaboration d'un journaliste avisé, d'un manager de tournées cosmopolites et d'un considérable fabricant de kola liquide. Le journaliste avait eu l'idée : il
avait persuadé le manager et le fabricant. Des conférences, après tant de conférences, en même temps que tant d'autres, l'idée en soi ne requérait guère de génie. Voici en quoi avait consisté l'ingéniosité. Premièrement à donner les conférences dans un local affecté aux « revues s les plus pimentées et les plus sottes : en ce moment même, on jouait, le soir: Ta bouche, gamine! et les affiches sur lesquelles errait le regard de Loute représentaient une danseuse — la Sorelly — vêtue à peu près exclusivement d'une résille à larges mailles, jambes et seins nus, qui, tout en pirouettant, tendait les lèvres à un invisible baiser. Seconde ingéniosité: ne demander des conférences qu'à des gens ultra-connus, à des Parisiens et à des Parisiennes dont la photographie s'étale aux devantures ou, mieux encore, que la caricature a faits populaires : on les payait sans parcimonie: la spéculation restait fructueuse. Troisième inspiration géniale — la plus géniale des trois : — prendre les aptitudes des conférenciers à rebours : demander à un professeur en Sorbonne de prôner sur le flirt, à une duchesse de gloser sur les travaux du ménage, à une divette de prêcher la morale. Voilà ce qui était curieux, attrayant, neuf. Voilà ce qui valait la peine de se déranger entre trois heures et demie et cinq heures, de manquer selon les âges un cours d'ensemble, un match de tennis ou un
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rendez-vous. L'une des prochaines fois, c'était le tour de la divette: les affiches de l'institut de Belles-Grâces, fraternisant sous le péristyle de Concordia avec celles de Ta bouche, gamine! annonçaient: « M11* Bastinguette : Comment j'aurais voulu être élevée^ — conférence sur l'éducation » ; le profil de jolie singesse de la chanteuse donnait la réplique au museau provocant de la Sorelly. Et le Paris des mères de famille cossues et des jeunes filles à gouvernante était à ce point avide de voir et d'entendre M"6 Bastincuette dans le rôle de Mme" de Maintenon ou de Genlis que, trois semaines à l'avance, Mag arrivait tout juste à temps pour louer les douze fauteuils destinés aux Croze, aux Corbellier et à leurs amies Haumont-Manin, Haumont-Segré et Ropart d'Anay, pour qui elle s'était chargée de la commission. Consultant le plan de la salle, elle les eut pourtant comme elle les souhaitait au troisième et au quatrième rang, six par six les uns derrière les autres : après quoi elle en prit encore deux côte à côte un peu plus en arrière, dans la travée d'en face.
Tandis que l'Allemande choisissait, payait, classait les bulletins dans son sac à main, Loute Corbellier, ayant dûment inspecté les murailles du péristyle, affiches, portraits et programmes, observait Josette et constatait — ce qui frappait aussi le valet de pied et lui plissait sournoise-
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ment la figure — que Josette guettait l'arrivée de quelqu'un. Toute sa fine personne immobile attendait, depuis ses yeux fixés sur la baie du péristyle jusqu'à ses talons imperceptiblement soulevés. Soudain ses joues rosirent: deux jeunet hommes, quittant le boulevard, abordaient le seuil, tous deux de haute taille, mais de corpulence inégale : l'un plus trapu, type d'homme à femmes au visage un peu gros et à courte barbe blonde, je ne sais quoi de laisser-aller dans sa toilette, pourtant élégante; l'autre moins joli de visage, plus mince, plus sec, un teint de sportsman, façonné d'ailleurs sur le modèle anglais qu'adoptent toutes les aristocraties modernes d'Europe : visage rasé, haut de forme brillant, jaquette aisée, grosse perle à la cravate.
L'effet de leur apparition sur Josette fut de galvaniser son immobilité, mais pour la rapprocher vivement de Mag, dont elle heurta le coude d'un geste nerveux...
— Mag!... voilà Àdolf et votre ami.
L'Allemande, fermant son sac à main, se retourna. Elle vit la figure de Josette agitée d'inquiétude et de bonheur; elle vit les deux arrivants. Elle prit le bras de son élève et alla vers eux sans embarras. Elle serra la main du jeune homme à barbe blonde. L'autre saluait respectueusement Josette, qui, trop émue, ne trouvait pas une parole.
— Josette, fit Mag, je vous présente M. de Bolski, le célèbre pianiste mondain autrichien, qui est un de mes camarades d'enfance et aussi un ami du comte Adolf de Letzling. N'est-ce pas, monsieur de Letzling?
— Nous avons été ensemble à l'Université, répondit le jeune homme rasé.
Et, presque aussitôt, Mag manœuvra pour s'isoler avec celui des deux qu'elle avait présenté sous le nom de Bolski, laissant un peu à l'écart M. de Letzling et Josette. Tandis que ceux-ci, dont l'embarras peu à peu se dissipait commençaient à converser à demi-voix, mais avec ce regard l'un vers l'autre, ce regard de tout l'être qui rend bien vaines les précautions de la voix, Mag disait en allemand à Bolski, très vite :
— Eh bien, ça ne marche pas pour le mariage de la petite. Le père Croze, à qui cela plaisait d'abord de marier sa fille à un comte, a consulté ses collègues du cabinet. On lui a persuadé qu'il risquait des attaques dans les journaux s'il prenait pour gendre un attaché militaire autrichien. Alors, la petite est malheureuse... car elle est folle de Letzling.
