‹ Les Anglais à Paris, 1800-1850Chapitre 2 sur 8 · XXXIX, XL · texte numérisé non relu

XXXIX, XL

pas d'exemple qu'on ait abusé de cette liberté pour s'échapper (1). » Libre à Blayney d'affirmer que ses compatriotes ne cherchaient point à s'enfuir, et d'ailleurs il est possible que certains privilégiés se soient arrang-és de leur exil; mais, d'une manière générale, on peut tenir pour certain que les tentatives d'évasion se renouvelèrent constamment jusqu'en 1814. Les témoignages abondent sur ce point (2).

En effet, malgré la liberté relative dont jouissaient les prisonniers, malgré les divertissements auxquels se livraient les plus riches et les subsides que recevaient les plus pauvres, pour tous l'exil se prolongeait d'une manière désespérante. Les années succédaient aux années sans changement appréciable, sans nulle perspective de délivrance. En 1812, il ne semblait point qu'on fût plus avancé qu'au premier jour. Souvent, très souvent, on avait vu des régiments interminables qui, l'arme au bras, musique en tète, avaient traversé Verdun de leur pas régulier, se dirigeant vers l'Allemagne ou la Pologne. D'autres fois, la ville entière avait été réveillée par des salves d'artillerie et par les cloches de la cathédrale sonnant à toute volée. C'était l'empereur qui s'en allait en Prusse rejoindre son armée ou qui, vainqueur, maître de l'Europe, revenait de Tilsitt, salué par des acclamations frénétiques. Certes, en pareil cas, les infortunés détenus ne savaient que trop à quoi s'en tenir. Mais, d'ordinaire, ils avaient toute liberté pour se perdre en conjectures. Interceptées ou censurées, les lettres du dehors n'apportaient que de vagues renseignements, les gazettes anglaises étaient formellement

(1) Blayney, voL II, pp. 193, 201, 202, 218.

(2) Voir pp. 32 et 33 (notes.)

interdites et bien entendu le Moniteur n'annonçait que triomphes et conquêtes. Que croire? à qui se fier? Longtemps néanmoins, il fallut bien admettre que le Moniteur n'exagérait pas les succès de la France. Tout chez nous le prouvait aisément (1).

Ce ne fut qu'en octobre 18i2 que les bulletins officiels commencèrent de trahir quelqu'incertitude. Triomphantes jusqu'alors, peu à peu « les nouvelles de la grande armée offrirent de grandes contradictions et quoique le Moniteur continuât d'exalter ses succès prodigieux et ses immenses avantages, on s'apercevait aisément de la fausseté de ces nouvelles par leur diversité et par l'impossibilité des mouvements rapides qu'on faisait faire aux armées ». Il s'agissait effectivement de la retraite de Russie, bientôt suivie de la campagne de Prusse et des combats fameux, Lutzen,Bautzen, Dresde, puis, hélas ! Leipzick. « |Vcrs la fin d'octobre, poursuit Blayney, les nouvelles, tant au Nord qu'au Midi, devinrent très satisfaisantes et, quoique les gazettes cherchassent encore, comme de coutume, à colorer les désastres des Français, les nouvelles particulières ne nous laissaient aucun doute à cet égard. Enfin parurentles nouvelles officielles de Mayence et peu de temps après, Napoléon quitta de nouveau son armée et passa incognito par Verdun (2). »

Cette fois l'arrivée du souverain ne fut le signal d'aucune réjouissance. En hâte et sous un nom d'emprunt, il descendit à l'auberge des Trois-Maures, oiî l'attendait un souper d'occasion. Par hasard, le même jour, un Anglais, Richard Langton, dînait à l'hôtel. Il se préparait à sortir et traversait l'antichambre lorsque, brusquement, il se trouva nez à nez avec un voyageur dont les allures et le costume ne souffraient point de confu-

(1) La^vrence, vol. I, pp. 284, 283, 286 ; voL II, pp. 13 et 14,

(2) Blayney, vol. II, pp. 197,226. Moniteur, 12 décembre 1812.

sion. Posté au bas de l'escalier, ledit voyageur attendait un personnage également en uniforme qui, victime d'une crise de goutte, descendait les marches à grand' peine et n'était antre que le duc de Vicence. Pas une minute Langton ne s'y trompa ; c'était bien l'empereur, tel exactement qu'on le représentait sur les images et gravures populaires. En un clin d'œil Langton reconnut le petit chapeau, les fortes épaules et la redingote grise qui, déboutonnée, laissait voir l'uniforme rouge et vert des chasseurs de la garde. Devant le perron do l'auberge, on apercevait une chaise de poste avec, sur le siège de derrière, un mameluck enveloppé de fourrures. Au moment de repartir, Napoléon demanda si beaucoup de prisonniers habitaient les environs et, sur une réponse affirmative, il ordonna que tous réintégrassent immédiatement la forteresse. Puis il prit place dans sa voiture, traversa la ville escorté d'un peloton de gendarmes et, brûlant les étapes, s'éloigna dans la direction de Paris. En tout, il n'avait pas séjourné plus d'une heure à Verdun. Peu de curieux furent le voir quitter l'hôtel des Trois-Maures, peu d'acclamations le saluèrent au passage et, malgré le zèle du maire et du sous-préfet, les illuminations n'aboutirent qu'au résultat le plus mélancolique.

L'ère des victoires et des fêtes était bien définitivement close. Sur toute la ligne, les troupes de Napoléon battaient en retraite cependant qu'au Nord s'avançaient les Russes et les Prussiens, à l'Est, les Autrichiens, au Sud, les Anglais. L'empereur néanmoins s'apprêtait à tenter un dernier efFort; mais,en dépit de ses héroïques proclamations,nul ne pouvait ignorer l'état d'épuisement de la France. Chez nous comme chez nos ennemis, l'on commençait à comprendre que Napoléon pouvait être vaincu (1).

(1) Langton, voL I, pp. 256 et suiv.

A Verdun, ville de frontière, l'angoisse croissait d'heure en heure et pour des motifs contraires, les Verdunois par crainte du pillage, leurs prisonniers dans l'espoir d'une délivrance imminente, chacun s'informait anxieusement de l'approche des alliés. En attendant, signes précurseurs de la débâcle, Verdun servait de passage aux convois de blessés et de captifs, aux survivants de Leipzick, qui tous, à la suite, repassaient la Meuse pour gagner les provinces de l'intérieur. Cela commença par un détachement de quinze cents Autrichiens, pris à Dresde, qui vinrent, un soir coucher à la belle étoile entre la citadelle et les remparts. « Impossible, écrit un témoin, de se faire une idée de l'état de ces malheureux, exténués par les marches continuelles, le besoin de nourriture et plus encore le manque de vêtements ; la plupart étaient semblables à des spectres.» Dans le nombre se trouvaient force officiers que s'empressèrent de recueillir les détenus anglais. Blayney, pour sa part, en invita plusieurs à sa table, entre autres un colonel de cosaques, lequel divertit grandement son hôte par ses goûts bizarres. « Lui ayant servi d'un plat accommodé à la française, il fît des grimaces horribles. Je l'engageai par signe à renvoyer son assiette et je lui fis passer une bonne tranche de lard bien gras. A cette vue, il passa plusieurs fois la main sur sa poitrine en signe d'approbation; je lui en servis à diverses reprises et il finit par avaler une quantité de graisse que l'estomac d'un cosaque pouvait seul supporter (1). »

Aux prisonniers ne tardèrent pas à succéder les restes de la grande Armée, débris de ces corps d'élite que naguère on avait vu partir en campagne, musique en tête, sous leurs uniformes battant neuf : infanterie de ligne et soldats du train, houzarJs et dragons, gardes.

(1) Langton, vol. I, p. 60; Blayney, vol. II, pp. 210, 286, 227.

d'honneur et lanciers polonais ; ceux-ci diminués de moitié qui, chevauchant sur des hêtes cliques, s'en revenaient escortant la voiture de leur général mort. Un obus avait emporté le toit de l'équipage, mais sur les panneaux on lisait toujours : S.A.R. Prince Poniatowski,'/^ corps de la Grande Armée? (1), Enfin, après les soldats valides survinrent les malades et bientôt, par la porte de Metz débouchèrent d'interminables convois, des files de chariots ramenant d'Allemagne les blessés et les moribonds.. Quinze, parfois vingt de ces misérables se trouvaient entassés dans le même véhicule. Les chevaux avançaient à grand'peine en raison de la neige et du verglas et si, pendant la marche, on n'entendait que le bruit des roues et la voix des conducteurs, à la moindre halte, s'élevait un concert de gémissements, de cris et do jurons tandis que des mains désespérées se tendaient hors de chaque voiture. Jamais Anglais ni Français n'avaient assisté à plus douloureux spectacle et durant près de six semaines le spectacle se renouvela sans arrêt. Quantité de malades durent être recueillis à Verdun; malheureusement tout manquait, les hôpitaux, les remèdes et les chirurgiens. Une épidémie se déclara et le nombre des morts atteignit rapidement des proportions effrayantes . Véritablement, s'écriait un détenu, « il semblait que la Providence voulût punir la France de tous les maux qu'elle avait déversés sur l'Europe pendant vingt-quatre ans (2) ».

Mais ce qui bien davantage encore semait l'épouvante et le désespoir était l'approclie de l'ennemi, de jour en jour plus menaçant. Devant l'invasion certaine, les populations fuyaient terrifiées, couvrant les routes et traînant à leur suite, empilé sur des charrettes, tout ce qu'ils avaient pu sauver de leurs ustensiles domes-

(1) LangLon, vol.I, pp. 263. 269.

{2\ Langtoa, vol. I, pp. 264 et suiv. ; Blayney, voL II, p. 229.

tiques. De leurs fenêlres les Verdunois surveillaient les progrès de cette panique indescriptible. « Ce n'était qu'un passage continuel de familles qui se sauvaient de Metz, de Nancy et d'autres villes situées dans la direction des armées. Leur fuite était si rapide et le temps si rude que plusieurs d'entre elles se trouvaient dans une situation vraiment déplorable. Je vis une mère avec plusieurs enfants dans une petite charrette traînée par une vache et une chèvre. Une autre voiture était attelée d'un âne avec un gros chien. Mais bientôt la confusion la plus complète régna dans la ville par l'évacuation soudaine des dépôts placés à Metz. Les rues ne désemplissaient pas, jour et nuit, de pièces de canons, de caissons et de chariots chargés d'habits et de munitions; après quoi venaient de petits détachements de cavalerie, accablés par la maladie, la fatigue et le besoin. En un mot, tout offrait l'apparence des restes malheureux d'une armée en déroute, et il semblait que la terreur, la famine et leurs suites désastreuses se préparaient à achever tout ce qu'avait épargné le fer des ennemis (1). »

Or, voilà qu'au milieu de l'anarchie grandissante arriva pour les détenus l'ordre de quitter au plus vite leur dépôt et de se rendre à Blois. Depuis quelque temps d'ailleurs, voyant les prisonniers des forteresses voisines se mettre en marche pour gagner les provinces de l'intérieur, ceux de Verdun n'avaient pas été sans s'inquiéter de l'avenir. Toutefois aux demandes de renseignements le gouverneur n'avait cessé de répondre qu'il manquait d'instructions. Au vrai, lui-même ne

(1) Blayney, voL II, pp. 234 et 233.

savait à quoi s'en tenir. Malgré ses lettres successives l'on persistait, en haut lieu, à négliger le dépôt de Verdun.Pour tardif qu'il fût, l'ordre de départ n'en devenait donc que plus pressant et l'embarras des Anglais s'accrut en proportion.

Du jour au lendemain, il leur fallut se préparer à quitter une ville où beaucoup d'entre eux habitaient depuis bientôt dix ans. Cantonnés dans une enceinte fortifiée, réduits à l'existence la plus sédentaire et la plus indolente, ils n'avaient pas manquéd'y contracter des habitudes de paresse excessive. La brusque nouvelle de ce changement de résidence fut chez eux le prélude d'un affolement général dont seul pouvait approcher le désordre qui régnait alors dans le camp français. Les moyens de transport faisaient défaut, l'argent de même. L'hiver en outre se montrait particulièrement rigoureux et la perspective d'accomplir un si rude voyage le long de routes défoncées, à travers un pays couvert de neige et qui déjà logeait et nourrissait des armées innombrables n'avait rien qui pût séduire. Cependant, quelque pénible et difficile que promît d'être un semblable trajet, on n'en dut pas moins plier bagage et, le 12 janvier 1814, un premier détachement quitta Verdun, détachement en majeure partie « formé par les aspirants de marine, les patrons de vaisseaux marchands et autres personnes des classes inférieures ». « Les aspirants, conte assez drôlement Blayney, avaient un air bizarre et grotesque par la singularité de leurs costumes et de leurs équipages ; ce qui donnait à toute la scène plutôt l'air d'une mascarade que d'un convoi militaire. Ces jeunes messieurs, pour faire usage d'une de leurs propres expressions, étaient « faits à tout ». Ils avaient eu d'ailleurs de si grands succès auprès du beau sexe que la plupart d'entre eux avaient des compagnes françaises à leurs cdtés : je fussurpris des progrès que ces femmes avaient

faits flans la iang-uedu bas peuple de l'Angleterre. Elles employaient avec beaucoup de justesse un choixexquis de jurons et de bons mots marins ; elles leur donnaient l'accent traînant usité par nos matelots; et, à les entendre, on les aurait crues élevées sur le port, à Porlsmoulh. Tous les petits bourgeois de la ville se réunirent à la porte, les urrs pour prendre congé de leurs amis, les Anglais, les autres pour faire une dernière tentative afin d'obtenir ce qui leur était dû par les jeunes prisonniers. Malheureusement ils eurent peu de succès : ceux qui possédaient quelqu'argent avaient l'audace de le montrer à leurs créanciers, comme pour les narguer, et, le remettant dans la poche, leur disaient que les cosaques les paieraient (1). »

Le lendemain, un second détachementquittait Verdun, composé des officiers et de leurs familles. Cabriolets ou berlines, tout ce qui restait d'équipages avait été mis en réquisition et dans ces véhicules hétéroclites, au milieu des bagages, avaient pris place les enfants, les femmes et les vieillards ; la jeunesse valide marchait à pied. Témoins naguère de l'exode des paysans français devant l'invasion, les captifs se voyaient maintenant réduits au même sort. Escortée de gendarmes, la singulière caravane cheminait sous un ciel bas et terne, à travers une campagne déserte, toute blanche de neige. Seuls, les chemins restaient visibles grâce aux traces qu'avaient laissées les armées en marche, aux cadavres de chevaux et d'hommes qui gisaient dans les ornières, morts de fatigue ou de froid. Parfois on distinguait au loin, dans la plaine, des patrouilles de cavalierss'en allant rejoindre leur corps ; souvent même, ces derniers se trouvaient suivre un itinéraire analogue à celui des détenus. Bien qu'ennemis, l'on se demandait alors les nouvelles, on liait conversation; enfin, mettant pied à terre,

(1) Blayney, vol. II, pp. 236 et 237.

LES PRISONNIERS DE NAPOLÉON Si

il arrivait que les soldats offrissent leurs montures aux prisonniers à bout de forces et de la sorte Anglais et Français faisaient route ensemble jusqu'à l'étape. Mais là, point de logement; neuf fois sur dix tout étaitoccupé par la troupe (1).

Le premier soir, le convoi presque en entier fut réduit à s'entasser dans une grange. « Le propriétaire, un paysan, se tenait à la porte afin d'annoncer à chaque nouveau venu qu'il n'y avait point d'autre gîte et que l'entrée en coûtait cinq sous. Deux lanternes suspendues à une poutre montraient que le chiffre de ses pensionnaires s'élevait à près d'une centaine, tous anglais. » Et malgré l'ennui du voyage, les fatigues de la journée, la perspective de coucher dans la paille, voilà qu'à nouveau se trouvant réunis et les uns comme les autres victimes d'une mésaventure semblable, cliacun sent renaître sa bonne humeur. « L'aspect de cette grange ne laissait pointen effet que d'être passablement comique, poursuit Langton. Dans un coin s'étaient réfugiées plusieurs dames anglaises tandis que l'épouse d'un officier et ses trois filles avaient également dû chercher asile sous ce même toit, leur voiture s'étant brisée le long du chemin. J'ajoute qu'en la circonstance tous les égards désirables leur furent prodigués. Pendant le reste de la nuit, d'autres voyageurs se présentèrent, annonçant qu'ils avaient laissé derrière eux nombre de leurs compagnons hors d'état d'avancer. Bien que tous épuisés, il n'y en eut guère parmi nous qui réussirent à fermer l'œil... w II est vrai que « notre logement foisonnait en rats ot souris auxquels nous laissâmes peu de tranquillité. En dépit d'une extrême lassitude nous ne sûmes point résister à la tentation de leur donner la chasse et, secondés par nos chiens, nous en fîmes un prodigieux massacre. Mais les dames se

(1) Langton, vol. II, pp. 1 et 2.

déclareront fortement incommodées à la pensée d'avoir comme hôtes ces bêtes à quatre pattes... Trouvèrentelles pour leur part sommeil et repos? voilà ce que je ne saurais affirmer ; toujours est-il que le lendemain elles étaient debout les premières et s'apprêtaient à braver les fatigues d'une nouvelle journée de vo)'age (1) ».

Quant à lord Blayney, bien qu'avant son départ, cédant à de généreux motifs, il eût tiré d'embarras plus d'une famille anglaise, il se réserva de quoi voyager noblement et selon ses aises. Il fit donc l'acquisition d'une (» élégante charrette, attelée de deux bons chevaux normands », laquelle charrette « contenait, outre ses habits, tout un petit nécessaire, savoir quatre douzaines de bouteilles de vins choisis et de provisions pour huit jours de telle sorte qu'il n'était plus besoin que d'un lit dans les auberges oii l'on passait ». Ainsi pourvu, notre major entre en campagne, suivant ou précédant le gros du convoi, et de sa portière observant l'horizon, tantôt croisant sur sa route un détachement de hussards qui s'émerveillent de la beauté de ses chevaux, tantôt, hélas! les débris d'un véhicule, naguère la propriété de quelque compatriote et compagnon d'infortune. Blayney ne dissimule point le plaisir que lui causent les louanges dont son équipage est l'objet et, d'autre part, il ressent une peine très vive à la vue de ces charrettes en morceaux. Mais le moyen de remédier à de semblables infortunes? Lord Blayney n'en voit point, et, philosophe, il parvient à se résigner aux malheurs d'autrui en songeant que sa propre voiture est d'une résistance à toute épreuve. Se conformant à l'itinéraire fixé d'avance, il traverse Ghàlons, Melun, Fontainebleau, Pithiviers. Partout c'est le même désordre, la même confusion, le même va-et-vient de troupes de toutes espèces, un encombrement inextricable de prisonniers russes, autri-

(1) Langton, vol. II, pp. 4, 5 et suiv.

LES PRISONNIERS DE NAPOLEON o3

chiens, anglais, espagnols, en train de changer de dépôts et pour la plupart déjà moribonds (1).

Quittant Pithiviers, les détenus de Verdun gagnèrent Orléans. « Là, conte Blayney, je me divertis beaucoup à la vue des gardes nationaux et de la levée en niasse que l'on s'occupait d'organiser, et dont un tiers devaient sans délai recevoir leurs armes. Chacun apportait ce qu'il avait pu trouver, et l'on voyait reparaître au jour de vieux fusils de chasse qui, depuis plusieurs générations, servaient d'ornement aux cheminées de campagne. Aux uns les chiens étaient rouilles et hors d'état de servir, aux autres ils manquaient tout à fait... Le reste de cette troupe bizarre portait des bâtons^ do vieilles bêches ou des fourches cassées. Après qu'on les eût passés en revue et qu'on eût appelé leurs noms avec une gravité surprenante, ils se mirent en marche, précédés d'un vieux tambourin, portant un uniforme déchiré, un chapeau à cornes, des sabots et une caisse cassée. Si l'intention de Napoléon avait été de jeter le ridicule sur la grande nation, il n'aurait pas pu s'y prendre plus efficacement qu'en envoyant à l'armée cette troupe couvertede haillons, portant des chapeaux à larges bords et des sabots et où, parmi des hommes de toutes les tailles, on rencontrait même quelques bossus (2). » Lord Blayney se trompait. Tandis que, plein d'un louable optimisme, il s'égayait à l'endroit de ces conscrits en sabots, une poignée de leurs semblables encadrée de vieilles troupes, tenait en échec les armées russes et prussiennes. Mais je serais tenté de croire que le major avait de la guerre une conception très spéciale. La vue de soldats de toutes les tailles le combla d'une joie démesurée et ce fut, gagné par le plus bel espoir, qu'il reprit sa course à travers la ville. Il était

(1) Blayney, vol. II, pp. 238, 240, 2'il, 2*57.

(2) Ibid,, vol. Il, pp. 272-273.

arrivé surles bords de la Loire et se disposait à franchir le pont lorsqu'il aperçut, venant vers lui, « une voiture de poste attelée de six chevaux gris pommelés et deux autres à quatre chevaux chacune. On me dit que c'était le pape qui, avec les cardinaux et les autres personnes de sa suite, avait été forcé de partir en hâte de Fontainebleau. Une grande foule suivait la voiture et tandis qu'elle montait lentement le pont, je vis distinctement la figure de Sa Sainteté. Elle est pâle et ses traits sont délicats et doux; les portraits qu'on vend d'elle en Angleterre et on France sont assez ressemblants. Le pontife portait un manteau fourré d'hermine ainsi qu'il est représenté dans les estampes. Le peuple s-'était mis à genoux pour recevoir sa bénédiction; l'air de bonté et de bienveillance avec lequel il la leur donna fit sur moi une impression que je n'oublierai jamais; il me semble encore aujourd'hui l'avoirdevant lesyeux (1). » Le 28 janvier, les prisonniers de Verdun atteignirent Blois, qui devait servir de terme à leur voyage et là, pour la plupart hébergés aux frais des citadins, ils se remirent à attendre l'issue des événements. Or, il advint que tout d'abord les événements ne répondirent en rien à leur attente. L'approche des alliés avait été pour eux comme la promesse, la certitude d'une délivrance immédiate et voilà qu'en dépit de leur nombre ces mêmes alliés se laissaient battre indignement, voilà que, coup sur coup, arrivaient des nouvelles de défaites. Les murs de Blois se couvraient d'affiches relatant les journées de Champaubert, de Montmirail et de Vauchamps, tandis qu'au théâtre, chaque soir, la pièce terminée, les comédiens revenaient sur la scène afin de lire au public des bulletins victorieux. L'on imagine quel enthousiasme ce fut parmi les Français et quelle amère déception chez leurs prisonniers. Le Moniteur avait beau grossir

(1) Blayney, vol. II, p. 274 ; Langton, vol. II, pp. 20, 21.

les faits à notre avantage et les nouvellistes répéter que pas un envahisseur ne repasserait la frontière, toute exagération mise à part, on était bien obligé de reconnaître qu'avec sa poignée de soldats l'empereur tenait bon. Décidément, les conscrits que Blayney raillait naguère témoignaient, à l'occasion, de quelque valeur. « Ici même, avoue Langton, beaucoup de nos officiers déclaraient que, si Napoléon avait eu sous la main trente mille hommes de troupe disponibles, les alliés eussent été dans l'obligation de repasser le Rhin ». Mallieureusement, Napoléon n'avait pas sous la main trente mille hommes disponibles. Bientôt, à leur tour, les alliés reprirent l'offensive et ceux qui les premiers en subirent le contre-coup furent les détenus. Effectivement, pour eux arriva l'ordre de quitter sans retard Blois pour Guéret et quelques heures après l'arrivée du message, toute la colonie britannique s'était remise en campagne, les uns à pied, les autres en voiture, y compris lord Blayney„ lequel derechef eut ainsi l'occasion d'utiHser son « élégante charrette (1) ».

Bien entendu que l'obligation de changer à nouveau de domicile fut parmi les détenus accueillie sans nul enthousiasme; mais Blayney, pour son compte, avait résolu d'accepter les choses en philosophe, et tant qu'à faire métier de juif errant, mieux valait encore, selon lui, tirer du dit métier tous les agréments dont il était susceptible. Au trot de ses deux bêtes, laissant loin derrière lui ses compagnons d'infortune cheminer dans le rang, le voilà donc poursuivant le voyage en amateur. La Touraine l'enchante et Tours lui semble une jolie ville. Un à un, il admire les châteaux et les sites, il observe le paysage, il étudie la culture, questionne les villageois, çà et là notant au passage les détails pittoresques, comme lorsqu'il décrit ce café de Cliâteauroux

(1) Blayney, voL II, pp. 277, 278; Langton, vol. II, pp. 22 et suiv.

où, par un jour de fête, « on voyait le plus singulier mélange de paysans, de postillons, de coiffeurs, de simples soldats et d'officiers décorés, tous, pêle-mêle, jouant aux dominos, au trie-frac ou au billard, à deux ou trois sous la partie ». Peu à peu cependant, la campagne change d'aspect. Blayney s'engage dans la Creuse. « Le pays, déclare-t-il, devient de plus en plus pittoresque; à côté du chemin s'ouvre un précipice au fond duquel coule la Creuse. Je n'ai jamais vu, même en Irlande, de site plus remarquable. » Enfin il arrive à Guéret (1).

Ses compatriotes s'y trouvaient déjà rassemblés, en proie au découragement le plus regrettable. Celte étape finale avait été pour eux le coup de grâce : des pluies torrentielles, des ornières oii chevaux et piétons avaient manqué de resterembourbés, des gendarmes qui, chargés de veiller sur le détachement, avaient rivalisé de mauvaise humeur, tels avaient été les agréments de ces derniers huit jours de marche. La ville de Guéret n'offrait d'ailleurs que peu de ressources et comme aux prisonniers anglais étaient venus s'adjoindre les prisonniers espagnols, autrichiens et russes, la plupart avaient dû se loger au petit bonheur, dans les hameaux voisins du chef-lieu. Enfin parmi les détenus la détresse était maintenante son comble. Bon gré mal gré, les habitants se virent <lans l'obligation de pourvoir à leurs besoins et cette obligation n'était nullement faite pour adoucir les rapports entre paysans et captifs. Mais le plus dur pour ceux-ci était l'isolement, l'ennui, la perpétuelle incertitude, l'attente fiévreuse. Comme à Blois, comme

(1) Blayney, vol. II, pp. 285, 289, 293, 302, 3U, 316.

LES PRISONNIERS DE NAPOLEON b7

à Verdun, l'on se remit à guetter les nouvelles et ces nouvelles, hélas! continuaient de n'apporter rien de bien satisfaisant. Toujours à la veille du triomphe, jamais les alliés ne se décidaient à triompher une fois pour toutes. « Notre délivrance, écrit Langton, paraissait aussi lointaine que lorsque nous étions à Verdun (1). » L'année nouvelle commençait, le printemps allait éclore et nul n'osait plus émettre aucun espoir. Les moins pessimistes eux-mêmes perdaient courage lorqu'au début d'avril, plusieurs jours de suite, le courrier n'arriva point. Tout aussitôt, le bruit se répandit que les alliés étaient maîtres de la capitale. Grand émoi chez les captifs comme dans le monde officiel. Il était évidemment fort mal commode de justifier un semblable retard et des deux côtés l'impatience allait grandissant. Enfin, le 8 avril, tous les doutes se dissipèrent. Déjà, depuis une semaine, le sort en était jeté et la poste arrivant de Biois publia la nouvelle que les souverains venaient de faire leur entrée dans Paris (2).

Alors, parmi le peuple des prisonniers, ce fut un vaet-vient de gens qui ne se possédaient plus, des mots sans suite échangés en courant, une rumeur joyeuse, une mêlée générale afin de se procurer le Moniteur, chacun voulant à toutes forces et tout de suite lire de ses yeux la nouvelle miraculeuse. Les alliés maîtres de Paris, les alliés victorieux! Lui-même, la Moniteur se rendait à l'évidence. Atténuant ses aveux, l'organe officiel exhortait les citoyens au courage, démontrant qu'un peuple n'est point vaincu de ce que sa capitale est au pouvoir de l'ennemi, que Napoléon s'apprêtait à fondre sur l'envahisseur et que « les barbares trouveraient dans Paris leurs tombeaux ». Mais ces tirades de circonstance ne leurraient personne et si

(1) Langton, voL II, p. 41, voir chap. m. [î] IbiiL, vol. II, pp. 62 et 63.

devant leurs gardiens les captifs n'osaient encore trop ouvertement faire parade de leur triomphe, entre eux ils savaient maintenant à quoi s'en tenir. Que l'empereur s'obstinât à continuer la lutte, ou qu'à bout de forces le pays refusât de le 'seconder, leur délivrance n'en était pas moins imminente et certaine.

Cette fois, l'attente ne fut pas de longue durée. Le 12 avril, un gendarme à franc étrier entrait dans Guéret, annonçant que Louis XVIII remontait sur le trône et que les captifs de Bonaparte étalent rendus à la liberté. De proche en proche, la nouvelle fit le tour des environs, gagna chaque village, pénétra dans chaque masure; un à un, tous les hameaux se dépeuplèrent et la grande place du chef-lieu se couvrit d'une foule tumultueuse, d'hommes et de femmes qui se pressaient les mains, s'embrassaient, acclamaient le régime libérateur et spontanément arboraient la cocarde blanche. Libre ! On était libre ! Au milieu des chants et des cris d'allégresse, les prisonniers de Napoléon se livrèrent, en l'honneur de sa chute, à quelques minutes de joie sans bornes et de folle ivresse. « On peut affirmer délibérément, avoue l'un d'eux, que, pour les Anglais présents, ce fut le plus beau jour de leur vie ; du moins le futce pour moi (1). »

Le soir, écrit un autre, « nous fîmes la partie d'aller tous au spectacle. Les comédiens étaient bourbonnistes et prirent la cocarde blanche, qui fut aussi arborée sur le théâtre. Un des acteurs^ qui jouait le rôle respectable d'un vieil officier français, avait mis une large croix de Saint-Louis; il fut fort applaudi. On demanda l'air d e God save the King. Les musiciens, qui apparemment n'en avaient jamais entendu parler, ne purent le jouer et l'on commença à leur jeter de toutes parts des pommes cuites qui les forcèrent d'évacuer l'orchestre.

(1) Langton, vol. Il, pp. 66, 68 et suiv. ; Blayney, vol. II, p. 337.

Toute la salle devint alors une scène de rébellion amicale, de confusion et de bruit. Les habitants et leurs hôtes se saluaient mutuellement par les cris de Viuent les Anglais, vivent les Français! Les spectateurs étaient devenus acteurs et les acteurs à leur tour s'amusèrent du spectacle qu'offrait le parterre.

Tout à coup on vit entrer un officier irlandais, et tous les regards se tournèrent vers lui. Les premiers mots qu'il prononça furent : « Nous sommes libres, b....; allons, mille bombes ! mes enfants, n'y a t-il pas un seul d'entre nous qui sache chanter God save the Kingf II fit une courte pause, puis s'écria : « Par Jésus! puisqu'il en est ainsi, il faudra donc que je le chante moi-même. » Aussitôt, du rang^ de lo^^es le plus élevé, il s'élança sur le théâtre et avait déjà commencé sa chanson, quand soudain il disparut dans le trou du souffleur, au grand amusement de toute la salle. Heureusement qu'il ne fut point blessé et bientôt, ayant reparu, il acheva l'air, accompagné par une foule de voix si discordantes que les musiciens français auront eu bien de la peine à se faire une idée de la composition anglaise (1). »

Une fois définitivement rendus àla liberté, nos Anglais ne songèrent qu'à regagner au plus vite leurs foyers. Mais cela ne se passa point sans encombre. Les autorités, ou mieux ce qui subsistait des autorités entendit que le départ s'effectuât méthodiquement et selon les règles. Le seul embarras était qu'à la veille du retour de Louis XVIII on ne savait au juste où résidait le pouvoir.L'ignorant eux-mêmes, les fonctionnaires perdaient

(1) Blayney, voL II, pp. 339 et suiv.

confiance et chacun profitait du désordre pour en user à sa guise. D'autre part, si le peuple des campagnes avait appris avec indiiïérence la nouvelle d'un changement de régime, tous ceux qui, de près ou de loin, touchaient à l'armée ne pouvaient se résigner à la défaite et moins encore aux insolences de leurs prisonniers de la veille. Il en résulta force querelles, rixes et vitres brisées (1). Enfin, un convoi se forma qui se mit en route pour le fort le plus proche. Mais beaucoup préférèrent voyager isolément et, cédant au désir de jeter un coup d'œil sur Paris, ceux auxquels il restait quelque argent furent s'embarquer à Calais ou Boulogne. Pour d'autres que les vaincus en effets le spectacle s'annon.çait comme inédit et brillant. La ville « était tellement encombrée d'étrangers, écrit Blayney, que j'eus de la peine à me loger; j'y parvins à la fin dans mon ancien quartier, rue du Helder. On ne voyait partout que des Autrichiens, des Prussiens et des Cosaques, auxquels se joignaient quatorze mille Anglais, étonnés des scènes étranges qui s'ofTraient à leurs regards. Qui se serait imaginé qu'on verrait des Russes monter la garde à Paris et des cosaques patrouiller dans les rues! Les costumes les plus étrangeset les plus bizarres frappaient partoutles yeux. Les théâtres étaient tous les soirs si remplis de monde qu'il n'y avait pas moyen de trouver à s'y placer; on n'y entendait que les cris de « Vive Henri IV! vivent les Bourbons I » Il y avait foule dans tous les cafés, et le séjour de Paris me devint insupportable, après que ma première curiorité fut satisfaite » i^).

Car, pour nombreux que fussent les touristes étrangers, ces touristes n'appartenaient point toujours à la société la plus choisie, du moins Blayney nous l'affirme, et se voir confondu parmi des gens de rien, cela n'en-

(1) Blayney, vol. II, p. 342; Langton, vol. II, pp. 71.

(2) Ibid., vol. II, pp. 349 et 350; Langton, vol. II, chap. vi.

trait nullement dans les vues du major. Il estima plus digne de battre en retraite. Exilé depuis quatre longues années, tout homme à sa place ne se fût point senti d'aise à la seule idée de rentrer dans son pays et certes lord Blayney dut en concevoir une juste satisfaction. Mais cela ne faisait point qu'il en perdît la tête ou qu'il oubliât de modérer son impatience. Très calme, sans hâte, il reprit donc le chemin do Boulogne, lorsqu'on vue des côtes britanniques, la veille de s'embarquer, subitement, il éprouva le besoin de visiter la Belgique et avant que de visiter la Belgique, de passer par Verdun. Jusqu'au bout, cet Anglais nous ménage les surprises les plus divertissantes. « En quittant Paris, écrit-il, j'allai faire un voyage à Verdun, pour jeter les yeux sur les propriétés que j'y avais laissées : elles consistaient en deux maisons, une cave bien fournie et des meubles. » Vraiment il est sans rancune et, toute réflexion faite, en dépit des souvenirs de captivité, l'aspect des lieux n'a rien qui le rebute. Même il est si peu rebuté que bientôt il s'adjuge une troisième demeure. « Je fis l'acquisition du château d'Arummon, nous dit-il, que j'avais précédemment habité. C'est un ancien édifice, dans une situation charmante, sur les bords de la Meuse : les murs en sont si épais que l'architecte a, dans quelques endroits, pratiqué do petites chambres dans l'épaisseur même. Les jardins sont très considérables, et j'ai encore acheté plusieurs arpents de terre. J'ai le droit de chasse et je puis couper annuellement plus de bois qu'il ne m'en faut pour mon usage. Je me baigne et je pêche à mon gré dans la Meuse, et j'espère que cette terre m'offrira souvent une retraite agréable pendant quelques mois de l'été (1) . »

Tels sont les derniers mots sur la France d'un prisonnier de guerre de Napoléon.

(1) Blayney, vol. II, pp. 357 et 361.

I. Les Anglais en France, pendant la première Restauration. — II. Retour des Anglais en 1815. Aspect des rues. — III. Aspect de la société. — IV. Les maisons de jeu. Le foyer de l'Opéra.

(( Après avoir parcouru l'Europe, de Naples à Stockholm, je déclare que rien ne saurait égaler Paris pour les divertissements de toutes sortes. C'est là qu'il faut vivre; soyez-en bien convaincu (1). » Ainsi discourait Brougham en novembre 1814, et ce ton joyeux, cet air de contentement d'un homme qui semble enfln rendu à la liberté, nous le retrouvons alors dans les lettres, les mémoires de ses compatriotes et leurs innombrables relations de voyag-e (2). Rappelons-nous que, sauf durant les quelques mois de la paix d'Amiens, les Anglais, j'en excepte les prisonniers, n'avaient eu depuis 1792 la moindre occasion de pénétrer en France. Toutes ces côtes picardes et normandes, qui jadis leur

([] The Creevey Papers, vol.I, p. 208 (lettre deBrougtiam à Creevey. 2i novembre 1814).

