Les Anglais à Paris, 1800-1850
« Ce qui me frappe le plus vivement, écrivait Walpole en comparant les Français aux gens de son pays, c'est du grand au petit la différence absolue d'usages qui les sépare de nous. En vingt-quatre heures on ne saurait établir le moindre rapprochement. Cela saute aux yeux, ne serait-ce que pour des bagatelles (1 ) . » Walpole avait raison .Jamais nations plus voisines n'offrirent plus singulier contraste. De l'une à l'autre tout diffère ; et différ-er n'est pas assez dire, tout y est en opposition directe. On a beaucoup écrit chez nous sur l'Angleterre et parfois merveilleusement. Or si l'on lient pour exactes les observalions d'un Taine ou d'un Chevrillon, ces deux races
(1) Horace Walpole, Letters, oct. 3, l'ôo.
d'hommes, l'anglaise et la française, paraissent à ce point se contredire que, même en ignorant tout des mœurs d'Outre-Manche, il suffirait, semble-t-il, de mettre en regard de chacun des traits du caractère français le trait contraire pour obtenir un parallèle véridique.
Et pourtant, fait curieux, malgré cesirrémédiables dissemblances, malgré les conflits sans finales haines séculaires, la Grande-Bretagne reste le pays avec lequel de tout temps la France eut les rapports de société les plus courants, les plus faciles. Politique mise à part, il est peu de nations qui, je crois, entretinrent de commerce réciproque plus suivi et sans doute moins encore dont les civilisations réagirent plus activement l'une sur l'autre.
Nous ne parlerons ici que de ce que furent les relations anglo-françaises au xix** siècle, et précisément ilse trouvaqu'à celteépoque l'influence britannique domina chez nous. Mais il ne serait pas moins instructif de voir ce qu'étaient ces relations cent ou deux cents ans plus tôt, par exemple, elcomment,les premiers, nos voisins s'efforcèrentd'adopterles modes parisiennes et de se conformer au goût français. Toute puissante au xvii* siècle, on peut dire qu'en général
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notre domination artistique et mondaine s'exerce jusque vers la seconde moitié du siècle suivant. Peu à peu cependant, à mesure qu'on approche de la révolution, les rôles s'intervertissent. Après nous avoir emprunté beaucoup, il est visible que l'Angleterre se met à nous rendre l'équivalent de ce que nous lui avons prêté. Partout, de tous les côtés à la fois, en littérature, en politique, dans les modes, le changement se fait sentir. On s'enthousiasme pour les vers de Thomson, on se croit tenu d'admirerShakespare; on prône avec Montesquieu les beautés du régime parlementaire : on inaugure les courses de chevaux et lesthés àl'anglaise, on renielapoudre, on endosse le frac. Déjà mille signes avant-coureurs témoignent des progrès de cette anglomanie qui, cinquante ans plus tard, exercera chez nous ses fantaisies tyranniques.
La révolution survint et la guerre. Jamais, à ce qu'il semble, les deux peuples ne s'acharnèrent si furieusement à leur perle réciproque; jamais encore non plus, phénomène vraiment caractéristique, les deux sociétés ne se touchèrent d'aussi près. N'oublions pas en effet qu'après Valmy Londres devient pour les émigrés le grand centre de ralliement. En
dépit des haines religieuses, des préjugés nationaux, c'est toujours entre Français et Anglais qu'il y a le plus d'idées communes, d'amitiés, de liens de famille. Grâce à leur bon sens naturel, ceux-ci ne tardent point à juger la révolution sous son aspect véritable, c'est-à-dire avant toute chose comme une affaire de biens nationaux. Ils comprennent la spoliation dont les émigrés sont victimes et d'un commun accord ils s'efforcent deremédier àleurs maux. Partout, l'accueil est d'une générosité parfaite et dans les rapports quotidiens, dans les relations chaque jour plus intimes, peu à peu les individus des deux nations apprennent à se connaître et à s'apprécier.
Quand viendra l'époque du retour, plus d'un, sans y prendre garde, se sera laissé gagner par le charme tranquille de l'Angleterre, par le sentiment d'ordre et de bien-être environnant. «. Tout en me souvenant de mon pays, avoue Chateaubriand, je n'avais aucun désir de le revoir. » Il le revit cependant et n'éprouva d'abord qu'une immense déception. « Je nourrissais toujours au fond de mon cœur les regrets et les souvenirs de l'Angleterre ; j'avais vécu si longtemps dans ce pays que j'en avais pris les habitudes : je ne pouvais me faire à la saleté de nos maisons, de nos
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escaliers, de nos tables, à notre malpropreté, à noire familiarité, à l'indiscrétion de notre bavardage. : j'étais Anglais de manières, de goût et^ jusqu'à un certain point, dépensées. » (1)
Beaucoup en sont là, les uns parce qu'au retour ils ne retrouvent plus rien de ce qu'ils ont laissé, ni famille, ni foyer, ni fortune,les autres parce qu'obligés de fuir tout jeunes ils se sont de bonne heure attachés à leur pays d'adoption, a Je ne sais trop ce que j'étais, confesse M'"^ de Boigne. Anglaise, je crois, mais certainement pas Française. » La voilà dans son château de Beauregard. « J'y pleurai bien à mon aise pour en prendre possession, le 2 novembre 1804, jour des morts, par un brouillard froid et pénétrant qui ne permettait pas de voir à trois pieds devant soi... J'éprouvais un sentiment d'abandon et de désolation qui me glaça jusqu'au fond de l'âme^ et je ne pense pas que je me fusse crue dans un pays plus sauvage sur lesbords delà Columbia (2). » Instinctivement devant leurs demeures en ruines, leurs parcs en friches, leurs biens pillés, ces Français songent au pays qu'ils viennent de quitter.
(1) Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tomhe, édit. Biré, vol. II, pp. 227,234, 235, 238.
(2) Comtesse de Boigne, Mémoires, vol. I, pp. 205, 413.
Ils comparent cequ'ils voient avec ce qu'ils ont vu et trop souvent leurs secrètes préférences vont à la terre anglaise. A coup sûr, ils ne forment en France qu'une minorité, mais cette minorité n'en reste pas moins le monde proprement dit et c'est bien dans le monde que, sous Louis XVITI et Charles X, fréquenteront Wellington et ses compatriotes.
L'émigration eut, je crois, une influence très nette sur les rapports des deux sociétés, partant sur la vogue toujours grandissante et l'introduction chez nous des mœurs anglo-saxonnes. Avec elle s'explique l'intimité croissante, les constants échanges de visites entre Parisiens et Londonniens, l'accueil que ces derniers trouvèrent dans notre capitale sous la Restauration, le rôle prépondérant qu'ils jouèrent dans les cercles à la mode, enfin l'aisance avec laquelle beaucoup se fixèrent définitivement chez leurs ennemis de la veille.
Aussitôt la paix conclue, voilà que tous à la fois ils débarquent, ils accourent, ils s'installent. Et je ne parle point seulement de leur empressement à venir en 1815 et 1814, je fais de même allusion à ce qu'il fut dix ans plus tôt, c'est-à-dire à l'époque du traité d Amiens. Il est vrai qu'en 1804 beaucoup
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eussent mieux fait de s'attarder moins complaisamment de ce côlé-ei de la Manche et rien n'est inattendu comme la mésaventure dont furent victimes nombre de ces innocentstouristes. Aussi bien est-ce leur liistoire que nous conterons la première.
I. Rupture de la paix d'Amiens. — Les arrestations. — II. Les captifs de Verdun. — III. 1814. La délivrance.
Un Anglais bien étonné fut M. James Forbes (1), archéologue et botaniste, membre de la Société royale de Londres qui, débarquant à Paris, le 24 mai 1803, apprit, à peine descendu de berline, qu'il était prisonnier de guerre de Bonaparte. M. James Forbes s'était mis en route avec l'espoir de s'offrir un voyage d'agrément. Emmenant avec lui sa femme et sa fille dont, chemin faisant, il comptait « parachever l'instruction », il dési-
(1) James Forbes (1749-1819), auteur des Oriental Memoirs, partit pour Bombay en 1165 comme correspondant de VEast India Company. Il résida principalement à Derbhoy, où il remplit cent cinquante volumes in-folio de croquis et de notes sur la faune, la flore, les usages et les religions de l'Inde. En 1809, sa fdle uni(jue, Eliza, épousa Marc-René de Montalembert, que la révolution avait chassé de son pays et qui servait dans l'armée britannique. En 1810 naquit Charles de Wontalembert, le futur historien. Dès l'âge de quinze mois, ce dernier fut confié aux soins de son grand-père maternel, qui ne cessa de garder sur lui une grande influence. Après Waterloo, Forbes accompagna sa fille et son mari en France où il séjourna près de deux ans. Il mourut le l"févi'ier 1819, alors qu'accompagné de son petit-fils il se rendait à Stuttgard, où le comte de Montalembert, son gendi'e, était ambassadeur.
rait, outre la France, visiter la Belgique, la Hollande et la Suisse. Paris devait être sa première étape ; après quoi, sans tarder davantage, il comptait gagner les régions helvétiques, « régions sublimes, où la nature revêt ses hauteurs alpestres d'une majesté sans égale et ses romantiques vallons de tous les charmes d'une beauté mystérieuse ». « L'amour de la liberté, ajoutait sérieusement M. Forbes, joint à une extrême simplicité de mœurs ont toujours été les deux grands traits caractéristiques de la nation suisse, et bien que le premier de ces deux sentiments ne fasse que péricliter depuis qu'hélas ! ici-bas, le démon révolutionnaire s'acharne, en tous lieux, à sa perte, on y voit encore le second tenu en grand honneur parmi les tribus rustiques de ces contrées.»
En toute sécurité, James Forbes s'était donc embarqué à Douvres; il avait atterri à Calais, et, délivré des soucis quotidiens, oubliant la gazette et la politique, tout aux délices du voyage, il s'était paisiblement acheminé vers la métropole. Rien nulle part, sur la route, n'avait pu lui révéler quoi que ce soit d'anormal ou de suspect. A Paris néanmoins, en entrant à l'hôtel de la Rochefoucauld, il lui sembla que M. Gabé, propriétaire de l'endroit, ne l'accueillait pas avec tout l'empressement ni toute la cordiahté voulue. Sans mot dire, M. Gabé l'introduisit dans les salons de l'hôtel et là, quelle ne fut point la stupeur de James Forbes en apprenant que la paix venait d'être subitement rompue entre son pavs et le nôtre, que, la veille, Bonaparte avait donné l'ordre express de retenir prisonniers tous les Anglais résidant à Paris et que déjà bon nombre d'entre eux recevaient leurs feuilles de route pour se rendre à demeure dans différentes villes de province (1).