— Lui aussi est fou d'elle, fit Bolski en souriant.
— Ah! il saura aimer, celui-là, murmura Mag avec un accent où il y avait du reproche et du regret.
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Malgré son élégance négligée, et, pour tout dire, assez mal tenue, il émanait de ce Bolski un charme indéniable, malaisé à expliquer. Peutêtre par l'abondance des cheveux bouclés, blonds, un peu grisonnants sur les tempes, par la douceur des traits contrastant avec la malice impudente des yeux bleus. La bouche, à peine cachée par le blond des moustaches, accusait une courbe tombante où repassait l'ironie du regard. Et sur celui-là aussi les prunelles de la femme qui lui parlait se posaient avidement, — mais non pas avec cette extase ingénue de la première passion, qui parait en ce moment de plus d'innocence encore le charmant visage de Josette, - — avec l'avidité amoureuse d'une maîtresse qui se souvient. Lui se laissait regarder, répondait peu, mais, malgré son air d'ironique indifférence, écoutait Mag attentivement.
— Sans savoir rien de précis, continua Mag, Josette s'affole à l'idée qu'on va peut-être lui interdire de rencontrer Letzling. Elle est romanesque, et d'autant plus prête à toutes les extravagances qu'elle est une vraie enfant, à un certain point de vue... Mais oui, mon cher, ne ricane pas, il y en a encore. Moi, je veux bien l'aider, car elle est gentille : et puis, si elle se marie avec Letzling, elle me garde, d'accord avec lui...
— Oui, dit sérieusement Bolski. Il faut qu'ils se marient.
Il iredonna en français :
Protégeons leurs tendresses, Aidons à leurs amours...
Puis il ajouta:
— Cela vaut mieux pour eux.
— Et pour nous, conclut Mag. Ne t'épargne pas pour servir Letzling, poursuivit-elle, le tutoyant sans remarquer que Loute, l'oreille tendue, rôdait tout près. Letzling n'est pas ingrat... Comment vont tes affaires ?
Bolski haussa les épaules sans répondre. Et son regard devint si hostile que l'intrépide Mag n'osa continuer ses questions dans ce sens. Elle demanda seulement :
— As-tu trouvé l'appartement?
— Oui, dit Bolski, dont la figure se détendit. Quelque chose d'étonnant, tout installé, rue Saint-Lazare.
— Le genre que je voulais?
— Encore mieux. Figure-toi qu'en somme l'appartement est double, avec une autre sortie sur...
Mag l'arrêta d'un geste. Elle venait de s'apercevoir que Loute, affectant de lire un programme, les écoutait. Elle dit très vite et très bas :
— Attention! La gamine comprend un peu l'allemand... Tu m'écriras tout cela. J'ai pris ton
LES ANCES GARDIENS 2f
billet et celui de Letzling pour la conférence, comme c'était convenu... Je te l'enverrai.
Avec Bolski, elle se rapprocha de Josette et de Letzling.
— Chère Josette, fit-elle, il est temps d'aller chez les Haumont-Segré. Nous n'avons plus l'auto que pour vingt-cinq minutes.
Loute ralliait le groupe. Les deux hommes la saluèrent, gênés l'un et l'autre par l'obstination perspicace du regard qu'elle appuyait sur eux. Puis ils prirent congé. Mag, Loute et Josette regagnèrent l'auto, suivies par le valet de pied, qui, lui non plus, n'avait rien perdu de la double scène du péristyle et qui riait intérieurement en songeant comment il la raconterait au souper, dans la salle des gens.
M. et M™ Haumont-Segré, dont la fille unique Berthe recevait ce jour-là quelques amies, selon le moderne usage qui donne par avance aux jeunes filles les habitudes et les obligations de femmes du monde, occupaient rue Montalivet un hôtel bâti sous le second Empire, laid et commode, avec un assez beau jardin. La banque
(Haumont-Segré, successeurs de Segré et Haumont) était installée rue de l'Echelle. <i Tout à fait entre nous, » avait inscrit Berthe Haumont- Segré sur les cartes envoyées à ses amies. Cela voulait dire qu'à ce thé intime n'assisteraient
— outre les trois cousines germaines de Berthe, Yvonne, Alice et Nanie, filles du professeur au Collège de France, Georges Haumont, dit Haumont-Manin pour le distinguer de son frère, — que Josette, Loute, et peut-être les jeunes Ropart d'Anay, une fillette et deux garçons, cousins germains de Josette, qui habitaient au Val d'Anay, près de Romorantin. Jacques Corbellier, le frère de Loute, ne se mêlait guère à ces distractions familiales. On y admettait, au contraire, Fanny, institutrice anglaise de Berthe, grave et assez belle personne d'une trentaine d'années, et Mag, dont la situation dans la famille Croze était vraiment exceptionnelle. Quant aux mamans, on les tolérait, sans insister pour les avoir.
Comme l'auto havane débouchait rue Montalivet, elle dépassa les trois petites Haumont- Manin, qui, escortées par leur mère, gagnaient à pied la maison de leur cousine, ayant fait modestement en autobus le trajet depuis chez elles,
— rue Palatine, derrière Saint-Sulpice : trois silhouettes minces et droites, bien d'aujourd'hui, s ni /ies par une dame rondelette. Yvonne et Alice,
séparées d'âge par une seule année, pareilles de taille, mais non de visage, étaient habillées pareil, costume bleu, chapeau bleu, écharpe de fausse loutre. Nanie, la plus jeune et la moins haute, portait la même écharpe de fausse loutre, mais son costume et son chapeau, identiques de forme à ceux de ses aînées, étaient beiges. Par de telles oppositions, au cours de leur vie commune, Nanie, tout en s'entendant fort bien avec ses sœurs, marquait son indépendance.
