‹ Les anges gardiens, romanChapitre 5 sur 20 · LE DOUBLE LOGIS · texte numérisé non relu

LE DOUBLE LOGIS

Y/jfT^ o m m e c'était convenu avec Mag, Sandra Kvfr^ ' M Ceroni passa, sans questionner le con- CJ^tr^ cierge, sous la voûte d'entrée de la vieille maison qui porte le numéro 67bis, rue Saint-Lazare, proche l'église de la Trinité. Elle traversa la première cour, tourna à gauche sous une seconde voûte et pénétra dans un vestibule d'où partait un large escalier de forme ancienne, en bois ciré. Là, elle réfléchit: deux portes à un seul vantail, en faux acajou, s'opposaient à angle droit, face à l'entrée. A laquelle sonner? L'Italienne fouilla dans son sac à main et en tira un petit carnet qu'elle consulta gravement. Quinze jours au service d'Emmeline Corbellier avaient suffi à la trans-

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former. Elle était à présent habillée en Parisienne. Mais la grâce lente des attitudes héréditaires contrastait avec le fanfreluchage imposé; et la beauté classique du corps se révélait sous les artifices destinés à rendre pareilles, ou peu s'en faut, toutes les silhouettes féminines.

S'étant orientée, elle sonna trois coups à la porte la plus voisine de l'escalier. Et presque aussitôt cette porte s'ouvrit.

— Midi tapant! Quelle exactitude! Vous êtes la première arrivée.

Dans une petite antichambre assez obscure, Mag et Sandra s'embrassèrent.

— On garde son chapeau? demanda l'Italienne.

— Vous Tôterez dans la chambre. Venez...

Tout de suite après l'antichambre, on pénétrait dans un salon assez faiblement éclairé par une fenêtre, à store et brise-bise, donnant sur la cour. Pourtant, Sandra distingua l'élégance discrète des tentures et du mobilier, une table à quatre couverts, un guéridon où, sur un fin napperon, voisinaient une langouste, des viandes froides, des gâteaux, et, trempant dans un seau de glace, du Champagne et des vins du Rhin.

— çMadonna ! murmura-t-elle... C'est pour nous, tout cela?

— Bien sûr. Croyez-vous que je veuille vous faire jeûner?... Venez vous décoiffer.

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Assez exiguë, elle aussi, la chambre était encore plus obscure. Mag alluma le plafonnier électrique : on aperçut le lit profond, quelques jolis meubles Empire, en citronnier, avec peu de bronzes. Dans un angle, une bibliothèque, contenant des livres agréablement reliés, occupait un panneau.

— Le cabinet de toilette est ici, fit Mag, ouvrant une porte.

Et l'électricité ruissela sur des porcelaines blanches, des nickels, des glaces biseautées, sans cadres.

— Quel luxe! dit gaiement Sandra, revenant poser sur le lit son chapeau désépinglé... Mais chez qui serons-nous, enfin?

Et, aussitôt, corrigeant son italianisme :

— Chez qui sommes-nous?

— Chez moi, fit Mag, souriante.

— Oh!...

— Vous ne le croyez pas? Vous avez raison : je suis bien trop « pannée » pour m'orïrir une pareille garçonnière. Et, encore, vous n'avez pas tout vu. Il y a une autre pièce.

— Où cela?

— Cherchez. Elle donne ici, dans la chambre.

— Je ne vois que deux portes... celle du salon et celle du cabinet de toilette.

— Il y en a une troisième.

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Elle alla vers la bibliothèque, y prit un livre par le dos : le livre, virant autour d'une charnière, s'abattit sur la tablette, démasqua un bouton de porte. Mag tourna le bouton, poussa doucement : toute la bibliothèque suivit la porte, et ce fut une autre chambre, assez vaste, plus simplement mais convenablement meublée, un autre cabinet de toilette, un autre vestibule. Sandra eut un petit frisson :

— Il ne fait guère bon, ici.

— Les radiateurs sont fermés. Mais regardez, un instant encore.

Dans le second vestibule, Mag ouvrit la porte d'entrée. Sandra vit l'escalier, le seuil d'une autre maison...

— On sort de ce côté, rue de Châteaudun. Comprenez-vous?... Maintenant, rentrons vivement chez nous. Nous prendrions froid.

Quand elles eurent regagné le salon où la table était dressée, Mag rit au nez de Sandra, pensive :

— A quoi rêvez-vous, belle statue?

— De vrai, fit Sandra, je ne comprends rien... Où sommes-nous? Et qu'est-ce que cela veut dire, cette fausse porte, cette double sortie?

— Asseyez-vous, écoutez. Je vais vous conter cela en attendant Fanny et Rosalie, qui n'arriveront certainement pas avant midi et demi. Jusqu'à l'automne dernier, cette double garçon-

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nière a été, non pas habitée, mais utilisée par un Francfortais enrichi dans les produits chimiques... un certain Hausbinder. Il était garçon; il avait un hôtel rue Bizet, et une maîtresse en titre... Mais il aimait les parties discrètes, les fantaisies... vous me comprenez. Et, pour se garer à la fois de la jalousie de sa maîtresse et des curiosités dangereuses, il avait organisé ce... harem à deux sorties.

— Il est mort? demanda Sandra.

— Non. Il a dû retourner à Francfort... Sa maison tournait mal en son absence... Il a bazardé son hôtel, lâché sa maîtresse. Et ici, dans ce petit temple de l'amour, sa succession a été prise par Bolski, son ami... et le mien.

Elle détacha : c et le mien » avec une crânerie provocante, en amoureuse fière de nommer son maître. Et cette impudence fit rougir la peau ardente de Sandra.

— Alors, dit Sandra, c'est ici que... vous le voyez?