(2) G. Pariset, Témoignar/es anf/lo-frcniçais sur 1814 et 1815 (Journal des Savants, nov. 1906, n" 11) ;L&comhe, Bihiiographieparisienne [[S81); Alb. Lumbroso, Bibliograpliia ciel bloco continentale; A. Babeau, les Anglais en France après la paix d'Amiens; J. Goldworth Alger, Napoleon's British visitors et captives.

étaient si familières, tous ces ports du littoral, Dieppe, Calais, Boulogne, où d'ordinaire ils avaient coutume de se donner rendez-vous, leur avaient été brusquement et pour longtemps interdits; enfin Paris surtout leur manquait, Paris, la ville qu'ils fréquentaient de préférence à toute autre et que pour rien au monde ils n'eussent manqué de visiter lorsque de Londres ils partaient faire leur « grand tour (1) ». Mais le pis était que ce « grand tour » traditionnel se trouvait lui-même fortement compromis. Grâce au blocus continental, ce n'était plus seulement la France, mais toute une partie du continent dont Napoléon avait prétendu les exclure, tant et si bien que la plus voyageuse et la plus entreprenante des nations européennes s'était vue reléguée, et pour ainsi dire prisonnière dans son île, vingt-deux années durant.

Qu'on juge de l'entrain qu'ils mirent à passer la Manche, une fois les Bourbons remontés sur le trône. Ce fut un départ, un exode général, une sorte de joyeux pèlerinage. Tout le monde à Paris l disait une chanson anglaise. Et pour justifier le couplet, nos ennemis d'hier débarquaient à la hâte, arrivaient en foule, diplomates et capitaines, pairs du royaume et dames de la cour, fashionables de Bond-Street, négociants, artistes, gens de lettres, comédiennes, touristes paisibles et force coquins venus pour chercher aventure aux abords du Palais-Royal (2). A côté de Wellington et de sir Charles Stewart figurait dans nos salons James Makinto^h,

(î) Ce qu'au x\^IIe siècle les Anglais appelaient « The Grand Tour » était un voyage à travers le continent avec itinéraire presque invariable, comprenant en général la France, l'Italie, la Suisse et les bords du Rbin, voir A. Babeau, les Voyageurs en France depuis la Renaissance jusqu'à la Révolution.

(2j Gronow, Reininiscences, vol. 1, p. 90; Comtesse de Boigne, Mé-

l'historien célobro; à côté de lady Charlemont et de la duciicsse (lo Rutland, mistress SidJons, la tragédienne fameuse. Des voyageurs, revenant du bout du monde, s'arrêtaient chez nous avant que de regagner leur pays; tel M. Bruce, lequel arrivait de Palmyre, tel James Rich, qui, après avoir visité Bagdad (1) et l'Asie, terminait ses courses lointaines par un séjour à Paris. Tous ils veulent avoir vu ou revu la France. Une insatiable, une invincible curiosité les pousse à considérer de près celte nation que de loin ils ont tant et si longtemps haïe,, contre laquelle ils ont mis leur orgueil à lutter jusqu'au bout, sans fléchir. Mais La France ne leur suffit pas; ils veulent voir l'homme qui l'a faite un instant la souveraine de l'Europe, celui qui s'est posé en adversaire acharné de la Grande-Bretagne, leur ennemi personnel, Bonaparte. En dépit des préjugés absurdes qu'ils nourrissent contre lui, sa fortune extraordinaire, son fabuleux génie ne laissent point que de les émouvoir profondément. Et d'ailleurs, eux-mêmes sont d'instinct trop admirateurs de la fvirce et du succès pour échapper au prestige de celui qu'ils décrient publiquement. Dès qu'ils parlent de l'empereur, ni vérité, ni bon sens; Napoléon est le dernier des hommes, un criminel vulgaire, digne du gibet. Néanmoins quelque violents que soient leurs discours, bon nombre d'entre eux cèdent à la tentation d'aller croiser autour de l'île d'Elbe et bientôt, la mode s'en mêlant, c'est à qui pourra se vanter de connaître le nouveau royaume (2).

moires, pp. 401 et 418 ; M™» de Ghastenay, Mémoires, vol. II, pp. 4.54 et 4.3o; Langton, Xarrativeof a captivity in France, vol. II, pp. 124,132,213, 238; \V. Bealtie, Life and lettersof Thomas Campbell,\ol. II, chap.ix ; Général Major, lord Blayney, Relation d'un voyage forcé, vol. II, p. 349; Crabb Robinson's Diarij, vol. I, p. 439; Duke and duchess of Rutland, Journal of a trip to Paris. July 1814.

(1) M»" de Ghastenay, Mémoires, vol. II, pp. 436 et suiv.

(2) « J'ai vu lord Bentick irrité de cette dangereuse manie qui s'em-

L'IiNVASION ANGLAISE APRÈS WATERLOO 65

A Paris, les touristes qui reviennent de Porto-Ferrajo sont à l'instant la proie des curieux, assaillis de questions et pressés de fournir cent détails. Plus heureux que d'autres, un M. Douglas occupa quelques semaines toute la ville de ses récits. Il avait approché VOgre de Corse; il avait pu longuement s'entretenir avec lui. A l'entendre, Boiiey « était un livre qu'on lit avec fureur et qu'on jette quand on l'a lu «. Celui-ci témoignait, paraît-il, de la plus flatteuse admiration pour la Grande-Bretagne; mais quand on lui parlait de la France, il déclarait sur un ton pensif qu'une guerre sans doute terrible allait s'y déchaîner à nouveau. Il ajoutait : « Cela me touche assez peu, car je ne suis plus de ce monde (1). »

Tout cela dura jusqu'au jour oij Napoléon surgitbrusquement en Provence, réalisant ainsi la prophétie que M. Douglas s'était plu à répandre d'un ton léger. Bien entendu ses compatriotes évitèrent cette fois de s'exposer à la mésaventure dont tant des leurs avaient été victimes lors delà rupture du traité d'Amiens. Al'exception de quelques originaux, dont un certain Francis Hare, qui, le lendemain du retour de l'usurpateur, réussit à s'introduire auprès de ce dernier afin, comme il le dit lui-même, de voir de ses yeux « l'homme le plus extraordinairede l'Europe )),nulne se fit faute de gagner la frontière au plus vite. Mais, à trois mois de là, tous revenaient avec une égale précipitation. Aux premiers

ses trompettes. » Madame de Chastenay, i)/é»ioù'es, vol. II, pp. 461 et 462: Langton, Narrative of a captivity in France, vol. II, p. loo: H. Houssaye, ISI5, p. 134; J. Goldworth Alger, Napoleon's British visHors and captives, pp. 293 et suiv. Appendice. G.; lord Broughton, RecoUecfions of a long life, vol. I, pp. 175 et suiv.

(1) M"' de Chastenay, .¥ewo/res, vol. II, pp. 46?. et 463; T. de Wyzewa, les Pèlerinages napoléoniens d un pasteur anglais (Revue des Deux Mondes, 13 mars 1908, pp. 467 et 468).

bruits du désastre de Waterloo, voilà que pêle-mêle ils débarquent à nouveau sur nos côtes et leur empressement est tel que, ne sacliant encore à quoi s'en tenir sur les résultats de la bataille, les autorités de Boulogne songent dès l'abord à mettre purement et simplement en prison les touristes britanniques (1).

Cependant Wellington arrivait par les Flandres, et derrière lui, tout le beau monde cosmopolite qui, durant les Cent Jours, avait émigré de Paris à Bruxelles. Là comme ailleurs dominait la société anglaise, à la fois venue de France et de Grande-Bretagne pour surveiller de près les opérations. Bals et courses de clievaux s'étaient succédé sans trêve au quartier général et la veille deLigny, les officiers du généralissime dansaient chez la duchesse de Richmond, au sondes musiques militaires. Les princes d'Arenberg, Pozzo di Borgo, lady Seymour, lady Fitz-Roy Somerset, M"^*^^ d'Oullremont et de Mercy-Argentcau,le ducet la duchesse de Beaufort assistaient à la fête. Comme jadis, en 1792, on célébrait la rentrée prochaine à Paris, avec cette différence toutefois qu'en 1815 l'on y rentra (2).

Ce fut le 7 juillet que les alliés franchirent les barrières de la ville et, de suite, l'infortunée capitale reprit son

(1) Gronow, Réminiscences, voL II, pp. 89 et suiv., J. Goldworth Algei", Napoléons Bristish visilo)'s and captives, p. 303; The Croker Papers, voL I, p. 130; lord Broughton, Recollections of a long life, vol. I, pp. 217, 242,249,2.^0, 316; John Cam Hobhouse, plus tard lord Broughton, lut également un de ceux qui séjournèrent à Paris durant les Cent Jours. Il y vint même exprès d'Angleterre en dépit des objurgations datons les siens afin, lui aussi, de voir de près Napoléon. II a laissé de son séjour en France les Lettres bien connues.

(2) Woodberry, Journal (traduct. Georges Hélie), pp. 267, 269, 274, 290,297,299: H. Houssaye. /, 9/. 5 (Waterloo), pp. 146 et suiv. ; lord Broughton, Recollections of a long life, vol. I, p. 310; J. Scott, Paris revisited in ISlo, p. 39.

aspect fie cité militairement envahie et conquise qu'elle avait offert déjà neuf mois auj)aravant. Les rues s'emplissent de troupes en marche qui s'avancent par échelons tactiques, fusils chargés et mèches allumées; les avenues, les quais, les jardins publics se garnissent de hivouacs ennemis. Au Luxembourg, place de la Concorde, aux Tuileries, au Louvre campent les Prussiens, aux Champs-Elysées les Anglais, puis, en face, au Champ de Mars encore des Prussiens. Enfin, à chaque tète de pont, devant l'Arc de Triomphe et sur le Carrousel, deux pièces de canon restent perpétuellement en batterie, avecleurs servants tenantàla main écouvillonsot boutefeu (1).

Devant cet appareil de guerre formidable, ces préparatifs menaçants les Parisiens demeurent stupides et comme anéantis. Dans les rues, à peine quelques passants; des visages mornes, des boutiques fermées, des logis clos ; sur toute la ville un silence de plomb (2).

On ne se reprend à vivre que le lendemain. Bien vite la nouvelle s'est répandue que le Roi devait arriver dans l'après-midi et tandis que, aux Tuileries, aux Invalides, à l'Hôtel de Ville, on remplace les trois couleurs par le drapeau blanc, chacun remet le nez à sa fenêtre. On sort, on s'informe, on va voir. Peu à peu, le long des boulevards, à mesure qu'on approche du Faubourg Saint- Denis, les groupes se font plus nombreux, plus compacts. C'est par là que vers trois heures débouche le cortège royal ; entête marchent quelques centaines de gardes nationaux avec des lys au bout de leurs fusils, puis les uns à cheval, d'autres à pied, faute de montures, des gardes du corps, des chevau-légers, des mous-

(1) H.Houssaye, 1SI5 (III), p. 326; W. D. Fellowes, Paris during thc interesting month ofJuly 1815, pp. 31 et 41 ; The Cro/cer Papers, vol. I p. 61.

12) Gronow, Réminiscences, voL I, pp. 80 et suiv. ; lord Broughton, Recollections of a long life, vol. l, pp. 297, 302, 303.

qiietaires gris et rouges, des grenadiers de La Rochejacquelin, hâtant le pas et défilant pêle-mêle avec plus d'entrain que de solennité. « Je sais que certains ont trouvé le spectacle magnifique, écrit un Atiglais ; pour moi, je n'ai jamais vu de plus sales va-nu-pieds que ceux qui précédaient le Roi et s'intitulaient son armée. » Il règne en eiïet dans le cortège quelcjue confusion et derrière l'équipage du souverain, se pressent des véhicules de toutes formes, cabriolets, fiacres, berlines, diligences, enfin toute une cohue disparate de piétons, bourgeois, femmes, enfants, soldats anglais permissionnaires, qui sontallés au-devant du monarque et reviennent blancs de poussière et suant à grosses gouttes (1).

Seul, au milieu de la cohue, dans son vaste carrosse fermé, attelé de chevaux blancs, Louis XVIII, obèse, impotent, garde sa mine sereine, « sa dignité calme, son coup cï'œil caressant ». Il paraît heureux, sourit, salue tout le monde. Rares d'abord^ les acclamations se multiplient aux abords de la place Vendôme. Dans le jardin des Tuileries, c'est du délire. On crie, on s'embrasse, « on pleure de joie ». Hommes et femmes dansent en rond en chantant Vive Henri IV! et le refrain à la mode : Dieu nous rend notre père de Gand (2).

Les étrangers n'en reviennent point de ce changement d'opinion subit, de ce brusque saut d'humeur. Hier, la ville entière était plongée dans le deuil; aujourd'hui, sauf chez le peuple des faubourgs, règne partout la joie la plus folle. Enfin, où quelques heures auparavant flottaient les trois couleurs, se déploie maintenant

(1) Houssaye,^^y5 (III), pp. 333 et suiv. ; Woodberry,/c)Z(?-n«Z(traduct. Georges Hélie), p. 342; W. Lawrence, iW?»on'es d'un grenadier anglais (traduct. Gauthier- Villars), p. 250; comte de Semallé, Souvenirs, p. 271 ; Général de St-Chamans, Mémoires, p. 304.

(2) Miss H. Williams, Relation des événements, pp. 233 et suiv. ; d'Haussonville, Ma Jeunesse, p. 109; capitaine Mercér, Journal of the Waterloo campaign,\ol. II, p. 85; chevalier de Gussy, Souvenirs, vol. I, p. 60; lord Broughton, Kecollections, vol. I, pp. 306 et suiv.

le drapeau fleurdelisé. Mouchoirs et cocardes blanches surgissent comme par enchantement et, faute d'étendards royaux, on pavoise avec des nappes et des serviettes. Telle est l'action toute-puissante du fait accompli qu'outre la grande masse des indécis qui jugent les événements d'après leurs intérêts immédiats et ne souhaitent au fond qu'une prompte reprise des affaires, ceux-là mêmes qui, la veille, juraient par Napoléon se montrent dès lors parfaitement satisfaits du retour de Louis XVIII. Après les craintes de pillage, les incertitudes et les angoisses des jours précédents, il semble dans l'esprit de beaucoup que la présence du Roi soit comme un gage d'apaisement et de sécurité. Sécurité relative, car si Louis XVIII réside bien en son château, les alliés n'en font pas moins durement sentir leur joug de vainqueurs.

Quoi qu'il en soit, pour l'entrée du roi de France dans sa capitale, ils ont jugé convenable de s'abstenir de toute parade militaire. Voilà nos badauds un instant rassurés et tout le monde par les rues. Il y a foule au Palais Royal, foule sur les boulevards et bientôt cent curieux rôdant aux Champs-Elysées autour des bivouacs ennemis. La campagne alors que ces Champs-Elysées, avec des routes où, par les mauvais temps, l'on risque d'enfoncer jusqu'à la cheville ; ici des cabarets en plein vent, plus loin des masures solitaires, quelques potagers et force terrains vagues. C'est là que sont campées les troupes anglaises. Tout au long de l'allée médiane, jusqu'à la Porte Maillot, les faisceaux, les tentes et -les huttes faites de branchages s'alignent à la file. Sous les arbres, résonnent des appels de buffle, tandis que les hommes vont et viennent, courant aux ordres, déchargeant les voitures de fourrage, allumant les feux, ramenant leurs chevaux de la Seine. On est en plein été, l'air est doux et, cevenant en calèche avec

Jady Granville de sa promenade au Bois, Madame de Coigny ne peut s'empêcher do murmurer : « Cela ressemble tant à une fête que c'est dommage que ce soit une conquête (1). »

Officiers et soldats prussiens se chargent en effet journellement de le rappeler à la France. Depuis qu'ils ont passé la frontière, c'est un pillage continu, une suite de meurtres, de viols et d'incendies, « la destruclion pour le plaisir ». A Paris, mêmes violences. Un de leurs divertissements préférés est d'assommer les cochers de fiacre ou, pénétrant en nombre au Palais Royal, d'insulter les femmes, de rosser les hommes et de mettre à sac les étalages (2).

« Les Bavarois et les Wurtembergeois se conduisent particulièrement mal, écrit Gastellane; les Russes et les Anglais observent une meilleure discipline. » Et ailleurs : a On loue beaucoup les Anglais... Notre maison de Paris est occupée par vingt-cinq Anglais. Leur conduite est parfaite. » Sur ce point tous les témoignages concordent, tant et si bien que, par crainte d'avoir à loger des Allemands, on en vient à se disputer les volontaires de Sa Majesté britannique. Les Français considèrent avec surprise ces grands hommes blonds, imperturbables qui, bien que maîtres de la ville, ne songent point,

(1) Countess Granville, Lelters, wol. I,p.TO ; The Croker Papers,\ol. I, pp. 61 et 63 ; Gronow, Réminiscences, vol. I, pp. 80 et suiv. ; J. Simpson, Paris afler Waterloo, pp. 117, 128 et 153; W. D. Fellowes, Paris (luring the interesting month ofJuly, ISI5, p. la.

(2) H. Houssaye, ISiÔ (111), livre II (chap. va, p. 337), livre III (chap. m); Gronow, Réminiscences, vol. I, pp. 98, 130 et 131, 203 et 206 ; vol. II, p. 18: J. Simpson, Paris after Waterloo, pp. 98 et 99, 110 et ni; Duke and duchess of Rutland, Journal of a trip to Paris during the siumnei' of 1SI5, pp. 28, 42, 44 et suiv.; J. Scott, Paris revisited in ISIô, pp. 246 et suiv. ; lady Morgan, France, vol. 1, pp. 3."i et suiv.

senible-t-il, à trop lourdement aliuser de leur victoire, qui respectent les femmes, payent ce qu'ils prennent e(, dignes, raides, placides, s'en vont, déambulant par groupes, sanglés dans leurs pantalons collants et leurs vestes rouges écourtées. Les Ecossais surtout font sensation par leur stature colossale et leur uniforme extraordinaire. Quelques-uns sont flanqués d'une épouse, parfois d'un marmot ainsi que les représente Carie Vernct, et les Parisiens n'en reviennent point de voir ces pères de famille au visage candide, coiffes du bonnet à poil et se prélassant les jambes à l'air. L'on chuchote fort sur leur passage, on rit sous cape et, lorgnant avec inquiétude leurs petites jupes, les belles dames se confient leurs craintes à l'oreille : « Mon Dieu, s'il allait faire du vent (1) ! »

Tous, l'après-midi, se répandent dans la capitale, ce Paris dont on les entretient depuis tant d'années, qu'ils souhaitent si fort de voir, et tandis que leurs officiers vont tenter fortune au Palais Royal ou danser à Tivoli, eux, les simples soldats, gagnent la promenade à la mode, les boulevards, oij l'on se divertit gratis, oii partout la ville inconnue étale ses merveilles, oii, de chaque côté, se succèdent des jardins particuliers, de petites maisons du temps de Louis XV aux terrasses fleuries et des constructions saugrenues telles que ces Bains chinois alternant avec les minarets de quelque soi-disant kiosque oriental, « oi\ cafés, vaux halls, magnifiques hôtels et tavernes se présentent en suite ininterrompue,

(1) Castellane, Journal, vol. I, pp. 293 et 29S, The Croker Papers vol. I, p. 61 ; Countess GranviUe, Letlers, vol. l,pp. 63, ~3 : J. Simpson, Paris after Waterloo, pp. 102, 136 et 137, 144; W. D. Fellowes, Paris (luring the inieresting montlt of JuUj 1815, pp. 124 et 125; Duke and ducliess of Rutland, Journal of a short trip to Paris durinr/ the sumrner of IS15. pp. 10 et 11, 20 ; J. Scott, Paris revisited in 1815. pp. 122 et l.ïl : Cyrus Redding, Fifty year's Recollections, voL I, pp. 299 et 300 ; Michelet, Ma Jeunesse, pp. 139, 146 et 147: lord Broughton, Recolleclions of a long life, vol. I,p. 309.

OÙ des musiques charment les oreilles et des théâtres de marionnettes, des bateleurs innombrables divertissent les yeux ». Quatre rangées d'arbres superbes, quelques-uns séculaires, y forment trois allées, celle du milieu pour les voitures, les deux autres pour les piétons. Bien diiïérents des nôtres ces boulevards. Pourtant, comme aujourd'hui, malgré les catastrophes publiques, tout un monde de promeneurs s'y donne rendez-vous, beaux jeunes hommes en escarpins et bicornes, élégantes enfouies sous leurs capotes à l'invisible et petits bourgeois musards venus là pour prendre le frais. Devant Tortoni force chaises obstruent le passage où, nonchalamment assis, les oisifs dégustent leurs sorbets, s'entretiennent du sort de Bonaparte et lorgnent les familles anglaises nouvellement débarquées; les hommes en pantalons trop courts avec des pans d'habit leur battant les talons, les femmes emprisonnées dans leurs robes fourreaux et coiffées de bonnets minuscules, suivant les modes d'Outre-Manciie, toutes choses qui ne laissent point que de grandement divertir les habitués de l'endroit. Puis c'est un défilé baroque, une extraordinaire confusion de casques, de plumets et de shakos militaires; d'uniformes venus des quatre coins de l'Europe, vestes écarlales des armées britanniques, redingotes bleues des généraux prussiens auxquelles se mêlent bientôt la tunique autrichienne, blanche à parements rouges, et l'habit vert des officiers russes; ceuxci, la poitrine fortement rembourrée et leurs cheveux blonds tout ébouriffés sous le chapeau à plumes. L'on passe, on repasse, l'on se dévisage avec attention cependant qu'au milieu du boulevard, sonore, poudreuse, débouche parfois, à grand bruit de grelots et de coups de fouet, une chaise de poste amenant des Flandres quelque milord opulent (1).

(1) The Çroker Papers, vol. I, pp. 64 et 65; Woodberry, Journal,

Mais pour les soldats alliés, le grand lieu de réunion c'est le boulevard du Temple, vaste esplanade où, toute envahie que soit la métropole, continue de régner une foire perpétuelle, étourdissante de mouvement et de gaieté, avec ses chevaux de bois, ses marionnettes, ses ombres chinoises et ses mille autres attractions diverses. Qu'on se figure un peu ces soldats de Wellington, arrivant des plaines de Belgique, ayant durant de longs jours ciieminé, sac au dos, le long des grandes routes, et tombant soudain au milieu de cette immense fête en plein vent, parmi les baraques aux enseignes multicolores, les jocrisses en train de parader sur leurs tréteaux, les jongleurs, danseuses de cordes, diseuses de bonne aventure, chanteurs de ballades, chiens savants et lapins qui battent du tambour ; parmi les petites bouquetières offrant aux acheteurs leurs violettes ou leur lys, les marchands d'eau de groseille et de gâteaux de Nanterre qui mêlent leurs cris et leurs refrains au son des trompes, au tintamarre des grosses caisses, des cymballes et des cornets à piston. Quel paradis! Moyen nantunebouleille de bière, on s'assiedau C afé cV Apollon , on entend des ariettes, on voit des scènes à deux et trois personnages; plus loin, c'est le Théâtre des Pataffons,\e Théâtre des Troubadours, \g Théâtre delà Malaga oii, simulant une chandelle, M"^ Rose paraît, tète en bas et pieds en l'air, en équilibre sur un chandelier, puis le Café de la Colonne de Rosbach, le Café de l'Epi-Scié, le Monde en miniature où s'immortalisèrent Bobèche et Galimafré, enfin \g Jardin T'wrc avec ses toits pointus, ses bosquets mystérieux, ses échoppes à l'orientale (1).

pp. 243, 343, 3f)0; Countess Granville, Lelters, voLI, p. 13; J. Simpson. Paris after Waterloo, pp. IH et 143 ; William Shepherd, Paris in iSO'2 and1SI4,Y)p. 198 et 199; Montigny, Le Provincial à PaWs, vol. I, p. 236 ; W. D. Fellowes. Paris, during the interesting month of July 1S15, pp 2.6, 31, 66, li.

(1) Gronow, Réminiscences, vol. II, p. 13; Th. Faucheur, Histoire du

Tous les Parisions se rendaient boulevard du Temple et des Parisiens de conditions les plus diverses. Pourtant les petits bourgeois dominaient, boutiquiers et grisettes, et aussi le peuple des faubourgs, celui qui jusqu'au bout resta fidèle à Bonaparte et sur qui l'occupation pesa le plus durement. Néanmoins, entre Anglais et Français, les disputes sont relativement assez rares. Sans doute, Carie Yernet ne se gêne-t-il guère pour étaler ses caricatures aux vitrines des marchands d'estampes, les paillasses pour chansonner le vainqueur et les gavroches pour décocher au passage des Monsieur Goclam, ou Monsieur Bif-tick ; sans doute, un soir, aux Variétés, la pièce de Sewrin, les Anglaises pour rire oii Brunet et Potier, déguisés en miladies extravagantes, dansent la gigue avec une .telle frénésie qu'ils en perdent leurs jupons, est-elle bien la cause de quelque désordre. Mais là se bornent les échauffourées, neuf fois sur dix inofTensives et sans suite (1).

« Il faut bien se souvenir, admet Gronow, que pour les Français la seule revanche possible consistait à nous tourner en ridicule; à l'ordinaire, nous prenions donc les choses en bonne part et les premiers, nous convenions de rire de la drôlerie des caricatures. » Ailleurs, il ajoute que, durant toute l'occupation, il ne fut découvert dans les rues qu'un seul cadavre de soldat anglais; encore nulle trace de blessure n'ayant été relevée sur lui, n'est-on pas certain qu'il ait péri assassiné. Peut-

Boulevard du. Temple, pp. 39 et suiv. ; ladv Morgan, France, vol. II, pp. 132 et 133; Ed. Géraud, Journal, pp. 281 et 282.

(1) CjTus Redding, Fifty year's Recollections, vol. I, p. 306: Gronow. Réminiscences, vol. I, pp. 92 et suiv. : J. Simpson, Paris afier \Ya(erloo, pp. 106, 109,116, 198 ; Langton, A'«rra/â'e of a captivity in France, vol. II, p. 124.

L'LNVASiU.N AMjLAISE APRES WATERLOO 75

être Grono\v,qui rédigea ses mémoires Jongtemps après I8I0, et qui (le plus ressentait pour la Franco une vive sympathie, embellit-il un peu les choses. Quoi qu'il en soit, il est indiscutable que les Parisiens considéraient sous un jour très différent les soldats de Wellington et ceux de Bluclier. Devant les violences quotidiennes de ces derniers, leurs pillages méthodiques, l'exaspération devient telle qu'insensiblement on se révolte, on se défend, on attaque. A toute heure, éclatent des rixes sanglantes entre habitants et Prussiens. Le jour, ceuxci finissent par avoir le dessus, car ils sont armés et leurs patrouilles font bonne garde. Mais la nuit, chacun, se venge. Malheur au soudard pris de vin qui s'attarde sur les quais déserts ou dans les ruelles écartées. Le lendemain, on retrouve sou cadavre dans la rivière ou pourrissant l'eau d'un puits. « Je tiens aujourd'hui de source certaine, note un voyageur, qu'hier cinq Allemands ont été retirés de la Seine, tous horriblement mutilés : il en est chaque soir de nouveaux qui manquent à l'appel. Les faits de ce genre sont très soigneusement cachés au public (1). »

Mais le plus curieux est d'observer ce que les Anglais pensent de leurs alliés, « nos braves alliés », comme ils les nomment par dérision. La plupart ne peuvent dissimuler l'aversion qu'ils ressentent à leur endroit. Aucun d'eux ne manque de signaler leurs exactions, leurs brutalités, qu'il s'agisse du maraudeur qui pille dans la campagne ou du vieux Bliicher qui bauge à Saint-Cloud et fait « bivouaquer » son chien sur les sofas de Marie-Louise. Là encore, les témoignages concordent de manière significative. Voyageur ou soldat, nul parmi nos ennemis anglais qui ne finisse par s'indi-

]1) AV. D. Fellowes, Paris during the interesttng monfh of July 1SI3, p. 81 ; Hobhouse, Lettres, vol. 11, pp. 206 et 201 ; Gronow, Réminiscences, vol. 1, p. 106.

gner des sauvageries prussiennes. « Aujourd'hui, -écrit un jeune cornette de hussards, nous passâmes près d'un superhe château. Voyant les portes et les fenêtres ouvertes, je m'y rendis avec plusieurs de mes camarades et j'y trouvai le plus grand désordre. Toutes les armoires avaient été forcées. Notre curiosité et notre compassion étant excitées, nous trouvâmes dans une chambre un vieux monsieur et deux belles jeunes filles. Quelle fut notre horreur et notre indignation en apprenant du vieillard qui pleurait que ses deux filles avaient été violées sous ses yeux et que les Prussiens l'avaient battu et attaché à la fenêtre pendant le temps qu'ils commettaient cet outrage. Pauvres misérables! Que j'ai pitié de ce malheureux pays? Puissent les Prussiens souffrir cruellement. Que ma prière soit exaucée et que les hommes qui ont commis ce crime tombent dans la première escarmouche (i). »

Entre officiers anglais et prussiens, on s'en tient strictement aux rapports de service et pour le reste on en arrive à un tel degré de froideur que bientôt l'Allemand « n'épargne pas plus ses grossièretés aux Anglais qu'aux Français ». C'est encore un Anglais qui parle. « Ils oublient, dit lui-même Wellington, qu'avec eux il y a ici l'armée anglaise. » On sait que ce ne fut qu'à grand'peine que le généralissime dissuada Bliicher de fêter l'arrivée de Louis XVIII par l'explosion du pont d'Iéna. Il ne s'agissait là que d'un simple épisode. Bliicher avait d'autres desseins plus grandioses et l'on n'ose imaginer ce qui serait advenu de Paris sans la présence du duc et si celui-ci, par un juste sentiment de mesure, et cédant à une certaine générosité natu-

(1) J. Simpson, Paris afler Waterloo, p. d41 ; AVoodberrj', Journal (trad. Georges Hélie), pp.319, 321, 327, 330 ; Chevalier de Cussy, Souvenirs, vol. I, pp. 184 et suiv.

relie, n'avait cru devoir se poser en protecteur de la France (1).

Au surplus, cette modération, qui vaut bien que nous y prenions un peu garde, nous la retrouvons, semblet-il, à tous les échelons de l'armée britannique, depuis le général jusqu'au simple soldat. Ces adversaires, qui luttent contre nous depuis tant d'années et de loin nous détestent si cordialement, aussitôt que prennent fin les hostilités ou dès qu'ils entrent en contact avec nous ailleurs que sur un champ de bataille, paraissent oublier tout sentiment de violence. Lisons la relation du major général lord Blayney, les souvenirs du capitaine Gronow, le journal du lieutenant Woodberry ou encore l'autobiographie du grenadier Lawrence, nulle part nous ne relèverons contre leurs ennemis de diatribe haineuse. Evidemment à leurs yeux, nous avons le tort immense de n'être pas nés Anglais; mais, ceci posé, il ne leur en coûte guère de nous rendre pleine justice alors que par contre ils ne se gênent en rien pour mépriser bien franchement leurs alliés, belges, espagnols ou prussiens (2). Parmi ces hommes d'origines si diverses que le hasard des guerres concentre en un même pays, durant ces années 1814 et 181S, à coup sûr c'est entre Anglais et Français qu'individuellement les inimitiés s'apaisent le plus vite. Il faut suivre Wellington durant sa marche à travers la France, il faut entendre Jusqu'à ses moindres subalternes s'extasier à la vue de nos campagnes couvertes de vignes et d'arbres fruitiers,

(1) Gronow, Réminiscences, vol. I, p. 81, The Croker Papers, vol. I, p. 62 ; H. Houssaye, ISio (111), pp. 337, 348, 487 ; J. Simpson, Paris after Waterloo, p. 159 ; "WoodheiTy, Journal, p. 344; W. D. Fellowes, Paris duriny the interesting month ofJuly 1816, p.llo ; duchesse de Gontaut, Mémoires, pp. 146 et 147; Lord Broughton, Recollections of a lon/j life, vol. I, pp. 310 et 311.

(2) Gronow, Réminiscences, vol. I, pp. 5, 78, 79, 191; vol. Il, pp. 186 etsuiv. ; Woodberry, ^otinia/, pp. 94, 143,146, 134, 194,195, 221. Général Major lord Blayney, Relation d'un voyage forcé, vol. 1, pp. 94 et suiv., pp. 340 et 390.

admirer Je luxe et le bien-être des fermes, la politesse des habitants. Car devant la discipline rigoureuse qu'observent généralement les envahisseurs, le paysan s'adoucit peu à peu, s'humanise, parfois môme, ne pouvant tolérer le spectacle du fouet, intercède en faveur des coupables. Je ne parle point des familles légitimistes où fréquemment, par suite de l'émigration, les officiers se retrouvaient en pays de connaissance et, la politique aidant, recevaient l'hospitalité la plus courtoise (1).

En vérité, lorsqu'on y songe, rien de plus différent de notre armée que cette armée britannique. Tandis que nos hommes font la guerre pour la guerre avec violence et passion, qu'ils y mettent tous leurs espoirs d'avenir et finalement tiennent leur existence aventureuse pour la condition normale du genre humain, le soldat anglais, lui, garde tout son calme, tout son sangfroid. Point de haine, mais aussi point d'enthousiasme, point d'attitudes héroïques, nulle forfanterie. Très consciencieusement il s'acquitte de sa tâche; mais s'il tue, c'est par devoir professionnel ou pour se défendre et dès qu'il n'a plus à faire le coup de feu, ses goûts pacifiques reprennent le dessus. « J'eus bientôt fait déclouer mon homme à terre, conte Lawrence, et le pauvre diable expira peu après. Je regrettai ensuite de ne pas

(1) General major lord Blayney, Relation d'un voyage forcé, vol. IF, p. 242 ; J. Scott, Paris revisited in 1815, pp. 2S5 et suiv. ; Duke and duchess of Rutland, Joi<rna^ of a short trip to Paris, pp. 10 et 11 ;Woodberry, Journal, pp. n9, 182, 183, 206, 209, 212, 219, 220, 226, 227, 229; Maréchal Canrobert, Souvenirs, vol. 1, pp. 102 et 103: « A onze heures et demie, la fusillade cessa et une trêve fut conclue pour permettre aux deux armées de relever leurs bles.sés et les transporter derrière les lignes où, comme ils se trouvaient mêlés, des rapports de bonne camaraderie s'établirent entre eux, et même l'on pouvait voir parfois Français et alliés se donner des poignées de main » ; W. Lawrence, Mémôiresd'un grenadier anglais (traduc.Gauthier-Villars),p. 61. « Nous étions si près de l'ennemi que souvent nous flânions dans les mêmes vignobles et nous souhaitions le bonjouravec des poignées de mains.» Ibid., p. 79, voir également pp. iG7 et 199.

l'avoir fait prisonnier au lieu de le tuer, mais à ce moment nous étions dans le fort du combat, et l'on n'avait pas beaucoup de temps à perdre à réfléchir. Kt puis, c'était un homme d'apparence très robuste, large et de haute taille, avec une moustache et une barbe qui couvraient presque toute la face, enfin un des plus beaux soldats français que j'aie vus. Si je l'avais laissé se remettre sur ses pieds, j'aurais pu mal m'en trouver: donc j'avais peut-être, vu les circonstances, agi pour le mieux; tuer ou être tué, c'est la guerre (1). » Ces quelques lignes en disent long si nous les comparons à certain passage où Coignet relate sa première affaire : sept Autrichiens embrochés à tour de rôle! Ce fut un des beaux jours de Coignet et tandis que le sergent de Wellington reste mélancolique au souvenir de son ennemi tué, l'ancien conscrit de Bonaparte se délecte chaque fois qu'en imagination il revoit sa baïonnette ouvrant la poitrine des Kaiserliks.

Môme flegme, même réserve chez les officiers. Tous, ils sont aussi valeureux, aussi ardents que les nôtres ; mais rien du métier militaire qui leur fasse perdre leur physionomie de gentlemen. Dès qu'ils ont une journée libre, entre deux escarmouches, ils paraissent oublier qu'ils font campagne et ne songent plus qu'à se livrer à leurs passe-temps, à leurs sports favoris, chasse à tir ou chasse a courre. En attendant Waterloo, ils entraînent etfont courirleurs pur-sangs et, l'année précédente, lorsqu'après avoir franchi la Bidassoa ils se trouvent cantonnés dans un pays favorable au steeple-chase, plusieurs font venir leurs meutes d'Angleterre et chassent le renard avec autant d'ardeur que s'ils étaient encore à Melton (2). Enfin, durant leur séjour à Paris, nous les

(1} W. Lawrence, Mémoires d'un grenadier anglais, pp. 120 et 180. (2)"Gronow', Réminiscences, vol. II, p. 200: Woodberry, /oM/zm/, pp. 217,218, 220, 221.

voyons se promener dans la capitale avec la curiosité (le voyageurs ordinaires; ils visitent ses monuments, inEpectent ses musées, parcourent ses environs et, çà et là, comme dans le journal de Woodbcrry, nous tombons sur une citation poétique, la description minutieuse d'un portail d'église, la peinture de quelque paysage, lieu fortune oii l'auteur souhaiterait de venir terminer ses jours. On dirait un touriste qui fait la guerre en amateur, à l'occasion, et parce qu'en route il faut bien s'occuper à quelque chose. « Pascon, officier de cuirassiers dans l'armée de Suchet, écrit-il quelque part, m'affirme que son régiment a battu notre 20** de dragons légers en Catalogne, pendant la dernière campagne. C'est possible , bien que la chose me paraisse invraisemblable. Mais peu importe, nous sommes tous amis maintenant. Puissions-nous rester ainsi longtemps! Je suis las de la guerre (1). » Chose véritablement stupéfiante, ce lieutenant de vingt ans n'aspire qu'à la paix !