Mag, Josette et Loute les attendirent sur le seuil de l'hôtel. On s'embrassa : le rire sans motif, pour le seul plaisir de rire, le rire charmant des jeunes filles fusa du groupe accru. Mag s'informa auprès de Mme Haumont-Manin — la dame rondelette — de la santé de « M. le professeur ».
— Il va bien, fit Mme Haumont-Manin. Il achève son livre sur les Quatre Fils Aymon. On ne peut plus tirer de lui une parole. Il est assommant.
Mais le ton dont elle prononçait ces paroles en démentait l'allure cavalière : et, sous les bandeaux gris, toute la bonne figure lunaire et spirituelle de la dame exprimait l'admiration tendre et la soumission de tout son être aux travaux, au bonheur, à la gloire de son grand homme.
Continuant de parler de lui avec l'Allemande,
elle suivit les jeunes filles dans l'hôtel. Trois hautes portes-fenêcres ouvraient, du grand salon, sur un jardin assez profond : à travers les arbres dénudés, le soleil y répandait sa clarté déclinante. Vers le fond, on voyait deux grands garçons, une jeune fille et une petite fille, raquettes en main, se renvoyer les balles autour d'un filet de tennis.
— N'est-ce pas incroyable? fit Mœ" Haumont. On peut « tennisser a dehors à la fin de janvier, à Paris. Il n'y a plus de saisons.
Berthe Haumont, accompagnée de son institutrice Fanny Smith, qui regardaient la partie, s'avancèrent vivement à la rencontre des arrivantes. Berthe était une blonde délicate, longue et frêle à l'excès, évoquant plutôt la mode physique de 1830 que celle de 19 1 3. Quant à Fanny Smith, un peu trop grande, un peu trop osseuse, les joues un peu trop animées de rouge, ceux qui se refusaient à la juger belle personne s'accordaient pour lui reconnaître d'excellentes façons, a En tailleur i> noir de la meilleure coupe, un jabot de batiste sur le sein, un large chapeau de feutre noir sur la tête, elle accueillit les Haumont-Manin, Josette, Mag et Loute plutôt en maîtresse de la maison qu'en subalterne salariée.
— Ma belle-sœur n'est pas là? questionna Mme Haumont-Manin en embrassant Berthe.
Fanny se chargea de répondre.
— Non. Madame a été consulter le docteur Werner... ce nouveau grand spécialiste pour le foie. Elle est sortie depuis le lunch, pour crois heures; je pense qu'elle rentrera bientôt.
A l'opposé de Mag, Fanny Smith gardait un fort accent d'origine. Elle n'articulait aucun r. Elle prononçait <l dépouis ». Et, quand elle disait : <r Madame est sortie pour trois heures », cela signifiait que l'absence de MŒe Haumont-Segré avait duré trois heures. Pourtant Fanny Smith était arrivée de Buxton en Devonshire six ans auparavant, et ces six années, elle les avait passées à Paris, dirigeant l'éducation de Berthe. Mais, comme elle parlait toujours anglais avec son élève, elle n'avait guère fait de progrès et manifestait d'ailleurs sur ce point l'indirlérence dédaigneuse des Anglo-Saxons.
Corrects, déférents, les deux petits Ropart d'Anay, Hector et Jean, treize et quinze ans, deux têtes d'étoupe ébouriffées et suantes, quit tèrent leur partie pour baiser la main de Mme Haumont-Manin et embrasser leur cousine Josette
— Dieu! que vous êtes mouillés, fit celle-ci en riant et en s'essuyant les joues.
Ensuite vint Henriette Ropart d'Anay, si robuste gamine de seize ans qu'on l'eût prise pour un frère aîné d'Hector et de Jean, travesti en fille. Enfin, derrière elle, une jeune fille à peine
plus âgée, avec une gaie et naïve figure de villageoise, simplement habillée d'une jupe brune et d'une blousette de lingerie, ses beaux cheveux blond pâle libres à l'air, s'avançait indécise, sa raquette à la main.
— Venez, mademoiselle, que je vous présente à ces dames, lui cria autoritairement Fanny Smith.
Elle obéit, intimidée, honteuse de son chignon à moitié défait et de l'ardeur qu'elle se sentait aux joues, gênée devant tous ces visages inconnus qui la regardaient curieusement.
— C'est la nouvelle institutrice de MIle Henriette, dit Fanny Smith. Elle est au Val d'Anay depuis quinze jours seulement. Elle est Luxembourgeoise, d'Arlon, dans le Luxembourg belge.
L'Anglaise dit le nom et le prénom; on reconnut à peu près <t Rosalie » dans le prénom; mais le nom demeura tout à fait inintelligible.
— Comment s'appelle-t-elle? demanda à voix basse Loute Corbellier à Henriette Ropart d'Anay.
— Boisset. Rosalie Boisset, répliqua Henriette sur le même ton. Elle a perdu son père et sa mère. Maman a eu son adresse par l'OEuvre des Orphelins du travail... tu sais, l'œuvre pour laquelle on fait une loterie tous les ans. Elle est bonne fille, pas embêtante. On s'entend bien
ensemble. Et elle est forte, ma vieille! On lutte, toutes les deux. Elle me fiche par terre en trois minutes.