— Attendez! L'histoire n'est pas si simple! Jusqu'à présent, j'ai vu mon ami chez lui. Il y a des années que nous nous connaissons... Je suis de Kcenisberg, comme lui; il m'a aimée... toute gosse... Tant qu'il a été riche, j'ai vécu avec lui... vous le savez, puisque j'étais t Mmê Bolski » de contrebande quand je vous ai rencontrée à Abbazia... Aujourd'hui, il est ruiné; moi je gagne

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ma vie en vendant du Gœthe,lui en vendant du Chopin : mais, avec des brouilles et des essais de séparation, de temps en temps, nous sentons bien que nous tenons l'un à l'autre pour la vie... Donc, Bolski occupe actuellement un garni assez modeste sur les boulevards : il m'y recevait. Or, il est le camarade d'Université et l'ami du comte Adolf de Letzling, l'attaché militaire autrichien : Bolski est de famille noble, comme Letzling. Et Letzling, bien qu'au service de l'Autriche, a une belle fortune. Comprenez- vous, maintenant?

— Pas du tout, répliqua Sandra.

— Si vous aviez seulement six mois de Paris, vous auriez compris déjà. Bolski est ici locataire en nom : mais Letzling paie les termes.

— Pour rendre service à Bolski?

— Nullement. Des deux, l'obligé se trouve être M. de Letzling. Carde cette façon il pourra, sans aucun risque, rencontrer une jeune personne qu'on ne lui laisse plus rencontrer ailleurs...

— Votre élève?

— Elle-même... Josette est d'ailleurs une petite backfisch qui ne sait rien de rien de l'amour, — parole! elle ne sait rien et ne rêve que le bon motif... Mais elle veut voir son Letzling à tout prix. Alors, moi, qui suis compatissante, je me dévoue. Je l'amènerai ici, sous ma garde. Son attaché l'y rejoindra...

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— En votre présence?

— Non! moi, pendant ces roucoulements, je recevrai Bolski de l'autre côté de la bibliothèque... il faut bien que j'occupe mes loisirs, n'est-ce pas? Josette et moi, nous entrerons et nous sortirons ensemble parla rue Saint-Lazare : il y a un antiquaire sous la voûte, bon prétexte. Letzling et Bolski, au contraire, n'entreront jamais que par la rue de Châteaudun. Enfin, si on arrivait à nous cerner au gite, il est convenu que c'est moi qui me ferai prendre avec Letzling — vous m'entendez? avec Letzling, pas avec Bolski — dans celui des deux gîtes qui aura été dépisté. Et, tandis que je me dévouerai, Josette filera du côté libre, sous la protection de Bolski. Est-ce machiné?

Sandra avait écouté avec son sérieux ordinaire les confidences de son amie. Après un silence, elle murmura :

— Comme tout cela est vicieux!

— Détrompez-vous. Il n'y a pas le moindre vice là dedans. La porte de la bibliothèque sera fermée, bien fermée : chacun chez soi. Je ne vous garantis pas que Bolski et moi nous nous contenterons de nous tenir par le bout des doigts. Mais Letzling et Josette... je parierais que tout se passera en paroles... avec un petit baiser par-ci, par-là. Et puis, ma belle, vous savez comme moi que, dans notre métier, avec les

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péchés des patrons, il s'agir de nous faire de la liberté et de l'argent. Retenez ça!... Wer kommi aber hier?... Est-ce qu'on n'a pas ouvert la porte?

L'Allemande se leva, anxieuse. Au même instant, sur le seuil du salon, apparut Fanny Smith, tout en noir, d'une sombre élégance un peu puritaine, et souriant discrètement.

— Comment diable êtes-vous entrée?

— Parla porte, tout droit, fit l'Anglaise... J'ai pensé que vous l'aviez exprès laissée ouverte.

— Mais pas du tout... C'est cette Sandra! Elle la menaça du doigt, amicalement. Puis

elle fit la présentation :

— Mademoiselle Sandra Ceroni, qui est depuis quinze jours chez les Corbellier. Mademoiselle Fanny Smith... institutrice de M!l8Berthe Haumont-Segré. Vous ne vous êtes pas encore rencontrées?

— Je n'ai pas eu le plaisir, fit l'Anglaise. Elles se serrèrent les mains. Les yeux bleus de

Fanny, d'un bleu opaque et clair de turquoise, deux yeux singulièrement pénétrants, parurent évaluer Sandra, depuis les bandeaux foncés de sa chevelure jusqu'à ses grands pieds d'une forme parfaite.

— Elle est gentille, pas vrai, la petite macaroni, — gouailla Mag avec un regard à Fanny, d'une impertinence si expressive que l'Anglaise,

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malgré son aplomb, se détourna. Ma petite Sandra, ajouta l'Allemande, cette belle dame en noir que voici est notre modèle à toutes : et je vous présente une governess qui « a su y faire d, comme on dit ici.

— Je sais faire quoi? demanda l'Anglaise, qui entendait mal l'argot.

— Je veux dire que, dans la maison où vous êtes, vous conduisez tout. Le père, la mère et la fille sont à vos genoux.

— C^onsensel dit Fanny. Ne Técoutez pas, mademoiselle Sandra. J'aime beaucoup Berthe, mon élève, et je crois qu'elle me le rend. Et comme elle est plus intelligente, beaucoup, que son père et que sa mère, elle a du contrôle sur eux.

On la mena défaire son chapeau dans la chambre à coucher. Comme elle le posait sur le lit et rajustait ensuite ses cheveux châtains, soigneusement ondulés, un triple roulement du timbre appela Mag à la porte. Un instant, Fanny Smith se trouva seule avec Sandra. Elle appuya de nouveau sur elle son regard fixe et dit :

— C'est vrai que vous êtes bien belle, mademoiselle.

Sandra fit une moue un peu gênée. Le retour de Mag lui évita de répondre. Elle amenait Rosalie Boisset, tellement pâle et tremblante d'émotion que, durant quelques secondes, compri-

mant des deux mains son florissant corsage, elle ne put dire un mot. Mag se tordait de rire.