Et pourtant, si le soldat anglais vit le plus souvent en bonne intelligence avec l'habitant, entre officiers des deux nations qui se coudoient chez Tortoni ou Beauvilliers, les disputes sont fréquentes. Comme dans la rue, c'est chez les restaurateurs l'assemblage le plus étrange, le plus disparate, le mieux fait pour porter l'exaspération à son comble parmi royalistes, alliés et demi-soldes. Or ceux-ci, et leurs colères ne sont que trop légitimes, en veulent autant aux Français revenus avec Louis XYIII qu'aux ennemis d'Outre-Rbin, autant à leurs adversaires politiques qu'à leurs adversaires de Waterloo, autant aux hommes de Wellington qu'à ceux

(1) Woodberry, Journal, p. 213. Voir également p. 190.

L'INVASIOxX ANGLAISE APRÈS WATERLOO

de Blùcher. Malgré les ordonnances de police et les mouchards occupés à faire bonne garde, Napoléon ne laisse point de toujours compter à Paris des serviteurs fanatiques, officiers et sous-officjers de l'armée de la Loire, qui journellement désertent leurs corps etg-ao-nent la métropole afin d'y conspirer plus à leur aise. Ils ont quitté l'uniforme, mais se distinguent aisément "-race à leurs castors à larges ailes, leurs redingotes à lon^-s pans, leurs visages tannés, leurs allures de fiers-àbras. Beaucoup épinglent à leur boutonnière un œillet rouge, quelques-uns même portent ouvertement le ruban tricolore. C'est, en attendant mieux, leur façon de narguer le pouvoir et comme cette fois la guerre paraît terminée pour quelque temps, les demi-soldes se vengent de leur défaite en champ clos (1).

Aussi de quel œil ils observent les envahisseurs !

Un mot de la part de ces derniers, un geste, un reoard tcut pour eux devient motif à provocation. Jamais, je crois, époque ne fut plus fertile en rencontres, j'entends en rencontres mortelles, car les étrangers n'ayant point notre expérience à l'arme blanche, généralement on choisissait l'arme à feu. J'ajoute qu'on char^-eait les pistolets tout autrement qu'aujourd'hui. « Les Français, dit Gronow, ne manquaient point une occasion de nousinsulter. » Pour ma part je ne vois rienlà d'invraisemblable, d'autant moins que, peu après, il conclut modestement : « Je dois avouer que très souvent les insultes en question n'étaient point reçues de manière à nous faire honneur. «

En effet, bien que chez nos voisins le duel fut alors

(1) The Croker Papers. voL I, p. 6o ; J. Simpson, Paris after Waf^,loo, pp. 126, 156 ; Duke and duchess of Rutland, Jmirnal of a trio to Pans, p. 17 ; Langton, .\armltve of a captivlly in France vol U pp. 159 et 160; W. D.Fellowes, /'am durinr/ the interlestinq mon'th n'f July 1815, pp. ~6, 78, 110, 111, 161 ; Chateaubriand, MémoirTiàlf Bii-^), vol. m, p. 447 ; Castellane, Journal.xol. I, p. 237 • Vé ron 1/S,/ res d'un bourgeois de Paris, vol. I, p. 232. y^iou, jiemoi-

chose admise, on était loin d'en faire un aussi libre usage que chez nous. De toute façon, l'on y regardait à deux fois avant d'envoyer ses témoins. Enfln, si les Anglais se tuaient à l'occasion fort proprement, jamais ils ne furent comme nous susceptibles, délicats et chatouilleux à l'excès sur beaucoup de points. A Paris, provoqués à tout bout de champ, ils ne comprennent d'abord pas, ou, jugeant par trop vains et futiles les motifs de querelles, ils ignorent ou dédaignent. Néanmoins, si pacifique que l'on soit, on ne peut se méprendre sur la qualité de certaines injures. Tel fut le cas entre un ami de Gronow et le capitaine D**, officier en demi-solde. Il est vrai que le Français avait provoqué son homme en lui crachant au visage. La scène se passait au Palais Royal. Une bataille s'ensuivit, des cartes furent échangées et la rencontre eut lieu à Passy. « Mon petit, déclara le demi-solde avant que de gagner sa place, tu auras bientôt ton compte, car je tire fort bien. » Tranquillement l'Anglais répondit : « Je ne tire pas mal non plus », et d'une balle au cœur il tua net son adversaire. Tout vainqueur qu'il fût, il n'était cependant pas au bout de ses peines et, dès le lendemain, il se voyait de nouveau provoqué par un des témoins de sa victime. Cette fois il se contenta de briser la jambe de son antagoniste. Aussitôt dix, douze officiers français envoyèrent à la fois leurs seconds chez ce tireur émérite. Il fallut que le ministre s'en mêlât et le prît sous sa garde. Je cite l'exemple entre mille autres. A lui seul, Gronow dresse de ces sortes de rencontres une liste interminable oij les motifs de provocation sont toujours également futiles, mais oii presque invariablement un des deux adversaires est bel et bien laissé pour mort (1).

(1) ^Voodbe^rv, Journal, p. 348 : Gronow, Réminiscences, vol. I, pp. 104, 115; vol. Il, pp. 22, 29.

3Iais tandis que l'on se provoque et que l'on s'entretue, tandis qu'officiers et soldats emplissent les boulevards, les cafés, les théâtres, que les Prussiens incendient le bois de Boulogne et que, malgré le pillage, les coups échangés, les arrestations, la vie des rues poursuit son cours habituel, que se passe-t-il en haut lieu, que dit-on dans le monde, où en est la société parisienne?

Aux Tuileries, Louis XVIII était revenu; les gentilshommes de la Chambre, les officiers de la Bouche, les gardes de la Manche avaient repris leurs fonctions. Empressées, respectueuses, les visites se succédaient, visites de souverains, d'ambassadeurs, de maréchaux. Tantôt le roi de France recevait le czar, tantôt l'empereur d'Autriche, une autre fois le roi de Prusse. Puis, c'étaient des députations d'officiers russes et l'état-majorde WelHngton qui briguait l'honneur d'être introduit près de l'auguste monarque, enfin quantité de seigneurs anglais qui naguère, l'ayant reçu chez eux pendant son exil, accouraient maintenant déposer à ses pieds leurs hommages et leurs vœux (1). Tour à tour, défilaient les lords Stewart, Clive et Clancarty, Sir W. Colthurst, Sir John Shelley, jusqu'à lord Alvanley, un membre du Watier's, bel esprit et fashionable de marque (2). Louis XVIII accueillait avec sérénité leurs compliments. « Messieurs, disait-il, je suis heureux de vous voir tous ici. » Doué d'une bonne mémoire, il reconnaissait promptement ceux qu'il avait déjà vus, et, clopi-

(1) TJie Croker Papei's,\oL I, pp.6i, 66, 67 : J. Simpson, Pari fier Waterloo, pp. 130, 144.

(2) Voir plus loin.

nant de l'un à l'autre, s'enquérait de l'état de leurs affaires et leurs familles. C'est ainsi qu'un jour, apercevant lord Westmorland, il s'informa de la santé de sa femme. Or, lord Westmorland venait précisément de divorcer. Il prit donc un air sombre et se renferma dans un mutisme têtu jusqu'à ce que, de nouveau pressé par les questions du Roi, il se mit à crier bien fort avec un accent détestable : « Je ne sais pas, je ne sais pas, je ne sais pas !» — a Assez, milord », déclara péremptoirement son interlocuteur et, passant outre, il continua d'inspecter le reste de ses hôtes (1).

Sans doute, en son château, Louis XVIIl était-il bien chez lui; sans doute lorsqu'il accordait aux monarques alliés, ses bons frères, la faveur de dîner à sa table et que sans façon il passait le premier devant eux, étaitil bien le seigneur suzerain, le représentant de la plus antique dynastie de l'Europe. Ce vieillard impotent, malgré sa goutte et ses vingt-trois années d'exil, malgré la gène et les difficultés du moment, conservait un air de grandeur singulier, une majesté naturelle qui de prime abord en imposait aux mieux avertis. Sa dignité de Bourbon ne faisait cependant point qu'il fût le maître en son royaume et moins encore que ses loyaux sujets se sentissent parfaitement en sécurité durant cette longue et pénible occupation. « Moi et Wellington », avait dit Bliicher en entrant dans Paris. Quant à Louis XYIII, il n'avait guère plus de valeur à ses yeux qu'un zéro. Et les alliés de brocarder entre eux le roi de France. Ils le surnomment Louis deux fois neuf, puis, le traité conclu, déclarent plaisamment qu'il n'a rien laissé à Désiré. Toutefois, le feld-maréchal aurait dû mentionner avec le nom de Wellington et le sien celui de l'empereur de Russie qui, d'accord avec les

(1) Gronow, Réminiscences, vol. I, p. 123.

plénipotentiaires anglais, parvint à mettre une borne aux convoitises allemandes (1).

Sous la première Restauration, Alexandre, comme il le disait lui-même, n'était point venu « en ennemi, mais pour apporter la paix ». On se souvient des acclamations bruyantes, et d'ailleurs singulièrement déplacées, dont il avait été l'objet lorsqu'il avait paru sur les boulevards, à la tête de sa garde. On l'avait ensuite vu se promener parla ville, à cheval ou à pied, presque toujours seul, visitant les monuments et partout marquant tant de douceur, d'affabilité, de bonhomie que, d'un commun accord, tous les Parisiens s'étaient enthousiasmés pour l'autocrate. Après Waterloo, bien qu'à différentes reprises, blessé par l'accueil hautain de Louis XVIII, il avait continué de manifester pour la France des sentiments amicaux. Néanmoins, durant son second séjour, il vécut très solitaire et désireux, semble-t-il, d'échapper à la curiosité publique. « Il n'a paru que trois fois dans le monde, écrit lady Granville; il adopte une ligne de conduite nouvelle, la ligne grave; se promène dans son jardin et seulement avec les laids et les vieux. «Résidant à rElysée-Bourbon,Alexandre vivait presque exclasivement en l'intimité de Madame de Krûdener, laquelle habitait elle-même, non loin de là, un hôtel du Faubourg Saint-Honoré. Le czar jeûnait, priait, écoutait des voix et par bonheur, grâce à l'intermédiaire de sa toute puissante amie, ces voix lui prêchaient la générosité (^).

(1) Comtesse de Boigne, Mémoires, vol. 1, chap. xxiii ; Général marquis de Bonneval-, Mémoires, p. 136 ; Chateaubriand, Mémoires (édit. Biré), vol. III, p. S13 ; Daniel Stern, Souvenirs,]}. 262; H. Houssave , 1SI5 (III) p. H37; Countess Granville, Letters. vol. I, pp. 72,86; Géraud, Journal, pp. 261, 307, 319, 320 ; W. D. Fellowes, Paris during the interesting month of July, ISIô, pp. 36, 114; Duke and duchess of Rutland, Journal of a trip lo Paris, p. 37 ; Woodberry, Journal, p. 343; Lawrence, Mémoires d un grenadier anglais, pp. 250 et 252.

(2) Chateaubriand, j¥é??!o;>es (édit. Biré), vol. III, p. 390; Poumiès de la Siboutie, Souvenirs d'un médecin de Paris (Revue Hebdomadaire, 11 septembre 1909, p. 233), Travels in France during the years

Cependant, quelque bienveillantes que fussent ses dispositions àl'endroit des Parisiens,ceux-ci,ne le voyant plus, l'oubliaient. Enfin, d'accord avec l'empereur de Russie, deux hommes, qui eux au contraire ne faisaient rien pour passer au second plan, se montraient de même favorables à Louis XVIIl, Wellington et Castlereagh : Wellington parce qu'il était ami personnel du roi de France, Castlereagh parcequ'il ne voulait point laisser au czar seul l'avantage de la modération. Et, pendant qu'Alexandre vivait dans la retraite, que l'empereur d'Autriche demeurait invisible, que le roi.de Prusse errait incognito, les deux Anglais occupaient aux yeux du public une situation prédominante, attiraientla curiosité générale, se posaient en arbitres (l).

C'est à l'hôtel Borghèse, aujourd'hui devenu l'Ambassade d'Angleterre, qu'était venus'établir Castlereagh. Il y donnait force réceptions et tenait pour ainsi dire table ouverte. « Ses manières sont excellentes, écrit lady Granville, et faites pour plaire; mais qu'il parvienne àse tirer de son français, voilà ce que je ne m'explique point.» Lord Castlereagh en effet s'exprimait en un langage qui tenait du gahmatias (2). Quoi qu'il en soit, on ne riait

1814 and 1815. (Edinburgh), vol. I, pp. 25 et suiv: Lanjiton, Narrative of a captivity in France, vol. II, pp. 143, 151, 193; W. D. Fellowes, Paris durinfi the interesting mont/i of July 1815, p. 28; Duke and of duchess Rutland, Journal of a trip lo Paris, p. 26; Comtesse de Soigne, Mémoires, vol. Il, pp. 94 et suiv. ; Countess Granville, LcUers, vol. I, p. 65. Voir également duchesse de Dino. Chronique de 18SI à 1862, vol. ii; p. ni.

(1) Chevalier de Cussy, Souvenirs, vol. T, pp. 147 et 148. Countess Granville, Letters, vol. I, p. 65; Cyrus Redding, Fiftij year's Kecolleclions, vol. II, p. 57 ;J. Simpson, Par/s af/er Waterloo, p! 114; Langton, Narrative of a captivity in Fm«ce, vol. II, pp. 143, i5î: Travels in France ditring tlte years 1814 et 1815. (Edinburgh), vol. I, p. 32.

(2) Il disait à son maître d'hôtel : <« A présent, Monsieur, servez la

g-uère lorsque de son ton le plus glacial il abordait certains chapitres de la politique. Bonhomme à l'occasion, il n'en donnait pas moins, dès qu'il parlait affaire, une impression de rouerie plutôt gênante. « Il avait l'air indifférent à ce qu'il disait comme à ce qu'il ne disait pas ; on ne savait ce qu'on devait croire de ce qu'il montrait ou de ce qu'il cachait. Il n'aurait pas bougé quand vous lui auriez lâché un saucisson dans l'oreille. «Uniformément «calme et doux, parfaitement genllemanlike,» il menait l'existence la plus bourgeoise et la plus régulière, qu'il se trouvât à Londres ou à Paris. Surchargé de travaux, il prenait soin de se réserver chaque jourquelques heures de liberté. Parfois même, il occupait ses loisirs de façon bizarre. C'est ainsi que, pendant le Conjurés de Vienne, il avait coutume de danser deux heures tous les soirs, exercice indispensable, affirmait-il, pour se délasser du travail de tête. Lorsqu'il ne trouvait point d'autre partner, il dansait avec lady Castlereagh et si lady Castlereagh venait à lui manquer, il dansait avec une chaise, tout cela le plus gravement du monde (1).

A Paris, sous aucun prétexte, il n'eût manqué de se rendre quotidiennement aux Bains Chinois. Il s'y reposait dans l'eau tiède, sommeillait une heure ou deux, puis, rasé, coiffé, parfumé, s'en allait faire un tour au Palais Royal. Il s'y promenait seul, très simplement vêtu, sans plaque ni décoration d'aucune sorte (2).

On distinguait plus aisément Wellington lequel s'était

dîner. » Et, durant les conférences, une de ses phrases favorites était : « Mon cher Ambassadeur, il faut terminer cela à l'amiable. » Countess Granville. Letters, vol.L pp. 62 et 63; Comtesse deBoigne, Mémoires, vol. II, p. 215; duchesse de Dino, Chronique de 1831 à I86'2, vol. I, j43.

(1) On sait qu'il se suicida dans un accès de folie ; Gronow, Réminiscences, vol. I, p. 220; Chateaubriand, Mémoires (édit. Biré), vol. IV, pp. 237, 252, 258,273; comtesse de Boigne, Mémoires, vol. Il, pp. 213, 215 et suiv. ; Baronne du Montet, Souveni)'s, p. 137.

(2) Gronow, Réminiscences, vol. I, p. 299. En face de la rue du Helder se trouvaient les Bains chinois, sur le boulevard des Italiens. Voir General Major lord Blayney, Relation d'un voya'je forcé, vol. II, p. 80.

adjugé pour demeure l'hôtel de la Reynière, au coin de la Place Louis XV et des Ciiamps-Elysées. Le généralissime ne dédaignait point de se montrer aux Français, soit qu'il passât en revue les troupes alliées, soit que, suivi d'un groom, il parcourût à cheval les boulevards, saluant de la main les officiers de ses régiments, ou volontiers s'arrètant pour échanger des politesses avec ceux de ses compatriotes qu'il rencontrait en chemin. De loin, gavroches et promeneurs avaient vite fait de reconnaître son profil raide, ses traits nobles et réguliers, sa figure impassible; mais, vaguement, on savait dans le peuple que Wellington ne s'accordait pas en tous points avec Blûcher et comme, en outre, on voyait chaque jour les soldats anglais se com.porter honnêtement,on épargnait à leur chef les quolibets injurieux (1). L'indulgence dont ce dernier jouit tout d'abord parmi la population parisienne fut au reste d'assez courte durée. Résignés tant bien que mal à payer des indemnités en argent, les Français ne purent sans révolte voir les galeries du Louvre dépouillées de leurs œuvres d'art et quand, le 19 septembre, le colonel Freemantle, aide de camp de Wellington, vint avec ses hommes décrocher les toiles réclamées, ce fut une indignation, un déchaînement de colères universel. Peu après, craignant, diton, d'être assassiné, le duc faisait poster des fonctionnaires aux deux extrémités de la rue des Champs-Elysées. On n'en afficha pas moins à sa porte le discours suivant : « Réputation perdue entre la rue des Champs-Elysées et le Carrousel. Récompense honnête à qui la rapportera hôtel de la Reynière.» Enfin, le jour où les Autrichiens enlevèrent les chevaux de bronze qui surmontaient l'Arc de Triomphe du Carrousel, Wellington ayant été re-

(1) Miss Berry, Journal and Correspondence, voL III, p. "IS; Cyrus Redding, Fifty ijear's Recolleclions, vol. II, pp. 65 et 66 ; Gountess Granville, Lelters, vol. I, p. 164: J. Simpson, Paris after Wa/er/oo, pp. 107, 228, 258.

\\" E L L t N G T () \ (IJiLliotlirqiie Aalionale).

connu dans la loge royale, à l'Opéra ButFa, les cris de «A bas! à la porte! » l'accueillirent de toutes parts, avec une telle violence qu'en fin de compte il n'eut d'autre alternative que de battre en retraite (1).

Dans le monde, malgré sa belle figure, ses manières généralement accueillantes, il n'obtint de même qu'un succèsrelatif. Dès l'année précédente, on avait témoigné quelque surprise à le voir perpétuellement escorté d'une grande et noire créature qui l'avait suivi d'Espagne en France et lui tenait lieu de maîtresse. Mais, en 1815, il afficha ses liaisons et bonnes fortunes avec une si merveilleuse désinvolture, fantaisie d'ailleurs passablement extraordinare chez un Anglais, qu'en dépit de leur indulgence habituelle en matière galante, les Parisiens ne cherchèrent plus à dissimuler leur étonnement. Repoussé par M"® Mars, il répara promptement cet échec en jetant son dévolu sur M"'' Grassini. Cette dernière avait de fort beaux yeux, de grands traits réguliers, un port majestueux, une sorte de « dignité tragique » qui parfois contrastait avec un langage peu châtié non moins qu'avec une mise hétéroclite. Le plus souvent, en eliet, M"* Grassini réunissait sur sa personne toutes les nuances de l'arc-en-ciel. Ellelesréunissait au petit bonheur, au hasard, et cela, malgré ses charmes, lui donnait aisément l'aspect d'une échappée de la foire. Wellington ne s'en montrait pas moins partout avec elle et partout lui prodiguait les honneurs dont seule une princesse eût mérité d'être l'objet. C'est ainsi qu'un soir, à l'occasion d'un bal qu'il offrit, il inventa de faire de sa chanteuse la reine de la soirée; la plaçant bien haut sur une manière d'estrade, ne la quittant point d'une minute, ordonnant qu'on la servît avant toute autre, faisant ranger les assistants de telle façon qu'elle pût

(1) H. Houssaye, 1813(1111, pp. 338, 542; Castellane, Journal, vol. 1, pp. 302, 304.

voirdanser, enfinlaconduisant lapremière au souper(l).

11 est vrai que si parfois les dames anglaises étaient victimes des impertinences de leur grand duc — ainsi le surnommaient déjà ses compatriotes, — elles faisaient bien tout le nécessaire pour lui donner de luimême une opinion plus que favorable. Ses récentes victoires, son rôle éminent durant l'occupation n'avaient point manqué d'accroître sensiblement le nombre de ses admiratrices et ces admiratrices n'usèrent généralement d'aucun détour afin de lui prouver ce qu'elles ressentaient à son égard. En vérité, cela dut être un curieux spectacle que de voir tant de grandes dames briguer à la fois les mêmes faveurs et, d'autre part^il ne fut sans doute pas moins piquant d'observer avec quelle noble simplicité, quelle aisance touchante ce « héros magnanime dont les amours étaient dispersées par toute la terre », accueillit leurs très humbles hommages.

Un jour donc, au moment d'inspecter ses troupes en compagnie des souverains alliés, on le vit paraître escorté d'une amazone voilée de vert, laquelle n'était autre que lady Shelley.Jaamais femme ne s'est à ce point couverte de ridicule », écrivait lady Granville. Combien d'autres néanmoins en eussent voulu faire autant ! Après lady Shelley, vint le tour de Caroline Lamb,qui de son côté « n'attendait que l'occasion de se mesurer avec le duc » ; et nul doute qu'elle n'arrivât à ses fins, « ce dernier n'ayant pas plus de peine à se repaître de flatterie, si forte en fût la dose, qu'elle-même n'en avait à l'administrer ». Voici donc comment la rencontre eut lieu. « Lady Lamb arriva mourante à Paris; elle avait consulté tous les apothicaires français rencontrés sur son chemin. Parvenue jusqu'à la capitale, elle envoyaquérir

(1) M™" de Chastenay, Mémoires, voL II, p. 461 : Cyrus Redding, Fifly years's liecoUections, voL II, p. 66; comtesse de Boigne, vol. II, pp. 144, 143; lord Broughton, Recolleclions ofa long ///ie.vol. 1, p. 238. Sur Grassini, voir plus loin.

un médecin; mais, par erreur, on alla chercher le duc de Wellington (1). »

Entre temps le généralissime organisait des réceptions nombreuses et donnait de grands bals oii se rendaient les monarques alliés, environnés de leurs états-majors; où côte à côte venaient figurer Platow, l'hetman des cosaques, le tout puissant Mettcrnich et Pozzo di Borgo, « cet Italien aimable et rusé qui faisait à Paris de la diplomatie russe avec le titre d'Ambassadeur » ; où l'on voyait Talleyrand pâle et hautain, suivi de Fouclié, son compère, petit homme a à cheveux blancs, aux pommettes saillantes, au menton pointu, aux yeux de furet». D'ailleurs, sauf les diplomates et quelques légitimistes exaltés, à peine de Français, encore moins de Françaises. « J'ai parlé d'eux trop sévèrement, avoue lady Granville, et je constate enfin qu'ils sont abattus par le malheur. C'est chez beaucoup d'entre eux une douleur sincère qui de la sorte les tient éloignés de tout endroit de plaisir ». Mais, la veille, elle écrivait : « Nous en sommes à parier si une Française pourra résister à la tentation d'aller au bal (2). » Et malheureusement, la dernière de ces deux réflexions n'était que trop justifiée par certain ballet de l'Opéra auquel avait assisté lady Granville dès son arrivée dans la capitale.

(1) Gountess Granville, Letters, vol. I, pp. "2, 74, 106, 108: « Lady Garoline Lamb (qui avait épousé en 1803 William Lamb, vicomte Melbourne) avait fait paraître le roman de Glenarion. C'était le récit de ses aventures avec le fameux lord Byron, aventures poussées le plus loin possible. Elle avait fait entrer dans le cadre de son l'oman tous les personnages marquants de la société et surtout les membres de sa propre f.imilie, y compris son mari, William Lamb, devenu depuis lord Melbourne.. Au bal d'Uxbridge House, je l'ai vue, pendue amoureusement au bras de son mari et distribuant la clef, comme elle disait, de ses personnages fort libéralement. Elle avait eu le soin d'en faire de nombreuses copies où le nom supposé et le nom véritable étaient en regard ; et c'étaient ceux des gens présents ou de leurs parents et amis. » Comtesse de Boigne, Mémoires, vol. II, p. 197.

(2) CasLellane, Journal, vol. I, pp. 267, 331 ; M^^ Ancelot, les Salons d'autrefois, p. 61 : Duke and duchess of Rutland, Journal of a trip to Paris, p. 29; countess Granville, Letters, vol. I, pp. 66, 67; J. Simpson, Paris after \\ aterloo, pp. 192 et suiv.

Cela s'intitulait VHeureux Retour, et nous avons peine à concevoir aujourd'hui comment, en 1815, l'on put à ce point manquer de convenance. Il est curieux de noter les souvenirs qu'un spectacle de ce genre laissa dans l'esprit d'une étrangère. « La salle était comble, écrit-elle, et l'assistance plus brillante que je ne saurais dire. On y voyait toutes les nations, toutes les ambassades, tous nos Anglais et pas une femme recommandable à part moi. Il y avait des loges pour tous les rois et tous les empereurs du monde connu. Mais, je vous le demande, quel était le prétexte de leurs applaudissements, de leurs éclats de rire si ce n'est la bataille de Waterloo transformée en figures de ballet? Voici la garde impériale blessée à mort et qui, çà etlà, forme des groupes abattus. Bientôt, elle tombe dans les bras de la garde nationale tandis qu'un officier anglais de la dernière élégance exécute des entrées fort brillantes. Ce héros termine la pièce en ramenant à sa maîtresse un officier français qu'il vient de faire prisonnier. Or celle-ci pensait bien ne plus revoir son amant. Tous deux s'agenouillent donc aux pieds de leur bienfaiteur, baisent les pans de son habit et dansent une finale au milieu d'applaudissements enthousiastes.

« Metternich soupaitàmon côté chez lady Castlereagh; et nous convînmes qu'il valait la peine de faire du chemin pour assister à ce trait de patriotisme et constater de ses propres yeux oii de tels sentiments en étaient réduits.

« Même l'empereur de Russie est choqué de les voir si frivoles (1). »

On eût pu s'étonner à moins. Il n'est pas discutable

(1) Countess Granville, Letlers, vol. I, pp. 64, 65 : J. Simpson, Paris after Waterloo, pp. 105, 108, Slô, 277; \V. D. Feliowes, Paria duriny lue interestinr/ 'i/ionth of Jubj IS15, p. 156; Duke and duchess of Rutland, Journal of a short trip ta Pains, pp. 19 et 20; Langton, Narrative ofa captivity in France, voL II, p. 124.

qu'au lendemain d'une défaite française le parti qui revenait au pouvoir, le parti légitimiste, n'ait manqué de tact et de mesure. Toutefois, on oublie, ce me semble, un peu vite les rudes épreuves par lesquelles un trop grand nombre de ses représentants venaient de passer ; on oublie les pillages, la guillotine, l'émigration forcée, les misères de l'exil ; puis au retour les brutalités de l'empire et les poursuites d'un Fouché. Enfin, lorsqu'on veut juger les royalistes de 1815 comme au reste les émigrés de 1792, ne conviendrait-il point de les juger non pas, selon le droit moderne, mais selon It'S idées de l'époque, ou mieux leurs lois à eux, c'est-à-dire les lois du droit monarchique? Pour les royalistes, où était le Roi, là était la patrie, là était le devoir et lorsqu'ils combattaient pour le rétablissement de ce Roi, nul doute qu'ils ne combattissent pour la restitution de la France dans son ancien état qui, pour eux, était le seul admissible. Vingt ans après Valmy, leurs idées sur ce point n'avaient guère varié. La plupart d'entre eux étaient restés fidèles aux Rourbons et pour étonnant que puisse paraître leur triomphe à la nouvelle des défaites de Napoléon, il n'en faut pas moins admettre qu'on se trouve en présence d'un état d'esprit, d'une conception du droit et de la loi différente de celle d'aujourd'hui (1).

(1) Prétendre pour cela que lanotioa de patrie n'existait point chez les Français dilya cent ans, serait ni plus ni moins absurde. Mille témoignages attestent le contraire. On ne saurait nier cependant que leur patriotisme, j'entends le patriotisme tel qu'on l'admettait dans toutes les classes de la société, ne fût d'un caractère beaucoup moins intransigeant et farouclie que le notre, et suivant les idées du jour, surtout les idées de la veille, solliciter l'intervention étrangère afin de mettre un terme aux discordes civiles, ne passait point encore pour sacrilècre

-quelle

les prolestants n eurent jamais droit. Car c'était pour la ruine de la France et du Roi qu'ils combattaient sous le drapeaude l'AUemao'ne ou de l'Angleterre, tandis que c'était pour le rétablissement du Roi" dans

On ne laisse point, à propos de 1815, que de toujours parler des royalistes, mais il n'y eut point que les royalistes dont l'altitude pût surprendre. Il n'y eut point qu'à l'Opéra qu'on célébrât sans vergogne la victoire de nos ennemis. Aux Variétés, l'on offrit également, au mois de juillet 1815, des pantomimes de circonstances oii les officiers de Wellington figuraient en vainqueurs magnanimes et de même qu'à l'Académie de musique, les bons Parisiens crièrent de toutes leurs forces : « Vivent les Anglais! » J'imagine qu'il serait téméraire d'affirmer qu'il n'y eut jamais dans la salle que d'anciens émigrés (1).

Combien de défections inattendues dans la petite, surtout dans la ricbe bourgeoisie! « Parmi ceux qui vociféraient le plus fort, écrit un témoin anglais, lors de la première restauration, j'observai plusieurs individus qui, durant les vingt dernières années, familiers des antichambres de tous les ministres, et n'ayant cessé d'olfrir à l'admiration de l'univers et de la postérité l'empereur déchu, lui donnaient lâchement le coup de pied de l'âne pour conserver les faveurs qu'ils avaient reçues de lui et en acquérir de nouvelles (2). »

En 1815 comme en 1814, la bourgeoisie parisienne témoigna d'une égale servilité, et, de fait, les plus dignes de blâme ne furent point ceux qui, victimes de la révolution et malgré l'empire demeurés fidèles à la maison de France, s'enthousiasmèrent au retour du monarque légitime, mais ceux qui, du jour au lendemain, se ralliant bruyamment à Louis XVIII, renièrent un

sa prérogative inaliénable, et la restitution de la France, par conséquent, dans son ancien état, qui, pour eux, était le seul légitime, que les émigrés combattaient : voir Lansac de Laborie, Paris et l'invasion de 1814. (Revue Hebdomadaire, 19 octobre 1907.) Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, 10 novembre 1909.

(1) J. Simpson, Paris after Waterloo, p. 110.

(2) J. Ladreitde Lacharrière. Journal inédit de il/""» de'^Maiiyny, augmenté du Journal de T. R. Underwood, p. 280.

L'INVASION ANGLAISE APRÈS WATERLOO 9d

régime auquel cependant ils devaient leur fortune (1).

Peut-être, en la circonstance, fut-ce le peuple des faubourg-s qui sentit le plus vivement l'humiliation de nos armes. Mais, là encore, il serait facile de relever bien des preuves d'indifférence. Au lendemain de l'entrée des alliés dans Paris, un touriste d'Outre-Manche remarquait, boulevard du Temple, une baraque devant laquelle, afin d'attirer la foule, paradait un faux soldat écossais. Depuis les guêtres jusqu'au bonnet à poil, rien qui dans l'uniforme pût laisser à désirer. On l'eût pris pour un Ecossais véritable dont les pareils, quelques jours auparavant, avaient mis les nôtres en déroute. Grand succès nonobstant. Les badauds regardaient, s'attroupaient et murmuraient avec admiration : « Le beau soldat! » « En vérité, conclut le touriste, je ne vois que les Français capables, si tôt après une défaite, d'afficher un aussi mortifiant emblème. » Et poursuivant ses courses dans Paris, le même étranger raconte qu'afin d'obtenir l'aumône, les mendiants et gamins des rues s'efforçaient d'acclamer en sa personne tous les souverains de l'Europe, depuis le roi d'Angleterre jusqu'au Prince d'Orange. Nulle part, en aucune occasion, je n'ai vu qu'en 1870 on ait crié : « Vive le roi de Prusse! » Et si, négligeant ce détail, on compare l'attitude générale des Parisiens en 1815 et celle qu'ils eurent cinquante-cinq ans plus tard, on est bien forcé de convenir que les idées sur le patriotisme se sont depuis lors très sensiblement modifiées (2).

Mais encore une fois, cela ne revient pas à dire que l'ensemble delà nation ne souffrît alors cruellement de sa déchéance. Même parmi ceux qui avaient le plus sujet de souhaiter une restauration, j'en trouve un

(t) Chateaubriand, Mémoires) (édit. Biré), vol. III, pp. 451 et suiv.

(21 J. Simpson, Paris after Waterloo, pp. 96, 144 ; W. D. Fellowes, Paris during the interesting month ofJuîy 1815, pp. 8 et 11 ; Truvels in France during the years 1814 and 1815, vol. I, p. o.

grand nombre qui ne cherchèrent point à dissimuler leur tristesse. Demeurée près delà famille royale durant ses longues années d'exil, M™® de Gontaut ne peut « exprimer ce que son cœur éprouve » lorsqu'arrive la nouvelle des défaites françaises (1). Edmond Géraud, ultra renforcé, gémit, non sans raison, sur le traité de 48i5 (2) ; et, rentrant pour la seconde fois dans Paris à la suite de son souverain, Hyde de Neuville avoue que, dans l'entourage du prince, « une douleur secrète pesait sur les cœurs. On sentait que la paix que Louis XVIII apportait à la France ne pouvait effacer la honte de ses revers... Le tableau était sinistre, car il avait pour cadre ces hordes d'étrangers qui bivouaquaient sur nos quais et sur nos places publiques (3) ». Enfin, si l'on ne se gêna guère, à TOpéra, pour donner les marques d'une allégresse hors de saison, dès le jour suivant on retrouvait quelque pudeur. Personne au bal de Wellington, et quand lady Granville se rend chez M™^ de Coigny, cette dernière la reçoit les yeux et les bras au ciel. « A Londres, s'écrie la bonne dame, on parle de passer de l'opposition au ministère. Ici, c'est plus aisément que l'on passe d'un régime à l'autre! » Et ses hôtes autour d'elle font chorus; « les hommes avec des mines terriblement sombres, parlant de Va feue France et se lamentant sous le poids du joug européen ». Puis, aussitôt que paraît un étranger, chacun « s'enferme dans sa coquille, rentre dans le silence ». — « Nos princes n'allaient nulle part,» dit M"*^ de Boigne; et, suivant leur exemple, on évitait en bien des cas de mettre le nez dehors (4).

(1) Duchesse de Gontaut, Mémoires, pp. 108 et 134.

(2) Ed. Géraud, Journal, p. 311.

(3) Hyde de Neuville, Mémoires, vol. II, pp. 120 et 121.

(4) Gountess Granville, .Letters, vol. I, pp. 63 et 70 ; Comtesse de Boigne, Mé)noires, vol. II, p. 145; Duke and duchess of Rutland, Journal of a trip to Paris during ilie surnmer of ISiô, pp. 17, 36 et 37.

Cependant, aux yeux des étrangers, jamais Paris n'ofï'rit tableau plus imprévu, plus vivant, plus pittoresque ; jamais la ville entière ne leur parut si pleine d'animation et de gaieté. Cela ne se conçoit que trop. Sans doute, après la campagne de Belgique, n'avaientils point les mêmes raisons que nous pour envisager les événements sous leur aspect mélancolique. Les Anglais surtort semblaient se complaire chez leurs ennemis de la veille. Touristes méthodiques, avides d'observer en détail le pays qu'ils visitaient, curieux d'amusements divers, chacun d'eux y pouvait à loisir satisfaire ses goûts de nouveautés. Mais ce qui les divertissait plus encore, était de s'y retrouver en pays de connaissance, de rencontrer au passage amis et parents qui tous instinctivement se donnaient alors rendez-vous en France.