Rosalie Boisset, peu à peu rassurée, donnait à M"' Haumont-Manin et à Josette des nouvelles du Val d'Anay.
— Pourquoi ma tante n'est-elle pas venue, elle aussi? demanda Josette.
— Oh! mademoiselle... Madame ne pouvait pas laisser les jumelles...
Les jumelles étaient deux tardillonnes, Marguerite et Violette, survenues du même coup l'an passé dans le ménage Ropart d'Anay, déjà pourvu de trois enfants.
— Elles sont si mignonnes, murmura Rosalie, souriant à leur image évoquée. On ne les distingue pas l'une de l'autre, tant elles sont pareilles : deux amandes dans la même coque...
Elle avait un très léger accent, malaisément définissable, qu'on eût pris plutôt pour provincial que pour étranger. Fanny Srnith l'interrompit :
— Allons, enfants, ne prenez pas de froid, dit-elle aux joueurs. Dès qu'il n'y aura plus le soleil, on sentira l'hiver. Mademoiselle Rosalie, voulez-vous les mener s'arranger un peu dans la toilette qui est à côté de la salle d'étude? — je vous l'ai montrée. Et ensuite qu'ils redescendent prendre le thé avec nous... BertheL.
Berthe, que Josette emmenait à l'écart, dans une allée, s'arrêta net.
— Vous ne venez pas ? dit l'Anglaise avec une nuance impérieuse dans la voix.
— Tout à l'heure... J'ai un mot à lui dire, répliqua sèchement Josette, mettant la main sur le bras de son amie déjà prête à rebrousser chemin.
Fanny Smith n'insista pas, mais le rouge de ses joues se couperosa, et ses lèvres remuèrent pour des paroles qu'elle ne prononça point. Tout le monde se dirigea vers la maison, où le thé était servi. Seules Josette et Berthe s'attardèrent quelques instants dans le jardin; le crépuscule obscurcissait rapidement les allées. Toutes deux papotaient, les bras enlacés, Berthe penchant la tête, Josette animée, gesticulant.
— « Il » sera ici au plus tard à cinq heures et demie, disait Josette : il quittera plutôt la Sorbonne avant la fin du cours. Et tu vas tâcher d'être un peu gentille pour lui. Il t'aime tant! Il n'arrête pas de me parler de toi... Ne te laisse donc pas monter la tête par cette diablesse de Fanny, qui, naturellement, retardera ton mariage tant qu'elle le pourra.
— Mais je t'assure...
— Bah! bah! j'ai des yeux, tu sais. Fanny t'accapare; tu l'écoutés beaucoup plus que ton père et ta mère, et tu as bien tort. C'est peut-être
une femme supérieure, mais elle cherche son intérêt et non le tien. Et puis, tout de même, préférer Mlle Fanny Smith à mon frère Guy! Ah! nigaude! Si j'étais à ta place! N'avoir qu'à faire un signe pour épouser l'homme qui vous aime.
Elle fît un soupir de mélancolie qu'allégeait malgré tout le robuste espoir de la jeunesse.
— Ça ne va pas du côté de M. de Letzling? interrogea Berthe.
— Oh! du côté d'A.dolf, cela ira toujours. Pauvre garçon! Seulement, comme il a peur de mécontenter papa en venant trop souvent chez nous, nous n'avons guère que les bals pour nous rencontrer. Mag nous aide, gentiment... Tout à l'heure, j'ai pu causer avec lui un instant, sous le péristyle de la Concordia, tandis que Mag prenait nos billets pour la conférence,.. Mardi, à l'Opéra, nous nous apercevrons de loin. Voilà à quoi nous sommes réduits. Tout cela parce qu'il y a une Triple-Alliance et que mon père a l'ambition d'être ministre de la guerre. Quelle guigne!...
Elle riait, une larme au coin des yeux. Tout à coup elle s'écria :
— Voilà mon frère.
Un jeune homme de taille médiocre, mais râblé, sportif d'allures, mis avec recherche, apparaissait en haut du perron. Sa figure complè-
tement glabre lui donnait une ressemblance anglo-saxonne; mais, en complétant ce visage ovale et plein avec des moustaches et une barbe en pointe, on eût reconstitué le type classique du Français moyen. Il dévala les marches du perron, vers les deux promeneuses. De près, il prévenait favorablement par une physionomie avenante, sérieuse et franche. Il préparait son doctorat es sciences en Sorbonne, et, dans le vaste hôtel occupé par les Croze au parc Monceau, travaillait de longues heures dans un laboratoire installé pour lui. Les traits délicats de Berthe s'animèrent.
— Bonjour, Berthe! Bonjour, ma Jol
Il effleura la joue de Josette et baisa la main de Berthe, qui résista un peu, disant :
— Prenez garde... on peut voir...
— Est-ce donc un péché ? questionna Guy Croze en riant.
— Tu vois bien qu'elle a peur de Fanny, fit Josette.
Comme elle prononçait ce nom, la voix de l'Anglaise retentit du perron, contenue, mais agacée :
— Eh bien, Berthe... vous recevez vos amis de cette façon?
— Je viens, je viens, répondit Berthe.
Et, sans s'occuper si Josette et son iière la suivaient, elle courut vers la maison. Guy de-
LES ANGES GARDIENS 3f
meura un instant debout, immobile, assombri. Josette, un peu plus grande que lui, lui passa son bras autour du cou :
— Ne te frappe pas, mon petit Guy... Elle t'aime bien tout de même. Tu as remarqué? Elle a rougi de plaisir quand tu es arrivé.