— En voilà une innocente!... Elle a failli se trouver mal parce que la concierge l'a rappelée, tandis qu'elle traversait la cour, et lui a demandé où elle allait. Voyons, pauvre gosse! remettezvous... Elle ne vous mangera pas, la concierge! Elle en a vu bien d'autres. Je vous présente à ces dames. Mais, au fait, Fanny vous connaît. Donc, Sandra, voici mademoiselle Rosalie Boisset, une charmante jeune Luxembourgeoise qui fait depuis quelque temps l'éducation de M11* Ropart d'Anay, la cousine de mon élève... Elle fait également les comptes de ménage de Mm* Ropart d'Anay, les comptes de fermage de Monsieur, les devoirs des petits Ropart d'Anay; elle administre les purges aux jumelles Ropart d'Anay, — et mérite ainsi l'admiration de toute la famille Ropart d'Anay.

— Cette Mag! fit Rosalie,. „

Elle riait maintenant de sa peur, et la riche couleur de son sang incendiait ses bonnes joues. Fanny Smith considérait avec une curiosité sympathique l'accoutrement modeste de la nouvelle venue, sa jupe ample, nullement à la mode, sa blouse de soie brune, bien province, mise-bas non déguisée de MmP Ropart d'Anay, et, sous le chapeau de feutre, d'une touchante indigence d'ornements, les cheveux d'un blond

assez fade, assez vulgaire, mais d'une extraordinaire abondance.

— &Qce Unie girl, fit-elle à mi-voix, comme pour elle-même. Looks a baby.

— Vous voyez que je vous ai choisi les convives, Fanny, glissa Mag sur le même ton.

Et Fanny, cette fois encore, resta coite.

— J'ai eu une peur! contait à Fanny la jeune Luxembourgeoise, maintenant rassurée... Cette concierge barbue qui me court après et me dit : <a Où c'est-y que vous allez comme ça, mademoiselle?... » Sans doute elle ne me trouvait pas assez bien mise pour le chemin des maîtres. Et moi, je balbutiais... je ne retrouvais plus le nom que Mag m'avait dit de répondre : Mmt Bolski... Quand ce nom-là a fini par me sortir, la vieille sorcière est devenue tout en sucre... a Sous la seconde voûte à gauche, mademoiselle. Si vous voulez que je vous y mène... Non?... Je vous salue bien, mademoiselle... »

Elle mimait drôlement la grimace et la révérence de la mégère, se cassant en deux, tenant le pli de sa jupe entre les doigts, comme pour un menuet.

— Oh! la petite amusante! la petite chérie! s'écria Fanny Smith, subitement dégelée.

Et elle l'embrassa sur ses deux joues rouges, qui rougirent de plus belle.

— A table! dit Mag. Une heure sonne... Je

vous préviens que nous nous servons nousmêmes.

— Oh! moi, fit Rosalie, je ne demande pas mieux que de vous servir toutes les trois... Je vous en prie, Mag, laissez-moi servir.

— Si vous y tenez, ma petite, répliqua Mag. C'est sa manie, à cette gosse. Il faut qu'elle se dépense pour la commodité des autres... Ah! la famille Ropart d'Anay en a pour son argent!

Quand Fanny, Sandra et Mag eurent pris place à table, Rosalie présenta la langouste, puis versa le vin du Rhin glacé dans les verres couleur d'ambre. Elle possédait réellement un don naturel d'imitation drôle; l'on eût juré qu'elle avait, sa vie durant, joué ce rôle de soubrette active et futée... Tout le monde étant pourvu, elle consentit à s'asseoir entre Fanny et Sandra Sa vive et sincère gaieté avait tout de suite animé les convives. L'Anglaise elle-même détendait sa morgue.

Mag questionna :

— Vous allez me dire comment vous vous y êtes prises pour obtenir cette après-midi. Dans toutes les places, il suffit qu'on ait besoin d'un jour de liberté pour que Madame déclare que c'est justement le jouroù vous êtes indispensable.

— Oh! fit l'Anglaise... J'ai dit que je ne prenais pas le lunch à la maison, c'est tout.

— C'est tout!... singea Mag en ricai... )t.

C'est tout pour vous, ma belle. Je voudrais bien vous y voir, avec ma patronne!... D'ahnrd, la mère Croze a un souci extrême de moralité. Dans l'intérêt de ma chère petite vertu, elle craint pour moi les sorties trop fréquentes.

— Alors, vous faites comment?

— Il y a Josette, heureusement, qui est mon alliée. Mais vous, Sandra, quel truc avez-vous employé?

L' Italienne, malgré les tons chaleureux de son visage, rougissait aisément. Elle eut cette rougeur, et une courte hésitation avant de répondre, — tandis que Rosalie, infatigable, échangeait les assiettes et servait les viandes froides.

— J'ai fait demander par M. Jacques.

Les yeux de Mag et ceux de Fanny échangèrent un peu d'étonnement.

— Ah! s'écria Mag en souriant, vous avez apprivoisé Jacques Corbellier? C'est un record, ça' Ou plutôt, c'est une conversion... Oh! ne me regardez pas comme ça. Diable! Si vos yeux étaient chargés à balle, je serais tuée du coup... Je dis ce que tout le monde dit. Il est très possible qu'on exagère. Le jeune Corbellier a mauvais genre : je m'y connais; j'ai vécu à Berlin. Mais, s il vous trouve à son goût et s'il vous fait la cour, je lui rends mon estime. Et vous, petite Rosalie, quelle blague avez-vous contée à la baronne?

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— Mais... j'ai dit la vérité... Une fois par semaine, on m'envoie à Paris pour l'OEuvre des Orphelins du travail: M. le baron vient ordinairement avec moi... En ce moment, il assiste à un congrès d'écoles libres, à Blois. J'ai dû venir toute seule. Alors... j'ai dit que je déjeunerais avec vous, Mag.

— Vous n'avez pas dit où, au moins?

— Non!

— Bien. Ce n'est pas la peine de rougir. Vous êtes jeune dans le métier, petite. Vous apprendrez qu'il faut confier le moins possible de la vérité aux maîtres, sur nos faits et gestes. Ils n'ont aucun droit à connaître notre vie, n'est-ce pas? Si la baronne vous interroge ce soir, répondez que vous avez déjeuné avec moi au Bouillon Duval. Et tenez, donnez-nous du Champagne. Mlle Smith n'a plus rien dans son verre.