(1) James Forbes, Letters from France written in theyears 1803 and
JaQies Forbes était anéanti. Convenons qu'on eût pu l'être à moins. Depuis plus d'un an, c'est-à-dire depuis le traité d'Amiens, accueilli par les deux peuples avec un enthousiasme qui tenait du délire, ses compatriotes n'avaient cessé de passer en foule le détroit et leurs innombrables relations de voyage attesten' clairement qu'ils prenaient plaisir à se retrouver chez nous. « Je crois, écrit l'un d'eux, qu'il n'y a jamais eu à Paris autant d'Anglais qu'en ce moment (1). » Comme plus tard, en 1815, oisifs, poëtes, savants, hommes d'État, tous accourent à l'envie, tels le grand Fox, dont le secrétaire Trotter a conté le voyage, lordErskine, qui vint présider la fête de l'industrie, lord Elgin, celui-là même qui devait enrichir Londres des dépouilles du Parthénon, le jeune lord Aberdeen, futur premier minisire, l'historien Makintosh, le poëte Rogers, l'inventeur James Watt, le peintre Opie, l'acteur Kemble. Partout on les rencontre, visitant les monuments, fies musées, les jardins publics, emplissant les théâtres, les bals, les maisons de jeu, enfin, le dimanche, vers onze heures, se promenant dans la cour des Tuileries pour voir Bonaparte, « le premier homme de l'Europe » et le héros du jour, passer en revue sa garde consulaire.
Dans le monde, Anglais et Français font assaut de courtoisie. Junot, Cambacérès et M"^^ Récamier ouvrent tout grands leurs salons à la colonie britannique et la colonie britannique, c'est-à-dire M"^^ Concannon, la duchesse de Gordon, lady Cholmondeley, offre à son
1804, including a Particular Account of Verdun andthe situation of the British captives in that city.2 vol. 1806, voL I, pp. 1, 2. 3, 223, 230. (1) A. -Babeau, les Anglais en France après la paix d'Amiens, p. 4.
tour bals et festins. Des deux côtés on rivalise de politesses. Jamais l'on a paru si près de s'entendre (1).
Pourtant, malgré ces témoignages de sympathie, les clauses du traité de paix ne laissaient pas que d'être une source de difficultés interminables. Résolue à ne pas évacuer Fîle de Malte, l'Angleterre n'attendait que le moment d'entrer en campagne. L'annexion du Piémont par la France lui servit de prétexte et sans avertissement ni déclaration d'usage, elle mit la main sur tous ceux de nos vaisseaux marchands qui se trouvaient à portée. Force était de répondre à cet acte de violence et sur l'heure Bonaparte ordonna d'emprisonner tous les Anglais qui se trouvaient à Paris. « Je ne veux pas, dit-il à Junot^ alors gouverneur de la ville, qu'aucun Anglais se montre ce soir dans aucun théâtre. » Junot objecta qu'au départ de lord Whitworth il avait lui-même répondu de la sécurité des voyageurs britanniques, mais tout ce qu'il put obtenir fut que ceuxci, à titre de prisonniers sur parole, seraient internés en province (2).
(1) J. Goldworth Alger, Xapoleon's British visitors and captives^ chap. Il et m.
|2) A. Babeau, les Anr/lais en France, pp. 84 et suiv. ; J.-G. Alger, Napoleon's British visitors, pp. 174 et suiv. ; J. -H. Lawrence, A Pieture of Verdun or the Ençjlisli detained in France, vol. I, chap. i; M'"« de Staël, Dix années d'exil (Pion, 1904), p. 89.
« Un de mes parents dAngleterre, Henry Cz, cousin issu de germain de mon grand-père, banquier à Londres, vint avec sa famille en France, en avril 1803, dans l'intention de revoir les membres français de sa famille et les correspondants de sa maison. Il n'alla pas bien loin; le 23 mai, un officier de police se présente à son domicile à Paris, et lui enjoint de comparaître à l'état-major dans les vingt-quatre heures. Un article du Moniteur lui indique le motif de cette étrange convocation. « Tous les Anglais liés au service militaire ou susceptibles de servir dans la milice de 18 à 60 ans seront arrêtés et traités comme prisonniers de guerre. » Par l'utile intervention d'un ami influent, le général Junot, chef de l'état-major impérial, exila mon parent et les siens à Genève où ils eurent la joie de retrouver une partie de leur famille... Notre parent ne rentra en Angleterre, après s'être évadé de Genève, que le 16 juillet 1811, c'est-à-dire huit ans après son départ de Londres pour un voyage de plaisir. » Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, année 1902, 1"' semestre, p. 419.
Lo lendemain du jour où parut le décret du premier consul daté de Saint-Gloud, le 2 prairial an XI de la république, non seulement à Paris, mais dans toute la France, de Bruxelles à Montpellier, de Bordeaux à Genève, tous les Anglais furent déclarés en état d'arrestation, ceux-là môme qui se rendaient paisiblement soit en Allemagne, soit en Suisse ou qui n'attendaient sur les côtes qu'une brise favorable pour s'en retourner chez eux. D'après Sturt, sur 7.000 de ses compatriotes résidant alors sur notre territoire, chiffre à coup sûr fort exagéré, 700 d'entre eux seulement parvinrent à regagner leur pays. Macleau élève jusqu'à mille le nombre des fugitifs et sans doute ce dernier compte est-il plus vraisemblable. A Paris, les touristes d'Outre-Manche virent pour la plupart les gendarmes entrer chez eux de grand matin. Ceux-ci leur apportaient à signer une déclaration suivant laquelle ils se constituaient prisonniers sur parole. Enfin, chacun avait ordre de comparaître sans retard devant le gouverneur pour qu'on lui fixât, en province, un lieu de résidence (1).
A peine arrivé, le malheureux Forbes eut donc à se rendre à la préfecture de police. Quatre cents de ses compatriotes, venus pour un motif identique, s'y trouvaient déjà réunis. Forbes avait le numéro 218, ce qui lui valut d'attendre trois grandes heures, à la suite de quoi, il fut admis en présence de Junot. Or Junot, paraîtil, n'était point toujours d'une excessive courtoisie et ce matin-là particulièrement, il en sut donner la preuve en expédiant loin de Paris le plus grand nombre possible de détenus. Mais Forbes, à lui seul, dut avoir une mine
(1) J.-G. Alger, Napoleon'a British visUors, pp. m et suiv., 218, 221.
si désolée, si pacifique, il exposa d'un ton si candide et sincère le but de son voyage et comment il se trouvait en France avec le désir bien innocent « de parachever l'éducation de sa fille », que le terrible gouverneur eut quelque peine à garder son sérieux. En fin de compte il autorisa ce tendre père à séjourner dans la capitale et même lui permit d'en sortir, à la seule condition d'y rentrer exactement chaque soir(l).
Forbes pouvait remercier la Providence. Bien peu de ses compatriotes obtinrent une semblable faveur et presque tous durent au plus vite gagner Orléans ou Fontainebleau, qui constituaient, avec Valenciennes,les trois grands dépôts provisoires.
En attendant les décisions nouvelles qu'on pouvait prendre à son égard, James Forbes se met donc à visiter en détail la capitale et méthodiquement, scrupuleusement il nous en décrit l'intérieur comme les environs. Il se promène, il observe, il note ce qu'il voit et cela, malgré le trouble que lui causent parfois certaines chansons, caricatures et bons mots que, sur les ordres de Bonaparte, on répandait alors à l'oison, au grand détriment de la vieille Angleterre (2). Nous le trouvons encore à Paris au mois d'août, époque à laquelle il sollicite l'autorisation d'aller voir un sien frère qui, malgré les événements, et bien que sujet britannique, résidait en Touraine. Le ministre accorda la permission et tandis que les autres captifs mouraient d'ennui au fond de provinces perdues ou, le long des routes, cheminaient d'une forteresse à l'autre, lui, James Forbes, partait en excursion pour les Châteaux de la Loire. Il fait halte à Blois, il s'arrête à Chenonceaux, il visite Araboise et
(1) James Forbes, Letters from France, vol. I, pp. 233, 37; J.-H. Lawrence, A Plcture of Verdun, vol. I, p. 27; J.-G. Alger, Napoleon's British visitors, p. 194.
(2) J.-G. Alger, Napoléons British visitors, pp. 180 et suiv.
finalement parvient chez son frère, dont le domaine le séduit si fort qu'il demande et bientôt obtient une prolongation de séjour.
En novembre cependant, il estima plus sage de regagner Paris. Sa famille et lui comptaient y passer l'hiver, et leur exil, en temps qu'exil, ne s'annonçait point, à vrai dire, comme très pénible. En définitive même, tout eût été pour le mieux si le premier consul ne se fût avisé de régler directement le sort des captifs et s'il n'eût mis un soin jaloux à les éloigner le plus possible de la capitale. Forbes eut beau se tenir coi, il ne put, hélas! longtemps échappera l'œil du maitre et, le 7 décembre, il recevait l'ordre de se mettre en route pour Verdun t^i).
Ce fut à cetle époque en effet que l'on dirigea sur Verdun tous les prisonniers réunis à Valenciennes, Orléans ou Fontainebleau. Plusieurs autres villes devaient également servir de lieux de détention, telles Sarrelouis, Sedan, Bitche, cette dernière destinée de préférence aux captifs les moins dociles. Jusqu'en 1814, il semble d'ailleurs qu'on rencontrât, un peu par tout le Nord de la France, des dépôts de prisonniers anglais, et Richard Langton, qui vint grossir leur nombre en 1809, retrouva tour à tour de ses compatriotes à Cambrai, Dijon, Auxonne, Arras, Langres, et Briançon. Enfin, à mesure,que le régime s'adoucit avec les années, pas mal d'entre eux obtinrent l'autorisation de résider ailleurs que dans le Nord. Il y en eut qui furent habiter
(1) James Forbes, Lettersfrom France, \o\. I. pp. 314, 31S, 318; vol.TI, pp. U 1^2, 186, 187.
Nîmes, Lyon, Plombières, Barèf^es, quoIques-iinsParis, ceux-ci beaucoup plus rares, à titre de privilégiés hors pairs. La grande majorité choisit la Touraine, séduits par le charme du paysage et la douceur du climat. Quoi qu'il en soit, Verdun resta le dépôt central. De préférence nous insisterons donc sur Verdun. D'abord parcequ'en cette ville se trouvèrent àun moment réunis presque tous les captifs les plus notoires. Ensuite parce que l'existence qu'ils menèrent ayant été partout à peu près la même, une description minutieuse des autres forteresses tournerait promptement à la monotonie. En dernier lieu parce que c'est de beaucoup sur Verdun que nous possédons aujourd'hui le* plus de renseignements et de souvenirs curieux (1).