— Oui. fit Guy. Mais il y a l'institutrice, et c'est elle qui mène le train... Qu'est-ce qu'ils ont tous ici à se laisser envoûter par cette rosse d'Anglaise?
Ils gagnèrent lentement le salon où brillaient les lumières, autour d'une copieuse table de goûter. Josette montra à son frère Yvonne Haumont-Manin qui les guettait, du seuil. Elle murmura :
— En voilà une qui ne te ferait pas de misères, et qui aurait le courage de vouloir. Tu sais qu'elle t'aime. Et elle est plus jolie que Berthe; elle la vaut cent fois comme esprit, comme cœur; et elle n'est pas entravée d'une Fanny Smith.
— C'est vrai, fit Guy... Mais que veux-tu? Je la trouve charmante... et je ne pense jamais à elle quand je ne la vois pas.
Après s'être fait descendre aux magasins du Louvre, la « belle Mme Corbellier » (ainsi s'exprimaient dans leurs comptes rendus officiels les gazettes amies du gouvernement) avait ostensiblement pénétré dans le vaste et bruyant édifice; elle avait poussé le souci de la vraisemblance jusqu'à acheter au rayon le plus voisin un paquet d'épingles à cheveux, dites « épingles-neige ». Estimant alors que le temps nécessaire à l'auto havane pour virer et s'éloigner hors de la portée du regard était écoulé, elle avait repassé la porte qui donne rue Saint-Honoré, s'était engagée dans la rue des Bons-Enfants, et, tournant aussitôt à gauche parmi ce labyrinthe de vieilles masures si surprenant en plein cœur de Paris, elle avait débouché rue de Valois. Quelques pas encore et elle franchissait la porte du morne édifice qui porte en lettres d'or, sous le drapeau déteint et souillé de suie, l'enseigne pompeuse de : Sous-secrérariar des <Beaux-oArts.
En personne qui connaît les aîtres, elle monta sans demander son chemin (mais non sans s'arrêter mainte fois pour souffler) les deux étages
du large escalier de pierre qui mène au cabinet du surintendant; elle franchit le premier vestibule. Dès qu'elle pénétra dans la salle des huissiers, le doyen de ceux-ci s'avança vers elle, et, avant même qu'elle annonçât l'objet de sa visite, il lui dit à voix basse, d'un ton à la fois confidentiel et protecteur :
— M. le sous-secrétaire est occupé en ce moment. Mais si Madame veut entrer dans le salon réservé...
— Volontiers, Mourguet...
Mourguet la précéda, non pas vers l'immense hall où l'on parque le fretin des solliciteurs de palmes, les hâves clients de commandes pour l'État, mais dans la pièce contiguë au cabinet du surintendant.
— Mme Corbellier trouvera ici, sur la grande table, Y Illustration, la 7{evue de Taris, le Gaulois...
Et, saluant, de cet air d'obséquiosité importante que les nécessités de la fonction développent chez tous les huissiers de ministère, il ajouta, de la porte :
— M. le sous-secrétaire en a encore pour quelques instants.
Seule dans le salon aux boiseries brunes et dorées, d'où le regard s'étendait sur l'amusante perspective du Palais-Royal, Emmeline Corbellier fit d'abord ce que toute femme aurait fait à
sa place : elle s'approcha de la glace qui surmontait la cheminée et vérifia l'arrangement de son chapeau à aigrettes blanches, de ses cheveux, de son écharpe de chinchilla. Après quoi, comme la glace, trop haut montée, ne lui renvoyait que son buste, elle s'avisa que les ébrasements des portes étaient eux-mêmes lambrissés de glaces à la mode Louis XVI, et s'empressa d aller mirer dedans sa tournure. Jamais elle ne résistait à l'envie de se regarder, reflétée en pied. Et ce n'était pas, comme tant d'autres, par goût de s'admirer : cette fois encore, en s'approchant de cet autre elle-même qu'encadrait le chambranle, elle savait qu'elle allait ressentir le choc d'une secrète tristesse. Emmeline Corbellier ne se consolait pas d'être envahie progressivement, sûrement, par ce fléau redouté des femmes modernes autant que la variole le fut de nos mèresgrand : la graisse.