Rosalie sauta sur ses pieds :

— Laissez-moi déboucher... Au Val d'Anay, c'est moi qui m'occupe de la cave. Vous allez voir...

En effet, elle fit sauter le bouchon sans bruit et sans perdre une bulle de mousse, comme un maître sommelier. Elle remplit les verres : Sandra et Mag effleurèrent les leurs; l'Anglaise, ayant vidé le sien, murmura :

— ~ Very nice Champagne. Very dry.

— Choisi par BoKki; il s'y connaît, fit Mag. C'est lui qui nous offre ce lunch.

— Est-ce que nous verrons M. Bolski? demanda Fanny Smith, dont les joues se couperosaient, et qui semblait devenir peu à peu une personne nouvelle, avec des gestes brusques, des éclats de voix.

— Peut-être, répliqua Mag évasivement...

Mais très tard.

Elles mangèrent quelque temps silencieusement; Rosalie s'employait activement au service: quand les viandes froides furent enlevées, toutes les quatre grignotèrent les fruits et les gàreaux, amusant leurs langues à la fumée piquante du vin... Rosalie, très rouge, les yeux animés, rep/it sa place entre Fanny et Sandra. Tout à coup, elle se mit à babiller, d'un babil d'enfant qui veille trop tard et qui s'est excité dans la société des grandes personnes:

— Certainement que je ne dirai pas où j'ai déjeuné... Ni que j'ai bu du Champagne... Mmela baronne ne me gronderait pas... oh! non... elle est si gentille. Mais elle aurait du chagrin... Elle me ferait faire des tas de prières avec elle... A M. le baron, par exemple, je crois que je le dirai. Il n'y a pas moyen de lui rien cacher. Il me regarde bien en face; il me dit : « Rosalie! Rosalie!... Je vois à votre nez que vous me racontez une craque... * Oh! il est impayable, M. le

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baron. Et un brave homme aussi... intelligent... qui fait tant de bien... Toutes les œuvres de la région, il en est administrateur. Et même dans mon pays il s'intéresse aux Orphelins du travail. Ce qu'il me fait écrire de lettres, vous n'avez pas idée... à l'évéque, au pré^t, même au ministre... ïl n'a pas peur des radicaux, allez! Il est solide... Cn lui donnerait trente-cinq ans, il en a quarante-deux... Mag, je débouche l'autre bouteille, hein?... C'est drôle! ce Champagne, je ne le trouvais pas assez sucré d'abord... et maintenant je l'aime .. ça chauffe, ça chauffe... Puis s'arrétant tout à coup :

— Je ne vais pas me griser, au moins?

— Non, petite chérie, fit l'Anglaise, prenant la main gauche de sa voisine et la caressant doucement dans les siennes... Vous n'êtes pas grise; vous êtes gaie et comique, et c'est tout.

Ma g rêvait, les yeux sur son verre, le front plissé d'un souci Tout à coup, elle se leva :

— Et fumer!... Moi qui oublie de vous donner des cigarettes.

Elle alla prendre des boîtes multicolores, dans un petit bahut.

— Provenance directe de Constantinople, dit-elle... Letzling les fait porter dans la valise.

Elle atteignit aussi et servit deux bouteilles de liqueurs, de l'anisette rose et du cognac.

— Moi, je veux de l'anisette, cria Rosalie impatiente.

L'Anglaise, sans rien dire, se versa du cognac.

Toutes quatre commencèrent à fumer, Mag et Fanny expertes, Rosalie et Sandra suçan* leurs cigarettes avec dés mines amusantes de novices. Rosalie continua son bavardage ■ eîîe replia du baron, f qui était un si bel homme *, et de la baronne, « pour qui elle se serait jetée à l'eau » ; elle parla des jumelles, Marguerite et Violette, <r mignonnes comme une paire de pigeons i>; les deux jeunes garçons, Hector et Jean, tellement diables c et qui s'amusaient à la faire tomber par terre pour grimper sur elle j> ; d'Henriette, a bien excellente petite fille, mais qui ne pouvait pas arriver à mettre l'orthographe, en français ni en allemand ». Les trois autre* institutrices n'écoutaient guère; elles s'amusaient seulement à voir la griserie monter, monrer dans ce cerveau d'enfant Tout à coup, aussi subitement qu'elle s'était mise à parler, Rosalie se tut. Elle suça encore sa cigarette quelque temps, l'éteignit, la ralluma, l'éteignit de nouveau. Elle s'accouda sur la table, appuya sa tête sur sa main. Elle eut les yeux vagues, sourit faiblement aux visages qui l'environnaient, balbutia :

— M. le baron... M. le baron m'a dit... m'a dit...

Elle ne put terminer sa phrase et s'engloutit

soudain dans le sommeil. Comme sa tête oscillait sur la table, Fanny se leva, et, avec une vigueur qui excita l'admiration de Mag et de Sandra, prit adroitement la jeune fille sous la taille et sous les genoux, la porta, l'étendit, comme on couche un bébé, sur le canapé Louis XVI. L'y ayant installée, elle la baisa dans les cheveux, et regagna sa place à table. Mag et Sandra lui crièrent : « Bravo ! d

— Oh! ceci n'est rien! dit l'Anglaise en riant. Cette enfant est si courte! Je porterais Mlle Sandra, si elle voulait. Nous autres Anglaises, nous avons des muscles entraînés.

Mag observa quelque temps Rosalie endormie, puis, pensivement, le menton dans la main :

— Pauvre gosse! Ça fait pitié... Être exploitée comme elle l'est... cinquante francs par mois, sept personnes à servir, et déborder de reconnaissance pour les maîtres!... J'essaie bien de la dresser, dans son intérêt... mais, sur une nature comme ça, rien ne prend.

— Il y a des institutrices qui sont de vraies bonnes, dit Fanny Smith dédaigneusement. J'en connais qui font leur lit.