Non contents de voir par les rues la tunique rouge de leurs grenadiers, ils se flattaient, çà et là, chez les traiteurs à la mode, de reconnaître les célébrités de Saint-James's Stret, types de flâneurs londoniens qui eux aussi jugeaient bon de varier leurs plaisirs. Tels Henry Pierrepoint, une illustration du White's, réputé pour sa jolie tournure, Sir Mildmay,un habitué deTortoni, élégant du style le plus pur, au patronage duquel Staub, le tailleur fameux, dut bientôt sa vogue européenne, et ce capitaine T**, un excentrique digne des beaux jours de Brighton,que Gronowévite de nommer par son nom, mais qui, la paix conclue, arriva suivi de ses équipages, de ses grooms, de ses chevaux, prit possession de deux hôtels à la fois et se promenait sur les boulevards avec des pantalons de mameluck,des cravates qui lui montaient par-dessus les oreilles et deux

éperons larges comme des soucoupes. « La nature l'avait doté d'une grande profusion de cheveux qu'il frisait et disposait de telle sorte que ses boucles avaient toujours l'air de vouloir s'envoler de sa tête, lesquelles boucles n'étaient maintenues que parle secours d'un petit chapeau de taille à coifTer un jeune homme, de quatorze ans. » Malgré quoi, le capitaine T** mourut à la fleur de l'âge et sa mortplongeadansledeuiI,outreune multitude d'amis, « presque toutes les meilleures familles du Faubourg Saint-Germain ». (C'est Gronow qui le dit) (i).

Enfin,»les Parisiennes s'abstenant pour un temps de recevoir, les Anglaises ne balancèrent point à les remplacer dans leurs fonctions. Il n'y eut point alors que iady Castlereagh pour offrir à ses compatriotes l'hospitalité. D'autres, arrivées dès le mois de juillet, comme Iady Aldborough et Iady Oxford, s'installèrent délibérément et tinrent maison ouverte.

La première de celles-ci, Iady Aldborough, qui ne devait plus quitter la France et donna fort dans le beau monde sous la Restauration, ne laissa point dès l'abord de causer quelqu'étonnement. Elle n'était plus d'une extrême jeunesse et le regrettait bien franchement; même on s'accordait à dire que jadis elle n'avait pas manqué d'aventures. Onen douta bientôt d'autant moins que Iady Aldborough se chargea de conter parle menu ses exploits d'antan et, qui plus est, en termes fort crus. Une sérénité déconcertante et beaucoup d'esprit firent qu'en un temps où l'on ne badinait pas toujours sur les convenances, on lui pardonna ses écarts de langage et que l'on se rendit de grand cœur à ses dîners 011 généralement n'étaient admises que les jolies femmes et les messieurs gais. « J'ai été ce soir chez Iady Ald-

(1) Gronow, Réminiscences, vol. I, pp. 33, 267, 299 ; vol. II, pp. 70, "71, 285 ; Th. Moore, Memoirs, vol. III, pp. 167, 306 ; Countess Granville, Letters, vol. I, pp. 74, 319: Lewis Melville, The Beaux of the Regency, vol. II, p. 70; H. Raisson, Code de la toilette, pp. 101, 102.

bor()ugh,noteCastellane en avril 1840, vieille anglaise de quatre-vingt-quatre ans qui se conserve étonnamment; elle porte toujours un voile de mariée et est ordinairementcouronnée de roses.» Ce fut là, jusqu'à sa dernière heure, avec des jupes trop courtes et des corsages décolletés à l'excès, son accoutrement favori (1).

On témoignait d'un peu plus de gravité chez lady Oxford. Elle habitait rue de Clichy, et réunissait en son hôtel ses compatriotes les plus marquants. On y voyait aussi des Français, Périer, Constant, M"'® de Staël, de telle sorte que non seulement le roi de France n'était pas encore maître en son royaume, mais que les Parisiens eux-mêmes ne semblaient plus chez eux et que d'autres s'occupaient à faire les honneurs de leur capitale (2).

« La chose est du plus haut comique, déclare Edward Stanley; Paris ne se reconnaît plus. Oià sont les Français? Nulle part. Tout est anglais. Des carrosses anglais remplissent les rues, et l'on ne voit pas un seul équipage de luxe qui ne soit anglais. Dans les loges des théâtres, dans les hôtels, les restaurants, en un mot,

partout, John Bull s'est installé et a pris possession

Tout au plus si, aux alentours des Tuileries, et, çà et là, par la ville, quelques petits vieux bien poudrés, des bons papas du Temps passé, apparaissent, errant de leur pas incertain, secs et ridés comme des momies,

(1) Cornélie, fille aînée de Charles Landry, épousa en 1804 lord Aldborough. « Lady Aldborough est spirituelle, elle a du trait, même en français, elle est souvent un peu trop libre et hardie; c'est ainsi qu'en apprenant la mort de la princesse de Léon, qai avait péri brûlée et qu'on disait n'avoir trouvé dans son mari qu'un frère et non pas un époux, lady Aldborough s'écria : « Quoi ! vierge et martyre ? Ah ! c'est trop. » Duchesse de Dino, Chivniqae de 1831 à 1862, vol. I, p. 104 ; Gronow, Réminiscences, vol. L p. 305 ; Gastellane, Journal, vol. H. pp. 196, 216, 246; Creevetj Papers. vol. I, p. 281 ; lady Morgan, My Autdhiography, p. 234; M^i'' Chastenay, Mémoires, vol. II, p. 459; Countess Granville, Letters, vol. I, pp. 118, 315.

(2) Gronow, Réminiscences, vol. 1, pp. 91 et 300.

iOO LES ANGLAIS A PARIS

avec leurs rubans et leurs croix de Saint-Louis (1). »

Durant ces années 1815 et 1816, de quelque côté que nous nous tournions, ce sont eux, en etfet, les Anglais, que nous retrouvons partout. En haut, Wellington et Gastlereagli; en bas, leurs grenadiers qui font la police dans les rues. Puis, tandis que les Anglaises ouvrent salon, les viveurs d'Outre-Manche se portent en foule vers tous les lieux de plaisir, envahissent le bal Tivoli, assiègent les théâtres, s'installent à demeure dans les cafés en renom (2). Beau temps pour les restaurateurs si l'époque est humiliante en notre histoire. Véry, dans les Tuileries, regorge de monde et, sur les boulevards, Tortoni, le café Hardy, le café Anglais sont pleins à déborder. Ailleurs c'est Beauvilliers, renommé pour ses côtelettes à la Soubise et, rue Mandar, le Rocher de Cancale où jadis, lors de sa visite au Premier Consul, Fox était venu déguster la cuisine de Borel (3).

Mais le Palais Royal (4) reste plus que jamais le do-

(1)T. de Ws'zewa, les PèJerinaçjes napoléoniens d'un Pasteur anglais (Revue des Deux Mondes, 15 mars 1908, p. 467).

(2) W. Playfair, France as It is not lacbj Morgan s France, p. 310 ; Richardson, liecollections, vol. II, p. 44 ; Poumiès de la Siboutie, Souvenirs d'un médecin de Paris (Revue hebdomadaire, 11 septembre 1909, p. 254.)

(3) M. Angelbert, propriétaire du Café de la Rotonde, au Palais Royal, tomba malade au début de 1814 ; lorsqu'il guérit, en juillet 1815, il constata que son café lui avait rapporté plus de 400.000 francs en dix-huit mois. Gronow, Réminiscences, vol. I, p. 95: vol. 11, pp. 26 et 283 ; Véron, Mémoires d'un bourgeois de Paris, vol. III, chap. I : lady Morgan, My'Autobiography, p. 52; J. Simpson, P«r/s «/"/e?" Waterloo, p. 153; W. D. Fellowes, Paris during Ihe interesting rnonth of Julij ■ISI5, pp. 16 et H5; Th. Raffles, Letters during a tour through some parts of France, pp. 66 et suiv.

(4) Gastellane, Journal, vol. I, p. 2S6 ; Woodberry, Journal, p. 23n ; A. Babeau, les Anglais en France après la paix d'Amiens, p. 138; J. Simpson, Paris after Waterloo, pp. 113 et suiv. ; Paris 1800 à 1900,

L'INVASION ANGLAISE APRÈS WATERLOO lOi

maine attitré des flâneurs cosmopolites. Nombreux tout le jour, le public s'accroît dans des proportions fabuleuses dès que les boutiquiers illuminent leurs vitrines. Partout alentour, sous les colonnades, on se bouscule, on s'écrase, on étouffe et partout, à chaque pas, surgissent des profils britanniques, sous les galeries de bois ou parmi la cohue des petits maîtres et des femmes galantes le roi de Prusse erre incognito, chez Bréguet(l), l'horloger célèbre, où viennent se fournir Wellington et la duchesse de Rutland, devant les magasins d'Hyrment et de Corcellet, oii s'étalent langues fourrées, truffes cuites et crues, terrines de Néracetmortadelles de Lyon, chez Corazza, le restaurateur, et chez Lemblin, rendezvous habituel des demi-soldes, puis encore au café de Foix, au café de la Rotonde, surtout au café des Mille- Colonnes, réputé par son installation luxueuse et pour sa Belle Limonadière. Très digne sous ses parures de diamants, celle-ci trône à son comptoir, environnée de bouquets de roses et de pyramides de sucre en morceaux. La Belle Limonadière est dans tout son éclat, sans doute quelque peu menacée d'embonpoint, mais nonobstant fort séduisante et majestueuse. Autour d'elle, attentifs à lui plaire, se pressent jeunes et vieux. Telle est la coutume, le bon ton. Et quel n'est point l'étonnement de Mr. Simpson, voyageur anglais, de reconnaître parmi cette foule de galants un de ses plus notoires compatriotes, poète et romancier fameux, sir Walter Scott ! Car lui non plus il n'a su résister à la

vol. I, p. 50; W.' D. Fellowes, Pans duvinçj the iiiteresting month of July 1815, pp. 68 et 71 ; Langton, ^sarrative of a captivity in trance, pp. 129 et suiv : Rainier-Laniranchi, Voyage à Paris, chap. XIII; Auge de Lassus, la Vie au Palais Royal ; L. Montigny, le Provincial à Paris, vol. IJ ; Th. Raffles, Letters during a tour through some parts of France, pp. 41 et suiv ; le Petit diable boiteux ou le Guide anecdotique des étrangers à Paris, par M*, p. 34.

(î) Duke and duchess of Rutland, Journal of a trip to Paris, p. 21; Gronow, Réminiscences, vol, II, p. 261.

tentation de passer le détroit, et, se conformant à l'usage, il vient quotidiennement faire la cour à M^e Romain, l'hôtesse des Mille-Colonnes (Ij.

Que de spectacles imprévus, de coins pittoresques, de surprises, d'attractions diverses dans cet immense bazar qui du haut en bas s'agite, bourdonne, flamboie, depuis les sous-sols où régnent les caveaux du sauvage et des aveugles jusqu'aux mansardes oii pullulent aventuriers et filles publiques.

Aux étages intermédiaires, s'ouvraient les maisons de jeu fameuses, au numéro 9, au numéro 129, au numéro 113, au numéro 154. Là s'arrêtaient de préférence les nouveaux arrivants. De midi à minuit, entrait qui voulait et des centaines de joueurs se pressaient autour des tables de biribi, de roulette et de trente-etun, joueurs professionnels et joueurs d'occasion, fonctionnaires publics, artisans, boutiquiers, enfin quantité d'officiers de toutes nations au nombre desquels les Russes et les Anglais se ruinaient de manière particulièrement ostensible (2). Néanmoins, ces tripots du Palais Royal ne répondaient qu'à demi aux exigences des clubmen londoniens. Nous venons de voir que le public s'y composait d'éléments' disparates et l'on risquait de s'y commettre avec des gens de rien, disgrâce irrémédiable! A peine arrivés à Paris, les milords s'étaient enquis, avant toute chose, de lieux de réunion correspondant à leurs cercles anglais, oii l'on se retrouvait entre hommes, qui mieux est, entre hommes de bonne

(1) W. D. Fellowes, Paris during the interestinc/ month of Jubj 1815, pp. 16 et n ; Rainier-Lanfranchi, Voyage à Paris, pp. 178 et 119 ; le Petit diable boiteux ou le Guide anecdotique des étrangers à Paris, par M***, p. 115-: Yéi'on, Mémoires d'un bourgeois de Paris, vol. III, p. 11.

(2) Véron, Mémoires d'un bourgeois de Paris, vol. I, chap. II; Gronow, Réminiscences, vol. I, pp. 86, 90; Cyrus Redding, Fiftij year's Recollections, vol. II, p. 30 : le Petit dialjle boiteux ou le Guide anecdotique des étrangers à Paris, par M**, p. 186 ; 2\ouveau Tableau de Paris au XIX' siècle, vol. I, pp. 269 et suiv.

compagnie. Malheureusement, sous Louis XVIII, l'institution n'existait pas encore. Seuls les tripots offraient l'équivalent des cercles actuels. Il est vrai que les maisons de jeu étaient de différentes sortes et que les mieux fréquentées ne se trouvaient pas au Palais Royal. Les élégants se rendaient plus volontiers rue Marivaux ou rue du Mont-Blanc, chez Mme Dunan, enfin chez Frascati, surtout au Cercle des Etrangers, que nos hôtes adoptèrent vite pour leur quartier général.

Les salons de Frascati étaient situés à l'angle de la rue de la Loi et des boulevards, c'est-à-dire au numéro 112 actuel de la rue Richelieu. Ancien hôtel de Bondir puis Lecoulteux, l'immeuble, dès 1796, était devenu la maison de jeux tant de fois décrite parles contemporains et que Debucourt nous représente avec ses merveilleuses vêtues à l'antique et ses muscadins en bottes à revers. Un escalier, un « beau vestibule »,puis « une salle entourée de glaces et décorée de festons de fleurs artificielles », donnait accèsdans « six magnifiques pièces superbement dorées », dont chacune était « comme un foyer de lumière ». Au delà s'étendait le jardin, petit, mais disposé avec art,où s'élevait une tour sur un rocher, « des temples et des ponts rustiques » et « de petits berceaux en labyrinthe ». Une terrasse enfin régnait le long du boulevard, site enchanteur d'oii, quand arrivait le soir, « l'étranger, partagé entre lasurprise et l'admiration, pouvait voir défiler près de trois mille femmes, les plus belles et les plus distinguées de Paris (1) ». Quant au Cercle ou mieux Salon des Etrangers, il

(\) Rochegude, Guide à travers le vieux Paris, pp. H6 et 160 ; Woodberry, Journal, p. 242 ; Babeau, les Anglais en France, i)p. 53 et 180.

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occupait l'immeuble portant actuellement le numéro 6, rue Drouot (1). Dès Tannée 1793, les pontes et croupiers s'étaient emparés du logis; on y donna dans la suite les bals des victimes jusqu'au jour où, le Premier Consul ayant interdit les mascarades, le vieil hôtel redevint exclusivement le, domaine des joueurs. Bien qu'il n'y eût point, à proprement parler, de jury d'admission, c'était de tous les établissements de ce genre celui qui se rapprochaitle plus de nos cercles modernes. Au moins y fallait-il être présenté. On y dînait et soupait, mais sur invitation personnelle. Bref Ton s'y trouvait « entre soi )>.Talleyrand et son ami Montrond en étaient les visiteurs assidus et lord Blayney, de passage à Paris, à titre de prisonnier sur parole, ne fut pas médiocrement étonné d'y rencontrer « plusieurs ministres d'Etat en même temps qu'un grand nombre des membres supérieurs de la Légion d'honneur ».<( Le dîner, ajoute-t-il, était excellent et d'un bon genre ; il y avait entre autres des pâtés de foies gras, dignes d'Héliogabale ! » La cuisine du cercle jouissait effectivement d'une réputation hors ligne ; ses caves abondaient en vins de prix et le décor des srilons répondait au luxe de la table.

Le tout était administré par le marquis de Livry, lequel s'entendait en bonne chère et faisait les honneurs du lieu avec une politesse « qui l'avait rendu célèbre par l'Europe entière ». En dépit d'un embonpoint précoce, le marquis était, à ce qu'on rapporte, fort bel homme, d'allures majestueuses et ressemblait à s'y méprendre au Régent d'Angleterre. Il trouvait d'ailleurs son compte à présider aux tables de trente-et-un et possédait, non loin de Romainville, une villa charmante, savamment aménagée, où, le dimanche, il conviait à des parties champêtres les du habitués du Cercle en même temps que diverses étoi-

(1) Sous Louis XVI, ambassade d'Allemagne et, de nos jours, transformé en mairie, voir Rochegude, p. 187.

SIR Cil. POTTKR -^(Miniature appartoiiant à M. le cointf du l'ont de Gault-Saussine).

les du corps de ballet. « Cela formait, rapporte GronoAV avec son llegme ordinaire, la plus étrange société, où les hommes ne songeaient qu'à perdre ce qui leur restait d'argent et les femmes ce qu'elles avaient encore de vertu (1). »

Mais à Romainville comme rue Drouot, les pertes d'argent surtout attiraient l'attention. A la différence des maisons du Palais Royal, qui toutes fermaient à minuit, le Cercle des Etrangers restait ouvert jusqu'à l'aube. Du reste, point de maximum; les enjeux s'élevaient au gré des pontes. A huit heures du soir, les banquiers étaient à leur poste, mais la partie ne s'engageait vraiment qu'après la sortie de l'Opéra. Vers minuit, le salon voyait tous ses hôtes à leur place quotidienne, autour des tables de creps, de rouge et noir et de trenteet-un ; jeunes et vieux habitués du foyer do la danse qui arrivaient en s'entretenant de l'inimitable Bigottini ou des pointes de M'^'^Montessu.Ilya là, parmi ces beaux joueurs impassibles, les personnages les plus divers, quelques-uns considérables, ambassadeurs des cours européennes, diplomates venus aux nouvelles, familiers de Louis XVIII à la recherche d'historiettes grivoises propres à divertir leur maître ; puis des officiers, Ornano, Pacthod,Clary, et, non loin, le vieux duc de Laval qui, de mémoire d'homme, n'a jamais passé sa nuit autre part qu'au Salon, ponte incomparable et dont « laréputation d'insensibilité est bien établie». Aussi que d'égards, que de privilèges ! Le duc peut jouer contre au creps et les banquiers lui payent le deux et as qu'ils retiennent aux autres joueurs. Faveur insigne (2) !.

(1) Gronow, Réminiscences, voL I, pp. 96, 120, 304 et 305; Général Major lord Blayney, Relation d'un voyage forcé, vol. II, pp. 82. 103 et suiv. ; H. d'Alméras, la Vie Parisienne sous le Consulat et l'Empire, p. 94.

(2) Comtesse de Boigne, Mémoires, vol. I, p. 218 ; Castellane, Journal,'\ol.l, p. 229. « Le 30 mars 1817, le duc de Laval quitta ce monde à soixante-dix ans. Quoique fort bête, il avait été dans sa jeunesse bon

Ailleurs ce sont les clubmen d'Outre-Manche, héros du White's, modèles de nonchalance et de froideur que nulle disgrâce ne saurait émouvoir. C'est Tom Sowerby, colonel aux gardes; c'est lord Fife (1), intime du Régent, venu expressément afin de constater la ressemblance de son maître avec le marquis de Livry. Le Régent n'est plus jeune; mais n'en rabat rien pour cela de ses prétentions. Il a ouï parler de la figure de ce rival et cette figure lui causant de vives inquiétudes, il veut savoir au juste à quoi s'en tenir. C'est également Hall Standish, type curieux de voyageur et de dilettante que tantôt nous retrouvons à Duxbury, son domaine d'Angleterre, tantôt dans, sa maison de Séville, tantôt rue Le Peletier où, les soirs de bal ou de comédie, son hôtel regorge de visiteurs. Au reste, quelle ville, quel musée d'Europe Standish ne connaît-il point? Collectionneur infatigable, il achète au passage gravures et tableaux, publie, chemin faisant, un ouvrage d'histoire sur Voltaire et ses contemporains, relate ses allées et venues en Espagne et, non content d'écrire en prose, finit par accoucher d'un volume de poëmes. A sa mort, c'est à Louis-Philippe que Standish léguera tous ses livres, manuscrits et tableaux, voulant ainsi marquer sa gratitude pour l'hospitalité reçue en France. Mais Standish ne prendra son parti de mourir qu'en 1840 (2).

colonel ; il fut regretté. Sa réputation d'insensibilité était bien établie ; c'était un grand joueur, il ne i^assait pas un jour sans aller au Salon des Etrangers. » Ibid, vol. I, p. 337.

(i) Gronow, Réminiscences, vol. I, p. 120; vol. II, pp. 91 et 92; Moore, Memoirs, voir années 1821 et 1822; Lewis Melville, The Beaux of the Regency, vol. II, p. 166.

(2) Après la révolution de 1848, le Roi réclama la collection comme sa propriété particulière. Au bout de quatre ou cinq ans, les tableaux furent envoyés à Londres en assez mauvais état et furent vendus par Christie Manson et Wood. Les dessins et les livres furent vendus à Paris, en décembre 1852, voir Dictionary of National Biof/raphy [article Standish) : lady Blessington, The Idler in France, vol. î, p. 150; Gronow, Réminiscences, vol. II, p. 286.

En attendant, il se divertit au rouge et noir et perd abondamment. Il est vrai qu'à ce même jeu lord Thanet perd davantage encore et très vite, par l'effet d'une belle constance, réussit à dissiper jusqu'au dernier sol de ses revenus (ils s'élevaient à près d'un million). Pourtant, à s'en fior aux contemporains, lord Thanet est loin d'être le premier venu. « Mon expérience quotidienne, rapporte Creevey, me convainc chaque jour davantage de la. supériorité de Thanet sur la plupart des politiciens que je fréquente. Il s'est mis en route ce matin pour Paris, dans l'intention, comme chacun pense, d'accroître de dix milles guinées ses pertes au au jeu, déjà considérables. Mais le plus bizarre est que lui-même ne se fait aucune illusion sur son état de misère imminent (1). » Presque tous en sont là, parieurs enragés, joueurs incurables, qui s'acharnent à vouloir triompher de la mauvaise fortune et se ruinent sans broncher. Seul, le vieux BliJcher manque de résignation. Dans l'antichambre il a posté son domestique, les poches pleines d'or et, sans cesse, de l'antichambre au tapis vert le feld-maréchal va et vient, jusqu'à ce qu'ayant perdu son dernier rouleau, son dernier écu, il se retire à grand fracas, jurant comme un païen, insultant les croupiers, maudissant la France et les Français dans son patois de Teuton (2).

« Après la catastrophe de Waterloo, écrit Ch. Forster, lord D*** vint à Paris, dans l'intention d'y passer seulement quelques semaines; car, en vrai Anglais, il n'aimait ni la France ni ce qui était français; la curiosité seule le conduisait sur le continent : et il voulait

(1) Gronow, Réminiscences, vol. I, pp. 120 et 128, The Creevey Papers, vol. II, p. 621 : Moore, 3/e??zo/rs, vol. III, pp. 306 et 316; Lewis Melville, Tlie Beaux of the lier/ency, vol. II, p. 90.

(2) Gronow, Réminiscences, vol. 1, pp. 129 et 130. Louis XVIII disait en s-ouriant : ;< 11 nous a pris notre habit, mais il nous a laissé sa culotte. »

en même temps présenter ses hommages à S. M. Louis XVIII, qu'il avait connue à Hartwell. A son arrivée, on le conduisit chez Frascati. L'arrangement de la maison le pénétra d'admiration, à tel point que son parti fut immédiatement pris : il resta en France... à la table de roulette. Il y laissa plus d'un million, et obtint la faveur de jouer sur parole. Il joua et perdit le reste de sa fortune ; la maison de jeu, par reconnaissance, lui fit une pension de six mille francs qu'il avait soin de rapporter fidèlement à sa source; et il mourut d'apoplexie foudroyante le jour où la loi supprima les maisons de jeu (1). » Sans doute, lord D** n'est-il ici qu'un lord imaginaire; mais combien vit-on de ses compatriotes dont l'histoire fut identique à la sienne. Tel M. Stibbert (2) qui, lui, n'était pas un héros fictif et qui, traversant la capitale, s'avisa par désœuvrement de mettre le nez au Salon. Vingt ans après, il y était encore, à jamais endetté, vivant d'une infime pension qu'il recevait d'Angleterre. Quotidiennement néanmoins on le voyait errer autour des tables et risquer les quelques francs dont il pouvait disposer. « Il avait des manières douces, une résignation mélancolique et luimême convenait que sa passion maudite faisait de lui, pour ses compatriotes, une des curiosités de la ville. » Les touristes n'eussent point non plus manqué d'aller voir chez Frascati, M. Lumsden, le fou anglais, autre personnage bizarre, qui chaque jour arrivait des premiers à la table de rouge et noir et se retirait bon dernier.Derrière sa chaise hommes et femmes s'écrasaient, impatients d'assister à sa ruine, et tandis que le croupier s'adjugeait les mises, du doigt on se montrait le fou, lequel fou tirait de sa poche une ardoise et furieusement avec cette ardoise tour à tour se frottait

H) Ch. (le Forster, Quinze ans ù Paris, vol. [I, p. 424. (2) Th. llaikes, Journal, vol. 11, pp. IIU et 111.

le dessus des deux mains. Mr. Lumsden frottait de la sorte « jusqu'à ce que le sang jaillit ». Il n'avait point trouvé de stratagème plus efficace pour calmer ses nerfs (1).

Enfin, en dehors des cercles, dans le monde, il y eut alors quelques Anglais fastueux, joueurs magnifiques et célèbres pour leur habileté aux cartes. Je ne citerai que Sir Charles Potter qui, fait prisonnier comme beaucoup d'autres à la rupture du traité d'Amiens, n'en garda cependant point rancune à la France, jugea même bon de s'y fixer pour le reste de ses jours et trouva parmi la société parisienne l'accueil le plus flatteur. Au reste fort beau, avec les manières du monde les plus séduisantes, il devait épouser la vicomtesse de Segons, fille de M. de Vaublanc, le ministre de Louis XVIII. Sir Charles jouait avec passion et.sans cesse. Un grand sang-froid, une étonnante mémoire, doublée d'un coup d'œil singulièrement perspicace lui donnait, à juste titre^ la réputation d'un adversaire redoutable.

Il fréquentait particulièrement chez la duchesse de Luynes où se réunissait toute une société do vieilles joueuses; M"'' Dumesnil, la comtesse Tyskiewiz et Mm« de Balbi, « une femme, écrit lady Granville, dont pour moi le souvenir remonte à cent cinquante ans, une femme qui appartient au temps jadis, mais qui'néanmoins, au siècle oij nous vivons, trottine encore fort allègrement (2). » On arrivait pour dîner; puis, le repas terminé, on commençait une partie d'écarté, bientôt suivie d'un creps qui généralement se prolongeait jusqu'au lendemain vers midi. Sir Charles faisait fonction de banquier. « Il payait avec grâce » et maniait galamment la cuillère qui lui servait à ramasser l'ar-

(1) Gronow, Réminiscences, vol. I, p. 148, vol. II, p. 287.

(2) Countess Granville, Leilers, vol. I, p. 331 ; Raikes, Journal, vol. III, pp. 277 et 278 ; Castellane, Jow/vifi/, vol. 1, pp. 383 et 389; Duchesse de Dino, Chronique de ISSI à I86-2, vol. I, p, 324.

no LES ANGLAIS A PARIS

gent. Lorsqu'il avait gagné, jamais il ne manquait d'oublier sous un flambeau son billet de mille francs. Après 1840, on le rencontra surtout au Jockey Club, dont quelque temps il fut le doyen. Jusqu'à son dernier jour les cartes l'absorbèrent tout entier. « Sobre et patient, il arrivait des premiers et attendait on parcourant les journaux le nombre de partenaires suffisant pour commencer son whist. Comme tous les hommes atteints de cette passion, après un certain temps, le sang lui montait à la tête, ses pieds se refroidissaient; il avait une chancelière pour remédier à cet inconvénient. » En aucun cas, sa ligure n'exprimait le déplaisir ou la joie ; parfois seulement, il se livrait « à de rares et bruyants éclats de rire; le ressort jouait pareil à la détente d'un pistolet et s'arrêtait à l'improviste. Aucun symptôme, aucune trace n'indiquait sur sa figure le passage de ces brusques accès d'hilarité ». Longtemps, Sir Charles jouit aux cartes d'un bonheur singulier. Un jour vint pourtant oij le stoïque vieillard trouva des adversaires de force à lui tenir tête. « Sa mémoire baissait; il dut restituer avec usure la totalité de ses bénéfices; mais son humeur ne changea pas.» Suivant la règle, en eff"et, il mourut plus qu'à demi-ruiné (1).

Les tables de jeu n'étaient d'ailleurs point le seul rendez-vous de prédilection desoisifs londonniens. Pour eux, l'Académie de musique avait bien également son prix et le corps de ballet offrait à leurs yeux des charmes irrésistibles. Dès le retour de Louis XVIII, et je

(1) C'est à Nancy que, sous Napoléon, fut détenu sir Charles Potter. Renseignements particuliers. A. Gibert et Ph. de Massa, Historique du Jockey Club, p. 57; Gastellane, Journal,\ol. l, p. 59; vol. II, pp. 162 ; d'AIton-Shée, Mémoires, vol. I, p. 144.

ne parle plus uniquement ici de l'année qui suivit Waterloo, mais de toute la période qui s'écoula jusqu'en 1830, l'on retrouva donc au foyer de la danse quelques habitués du cercle de la rue Drouot et presque tous bientôt surent équitablement partager leurs loisirs entre ces deux maisons voisines.

En 1815, l'Opéra (1) était situé rue Richelieu, sur l'emplacement réservé de nos jours au Square Louvois.Ce fut là qu'en 1814, au lendemain de la capitulation de Paris et devant le roi de Prusse, Laïs chanta sur l'air de Henri IV ce couplet de circonstance :

Vivent Guillaume,

Et ses guerriers vaillants !

De ce royaume

Il sauve les enfants.

Par sa victoire Il nous donne la paix Et compt' sa gloire Par ses nombreux bienfaits.

L'année suivante, on y célébrait la défaite de Waterloo en montant l'Heureux Retour, ballet d'actualité ; enfin, le 13 février 1820, à la porte de ce même théâtre, le duc de Berry tombait sous le couteau de Louvel. Le prince étant mort dans un cabinet de l'Administration, il fut décidé que l'Opéra de la rue Richelieu disparaîtrait et, le 13 août 1821, on inaugurait la salle de la rue Le Peletier. Quoique provisoire, celle-ci devait subsister jusqu'en 1873 et grâce à Meyerbeer et Rossini compter bien des soirées glorieuses.

Toutefois jusque vers 1827, l'Académie s'en tint au répertoire des dernières années de l'empire, tragédies lyriques, mélopées fastidieuses chères aux successeurs

(1) Nérée-Desarbres, Deux siècles à l'Opéra; A. Royer, Histoire de l'Opéra; Rochegude, Guide à travers le vieux Paris, pp. 146 et 160; Baron de Frénilly, Souvenirs, pp. 198 et 199 ; H. Houssaye, 1S14, p. 564.

112 LES ANGLAIS A PAUIS

de Spontini, où, suivant la mode du temps, barytons et ténors trouvaient l'occasion de hurler à tue-tête et sans discontinuer. On s'ennuya fort à l'Opéra en attendant Rossini. Pourtant, l'on s'y rendait avec exactitude, mais beaucoup plus par souci de l'étiquette que par goût musical, avant tout pour venir figurer dans sa loge et saluer ses amis. Le public se composait éternellement du même groupe d'abonnés fidèles et, si la direction ne faisait point de grands frais pour varier le répertoire ou la mise en scène, l'Académie de musique avait du moins le charme d'une de ces vieilles maisons oij les maîtres reçoivent sans cérémonie, où les invités se sentent chez eux, ont leurs habitudes et n'aiment point d'en changer. Il en était des soirées de l'Opéra comme des réceptions privées au temps de Louis XVIII ou de CharlesX. Tout s'y passait dansl'intimité. Enfin l'on se rendait à l'Opéra pour assister aux évolutions du corps de ballet. Les productions musicales n'offraient alors qu'un intérêt médiocre, les chanteurs ne valaient pas grand chose; mais la troupe chorégraphique était de premier ordre et jyjiies Bigottini, Legros et Noblet célèbres par toute l'Europe (1).

Les familiers de l'endroit n'arrivaient donc généralement qu'à l'heure du ballet et, devant que de prendre place dans leur loge, s'en allaient jeter un coup d'oeil au foyer de la danse. On gagnait directement les coulisses par le passage delà rue Grange-Batelière, couloir humide et sombre où les galants venaient guetter la sortie desfiguranles. Chroniqueurs et nouvellistes ont décrit ce passage à qui mieux mieux, sans oublier M™® Crosnier, concierge de l'Opéra, qui tour à tour vit défiler

(1) E. Boutet de Monvel, Adolphe Nourrit, pp. 9 et 10 : A. Royer, Histoire de t'Opéra, pp. 114, 12;3, 126, 129 et 130: Montigny, le Frovincialà Paris, voL I, p. 263; Countess Granville,ie//e/'s,vol. I,p. 410; lady Morgan, France, vol. II, pp. 219 et 220 ; le Petit diable boiteur. ou le Guide anecdotique des étrangers à Pans, par M*", p. 21.

dans sa loge toutes les célébrités musicales et mondaines de son temps, Vestris, Meyerbeer et Nourrit, bien des pairs de France et maréchaux de camp, et force diplomates de tous les pays et de tous les âges. Ambassadeurs ou gentilshommes du Roi, nul ne se fut aventuré dans le théâtre sansdonner le bonsoirà M""' Crosnier(l), Enfin, après avoir gravi des marches, franchi des portes, traversé la scène., on pénétrait dans le foyer, ce foyer que plus tard Eugène Lamy peuplera sur ses estampes de jeunes personnes en cotillons courts et d'élégants messieurs à taille de guêpe, le front chargé de boucles abondantes, la jambe moulée dans leurs pantalons à souspied. C'était une vaste pièce qui jadis avait comme salon fait partie de l'hôtel de Choiseul. L'éclairage en était médiocre et l'ameublement sommaire; partout des boiseries blanc et or, de hautes glaces descendant jusqu'au parquet, puis, de distance en distance, le long des murs, des barres en bois recouvertes de velours grenat, des banquettes également grenat et dans le fond de la salle, monté sur une colonne, le buste de M"^ Guimard (2).

Peu à peu, à mesure qu'approchait l'heure d'entrer en scène, le foyer voyait arriver ses hôtes quotidiens. En foule débouchaient les figurantes, « troupe légère, J! o t ta rite, G cril le poétique Janin, escadron vêtu de gaze, armé de fleurs, oiseaux au brillant plumage, qui s'envolent en poussant un petit cri joyeux ». Elles arrivaient, munie chacune d'un petit arrosoir, les pieds emmaillottés dans des guêtres de coutil afin, jusqu'au dernier moment, de protéger leurs bas roses et leurs escar-

(1) Albéric Second, les Petits mystèi'es de l'Opéra, pp. 115, 117 et suiv. ; Ch. de Boigne, Petits Mémoires de l'Opéra, pp. 56, 63.

(2) Jules Janin, Un hiver à Paris, chap. XXllI ; A. Second, les Petits mystères de l'Opéra, p. 134 ; Gh. de Boigne, Petits mémoires de l'Opéra, p. 16 et n ; Véron, Mémoires d'un bourgeois de Paris, vol. III, pp. 219 et suiv.

pins de soie. Toutes couraient signer sur la feuille de présence; puis, arrosant le parquet, se mirant dans les glaces, s'exerçaient à des battements, jettés-battus et autres pas difficiles. Bientôt paraissaient les premiers sujets, environnés de leurs cortèges de soupirants; jVJiie Bigottini, l'incomparable Bigottini, l'étoile, celle qui succédait en droite ligne à Gardel et Guimard, M"« Fanny Bias, protégée de M. de Luçay, anciennement préfet du Palais, sous l'empire, Clotilde Mafleuroy, élève de Vestris et première danseuse du genre sérieux. Clotilde un jour épousera Boïeldieu. Il y avait aussi là M"** Legros et Lacroix, M"® Montessu, avec sa tête énorme, ses jambes robustes, ses pointes infatigables, enfin Lise Noblet, dont le général Claparède tomba si follement amoureux, passion qui chez le vieux guerrier ne devait s'éteindre qu'avec la vie. « Je ne vous cacherai pas que je l'aime beaucoup », disait-il à tout venant. Mais cela se passera sous Louis-Philippe. En attendant, Lise Noblet comptait pour adorateur très dévoué lord Fifequi l'accablait d'attentions touchantes et ne la quittait point d'un pas, « s'offrant tantôt à lui porter son châle, tantôt son éventail, trottinant derrière elle les mains embarrassées de flacons, admirant à son cou les diamants dont un autre venait de la gratifier, ou restant bouche-bée devant ses entrechats et pirouettes M. En échange de quoi, lord Fife n'attendait de sa maîtresse que, par-ci par-là, quelques mots g-racieux, menues faveurs qui toutefois ne laissèrent point que de lui coûter fort cher (1).