Un soir de décembre, à la nuit close, James Forbes et les siens parvinrent donc sous les murs de cette dernière ville. Ensemble ils exhibèrent leurs passeports, puis, accompagnés de gendarmes, après avoir franchi grilles et ponts-levis, ils pénétrèrent jusque dans la citadelle, chez le gouverneur, afin d'y subir l'examen d'usage. Pour la troisième fois depuis qu'ils voyagaient en France, on leur fit gratis leurs portraits : « nez aquilins, bouches moyennes, mentons ronds, etc. w; ensuite on les informa qu'ils pouvaient à loisir prendre l'air sur les remparts de la cité, mais qu'il leur était formelle-
(1) Intermédiaire des Clierclieurs et des Curieux, année 1902, 1er gç. mestre, p. 419; Richard Langton, Narrative of a capiivifij in France from 1809 to 1814, vol. l,pp. 30, 50.79, 157, 168, 239, 244: voL H; p. 9; J.-H. Lawrence, A Picture of Verdun, voL I. pp. 31, 52; vol. Il, pp. 91, 99, 108 ; J.-G. Alger, Napoléons liritisk visitors, p. 195; Baron Thiébault, Méinuires, vol. III, p. 356; J. Ladreit de Lacharrière, Journal de Madame de Marigny, augmenté du journal de T. R. Underwood, pp. 95 et suiv.
ment interdit d'en sortir; enfin qu'à dix lieures, caque matin, ils devaient se présenter à l'hôtel du gouverneur et, chaque soir, regagner leur domicile aux premiers coups de cloche de la cathédrale. Ces instructions données et reçues, on les congédia, et voilà comment James Forbes, sujet de Sa Majesté Britannique, lut, d'un jour à l'autre, définitivement privé de sa liberté et « pour la première fois de son existence, condamné à vivre captif dans une enceinte fortifiée » (1). Partir en excursion et, bien que la conscience nette, se voir emprisonné dans une forteresse au début môme de son voyage est assurément une aventure détestable. Sur ce chapitre Forbes est pleinement de notre avis. Néanmoins, certaines ressources d'ordre pécuniaire pouvaient, en la circonstance, adoucir ce que le sort avait de trop rigoureux et Forbes, paraît-il, jouissait de quelqu'aisance. Mais à côté d'oisifs et de curieux, voyageant uniquement pour leur plaisir, se trouvaient parmi les détenus des gens de condition plus modeste, artistes, savants, médecins, pasteurset nombre d'industriels, d'artisans, beaucoup d'entre eux accompagnés de leurs familles, qui, venus en France pour tenter fortune ou pour échapper à leurs créanciers, se virent bientôt plongés dans une misère lamentable. Les prisonniers se divisaient en deux catégories : les détenus ou otages, c'est-à-dire les simples particuliers arrêtés au lendemain de la rupture du traité d'Amiens, et les prisonniers de guerre proprement dits, comprenant force aspirants de marine, matelots et capitaines de navires marchands, sans compter les soldats ramenés d'Espagne qui, dans la suite vinrent, s'ajouter aux précédents. Les gradés recevaient bien quelques secours du gouvernement
(1) James Forbes, Letters from Finance, vol. II, p. 213; Major général lord Blayney, Relation d'un voj/af/e forcé en Espagne et en France, traduit de l'anglais avec notes du traducteur, 1815, 2 vol. in-8, vol. II, p. 130.
impérial, mais les simples soldats et les détenus ordinaires n'avaient rég'ulièrement droit qu'à trois sous par jour, plus une demi-livre de pain. Il y avait juste là de quoi ne pas mourir d'inanition et sans les comités de secours fondés par les captifs eux-mêmes, beaucoup en eussent été réduits au plus cruel dénuement (1).
Pourtant, à s'en fier à divers témoignages, on pourrait généralement s'étonner du calme et de la pliilosopliie des détenus. La\vrence, qui sur Verdun nous a laissé deux volumes de mémoires, n'y cherche guère à dissimuler sa mauvaise humeur, et cela se conçoit. Mais par contre Langton qui, fait prisonnier en 1809, subit une captivité particulièrement rigoureuse, persiste à conserver un sang-froid, une résignation digne d'éloges. Quant à Forbes, il est, à lui seul, un modèle de retenue. Pas une minute, nous ne le voyons se départir de son flegme, de sa belle constance. Patiemment, sagement il examine le pour et le contre, et tant bien que mal, en philosophe, s'accommode des ressources de la province. Il est doux, il est grave, il est têtu; je dis grave et têtu, car visiblement ce père de famille est un homme de méthode, un homme à principes et qui n'en démord point. Or, nous le savons, en fait de principes, il n'en a pour l'heure qu'un en tête : achever l'éducation de sa fille, et malgré les coups du sort, malgré l'humeur fâcheuse du premier consul, cette éducation reste son plus cher souci. «Nous voici^ dit-il, commodément installés chez un médecin de la ville et, considérant que nous sommes à Verdun huit cents détenus, cela n'est pas un maigre avantage. Nous avonségalement pu nous procurer pour ma fille un maître à chanter, un maître à dessiner, un maître à danser. Mais sans doute n'at-
(1) J.-H. Lawrence. A Pictvre of Verdun, \o\. I, pp. 58 etsuiv.,*6, 77 ; Major général lord Blayney, Relation d'un voi/age forcé, vol. Il, p. 144.
tendons-nous point de ces experts de province la science ni les talents que nous aurions trouvés à Paris : Vestris demandait un louis par séance; ici, M. Boriquet, premier professeur de l'endroit, borne ses exigences à dix sous; ayant étudié six ans à Rome, le maître de dessin veut trente sous, et quant à la musique, nous en sommes d'un shilling par leçon. Mons. Harpin, maître de langue française, est professeur de belles lettres au collège. Auparavant, il enseignait la chimie à l'école centrale de Verdun. Prêtre avant la Révolution, mais bientôt délié de ses vœux, il se maria et fit souche d'honnêtes gens.
« Certes, nous pourrions être plus mal que nous ne sommes ; néanmoins il est dur pour un sujet britannique de se trouver dans l'alternative de répondre chaque matin aux appels et chaque soir de regagner sa demeure ou d'être mis en prison (1). »
Ajoutons que celte règle de l'appel quotidien était au besoin susceptible d'accommodements et si les captifs dénués de ressources ne trouvaient pas le moyen de s'y soustraire, d'autres plus fortunés parvenaient rapidement à gagner l'indulgence des autorités. Bientôt, pour sa part, Forbes obtint l'autorisation de ne répondre aux appels que tous les cinq jours et plus tard même celle de parcourir à sa guise la banlieue deVerdun. Le régime devait en effet tour à tour se relâcher ou se faire plus rigoureux suivant la conduite générale des prisonniers. Au début néanmoins, comme plus tard à diverses reprises, en raison des cas d'évasions trop nombreux, il fut pour tous interdit de franchir les remparts (2).
Confiné de . prime-abord à l'intérieur de la ville, Forbes, en dépit d'un avenir peu souriant et malgré que
(1) James Forbes, Letters from France, voL II, pp. 215. et suiv. . (2) Ibid., vol. II, pp. 220, 297, 298; J.-H. Lawrence, A Picture of Verdun, vol. I, pp. 7o, 84 et suiv.; R. Langton, Narrative of a captivity in France, vol. I, p. 246.
12 LliS ANGLAIS A PARIS
l'éducation de sa fille lui causât do graves inquiétudes, n'eut garde pour cela d'oublier ses devoirs de touriste. Consciencieusement, nous le voyons explorer son nouveau domaine ; il nous en retrace les origines, il nous en faille tableau. Et sans doute, vers 1804, ce devaitêtre un curieux spécimen de nos vieilles cités provinciales que Verdun, avec ses vingt églises et ses dix-huit couvents, pour la plupart abandonnés depuis la révolution, avec sa citadelle, sa cathédrale et son évôché qui, du haut de leur colline, dominaient la campagne environnante. La partie basse de la ville était égayée, par des bouquets d'arbres, des ruisseaux, des champs et des jardins. La Meuse y coulait, rapide et bruyante, formant cent cascades, bordée de saules et d'osiers, (( un paysage, déclare Forbes, que l'on s'attendrait guère à trouver à l'intérieur d'une torteresse et qui me fait songer à Dhirboy, ce coin des Indes où j'ai si longtemps vécu parmi les pacifiques brahmines (1) ».
Gomme distraction, l'unique ressource pour les détenus était la promenade. Chaque jour, vers trois heures, tous venaient prendre le frais sous les arbres ; ils s'y retrouvaient entre amis, liaient conversation, s'informaient des nouvelles. Hélas ! les nouvelles étaient rares. « Nous restons dans une ignorance absolue de ce qui se passe de l'un comme de l'autre côté du détroit, rapporte Forbes ; les journaux français ne nous donnant que des renseignements fort peu authentiques. >. Par décret consulaire, les gazettes anglaises étaient en effet rigoureusement proscrites et même la correspondance privée soumise à la censure. L'isolement était donc à peu près complet et l'ennui ne s'en faisait que plus durement sentir, ennui qui se doublait d'inquiétudes bien légitimes. Allait-on rester de la sorte longtemps à Ver-
(1) James Forbes, Letfers from France, vol. II, pp. 215 et suiv., 223; Pionner, Verdun, p. 65.
dun, ou derechef allait-il falloir, à l'improviste, gagner quelqu'auLre dépôt ? combien de mois enfin, combien d'années, semblable détention risquait-elle de se prolonger (1)? Telles étaient les questions que ne cessaient de se poser James Forbes et les siens ; et pour eux la monotonie de leur nouvelle existence s'aggravait encore de ce qu'ils ne fréquentaient à peu près personne. Forbes, il est vrai, nous entretient en passant de la marquise de T\veedale,qui, venue en France dans l'espoir de guérir un mal incurable, s'était vue déjà mourante et, sous escorte de gendarmes, reconduite, elle et son mari, de ville en ville, jusqu'à Verdun. La pauvre fenwiie y devait expirer peu après. Mais sauf la marquise de Tweedale et lord Yarmouth, qui lui par contre, ne songeait nullement àrendrel'âme et qui, bien que prisonnier, continuait à se divertir tant et plus, Forbes ne nous cite pour ainsi dire le nom d'aucun autre de ses compatriotes (2). Apparemment s'il était resté plus longtemps captif, se serait-il mêlé davantage à la vie commune, mais par une chance exceptionnelle il se trouva qu'il obtint sa libération au bout de quelques mois. Au surplus, en 1804, la colonie britannique ne s'était pas encore organisée comme elle le fut durant les années qui suivirent.
Forbes vivait donc très retiré et ne se décidait à fréquenter ses semblables qu'après mûre réflexion, « car, dit-il, j'ai mille raisons de croire que, même parmi nos compatriotes, les espions pullulent et je sais trop bien que chacun d'entre nous a comme ange gardien fidèle, un gendarme attaché constamment à ses pas(3).)) J'ignore
(1) James Forbes. Lefters from France, vol. II, pp.219, 220,221,235; Alger, Napoléon s Brttish visHors and captives, p. 205.
(2) Forbes, vol. II, pp. 280, 281; Alger, p. 259; Lawrence, vol. II, p. 214 ; Lewis Melville, The Beaux of Ihe Ref/ency,\-oLU, p. 190. Arch.
Nat., F7., 6339, Dossier 7170.
<-3) Forbes, vol. Il, p. 244; Alger, p. 199.
si ces craintes étaient fondées ou non; en tout cas, Forces travaillait à se bien faire juger de la police. Même il y consacrait le plus clair de ses soins. Disons-le de suite. Forbes av^ait en tète son projet et ce projet consistait à s'en retourner dans son pays. Très pondéré, très circonspect, il semble que le digne homme sut au besoin témoigner de la plus merveilleuse obstination et qu'il poursuivit cette même idée, fermement résolu d'en arriver un jour ou l'autre à ses fins. Nous avons vu comment, dès l'abord, il s'était attiré les bonnes grâces de Junot.Il en fut de même avec le général Wirion, gouverneur de Verdun, homme courtois, nous dit-il, et naturellement enclin à l'indulgence, ce qui, par parenthèses, est en contradiction flagrante avec tout ce que nous apprendrons ailleurs du même personnage (1). N'importe, il agit au mieux pour s'assurer l'indulgence du gouverneur; puis, sentant croître son audace, il entreprend de rédiger un placet détaillé, prouvant qu'au cours de son existence il a bien écrit cinquante volumes, que ces cinquante volumes représentent au moins cinquante-deux mille pages et que dans ces conditions — raisonnement facile à suivre — ni lui, ni les siens n'ont aucun motif sérieux de rester p'ius longtemps prisonniers. Fort d'un tel argument, il envoie l'épître à Carnot, président de l'institut, et, la conscience tranquille, attend les résultats de sa démarche. Or, quoi qu'en pensât James Forbes, il n'y avait là vraiment rien qui prouvât à l'avance que sa démarche dût réussir. Mais James Forbes était né sous une heureuse étoile. Il attend donc, et voilà que, miracle des miracles! l'Institut prend connaissance de sa demande, que Guvier la signale au ministre de la Guerre, que le ministre de la Guerre promet de l'examiner, qui mieux est, l'examine, jusqu'au jour oiî Forbes est appelé chez
(1) Forbes, voL II, p. 2S6.
le gouverneur de Verdun et des mains de ce dernier reçoit son passeport (1).