— Le leur, passe encore, répliqua Mag. Je parie que la petite fait celui du patron.

Et, entre des ronds de fumée qu'elle envoyait au plafond, elle ajouta, comme pour elle-même :

— En attendant qu'elle se couche dedans, ce qui ne tardera guère.

Elle aussi, le vin, les cigarettes, les liqueurs et la nourriture incendiaient ses joues ordinairement peu colorées, et allumaient dans ses paupières une lumière humide. Mais elle portait l'alcool en convive expérimentée qui en a bu bien d'autres, qui a éprouvé que sa raison n'y sombre point. Pourtant, elle relâchait peu à peu sa tenue. Les coins de la bouche tombaient, donnant au visage un air d'amertume et de lassitude; le front vieillissait. Mme Croze et Josette eussent été surprises et inquiètes de voir la a fille » apparaître sous les dehors peu à peu effacés de la Frseulein, une fille de tripots et de bouges étrangers, au passé accidenté, mystérieux, mais dont c'était bien la vraie nature qui présentement s'accusait. Cependant, l'Anglaise, qui. elle, avait bu effroyablement, achevait de s'enivrer avec une componction méthodique, mélangeant le cognac et l'anisette dans son verre à Champagne : mais elle non plus ne disait aucune parole incohérente; l'alcool lui avait seulement délié la langue, tandis que la couperose s'avivait sur sa face et que tous ses gestes, d'ordinaire si réguliers, perdaient leur concordance et leur rythme : on eût dit qu'elle se démantibulait... Celle des quatre qui avait le mnin*» mangé, qui avait le moins bu, c'était la sobre Tiiestine.

Mais la sensibilité de ses nerfs et de son sang n'en était pas moins remuée : son grave visage, si régulier, se figeait, presque immobile ; la beauté de ses yeux s'assombrissait jusqu'à devenir tragique. D'abord, à mesure qu'elle buvait, elle avait été de plus en plus silencieuse : maintenant elle s'apprivoisait, se reprenait à parler. Méfiante par nature, boudeuse tout à l'heure quand Mag avait émis son jugement sur Jacques Corbellier, elle aussi cédait à la confiance que suscitent entre un petit nombre de convives la bonne chère et le vin, — elle glissan à ce besoin de confidences qui rapproche alors des êtres isolés, de condition pareille, exilés de leurs pays respectifs, ayant pàti à peu près des mêmes misères, soutirant des mêmes entraves, nourrissant les mêmes rancunes, les mêmes espoirs, pratiquant les mêmes vices, ou peu s'en faut... La présence consciente de Rosalie les eût sans doute retenues, gênées : cette petite, si défensive, excitait leurs sympathies par sa jeunesse et sa gentillesse désarmées : mais tout de même elles ne la sentaient pas des leurs, trop innocente, n'ayant pas de passé, contente de son sort, amie de ses maîtres, aimant la France par analogie de race et de langue, née dans les marches françaises, ignorant par conséquent cette amertume particulière de l'exil salarié et ce violent sentiment de rancune contre

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la terre qui vous paie cet exil. Ce fut dans cette haine de la France que leur griserie communia d'abord, avec le mélange de mépris et d'envie qu'excite chez les étrangers notre vieux pays de civilisation raffinée et de tempérament insouciant, dont ils souhaitent tous la ruine définitive, la disparition sur la mappemonde, dont ils s'apprêtèrent tant de tois à célébrer la mort et qui tout à coup ressuscite, reprend son rang entre les peuples, refait du génie, de la force, de la gloire, et pare tout cela de ce qui est plus insupportable encore aux autres peuples que le génie, la force et la gloire: l'élégance et l'ironie. Femmes, jeunes, désirables toutes les trois, Sandra, Mag et Fanny étaient sensibles à l'élégance de Paris, surtout à l'élégance de la toilette; sans l'avouer, elles sentaient qu'il leur manquait, qu'il leur manquerait toujours — même à Mag — le mystérieux don d'attifage qu'elles constataient chez toutes les Parisiennes, depuis les femmes du monde jusqu'aux trottins... Précisément à cause de son accoutrement à la diable, elles pardonnaient à Rosalie Boisset d'être née si près de la France; mais elles daubèrent sur telles de leurs collègues françaises qu'elles connaissaient ou qu'elles avaient entrevues dans le monde de leurs élèves.

— Elles se mettent de la poudre, déclara Fanny Smith ; mais, dessous la poudre, leur face

est sale... Du reste, toutes les Françaises sont sales, et n'aiment pas le bain.

— Et vous ne connaissez que ce qu'il y a de mieux, appuya Mag... Moi qui ai vécu chez de petits bourgeois français, vous n'imaginez pas leur crasse! Un bain de pieds par quinzaine, la figure et les mains débarbouillées le matin, pas plus... La nouvelle génération est mieux : Guy et Josette Croze sont des Anglais pour les habitudes du corps! Le sous-ministre, lui, se douche la tête, parce qu'il se congestionne quand il travaille; mais, s'il est pressé, adieu le bain! Et comme il est gros, comme il sue, il y a des jours où je n'ose pas l'approcher. La mère Croze, c'est un autre genre ; elle est de la vieille école française, — vous savez, c'est une noble de province, la sœur de la patronne de Rosalie... Elle ne veut pas se mettre nue, par pudeur; elle enfile sa chemise de nuit par-dessus sa chemise de jour. Vous comprenez comme c'est commode pour la toilette.

— Et puis, fit Sandra, tous les appareils pour baigner fonctionnent mal en France, et tout le reste aussi, n'est-ce pas? Le chauffage, l'électricité, tout va mal. En Italie, et aussi en Allemagne, c'est tellement mieux fait !

— Rien ne va droit en France, résuma Fanny. C'est un pays qui est décomposé, qui est pourri.