Jeune fille, du temps qu'avec son père, chef comptable à l'usine Corbellier, elle habitait l'un des pavillons réservés aux employés supérieurs, et que chaque jour elle se rendait à Paris pour prendre sa leçon de chant (elle se préparait au Conservatoire), — c'était justement sa jolie taille, plus encore que sa fraîche frimousse et ses cheveux cendrés, qui attiraient le regard des hommes : une taille un peu « ponette », évasée au-dessus et au-dessous de l'étroite ceinture, qui
contrastait par son étroitesse avec cette opulence. C'était sa jolie taille qui avait suscité l'attention, puis l'admiration, puis le désir du timide fils de la maison, de ce chétif Maurice Corbellier, alors âgé de vingt-deux ans, dont elle entrevoyait en passant, à travers les vitres d'un bureau, au rez-de-chaussée, les yeux attentifs et tristes dans une maigre figure à barbe fade, qu'il tortillait de la main gauche... Devenue Mme Maurice Corbellier, elle avait, les trois premières années de son mariage, gardé sa silhouette de jeune fille, le visage d'ailleurs embelli par le contentement, par le loisir, par ce luxe de toilette que permet la fortune. Après la naissance de Jacques, vers la vingt-septième année, elle commença de s'arrondir imperceptiblement, du menton peu à peu plus flou, du haut des bras .plus dodu; mais elle n'en fut que plus admirée, surtout le soir : le décolletage était somptueux, et la ceinture, peut-être un peu plus serrée dans l'armature du corset, gardait sa minceur juvénile. Et cela avait duré ainsi des années, plus de dix années, jusqu'après la naissance de Loute, jusqu'après la rencontre du jeune député Croze, un été, aux eaux du Mont-Dore, rencontre fatidique qui avait révélé à la coquette mais honnête Emmeline, dans l'espace d'un seul mois, l'amour et la faute Restée vaguement croyante malgré son péché, elle se disait parfois que c'était
une punition de ce péché même, cette lente dégradation de sa forme primitive par l'invincible ennemie qui, peu à peu, avait élargi la tace, bouffi les joues, gonflé le ventre; qui maintenant harnachait les omoplates d'un double coussin et sans relâche enroulait autour du buste des plis mous recouverts d'une peau défraîchie, e Pourtant, j'ai lutté, » se disait Emmeline. En effet, elle avait essayé les infaillibles remèdes des journaux féminins, les savons, les sels dans le bain, les cachets de poison amaigrissant; elle s'était soumise aux radiations électriques, aux massages vibratoires, aux gymnastiques variées; tous les spécialistes de la beauté féminine, elle les avait consultés; elle avait cru en leurs méthodes ; elle était convaincue d'avoir observé leurs préceptes. On ne lui eût pas fait avouer qu'elle avait toujours triché avec les régimes, incapable d'une réaction volontaire durable contre ses deux penchants naturels : gourmandise et paresse. Gourmandise de gâteaux, de thés sucrés, de mie beurrée, de liqueurs sirupeuses. Paresse à se mouvoir qui rendait vain tout essai de thérapeutique par l'exercice physique, car Emmeline arrêtait le geste dès qu'elle sentait l'effort. Comme à beaucoup de ses pareilles, il eût fallu qu'on pût lui enlever son embonpoint à la façon d'un kyste, d'un coup de bistouri, pendant un sommeil au chloroforme, et que toute
la dépense d'énergie exigée d'elle eût été de dire : « Endormez-moi! »
Elle souffrait pourtant de sa déchéance physique, terriblement accélérée au redoutable tournant de la quarantaine. Avec une clairvoyance singulière chez une femme qui, pour le surplus, ne regardait rien autour d'elle, acceptait les jugements tout taits et n'avait pas l'ombre d'esprit critique, elle ne s'en laissait pas imposer par les « belle madame Corbellier » des feuilles gouvernementales, non plus que les affirmations bon-garçonnières de Croze, certifiant — pour avoir la paix — qu'elle n'avait jamais été plus en forme. Elle n'en croyait que les miroirs, cent fois interrogés dans un même jour, avec une infatigable anxiété : et sa mémoire d'oiseau, infaillible pour ce seul objet, lui rappelait fidèlement toutes les Emmelines successives qu'elle avait ainsi contemplées au cours des années, depuis la <r petite Conservatoire *, mince et potelée, jusqu'à la ronde et leste ponette du Mont-Dore, jusqu'à la massive commère de la semaine d'avant, moins massive, lui semblait-il, que celle dont les glaces du salon officiel reflétaient en ce moment l'image désolante... De face, grâce à l'artifice du corset moderne, grâce aux lignes de l'écharpe, adroitement combinées pour allonger la silhouette, l'illusion était possible : une dame <r un peu forte »,
comme disent les couturiers, un peu courte aussi, mais d'apparence jeune et faisant encore valoir l'élégance de la toilette. Le désastre, c'était la vue en profil : le dos arrondi, l'épaisseur de la ceinture, cet ensemble pyramidal commun à tant de femmes de cet âge, et dont les chapeaux démesurés accentuent encore le comique. Emmeline s'obstinait à se regarder ainsi, comme si elle se fût complue dans sa détresse. Et du fond de cette détresse montait alors une pensée qui la torturait : « Pas possible... pas possible qu'i7 ne me voie pas telle que je suis... j>
//, c'était le compagnon jovial, tendre, brusque, l'ami laborieux, intelligent et léger dont elle entendait en ce même instant les éclats de voix gaie, à travers la porte, pourtant doublée d'un châssis matelassé, qui séparait le salon du cabinet officiel... Cette voix s'étant rapprochée de la porte, Emmeline quitta vivement son miroir improvisé et s'assit sur un des fauteuils majestueux alignés contre les murailles. Distraite soudain de son mélancolique souci, elle guetta ce qui se disait à côté : le vantail rembourré venait d'être ouvert: on causait sur le seuil; un bavardage féminin, aigu, coupé de petits rires artificiels, alternait avec la réplique joyeuse et vulgaire du surintendant. On ne distinguait pas leurs paroles : mais le timbre des paroles hu-
maines n'a-t-il pas, dès qu'une humeur passionnée l'accentue, une signification aussi nette que les syllabes prononcées? La voix du surintendant « faisait la roue » et tout en riant cherchait à plaire. Emmeline lui connaissait cette voix de désir, cette voix changée, trouée, faussement ironique, de sanguin ardent, impatient, qui cherche à se faire spirituel et galantin... a Avec qui? Quelque cabotine, encore!... » Oh! qu'elle haïssait à présent la fortune politique de son ami, dont elle avait d'abord été si glorieuse, qui lui avait, à elle-même, valu tant d'hommages — comme à la dispensatrice des engagements au théâtre, des rubans rouges, des pensions, des missions et des palmes — mais qui, par contre, exposait Croze à l'impudique ambition des comédiennes officielles, assiégeait ses quarantesix ans d'œillades, de parfums, de fanfreluches, de l'offre incessante de jeunes bonnes fortunes en échange de ces faveurs officielles si faciles à distribuer sans contrôle, sans même qu'en pût être avertie l'amie de onze années, fidèle à son adultère comme à un second mariage, celui-là librement consenti. Et, certes, Croze demeurait avec elle aussi affectueux, aussi tendre, aussi empressé que naguère; il n'aimait qu'elle — c'était certain — elle restait la solide affection de sa vie, amalgamée au souvenir du double essor de sa jeunesse et de ses succès po-
litiques ; mais, avec la même clairvoyance qu'elle apportait à évaluer sa propre silhouette, elle constatait qu'il était, de moins en moins, un amant. Auprès d'elle, il exagérait volontiers les raisons de sagesse et de modération que la maturité comporte; il disait, avec un sourire d'affectueux renoncement: « A mon âge! » Elle se doutait qu'il n'avait son âge désormais que pour elle, qu'ailleurs il eût voulu plutôt le dissimuler, qu'ailleurs il fringuait, coquetait, conquérait. Et elle ne savait quoi en accuser davantage : le mauvais sort qui lui ôtait progressivement toutes les armes de sa beauté, ou le hasard ministériel qui entourait de femmes faciles et provocantes son ami toujours désiré, à l'instant où elle-même se sentait chaque jour moins séduisante, moins femme...