Pour le coup, notre Anglais a grand mal à conserver son flegme. « C'est tout juste, écrit-il, si je puis tenir ma plume ou rassembler deux idées pour vous dire ma joie; vraiment, ce fut au premier abord une sensation singulière de peine et de plaisir et si vive qu'elle m'en coupait la parole (2). »
Forbes pouvait à bon droit se targuer de bonheur. A coup sûr, durant les années qui suivirent, un certain nombre de captifs obtinrent leurs grâces; ceux-ci, comme la marquise de Donegal, le duc et la duchesse de Newcastle. grâce à de tout puissants amis, ceux-là, surtout les savants, grâce à leurs mérites et leur réputation, tels Shaftesbury, le géographe Pinkerton, le chimiste Hendry, Greathheard, l'inventeur du life-boat, Alexandre Hamilton, le seul Européen qui passât alors pour connaître le sanscrit (3). Quoi qu'il en soit, James Forbes fut un de ceux qui des premiers revirent leur pays. Enfermé dans Verdun au mois de décembre 1803, il quittait cette même ville en juin 1804. D'autres durent patienter jusqu'en 1814.
Curieux au début par le récit qu'il nous fait de son arrestation, ses souvenirs n'embrassent en définitive qu'une période assez courte. Us n'abondentpasnon plus, il faut bien le dire, en détails très significatifs et n'eussions-nous d'autres témoignages à l'appui que nos renseignements surYerdun se réduiraient à peu de chose. Par bonheur lord Blayney, Richard Langton et surtout
ii) A. Babeau, les Anglais en France, -p. 90.
(2) Forbes, voL II, p. 307.
(3) AAger, pp. 54, 38, 89, 94, 158, 166, 224,223, 226, 231, 236.
Lawrence nous ont longuement raconté l'existence qu'eux et leurs compatriotes menèrent en exil. La rareté de l'aventure valait bien qu'ils prissent la plume.
Singulière et déplaisante aventure en effet que celle de cesAnglais, tous, un beau matin, brutaler.ient arrêtés au saut du lit, contraints de plier bagage et pèle-mèle relégués dans un coin de la France jusqu'à ce qu'il plût au ciel de les délivrer. En même temps, que l'on se figure un peu la vieille cité provinciale, muette, solitaire, avec ses antiques demeures, ses chapelles abandonnées, ses cloîtres en ruine, envahie du jour au lendemain par ce convoi de détenus, près de huit cents étrangers, de tous les âges et de toutes les conditions, fiches et pauvres. Irlandais, Anglais, Ecossais, venant s'installer à demeure, eux et leurs familles. Du coup, Verdun prit un aspect d'animation qui tenait du merveilleux; les rues se peuplèrent de visages nouveaux, les cours d'auberge retentirent du fracas des berlines, les maisons vacantes regorgèrent d'hôtes inattendus. Cependant, jusqu'au moindre boutiquier, chacun s'évertuait à répondre aux exigences de cette clientèle magnifique; les hôteliers repeignaient à neuf leurs façades, des cafés, des magasins s'ouvraient de toutes parts, étalant leurs articles d'orfèvrerie, de bijouterie, de lingerie, merveilles ignorées jusqu'alors. De Paris enfin arrivèrent bientôt les dernières nouveautés, livres, gazettes et colifichets à la mode. Mais principalement les traiteurs témoignèrent d'un zèle infatigable. « Tous les comestibles les plus chers et les plus délicats des provinces les plus éloignées de l'empire se trouvaient chez eux; on y voyait réunis les pâtés de foies gras de Strasbourg, les poulardes aux truffes de Paris, les huîtres de Cancale, le turbot et le cabillaud de l'Océan, et le thon de la Méditerranée (cela est si vrai que les conducteurs de diligences attestent qu'à une demi-lieue de Verdun ils
rencontraient déjà des émissaires qui, pour être les premiers venus, accouraient enlever les bourriches à tous prix) (i). »
Car non seulement la ville s'anima de la façon la plus imprévue, mais elle eut subitement un air d'opulence et de prospérité qui la changea du tout au tout. Encore une fois, il n'y avait point que des indigents parmi les détenus; beaucoup jouissaient de fortunes considérables. Ils étaient venus en France, emmenant leurs chevaux, leurs équipages, leur valetaille et, bien que prisonniers,continuaient de mener grand train. Sauf quelques nobles, dépouillés sous la république, la population de Verdun se composait exclusivement de petits bourgeois moroses, parcimonieux à l'excès. L'arrivée des captifs changea tout; au silence, à l'inertie succéda l'agitation, la prodigalité, un bruit perpétuel de fêtes et de festins. Bientôt à Verdun les Anglais seuls comptèrent pour quelque chose; on ne vit plus qu'eux, on ne parla plus, on n'entendit plus parler que de leurs clubs, de leurs bals, de leurs sports. La vie matérielle doubla, tripla de valeur et tant d'étrangers réunis à la fois dans ce coin perdu de la province, tant de luxe au milieu de la simplicité traditionnelle donna, comme par enchantement,à la vieille citéje ne sais quel aspectcosmopolite, un peu de la physionomie d'une plage à la mode, ou mieux, d'une ville d'eau pendant la belle saison (2).
« Prisonniers ou cliez eux, écrit G. Call, nos jeunes Anglais sont bien toujours les mêmes, jouant, conduisant, et se massacrante coups de pistolet [sic)... On se croirait à Londres. » Et Langton ajoute : « Vers trois heures de l'après-midi, la grande rue présentait le plus curieux spectacle. On y rencontrait force équipages de
(1) Lawrence, voL I, pp. 67 et 68; Forbes, vol. II, pp. 236, 238, 240; Blayney, vol. II, pp. 144 et suiv.
(2) Alger, p. 195; Lawrence, vol. I, pp. 12 et 226.
tous i^enres appartenant h des Anglais; d'autres se promenaient à cheval suivis de leurs groonns; jamais on eût pensé que ce fussent là des captifs. Il y avait également des magasins, des restaurants, des clubs, des écuries de louage tenus par des iVnglais, et même un temple protestant, La suite des fidèles quittant le sanctuaire frappait étrangement les regards... et lorsqu'on voyait les femmes réunies autour de l'autel, on pouvait à nouveau se croire dans son pays (1). »
En effet, la plupartdes Anglaises qui se trouvaient en France au moment de la rupture du traité de paix demeurèrent auprès deleurs époux cependant que d'autres, restées en Angleterre, n'hésitèrent point à venir partager leur exil. Enfin l'exil en question menaçant de se prolonger outre mesure, on les vit délibérément prendre leur parti delà chose et, s'arrangeant au mieux de leur nouvelle résidence, s'installer et prendre leurs aises, en personnes qui malgré tout tiennent à se sentir chez elles. A Verdun, l'on compta donc quelques familles britanniques riches et considérées telles que les Clive, les Clarke, les Aufrere, les Fitzgerald, les Watson,les Cadogan dont les salons toujours ouverts à leurs compatriotes servirent de centres de réunion (2).
Rapidement la société s'organise et le premier soin des détenus est de se venir en aide les uns aux autres. Dès les premiers mois, se fonde un bureau de secours, correspondant avec l'Angleterre, recevant les souscriptions provenant des deux côtés du détroit, distribuant les sommes recueillies dans tous les différents dépôts du Nord de la France. Soit avec son argent, soit avec son travail, chacun participe à l'œuvre commune. Lorsqu'au 1810, lord Blayney (3) se rend à Verdun, il y trouve les
(1) Alger, p. 196; Laugton, vol. I, p. 245.
(2) Lawrence, vol. I, p. 87; Arch. iNat., F. 7, 64ni. Dossier 9905.
(3) En 1789, Andrew-Thomas Blayney débutait au 32n'égiment avec le grade d'enseigne. Capitaine, puis major, il débarquait à Ostende en
soldats prisonniers dans un état lamentable, manquant à la fois de nourriture et de vêtements. Aussitôt, par lettre, il expose leurs misères au gouvernement britannique et finalement obtient de quoi pouvoir leur remettre la moitié de leur solde, plus une gratification pour se vêtir. Lord Blayney s'était dévoué aux intérêts des armées de terre, sir Thomas Levie prit sur lui de s'occuper du sort des matelots. Une école fut fondée à l'usage des aspirants de marine oùceux-ci purent achever leurs études. D'autre part, on ouvrit une école destinée aux enfants ; des pasteurs se chargèrent de leur éducation religieuse et « c'était plaisir devoir chaque dimanche les petits garçons en jaquettes bleues et culottes blanches s'en aller ensemble à la messe, ce qui ne pouvait, aux yeux des Français, qu'honorer grandement leurs protecteurs » (1).
Rien de plus caractéristique, de plus curieux que l'aisance avec laquelle chacun reprend en exil les habitudes de son pays, coutumes familiales, usages mondains, traditions religieuses ou divertissements de plein air. C'est ainsi que, dès le début de leur séjour, les gentlemen se groupent ensemble, se réunissent entre hommes. Ils ouvrent des cercles sur le modèle de leurs clubs de Saint-James et comme chez eux s'y rendent avec la plus édifiante ponctualité. On ne comptait pas
1794 et. sous les ordres du duc d'York, prenait part à la campagne de Hollande. De là Blayney se mit en roule pour les Indes, revint en Angleterre, s'y maria, puis, en 1798, achetant une commission de lieutenant-colonel, alla servir en Irlande. En 1799, il prit part à la campagne de Malte, puis à la campagne d'Egypte, visita Paris durant la paix d'Amiens, enfin suivit le général 'Whiteloke dans sa malheureuse expédition contre BuQnos-Ayres, jusqu'à ce que, en 1810, ayant obtenu de partir pour l'Espagne avec le grade de major-général, il fut fait prisonnier par Sébastiani. De retour en Angleterre en 1814. il publia son journal, lequel obtint un grand succès. 11 mourut subitement à Dublin, le 8 avril 1834, ne laissant qu'un fils, Cadwallader-Davis Blayney, avec lequel la pairie s'est éteinte en 1874.
(1) Alger, p. 197: Langlon, vol. I, pp. 245, 249; Lawrence, vol. II, p. 15 ; "Blayney, vol. II, p. 149, 200.
moins de cinq principaux clubs à Verdun, le Garon Club, l'Upper Club, le R**'s Club, le Créances Club, enlin celui qui pour asile avait cboisi le palais épiscopal, désert à l'époque.