Elles citèrent tous les symptômes de mort que décelait le pays : et, dans les phrases qu'elles disaient, elles remplaçaient inconsciemment leurs observations personnelles par les souvenirs des lectures de leurs journaux nationaux; chacune d'elles en recevait un de son pays, toujours choisi parmi les plus nationalistes et les plus gallophobes. Mag lisait la Tosr de Berlin; Fanny le Daily V^ews; Sandra le zManino de Naples. Tout en continuant de fumer et de boire, elles échangeaient ces provisions de fiel avec une âpre joie : la dépopulation, les assassins de quinze ans, l' antimilitarisme... L'armée n'obéissait plus ; les navires sautaient avec leurs équipages; les paysans abandonnaient la terre inculte; le vieux bas de laine français, définitivement troué, laissait fuir l'or accumulé par les siècles. Les hommes français étaient des satyres ou des alcooliques, ils ne pensaient qu'à l'absinthe et aux femmes. Les Françaises : ah! les Françaises, c'était pire que tout. Et elles citaient les héroïnes des pièces de théâtre à la mode : une mère débauchait l'ami de collège de son fils ; un vieillard ruinait sa famille pour une servante; une jeune fille enlevait l'amant de sa mère... Ainsi substituaient-elles de nouveau leurs souvenirs de littérature à ce que la réalité leur montrait tous les jours. Oubliant que Mme Croze et la baronne Ropart d'Anay, les

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deux sœurs, vivaient presque comme des religieuses, que les dames Haumont étaient inattaquables, elles en revenaient sans cesse à Emmeline Corbellier, — et, parce que celle-ci avait une liaison adultère avérée, c'était elle qui représentait, à leurs yeux, la vraie femme de France.

Puis, soulagées parle dégorgement de ce virus antifrançais qu'à l'ordinaire elles étaient obligées de contenir, elles passèrent tout d'un coup à l'autre sujet qui les intéressait bien davantage : elles-mêmes , les appétits de leur cœur , ce qu'elles souffraient ou ce qu'elles avaient souffert, non plus parce qu'elles étaient des exilées, mais parce qu'elles étaient des isolées, sans compagnons, exclues de l'amour des hommes par leur fonction. Et il apparut qu'elles contenaient autant de fiel contre le sexe mâle que contre le sol étranger. Toutes avaient souffert de l'homme dans les places diverses qu'elles avaient faites. La concupiscence masculine les avait toutes harcelées : ou bien, si, hors des maisons où elles servaient, elles s'étaient laissé tenter par quelque intrigue, elles avaient été bassement exploitées, on avait profité d'elles, se dérobant dès que surgissait l'occasion de les aider; on avait abusé de la nécessité où elles étaient de sauvegarder les apparences, d'éviter tout scandale qui leur eût fait perdre leur gagne-pain... Elles avouaient à

présent tous ces désastres de leur cœur, penchées les unes vers les autres, la voix plus discrète que quand elles crachaient leur haine de la France, confidentielles, fraternelles... Il n'était pas quatre heures encore; mais la pluie qui noyait la cour avait fait la nuit dans le petit salon; un lustre électrique éclairait la table, où dans les soucoupes s'entassaient maintenant les cigarettes à bouts dorés, tandis que la fumée aromatique du tabac oriental, mêlée à ces haleines et à ces parfums de femmes, y condensait une odeur de harem... Sandra, de sa belle voix grave, racontait ce qui lui était arrivé à dix-huit ans (elle en avait vingt-deux à présent) dans sa seconde place : c'était précisément à Abbazia, où Mag l'avait connue, chez des Américains.

— Vous vous rappelez, Mag, ce Bruston, cette canaille? Il était devenu riche en faisant de l'usure dans l'Ouest... Il était petit, mais si robuste : il pliait un morceau de fer comme un bâton de bois... Il me parlait dans les coins; il me disait qu'il voulait divorcer et m'épouser. Moi, je répondais : « Bien! divorcez. Je me marierai avec vous après. » Alors moi, un jour que ce n'était que lui et moi dans la villa, puisque Madame avait emmené la petite à Trieste... il faisait si chaud... vous savez comme il fait chaud à Abbazia certaines fois, dans le mois de mars... j'étais tranquille à lire dans ma chambre, éten-

due, avec seulement ma chemise et une robe de chambre... Le voilà qui entre, et, sans une parole, se jette sur mon lit... Moi, heureusement, j'ai le temps de prendre le coupe-papier dans mon livre : c'était un petit poignard japonais, bien pointu, et, comme ses mains à lui étaient autour de mes jambes, je me mets à lui frapper dans son gros cou, dans ses joues, dans sa tête... Et il était subitement en sang et il criait : <c oAre you mal ?... are you ?... Mais il a dû se sauver tout de même, et bien tailladé, je vous assure. Il a dit à sa femme qu'il s'était blessé avec une vitre cassée.

L'Italienne avait mimé la fin de la scène, prenant en mains le couteau à fruits resté sur la table. Et ses yeux luisaient, on sentait qu'elle était prête à saigner quiconque voudrait de force profiter de sa beauté sans rien donner en échange.

Mag, vautrée sur la table dans une attitude lasse, murmura :

— Si j'avais joué du couteau toutes les fois que les pères ou les frères de mes élèves ont poussé ma porte!... J'ai un autre moyen, plus simple : je crie, je crie comme une brûlée. Alors ils se sauvent.

Plus bas, avec un rire de courtisane, elle ajouta :

— Et puis, il y a eu des fois où je n'ai pas crié.

— Oh! fi donc! Mag, dit l'Anglaise.

— Bah! répliqua Mag... On n'est pas des anges... On est des femmes avec un corps, avec des sens... C'est dur, quelquefois, toute seule hors de son pays, de n'avoir personne qui vous dise des choses tendres, qui vous embrasse... Si le patron est un gros suant comme le mien en ce moment, ou une brute comme le Bruston de Sandra... parbleu! on a de la vertu, on se défend avec des cris ou avec un couteau. Mais là... entre nous .. (personne ne nous écoute) quand ça nous plaît, quand ça nous tente... nous savons bien laisser notre porte ouverte, la nuit... ou retrouver Monsieur en ville... Et après tout c'est peut-être ces places-là où on est le plus tranquille.