Il n'était pas le seul de ses compatriotes à fréquenter assidûment l'Opéra où, comme je l'ai dit plus haut, se donnaient rendez-vous laplupartdes intimes du marquis

(1) Véron, Mémoires d'un bourgeois de Paris, vol. III, pp. 217 et 229 ; Gronow, Réminiscences, vol. I. pp. 125, 126, 303, 305 ; A. Royer, Histoire de l'Opéra, pp. 118, 122, 123 et suiv. ; A. Second, les Petits mystères de l'Opéra, p. 234.

de Livry. Ils sont tous là, nos Anglais, mêlés aux Parisiens à la mode, 'aux gentilshommes de la Chambre, familiers du Château etdiplomates des cours étrangères, « car chacun sait que, de temps immémorial, il existe de très grands rapports entre les danseuses et la diph> matie ». Et tandis que vont, viennent, courent, pirouettent les figurantes en jupes roses, tandis que, dans les coins, hommes et femmes se réunissent en petits cercles, tandis qu'on rajuste une sandale, que circulent friandises et billets doux^ partout, dans chaque groupe, l'on est sûr de retrouver quelque visage de Bond Street, quelque figure entrevue déjà bien souvent; ici Bail Hughes, grand garçon fort répandu des deux côtés de la Manche, célèbre surtout pour sa prodigieuse fortune et ses largesses inconsidérées. Bail Hughes, on le conçoit sans peine, était grandement apprécié par les dames de l'Opéra. H ne put rester insensible. à tant de marques d'attachement et bel et bien finit par épouser l'une de ces demoiselles (1). Plus loin et comme lui, ancien officier de Wellington, le capitaine Gronow, « petit homme pommadé, musqué, froid, flegmatique », boulevardier renforcé, personnage mystérieux, qu'en 1840 Villemessant, jeune homme, apercevra au Petit Cercle « coulant sa vie^ assis à la fenêtre, sa fameuse canne a la bouche et regardant passer son Paris (2). »

Puis, c'est lord Stuart de Rothesay, ambassadeur de Grande-Bretagne, imposant et grave personnage, pour qui ne le voyait que de loin aux cérémonies officielles, réputé pour son expérience et sa finesse; en réalité, se souciant des affaires comme de rien du tout, n'ayant en

(1) Gronow, Réminiscences, voL II, pp. 89 et suiv. ; Raikes, Journal, vol. Il, pp. 200 et 255; vol. IV, pp. 3 et 146; Gyrus Redding, Fifty year's BecoUections yol. II, p. 42; Villemessant, Mémoires d'un journaliste, première série, p. 281 ; Lewis Melville, The Beaux of the Regency, vol. II, p. 160.

(2) Villemessant, Mémoires, première série, p. 298, sur Gronow, voir plus loin.

tête qu'escapades et polissonneries, « coureur de filles de toutes les couleurs et de tous les genres ». Avec cela, nulle pudeur. Où que ce fut, ses propos n'avaient jamais trait qu'à « Farini, Anatole et ce qu'on racontait à l'Opéra ». « Il entrait chez moi en bottes, à toute heure, dit encore Chateaubriand, crotté et vêtu comme un voleur ; après avoir couru sur les boulevards et chez les dames qu'il payait mal et qui l'appelaient Stuart (i). »

Les Anglais pouvaient toujours compter sur un aimable accueil à l'Opéra. Le vicomte Soslhène de la Rochefoucauld en était alors directeur et mettait, infiniment de complaisance à faire les honneurs de sa maison. Trèsavisé, malgré ses propos d'étourdi, fort bien en cour près de M""^ du Gayla, « son amant même, suivant le plus grand nombre », il avait merveilleusement su profiter de son influence toute puissante afin d'obtenir le poste de « directeur des spectacles et des arts ». Les feuilles libérales critiquèrent fort sa nomination ; l'on brocarda le vicomte et le bon public rit un peu du discours 011 celui-ci recommandait aux figurantes « les pantalons larges et des mœurs ». Quoi qu'il en soit, Sosthène de la Rochefoucauld n'en sut pas moins apprécier les hommes de talent à leur juste valeur. Ce fut lui qui, dans la suite, lia Rossini à la France, offrit un nouvel engagement à Nourrit fils, attira Levasseur et M™^ Damoreau, bref inaugura l'une des périodes les plus glorieuses de l'Opéra français (2).

Autour de lui, dans le foyer, se groupaient quelques

(i) Gronow Réminiscences, \o\. I, pp. 99, 327; Castellane, Journal, vol. I. p. 23 ; vol. H, pp. 289, 345 ; T/te Creevei/ Papers, vol. \, p. 210; Ladj' Blessington, The Idler in France, vol. 1, p. 118 ; Chateaubriand, Mémoires [éAïi: Biré), vol. V, p. 354: Comtesse de Boigne, Mémoires, vol. 111, p. 358 ; Countess Granville. Letters, vol. I, pp. 96, 101. 106, 114.

',2) Castellane, Journal, \o\. I, pp. 257. 431, 460, 464; vol. il, pp. 7, 46, li] 233 ; Véron, Mémoires d'un bourgeois de Paris, vol. I, pp. 275, 291, 293 ; Comtesse de Boigne, Mémoires, vol. 111, pp. 72, 78, 209 et suiv. ; Lorédan Larchey, Gens Singuliers, p. 82 ; II. Bouchot, le Luxe Français (Restauration), p. 312; Code Parisien (1829), chap. III.

intimes des Tuileries, vieux beaux d'autrefois, le menton perdu dans leurs volumineuses cravates, en habit bleu à la française, culottes à boucles et « chapeau-bras »; le duc de Gramont (1), jadis capitaine des gardes sous Louis XVI, vieillard aimable et doux, la mémoire pleine de souvenirs, d'anecdotes, négligeant d'ailleurs la politique pour l'Académie royale et préférant encore aux figurantes ses tulipes et ses roses dont il était grand amateur ; le duc Edouard de Fitzjames (2), petit-fils du maréchal de Berwick, un des orateurs les plus marquants de la Chambre des pairs, bel homme à physionomie spirituelle et mobile, au langage hardi, aux mots colorés, lequel, après avoir joui de l'amitié de Louis XVIII, sut rester dans les bonnes grâces de Charles X, bien que cependant il ne fût « rien moins qu'un homme religieux ni régulier dans ses mœurs » ; Puységur, « ce Français des Français, si gai, si gracieux et si jeune ». Il l'était un peu moins qu'il le voulait bien laisser paraître, se teignait en noir les cheveux et les sourcils, s'habillait à la façon des incroyables et soupirait sur la mort du bon vieux temps, des abus commodes, criait à la décadence. « Aussi, ne manquait-il point d'ajouter, les pauvres femmes sont d'un ennui ! La galanterie n'existe plus. Les maris jouissent d'une sécurité 1 II faut aller en Angleterre pour chercher un séducteur. » Cependant Puységur tombait amoureux de M"e Gosslin et Mi'<^ Gosslin lui causait de grands tourments. ]VPïe Gosslin le plantait là pour un ténor (3).

Enfin, passant d'un groupe à l'autre, caressant les femmes sous le menton, leur chuchotant des galanteries

(i)Th. Raikes, Journal, vol. II, p. 227; vol, III, p. 29 ; lady Blessington, voL I, p. 87 ; Countess Granville, Letters, vol. I, p. 118.

(2) Th. Raikes, Journal, vol. I, pp. 34, 59; vol. II, p. 378; vol. III, p. 341 ; général, marquis de Bonneval, Mémoires, p. 1G4 : Puvmalgre, Souvenirs, pp. 288 et 289.

(3) Countess Granville, Letters, vol. I, pp. 9o, 97, 98, 99, 109,

àroreilIe,allaitet venait un extraordinaire petit homme, toujours vêtu à l'ancienne mode, avec le tricorne et répée. C'était le commandeur de Ferettes, un revenant de l'autre siècle et le doyen des habitués de l'Opéra. « Le commandeur de Ferettes avait soixante-treize ans ; de petite stature, fort maigre, c'était un prodige de voir ses minces jambes pour sa chélive personne. C'était l'homme le plus courageux de son temps d'oser marcher sur de pareils soutiens. M. de Ferettes avait de la poudre, des boucles, une queue. Le bailli de Ferettes était très bête^ sa tournure était ridicule ; il faisait partie du corps diplomatique sous tous les régimes depuis trente ans, en qualité d'ambassadeur de l'ordre de Malte; il avait cent mille francs de rentes, de dédommagement de commanderies en Allemagne. S'étant offert au grand-duc de Bade pour être ici son envoyé sans appointements, il était son ministre plénipotentiaire, possédait en conséquence le grand cordon de ce duché. Depuis de longues années, M. de Ferettes ne manquait pas une représentation d'Opéra, toujours au balcon, appuyé à la colonne, à la même place ; l'ouvreuse la lui gardait religieusement. C'était l'homme de France le plus au fait des actrices de l'Opéra, mettant une importance extrême aux intrigues de ces demoiselles, connaissant avec détail leurs aventures galantes, se plaisant à les raconter, se félicitant quand on le mettait sur ce sujet.

« L'année n'est pas bonne, disait-il ; les Anglais ne payent pas comme autrefois. La figurante Aubry est brouillée avec le comte de Grotte. La nouvelle débutante est sur de grands pieds dans ce monde ; elle les a bien attachés ; son mollet est bien fait ; elle danse assez bien, mais elle baisse un peu trop la tête... La liaison de M^^® Legros avec Mr K** continue; il en est fort content. »

Le commandeur de Ferettes entretenait alors une chanteuse, M^'e CinLi ; elle était grosse, et il se llattait que c'étaitson ouvrage. Quand il voulait être bien aimable avec ses maîtresses, il leur raclait de son violon, en chemise ; il leur donnait là une jolie récréation. On l'avait surnommé « l'Apollon du Père La Chaise (i) ».

« Les Anglais ne payent plus, » disait le vieux bailli. Les Anglais faisaient mieux ; ils épousaient. Et c'était un curieux spectacle que de voir ces milords très respectables, ces dandys impassibles subitement convoler en justes noces avec les diverses étoiles du corps de ballet. En 1821, débutait sur la scène Maria Mercandotti, « une délicieuse petite personne, faite à ravir, laquelle donnait les plus belles espérances (2) ». Malheureusement, après la vingt-huitième représentation, Maria Mercandotti disparaissait àl'improvisteet.circonstance digne de remarque, M. Bail Hughes disparaissait à la même heure. On en conclut, non sans raison, que tous deux s'en étaient allés sur quelque rive hospitalière couler des jours heureux. Vint ensuite le tour du capitaine Gronow, lequel obtint la main de W^" Didier; puis celui de M.Lyne Stephens, qui s'unit à M'ie Lise Duvernay (3); puis celui de bien d'autres encore qui, mus par

(1) Etienne, bailli de Ferettes, 1747-1831. Il était déjà bailli de l'ordre de Malte en 1767 et ambassadeur de cet ordre à Paris. En ISO.'i, les domaines de Malte à Heitersheim ayant été sécularisés et incorporés au Rrand-duché de Bade, le baron de Ferettes fut indemnisé par une pension viagère de 60.000 livres et nommé ministre de Bade auprès de Napoléon W, plus tard auprès de Louis XVIII. Il démissionna en 1830. Castellane, Joïu-rtaV, vol. 1, pp. 351, 447; vol. II, p. 216; Gronow, Réminiscences, vol. I. pp. 96 et 240 ; vol. 11, p. 39.

(2) Moore, Mémoirs, vol. III, pp. 267, 304, 307-

(3j Dictionary of National Biography (article Gronow). Renseignements particuliers.

d20 LES ANGLAIS A PARIS

de fort louables et de fort généreux sentiments, perpétuèrent la tradition jusqu'à nos jours.

En vérité ces Anglais ne peuvent rien faire à demi. Viennent-ils visiter Paris? ils s'y installent à demeure. Entrent-ils dans une maison de jeu ? ils y perdent leur fortune entière. Leur arrive-t-il enfin de tomber amoureux? voilà qu'ils ne songent plus qu'au mariage. Hommes singuliers, qui jamais ne s'avisent de moyenstermes et vont jusqu'au bout de leur devoir, de leur passion ou de leur fantaisie.

I. La saison à Paris. — II. Lady Morgan et ses livres sur la France. — III. La société parisienne et les Anglais. — IV. Lady Blessington.

On a vu combien, au lendemain de Waterloo, le beau monde de toutes les eapitales avait mis d'empressement à gagner Paris. Rapidement autour de la société française, et du reste bien accueillie par elle, s'organisa toute une société cosmopolite. Sans parler de la princesse Swartzemberg, établie chez nous depuis des années, de Mme (le Metternich et des comtesses Potocka, la colonie russe et allemande offrait d'autres beautés non moins séduisantes : M™® de Gourieft", la princesse Galitzin^ la comtesse Tolstoï, les princesses Grassolowich et Narischkine, la princesse Volkonski que, durant les Cent Jours, Isabey choisit pour modèle; M'"'* Korsakofi^, qui ne devait quitter Paris qu'en 1827 et laissa derrière elle tant de regrets (1); enfin cette extraordmaire princesse Bagration (2), correspondante mystérieuse de l'em-

(1) Bouchot, le Luxe Français (Restauration), pp. 133 et suiv.

(2) Catherine Skavronska (1783-1857), épousa en 1800 le prince Bagration, qui fut tué à Borodino, en 1812. En 1830, la princesse épousa le colonel anglais sir John Hobart Caradoc, baron Howden. En 1825, Cas-

pereur Alexandre, restée belle en dépit des ans, qui sur le tard devait s'amouracher de l'anglais Caradoc, « joli garçon, connu par ses succès auprès des dames «. 11 avait tout juste la moitié de son âge ; mais néanmoins réussit à se faire épouser ; au surplus se bornant, une fois marié, à loger en face de la maison de sa femme et conviant ses amis à dîner chez elle (1).

« Je vais noter sur mon journal les principales assemblées, nous dit Gastellane; on y verra que ce sont les étrangers qui font presque exclusivement les honneurs de Paris. » La princesse Bagration donnait en effet des raoûts fort suivis — le mot est de l'époque — et jyjmes Korsakofî et Potocka des bals magnifiques auxquels de grand cœurvenaientassister les Français même les plus exclusifs.

Mais si les princesses allemandes et russes tenaient dans le monde uneplace brillante, les Anglaises l'emportaient cependant parle nombre et l'influence. «En 1815 et durant les années qui suivirent, écrit un de leurs compatriotes, toute la fine fleur de la Société britannique se trouva rassemblée dans Paris, gens à la mode, hommes de talent, épouses ravissantes, accompagnées de leurs filles plus ravissantes encore (2).» Outre celles qui, suivant l'exemple de lady Aldborough (3), se fixèrent définitivement chez nous, occupant quelques-uns

tellane écrivait : la princesse Bagration « est à Paris, en mission de l'empereur de Russie, auquel elle écrit chaque jour; elle ne manque pas une séance de la Chambre des députés, y reste du commencement à la fin, dans la tribune des ambassadeurs. Elle a au moins cinquante ans, est parfaitement conservée, fort spirituelle, encore belle ». Gastellane, Journal, vol. I, p. 58; vol. III. pp. 18, 168 et 216; Gronow, Réminiscences, vol. I, p. 300; Comtesse de Bassanville, les Salons d'autrefois, 2^ série; (La Princesse de Bagration), la Mode, 1836, juilletseptembre, p. 37.

(1) Caradoc (Sir John Hobart), 1799-1873. Plus tard baron Howden. Colonel dans l'armée anglaise, puis ministre d'Angleterre à Rio de Janeiro et à Madrid ; Countess Granville, Letters, vol. Il, pp. 24 et 192 ; Th. Raikes, Journal, vol. 1, p. 305 ; vol. II, p. 121, voir plus loin.

(2) Gronow, Réminiscences, vol. I, p. 299.

(3) Voir p. 98.

des plus beaux hôtels de la rue Ville-l'Evêque ou de la Chaussée d'Antin, les célébrités du peerage s'accoutumèrent chaque printeuips à passer par notre capitale. Ouvrons Pelham (I), un des romans à succès de l'époque, nous verrons que le héros ne manque point de venir faire son tour au Palais Royal, de prendre l'air des boulevards, de s'introduire dans les maisons où l'on reçoit. Parcourons les lettres de ladyGranville, lejournal de Miss Berry, celui du poëte Moore, et nous constaterons qu'aux yeux dos Anglaises, Paris est bien déjà le rendez-vous à la mode, le seul endroit où vraiment la saison bat son plein.

Au reste elles y sont toutes : lady Drummond et lady Parnell, lady Sakesbury, lady RadclifF, lady Gonyngham, celle-là même que George IV honora de ses dernières faveurs, lady Besborough qui, dans son jeune temps, avait été reçue chez Marie-Antoinette et ne tarissait point sur les délices de Versailles, la belle duchesse de Hamilton, également duchesse de Ghâtellerault et nommée par Charles X au grand couvert du Roi pour recevoir l'ambassadrice de Grande Bretagne, à titre de duchesse française; lady Holland,qui voyageait, précédée de ses laquais, avec des fourgons charriant son lit, ses fauteuils, ses tapisseries, sa bibliothèque; lady Mansfield, qui recevait en son hôtel de la rue de Bourbon; lady Temple, qui logeait à l'hôtel des Princes; lady de Ross, qui habitait à Passy, enfin lady Stuart de Ro- Ihesay et lady Granville, les deux ambassadrices qui, sous la Restauration, se succédèrent à tour de rôle et prirent dans la chronique mondaine une si flatteuse importance (2).

(1) Roman de Edward Lytton Bulwer, plus tard lord Lytton, l'auteur des Derniers Jours de Pompéi.

(2) Bouchot, le Luxe Français (Restauration), pp. 129, 130 et suiv. ; lady Blessington, Tlie Icller in France, vol. I, pp. 148 et 149 ; Gronow, Réminiscences, vol. 1, pp. 268, 300 et suiv. ; Th. Moore, Memoirs, vol. III,

A peine débarquées, la grande affaire pour ces dames était de se remettre au ton du jour, de renouer connaissance avec les modes parisiennes oubliées depuis si lonpftemps, et toutes de courir, qui chez Viclorine ou Leroy (i) pour les robes, qui chez M"^ Maréchal ou Perrot fils pour lès marabouts et les fleurs, qui chez le juifMeyer pour les gants, qui chez Michiels, le bottier fameux, dont l'enseigne se balançait devant la maison des Bains Chinois (2).

A vrai dire, tout l'art de nos fournisseurs n'était point de trop pour rappeler aux dames du peerage certains raffinements d'élégance. Un isolement prolongé dans leur île n'avait que médiocrement contribué à leur former le goût et si l'on en croit les contemporains, quelques-unes arrivèrent sur le continent, affublées d'une manière surprenante. « Les femmes anglaises se distinguent ici parles costumes les plus ridicules, écrivait la baronne du Montet pendant le Congrès de Vienne. Lady Castlereagh portait au bal, chez le prince de Metternich, l'ordre de la jarretière de lord Castlereagh en diamants sur sa tête. On s'est étonné de cette bizarrerie; on pouvait l'être aussi de l'extrême indécence de leur mise; leurs robes ou plutôt leurs fourreaux sont si étroits que toutes leurs formes y sont exactement dessinées; elles sont aussi décolletées jusqu'à l'estomac. » Par toute l'Europe la surprise était la même. « La comtesse Wrbna, qui revient de Rome et cause très agréablement, racontait les parures bizarres des Anglaises en Italie; elles s'y paraient de plumes de faisans et de broderies en ailes de mouches; elles portaient habituel-

pp. 173 et 241; Castellane, Journal, vol. I, p. 331 ; vol. II, p. 3."i2 ; Countess Granville, Letters, vol. I, pp. 355 et 369 ; Lady Morgan, My Autobiography, pp. 77 et suiv.

(1) La Mode. 1829, pp. 280 et 310 ; 1830 ; l»'- trimestre, pp. 145 et 348 ; 2« trimestre, p. 95.

(2) Bouchot, le Luxe Français (Restauration), pp. 191 et 192.

lement des spencers et des robes écarlates comme les cardinaux (1). »

L'on jnge si ces dames étonnèrent à Paris et s'il était urgent pour elles de mettre à contribution modistes et couturières. Il y avait foule chez Herbault; Leroy ne pouvait suffire aux commandes et ses livres attestent en effet que, de 1814 à 1820, ce furent bien les Anglaises qui chez lui formèrent la clientèle principale. On y voit même que bon nombre d'entre elles commandaient plus aisément qu'elles ne payaient, que lady Tortom(?) repassait la Manche en emportant à son fournisseur pour quatre louis de plumes et que lady Karriston(?) s'obstinait délibérément à ne point solder un échange. Heureusement d'autres étaient là, susceptibles de compenser les pertes, lady Sidney Smith, la femme du commodore emprisonné sous l'empire, la duchesse de Wellington, qui, pour les réceptions à la cour, se parait du manteau lamé d'argent, du mantelet de blonde et des barbes réglementaires, à défaut de quoi même une princesse n'eût pu franchir le seuil des Tuileries; enfin lady Jersey (2), mondaine infatigable, qui survenait en répandant le tumulte autour d'elle, quittant son couturier pour les Tuileries, les Tuileries pour l'Opéra, l'Opéra pour l'Ambassade, remorquant à sa suite un époux infortuné, lequel « supportait une dose d'ennui à laquelle véritablement il était pénible de songer ». Clia(jue printemps, de la sorte, on signalait à Paris sa venue, et

(1) Baronne du Montet, Souvenirs, pp. 137 et 181 ; Countess Granville, Letters, vol. I, p. '105 ; Comtesse de Boigne, Mémoires, vol. I, p. 418 ; Gronow, Réminiscences, vol. I, p. 90 ; vol. II, p. 59.

(2) Lady Jersey, 1787-1867. Sarah, fille du comte de Westmorland et par sa mère petite -fille du banquier Robert Child. Lord Jersey, son mari, remplit diverses charges à la cour. « Lady Jersey est à Lyons, écrivait en 1817 lady Granville, et doit arriver ici lundi pour un mois. Elle s'arrête à toutes les villes, dîne avec les préfets, se délecte au milieu du tumulte. 11 me semble que je commence à l'entendre. » Countess Granville, Letters, vol. I, pp. 110, 112. 121, 126, 390 ; Duchesse de Dino, Chronique de 18S1 à 186-2, vol. I, p. 154.

chaque voyage était un prétexte aux fantaisies les plus coûteuses; diadèmes, cachemires, éventails, panaches, elle commandait, achetait, payait sans compter, et ce fut effectivement habillée d'une robe de Leroy qu'elle posa pour les deux portraits que Gérard laissa d'elle (1). Mais il faut choisir parmi ces belles étrangères et, de préférence, nous insisterons surlady Morgan et lady Blessington parce que l'une et l'autre nous ont conté par écrit ce qu'elles pensaient de la France et des Français.

Lady Morgan vint à Paris en 1815, aussitôt la paix conclue. Elle y fit un séjour prolongé; puis, successivement, elle y revint en 1818, en 1829 et 1830. Mais, dès son premier voyage en France, elle arrivait précédée d'un certain renom littéraire et la célébrité qu'à titre d'écrivain elle s'était acquise de l'autre côté de la Manche, l'avait accompagnée jusque chez nous. Sa carrière de femme de lettres vaut bien au reste que nous en disions deux mots (2).

Née en 1799, elle était fille d'un certain Owenson, acteur et directeur de théâtre à Dublin. Les affaires du pauvre homme ne marchaient qu'à demi et tout porte à croire que miss Owenson eut une enfance précaire et fortement agitée. En mars 1801, elle portait chez un éditeur de la ville un recueil d'anciennes chansons irlandaises traduites en vers anglais, inspiration merveilleuse, dont plus tard Thomas Moore tira le parti qu'on sait. Néanmoins, le volume de miss Owenson eût

(1) Bouchot, le Luxe Français (Restauration), pp. 129 et suiv.

(2) Voir Dictionary of National BiograiJhy,

couru grand risque de n'avoir aucun lecteur si, par une grâce du ciel, il n'était tombé entre les mains de lady Moira. Celle-ci convia l'auteur chez elle et l'auteur y chanta ses chansons en jouant delà harpe. Lady xMoira s'enthousiasma, s'attendrit ; l'assistance fit chorus ; voilà Miss Owenson portée aux nues! chacun tint à l'exhiber, à l'entendre et d'un jour à l'autre celle-ci devint l'héroïne des salons à la mode. Encouragée, notre débutante passa des vers à la prose et, coup sur coup, mit au jour St-Clair or the heiress of Desmond,Tomsiti en deux tomes, puis Novice of St-Dominick, en quatre tomes, l'un et l'autre ouvrage ayant pour mérite principal d'être fort longs. Mais, en ce temps, les femmes de lettres étaient moins nombreuses que de nos jours et sans doute le public moins difficile. Aucun des deux livres de miss Owenson ne trouva mauvais accueil.

FJn 1806, elle en publiait donc un troisième, The Wild Irish Girl, cette fois d'une valeur moins discutable et qui resta l'une de ses œuvres maîtresses. Bien qu'aujourd'hui pour nous d'un ennnui mortel, The Wild Irish Girl atteignit à l'époque jusqu'à sept éditions successives et consacra la réputation de miss Owenson. L'intérêt littéraire d'ailleurs n'était point seul en jeu et l'intérêt politique contribua grandement à la vogue de l'ouvrage. Irlandaise, miss Owenson exposait au grand jour les misères de ses compatriotes et bien haut proclamait leurs revendications. Tout le parti whig prit pour elle fait et cause cependant que les tories, Walter Scott en tète, lui déclarait une guerre sans merci. Jamais lady Morgan ne devait trouver grâce à leurs yeux. N'importe, malgré des attaques et critiques souvent légitimes , The Wild Irish Girl lit sensation. L'auteur avait trouvé sa voie. Protégée par le duc de Bedford, alors vice-roi d'Irlande, miss Owenson put donner libre cours à sa fécondité. Bientôt

parurent The Patriotic Sketches, O'Donnel, a national Taie, et lorsqu'elle eut achevé The Missionary, ce fut devant lord Aberdeen, lord Casllereagli et lord Palnierston, puis devant la Princesse de Galles, le duc de Berry et l'ex-roi de Suède que tout d'abord elle fit à haute voix lecture de son roman (1),

Une vogue aussi rapide et d'aussi magnifiques protecteurs furent cause que, très vite, miss Owenson eut de ses propres mérites l'idée la plus avantageuse. Elle ne goûta pas à demi le plaisir d'être illustre et, d'autre part, certaines satisfactions mondaines accrurent de beaucoup à ses yeux le prix de ses triomphes littéraires. Un biographe peu bienveillant la dépeint sur ses vieux jours comme «unepetite bossue, ridiculement attifée, avec une perruque et du rouge; vive et quelque peu sotte; frivole, bavarde et vaniteuse, lardant sa conversation de bribes de français, le plus souvent incorrectes et d'un accent toujours abominable, étalant enfin ses relations parmi les gens titrés avec une insistance risible » (2). Le portrait n'est pas flatteur; mais, à lire les écrits de lady Morgan, l'on imagine sans trop d'efforts qu'il y avait déjà un peu de toutes ces belles qualités chez miss Owenson. « Sa prétention, déclare un autre, se voit jusque dans son costume, toujours excentrique : béret immense en velours rouge, garni de grosses perles blanches; spencer fort décolleté, laissant voir le cou, les épaules, le dos; écharpe jetée avec la pensée de faire tableau, ou qu'on laisse flotter, en courant, dans le salon. Petite et toujours s'agitant, lady Morgan est, avec ses bizarres costumes, fort plaisante à voir. Causeuse intarissable elle est intéressante et amusante pendant un quart d'heure, mais, à la longue, fatigante et même déplaisante par les aperçus faux et prétentieux

(1) W.-J. Fitzpatrick, Lady Morgan, chap. n, m, iv, v, vi.

(2) Dictionary of National Biograpliy.

Liilil) FIFE (Ij'aprrs Ricliard Diyhloii).

et son besoin de juger tout et de se prendre toujours comme terme de comparaison. Au fond, c'est une bonne femme facile à vivre, quand on veut bien trouver qu'elle a raison et qu'on loue ses aperçus politiques et littéraires (1). »

Ce fut en 1812, peu après l'apparition du Missionary, que Miss Owenson rencontra Tbomas Charles Morg'an, chirurgien attaché à lord Abercorn, lequel se prit de passion pour la jeune romancière. Miss Owenson accueillit tout d'abord ses avances de très haut: mais peu après, Mr. Morgan ayant reçu le titre de chevalier, elle ne balança point à changer d'opinion. Rapidement, on la vit donc prendre en pitié l'objet de ses dédains et bientôt elle combla ses vœux. En vérité, c'est toujours un trait piquant à recueillir de la part d'une ultra-libérale comme lady Morgan, que ce goût très vif quoiqu'inavoué pour les distinctions nobiliaires (2).

Sir Charles Morgan avait de longue date abandonné

(1) Chevalier de Cussy, Souvenirs, vol. II, p. 156. « Lady iMorgan, dit encore ailleurs celui-ci, était fort occupée de ses ouvrage.s, et surtout de courir les châteaux. Jamais cette brave, mais un peu ridicule femme n'était plus heureuse que quand elle pouvait citer dans sa conversation, comme étant ses amis, des lords, des comtes ou des marquis. Elle jouissait, du reste, d'une certaine vogue, car, comme elle se permettait toute espèce d'observations dans ses ouvrages, alors qu'elle écrivait des noms, rapportait des conversations ou faisait des portraits, on la flattait: les uns, pour n'être pas acteurs de ses romans, les autres' au contraire, pour y voir leur portrait ou leur éloge. Cette vooue à beaucoup abusé lady Morgan sur le mérite et la valeur de ses écrits et la prétention à la supériorité perce dans toutes ses pages. » Ibkl.' Tol. Il, p. 154. — W.-J. Fitzpatrick, Lady Morgan, pp. 203, 24.j; Grabb Robinson.D/ary, vol. IL p. 276.

(2) 11 faut aussi noter ce billet de lady Morgan, un chef-d'œuvre ! « Cher Sir John, n'oubliez ni la tasse de thé ni votre servante. Ne craignez pas de trouver chez moi de ces gens qui vous regardent bouche-bée.Je n'ai invité que des nobles du plus haut /"««f/, parmi lesquels vous vous sentirez à l'aise et dans votre milieu. » M.-J. Fitzpatrick, Lady Morgan, p. 239.

la pratique médicale et consacrait ses loisirs à des reclierclies touchant la politique et la philosophie (1). En 1815, dès la paix rélahlie, et suivant l'exemple de bon nombre de leurs compatriotes, Sir Charles et sa femme gagnèrent Paris. Mais il ne s'agissait point uniquement pour eux d'un voyage d'agrément; l'un et l'autre nourrissaient alors de vastes projets dont le moindre n'était pas celui d'écrire en commun sur la France un livre définitif. Lady Morgan devait se charger de la tâche principale et Sir Charles simplement se borner à compléter l'ouvrage par quelques chapitres surle Droit, les Finances, la Médecine et la Politique. L'entreprise, comme on voit, témoignait d'une certaine audace; mais lady Morgan n'était pas femme à s'intimider plus que de raison. Sitôt son idée en tète, la voilà donc qui se met en campagne, observant, notant les us et coutumes, étudiant l'histoire, « l'idiosyncrasie, les tendances et la situation politique de la grande nation ». Elle veut tout voir et sans traîner, Paris et la province, les salons et les boulevards, le Faubourg et la Chaussée-d'Antin. Munie de lettres de présentation, on la rencontre chez le duc de Brancas et chez M^^e d'Haussonville, rue de Bourbon, chez la douairière de la Trémoïlle, mais plus souvent encore chez Denon, La Fayette et autres membres du parti libéral.

Lady Morgan, semble-t-il, trouva généralement bon accueil quoique sa hâte et sa turbulence donnassent lieu parfois à d'assez plaisants commentaires. Certains mémoires de l'époque, ne serait-ce que ceux de M™^ Amelot, offrent là-dessus de curieux témoignages. « Nous nous amusâmes aussi, dit-elle, du voyage en France de lady Morgan qui eut lieu à cette époque, et fut un sujet de plaisanteries très joyeuses entre nous. Lady Morgan

(1) Cyrus Redding, Fifty year's Recolleciions, vol. II. p. 300 ; M.-J. Fitzpatrick, Lady Morgan, pp. 174 et 236.

était arrivé d'Angleterre avec des lettres de recommandation pour mes amis et avec l'intention d'écrire un voyage sur la France. Mais ces derniers lurent mis en gaieté par l'idée de lui donner des renseignements plus excentriques que véridiques, et, si elle n'eût pas eu des personnes plus sérieuses qui rectifièrent ses idées, rien n'eût été plus comique que son ouvrage. Il resta bien cependant quelque chose des plaisanteries de mes amis, comme celle-ci. Il y avait un député voltairien et tapageur, se nommant M. L'Abbey de Porapières qu'elle a inscrit dans son livre comme un respectable et pieux ecclésiastique (i). »

Mais lady^Morgan ne s'arrêtait point à de pareilles vétilles. Avec une promptitude effrayante elle accumulait ses matériaux, dressait le plan de son livre et d'arrachepied commençait d'écrire, ne laissant d'ailleurs échapper aucune occasion de signaler sa présence et l'apparition prochaine de son nouvel ouvrage. « Lady Morgan, déclarait le Journal de Paris, a été reçue, courue et presque idolâtrée dans tous nos cercles à la mode. Elle nous a étudiés de la tête jusqu'aux pieds, de la cour jusqu'au village, du boudoir à la cuisine. Elle a tout vu, tout observé, tout analysé, tout décrit, les hommes et les choses, les propos et les caractères. » Et le Constitutionnel aioula.il : « La curiosité publique est vivement excitée par l'annonce du nouvel ouvrage de lady Mor-

(1) Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, 10 juin, 30 août, 20 septembre 1908. k La brave femme, déclare de son côté le chevalier de Gussy, est, il faut bien le dire tout crûment, quelque peu pédante : elle se croit sûre de son fait, glisse dans ses ouvrages xin grand nombre de mots et de phrases qui tendent à démontrer qu'elle est très familière avec le Français et tout ce que notre langage intime autorise. Or, trop fréquemment, les bévues les plus risibles sont sorties de sa plume. La France, ce pitoyable ouvrage, publié en 1816, la Prrncesse, cette faible production, venue au jour en 183o, sont remplies de ces citations françaises inexactes, lourdes, sans esprit, et.toutefois, fort prétentieuses. « Souvenirs, vol. II, p. 1.54, voir également la Mode, 1829, p. 51.

gan la France. Des extraits ont été déjà lus dans les relevés particuliers et ces essais ont produit le plus grand enthousiasme. On va presque jusqu'à dire qu'il n'a été rien écrit de plus brillant ni qui donna une idée plus exacte de la société et des manières de Paris. Cet ouvrage doit paraître à Paris et à Londres en même temps, la semaine prochaine ; on ajoute que les critiques français taillent déjà leurs plumes! » Aussi bien, lady Morgan travaillait-elle avec une rapidité qui tenait du miracle, et son livre, ce livre qui traitait à la fois des usages, de la morale, des lettres et du régime politique de la grande nation, parut dès l'année 1816 (1).

Il produisit un effet considérable ; mieux encore, il stupéfia. Qui l'eût cru! En cette année de réaction générale, année de la Chambre introuvable où Paris fête le mariage du duc de Berry, oii mères et grand'-mères se piquent chacune d'avoir à leur service l'ancien coiffeur de Marie-Antoinette, oij le privilège de dicter la mode revient au drapeau blanc qui flotte au sommet des Tuileries, lady Morgan juge à propos de se faire l'avocat des immortels principes. Car il n'y a pas à dire, d'un bout à l'autre, son ouvrage est un panégyrique de la révolution. Tous les éloges, tous les mérites vont aux républicains, tandis que les royalistes se voient condamnés irrémédiablement. Comme exorde et comme conclusion à chacun de ses huit livres, des critiques acerbes à l'endroit de la monarchie légitime, des attaques furibondes contre l'Eglise, une condamnation en règle et sans appel du bon vieux temps. Ce fut un hourvari général, une occasion de triomphe dans le camp des libéraux, chez les ultras une indignation sans bornes. Et le Faubourg de se repentir amèrement d'avoir admis dans son seul pareille intruse, une aventurière,

(1) M.-J. Fitzpatrick, Lady Morgan, pp. 173 et 176

LADY MORGAN ET LADY BLESSINGTON i33

une folliculaire, épouse d'un chevalier d'occasion! Au reste, le mécontentement des légitimistes avait bien sa raison d'être. Non contente de s'attaquer avec acharnement à leurs idées les plus chères, lady Morgan n'avait pour la famille royale que des paroles assez malveillantes. Qui pis estj elle collectionnait dans son ouvrage et présentait sous un jour peu favorable toutes sortes d'anecdotes, de réflexions, de propos soigneusement recueillis au cours de ses pérégrinations et sur le compte de ceux-là même qui précisément avaient eu la naïveté de la recevoir chez eux. Lady Morgan désobligeait ses hôtes pour le plaisir.