Le plus considérable était le Caron Club, primitivement inauguré à Fontainebleau. Le chiffre des membres s'élevait à cent-vingtet, grâce à cette clientèle nombreuse, les cotisations mensuelles n'étaient que de six livres au lieu de douze, comme ailleurs. On y profitait de commodités de toutes sortes et la bibliothèque offrait aux curieux des livres, cartes, pamphlets et gazettes. Les joueurs de whist, hommes d'un certain âge, y donnaient le ton, ton éminemment grave et respectable. A l'Upper Club, ainsi désigné parce qu'il était situé dans Ja partie haute de la ville, on trouvait de même une bibliothèque bien fournie, louée pour la circonstance à un ci-devant abbé. Les bénéfices de ce dernier cercle étaient consacrés à pourvoir aux besoins d'un commerçant anglais sans ressources lequel en retour s'acquittait des fonctions de trésorier. Le R**'s Club et le Club dit Club épiscopal étaient l'un et l'autre surtout fréqueniés par les pères de famille. On y donnait des réunions mixtes, des bals chaque semaine, des dîners à Noël ou pour l'èter l'anniversaire du Roi; on organisait des piquesniques, des loteries, des représentations théâtrales, le tout au bénéfice des captifs dans la détresse. Restait le Créanges Club. Celui-là ne comptait guère plus d'une quarantaine de membres, mais ces quarante membres faisaient à eux seuls plus de tapage que tous ceux des autres cercles réunis. Là se donnait rendez-vous la jeunesse turbulente et prodigue. On y jouait fort cher; on V mangeait fort bien et les comptes étaient tenus de manière si fantaisiste que ce club magnifique n'eut qu'une existence des plus éphémères (1).
(1) Lawrence, vol. I, p. 97; Alger, p. 196.
Enfin, en dehors des cercles honnêtes, ne tardèrent pas à s'ouvrir de louches tripots où seuls furent autorisés les jeux de hasard. L'arrivée des Anglais à Verdun n'avait point manqué d'attirer en cette ville toute une nuée de parasites, d'aigrefins et d'entremetteuses, lesquelles, ajuste titre, espéraient tirer bon parti de l'oisiveté des captifs. Il était à présumer que les tables de pharaon allaient être pour eux d'un secours puissant et, do fait, l'ennui et le désœuvrement valurent tout de suite aux croupiers une abondante clientèle (1).
Nuit et jour, on pouvait chez Balbi tenter fortune. Bien peu résistaient à l'appât, ceux-là même qui de leur vien'avaient touché des cartes, etquotidiennementautour du tapis vert se pressaient pêle-mêle les détenus les plus riches et les plus misérables, lieutenants et capitaines, jouvenceaux accouplés à des filles publiques, lesquelles foisonnaient alors dans Verdun et qui, soudoyées par les banquiers, agissaient au mieux pour faire monter la partie. Il est vrai que l'entrée des maisons de jeu était rigoureusement interdite aux Français. Seuls les Anglais avaient droit de s'y ruiner. Lord Blayney prétend que ses compatriotes y laissaient annuellement 1.200.000 francs. De toute manière, bon nombre y compromirent sans retour leur fortune. « Mais, ajoute-t-il, on ne regardait pas à la dépense, car Verdun était rempli de juifs accommodants qui prêtaient de l'argent sur un simple billet à cent pour cent d'intérêt. » De Paris, mais surtout de Strasbourg, ils étaient accourus en hâte et fourmillaient par toute la ville, dans les rues, dans les couloirs du théâtre, autour des corps de garde où les détenus chaque jour venaient répondre à l'appel, aux environs des tripots où, las de perdre et de veiller, les joueurs signaient surplace les billets les plus onéreux. Unis secrètement les uns aux autres, ils parvenaient de
(1) La^Yrence, voL I, p. 116 ; Alger, p. 199.
la sorte, grâce aux ruses classiques, à tirer de leurs victimes des sommes exorbitantes. Celles-ci oubliaientelles de s'acquitter au jour dit, la contrainte par corps venait leur remettre en mémoire les eno;agements pris, mesure d'autant plus sévère que, si nous en croyons Lawrence, les Anglais, eux, ne jouissaient nullement à Verdun du droit de poursuivre leurs débiteurs (1).
Quoi qu'il en soit, la plupart des riches détenus continuaient à répandre l'or d'une main prodigue, faisaient bonne obère et d'un commun accord se liguaient pour chasser l'ennui. De 1804 à 1814, on dansa beaucoup à Verdun. Dans cette morne forteresse on donna des fêtes splendides, de folles mascarades, des spectacles aptes à satisfaire même un public difficile. Tout de suite arrivèrent de Metz des acteurs et des cantatrices qui journellement donnèrent des représentations de comédies ou d'opéras. La salle était élégante et la troupe des plus acceptables (2).
Mais le grand divertissement fut les représentations d'amateurs, imaginées par Mr. Goncannon. Secondé par Mr. Halpin, admirateur enthousiaste et disciple de Kemble, Mr. Goncannon ne cessa d'être l'âme et la joie du petit groupe d'artistes mondains. Sa demeure servait de foyer. On y distribuait les rôles, on y répétait les scènes, on y fabriquait les costumes. Tour à tour, sous sa direction, le tliéâtre de Verdun donna « The Revenge », « Douglas )),et « The Beaux Stratagem » laquelle, pièce réussit particulièrement. La petite salle était ce jour-là
(1) Blayney, voL II, pp. 146, 147; Alger, p. 197; Lawrence, vol. I, p. 271.
12) Forbes. vol. H, p. 222; Lawrence, vol. I, p. 230.
bondéo, tous les fauteuils retenus d'avance et le parterre Joué au prix habituel des loges. « Le prolog-ue, ouvrage de ]\lr. Concannon, fut récité par M. Halpin et, rapporte l'Argus, accueilli par des applaudissements dus à la fois aux mérites de l'auLeur et de l'acteur. On y faisait des allusions répétées au sort des captifs ainsi qu'à l'espoir d'une prochaine délivrance... Le personnage d'Aimswell était parfaitement rendu par Sir Wm. G..., lequel bien que débutant sur les planches, joua son rôle avec aisance et dignité. Mr. Halpin, comme à son ordinaire, fut le héros de la soirée, à tel point que le public ne saurait dire à présent s'il excelle davantage dans le drame ou dans la comédie. Le colonel T.wd. était inimitable dans Scrub et son accoutrement d'un grotesque achevé ; Mr. P. se. h. plein d'humour dans son rôle d'aubergiste et Mr. L. sf. intraitable et brutal à souhait comme doit l'être unGibbet. M. Kinston offrait un Sullen des plus respectables, tant par son allure que par sa mise eL la jeunesse étant le moindre des défauts, si Mr. H. ch. Is. se trouvait être effectivement un peu jeune pour le rôle de Charles Freeman, le public ne lui marchanda pourtant point sa sympathie. Les préférences toutefois allèrent à Mr. Concannon; sa perruque, sa tabatière et son patois lui valurent le suffrage des galeries cependant que les critiques du parterre et des loges convenaient que ce type de prêtre irlandais n'avait jamais été si (idèlement rendu soit à Drury Lane, soit dans Smock Alloy. Avant do passer aux dames, signalons encore Mr. T. mp.l. qui, fort à l'aise en paniers et jupons, nous représenta l'épouse d'un gentilhomme campagnard d'autrefois, eut assez de goût pour ne point charger son rôle outre-mesure et fut ridicule sans exagération déplacée.
« L'épilogue était l'œuvre du chevalier Lawrence, dont certains poèmes ont déjà vu le jour et dont la
plume satirique a depuis notre établissement en cette ville contrislé les uns et diverti les autres (1). »
En même temps que des représentations théâtrales, les détenus organisèrent des réjouissances dont l'éclat ne laissa point que d'ébahir les paisibles Verdunois et qui, si nous en croyons les témoins, eussent fait grand bruit jusque dans les capitales les mieux famées du Continent. « Dans trente ans d'ici, rapporte La^Yrence, chaque mère entretiendra sa fdle des beaux jours de Verdun qu'elle regrettera sans doute en songeaut à ses propres beaux jours. Elle se souviendra de la soirée chez M'"'' Concannon,où nous célébrâmes l'cinniversaire du Prince héritier, de son indigestion qui fut le résultat do la fête au Palais épiscopal, de son arrivée triomphante au bal masqué, car, en fait de mascarade, celle qu'on offrit à Verdun en fut une comme on en voit peu (2). »
En date du 26 septembre 1805, les gazettes publiaient le compte rendu suivant : « Le 12 de ce mois, une grande fête eut lieu chez M^^^ Concannon en l'honneur du Prince de Galles. On ne lança pas moins de cent vingt invitations, exactement suivant les règles de l'étiquette londonnienne. La compagnie se réunit d'abord autour de tables à thé; puis alla prendre place dans une vaste salle transformée en théâtre. ]Nos amateurs y jouèrent
(1) Lawrence, vol. 1. jip. 233, 235. Ce Lawrence, né en 1173 et mort en 1840, est l'auteur de dilTérents poèmes, tels que rA7ni de cœur et l'Amour, ce dernier tout d'abord publie' en allemand dans une revue allemande sous le titre (ï Irène. Lawrence parait avoir beaucoup séjourné sur le continent. En 1804, retournant en France avec son père, il fut, bien entendu, fait prisonnier et interné à Verdun. S'étant évadé, il revint à Londres, où il publia A Piclure of Verdun, or the English retained in France, ouvrage en deux volumes qui de tous ses ouvrages est de beaucoup le plus intéressant. En 1824, il publia un nouvel écrit assez bizarre. On the nobility of llie BriHsh gentry (4« édition, 1840 , où il prouvait, clair comme le jour, qu'un simple» gentleman » britannique était l'égal de n'importe quel gentilhomme étranger. 11 se plaisait également à dire qu'il était chevalier de Malte et s'intitulait en conséquence le chevalier Lawrence, voir Dictionary of National Biography.
{2j Lawrence, vol. I, p. 245,
une petite pièce de circonstance; vint ensuite un spectacle français joué par Ja troupe de Verdun, le tout couronné par un épiloe^ue humoristique dû à la verve de M. Goncannon lui-même. La représentation dura jusqu'à minuit, heure à laquelle on soupa. Les tables étaient chargées de tous les produits de la saison et des vins français les plus renommés. Vers deux heures du matin, la salle de bal se trouva prête et jusqu'à six heures se succédèrentles rondes villageoises, les valses écossaises et les cotillons. Ceux des convives préférant demeurer à table poursuivirent le cours de leurs libations et de leurs chants, sauf un petit nombre, qui se réunit autour du tapis vert. Le capitaine Prescot donna le signal des chansons en entonnant une ariette fort divertissante dont le refrain chanté en chœur [était comme suit :
Puissions-nous sous peu regagner les rives du Shannon. Ainsi donc buvons à la santé de Madame Goncannon !
A six heures, tout le monde fit honneur au petit déjeuner, lequel dura bien jusqu'à sept heures, à la suite de quoi chacun alla se coucher afin d'être sur pied pour les courses, à deux heures de l'après-midi, w
Quant aux toilettes, elle surpassèrent en luxe tout ce qu'on avait pu voir jusqu'ici. « Un mois à l'avance, s'écriait un chroniqueur entliousiaste, les dames ne songeaient plus qu'à leurs robes et mettaient à contribution toutes les villes de France et d'Allemagne. Parmi les plus élégantes on remarqua M^i^t; Clive, qui portait un diadème à la Van Dyck chargé de pierres merveilleuses, et l'honorable M^^e Annesley, dont la robe venue de Paris n'avait pas coûté moins de cent cinquante guinées. Maie Goncannon pour sa part était coifTée d'un oiseau de paradis magnifique, lequel valait bien à lui seul vingt-cinq guinées (1). »
(1) Lawrence, vol. J, pp. 246, 2 7.