Sandra gardait ses beaux yeux baissés, comme si elle n'osait ni approuver ni contredire la cynique Allemande. Fanny, qui, n'ayant pas cessé de boire, était maintenant au second degré de sa soûlerie, agitée de mouvements nerveux, clignant du regard, les joues violettes, déclara :

— Jamais je n'ai ouvert ma porte. Jamais je n'ai rejoint un maître dans les villes. Je me regarderais alors pire qu'un fille des rues...

Ces derniers mots piquèrent Mag.

— Parbleu! dit-elle (et elle aussi n'était plus tout à fait en possession d'elle-même), nous

nous en doutions, Fanny. Les hommes, ça ne vous chante guère.

L'Anglaise se dressa debout :

— Qu 'est-ce que c'est que vous dites ? Qu'estce que c'est que vous voulez dire? Say it, phase, do say it.

Elle balbutiait; la colère et le vin l'empêchaient de trouver ses mots.

Mag, de l'air voyou qu'elle affectait volontiers en dehors du service, un bout de cigarette collé à la lèvre, la regardait bien dans les yeux.

— Je veux dire... que d'abord vous n'êtes pas plus Jeanne d'Arc que Sandra et moi... Seulement, ça a dû mal tourner avec vos sweetheans : quelque aventure bien noire, de celles qu'on ne peut pas même raconter et pour lesquelles on ne veut pas être plainte. J'en ai comme ça dans la mémoire, moi, et je ne m'en vante pas non plus. Seulement, moi, ça ne m'a pas ôté le goût d'essayer encore. Je ne cherche pas de compensations auprès de mes élèves, moi!

L'Anglaise avait écouté, si haletante qu'on entendait sa respiration grincer comme un soufflet. N'ayant pas du français la connaissance parfaite qu'avait Mag, elle mit un instant à comprendre le sens de ce qu'elle entendait. Et soudain, comprenant, elle saisit la bouteille de cognac et voulut la jeter à la tête de Mag. Mag et Sandra la prévinrent, la prirent au corps, la mai-

trisèrent. Elle écumait, dans un véritable accès de rage, balbutiant :

— Vamned... damned whorel... C'est vous qui êtes une horrible, une répugnante. Jamais je n'ai même pensé... C'est bon pour les Allemandes... Laissez-moi! ne me touchez plus!... Les Allemandes sont encore pire que les Françaises... Et je vous défends de parler de Berthe... qui est tellement pure... tellement pure.

Elle cessa soudain de se défendre, se laissa asseoir, eut une crise de sanglots. Mag lui dit :

— Voyons, Fanny, ce n'est pas la peine de se fâcher. Vous ne m'avez pas comprise. Qui diable accuse Berthe Haumont-Segré? Je sais très bien qu'elle est une fille très sérieuse... très stricte... très sage... mais elle est... comment vous dire cela? amoureuse de vous à froid... Elle vous est asservie complètement : et c'est ça que vous aimez... cette domination, cette possession d'une âme de femme. Ne dites pas non!

Fanny, qui se calmait, murmura :

— Si c'est cela que vous dites... oui, cela est possible, en vérité.

— Vous ne m'en voulez pas? fit Mag.

L'Anglaise ne répondit pas. Elle était vraiment tout à fait grise, et, l'air hébété, semblait déjà avoir oublié la querelle. Elle regardait Sandra avec une attention admirative.

— Mademoiselle Ceroni, fit-elle, je voudrais

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que vous nous montriez vos cheveux, vos cheveux... dénoués. Il sont très beaux, je pense.

Sandra, étonnée, consulta Mag du regard; celle-ci, de la tête, lui fît signe de consentir. Alors, Sandra, d'un beau geste de canéphore, ôta les fourches et les épingles qui agrafaient ensemble les rouleaux et les tresses; l'édifice s'écroula comme une noire avalanche. Lentement, l'Italienne défit les tresses, et bientôt elle "fut enveloppée jusqu'au-dessous de la taille par les sombres ondes annelées, plus surprenantes encore par leur ampleur que par leur longueur.

Une odeur intense, une odeur indéfinissable qui semblait celle de la sève même de cette végétation splendide, effaça toutes les autres senteurs condensées dans l'étroit salon. Fanny Smith prit dans ses deux mains une poignée de la masse fluide, et la respira :

— Oh! c'est beau, murmura- t-elle... C'est plus beau encore que des cheveux blonds.

Elle les laissa couler de ses doigts, lentement. Sandra, un peu fière de l'admiration qu'elle provoquait, cambrait la taille, laissait le poids de ses cheveux entraîner sa tête en arrière : le front ainsi découvert, elle semblait beaucoup plus jeune. Mag regardait Fanny plus que Sandra : ses yeux intelligents cherchaient à pénétrer le secret de cette étrange fille. Et maintenant elle était tout près de croire que l'Anglaise disait

vrai quand elle protestait tout à l'heure, défendait la pureté de ses mœurs.

« Oui, pensait-elle... une toquée... une hystérique... excitable à fleur de peau... mais pas de sens pour un pfennig... Frôlements et whisky... ça lui suffit... »

Il se fit un bruit léger du côté du canapé... Le paquet oublié qu'était Rosalie remua, se débrouilla : une tête se haussa sur les coussins; une voix enfantine balbutia :

— Je crois que j'ai dormi.

Les trois autres éclatèrent de rire : on entoura la petite, qui, toute dépeignée, encore tout "ensommeillée, reprenait avec peine conscience des choses à travers cette atmosphère chaude, lumineuse et enfumée.

— On étouffe ici, murmura-t-elle.

— Elle a raison, dit Fanny. Ouvrons.

La fenêtre fut entre- b aillé e ; une haleine d'humidité fraîche fit tourbillonner les volutes de fumée autour du lustre électrique et mêla à sa clarté intense la pâleur d'une après-midi d'hiver. Les poitrines oppressées respirèrent mieux.