Quoi qu'il en soit, aujourd'hui pour nous le volume garde un très réel intérêt. Tout ce qui touche aux mœurs parisiennes, à la vie mondaine ou familiale, aux habitudes domestiques, aux usages de société est demeuré très vivant, très curieux et nous renseigne exactement en général sur les coutumes de l'époque (1). Telle peinture d'une soirée chez M^^ de la Trémoïlle nous donne bien idée de ce que pouvait être alors une réunion dans la bonne compagnie, telle visite à la campagne chez La Fayette nous instruit à merveille sur l'existence patriarcale d'un châtelain dans ses domaines. Les descriptions d'hôtel privés, comme l'hôtel de Beaumarchais, l'hôtel de la Reynière, ceux du baron Denon et de M^^e Grawford offrent, aussi de précieux témoignages. Enfin que de jolis aperçus du Paris d'autrefois ! « Cher vieux Paris, s'écriera-t-elle en le revoyant deux ans plus tard, puisses-tu rester à jamais ce que tu es maintenant! Quel délice, tandis qu'on court les rues (moi, je cours sans cesse) de lire au-dessus d'une porte Maison de Voltaire, Ici demeurait Molière, Hôtel Carnavalet, de contempler la Place Royale, célèbre grâce à la demeure de Ninon de l'Enclos

(1) Lady Morgan, France, voir livres III, IV, V, VI.

iU LES ANGLAIS A PARIS

et de s'arrêter devant tant d'autres hôtels liistoriques dont abonde le Marais (1). » Enthousiasme sincère. Lady Morgan sut mieux qu'aucune autre goûter le charme de ce Paris de la Restauration, le Paris de M. et Mine Denis et de l'honnête DumoUet, ville pleine de bonhomie, d'imprévu, telle qu'elle nous apparaît encore sur les estampes de l'époque, simple, paisible, familière, avec ses ruelles pittoresques, ses coins de verdure, son peuple gouailleur et jovial. Elle aime ses petites marchandes de gâteaux de Nanterre, ses chanteurs de romances, ses danseuses de corde établies à chaque carrefour, ses cuisines en plein vent, ses bals champêtres et ses guinguettes regorgeant de buveurs le dimanche (2).

Quel dommage que lady Morgan ne se soit point bornée simplement à recueillir au jour le jour ses impressions de voyage, ainsi qu'elle le devait faire deux ans plus tard dans sa trop brève Autobiographie ! Malheureusement, lady Morgan ne badinait point avec ses devoirs, avec sa mission de femme de lettres; et quelle femme de lettres! Une de ces femmes qui ne visent perpétuellement qu'à réformer l'homme et le monde ! Mais le pis est que lady Morgan eut beau se mettre en frais, elle n'était évidemment point à la hauteur d'une pareille tâche. Le savoir n'était point son fort ni le jugement, et, malgré les intentions les meilleures, elle nous apparaît en définitive comme une pédante, un bas-bleu redoutable. Les questions sociales et politiques lui tournent l'esprit et, non contente de vouloir décrire la France telle qu'elle était alors, elle veut du même coup nous en retracer l'histoire. Hélas! elle n'a sur cet article que les notions en même temps les plus intransigeantes et les plus bizarres. D'un côté l'ancien régime,

(1) Lady Morgan, My Autohiogvaphy. pp. 164 et 165.

(2) Lady Morgan, France, voir livre VI.

LADY MORGAN ET LADY BLESSINGTON 13o

source de tous les vices, de toutes les noirceurs, de tous les crimes; de l'autre, l'ère nouvelle, commençant en 1789, avènement de la Raison, de la Justice et de la félicité générale ; le tout s'accompagnant, chez la pauvre femme, des légendes en cours, des superstitions d'usage, de toutes les turlutaines chères aux cœurs généreux, depuis laBastille et ses captifs jusqu'aux principes du Contrat Social (1).

Et vraiment, il y a quelque chose de touchant à voir la bonne dame s'escrimercontre l'Eglise; comme si ellemême, à titre d'esprit fort, elle n'avait pas sa religion et comme si cette religion n'avait pas ses dogmes, ses mystères, ne serait-ce que celui delarévolution française, laquelle, nous le savons, apparaît aux yeux de ses adeptes ainsi que je ne sais quel événement mystique, de révélation céleste, infaillible destinée échanger de fond en comble le vieil ordre des choses humaines. En dépit de ses prétentions raisonneuses, elle aussi, lady Morgan, a la foi, sa foi; elle ne doute, ni n'hésite et, d'un trait de plume, ingénument, elle a vite fait de condamner toutes les puissances religieuses et sociales du passé.

Mais le xvn^ et le xvni*^ siècle ont particulièrement le don d'échauffer sa bile, et le règne de Louis XIV ne lui dit rien qui vaille. De ce règne où, sous l'empire du calholicisme,s'épanouit une grande politique, une grande littérature, une grande civilisation, elle ne retient que les bassesses et les crudités. Les arts ou loslettresmême, tout ce qui touche au grand règne est flétri d'avance. « Les tragédies de Racine n'offrent pas une image poétique,pas une abservation philosophique, pas un caractère original, pas une fabledesoninvention»,etsila sculpture sous Louis XIII et Louis XIV en fut réduite à un « état de complet abaissement», c'est que la sculpture « est un

(1) Voir Observations sur V ouvrage intitulé la France par lady Morgan (1817).

i36 LES ANGLAIS A PARIS

art qui appartient en propre aux contrées libres etfleurit rarement parmi les esclaves ». On n'en finirait point si l'on voulait énumérer les surprenantesconciusions auxquelles en arrive la dig-ne créature, toutes exprimées avec lamême inaltérable candeur. Elle se rend à l'Académie, mais l'Académie, datant deLouis XIII, n'est quelerefuge des médiocrités tandis que l'Institut fondé sous la république mérite au contraire que l'on y regarde à deux fois. Elle visite les Gobelins ; mais, pour des raisons analogues, les Gobelins lui semblent un établissement sans utilité, « ses produits étant trop chers pour appartenir à d'autres personnes qu'à des têtes couronnées ». Tous ses arguments sont de même force (1).

On conçoit avec quel enthousiasme le parti libéral accueillit/a France de lady Morgan et commentla presse royaliste travailla de son mieux à discréditer l'ouvrage (2). L'année qui suivit sa publication parut une mince brochure : Observations sur l' ouvrage intitulé la France par lady il/or^a/î. L'auteur y gardait l'anonyme, et ses talents, quant au reste, ne dépassaient point lamédiocrité la plus honnête ; mais sans tapage ni courroux il faisait une critique assez judicieuse des théories de la romancière anglaise. La tâche ne présentait point de difficultés exceptionnelles et les gazettes d'Outre-Manche, la Quarterley Review à leur tête, s'en donnèrent à cœur joie. De longue date, lady Morgan comptait pour une de leurs victimes favorites et l'occasion était belle de lui prouver encore une fois. La plupart s'en acquittèrent avec un zèle remarquable, s'efforçant par tous les moyens de la ruiner dans l'opinion, l'accusant des desseins les plus bas, allant même jusqu'à citer des passa-

(1) Observations sur l'ouvrage intitulé la France, par lady Morgan, pp. 58, 70, 71, 93.

(2) M.-J. Fitzpatrick, Lady Morgan, pp. 193,194; Journal de Paris, 8 août 1S17.

ges dénaturés de son livre (1). Il n'était pas besoin d'un tel raffinement et des citations exactes en eussent dit aussi long. Enfin, dès l'année 1819, un Anglais, M. W. Playfair, craignant que l'ouvrage ne pervertit ses concitoyens, publiait /a France telle qu'elle est et non la France de lady Morgan, ouvrage en deux volumes presque aussitôt traduit en notre langue. « La manière étudiée dont elle peint l'existence heureuse des paysans de France, déclarait M. Playfair, et l'amélioration du sort des basses classes, par suite de la révolution, prouve que le but de l'ouvrage est de faire naître parmi nous le désir d'employer les mêmes moyens pour obtenir les mêmes résultats et d'exciter des troubles dans la Grande- Bretagne où le peuple se regardait autrefois comme plus libre et plus heureux que celui de France. Ce dessein est d'autant plus évident que l'ouvrage n'est rempli que des principes les plus démocratiques et que la vérité y est sacrifiée à des vues perfides et insidieuses. — Nous voulons fournir en quelque sorte un antidote contre les funestes etYets que doit produire son écrit ». Digne et respectable projet. Néanmoins, il ne paraît pas que les craintes de W. Playfair méritassent d'être prises au sérieux ni que l'ouvrage de lady Morgan fût une production infiniment dangereuse et de nature à porter atteinte au jugement de ses compatriotes (2).

Celte polémique acharnée eût le résultat de toutes les polémiques. Elle aida puissamment au succès du livre lequel eut un retentissement passager considérable. Aux Etats-Unis comme en Angleterre, il atteignit tout de suite sa quatrième édition; deux se succédèrent

(1) M.-J. Fitzpatrick, Lady Morgan, pp. 118, 1s3, 204; Lady Morgan, la France en 1829 et 1S30, pp. 54, 140.

(?) W. Playfair, la France telle qu'elle est et non la France de lady Morgan (traduction française par l'auteur des Observations sur l'ouvrage intitulé la France, pp. 41, 42, 46, 55, 63.

on France coup sur coup ; une troisième parut en 1818(1).

Cotte année-là, notre Anglaise revint à Paris. Le gouvernement de Louis XVIII avait prononcé contre elle une interdiction de séjour; mais il semble qu'on négligeât de mettre le décret en vigueur et, de toute manière, sir Ciiarles et lady Morgan ne paraissent point s'en être jamais beaucoup inquiétés. Lady iMoi'gan laissa de ce court voyage une manière de journal intitulé, son Autobiographie, notes quotidiennes, relatant l'emploi de ses journées, rencontres, visites et propos divers. La lecture en est des plus amusantes et suggestives et l'on regretle qu'en 1818 l'auteur n'ait fait chez nous qu'un aussi rapide séjour.

Sans doute, par ses intempérances de langage, lady Morgan s'élait-elle irrémédiablement aliéné bon nombre de ceux qui l'avaient accueillie trois années auparavant. Mais, outre les salons libéraux, elle conservait tout l'ancien monde impérial qui ne devait l'en recevoir que plus chaleureusement et d'aulre part son renom d'écrivain lui réservait un accueil sûr chez les artistes et gens de lettres.

Aussitôt arrivée, la voici donc posant tour à tour devant ShefFer et Borthon, Berthon, « le premier des élèves de David », et qui doit envoyer au Louvre son portrait une fois achevé. L'arrangement s'est conclu par l'intermédiaire de l'ex-directeur des musées impériaux, Denon, un des plus fidèles amis de lady Morgan (2). C'est à lui qu'elle a réservé sa première visite,

(1) M. J. Fitzpatrick, Lady Morgan, p. 195.

(2) Lady Morgan, My Autobiography. pp. 58, 59 et 40.

chez lui qu'elle retrouve Sébastian!, Humboldt et ce '< cher comte de Ségur »; Sébastiani, graye, solennel, important (1), Ségur presque aveug-le, un abat-jour sur les yeux, inconsolable de la perte de son fils, Denon (2), causeur aimable, ne tarissant point sur Napoléon, Marie-Louise elle petit roi de Rome, qui déjà, disait-il, jouait à miracle son rôle de prince impérial.

Une autre fois, toujours chez Denon, lady Morgan se trouve nez à nez avec un bel homme aux manières engageantes et courtoises, aux propos flatteurs, Decazes, « vivant exemple de la faveur princière! » (3). Puis nous la revoyons chez Sophie Gay, « brillant écrivain et restée jolie femme, en dépit de la rivalité de deux fdles charmantes qui l'assistèrent toute la soirée, jyjme O'Donnel et Delphine Gay, celle-ci toute jeune encore, mais qui promet de surpasser les talents de sa mère, même à leur apogée. 11 y avait là profusion de célébrités littéraires et dramatiques; une surtout me frappa, vestiges de la beauté régnante sous le Directoire! c'était la princesse de Chimie (lady Morgan veut dire Giiimay), M'^^ Tallien, une puissance à l'époque! Un très beau jeune homme se tenait à ses côtés! son fils, le prince actuel. Je distinguai une autre femme, à la

(I) Voir Countess Granville, Letlers, vol. Il, pp. 87 et 88; Creevey Papers, vol. I, p. 250 ; Raikes, Journal, vol. I, p. 313 ; vol. Il, p. 122 ; Ch. Yriarte, les Cercles de Paris, p. 23; lord Broughton, Recollections, vol I. pp. 330-331.

(2i Lady Morgan, My Autobiography, p. 71 ; Anatole France, lebaron Denon. V. du Bled, les Salons dar lis les au XIX' siècle (Revue hebdomadaire, 9 octobre 1909).

(3) Lady Morgan, My Autobiography, pp. 152 et suiv.Il est curieux de comparer à ce portrait, tel autre dû à la plume d'un ultra renforcé. « Ce jeune fat, dit Frénilly, fils d'un huissier à verge de Libourne,n'en était pas à son début; sa prestance de beau cocher, son assurance qui côtoyait l'effronterie, son esprit tranchant et son humeur cassante qu'il vernissait au besoin de patelinage, l'avaient insinué par degrés dans la Famille Impériale où il s'était haussé jusqu'au rang de secrétaire de Madame Mère. Inconnu et temporisateur en 1814, il s'était en 1815 jeté subiî-ement dans un paroxysme de royalisme. Présenté à Arnonville, il plut et le voilà ministre. "Laissons-le aller ; nous ne le rencontrerons que trop sur notre route. » Souvenirs, p. 382, voir également pp . 387 et 432.

tournure élégante et simple, point de la première jeunesse et tout uniment vêtue de soie blanche, sans aucun ornement si ce n'est un bandeau relevant ses magnifiques cheveux noirs ; mais quels yeux ! une lois qu'on les a vus on ne peut les oublier. Je demandai à M">e Gay qui elle était. M^'" Mars (1). » Et lady Morgan ajoute : « Toutes ces Françaises ont si bonne grâce à dire des gracieusetés! avec je ne sais quel petit sourire qui frise la bouche, une manière de témoigner leur bienveillance pleine de charme et sans cette affectation qui consiste à faire la moue. J'en tis la remarque à certain John Bull, lequel se tenait près de moi et me répliqua d'un ton bourru : « Grimace, mame, pure grimace... » réflexion à laquelle son épouse, beau spécimen de nature morte à visage implacable, s'empressa de donner une muette confirmation (2). »

Mais les pages les plus curieuses de ['Autobiographie sont celles où lady Morgan raconte sa visite chez La Fayette. Déjà, lors de son premier voyage, elle avait tenu à se lier avec le grand patriote, et longuement elle avait décrit dans son livre le château de Lagrange, bâti jadis par Louis le Gros, occupé dans la suite par les Noailles et les princes de Lorraine, puis, durant la Fronde, assiégé par Turenne. On montrait encore dans la muraille la trace de ses boulets. Elle en avait décrit « les cinq tours dorées par le soleil couchant », se dressant au milieu d'une «campagne riche et fertile, de vergers féconds et de bois centenaires » ; elle avait admiré les « douves profondes, le pont-levis, la tour couverte de lierre, les portes cintrées donnant sur la cour d'aspect féodal et pittoresque », et le noble parc tracé d'après les avis de La Fayette et Robert (3).

(Ij Voir plus loin.

(2) Lady Morgan, My Aulobiog raphy,^\). 129 et suiv,

(3) Lady Morgan, France, vol. Il, pp. 301 et suiv.

Comme en J815, elle trouva le châtelain vivant en patriarche, entouré de ses deux filles, M""^" de Maubourg et de Lasteyrie, de son fils Georges et de ses onze petits enfants. Elle trouvait aussi des figures nouvelles — Lagrange offrant toujours asile à de nombreux visiteurs: — Thierry, le futur historien, « un des littérateurs, dont on attend le plus aujourd'hui », Sheffer, « un artiste à ses débuts, mais déjà célèbre, et qui fait le portrait du général », le jeune Auguste de Staël, « qui parle anglais avec l'accent et la manière de nos fashionables », Carbonel,« le compositeur de saionle plus délicieux que la France ait jamais eu » et qui le soir chante au piano les refrains de Déranger, Je ne vous le dirai pas ou // est passé le bon vieux temps (1).

Mais, sans contredit, de tous les hôles de Lagrange, celui qu'elle admirait avec le plus d'enthousiasme était La Fayette en personne. Que n'avait-il pas en effet pour la séduire, ce républicain de la première heure, ce Nestor des Révolutions , cet incorrigible démagogue, lequel, tour à tour, conspira sous l'empire, puis sous les Bourbons, puis sous Louis-Philippe?Malgré l'âge, malgré l'avortement des constitutions successives, n'avaif-il pas lui aussi, conservé intacte sa foi en la déesse Raison, n'en tenait-il pas toujours pour les fariboles encyclopédiques et les immortels principes, toutes choses qui, nous le savons, allaient droit au cœur de lady Morgan (2).

« Voici, lui disait-elle, en considérant les tours de son château, deredoutables vestiges. Il s'en faudrait de bien peu qu'ils ne nous réconciliassent avec la féodalité.

(1) Lady Morgan, My Autobiography, pp. 77 et suiv.

(2) « M. Royer-Collard disait que les deux hommes les plus redoutables qu'il eut rencontrés étaient Charles X et M. de la Fayette, tous deux également fous, également entêtés, également honnêtes. » Duchesse de Dino, Chronique de 1831 à 1862, vol. I, p. 377, voilà qui eût bien étonné lady Morgan.

Quel bel héritage pour vos enfants! » Et La Fayette répondait le plus gravement du monde : « Ma chère amie, il n'y a qu'un bel héritage, c'est une bonne éducation, morale, intellectuelle et physique. » Noble réflexion, digne de M. de la Palisse, mais qui transportait la romancière anglaise. Décidément, à ses yeux, La Fayette est bien le héros sans peur et sans reproche, « le dernier des Romains » 1 dont chaque parole devient un prétexte à de nouvelles crises d'admiration. Elle l'accompagne dans ses promenades à travers « ses vastes domaines » et s'attendrit sur le ton bénin qu'il adopte pour s'adresser aux villageois, les appelant « mon ami, mon bon ami, mon cher garçon, ma bonne mère ». D'autres fois, sous les ombrages du parc, « de cette voix grave, lente et modulée qui donnait une telle emphase à tout ce qu'il prononçait », le général se laissait aller à deviser du passé, jugeant les hommes et les choses et non sansune admirable simplicité convenant que « Bonaparte avait toujours eu pour lui de l'attrait » ; ou bien, insensiblement, il évoquait des souvenirs plus lointains encore, au temps où Marie-Antoinette, lui et le comte d'Artois, ils se rendaient ensemble au bal de l'Opéra, la reine de France brûlant du désir d'intriguer certain masque lequel, au dire de ses compagnons, n'était autre que la du Barry. Mais, ajoutait La Fayette, la pauvre reine était « si imprudente et aussi, je puis le dire, si innocente! » (1).

Lady Morgan est ravie de son séjour : « Ici, dit-elle, des journées charmantes, des soirées plus charmantes encore forment une suite ininterrompue de réjouissances ». L'on vivait en effet gaiment et simplement à la Grange et l'Autobiographie nous donne un curieux aperçu de ce qui pouvait êtrela viede chàtelains,ily aquelque cent ans, et le genre de relations que ces derniers entre- Il) Lady Morgan, My Autobioçjraphy, pp. 93 et 94.

liaient avec leurs paysans. Le dimanche était particulièrement joyeux et, selon la coutume, on improvisait un bal au château. « Vers huit heures, les villageois d'alentour se réunissaient dans la grande salle avec les domestiques de la maison et toute la compagnie ; chemin faisant, deux ou trois gendarmes s'arrêtaient pour voir. On ouvraitle bal par une ronde lente et solennelle, rvtlimée par le violon du concierge et je ne sais quel instrument (sans doute une vielle) dont jouait un pauvre savoyard qui se trouvait de passage et recevait un franc pour sa peine. Toute la compagnie (maîtres, invités, enfants et domestiques) se mêlait ensuite à la première contredanse, hormis le général, qui se bornait à regarder, appuyé sur sa canne et le plus heureux des heureux(l). »

Cependant, lady Morgan regagnait Paris. Elle s'installait rue du Helder, à l'Hôtel du Tibre, et, pour répondre aux multiples invitations dont on l'accablait, ellemême se mettait à recevoir, chaque mercredi, après dîner. Telle était l'heure des visites chez nos arrièregrand'-mères et leurs hôtes généralement se déclaraient satisfaits à bon compte. « Recevoir n'est ici le prétexte d'aucune dépense, avoue lady Morgan. Dans certaines maisons Ion n'offre rien du tout; moi, j'offre simplement du thé. » La causerie faisait donc tous les frais de ces sortes de réceptions et les maîtresses de maison n'en réunissaient pas moins chez elles des hôtes nombreux (2). Il est vrai que parfois le grand Talma venait honorer de sa présence l'hôtel du Tibre, et ce fut un beau soir que celui où, de concert avec Mlle Duchênois, [\ récita quelques-unes des plus nobles scènes de Sylla, tragédie de x\L de Jouy (3).

Au surplus, à chaque page de V Aiilobiographie, nous

(l)~Ladv Morgan, My Autobiography, ])]).d9, 100 etsuiv.

(2) Ibid. pp. 149 et 188.

(3) Ibùl.. pp. 211, 224 et 226.

retrouvons un peu toujours la même phrase : « Mes salons étaient encombrés de monde... » « Je présidais une assemblée brillante... » « Je recevais hier soir dans mes appartements, fort brillamment éclairés par parenthèses et non moins brillamment fréquentés... », ou encore : « J'avais douze nations dans mon salon, y compris des Florentins, des Milanais et des Vénitiens. Français et Italiens viennent exprès afin de voir mes beautés anglaises, car, selon ma coutume, j'exclus tout ce qui est laid, vieux ou insignifiant (1). » Et soigneusement, sans omettre aucun nom, ni surtout aucun titre, lady Morgan dresse au complet la liste de ses invités dont la duchesse de Devonshire,lord and lady Leitrine, le comte Confalonieri, le marquis Gino Capponi, Benjamin Constant, un des premiers à venir lui présenter ses hommages et qui, bien haut, en 18J6, avait pris sa défense dans le Journal de Paris (2). « Tous les jours, écrit-elle modestement, nous pénétrons un peu plus dans le monde ou, mieux, le monde pénètre un peu plus chez nous. Quoi qu'il en soit, à mon dernier mercredi, la foule était en telle disproportion avec l'exiguïté de mes appartements que seules les femmes trouvaient à s'asseoir et que les hommes demeuraient dans l'antichambre sur des chaises ou des tables. Chacun admit n'avoir jamais vu pareil assemblage de beautés dans un salon français. Il y avait la princesse de Beauveau et ses deux adorables filles, la princesse Jablonowski (une Polonaise, dont le fils, le prince Antoine, se rendit en Suisse dernièrement afin de revendiquer les domaines de son ami, l'infortuné Kociusko); la ravissante comtesse de Rochefoucauld, la comtesse Hardenberg (qui avec son mari, fils du ministre de Prusse, le prince Hardenberg, ne manque jamais aucune de mes soirées) ; la

(1) l.&Ay'SlovgdSL.My Autobioriraphy,-^^. 124, lo9, 178 et 179, 1S4, 211.

(2) Ibiiî., pp. 154 et 155.

LAD Y MOIîGAX

^lîililiotlirqitc Xationalc).

comtesse Lucia Cicorana — une parfaite Catalani — jugée par tous comme la plus jolie (son époux est le charme en personne et Tun de nos grands amis; tous deux sont des Vénitiens de haut rang) ; une certaine colonelle Wyly, amie de lady Aylmer, beauté londonnienne de première eau (l). »

Suit toute une énumération de billets flatteurs à l'adresse de lady Morgan, lettres portant d'illustres signatures et dont les auteurs expriment le plus vif désir d'entrer en relations avec la romancière anglaise : tantôt une invitation du baron Gérard, tantôt un mot gracieux du prince de Craon bientôt suivi d'une entrée pour l'ouverture des Chambres, tantôt même enfin un autographe de Rouget de l'Isle, l'auteur de la Marseillaise, qui présente à lady Morgan son poème, le Matin, et souhaite comme faveur suprême de traduire en français son prochain ouvrage (2). Un autre jour, lady Morgan voit entrer dans son salon la marquise de Villette^ la « belle et bonne » de Voltaire, qui lui propose, à brùlepourpoint, son introduction dans la Franc-Maçonnerie. « Ne craignez rien, s'écrie-t-elle, je no veux que vous faire admettre dans la Loge écossaise, Belle et Bonne, fondée l'an dernier, une branche de la vieille souche, oii les femmes sont pour quelque chose. Actuellement

(1) Lady Morgan, My Autobiography, pp. 217 et 298.

Réellement,si nous en croyons les contemporains, la fatuité de lady Morgan dépassait toute mesure. « Une autre fois, conte le chevalier de Cussy, Lady Morgan me fit sur Shaliespeare une réflexion extraordinaire : « Certainement Shaliespeare est un bon écrivain. Mais je m'explique peu l'engouement, l'enthousiasme qu'on a eu pour lui. Cet Anglais n'a écrit que sur l'Angleterre ; moi, Anglaise, j'ai abordé tous les sujets avec un égal succès... » — Je trouvai que Lady Morgan, tout instruite qu'elle soit, ne péchait pas par la modestie et appréciait fort malles littératures anglaises et françaises.

En notant mes souvenirs sur lady Morgan, je crains de faire œuvre de malveillance ou d'acharnement. Voilà, si je suis jamais lu, ce qu'on pensera de moi plus tard, et cependant j'affirme que j'écris ceci avec sincérité et sans la moindre animosité». Cussy, Souye/u'/'s, vol. II, p. 155:

(2; My Autobiography, pp. 142, 162, 166, 170, 213, 225.

je suis grande maîtresse et votre amie la comtesse Guiton de la Rochefoucauld tient le rôle de secrétaire. La loge fonctionne dans mon propre hôtel, jeudi prochain; vous y rencontrerez le prince Paul de Wurtemherg, Talma, l'Archimandrite de Jérusalem et votre belle compatriote, l'horiorable M^^^ Hutcheson qui tous ensemble seront admis avec vous. La grande cérémonie aura lieu dans la salle Voltaire, où vous savez que j'ai sa statue par Pigalle. » Bien entendu que lady Morgan se garda de refuser. Elle nous a d'ailleurs laissé de cette sorte de mascarade la description la plus amusante et qui bouleverse tant soit peu les idées que nous pouvons actuellement nous faire sur la Franc-maçonnerie. Mais tout cela, sans doute, a-t-il beaucoup changé depuis 1818(1).

Non moins divertissant est le récit de la visite que lui (it d'Arlincourt, poète et romancier légitimiste (2). Le sourire aux lèvres et se dandinant avec grâce, il vint donc comme les autres, un beau matin, exprimer son admiration à l'héroïne d'Outre-Manche. « Il portait, dit celle-ci, un col à la Byron très largement ouvert afin de montrer son cou, et ses cheveux ébouriffés, son gilet rouge et or lui donnaient un aspect rai-tragique, mi-bouifon ainsi qu'un masque à deux faces. » Ayant salué jusqu'à terre, il prit la parole en ces termes : « Je me présente, milady, sans introduction; vous connaissez mes ouvrages, sans doute; on m'appelle ici « le Virgile français»; exagération! J'admire vos sentiments quoique je ne partage pas vos opinions et je viens vous offrir mes hommages do fraternité d'auteur. » Ainsi prise d'assaut, raconte lady Morgan, j'agis au mieux pour dissimuler mon envie de rire derrière mon mouchoir. Peine inutile. Le vicomte ne voyait rien si

{{) My Autobiogmphy, pp. 235 et suiv.

(2) Voir Mai'quiset, le Vicomte cfArlincourf.

ce n'est le reflet de sa propre image dans le miroir en face duquel il s'étaiL assis ; il n'entendait de même que les sons de sa propre voix alors qu'en grandes phrases à la Chateaubriand, il déclamait je ne sais quelles incohérentes tirades sur la condition passée, présente et future des lettres françaises depuis Jodelle et Rolrou jusqu'à Picard et Scribe, au surplus répandant sur eux tous l'analhème,. déclarant que Chateaubriand était la renaissance de la vraie littérature, enfin donnant à entendre que lui-même n'était pas le plus humble satellite de cet astre magnifique autour duquel il se mouvait (1). » Encore une fois, regrettons qu'en 1818 lady Morgan ne soit pointdemeuréepluslongtempscheznousetqu'elle n'ait pu compléter son Autobiographie par quelques autres portraits à la manière de celui que nous venons de citer.

Malheureusement, elle n'était alors que de passage en France. Le succès de son dernier livre lui avait tout naturellement suggéré l'idée d'en écrire de semblables sur d'autres pays que le nôtre. Ses goûts la portèrent à choisir l'Italie et voilà comment, dès les premières semaines de 1819, elle se trouvait au-delà des Alpes et fort occupée à recueillir les matériaux de son prochain ouvrage. Quoi qu'il en soit, dix ans plus tard, on la revoyait à Paris et comme son livre sur l'Italie n'avait pas eu la vogue du précédent, sans balancer, lady Morgan entreprit d'en publier un nouveau sur la France. Elle le dédiait à La Fayette en des termes qu'il serait dommage de ne point rapporter au complet : « Au général La "Fayette, l'esquisse suivante de l'état de la société en

(1) My Autobiorjraphy, p. 171.

France, résultant en partie de son grand exemple et de son influence nationale et avec lequel son nom illustre sera associé jusqu'à la postérité la plus reculée, est dédiée avec respect par son amie, l'auteur. »

Une analyse de l'ouvrage ne serait que la répétition de ce que nous avons dit plus haut. Bien que le plan diffère de celui de son premier livre, les qualités et défauts sont restés les mômes, à cette nuance près que les défauts se sont accentués prodigieusement. Avec l'âge en effet, les passions de lady Morgan ont pris une vigueur nouvelle et les considérations les plus inattendues, disons le mot, les plus niaises, encombrent son œuvre d'un fatras inimaginable. A la moindre alerte, la voilà battant la campagne et donnant libre cours à ses tirades intempestives. Ici, la vue d'une croix provoque une diatribe furibonde contre les jésuites : ailleurs, on no sait pourquoi, l'inauguration des omnibus l'amène à tonner contre le despotisme et du même coup, cela va de soi, contre cetinfortunéLouisXIV ; plusloin, certains détails d'ameublement lui servent de prétexte à faire le procès de Richelieu. Enfin, se promenantdans un musée, la vue de clefs, soi-disant clefs de la Bastille, achève de lui faire perdre la raison, w Les clefs de la Bastille, s'écrie-t-eile, sont un grand monument national, une trophée que le peuple français devrait priser plus qu'aucun autre témoignage de sa gloire; plus même que la colonne superbe de la place Vendôme, monument des victoires impériales sur le continent subjugué (1)1 » Non, décidément, mieux vaut encore nous en tenir à son premier livre sur la France.

(1) la France en 18-29 et 1830, traduc. anon. 2 vol. Voir vol. I, p. 16, n, 20, 21, 54, 96, 102, 313, vol. II, p. lOi.

Gomme on a pu voir, lady Moriçan fréquenta surtout parmi la société libérale. Assidue chez Denon et Benjamin Constant, on la rencontrait de même chez les Fiahaut, parfois chez la duchesse de Broglie. Fille de M^^^de Staël, celle-ci avait de qui tenir pour l'esprit. Elle y joignait d'autres charmes encore, « les plus heaux yeux du monde, une taille des plus sveltes, des pieds et des mains fort jolis». D'aucuns cependant la jugeaient un peu froide et réservée.raisonneuse à l'excès. La duchesse de Broglie était protestante et, dit-on, « la philosophie du protestantisme se reflétait sur ce visage qu'on admirait plus qu'on aimait ». D'accord avec son mari, elle se faisait un point de réunir en sa demeure des hommes appartenant un peu à tous les mondes et tous les partis, chose assez rare à l'époque (1). Dînant un soir à sa table, Castellane n'était donc pas peu surpris de la voir siéger entre deux poètes, Thomas Moore (2), une célébrité d'Outre-Manche, dont alors on fêtait la venue dans les

(1; Lady Morgan, My Autobiographij, pp. loi, 182, 183, et 185; Countess Granville, Letters,\o\. I, p. 104; vol. II, p. 133; Miss Berrj', Journal and Correspondence, vol. 111, p. 186; Hyde de Neuville, Mémoires, vol. III, p. 61. « J"ai diné à l'hôtel de Broglie; société mélee de royalistes, de doctrinaires et libéraux. Le duc de Broglie s'éloigne de ces derniers. Ce jeune pair de trente-quatre ans n'a pas une grande justesse dans l'esprit, mais il en a beaucoup ; il est un peu taquin, comme tous les Broglie, d'une figure agréable et d'une tournure distinguée. Il possède de bonnes et de nobles qualités, une grande instruction et l'amour de l'étude.-» Castellane, Journal, vol. I, p. 387.

Cl Thomas Moore vint se réfugier en France de 1820 à 1822 pour éviter la saisie qui le menaçait en Angleterre. C'est à Meudon qu'il composa son poème, les Amours des Ançjes. Il a raconté dans ses Mémoires les différents séjours qu'il fit en France au moment de la Restauration. Il fréquenta principalement chez les Broglie et les Flahaut; mais ses souvenirs les plus cui'ieux ont trait à la soirée qu'il passa chez le duc d'Orléans (Louis-Philippe; que jadis il avait connu en Angleterre au temps de l'émigration. Th. Moore, Memoirs, vol. III, p. 194: Gronow, Réminiscences, \ol. Il, p. 96.

salons parisiens, et Lamartine^ jeune littérateur « d'une grande réputation ». « Il a mal à la poitrine, ajoutait le maréchal, et n'a pas desserré les dents. » Mais l'entourage quotidien de la duchesse de Broglie se composait ordinairement des membres de la gauche, de toute la secte intraitable des doctrinaires qui, de jour en jour, affirmait son importance, Royer Collard, Foy, Guizot, « un jeune M. de Rémusat w, M. de Barante, « homme d'esprit dans le monde », avec « sa laide figure et ses bras courts », Villemain, « l'âme damnée de M.Decazes, pour lequel il faisait des articles de journaux suivant l'opinion du jour de son Mécène », ce qui, prononçait Castellane en dernier ressort, « lui donnait occasion de montrer la flexibilité de son talent (1) ».

Telles étaient également les relations habituelles de lady Morgan. A son premier voyage en France, elle avait été reçue de manière bienveillante chez des personnes dont les idées ne concordaient point toujours avec les siennes; mais lorsqu'eut paru son ouvrage, il vadesoique, d'un communaccord, toutleparti royaliste jura de lui fermer ses portes. Lady Morgan devint un objet de réprobation générale, d'universel dégoût. « Les ultras, confesse-t-elle dans son Aiitobioffraphie, me haïssent avec une telle virulence que l'autre soir une Anglaise ayant fait de ma personne un éloge exagéré, certain marquis ultra qui, paraît-il, est à la veille de l'épouser, se leva et dit : « Madame, il faut choisir entre votre lady Morgan ou moi (2). »

C'est qu^en effet, sur le chapitre des relations, il convenait alors de choisir. Et choisir n'est point le mot

(1) Castellane, Journal, vol. I, p. 388; Lady Morgan, la France en 1829 et 1830, vol. II, pp. 40 et 41 ; Comtesse de Boigne, Mémoires, vol. III, pp. 73 et 74; Baron deFrénilly, Sowi'e/iiVs. pp. 326,365, 371, 453,472, 489, 517; Duchesse de Dino, Chronique de 1831 à 1862, vol. I, p. 18.

(2) Lady Morgan, My Autohiography, pp. 178 et 179.

juste. De naissance on appartenait à telle ou telle classe de la hiérarchie mondaine, et le fait d'y appartenir interdisait qu'on en sortît. Il fallait un bien grand nom, une bien haute situation pour se permettre, en pareille matière, les fantaisies de la duchesse de Broglie. Encore, dans les milieux légitimistes, voyait-on ces libertés d'un fort mauvais œil et ne se gênait~on guère pour exprimer son mécontentement en les termes les plus vifs. « Nous étions déjà classés au nombre des gens mal pensants, raconte M"^^ Je Boigne, laquelle, en dépit de ses origines, pensait effectivement très mal; mais ce n'est qu'après l'ordonnance du 5 septembre (ordonnance prononçant la dissolution de la Chambre introuvable) qu'il fut constaté que je pensais comme un cochon. Ne riez pas, mes neveux, c'est l'expression textuelle de fort grandes dames, et elles la distribuaient largement (1). )>

Sans doute, les barrières qui divisaient la société au temps de la Restauration subsistent au xx^ siècle et subsisteront éternellement sous une forme ou une autre. Mais ces démarcations étaient jadis beaucoup plus nettes, surtout beaucoup plus apparentes. Chaque milieu, chaque cercle se trouvait groupé dans un quartier spécial, quartier dont il ne sortait guère et dont il tirait son nom, formant de la sorte un petit monde à part ayant des usages, une manière d'être, un aspect tout différent de celui du petit monde voisin.