De leur côlé, les célibataires, désireux de répondre aux politesses qui leur étaient faites, organisèrent, en mars 1806, une grande fête dans l'Ancien palais des évoques. « L'ensemble offrit un spectacle enchanteur; on eût dit une cérémonie destinée à célébrer quelque victoire beaucoup plus qu'un divertissement imaginé par des reclus. De nombreux officiers français résidant à Verdun se mêlèrent à la colonie britannique et festoyèrent au compte de ces mêmes détenus qui, s'ils avaient été dans la gêne, n'eussent reçu de la Grande Nation que trois sous par jour plus une demi-livre de pain. Quantité d'autres Français avaient de même été conviés; mais sachant que la femme du gouverneur'devait assister à la fête, aucun membre de l'ancienne aristocratie n'accepta d'invitation (Ij. w
L'hiver suivant, il est vrai, MM. Delyel et Innés, officiers de marine, ayant offert un bal, mais cette fois en oubliant d'inviter M^^ Wirion, quelques-unes des vieilles familles françaises ne craignirent plus d'y venir figurer. L'absence du gouverneur et de son épouse ne contribua pas médiocrement à la bonne humeur générale. On dansa jusqu'au jour et si vers neuf beures les hommes durent interrompre leurs quadrilles afin de se rendre à l'appel, tous, aussitôt après, regagnèrent la salle de danse où les attendait une collation matinale.
En 1807, nouvelle grande réjouissance en l'honneur de saint David, patron des Gallois, puis anniversaire de saint Patrick, célébré par les Irlandais. On retint pour ce jour les salons d'une des auberges de la ville et l'on y dressa une table immense en forme de double T. A l'une des extrémités siégea M. Watson, sous un dais de couleur verte, orné ^e la harpe irlandaise et de l'antique devise, « Erin go Bragh », le tout élégamment exécuté par Mr. Halpin. A grands frais l'on fit venir de Bor-
(1) Lawrence, voL T, p. 2o3.
LES PRISO.VNIEUS DE NAPOLÉON 27
deaux Jes vins les plus capiteux, dit-on ; la gaieté la plus franche régna toute la nuit (1).
Pourtant rien n'égala certaine mascarade offerte la même année par quatre des prisonniers de guerre. A combien s'élevèrent les frais de cette inoubliable soirée, Lawrence préfère n'y point songer; mais, à l'entendre, aucune des fêtes données à Wargrave par lord Barrymore n'eut autant de rontissement que ce bal de Verdun . On avait loué pour la circonstance un hôtel particulier, on l'avait décoré de fleurs, égayé de lumières, de devises. Tous les Français notoires avaient été conviés. Il y eut profusion de masques et de costumes, un souper quasi royal et lorsqu'au petit jour, Colombine et Pierrot s'en retournèrent chez eux, les paysans qui revenaient du marché se demandèrent, ébahis, si, en cette année 1807, le carnaval n'avait pas lieu deux fois au lieu d'une.
Avec le théâtre et la danse, il va de soi que le passetemps favori de nos Anglais était les sports. Gliasse-àtir, chasse-à-courre, steeple-chases et combats de coqs, ils mettent tout en œuvre pour échapper à l'ennui. Les bois proches de Verdun offraient asile aux animaux les plus divers ; les loups entre autres y foisonnaient, s'aventurent en janvier dans les villages et parfois même gagnant les faubourgs de la cité. Quelle aubaine pour les veneurs! En même temps ceux-ci formaient une meute pour courre le lièvre et fondaient le Tally-ho- Club, dont les membres, après chaque rendez-vous, au besoin avant, se retrouvaient dans quelque taverne campagnarde afin d'y célébrer leurs prouesses. Mais le sport qui réi^nit le plus d'adeptes fut sans contredit les courses de chevaux. De suite on s'occupa de tracer une piste et de créer un Jockey-club sur le modèle de la société de Londres. Ceux-là même qui jamais aupara-
(1) Lawrence, voL I, p. 23-'
vant n'avaient songé à se mêler d'élevage, se sentirent pris d'ung'oût irrésistible pour les spectacles équestres; chaque aspirant de marine se transforma en un jockey de profession, chaque matelot en un groom expert et tout le monde ne songea qu'à faire valoir ses connaissances en matière chevaline (1).
On parla de ces courses dans tout l'empire ; mais à Verdun particulièrementlanouveauté del'exerciceattira force curieux, habitants de la ville et de la campagne, bourgeois et châtelains qui, ne manquant aucune réunion, venaient autour de la piste aligner leurs mailcoaches, leurs cabriolets et leurs charrettes. « Chaque volontaire de l'armée galante, arrivant deParis, trouvait une occasion d'y faire valoir l'élégance de sa toilette, le luxe de sa garde-robe et tandis que l'honnête Mr John Bull s'en allait avec M'^e Bull cahin-caha dans sa modeste charrette, quelque Pliryné du Palais-Royal roulait à grands fracas dans son équipage à quatre ou filait à toute allure dans le carrosse de son bon ami. Chaque véhicule faisait emploi de garde-manger, les beaux ne se gênant guère pour passer de l'un à l'autre, acceptant par ci une aile de poulet de M"** A*** ou de M"« B**, par là une tranche de pâté des mains de M""" l'Ambassadrice ou de M'héla Princesse. Il n'en fallait pas davantage pour tourner la tète à la moitié des petites bourgeoises de Verdun. Qu'on se figure les pauvrettes cheminant à pied vers le champ de courses et se voyant à
(1) « Lorsque je revins y Verdun,désirant égayer runiformité et l'en nui qui régnaieiit dans le dépôt, je fis recommencer nos courses de chevaux. Les premières familles du département y assistèrent. Afin de rendre au préfet de Metz les attentions qu'il avait eues pour moi, je l'invitai, ainsi que sa famille, à un dîner oîi je réunis cent dix de mes compatriotes et plusieurs français qui tous parurent satisfaits de ma réception. Parmi ces derniers, se trouvait le chevalier de la Lance, excellent musicien, compositeur et poète. Il invoqua sa muse et fit, de jolis vers de circonstance». Blayney, vol. II, pp. 191 et 208; Forbes, vol. II, pp. 244 et 246 ; Lawrence, vol. I, p. 133.
toute minute couvertes de poussière par une sœur de mœurs plus fragiles qui sans doute naguère traînait une existence obscure et qui, maintenant triomphante et parée de dentelles bruxelloises, s'en allait roulant carrosse (Ij! »
Un des traits non moins curieux et typiques de cette colonie d'exilés fut en effet le plus extraordinaire mélange du monde et du demi-monde qui se soit jamais vu, et les rapports véritablement surprenants qui ne fardèrent pas à s'établir entre les deux sociétés. Etant donnés d'une part le nombre des habitants, de l'autre l'exiguïté de la forteresse, il va de soi que les ménages réguliers se trouvèrent en contact fréquent avec ceux qui ne l'étaient point. Or ces derniers foisonnaient. Beaucoup de milords faits prisonniers en 1803 avaient assez l'habitude de vivre à Paris dans une débauche quotidienne. Expédiés à Fontainebleau, ils n'eurent garde de laisser derrière eux leurs maîtresses. Avec eux, celles-ci émigrèrent de Fontainebleau à Verdun, où leurs amours, leur faste, leur dépense éblouirent et stupéfièrent les indigènes (2).
« Quelques-unes d'entre elles, poursuit Lawrence, menaient grand train, entretenues par ceux de nos compatriotes les plus fortunés qui, pour nous exprimer en français, vivaient avec elles maritalement. La garderobe de ces beautés eût suffi à pourvoir les magasins d'une couturière et régulièrement ces dames consultaient les journaux de mode afin de varier leurs mises. Au théâtre, leurs châles des Indes et leurs écharpes de
(1) Lawrence, vol. I, pp. 125 et suiv.
(2) Alger, p. 201.
Bruxelles pendaient négligemment sur le rebord des loges an grand dépit des bourgeoises de la ville et de leurs filles. Nos Anglaises mêmes se voyaient éclipsées tant pour le luxe que pour l'élégance. Quoi qu'il en soit, un séjour loin de son pays atténue bien des préjugés vulgaires. Les deux tiers des loges appartenaient donc aux épouses de Fontainebleau — c'est ainsi qu'on les désignait habituellement — ; le reste était occupé par des femmes de meilleure vie. Néanmoins, à tout instant les gentlemen passaient de cette loge-ci dans celle-là et présentaient indifféremment leurs hommages aux unes comme aux autres, ou bien encore, pris entre, une dame comme il faut et une « dame comme il en faut », S(^ bornaient à tourner la tête afin de s'entretenir successivement avec la première et la seconde. Tout d'abord, nos Anglaises poussèrent les hauts cris. Mais enfin, que voulez-vous !... ces Aspasies obtenaient des succès contre lesquels on ne pouvait lutter. Môme des hommes d'âge respectable ne se faisaient pas scrupule de paraître ouvertement en compagnie de leurs maîtresses, au besoin avec celles de leurs amis (1). »
Tel était le beau monde, mais ailleurs, à la nuit close, dans les tripots et guinguettes, dans la rue, fourmillait tout un peuple de basses prostituées. A côté de certaines courtisanes, jadis habituées des petites maisons de Philippe-Egalité, qui, poursuivant à Verdun le cours de leurs prouesses, réunissaientchezelles force adorateurs et pour eux, grâce à de toutes puissantes relations, obtenaient les plus exceptionnelles faveurs, l'on rencontrait cent misérables créatures venues de Metz ou de Nancy dans l'espoir d'exerceravecplusdeprofitleur triste métier (2).
Un libertinage aussi publiquement étalé acheva de jeter le désordre au sein de la population verdunoise.
(1) Lawrence, voL 1, pp. 134 et suiv.
[2)lbid., voL II, p. 93.
Grâce à J'appàt du lucre, on vit plus d'une mère s'efforcer de mettre aux encans la vertu de sa fille, « élevant ou baissant les prix selon que le surenchérisseur témoignait plus de hâte ou plus de froideur; et comme en pareille matière les plus hns se laissent aisément duper, il advint que tour à tour on offrit le même sujet à différents amateurs (1) ».
Les premiers à voir d'un bon œil ces sortes de choses furent les jeunes aspirants de marine qui, délivrés de la tutelle familiale, en profitèrent pour s'en donner à cœur joie. Vainement quelques âmes charitables essayèrent de remédier à leur inconduite en fondant une école qui les mît à même d'achever leurs études; ces messieurs préférèrent occuper leurs loisirs plus gaiement. Aussi bien, les exploits bruyants de la jeunesse à la mode étaient-ils du plus pernicieux exemple et les tentations de tout genre trop fréquentes et trop fortes (2).
Si l'on en croit certains mémoires anglais, le gouvernement impérial aurait favorisé le séjour des courtisanes à Verdun dans l'intention bien évidente d'amollir et de corrompre à jamais ses ennemis prisonniers. A vrai dire, ce concours inattendu de femmes galantes était une source d'embarras perpétuels. Pour s'en convaincre il suffit de jeter un coup d'œil sur les rapports du gouverneur au ministre delà Police. Wirion ne cesse d'en revenir aux filles publiques et toujours afin d'obtenir leur éloignement. Dans un style de portefaix, il expose tout au long les discordes résultant de la présence de ces dames et réclame à grands cris l'autorisation de les chasser. Quand donc, mon Dieu! quand donc sera-t-il délivré de la femme Deville « qui a menacé de faire conduire à Bitche un Anglais d'une haute considération par le moyen de M. Patrick, employé de la Police
(1) Lawrence, vol. I, p. 137.