— Est-ce que j'ai dormi longtemps? questionna Rosalie, à qui le repos avait rendu une mine fraîche et des yeux clairs.

— Deux petites heures, répliqua Mag. Il est cinq heures.

— Bonne Sainte Vierge ! Et mes courses ! Et

mes quêtes! Mon dernier train part à sept heures moins un quart!

— Bah ! railla Mag, on ne vous grondera pas... M. le baron est si bon... Mm6 la baronne est si bonne... Tout le monde est si bon.

— Ça, c'est bien vrai, répliqua Rosalie sans comprendre qu'on se moquait d'elle. Mais, justement, comme ils sont si tellement gentils pour moi, je ne veux pas les inquiéter.

Elle réparait en bousculade le désordre de sa chevelure et de sa toilette. La voyant anxieuse, les autres l'aidèrent. On l'agrafa, on la coiffa : on s'amusa d'elle comme d'une poupée. Quand elle fut équipée pour sortir, elle eut une inquiétude subite : elle tâta les poches de son jupon à l'ancienne mode, fouilla dans son petit pardessus en peau de poulain, explora même l'intérieur de son corset de coutil gris : on la questionna :

— Vous avez perdu quelque chose?

— Mon portefeuille... Où il y a l'argent de l'OEuvre... Plus de quinze cents francs!... Oh! si je l'ai perdu... j'aime mieux me jeter dans la Seine que de retourner au Val d'Anay...

On chercha par terre, on chercha sous les meubles. On ne trouvait rien, quand Sandra s'avisa de retourner les coussins du canapé Louis XVI : le portefeuille s'était glissé entre l'un d'eux et le dossier. Rosalie, les yeux encore

baignés de larmes, se mit à danser, embrassa Sandra, embrassa Mag, embrassa Fanny; elle ouvrit le portefeuille et vérifia que le contenu était intact : un billet de mille et cinq billets de cent rrancs, qu'elle étala sur la nappe, mélangés à vingt autres choses : des images de la Vierge, des Sacrés-Cœurs, des Saints-Christophes, et, aussi, un petit carré de zinc comme en emploient les photographes de foire pour faire leurs portraits. Mag le happa de la main avant que Rosalie eût pu l'empêcher.

— Oh! oh! fit l'Anglaise... C'est le portrait d'un amoureux, je souis sûre.

— Non! c'est son patron!... C'est le baron Ropart d'Anay, s'écria Mag en joie.

Sandra et Fanny se penchèrent et virent l'image d'un homme de haute taille, maigre, à grandes moustaches blondes, l'air à la fois martial et bon enfant, courageux et naïf.

— On a fait ça à la fête de Romorantin, l'autre jour, dit la petite. C'est Mme la baronne qui me l'a donné.

Elle était si visiblement confuse qu'on n'eut pas le courage de la taquiner. Conjointement avec les billets de banque et les pieuses gravures, la photographie du baron réintégra le portefeuille, que cette fois, pour plus de sûreté, la jeune fille glissa dans son corset. Et, ayant pris congé de tout le monde, Rosalie Boisset

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s'échappa. On l'entendit courir sous la voûte, puis dans la cour.

— C'est une brave petite, décidément, dit Mag. Pas forte : mais un cœur d'or.

— Et elle a de beaux cheveux blonds, ajouta Fanny, qui, peu à peu, maintenant que l'air s'était renouvelé autour d'elle et qu'elle ne buvait plus, reprenait la maîtrise de soi et redevenait la correcte governess que tout le monde enviait aux Haumont-Segré.

— Moi aussi, dit-elle à Mag, il faut que je m'en aille. Berthe a déjeuné chez ses cousines Haumont-Manin, rue Palatine... vous savez? dans ce laid appartement, tellement triste, derrière l'église Saint- Sulpice... J'ai rendez-vous avec elle à l'heure du thé.

— Et moi, dit Sandra, j'ai promis à M. Jacques de lui rapporter des mélodies napolitaines qu'on trouve chez Rorsi, rue Jacob. Nous pouvons faire route ensemble.

En même temps que le souci professionnel, l'allure de leur emploi leur revenait. Qui eût regardé ces deux jeunes femmes d'une sobre élégance, chapeautées, voilettées, gantées, n'eût pu supposer que, tout à l'heure, elles se grisaient de compagnie, décoiffées et débraillées, et tenaient des propos de filles sur leurs maîtres et sur elles-mêmes. Mag seule ne se pressait pas de se remettre en tenue. Et même, tandis que les

deux autres achevaient de s'arranger pour partir, elle s'éclipsa un instant dans le cabinet de toilette et en revint les cheveux à moitié défaits, en robe de chambre japonaise.

Fanny demanda en riant :

— Vous allez dormir ici, Mag?

— Dormir, répondit Mag, je ne crois pas... A moins que Bolski n'arrive bien en retard.

— Oh ! dit l'Anglaise d'un air sincèrement scandalisé, vous l'attendez?...

— Justement, chère. Cela vous choque? Que voulez-vous, moi, je ne suis ange gardien que dans mon service. Hors du service, je laisse mes ailes blanches au vestiaire.

— Cette Mag, fit gaiement Sandra. Comme elle dit les choses...

Les deux voilettes, Fanny et Sandra, frottèrent amicalement le museau de l'Allemande... Mag fut remerciée de la petite fête : toutes les querelles étaient oubliées et l'on se promettait de se revoir ainsi librement le plus souvent qu'on pourrait.

— C'est Bolski qu'il faut remercier, dit Mag. C'est lui qui nous a payé cette crémaillère. Il a gagné la forte somme, avant-hier.

Elles partirent. Mag, restée seule, commença de ranger le salon, de débarrasser la table, n'y laissant qu'une théière et des gâteaux. Sa gaieté gouailleuse avait déserté son visage. Elle était

grave, presque sombre... Et, tout en faisant le ménage du salon avec des gestes précis et un ordre d'Allemande, elle prêtait souvent l'oreille vers la cour, impatiente d'entendre un certain bruit de pas.

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