Il y avait le quartier du Faubourg Saint-Jacques, comme aujourd'hui, domaine de la jeunesse studieuse et de l'Université; il y avait le Marais, déjà centre d'industrie, mais qui servait encore de refuge à quelques antiques familles jansénistes, Parisiens de vieille roche,

(1) Gountess Granville, Letters, vol. I, p. 345; Comtesse de Boigne, Mémoires, vol. II, p. 136.

demeurés fidèles aux coutumes d'autrefois, et chez qui les contemporains notaient « le singulier entêtement pour la poudre et la queue ». Il y avait enfin, il y avait surtout, d'une part la Chaussée d'Antin et de l'autre le Faubourg Saint-Germain. Ces deux derniers quartiers occupaient, sans contredit, les places prépondérantes g-ràce à l'influence respective de leurs habitants, grâce à dos intérêts et des mœurs qui formaient entre eux un contraste achevé. Ils étaient les deux quartiers que sans cesse on opposait l'un à l'autre, les deux quartiers rivaux. Ici, la haute bourgeoisie, hommes de fraîciie date, financiers et commerçants enrichis dans les affaires, ceux qui devaient triompher avec la monarchie de Juillet; là, les représentants de l'ancien régime, toute la vieille aristocratie qui venait de ressaisir le pouvoir et s'efforçait de le garder. Balzac nous a minutieusement décrit les us et coutumes de ces deux sociétés, les nuances de sentiments, de langage, de toilette qui pour ainsi dire creusaient entre elles un abîme infranchissable. Parfois môme, il insiste sur ces menus détails avec une si naïve complaisance que pour un peu nous serions enclins à le taxer de fantaisie. Cependant, Balzac n'exagérait guère et les mémoires et souvenirs de l'époque viennent bien confirmer ce que nous lisons dans ses romans. Aujourd'hui, du moins à première vue, nous ne saurions établir des distinctions aussi catégoriques et, de même que nos divers quartiers parisiens, leurs habitants ont, à coup sûr, beaucoup perdu de leur physionomie propre. Je ne vois point que le Marais par exemple ait rien conservé du caractère janséniste; la Chaussée d'Antin n'est plus qu'une rue comme tant d'autres et si le Faubourg offre toujours asile à quelques anciennes familles, bon nombre ont cependant émigré un peu dans toutes les directions, à tel point que parmi les habitants du boulevard Malesherbes ou des

Champs-Elysées semble régner actuellement l'anarchie la plus inquiétante (1).

Encore une fois, il n'en était pas de même sous Louis XVIII. Chacun restait fidèle au quartier qui l'avait vu naître et ceux-là principalement qui naissaient dans les parages de la rue du Bac ou des Invalides avaient mille raisons de ne s'en pas éloigner. Mœurs, relations, parentés contribuaient à grouper en des demeures voisines tout le monde légitimiste. Ailleurs on se fût trouvé en pays inconnu. Il est vrai qu'au Faubourg proprement dit se rattachait le Faubourg Saint-Honoré qui se distinguait par certaines tendances libérales et qu'elle-même la société des royalistes purs se subdivisait en catégories plus ou moins nettes : aristocratie de la ville, aristocratie de la province, aristocratie de la cour, celle-ci la plus exclusive, la plus difficile, où l'on ne fréquentait guère sans la tenue bleu céleste des gentilshommes honoraires ou l'habit giroflée des maîtres d'hôtel, toute la coterie du Château (2). Mais, en définitive, que l'on eût ses attaches au Pavillon de Marsan ou chez la marquise de Montcalm (3), on n'en avait pas moins, à peu de chose près, les mêmes origines, les mêmes sympathies et les mêmes intérêts. A la moindre alerte, toutes les diverses coteries faisaient cause commune et se donnaient la main. Tel était, en son

(1) Daniel Stem, Mes Souvenirs (deuxième partie) ; M"'^ Ancelot, les Salons de Paris; Gronow, Réminiscences, vol. I, pp 115 et suiv. ; Hyde de Neuville, Mémoires, vol. III, pp. 60 et suiv. : Rainier Lanfranchi, Voyage à-Paris, chap. II. pp. 441 et suiv. ; la Société parisienne par rtn jeune provincial, pp. K) et suiv.: Comtesse Dash, .W??ïof res f/es autres, vol. II, pp. 200,206 et 207: la .1/of/e (ISSOj, vol. I,p. 137 : Octave Uzanne, les Modes de Paris, pp. 96 et suiv.; Bouchot, le Luxe Français (Restauration), chap. VI.

(•2 Comtesse de Boigne, A/ewo/res. p. 240: Castellane../o«?'Ha/,vol.II, p. 289: Miss Berry, Journal and Correspondence, vol. III, pp. 86 et 100; GoTntesse Dash, Mémoires des autres, vol. II, p 198.

(3) Daniel Stern, Mes Souvenii's. pp. 293 et suiv. ; Comtesse de Boigne, vol. III, chap. I; Hyde de Neuville, Mémoires, vol. II, pp. 141, 176, 218 et 297; vol. III, p. 250.

ensemble, l'aspect du Faubourg vers 1818, famille à part, s'éloignant à la fois de tout le reste do la société parisienne, ne voulant d'ailleurs connaître et ne comptant qu'elle seule. Par ses traditions immuables et des usages qu'il tenait à honneur de perpétuer, ce milieu n'en conserve que plus de physionomie et d'intérêt. En outre ce fut principalement au Faubourg que se rencontrèrent les Anglais venus chez nous et pour comprendre l'accueil qu'ils y trouvèrent, il importe que nous l'observions d'un peu plus près.

Avant tout, le signe distinctif, la marque originale de ce monde de la Restauration est son caractère intransigeant, exclusif et boudeur. Il n'en faut pas chercher bien lom la cause; les misères de l'émigration, les années brutales de l'empire, les poursuites de Fouché n'ont que trop naturellement porté leurs fruits. Après vingt-cinq années de déceptions successives, les esprits ont perdu leur aménité, les rancunes se sont avivées, rancunes qui ne devaient pas aboutir à grand'chose, mais ne manquaient pas de raison d'être. D'autre part, malgré la charte, l'égalité devant la loi, les promesses faites aux acquéreurs de biens nationaux, l'aristocratie demeure suspecte au reste de la nation tout entière. Contre elle subsistent tous les vieux griefs, toutes les jalousies, toutes les superstitions, préjugés que le parti libéral se hâtera de mettre à profit. En butte aux méfiances populaires, on voit donc les représentants de l'ancien monde se roidir dans leur isolement, dans leur orgueil, et racheter en morgue ce qu'ils perdent en pouvoir. On se compte, on s'enferme, on se cloître.

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La cour donne l'exemple. Dans les antichambres du Château, c'est toujours le même petit groupe de privilégiés, des pairs de Franco en manteaux d'honneur, des cardinaux, des évêques, quelques anciens maréchaux de l'empire, parfois aussi quelques gros financiers. On n'est admis que sur billets, à la suite d'une présentation dans les règles. Peu ou point de fêtes; mais une étiquette inflexible, un cérémonial rigoureux et compliqué. Gastellane, Saint-Chamans et bien d'autres ont laissé de curieux souvenirs sur Louis XVIII et ses passe-temps quotidiens, sur la régularité, sur la noble monotonie de son existence princière, laquelle s'écoulait à huis-clos entre ses premiers gentilshommes de la Chambre et ses capitaines des gardes du corps. Ailleurs, ]yj^\j[mes (Iq Boigne et d'Agoult nous ont fidèlement dépeint la solennité, la sévérité des réceptions à la cour et les soirées delà Dauphine,chez laquelle on n'était convié que par faveur insigne, soirées mornesj glaciales où <( il n'était pas de mise que Ton parlât à sa voisine autrement qu'à la dérobée », tandis qu'au fond de la pièce le duc d'Angoulême jouait silencieusement aux échecs et (jue, non moins silencieux, Charles X poursuivait son éternelle partie de whist (l).

Au Faubourg, comme chez les Princes, régnait une discipline rigide. L'existence y était soumise à des règles invariables. « Six mois dans les châteaux, six mois à Paris; le bal en carnaval, le concert et le sermon en carême, les mariages après Pâques; le théâtre fort peu, le voyage jamais, les cartes à jouer en tout temps (2). »

(i' Daniel Hlern. Mes Souvenirs, pp. 267 et siiiv.,21i et suiv. ; Gastellane. Journal, voir vol. 1 ; Général marquis de Bonneval, Mémoires, pp. 136 et suiv., 156 et suiv.: Général de Saint-Chamans, Mémoires, pp. 340 et suiv., pp. 360, 380, 390 et suiv.; Comtesse de Boigne, Mémoires, vol. I, chap. XXIV,: vol. III, pp. 170, 182, 18o : vol. III, pp. 13, IS et suiv.; Gamte de Puymaigre, Souvenirs sur l'Emigration, l'Empire et la Restauration, chap. XV ; Gomtesse Dash, Mémoires des autres, vol. II, pp. 196 et 198.

(2) Daniel Stem, Mes Souvenirs, p. 2^7.

L'ensemble de ces divertissements s'accomplissait avec une exactitude parfaite sous l'œil attentif de douairières telles que la princesse de la Trémoïlle, la marquise de Montcalm, la duchesse de Montmorency (1), aéropage investi d'une autorité sans limites, dignes et vénérables personnes qui ne s'éloignaient plus guère de leur fauteuil et de leur paravent, mais n'en avaient pas moins voix au chapitre et prononçaient fort crûment leur avis sur les faits et gestes de la nouvelle génération (2). Les grands divertissements étaient les visites, les soirées, les dîners en ville, toutes choses assez différentes de ce qu'elles sont de nos jours. Ni gène, ni piaffe, des allures volontairement simples, patriarcales pour ainsi dire, « une certaine magnificence, mais tempérée par un air de vétusté et d'habitude qui ôlait toute apparence de faste. Les repas étaient longs et substantiels, mais sans grands apprêts (3) » et les soirs de bal, quelques rafraîchissements, offerts sur un plateau, tenaient lieu de buffet. Surtout point de cohue, point de tapage, rien de criard ni d'outré. La satisfaction de se trouver en bonne compagnie primait toutes les autres. « Ici, rapporte lady Morgan, les manières d'être sont simples, peu dispendieuses, naturelles et

(1) Daniel Stern, Mes Souveiiirs. pp. 295, 296 et 297.

(2) « Rien ne peut donner une idée de la grâce et de l'amabilité des vieilles douairières. J'en ai connu un grand nombre parmi lesquelles je citerai au hasard M""^^ de Narbonne, de Pardaillan, de Mailly, de Choiseul, de Parsac, d'Arcy-Talbot, de Malherbe, etc. J'ai passé avec elles des heures bien agréables. Je leur ai entendu raconter les anecdotes les plus curieuses sur la cour de Louis XV, et de Louis XIV sur les hommes les plus remarquables de leur époque, sur l'émigration. Elles avaient un art de conter qui n'existe plus : c'étaient des expressions, des tournures de phrase à la manière de M"« de Sévigné. Elles avaient la parole leste, ne reculaient pas devant une historiette un peu risquée, mais dite avec bonhomie et sans songer à mal. Toutes ces femmes avaient vécu à une époque de licence et de dévergondage. A leur insu, leur conversation se ressentait de leur temps ; mais cette aimable liberté d'expression, cette absence de toute pruderie étaient pleines de charme. » Poumiès de la Sihoutie, Souoenirs d'un médecin de Paris (Revue hebdomadaire, 18 septembre 1909, pp. 378-319).

(3; Daniel Stern, Mes Souvenirs, p. 258.

LADY MORGAN ET LxVDY BLESSIXGTON 157

raffinées, en général moins brillantes, moins factices et peut-être à la fois plus cérémonieuses et plus faciles qu'elles ne le sont habituellement dans la société britannique ( 1 ). »

C'est encore lady Morgan qui, sortant d'un raoïit à l'ambassade d'iVngleterre, cérémonie bruyante et fastueuse, décrit une réception chez la princesse de la Trémoïlle et donne bien idée de ce que pouvait être en ce temps une réunion au F'aubourg. Elle nous dépeint la rue de Bourbon noire et muette, le vieil hôtel solitaire, la vaste cour oii dans l'ombre luit la file des équipages, l'escalier de pierre et l'antichambre silencieux, puis l'introduction solennelle dans les appartements; la salle de billard où vont et viennent les joueurs, le grand salon où, réunis en cercle, hommes et femmes s'entretiennent des menus faits du jour, « tous causant et, quoique fort animés, tous plein de mesure )).Çà et là de petits groupes formant bande à part; ici M. Fiévée(2), l'auteur de la Dot de Susetle, recevant force louanges sur sa nouvelle manière d'envisager l'avenir politique; plus loin M. de Cbateaubriand, perdu dans sa magnifique solitude, « ennuyé là comme ailleurs et promenant sur la foule comme sur le désert son grand œil superbe (3) ». Enfin, tout au fond de sa chambre à coucher, la vieille princesse de la Trémoïlle (4), se gar-

(1; Lady Morgan, France, vol. 1, pp. 421 et suiv.

(2 Joseph Fiévée (1767-1839), tour à tour agent de Bonaparte, directeur du Journal de l'Empire, maître des requêtes et préfet de la Nièvre. Voir Baron de Prénilly, Souvenirs, pp. 391 et 418 ; Chevalier de Gussy, Souvenirs, vol. I, p. 156.

'3; Daniel Stern, Mes Souvenii-s, p. 263.

(4) « Avec ses petits yeux gris, bordés de rouge, avec son tour de cheveux blonds, son gros ventre et la double maladie qui décomposait son sang — le diabète et l'hydropisie — la princesse de la Trémoille. grande dame jusqu'à la moelle des os.assei'vissait à ses volontés? par la force de son intelligence et par la hauteur de son caractère, toute une masse de clients, de familiers, de flatteurs et de parasites. » En politique, « la moindre concession l'offensait. Les Villèle, les Corbière, ne trouvaient pas toujours grâce devant ses yeux; les princes,

l-iS LES ANGLAIS A PARIS

dant bien « d'aller, par ses appartements, se prodiguer en génuflexions interminables, mais siégeant en paix dans un fauteuil... Elle suivait des yeux une partie de piquet, laquelle mettait aux prises deux vénérables ducs tout chamarrés d'insignes. La manière dont une Française accueille ses hôtes de sexe féminin est courtoise et déférente au possible, quelque peu cérémonieuse, mais accompagnée de tous les témoignages imaginables de politesse et d'attention. L'accueil qu'elle réserve aux hommes est charmant et très digne. Janiais elle ne quitte son siège, répondant à leur profond salut par un sourire, un signe de tête, un « bonsoir », un « bonjour », un « comment çà va-t-il », ou par quelqu'autre marque de distinction, un léger coup d'éventail, une main à baiser, ou encore par une expression d'agréable surprise. Tout cela néanmoins est dans la mine, dans le regard; c'est quelque chose et rien du tout; on ne saurait pas plus le décrire que le définir et ce serait présomption que d'en vouloir même faire l'essai (1). »

En vérité, ce ton si particulier que le monde adopte sous Louis XVIII et Charles X, nous ne le retrouvons à aucune autre époque. Des excès du Directoire transformés pendant TEmpire en une décence obtenue surcommaude, on passe bientôt à la réserve la plus marquée, sorte de pruderie, de raideur qui se trahit aussi bien dans le costume que dans le langage et les idées. Chacun demeure sur son quant-à-soi, avec dignité; on recherche le correct, l'absolu bon ton, le comme-il-faut, la suprême distinction dans les notes sobres, tant pour

bien moins encore. Elle n'allait pas chez eux, se sentant reine ; jamais je ne l'ai vue avec personne sur un pied d'égalité. Son infirmité la servait en cela; la lourdeur de son corps lui donnait comme le droit de rester assise; elle en usait amplement pour accueillir du regard, du geste et du sourire, avec mille nuances de g;rande dame, les gens de sa cour ». Daniel Stern, Mes Souvenii^s, pp. 291 et 293.

(1) Lady Morgan, France, vol. 1, pp. 418, 420 et suiv. : lady Blessington, The Idler in France, vol. I, p. 267.

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réagir contre la magnificence impériale que contre le luxe tapageur et vulgaire, le faux décorum de la Chaussée d'Antin. D'intraduisibles formes suffisent, paraît-il, à révélerincontinent l'homme bien né;je ne sais quelle mesure, quelle aisance discrète, une manière de parler bas, dans un murmure, une façon de déposer un baiser sur le bout des doigts, du bout des lèvres, en faisant décrire à son bras un gracieux arc de cercle, l'accueil ou l'abandon de certaines périphrases, la pratique de certaines épithètes en vogue, estimées du plus merveilleux bon genre. Nuances insaisissables qui nous échappent aujourd'hui. Mais alors, il semble qu'on témoignât d'une délicatesse véritablementsurprenante! A la Chaussée d'Antin, on dit « la Duchênois », « la Grassini » ; au Faubourg, « M^^* Duchênois », « M"" Grassini », discordances irrémédiables, comme on voit (1},

En même temps que l'on accentue les démarcations à plaisir, souci qui dominetousles autres, on s'applique, en matière de cérémonial, à renouer avec les traditions les plus pures d'autrefois. C'est l'époque oii les débutants des deux sexes, ingénues et gardes du corps, s'empressent aux leçons de M. Abraham, le maître à danser de la cour, dépositaire officiel des grâces françaises. Seul, après plus d'un quart de siècle d'émigrations, de prisons, de désastres, il en avait dans sa mémoire gardé le souvenir intact. Seul, il était encore apte à professer le noble maintien, les savantes lenteurs de la révérence, l'art difficile de marcher les pieds en dehors (2).

(1) Bouchot, le Luxe français (Restauration), chap. VIII, Paris en Miniature ou Petit Tableau de Paris, pp. 18, 28 et suiv.

(2) M. Abraham « n'arrivait chez ses nobles élèves qu'en voiture et en habit de gala. Il entrait et sortait, s'asseyait et se levait, parlait, grondait, toussait et se mouchait, toujours en cérémonie. Les doio-t's qu'il posait sur l'archet de son petit violon de poche étaient couverts de brillants énormes, dont chacun lui venait, à son dire, d'une reine ou d'une princesse roj-ale. Depuis sa perruque à frimas, jusqu'à la bouche dorée de ses escarpins, depuis son jabot en fine dentelle jusqu'à ses

Et pourtant, malgré son respect du passé, de l'étiquette, ses tendances chevaleresques, sa politesse extrême, comme toute cette société de la Restauration s'éloigne de ce qu'elle était sous l'ancien régime. Rien en somme de plus différent,pour peu que l'on songe aux mœurs légères, insouciantes, confiantes d'avant 89, aux rapports faciles, à la douce bonhomie au libertinage, au scepticisme, à l'impiété générale. Vingt-cinq ans se sont écoulés. Désormais, il n'est plus question de rire. Pas plus qu'on ne se sent enclin à badiner en matière politique, on n'estd'humeur à riencéderde ses prérogatives nobiliaires. L'on maintient son rang, l'on garde ses distances. Enfin, l'incrédulité a fait place à l'nltramontanisme le plus violentet si jadis, pour plusdecommodité, maris et femmes choisissaient de vivre à l'écart les uns des autres, vers 1820, ils ont repris l'usage d'habiter sous un même toit. « La galanterie française n'existe plus, gémissait Puységur. Les maris jouissent d'une sécurité!... » Au fond je ne sais pas si les mœurs étaient fort différentes de ce qu'elles sont d'ordinaire; mais, à coup sûr, on s'entendait à mieux sauvegarder les apparences. Ici encore, l'émigration a porté ses fruits. Il y aurait beaucoup à dire sur ce qu'étaient devenus certains rapports de famille pendant l'exil forcé et sur le rôle que joua l'influence britannique dans un pareil changement. C'est là un des aspects de l'anglomanie dont on oublie trop généralement de tenir compte (1).

Or, elle se perpétua, cette influence, même après que nos Français eurent repassé la Manche et les mariages entre individus des deux nations ne furent pas sans y contribuer pour une large part. Le cas se renouvela fréquemment pendant l'exil et tandis que René de Mon-

bas de soie noirs stnctement tirés sur ses faux mollets, tout en lui se tendait vers la majesté ». Daniel Stern, Mes Souvenirs, p. 100.

(1) Gountess Granville, Letters, vol. I. pp. 97 et 98; lady Morgan, France, vol. I, pp. 304, 318, 342 et suiv. ; My Autobiograjihy, p. 213.

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talembert (1), père de l'historien, s'alliait àMissForbes, fille de cemêmeForbes que, vers J 804, nousavons connu prisonnière Verdun, le vieux duc deGastries(2) donnait son nom à miss Coghlan, belle-sœur de ce lord Barrymore qui, Ton s'en souvient peut-être, eut son tour de faveur dans les bonnes grâces de l'inconstant Gcorij;e IV. On pourrait multiplier les exemples de ce genre^ exemples qui se renouvelèrent abondamment sous la Restauration. Ainsi que nous le verrons, la jeune duchesse de Guiche avait du côté de sa grand'mère certaines attaches anglo-saxonnes et, d'après lady Blessington, son intérieur offrait «un spectacle de confort britannique et d'élégance française combinés ». D'autre part, une de ses belles-sœurs, fille du duc de Gramont, épousait lord Tankarville (3). Puis, c'était Sir Ch. Potter (4), joueur magnifique, partner habituel de la duchesse de Luynes, qui devenait le gendre de M. de Vaublanc,puis le brillant Flahaut (5), qui s'alliait à lady Keith. Vers la môme époque, n'était-ce pas également le tour du Prince de Polignac (6), futur ministre de Charles X, d'épouser une Anglaise, et aussi celui du comte Walewski (7),

(1) Voir note, page 1.

(2'i Th. Moore, Mémoirs, vol. III, p. 9 : Th. Raikes. Journal, vol. III, p. 205.

(3) Lady Tankanille, fille du duc Antoine de Gramont, épousa en 1806 lord "Ossulston, plus tard, lord Tankarville. Th. Raikes, vol. II, p. 40; vol. III, p. 30; Gountess Granville, Letters, vol. I, p. 118.

(4) Voir page 109.

(5) Comme en France, le comte de Flahaut eut en Angleterre infiniment de succès. Il y épousa la baronne Nairne et Keith qui, par contre, ne fut pas des mieux accueillies dans la société parisienne. LadyBleington, The Idler in France, vol. I, p. 150 ; Comtesse de Bassanville, les Salons d'Autrefois, 4'^ série, pp. 148 et suiv. ; Covmtess Granville, Letters. vol. I, pp. 130, 197, 431, 433 et suiv.; Duchesse de Dino, Chronique, de 1831 à ls62, vol. IH, p. 313.

(6) Le prince de Polignac, épousa Miss Bai'bara Campbell, Ecossaise très belle, très riche, mais sans naissance. Elle dut abjurer le protestantisme et se convertir au catholicisme à son mariage. Elle mouiiit en 1819; Comtesse de Boigne, .¥émoù'es. vol. II, p. 228; lady Blessington, The Idler in France, vol. II, p. 136.

(7; Il épousa une fille de lady Sandwich, qui mourut après un an de mariage; d'Alton-Shée, Mémoires, vol. l, p. 277 ; Th. Raikes, Jour-

jeune homme fort à la mode, auquel sa pâleur, son collier de barbe et sa fine taille valaient de si nombreux succès ?

Le mariage en effet devenait la grande affaire sous la Restauration : on lui donnait, non sans raison d'ailleurs, une importance de premier ordre, l'employant à relever les fortunes, à reconstituer, à fortifier l'aristocratie. Onconçoitquelaréputaliond'opulence légendaire dont jouissait alors immanquablement toute famille anglaise voyageant en France n'allât pas sans attirer force prétendants. L'héritière d'Oulre-Manche était un peu ce qu'est de nos jours la fille du milliardaire yankee. « Un jeune homme ainsi mis, s'entend dire Lucien de Rubempré une fois vêtu de neuf, peut s'aller promener aux Tuileries ; il épousera une riche Anglaise au bout de quinze jours. » Et Balzac revient ailleurs sur le chapitre de sa riche Anglaise, et comme lui tous les romanciers contemporains reviennent sur cette intéressante question, d'autant mieux qu'à les en croire elles foisonnent h Paris leurs Anglaises. « Jamais, déclare un esprit chagrin, jamais ces gens ne nous ont fait plus de mal que depuis qu'ils sont nos alliés. Ils ont importé chez nous des cargaisons d'héritières laides, mais riches, qui nous ont enlevé toutes nos chances d'épousailles (1). );

nal, vol. I, p. 226. L'on pourrait également citer Lamartine, cp^ii épousa la fille du colonel Birch. le marquis de Clioiseul, cjui épousa une une fille de lord Southwell, Miss Dalrymphe Hamilton, qui devint en 1822 duchesse de Coigny, et miss Antoinette Ellice, future comtesse Alfred de Chabannes La Falice. Th. Raikes, Journal, vol. L PP- 124 et 275; Gronow", Renrhiiscences, vol. IL p. 153; Lady Blessington, The Idler in France, vol. L P- 1^^.

(1) Balzac (édition OllendorfT, 1901), Illusions perdues, vol. LP-236, vol.ILp. 200; le Contrat de mariaf/e, pp. 9. 176 et 177 : le Rôdeur français ou les Mœurs du jour, vol. 11, P-15; l'Hermite rôdeur ou Observations sur les mœurs et usages des Anglais et des Français, vol. Il, pp. 163 et suiv. ; Ch. Marchai, Physiologie de l'Anglais à Paris,]). 29; Bouchot, Ze Z,î(,x'e /"ranfais (Restauration), p. 155; Gronow, Réminiscences, vol. Lpp. 299 et suiv.; Daniel Stei-n, Mes Souvenirs, pp. 209 et suiv.

Hélas! comment lutter en effet! ces Anglais maudits ont Ja vogue. Ils font nombre, ils font figure, ils s'introduisent en haut lieu. On ne saurait d'autre part oublier sitôt les servicesrendus, l'accueil généreux trouvé pendant la Terreur (2), la modération relative de Wellington au lendemain desa victoire et l'appui qu'il offrit à Louis XVIII. Enfin la mode, courant mystérieux, invincible, travaille à donner à nos hôtes pleins pouvoirs dans le domaine fashionable.Née vers la seconde moitiédu xvm^ siècle, l'anglomanie, sous bien des différentesformes, n'a cessé de poursuivre son cours. Elle grandit, elle s'insinue, pénètre jusque dans ces graves hôtels du Faubourg pourtant si fermés aux innovations, si dédaigneux de toute influence étrangère ou moderne. Malgré l'attachement aux vieux usages, patrimoine d'origine sacrée, malgré l'aversion qu'inspirent les mœurs cosmopolites, certains représentants de la génération nouvelle tendent chaque jour à s'écarter des règles admises. Les sports sont un premier prétexte. D'aucuns se passionnent déjà pour l'élevage et les courses de chevaux, inaugurent les guêtres, les jaquettes de drap marron, des hauts-de-forme tels qu'en portent les entraîneurs de New-Market et, par genre, adoptent à leurs repas des menus de jockeys, roast-beef et pain grillé. Dès Tannée 1816, le Rôdeur français note ces travers inédits. « L'anglomanie, déclare-t-il, non sans emphase, a fait depuis un siècle de grands progrès. Nous avons, tour à tour, emprunté aux Anglais leurs chevaux, leurs habits, leurs ridicules et jusqu'à ce mépris de la vie qui fait consister le courage à sedonner la mort pour éviter des douleurs qui ont un terme.» Et l'Hermite rôdeur constate également que « l'honnête John Bull a fait de grands progrès et que ses voisins ont appris de lui une foule de choses

(1) Voir Forneron. Histoire générale des Emigrés, vol. Il (l'Angleterre), p. 38.

utiles, telles que l'art de dresser et de selleries chevaux, de boire copieusement, de jurer, de jouer avec fureur ». De son côté, revenue chez nous en 1829, lady Morgan no peut s'empêcher de reconnaître « qu'il existe maintenant parmi les Français une forte inclination à essayer de tout, principalement de tout ce qui est anglais »... « Les modes anglaises, ajoute-t-elle, sont en vogue parmi les merveilleux et les petites maîtresses. La littérature anglaise est prônée par une classe nombreuse d'écrivains comme l'aristocratie anglaise l'est par une partie du noble faubourg: enfin tout chasseur, depuis le chasseur d'ours jusqu'au tueur de moineaux de la banlieue de Paris, adopte l'équipement de chasse anglais (1). »

Toutefois, ne nous y trompons point, l'anglomanie n'atteindra son plein développement que sous le règne de Louis-Philippe. Il faudra, pour hâter son éclosion, que l'ancienne cour disparaisse, qu'avec le régime nouveau les salons perdent de leur influence, de leur cohésion, que l'on n'ait plus à redouter l'étroite surveillance de la Dauphine et des douairières, qu'enfin la suppression des charges, des honneurs, des emplois, réduise à l'oisiveté toute une classe de jeunes gens qui naguère briguaient les faveurs du Château.

En attendant, de près ou Je loin, toute famille légitimiste touche à la cour et se conforme à sa discipline. Or à la cour, le ton n'a rien de précisément cosmopolite et l'on entend bien n'y rien abdiquer des manières fran-

(1) Bouchot, le Luxe français (RestauralionV pp. 148, 149 et suiv. ; Lady Morgan, France, vol. 1, pp. 254, 3ti4; la France en 1S29 et IS30, vol. I, pp. 86 et suiv., p. 94, 334; le Rôdeur français ou les Mœurs du jour, vol. II, p. 16 ; vol. IV, p. 304 : l'Hermite rôdeur ou Observations sur les mœurs et usages des Anglais et des Français, vol. I, p. 104.

çaises et de l'étiquette traditionnelle. Sans doute, quelques excentriques peuvent à leur guise ériger un nouveau code d'élégance et certains jouvenceaux suivre aveuglément leurs traces; mais, en dépit de ces audacieuses tentatives, l'anglomanie jusqu'en 1830 ne sera point tenue pour du meilleur exemple.

De même, si les Anglais occupent à Paris une place prépondérante et s'arrangent pour avoir leurs entrées dans les milieux les plus exclusifs, en bien des cas cependant, on ne les admet qu'avec une nuance d'accueil, on n'oublie point de leur faire sentir tout le prix de l'hospitalité et ce que vaut pour eux la fréquentation et les égards d'une société qui se juge elle-même comme « la plus illustre du monde ». Miss Berry le constate (1), lady Gramille s'en indigne et rien n'est instructif comme leurs aveux sur ce point. « Ils sont extrêmement polis et prévenants, écrit cette dernière, mais à travers toutes leurs attitudes, leurs façons d'être, leurs attentions, on découvre un fonds do sans-gêne, d'insolence, d'orgueil et de prétention... Et maintenant, laissez-moi vous dire qu'à mon avis l'exquis petit groupe où j'ai le bonheur d'être admise est le pire de l'espèce... On m'affirme qu'ils sont charmés de votre servante. Ils m'accueillent dans leurs coteries les plus intimes... Ils..., en un mot, ils me protègent et le résultat de tous ces égards est que je reviens humiliée de leur sympathie, accablée de leur bienveillance... J'entre, et l'on m'installe sur un canapé. Arrive une jeune duchesse, une vieille marquise, laquelle m'accorde cinq minutes comme, à ma honte, il m'est arrivé de faire pour quelque voisin de campagne ou quelque parent éloigné. Suivent alors quelques phrases d'usage dont l'accent et la tournure me donnent grande envie de saisir les coussins du sopha et de prendre pour

(1) Miss Berry, Journal and Correspondence, voL III. pp. 86 et 197; Lady Blessington, The Idier in France, vol. I, pp. 330 et suiv.

cible leurs têtes crêpées : « Vous aimez Paris? — Vous vous plaisez parmi nous? » sans que jamais pour elles la chose fasse le moindre doute ou soit mise en question. « Lady un telle est bien : on ne la soupçonnera pas d'être anglaise. — Vous avez dosenfants; vous êtes bien heureuse de pouvoir les former à Paris. — J'ai passé chez vous » avec un air de dire : « Voyez un peu ! » et cent autres gracieusetés du même genre; rien au pied de la lettre, tout dans l'intention. » Lady Granville s'irrite, se révolte, n'en peut mais. Qu'opposer à ces dédains calculés, à cette condescendance polie! — « Je n'en reviens pas, dit-elle ailleurs, à quel point ces Françaises réussissent à m'écraser avec la certitude que je leur suis inférieure tandis que, moi, j'étouffe littéralement avec la conviction de ma supériorité. Que vais-je confier dans une lettre ! Mais cette lettre est pour vous. A vrai dire, elles ont un aplomb, un langage, tout un appareil de convenances avec lequel je ne suis pas plus capable de rivaliser qu'elles ne le sont elles-mêmes de réfléchir cinq minutes comme une Anglaise apte à penser et sentir pour de bon (1). »

Enfin, pour lady Granville comme pour les autres, il y a le Château, il y a la cour, cette cour de France dont, quoi qu'elle fasse, la majesté légendaire, le cérémonial imposant la déconcerte et l'effraie. Malgré son expérience du monde, son titre d'ambassadrice et tout son esprit — ses lettres en font foi — la grande dame d'Outre-Manche paraît fort troublée à la veille de sa présentation aux Tuileries. « Je ne puis, en dépit de de moi-même, ne pas me sentir nerveuse », écrit-elle. Et le lendemain, de plus en plus nerveuse : « Je vou-

(1) Lady Granville était fille cki duc de Devonshire; elle épousa ea 1809 lord Gz'anville et mourut en 1S62. Voir Gountess Granville, Letters, vol. I, pp. 318. 319, 320 et 321: Gronow, Réminiscences, vol. I, pp. 270 et 271; Castellane, Journal, vol. il, pp. 200, 216, 231, 232, 410, 490 et 492.

BALL HUGHES (D'après Richard DigljtoD)

drais en être débarrassée, je lo voudrais à un point ridicule. Il va falloir que je tourne un petit compliinent à Tadressede laDauphine sur l'honneur qui m'est fait, sur ses vertus, sur ma gratitude, pendant que douze dames se tiendront deboutderrièreelle. » Et encore : « Je serai nerveuse tant que la cérémonie ne sera pas complètement terminée (1). » Il ne faut pas oublier en eft'et les respects sans bornes dont on entourait la famille royale, le juste sentiment qu'elle avait de sa grandeur, ni la dignité tranquille qui se lisait au front de Louis XVIII, ni même l'air de noblesse de Charles X (2).

Autonr des princes, on voyait réunis quelques beaux vieillards qui, eux également, revenaient d'exil, fidèles à leurs usages de l'autre siècle, à leurs habitudes de galanterie, d'enjouement, de politesse, dons de séduction auxquels tous les premiers nos Anglais ne manquaient point de se laisser prendre. « La vieille cour », les <( seigneurs de la vieille cour », le « ton de la vieille cour », telles sont les expressions d'admiration béate qu'à tout bout de champ nous relevons dans leurs écrits dès qu'ils veulent évoquer un idéal de distinction aisée, de suprême élégance.

Sans doute, là comme ailleurs, faut-il faire une large part à certaines superstitions complaisantes ; aujourd'hui nous dirions au snobisme. Mais quoi qu'on puisse ajouter sur ce chapitre, soit aux Tuileries, soit au Faubourg, la société de cotte époque paraît bien avoir eu ses mérites et son charme. « Tout avait grand air et bonne façon dans ces vieux hôtels, écrit Daniel Stern, où la présence des ancêtres, le culte des souvenirs, le

(1) Countess Granville, Letters, vol. I, pp. 326, 328, 329.

(2j (Sur Louis XVIII), voir notes, pp. 84 et 85 (sur Charles X),voir Lady Blessington, 27te/rf/e/* m F?Y(?ice. vol. I, p. "il: Gomtessede Boigne, Mémoires, vol. I, pp. 183, .iSO et 398; Countess Granville, Letters, vol. I, pp. 330, 382; Baron de Frénilly, Souvenirs, pp. 503 et 514; comtesse Dash, Mémoires des autres, vol. I, p. 223, vol. II, p. 196; Daniel Stern, Mes Souvenirs, p. 271.

niainlien des habitudes solennelles ou familières entretenaient, de génération en génération, je no sais quelle gravité douce, je ne sais quelle naturelle lierté qu'on n'abordait pas sans respect... Le temps et l'habitude donnaient à la bonne compagnie, que j'ai vue si brillante encore en ma jeunesse, une perfection d'intimité et aussi une puissance d'opinion que les sociétés nouvelles et mobiles ne sauraient atteindre. Il s'y produisait, dans une fréquentation à la fois libre et discrète, des nuances d'expression d'une délicatesse infinie. Il y régnait, entre personnes de condition et d'éducation entièrement semblables, un sous-entendu gracieux, une convention facile, observée de tous sans effort, qui prévenait la dispute, écartait l'importunité, détournait ou palliait les fâcheux discours. » Enfin, parmi les générations nouvelles se révélait « une coquetterie naïve, une gaieté franche que tempéraient les discrètes habitudes de la vie de famille, la réserve naturelle à la première jeunesse et cette solidarité de l'honneur qui imprimait à la société d'autrefois un caractère totalement différent de celui de nos sociétés bourgeoises, telles que le fait, à cette heure, sans lien, sans tradition, pour quelques jours à peine, le hasard des affaires ou des rencontres » (1).