(2) Langton, vol. I, p. 253.
générale, dont elle se flatte hautement d'être protégée..., de la femme Saint-Amand qui demeurait avec lord Yarmouth et qui l'a quitté depuis pour passer avec un de ses ennemis et a excité entre eux dos querelles qui se renouvellent {sic) tant qu'elle restera à Verdun et qui causent toujours de l'embarras à la Police militaire, de la femme Paulin Delahaie qui reste avec M. Don..., de la femme Fabre, épouse divorcée du général de ce nom, qui reste avec le colonel Tyndale » (1).
Ailleurs c'est une Madame Montangerond, « Montangerond(Fanny),maîtresse de l'Anglais Willcox, renvoyée de Verdun à Paris »; puis Anne Dupont, « se disant femme Mortier et qui a été arrêtée à Metz et conduite à Verdun comme prévenue d'avoir favorisé l'évasion du nommé Elise Robinson, aspirant de marine anglais, prisonnier de guerre avec lequel elle vivait ». Enfin, il insiste particulièrement sur le compte d'une certaine La Garancière, née de Marguerye, laquelle « est venue il y a quelque temps de Paris s'établir à Verdun. (Elle a pris son logement chez un ex-gendarme nommé Brouard, réformé pour mauvaise conduite, violemment soupçonné d'avoir favorisé l'évasion de Mr Brown^ prisonnier anglais, qui demeurait chez lui et de lui avoir tracé sa route pour aller à l'étranger) ».
« La conduite mystérieuse de cette femme, poursuit élégamment le générai gouverneur, ses démarches auprès de plusieurs prisonniers de marque ont excité mon attention,et j'ai appris qu'elle avait proposé à quelquesuns d'entre eux de leur procurer, à prix d'argent, soit des passeports, soit leur liberté. Thomas Elde Darby, qui s'est évadé du dépôt de Verdun, la nuit du 15 au 16 de ce mois, a eu des entrevues avec cette femme, et j'ai tout lieu de soupçonner qu'elle leur a facilité les moyens de s'enfuir. » Aussi bien la saisie d'une lettre venait- Il) Arch. Nat. F'' 646i. Dossier 9905.
elle pleinement confirmer les soupçons du gouverneur, « lettre écrite dernièrement à la femme La Garancière et qui annonce des écrevisses qui ne sont pas encore toutes prêtes, mais qui le seront incessamment et dont on fera l'envoi. Ce sont des chevaux de relai disposés pour l'évasion de quatre ou cinq des principaux personnages qui ont résolu de s'enfuir de Verdun et qui ont déjà, assure-t-on, des passeports étrangers (1) ».
Les évasions surtout constituaient pour le gouverneur un sérieux motif d'inquiétudes. Malgré les appels répétés, Téloignement des frontières, la rigueur des châtiments, les difficultés de toutes sortes à circuler en un pays dont souvent ils ignoraient la langue, les captifs ne manquaient pas une occasion de prendre le large. Sans doute, la police offrait-elle d'honnêtes récompenses à ceux qui par leur zèle aidaient à la poursuite des fugitifs. Mais, de leur côté, les fugitifs usaient de moyens analogues pour intéresser les habitants à leur cause. Chacun luttait d'astuce. « Dale et Darby, gentilshommes, lisons-nous, ont franchi de jour, et à la vue de plusieurs habitants, les remparts de la place et aucune révélation n'a été faite au général. Des déguisements sont fabriqués à Verdun et vendus aux prisonniers. Mulvey et Clarke, médecins, se sont échappés déguisés en savoyards; un conducteur de diligence avait caché dans sa voiture John H**; un courrier de dépêches a pris dans sa malle les nommés Owen etLight (2). »
A Valenciennes, « chaque matin, écrit Lawrence, la première chose dont nous nous informions était le nom du prisonnier qui s'était sauvé pendant la nuit ». Luimême, après avoir fait le récit d'évasions plus audacieuses les unes que les autres, relate au prix de quelles
(1) Arch. Nat., F' 646J. Dossier 9903.
(2) Arch. Xat. F? 6462. Dossier, 993o. — F'' 6398, Dossier, 4020^ Alger, pp. 208, 248 et 257; Lawrence, vol. II, pp. 179, 184: Langton, vol. I, pp. 60, 246.
ruses il obtint un passeport ot comment, se donnant pour un servent autrichien, traversant Bade, Stuttgard, Ulm, Augsbourg, il parvint jusqu'à Vienne. Il faut avoir lu son livre pour se rendre compte à quel point, par toute l'Europe, les hommes de Fouché faisaient alors bonne garde et, même à Vienne, combien l'ambassadeur de France mettait d'empressement à rentrer en possession des fugitifs (i). Langton également raconte son évasion. « A cette époque, nous dit-il, la France était couverte de gendarmes, d'officiers de police, d'espions de tous les grades et de toutes les sortes ; même pour un Français, il semblait impossible de se rendre sans passeport d'un département dans l'autre; encore le voyageur était-il perpétuellement exposé à des interrogatoires et visites domiciliaires.» N'importe; comme beaucoup d'autres, Langton finit par perdre patience. Détenu dans Auxonne, il se résout, une belle nuit, à franchir les murailles du fort, s'esquive à la barbe des sentinelles et rejoint en hâte le paysan qui doit le guider jusqu'à la côte. Alors commence en charrette, le long des routes, une course folle qui dès le début manque de se terminer assez brusquement dans le voisinage d'Arras. Reconnu, Langton parvient sans trop d'effort à corrompre la police et, de nouveau, le voilà fuyant à travers la campagne. Il gagne enfin les Pays- Bas, il aperçoit la mer, frète une barque, se croit sauvé pour de bon lorsque, à la minute dernière, il est repris, traduit en justice et sur le point d'être exécuté militairement comme espion de l'Angleterre (2).
Réflexion faite, on se contenta de l'expédier à Bitche, oii notre homme alla grossir le nombre de ceux d'entre les détenus qui témoignaient d'un trop vif désir de revoir leurs foyers. Bâtie au haut d'un roc inaccessi-
(1) Lawrence, vol. I, p. 44; vol. II, p. 188.
(2) Langton, vol. I, chap. m, iv et v.
ble, isolée du reste de l'univers, cotte forteresse était la terreur des prisonniers, le châtiment suprême, la menace perpétuelle; tous y font allusion dans leurs mémoires et les uns pour l'avoir vu, les autres par ouïdire, ils nous décrivent ses murailles infranchissables, ses cours étroites, privées de lumière, ses caveaux ministres où vivaient entassés matelots, soldats et récidivistes de toutes provenances. Le régime était effectivement des plus rudes et, malgré qu'il fît bonne contenance, Langton ne dissimule point que son exil àBitche lui laissa d'abominables souvenirs (1).
Certes, était-ce une mission difficile et peu enviable, une lourde responsabilité que la garde de tant de prisonniers sur parole. Gomme de raison, avant toute chose, il importait qu'ils restassent prisonniers et certaines mesures vexatoires, ou qu'ils jugeaient telles, n'étaient en somme que des mesures préventives. Il semble bien néanmoins que, parmi les fonctionnaires chargés de veiller sur eux, plus d'un abusa grossièrement de ses pouvoirs. James Forbes n'a que des paroles flatteuses à l'endroit du général Wirion, gouverneur de Verdun. Mais Forbes est seul de son avis. Au reste, les faveurs exceptionnelles qu'il obtint coup sur coup et sa propre libération le disposaient naturellementàrindulgence (2). Quant aux autres détenus, ils nous font du même personnage un portrait très différent. Leurs griefs contre lui sont innombrables et comme en général nul d'entre eux n'hésite à rendre justice aux officiers qui le remplacèrent, je ne pense point qu'il y ait lieu de nous défier
(1) Forbes, voL U, p. 258; Langton, voL I, chap. vi; Lawrence, voL II, pp. 126, 169, 175, 243; Blayney, vol. Il, pp. 154 et suiv.
(2) Lawrence, vol. Il, p. 56.
outre mesure de leurs témoignages. Enfin, la brusque disgrâce de Wirion,son rappel, mieux que tout, son suicide, suffirait à prouver très nettement qu'il n'avait point la conscience en repos (!)•
Ce général Wirion, rapporte Lawrence, était fils d'un boucher de Picardie et, devant que d'être général, avait longtemps vécu de l'emploi de petit clerc chez un avoué. Fils de boucher ou non, Wirion n'en avait pas moins les allures et l'accent d'un goujat, tour à tour brutal et sournois, rapace et grossier, d'une impudeur sans bornes. D'instinct, tout honnête homme eût éprouvé quelque gêne à faire de la sorte métier de garde-c.hiourme.Or, non seulement Wirion se sentit do suite fort à l'aise dans son emploi, mais il agit au mieux pour en tirer profit, tant et si bien que, sous son règne, les plus minces faveurs comme les fautes les plus légères lui servirent de prétextes à rançonner impitoyablement les captifs.
Apprenait-il qu'une femme galante était la maîtresse d'un Anglais fortuné? Aussitôt celle-ci se voyait contrainte de verser à la police une somme importante afin de pouvoir légalement résider à Verdun. Les détenus faisaient-ils à grands frais aménager un champ de courses, que sans plus tarder la ville exigeait des droits exorbitants. 11 est vrai que si la ville organisait une loterie fictive, le gouverneur obligeait les détenus à se munir de billets et qu'en ces sortes d'affaires il avait grand soin
(l) o Pendant assez longtemps, les plaintes des prisonniers sur la conduite du général Wirion ne furent pas écoutées. Sir T. Laire, le doyen des officiers de marine, fut arraché de son lit et envoyé à la forteresse de Montmedy, où on le retint pendant plusieurs mois, étroitement enfermé comme un prisonnier d'Etat, sans papier ni plumes. Toutefois lorsque le général Clarke parvint au ministère de la Guerre, les prisonniers renouvelèrent leur instance, et le commandant fut appelé à Paris pour rendre compte de sa conduite. Les explications qu'il en donna ne l'ayant pas disculpé, il paraît qu'il fut envoyé devant un conseil de guerre; et pour éviter le procès, il se brûla là cervelle au Bois de Boulogne. Le lieutenant de gendarmerie qui l'avait si bien secondé fut dégradé ». Blayney, vol. II, p. 141 : Alger, p. 203; Arch. Nat., F" 3767.
de s'adjuger la part du lion. Enfin, s'obstinait-on à no point comprendre certaines avances malhonnêtes qu'à l'improviste, on voyait arriver chez soi les gendarmes en même temps que l'ordre de partir sans retard pour la forteresse de Bitche. Perdant la tête, on demandait à s'expliquer avec le gouverneur et, le plus sou vent accordé, tretien se terminait à l'amiable, c'est-à-dire l'en moyennant la remise d'une forte somme (1).
Le plus dur était qu'après avoir payé il convenait de faire bonne figure. L'ancien clerc exigeait des égards ; qui mieux est, entendait par tous les moyens profiter du luxe de ses détenus. Point de dîner, point de fête sans lui, point de réjouissance àlaquelle ilne se crût en droit de prendre part. Il aimait les cartes, mais se refusait à perdre et, pour des raisons faciles à saisir, nul ne songeait à le contrarier sur ce chapitre, de telle sorte que non content de toucher une part sur les bénéfices des maisons de jeu, Wirion trouvait encore chaque soir le moyen de se créer des ressources appréciables.