— Eh bien, nous verrons, si vous êtes bien, bien sage...
Un petit silence (Que se passe-t-il? se demande Emmeline) et la porte s'ouvre, livrant issue à la minceur, à l'éclat, aux vingt ans d'une jeune fille correctement, élégamment costumée de drap beige, voilette blanche, chapeau noir très emplumé, collerette de zibeline. Emmeline surprend leur adieu souriant, ces regards qui semblent s'enrouler complaisamment l'un dans l'autre, puis, dès que Croze l'a aperçue, sa figure changée, tendue, aggravée, et la voix subitement
redevenue administrative, avec une moue d'énervement :
— Entendu, mademoiselle, entendu!... Tout cela sera étudié avec beaucoup de soin. Au revoir!...
La comédienne — une pensionnaire du Français qui aspire à son premier « douzième » — traverse diagonalement le vaste parquet ciré, d'un pas de grande amoureuse qui soigne sa sortie, tandis que le surintendant court à Émmeline, les mains tendues :
— Chère amie!... Je n'avais pas compris que c'était vous qui m'attendiez!... Cet animal de Mourguet!... Excusez- moi. Venez dans mon cabinet, je vous en prie.
Quelques minutes plus tard, voici le tableau qu'encadre le cabinet brun et or du surintendant : Emmeline Corbellier est effondrée dans le fauteuil de moleskine voisin du bureau. Elle a relevé sa voilette; elle achève de sangloter silencieusement, sanglots qui peu à peu vont s'apaisant, tandis que le sous-secrétaire, assis auprès d'elle sur une chaise volante, lui tient la main droite qu'il baise dévotieusement. Et il répète, affectueux et impatient :
— Allons! c'est fini?... c'est fini ce gros chagrin? Un petit sourire à son vieux copain pour bien montrer que c'est fini...
Oui, c'est fini... ou du moins cela va finir. L'accès de jalousie suraiguë provoqué par le passage de la comédienne s'est apaisé, comme d'habitude, sous les bonnes paroles du <r vieux copain », sous les : « Mais, je m'en moque de cette petite grue!... Elle n'a aucun talent, d'ailleurs... d et les : « Si tu savais à quel point il n'y a vraiment place que pour toi dans ma vie!... » Réconfortée par la présence et le contact du seul homme qu'elle chérisse, Emmeline recommence à songer que les larmes la défigurent, bouffissent et diluent les plis de son visage; elle tamponne ses yeux, passe vivement une minuscule houppette sur ses joues, vérifie l'ordre de sa coiffure, sourit. Et Croze, ravi que la scène ait été brève, rit à son tour, embrasse la visiteuse avec des gambades de collégien, que fige soudain l'apparition de Mourguet, l'homme à chaîne d'argent, apportant un dossier à la signature.
Quand ils sont de nouveau seul à seul, Emmeline, rassérénée, vient s'accouder au bureau cylindre, en face de Croze :
— Figure-toi que j'ai déniché une excellente institutrice italienne... une fille de tout repos... au Grillon... tu sais, la maison qui a fourni Mag à Julie... (Julie, c'est Mme Croze). Mais quel mal j'ai eu! J'ai dû m'en aller, avec Mag et Josette, jusqu'au fond de Grenelle... Tu ne m'écoutes pas.
— Si, répond Croze, dont le front s'est obscurci, au nom de sa fille... Qu'est-ce que tu as fait de Josette, après cette visite au Grillon ?
— Je l'ai envoyée dans ma voiture, avec Mag et Loute, chez Berthe Haumont-Segré, où il y a un petit thé.
— J'espère que le HerrGraf von Letzling n'y sera pas, à ce thé?
— Mais non! Il n'est pas en relation avec les Haumont-Segré. Et puis, mon Dieu!... quelle importance tu donnes à ce petit flirt... le plus honnête du monde... et qui est déjà de l'histoire ancienne.