Cet élégant personnage était muni d'une épouse — ■ on la disait ancienne blanchisseuse — qui par ses allures de poissarde et son langage de fille à soldats ne le lui cédait sur aucun point. A vrai dire, sa trivialité dépassait toute prévision et ses gaillardises avaient de quoi surprendreles moins timides. C'est ainsi que répondant un jour à certain indiscret qui lui touchait un mot de la rapide fortune de son mari : « Ma foi, s'écria-t-elle, croyez-vous que le général soit ici pour se gratter les puces! » Et toute la philosophie de la bonne femme tenait en ces paroles : « A quoi bon se fâcher. Je ne suis pas si bête, -moi. Je fais venir une bouteille de Champagne. Je fais sauter le bouchon. Je l'avale d'un trait et me voilà en état de me moquer de tout le monde. » On
(1) Langton, vol. I, pp. 2i8et suiv. : Lawrence, voL I, p. 1*2; voL IL p. 57 : Blayney, vol. II, pp. 138 et 139.
conçoit que d'honnèles gens évitassent d'avoir à faire à pareille espèce. Quelques Anglaises lui tournèrent obstinément le dos; mais, craignant pour leurs époux les cachots de Bifchc ou quelqu' autre mésaventure, la plupart se résignèrent à frayer avec elle, l'invitant à leurs soirées, môme au besoin, sur sa demande, mettant leurs équipages à son service. Le moyen de lutter contre un \Virion (1 j!
Comme chaque hiver, en J808, quelques détenus ofïrirent un bal. En la circonstance, bon nombre de Français assistèrent à la fête et tout promettait de se passer le plus gaîment du monde, lorsque soudain les gendarmes firent irruplion dans la salle, jetant le désordre parmi les quadrilles et signifiant aux uns comme aux autres d'avoir à vider les lieux s'ils ne voulaient être conduits en prison. L'ordre émanait du gouverneur dont on avait négligé de convier l'épouse . Encore une fois, il ne restait qu'à se soumettre. Mais les Français présents furent à co point révoltés que, chacun à leur tour, ils résolurent d'ofîrir un bal aux prisonniers anglais. Le général, pour le coup, se trouva réduit à l'impuissance et bien entendu qu'on se fit un point de le tenir à l'écart, lui et sa digne épouse, M™e i^ngot. Tel était le surnom dont l'avaient gratifiée les ci-devants de l'endroit (2).
De ci-devants, sauf iMM. de Chardon, de la Lance et de Larminat, M'"^^ de la Roche etd'Astier, il n'en restait pourtant guère à Verdun, familles réduites à la portion congrueetquijdepuisles mauvaisjours, vivaient cloîtrées au fondde leurs demeures. Là néanmoins, etlà seulement, les Anglais trouvèrent un accueil facile et bienveillant. Nul doute que les souvenirs de l'émigration n'y fussent pourquelque chose; nuldoutenon plus quechezces partisans de l'ancien régime on ne fût bien aise de trouver
(1) Lawrence, vol. I, p. 134.
(2) Ibicl., vol. I, p. 270.
un prétexte afin de narguer l'usurpateur. De toute manière, si des rapports amicaux s'établirent entre Anglais et Français, comme toujours ils ne se manifestèrent exclusivement que dans la société. Ailleurs, nulle entente véritable, nulle réelle sympathie et bien vus dans le monde à titre d'adversaires de Bonaparte, les Anglais pour ces motifs mêmes devaient logiquement rester en butte à la méfiance et l'hostilité du plus grand nombre.
Comme nous l'avons signalé déjà, de nombreux captifs eurent la bonne fortune de regagner leur pays avant la chute de l'empire et si, pour hâter leur délivrance, il n'en manqua point qui se fièrent aux chances d'une évasion, d'autres, comme Forbes, parvinrent au même but grâce à des procédés moins hasardeux. Demandes et pétitions affluaient au ministère dans lesquelles, pour en arriver à leurs fins, les détenus alléguaient le.s plus touchants motifs, raisons de famille ou de santé, les affaires ou le grand âge. Or, il arriva qu'à force d'insistance, ou par une grâce du ciel, quelques-uns obtinrent de la sorte un congé de plusieurs mois, au besoin même une libération définitive. En mai 1806, nous voyons s'embarquer ainsi le capitaine Leveson Gower, le général Abercromby, Elgin etYarmouth. Ces deux derniers, il est vrai, secrètement chargés de missions diplomatiques,s'engageaientàrevenirsixmoisplus tard. Effectivement ils revinrent; mais bien que les négociations n'eussent donnéaucun résultat, l'un et l'autre n'en furent pas moins autorisés, peu après, à rentrer chez eux. Sir Grenville Temple, le capitaine Walter
Stirling, le colonel Molesworth et bien d'autres sévirent l'objet de faveurs analogues (1).
Peut-être le moyen le plus efficace d'attirer l'attention du souverain, car lui seul se réservait le droit d'approuver ou de rejeter les demandes, était-il encore do s'adresser directement à lui, ou mieux à l'impératrice, qui volontiers intercédait au nom des captifs. Souvent d'ailleurs une rencontre fortuite, une démarche hardie servait plus que toutes les protections du monde. C'est ainsi qu'au cours d'une chasse M^Tuthill aborda l'empereur et, de vive-voix, implora la grâce de son mari. M"^ Tuthill était fort belle et Napoléon n'eût garde de lui rien refuser. Une autre fois, la police mit la main sur un prisonnier du nom de Mogg, alors que ce dernier s'apprêtait à faire voile pour son pays. Echappé d'Arras et réfugié dans un bois proche de la côte, il avait trouvé le moyen de se confectionner une embarcation capable de traverser la Manche. L'empereur eut vent de l'histoire; il fit comparaître Mogg et, pour prix de son travail, lui rendit sa liberté, non sans l'avoir au préalable muni de quelque argent. On multiplierait sans peine les exemples de ce genre (2).
A défaut d'entière liberté, ce que les détenus réclamaient avec insistance était l'autorisation de vivre hors des enceintes fortifiées, dans une ville de leur choix. Jusqu'en 1814, on en rencontra donc un peu par toute laFrance, qui, eux et leurs familles, avaient pris le parti de s'installer commodément et semblaient se résigner d'assez bonne grâce aux misères de l'exil. A Tours, on citait M"" Cramer, lequel avait choisi pour femme une jeune personne de l'endroit et qui devint plus tard l'ami de Paul-Louis Courier; à Orléans, sir Thomas Clavering,
(1) Lawrence, vol. II, p. 49; Alger, pp. 218, 263; Langton, vol. I, p. 274.
(2) Alger, pp. 184, 194, 21S, 228.
LES PRISONNIERS DE NAPOLEON 4i
épousait de même une Française, ce qui d'ailleurs ne rempêchait point de fréquenter, assidûment chez M"* Raucourt, l'ancienne actrice, devenue châtelaine aux environs (1). Mac-Nab achevait à Montpellier ses études de médecine et lord Beverley, suivi de ses quatorze enfants, allait s'établir à Moulins. Il y vivait grandement, chassant, recevant, répandant l'aumône, adoré des villageois et lui-même, peu à peu,s'attachant si fort à cette campagne de l'Allier qu'il y demeura bel et bien longtemps après la chute de l'empire (2).
Enfin jusque dans les dépôts, à mesure que l'exil se prolongeait, et particulièrement à Verdun, les captifs obtenaient à leur régime de sérieux adoucissements. Tous les gouverneurs ne furent point de l'école de Wirion. Langton rend volontiers justice au major Meulan et de son côté lord Blayney nous entretient d'un baron de Beauchêne dont le seul tort, paraît-il, fut de mourir, à l'improviste, victime d'une fièvre maligne, « causée par un trop grand usage d'aliments succulents ». Ajoutons que ce tort, le baron l'avait, sur terre, pleinement racheté en transformant pour les captifs l'appel quotidien en appel hebdomadaire, puis en appel mensuel.
(1) « Le chevalier de Clevering avait épousé une Française, et c'est grâce à cette considération quil avait obtenu de rester à Orléans, quand tous les Anglais avaient été exilés de l'intérieur de la France pendant le blocus continental.il avait beaucoup d'amitié pour moi et ma mère me permettait d'aller quelquefois me promener dans son
Ehaéton avec lui. Il conduisait sa voiture lui-même et avait les plus eaux chevaux anglais. Un jour que j'étais avec lui, il me dit en sortant de la ville : »( Ah! cela! Hippolyte, vous ne direz pas à Madame votre mère où je vais vous conduire?» Nous arrivons dans une espèce de petit château sur le bord de la Loire, à peu de distance de la ville. Entrés dans un beau salon, nous trouvons nombreuse compagnie de belles dames et de beaux messieiirs. Nous arrivons à la maîtresse de maison à laquelle je suis présenté; elle avait l'air si majestueux qu'elle inspirait le respect : on aurait pu croire que c'était une impératrice au milieu de sa cour... Nous étions chez M'i» Raucourt, au château de la Chapelle, et c'était tout le théâtre français qui ornait son salon.» Général marquis de Bonneval, Mémoires, pp'. 6, 1, 8.
(2) Lawrence, vol. II, pp. 91, 99; Alger, pp. 224, 233, 234 ; comtesse Dasii, Mémoires des Autres, vol. II, p. 83.
Blayney, pour sa part, emploie donc ses heures de liberté à « faire de petits voyages dans le département ». De Verdun il se rend à Clermont, de Clermont à Varennes, à Metz, à Nancy, à Pont-à-Mousson, de préférence à Saint-Mihiel dont il nous décrit les monuments et visite la hibliothèque, riche en volumes de toutes espèces (1). Prisonnier de guerre, sans nouvelles d'aucune sorte, réduit à l'inaction la plus fastidieuse, Blayney, tout comme les autres, ne cesse de témoigner, au cours de sa mésaventure, d'un flegme véritablement exemplaire. Sans doute, là-bas, en Espagne, la lutte se poursuit-elle avec fureur; on échange des coups, son régiment livre bataille; mais lui, Blayney, reste calme, très calme et très digne. 11 se promène, il excursionne, étudiant les questions agricoles, s'intéressant aux essais nouveaux, calculant minutieusement les bénéfices possibles,en homme d'expérience et soigneux de sa fortune. Cet officier de profession, ce major général demeure bien malgré tout le type du propriétaire anglais; il en conserve intacts les allures, les habitudes et les goûts. Enfin, il aime la campagne pour elle-même et lorsque reviennent les beaux jours, il s'en va loger dans un hameau proche de Verdun, « variant par là le lieu de la scène et s'instruisant de la vie, des occupations et des mœurs du paysan français ». Beaucoup faisaient de même. «Le commandant, sachant que le meilleur moyen d'empêcher la désertion était d'accorder aux prisonniers autant de liberté que permettait la situation, suivit entièrement un plan dicté par la sagesse; il leur accordait la permission de résider non seulement dans les villages situés dans la limite prescrite de deux lieues, mais encore à Bar, à Saint-Mihiel et dans d'autres endroits dudépartementbeaucoup plus éloignés. Il n'y a
(1) Langton, vol, I, pp. 80, 242, 247; Blayney, vol. II, p. 163, chap.