Croze se lève vivement :
— Je lui donne l'importance qu'il mérite... Depuis que les journaux (que le diable enlève!) se sont mis à annoncer ce mariage ridicule, il n'y a pas de jour où je ne sois pris à partie dans la presse modérée. Aujourd'hui même : les Débats, un journal qui a la prétention d'être sérieux, me consacre un petit filet fielleux sous ce titre... (il cherche dans ses papiers le numéro sans le trouver) Croie, YoAuirichien. Il me compare à Louis XVI, à Napoléon... Tu,/elbca4usma; nube... De l'esprit de pédant, de normalien... Sale canard ! Quant à cet imbécile de hobereau, je ne veux même pas que Josette le rencontre... dans un moment où il est question de moi pour la Guerre.
— Tu serais ministre de la Guerre? interroge
Emmeline avec une émotion que, vraiment, on n'eût pas attendue d'elle pour une nouvelle si exclusivement politique.
— Non! pas ministre. Mais voici les faits, que très peu de gens connaissent encore. On crée un sous-secrétariat; on me le donnerait... et, tu sais, sous-secrétaire à la Guerre, c'est autre chose que surintendant des Beaux-Arts. Naturellement, cela agace les modérés, qui sont tellement stupides qu'ils persistent à me combattre, comme si j'étais anarchiste. Ils patronnent Berger, le rapporteur du budget delà Marine.
— Berger? Je le connais. Il est gentil.
— Il est gentil, mais c'est un modéré fiefTé.
— Est-ce que tu n'es pas modéré, toi aussi?
— Modéré, modéré... Non, je ne suis pas modéré. Je veux que le pays marche dans le sens de l'avenir; je ne veux pas de politique d'écrevisse. Mais, enfin, dans mon arrondissement, est-ce que je n'ai pas toujours défendu les honnêtes gens? Est-ce qu'on embête les catholiques à Romorantin?... Est-ce que mon mariage même ne leur donne pas le meilleur des gages: une demoiselle de Sauzon, du milieu le plus retardataire, le plus clérical du pays, — cette bonne Julie qui est la piété et la charité mêmes, la providence de toutes les soutanes et de toutes les cornettes de là-bas...
Cette bonne Julie, c'était encore Mme Croze :
et Emmeline approuva; et tous deux en parlèrent un moment avec une affectueuse inconscience, bien bourgeoise.
Elle n'était guère gênante, la bonne Mme Croze, née Julie de Sauzon, belle-sœur du baron Ropart d'Anay... Nullement sotte, ferme et décidée au contraire, mais si parfaitement confiante en son mari que même les dénonciations anonymes les plus précises n'avaient jamais réussi à ébranler sa confiance! Et ni Croze ni Emmeline ne se doutaient que la confiance de Julie était si intimement soudée à son amour conjugal que, le jour où elle s'abolirait, l'amour conjugal mourrait du même coup.
Pour le moment, elle souffrait des suites d'une phlébite. Emmeline s'informa avec sollicitude de son état, que Croze déclara satisfaisant: mais un long repos était encore nécessaire.
— J'irai la voir demain sans faute, fit Emmeline.
— Tu feras bien. Elle se plaignait d'être abandonnée par ses amies.
Et, revenant sans transition au sujet qui l'occupait :
— Peu m'importent les criailleries, poursuivitil. J'irai rue Saint-Dominique malgré tout: mais tu ne vois pas le sous-ministre de la Guerre mariant sa fille avec la Triple- Alliance... par ce temps de chauvinisme exaspéré... Allô!...
Le téléphone grésillait sur la table du surin-
tendant. Devant Emmeline immobile, Croze saisit le récepteur.
— Oui, c'est moi... Bonjour, Tuillier... Mais certainement... certainement... Je viens à l'instant. A tout à l'heure.
Il raccrocha le récepteur à la hâte, et, debout:
— Le président du Conseil me fait appeler. Je crois, comme on dit à Montmartre, que c( ça va barder ».
— Oh! quel bonheur!
La joie d' Emmeline étonna Croze.
— Ça te fait plaisir?
— Puisque ça t'en fait, à toi.
— Je t'avertis, objecta Croze en souriant (et dans un vaste placard il prenait en même temps son pardessus, son chapeau, sa canne et ses gants), je t'avertis que tu ne pourras plus venir me déranger à tout bout de champ comme ici. Là-bas, c'est sérieux... Je serai entouré de gens à aiguillettes.
— Ça m'est égal.
Tout équipé, il embrassa Emmeline. Et alors celle-ci, s'attardant contre lui, murmura :
— J'aime mieux les gens à aiguillettes que les cabotines.
Croze éclata de rire, l'embrassa encore, puis la poussa familièrement par la porte qui, tout à l'heure, avait livré passage à la pensionnaire des Français :
• — Téléphone-moi avant le dîner, demanda Emmeline, que je sache ce que t'a dit le président.
— Convenu. Et, maintenant, ma petite Line, dépêche-toi de filer.
— Vivement, rue Montaigne, dit Emmeline au valet de pied en remontant dans sa voiture après avoir refait le trajet par les magasins du Louvre.
L'auto s'élança par la rue Saint-Honoré... Mais, aussitôt passé la place du Palais-Royal, Mme Corbellier corna au mécanicien :
— Arrêtez à Saint-Roch!
Elle voulait mettre un cierge à la Vierge, dans la chapelle si discrète, si religieuse, qui se trouve au fond de l'église, derrière le maître autel, pour obtenir que Croze fût nommé sous secrétaire à la Guerre.
Et, comme elle avait une âme sans noirceur, elle proposa à la Providence une combinaison qui contenterait tout le monde: Croze à la Guerre, Berger aux Beaux-Arts. Du coup, elle mit deux cierges.
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