(1) Daniel Stern, Mes Souvenirs.^\). 237 etsuiv.,p. 299. «Depuis laRestauration.les grands hôtels du Faubourg Saint-Germain avaient reçu leurs anciens maîtres. Ayant depuis près de quarante ans habité le Faubourg, y ayant eu une grande partie de ma clientèle, j'ai eu avec l'ancienne noblesse des rapports nombreux et toujours agréables. Je fus étonné de la trouver tout autre que je ne l'avais imaginée. Tout d'abord, je fus frappé de sa manière d'être ; c'était un ton, un langage, une certaine tournure donnée à la conversation, accompagnée d'une gracieuse bienveillance que je n'ai rencontrée que là. Elle traitait ses domestiques avec douceur, leur parlait avec bonté et savait se les attacher. . . J'étais reçu dans ces maisons avec toutes sortes d'égards. On se montrait reconnaissant de mes soins, et les honoraires qu'on me remettait étaient toujours accompagnés de paroles polies et souvent affectueuses. Au bout de quelques années, j'étais trailé comme un ami de la maison. » Poumiès de la Siboutie, Soiiveiiirs d'un médecin de Paris (Revue Hebdomadaire, 18 septembre 1909, pp. 318 et 379).

Si j'ai dit, précédemment, combien, vers 1830, les mariages anglo-français étaient chose ordinaire dans la bonne compagnie, j'ai par contre omis de toucher un mot des unions qui, sans revêtir un caractère officiel, n'en étaient pas moins des mariages à leur façon. Or, de ceux-là j'en pourrais dresser une liste édifiante. Toutefois je me contenterai d'un exemple et ne citerai que l'aventure qui mit en cause lady Blessington et le comte Alfred d'Orsay, Lady Blessington fut une des Anglaises qui trouvèrent en etfet chez nous un accueil particulièrement sympathique. Sa beauté, son charme, ses nombreuses et brillantes relations justifiaient sans peine le succès qu'elle obtint. Elle-même, dans son Flâneur en France,nous a conté les menus événements do son existence parisienne, de telle sorte que nous pouvons la suivre en ses détails pour ainsi dire au jour le jour. Mais auparavant il convient de voir un peu ce qu'était notre héroïne (l).

De son vrai nom Marguerite Power, lady Blessington avait tristement débuté dans la vie en ce qu'à quinze ans elle était devenue la femme du capitaine Maurice Farmer, ivrogne et sacripant, dont elle n'attendit pas la mort pour fuir le toit conjugal. En 1809, elle se trouvait à Dublin oij, rencontrant Charles John Gardiner,

(1) R. Madden, The Literary life and correspondence of the countess of Blessingtoii {Londres, 1855, 3 vol.). Il existe de nombreux portraits de lady Blessington ; entre autres celui qui se trouve à la National Porirait Gallery, par A. E. Chalon, et celui, bien plus connu, de Lawrence, exposé parmi les œuvres de la collection Wallace (n" 55S). Voir également les œuvres de lady Blessington, Theldier inIlaly,The hller in France, Journal, and conversations with lord Byron ; Gvonow, Réminiscences, vol. II, p. 59.

baron Mountjoy, comte de Blessington, elle ne tarda pas à gagner le cœur de ce gentleman riche et magnifique, d'Iiumeur complaisante et préférable en tous points au capitaine. Malheureusement lord Blessington, était marié, qui mieux est, père de quatre enfants dont deux légitimes. La situation de Mrs Farmer eût donc risqué de n'être jamais qu'une situation de second ordre si, par une grâce du ciel et coup sur coup, sa rivale et son capitaine ivrogne ne fussent morts tous deux, l'un dans son lit, l'autre en se laissant tomber d'une fenêtre, un soir qu'il avait trop bu. Incontinent, de Mrs Farmer qu'elle était, Marguerite Power devint lady Blessington. Elle fit son entrée dans le monde, y rencontra force admirateurs et parmi ses hôtes habituels compta bientôt d'illustres personnages tels que lord Russel, Palmerston, Castlereagh, Thomas Moore et bien d'autres. Elle résidait à Londres depuis quatre ans lorsqu'aux premiers beaux jours de l'année i82[ arrivèrent dans cette même ville deux Français, les plus aimables du monde, le duc de Guiche(l^ et son beau-frère, le comte d'Orsay (2). Ce dernier surtout avait de quoi séduire; à la fois élégant et robuste, avec une taille fine, un port charmant, des traits spirituels et réguliers, beaucoup de noblesse dans le visage, infiniment de grâce et d'esprit. En deux semaines, il conquit la fashion et se vit particulièrement apprécié chez lord et lady Blessington, car il va de soi que le mari ne voulut pas être en reste avec sa femme et, de suite, tint le jeune Français pour un être exquis, un compagnon de choix, un homme indispensable. En vérité cela tombait bien, car d'Orsay n'avait point ou plus de fortune et des amis aussi dévoués furent pour

(1) Voir plus loin.

(2) Comte G. de Contades, le Comte d'Orsay, physiologie d'un roi de la mode: J. Coulenger, les Dandys (le comte d'Orsay) ; Comtesse de Bassauville. Salons d'Autrefois, f» série, p. 153 : Groiiow, Réminiscences, vol. I, pp. 161 et 162; 277; Th. Raikes, Journal, vol. I, p. 41.

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lui d'un graad secours. Tous deux, chacun à leur façon, lui témoignèrent un égal attachement et lorsqu'ils projetèrent de se rendre en Italie, ni l'un ni l'autre ne put admettre que leur protégé ne leur servît point de guide en l'occasion.

En 1823, les heureux voyageurs se trouvaient donc à Gênes oij, pour comble de félicité, Byron les accueillit avec une bienveillance qu'il était peu dans ses habitudes de prodiguer à ses compatriotes. De Gênes ils allèrent à Rome, puis à Naples. Là, tandis que son époux parcourait en tous sens la Méditerranée, lady Blessington organisait de magnifiques réceptions. Son amant en faisait les honneurs avec la désinvolture que l'on sait, et nul doute que leur séjour en cette ville ne compta parmi les beaux moments de leur vie. Toutefois, même au sein des plaisirs, d'Orsay n'était pas homme à perdre l'esprit. 11 faut songer à tout. Lord Blessington venait de perdre son fils Luke, de telle sorte que sa fille, M''^ Ilarrielt Gardiner se trouvait devoir être un jour l'héritière unique du vieux gentleman. D'OrsayrésoIut d'épouser M^'^Harriett et comme « il possédait à un degré merveilleux l'art de plaire aux gens dont il escomptait les faveurs », il ne tarda pas à convaincre chacun de la justesse de ses prétentions. Les noces eurentlieu à Rome, en 1827. Malheureusement, la jeune femme était clairvoyante el sut démêler quel genre de rôle sa belle-mère et son mari lui destinaient. Bien vite, elle prit le'parti de n'ètre'pas leur dupe et, les abandonnant l'un à l'autre, s'en fut vivre seule, fermement résolue, quand le moment viendrait, à conserver l'héritage (1). Il ne paraît point d'ailleurs que ce malentendu ait en rien troublé le bon accord qui persistait à

(1) The Creevey Papers, vol. II, p. 288. Devenue veuve en 1852, elle se remaria, la même année, avec l'Honorable Caries Spencer Cowper (1816-1879 . troisième fils du mariage de Gowper avec Amélia, fille du premier lord Melbourne (qui épousa plus tard lord Palmerston).

régner entre lord Blessington, son épouse et son jeune ami. Paisiblement, ils continuèrent leur voyage et, après six ans de séjour en Italie, reprirent le chemin de l'Angleterre, non sans avoir décidé de faire halte à Paris.

En conséquence, au mois de septembre de l'année 1828, le ménage Blessington débarquait à l'hôtel de la Terrasse, rue de Rivoli. Il n'y resta pas " longtemps. Une installation rudimentaire, un service médiocre, une propreté douteuse, tels étaient les avantages les plus remarquables qu'offraient nos auberges parisiennes il y a quelque cent ans. Les voyageurs aimant leurs aises n'avaient donc rien de plus pressé que de se mettre en quête d'un logis moins incommode, et généralement louaient pour la circonstance quelque demeure particulière (1).

Lady Blessington, qui ne lésinait point sur la dépense, arrêta son choix sur l'ancien hôtel de Ney, resté vacant depuis la mort du maréchal. C'était là, semble-t-il, une liabitation magnifique, donnant d'un côté sur la rue de Bourbon et de l'autre sur le quai d'Orsay, avec un jardin en terrasse, de beaux arbres, une vue charmante sur la Seine et les Tuileries. Après avoir prononcé quelques paroles émues sur la fin tragique du grand capitaine, lady Blessington fut toute à la joie que lui procurait sa nouvelle résidence. Elle en admira le décor fastueux, les nobles proportions, les panneaux chargés d'arabesques, d'emblèmes, de figures mythologiques et la salle de laVictoire blanche et or àTembellissement de laquelle

^1) Ladj- Blessington, The Idler in France, vol. I, p. 60; Duke and duchess bf Rutland, Journal of a trip to Paris during Ihe siimnier of ISIô, p. 16; lady Morgan, j\Jy Autobiography^ pp. ol et 52; (Jronow", Réminiscences, vol. I, pp. 95 et 66.

avaient travaillé les artistes les plus réputés. Dans ce palais d'ailleurs, pas un meuble. Aussitôt, menuisiers, marbriers, tapissiers se mirent à l'ouvrage, et trois jours plus tard, l'hôtel se trouvait pourvu de toutes les commodités imaginables. Lady Blessington voulut bien se déclarersatistaiteet, de point en point, dans son journal, elle nous décrit ses appartements; la chambre à coucher bleu de ciel, avec son lit d'argent, reposant sur deux énormes cygnes « divinement sculptés », l'alcôve tendue de soie blanche avec bordures en dentelle, puis la salle de bain, toute en miroirs, drapée de mousseline, le bassin de marbre au niveau du sol, et la lampe d'albâtre que soutenait dans son bec une tourterelle avec, peints au plafonds, quantité de jeunes amours effeuillant des roses (i).

Boudoirs, salons, antichambre étaient à l'avenant. Lady Blessington pouvait recevoir avec honneur, et d'Orsay, tout naturellement, se trouvait encore là pour convier rue de Bourbon ce que la société d'alors avait de plus aimable. Ni la situation commode, mais évidemment peu régulière que ce dernier s'était faite chez ses amis, ni la tendresse qu'il prodiguait pour ainsi dire ouvertement à sa belle-mère au détriment de son épouse légitime, ne semblent en elî'et avoir beaucoup nui à son prestige. Il est des hommes auxquels on n'a point le cœur d'en vouloir et par sa belle confiance, par son air de fortune, grâce à je ne sais quelle autorité séduisante, l'ami des Blessington fût venu à bout des censeurs les plus moroses. D'illustres alliances achevaient d'affirmer son crédit mondain. Nous avons dit qu'il était beaufrère du duc de Guiche, lui-même très à la mode et fort bien en cour. D'abord capitaine dans l'armée anglaise, puis rentré en France à la suite du duc d'Angoulème,

(1) Lady Blessington, The Idler in France, pp. 97 et suiv. : pp. 119 et suiv. ; Marquis de Rochegude, Guide à travers le vieux Paris, p. 242.

il devait terminer sous ses ordres la campagne d'Espag-neetjusqu'enlS.SO rester de ses familiers avec MM. de Ventadour et de Montgascon. C'était, nous dit Gronow, le plus bel homme des Tuileries et « peut-être le gentleman le plus accompli qu'il m'ait jamais été donné de rencontrer en aucun pays » ; très grand, très brun, la tête petite, avec un profil aquilin, et des façons, une voix, un sourire que le beau sexe déclarait irrésistibles (i).

En 1818, il avait épousé M'i^ Ida d'Orsay, jeune beauté de seize ans qui bientôt réunit tous les suffrages, devint le modèle de toutes les élégances et par sa coquetterie légère, ses allures vives et délibérées, apporta quelqu'entrain dans les réunions un peu moroses du Faubourg (2). Il paraît bien que la duchesse de Guiche accueillit lady Blessington avec toutes les marques possibles d'amitié, l'introduisant parmi les siens, s'ingéniant à la distraire, l'entourant déjeunes hommes attentifs et galants. Au Bois de Boulogne, en visites, au spectacle, on ne les rencontra plus bientôt l'une sans l'autre.

C'est ainsi que dès son arrivée, lady Blessington se vit introduite chez M°^e Grawford (3), personne d'âge

(il Chevalier de Cussy, Souvenirs, vol. I, p. 80: Gronow, Réminiscences, vol. II, pp. 40 et sùiv. ; Th. Raikes, Journal, vol. I, p. 319: vol. II, pp. 40 et suiv., 82, 88, 121 :'lady Blessington, The Idler in France, vol. 1, pp. 62, 11,82 et 160 ; Castëllane, Journal, vol. 11, p. 298 ; Général marquis de Bonneval, Mémoires, p. 146; Woodberry, Journal, pp. 160, 161 et 208.

(2) Miss Berry, Journal et correspondence, vol. III, pp. 169 et 170; lady Blessington, The Idler in France, vol. II, pp. 34 et suiv. : la Mode, Aniiée 1829, pp. 104, 174, 276, et 331. « La beauté la plus en renom était alors la belle et gracieuse duchesse de Guiche, née Ida d'Orsay. Tandis qu'elle faisait l'ornement des salons, son frère introduisait en en France les usages et les élégances britanniques. Inutile de dire que les femmes n'étaient réputées à la mode que lorsc[ue d'Orsay avait daigné les l'emarquer. » Hyde de Neuville, Mémoires, vol. III, p. 314.

(3) Gronow, Réminiscences, vol. I, p. 277; vol. II, p. 48; Castëllane, Journal, vol. I, p. 331 ; J. Alger, Napoléons Bristih visitors and captives, pp. 191 et suiv., 219. Intermédiaire des chercheurs et des curieux, 30 avril, 30 juin, 30 juillet, 10 et 20 août 1908; H. Bouchot, le Lxu:e /■j'anpa/s (Restauration), p. 216; Lenôtre, Varennes, p. 17 (note) et p. 24; Miss Berry, Journal et coi^^espondence, vol. III, pp. 168 et 169; Lady

et d'aspect également vénérables, laquelle n'était autre que la grand "mère du comte d'Orsay et de sa sœur. Madame Crawford aimait à recevoir, etrecevait des gens fort bien. Tout chez elle dénotait un profond amour des convenances et des traditions, et la qualité de ses hôtes, le nom de ses petits-enfanls lui valaient de fîg-urer en bonne place dans le clan des douairières. Mais sans doute, pour en arriver là, M™^ Crawford avait-elle fait preuve d'une belle patience et déployé un tact exceptionnel, car il est certain que sa jeunesse formait le plus singulier contraste avec l'existence qu'elle menait en ses vieux jours, A lire certains mémoires de l'époque, on ne s'en douterait guère, et le phénomène est curieux, en un temps où l'on examinait avec un tel soin les origines et le passé de chacun. Or, il se trouvait que les origines de M™^ Crawford étaient modestes et son passé fécond en aventures. On n'en revient pas de constater avec quel art la bonne dame jouait son rôle de grand'mère et savait donner le change.

Italienne de naissance et ballerine de profession, Anne-Eléonore Franchi, tel était son nom véritable, avait épousé toute jeune un de ses camarades d'Opéra. Cette union dura peu et, vers 1768, Anne-Eléonore était devenue la maîtresse ou mieux, selon d'autres, l'épouse morganatique du duc de Wurtemberg. C'est alors qu'elle eut deux enfants : un fils qui prit le nom de Franquemont,une fille qui, dansla suite, épousa lecomte Albert d'Orsay, général de l'empire- De ce mariage devaient naître Alfred d'Orsay, l'ami de lady Blessington, et Ida d'Orsay, future duchesse de Guiche. Anne-Eléonore ne s'attarda point d'ailleurs chez le duc de Wurtemberg et bientôt on la retrouvait à Coblentz. Elle y rencontrait- le chevalier d'Aigremont, le suivait à Paris, le

Morgan, France, \ol. Il, pp. 87 et suiv. Voir aussi Diclionary of'National Bio[/ra.ph>j.

quittait, puis nouait do nouvelles relations avec un Anglais nommé Sullivan. La voilà s'embarquant pour les Indes. Sullivan était riciie, mais le chevalier Quentin Crawford, dont elle fit connaissance en cours de route, plus riche encore. Ce fut donc avec lui qu'elle choisit de revenir en France vers l'année 1786. Crawford y était connu de longue date.

Retracer l'existence de ce bizarre personnage pourrait aussi fournir matière à d'interminables développements. Qu'il nous suffise de retenir que par ses équipées chez les entremetteuses il occupa fort la police de l'ancien régime, que dévoué à la famille royale il offrit asile au carrosse qui devait emmener Louis XVI à Varennes et que, devenu plus tard l'ami de Joséphine et le familier de Talleyrand, il vécut à Paris le plus heureusement du monde pendant toute la durée de l'empire. Il était pourvu de biens considérables et répandait l'or sans compter. Toutefois, ni ses richesses ni ses fredaines ne l'empêchèrent d'aimer les lettres et les arts. Ce fut lui qui publia les mémoires de M"-'' du Hausset. 11 écrivit en outre divers ouvrages sur les Indes, Marie Stuart et Marie-Antoinette, dont plusieurs en français. Enfin, sous la Restauration, il passait, avec le duc de Dalmatie, le comte de Sommariva, Delessert et Denon pour un des collectionneurs les plus expérimentés.

M. et M""* Crawford, depuis longtemps époux légitimes, habitaient alors au numéro 21 de la rue d'Anjou- Saint'Honoré un imposant hôtel, célèbre pour ses meubles rarissimes et ses tableaux de prix. Wellington en était le visiteur assidu et, mêlés à bon nombre d'attachés diplomatiques et militaires, on y rencontrait de même force Parisiens. Quentin Crawford mourut en 1819, regretté de tous. On dut vendre les portraits des Mignard, de Rubens et de Giordini; mais sa veuve conserva l'hôtel de la rue d'Anjou et ce fut dans cette

demeure que lady Blessingfon trouva M'"^ Grawford, achevant en paix son aventureuse carrière, au sein d'une famille attentive et respectueuse.

M™® Grawford était restée d'une jeunesse miraculeuse. A peine lui donnait-on soixante ans. Elle en avait cependant bien près de quatre-vingts. Mais l'âg-e n'avait pu faire disparaître les traces d'une grande beauté. Elle continuait de s'habiller avec coquetterie et, par son accueil souriant, son aménité, réussissait à gag-ner tous les cœurs. « Elle me fait songer, dit lady Blessington, à ce que pouvait être la célèbre Ninon de l'Enclos au même âge. » Et cela tendrait à prouver que lady Blessington ne possédait que des notions assez vagues sur ce qu'avait été Ninon. « Intéressant spectacle, poursuitelle, de la voir entourée de ses petits et arrière-petitsenfants, tous également beaux et tous lui prodiguant la plus vive atfection alors qu'elle-même ne semble point médiocrement fière de sa progéniture (1), » Peut-être aussi, lady Blessington ne connaissait-elle que de manière imparfaite l'existence de cette aimable M°e Grawford. Sans doute, arrivait-il bien parfois que des indiscrets se plussent à jaser sur ces aventures lointaines d'une M"*' Sullivan et que même ces aventures intriguassent fortement; mais vite on se taisait par égard pour la fortune, les nobles alliances et les relations puissantes de gens qui n'avait pas craint en outre de se dévouer jadis à la cause du roi martyr.

Chaque soir, après dîner, suivant l'usage du temps, M™** Grawford recevait donc en son hôtel de la rue d'Anjou et chaque soir on y retrouvait le même groupe d'habitués fidèles; en tête le duc de Gramont (2), que déjà nous avons entrevu au foyer de la danse, grand

(1) Lady Blessington, The Icller in France, vol.I, pp. 70 et 71, 86, 89, 110, 126, 129, 13(, 148, 163.

(2) Voir p. 117.

vieillard doux et cordial qui, parmi les défenseurs do la monarchie, tranchait heureusement par son calme et sa modération. Venait ensuite la maixjuise de Poulprie (1). Gomme le duc de Gramont, cette dernière avait partagé l'exil des princes et, comme lui, elle se plaisait à bavarder sur les choses et gens d'autrefois. Tandis que le duc évoquaitles années où, jeune iiomme, ilétaitcapitaine des gardes à Versailles, la vieille dame remontait jusqu'au temps où, petite fille, elle errait dans les allées du parc. Un jour, elle y fit la rencontre d'une jeune personne « à la mine vive et souriante, au pfetit nez retroussé, aux yeux brillants, aux lèvres du plus beau rouo-e», et cette personne n'était autre que M'"^ Dubarry- Que tout cela semblait donc loin! — Attentifs, les hôtes de Mm^ Crawford écoutaient parler ces deux revenants de l'ancien régime. Il y avait là parmi les auditeurs des Parisiennes et des Anglaises, lady Hawarden et lady Drummond (2), la marquise de Bréhan, la baronne d'Etlingen, la duchesse de la Force, parfois aussi M"® Grassini (3), la chanteuse célèbre, étonnant l'assemblée par son caquetage de méridionale, ses naïves reparties, sa franchise déconcertante et, les larmes aux yeux, demandant à tout venant des nouvelles de « ce cher et excellent duc de Vellinton » qui, l'on s'en souvient, ne s'était pas fait faute, naguère, de lui prodiguer les marques d'un amoui- extrême.

Mi'« Grassini, U"^^ de la Force, M. de Gramont, lady Blessington trouva chacun à son gré. On lui rendit ses politesses et bientôt les amis de M^e Crawford furent présenter leurs hommages àla nouvelle arrivante. A vrai dire, les étrangères mises à part, l'on rencontrait chez elle peu de femmes; mais, en revanche, les hommes

(i) Ladj' Blessington, The Idler in France, vol. I, p. 263.

(2) Ibid, pp. 148 et 149.

(3) Voy. p. 89 et plus loin.

LADY MORGAN Eï LADY BLESSINGTON 179

étaient nombreux, et de provenances diverses. C'est ainsi que tour à tour on vit défiler à l'iiôtel Ney les ducs Dalberg(l), de Talleyrand (2), de Moucliy (3), de Dino (4), le marquis de Brézé (5), G;rand-maître des cérémonies, celui-là même qui, félicité par Charles X au sujet des funérailles de Louis XVIII, répondit au nouveau monarque qu'il tenterait de mieux faire à la prochaine occasion ; puis des comédiens venus de Londres, Matthews et Charles Kemble (6), jusqu'à Laffitte (7), Thiers et Mignet-, Thiers (8), vif, bavard, pétulant, ses petits yeux brillants sous ses lunettes, Mignet (9), d'allures plus discrètes, mais non moins habile causeur, que servait une voix persuasive, un agréable visage. Lady Blessington n'alkrt-elle point jusqu'à trouver qu'il était le portrait de Byron?

Cependant, les visiteurs quotidiens de la belle Anglaise

(1) Lady Blessington, The Idler in France, vol. I, pp. 129 et 130; Countess Granville, Letters, vol. I, p. 380.

(2) Lady Blessington, The Idler in France, vol. I, pp. 138 et 139. 193 et 194 ; vol. II, p. 10. Vers la fin de son séjour à Paris, lady Blessington disait de lui : « Je ne puis le voir sans songer à une remarque d'un auteur français : a On a vu des gens se passer d'esprit en sachant mêler la politesse avec des manières nobles et élégantes ». Ibid., vol. Il, p. 73: Th. Raikes, Journal, vol. II, p. 120 ; vol. III, pp. 109 et MO, 251.

(3i Lady Blessington, The Idler in France, vol. I, p. 130; Charles de Noailles, duc de Mouchy, capitaine des gai'des. C'était le fils aîné du prince de t'oix, mort en 1819, et de Louise-Marie de Beauveau. Il avait épousé M"« Nathalie de Laborde, dont il eut une fille, Charlotte-Léontine, mariée à Alfred de Noailles, tué à la Béi'ésina, en 1812.

(4,1 Lady Blessington, The Idler in France, vol. I, p. 143.

(5) Ibid\, vol. I, pp. 138 et suiv. ; Général de Saint-Chamans, Mémoires, p. 381; Baron de Frénilly, Souvenirs, p. 306; Comtesse de Boigne, Mémoires, vol. III, p. 139.

''6) Lady Blessington, The Idler in France, vol. I, p. 132; vol II pp. 98, 99 et 100.

(1) Ibid., <o\. I, p. 250; Countess Granville, Letters, vol. I, p. 411; Castellane, iournal, vol. If, pp. 223 et 393.

(8) Lady Blessington, The Idler in France, vol. II, p. 113: Greville, Mémoirs, vol. III, p. 31 ; duchesse de Dino, Chronique de 1831 à 186:2. voL I, p. 120 ; vol. II, pp. 171 et 172, 189 et .suiv. ; Th. Raikes, voir index ; Comtesse de Bassanville, les Salons d'Autrefois, 4» série pp. 107, 112.

(9i Lady Blessington, The Idler in France, vol. II, pp. 113 et 124 ; duchesse de Dino, Chronique de 18S1 à 1862, vol. II, p. 178.

étaient surtout les compagnons d'Alfred d'Orsay, les habitués de Tortoni, sportsmen à leurs débuts et futurs membres du Jockey Club; Walewski, « mince et svelte », le héros du jour, dont la naissance romanesque, « les beaux yeux bruns, le sourire rêveur et jusqu'à son léger accent quand il disait d'amour » attiraient bien des curiosités féminines. « Il valsait comme un slave », répétaient les contemporaines, avec une grâce inimitable, « une verve que n'acquièrent jamais nos Parisiens ». Avec tout cela était-il si séduisant? — « Vous croyez peut-être que c'est une beauté, écrivait lady Granville; non, ma chère, un grand garçon pâle, inanimé : mais il est la mode même et l'étoile de Garadoc pâlit devant lui (1). »

Ici encore, nous retrouvons ce major Caradoc, futur lord Howden, amant, puis époux delà princesse Bagration, lequel choisissait alors Paris pour théâtre de ses exploits amoureux. Son titre d'attaché d'ambassade lui valait bien, de loin en loin, quelques missions diplomatiques; mais ses succès mondains l'emportaient de beaucoup sur ses talents de militaire ou d'homme d'Etat. On le rencontra fréquemment chez lady Blessington. Il était joli garçop, spirituel et d'une évidente fatuité, « un grand fasliionable, nous dit Gastellane, une espèce de dandy, mais un fort bon enfant». Et lady Granville ajoute, au lendemain d'une de ses réceptions: «Caradoc

(1) En 1827, Gastellane écrivait : « Chez ^1""° de Flahaut, j"ai vu pour la première fois un jeune M. Walewski, fils de IM™^ "Wale-wska et de l'empereur Napoléon; il a les jeux, le son de voix de son père: il est plus grand que lui et fort bien tourné. » Et trois ans plus tard : « M. Walewski est un des jeunes gens les plus à la mode parmi ces dames; il a de beaux yeux, il est pâle, il a un cercle de barbe autour du visaue, suivant la niode actuelle de quelques personnes.» Journal, vol. II, pp. 198 et 318; vol. III, p. 212; d'Alton-Shée, 3Iê>7ioires, vol. I, p. 217: Gronow, Réminiscences, vol. II, p. 286; D'^ Véron, Mémoires d'vn bourgeois (le Paris, vol. III. pp. 280 et 285: ladv Blessington, The Idlerin France, vol. I, pp. 88, 187, 193 et 194, 300; vol. II, pp. 79, 83, 99 et 128; Countess Granville, Letlers, vol. 1, pp. 436 et 437; vol. II, p. 30 ; Daniel Stern, Mes Souvenirs, p. 287.

est un sérieux atout dans mon jeu. Elles sont déjà six qui meurent d'amour pour lui. » Il paraîtrait mêmecjuc le galant major ne se montra point insensible aux appas de la belle duchesse de Guicbe et lui fit la cour de manière à s'attirer quelque désagrément. « La duchesse de Guiclie, poursuit toujours lady Granville, vient do se rompre un petit vaisseau et ne bouge plus de sa demeure. On affirme que le major(Caradoc)a presque réussi à s'en faire interdire l'entrée. En tout cas, il ne semble plus se rendre chez elle comme il en avait l'habitude, tambours battants et musique en tête, chaque fois que la pendule sonnait dix heures. Son excellent goût personnel et son profond jugement l'ont amené à choisir la princesse Bagration à litre de consolatrice ». Et quelques jours plus tard : « Hier, M"^ de Guiche a reparu. Le major se tinta l'écart, ce qui ne laissa pas que d'intriguer vivement. Les uns pensent qu'il a dû se quereller avec Bagration, les autres qu'un choc entre les deux princesses rivales eût été au-dessus de ses forces (1). » A Caradoc et Walewski se joignait Alfred de Maussion, lequel jetait de même un trouble etïroyable dans la société cosmopolite et dont les victoires, les conquêtes,

(1) Vers la même époque, on lisait dans la 3/ofZ<?, à propos d'un bal organisé en faveur des Anglais indigents : « Les honneurs étaient faits par des commissaires anglais, le capitaine Drummond, M. Craddockeet, la fleur du dandysme et l'élite de la fashionibity. » La Mode, 1830, vol. I, p. 356 ; voir également l'année 1H34 (juillet-septembre), pp. iijS et2S8. Il est cei'tain que le colonel possédait un joli visage et savait s'en servir. En 1831, ;\l"" de Dino notait dans son journal : « On dit beaucoup, à Paris, que M. Caradoc veut faire casser son mariage avec la princesséde Bagration, qu'il serait fait pair, et qu'il deviendrait le mari de la jeune reine la reine Victoria). Il se prétend descendant des rois d'Irlande ! Tout cela est absurde, je crois, mais en attendant la petite reine est si charmée de lui, qu'elle ne fait et ne dit rien sans le consulter» ; Duchesse de Dino, Chronique de IS.3I à IS62, xol. II, pp. 156. -160, 174; Greville, Memoirs, vol. III, p. i03; Gountess Granville, Letters, vul.J pp. 348, 3S2, 353, 363,435; vol. II, pp. 90, 129. 240, 243: lady Blessington, The Idler in France, vol. I, p. 277 ; Th. Ilaikes, Journal, vol. I, p. 106; Castellane, Journal, vol. III, pp. 27, 168, 216, 381; Véron, Mémoires d un bourgeois de Paris, vol. 1. p. 94 ; Comtesse Dash, Mémoires des autres, vol. IV, p. 197 ; voir page 122.

les ravaîyes alteis^naient des proportions tout à fait merveilleuses. En vérité, le monstre n'y pouvait suffire, se disait excédé, gémissait sur ses travaux sans fin et déclarait, en matière d'épilogue, que toutes ces Anglaises étaient bien un peu compromettantes et « n'avaient jamais de cesse qu'elles ne se fussent enfuies de chez leurs imbéciles et braves gens de maris qui pourtant ne demandaient qu'à fermer les yeux et ne rien voir (1) ». Enfin, lady Blessingfon comptait au nombre de ses hôtes Charles de Mornay, « le George Anson de Paris, l'enfant gâté de la fortune, pour qui la duchesse de Raguse et Dino se mouraient, dont M'^fi ]\iars était si follement éprise qu'elle ne voulait plus jouer ». « Elle vient de garder le lit pendant un mois, conte lady Granville, à la suite d'une querelle avec son amant. Et pourquoi ? parce qu'il avait remarqué sur le gilet d'un autre une chaîne que lui avait donnée Raguse et qu'à son tour il avait offerte à Mars. » Bien que, le plus souvent, celle-ci prît garde de dissimuler ses aventures, il ne semble point en effet qu'elle songeât beaucoup à tenir secrète cette dernière liaison. M"e Mars n'était cependant plus à la fleur de l'âge. On en plaisantait quelquefois. Apprenant un jour que dans la chambre de Mornay figurait le portrait de sa maîtresse à vingt ans : « Oui, avait déclaré malicieusement Pozzodi Borgo, il est bien aise de la voir comme ils l'ont eue (2) ».

(1) Lady Blessington, The Icller in France, vol. I, pp. 187, 193 et 194; Gronow, Réminiscences, vol. II, p. 63. Le baron Alfred de Maussion commença, comme son frère, Adolphe, par la carrière militaire et fut officier. Très liés avec les Montmorency, en vertu d'une parenté éloignée, ils vivaient dans leur intimité, ainsi que dans celle de la famille Dosnc. Alfred de Maussion devint là l'ami de Thiers, qui le fit nommer consul à Rostock.

{■■:) Lady Granville écrit de son côté : « Ch. de Mornay avait mal aux dents. M'i« Mars le conduisit chez le dentiste qui se montra partisan d'une extraction. Il refusa: elle tenta de lui donner courage. Le dentiste dit alors : « Oh ! je suis sur que le jeune Monsieur le fera pour plaire à sa bonne maman. » Letters, vol. I, pp. 336, 436 : Comtesse Dash, Mémoires des autres, vol. II, p. 273; Castellane, Journal, vol. II, p. 272;

LAD Y MORGAN ET LaDY BLESSINGTON 183

Quoi qu'il en soit, il n'est pas douteux que M^c Mars conservât encore à l'époque un étrange don de séduction et qu'aux charmes de ses beaux yeux elle joignît d'autres qualités non moins rares. Miss Bcrry, qui se rendit un soir chez la princesse Zénéide afin de l'y rencontrer, nous la montre, en société, tout aussi naturelle et intelligente que sur la scène, discourant avec beaucoup d'esprit et de bonne grâce sur son art, sur Talma, sur une pièce nouvelle, où l'un et l'autre ils devaient jouer ensemble. « Bref, déclare Miss Berry, elle est exactement dans le monde ce qu'elle est au théâtre. C'est la même voix charmante, la mémo finesse, la même simplicité. Je m'en suis allée ravie de cette entrevue et ravie de l'avoir trouvée telle qu'elle se montra. » Mais lady Blessington elle-même nous entretiendra bientôt plus longuement de la célèbre comédienne (1).

Lady Blessington avait déclaré les hôtes de M""^ Crawford les gens les plus aimables du monde ; elle ne jugea pas moins favorablement les amis d'Alfred d'Orsay, tous, à l'entendre, jeunes gens accomplis et du meilleur usage. En vérité, ses nouvelles relations l'enchantent, la comblent d'aise. Elle ne tarit pas sur leur compte en propos flatteurs. A l'occasion cependant, d'accord avec lady Granville et miss Berry, elle est bien un peu d'avis que les Parisiens ont d'eux-mêmes une opinion plus qu'avantageuse et que cette opinion fait tort à celle qu'ils pourraient avoir de leurs voisins. Qu'une beauté londonnienno paraisse dans un salon du Faubourg, ils avoueront courtoisement que « pour une Anglaise elle n'est pas mal » ; que cette même beauté charme l'audi-

lady Blessington, TIte Idler in France, vol. L pp. 128, 177, 187. Le comte Charles de Mornay, né en 1803, mort en 187«,fut, sous la monarchie de Juillet, ambassadeur en Suède, pair de France et grand officier de la Légion d'Honneur. Il était frère du marquis, Jules de Mornay, député de l'Oise, et rentra dans la vie privée en 1848.

(1) Wiss Berry , Journal and Correspondence, vol. in,p. 345, voir plus loin.

tolre par ses propos, ils pousseront la condescendance jusqu'àrcconnaîtreque «Madame aTesprit éminemment français ». Mais cela n'est rien. Il faut voir avec quelle assurance le moindre boutiquier se croit tenu d'otFrir à l'aclieteuse britannique ses gants et ses brodequins les plus vastes. On a beau se montrer patiente. 11 est des bornes à l'outrecuidance et lady Blessington ne dissimule pas une minute que ce dernier trait la blesse au point sensible (1).

Heureusement que ces mêmes Français possèdent l'art de se faire pardonner. Elle avoue qu'ils sont galants, attentifs, au besoin fertiles en prévenances délicates et généralement remplis pour les femmes de la plus exquise déférence. Ce ne sont pas eux qui, selon l'usage d'Outre-Manche, iraient faire bande à part, une fois le souper terminé; « ce ne sont pas eux qui davantage prononceraient cette phrase avec un sourire moitié compatissant moitié condescendant : « Ne parlons pas politique devant les dames. » Non; ils évitent simplementladiscussion et témoignent de leur courtoisie pour les femmes en abordant les questions littéraires sur quoi ils affectent d'admettre qu'elles soient bien renseignées ». « J'ai tout lieu de croire, ajoute lady Blessington, qu'ici les femmes se soumettraient malaisément à la nonchalance britannique et qu'un homme trop enclin à parler chevaux et sports se verrait promplement exclu de leur compagnie ». Le fait est que « le ton de la société parisienne est éminemment sympathique. Lettres, beauxarts, événement dujour fournissent les sujetsordinaires de la conversation», Etdans ces échanges d'idées quotidiens, notre Anglaise découvre un charme, un agrément qu'elle n'avait trouvé nulle part ailleurs, « une légèreté, un brio, une vivacité qu'aucun étranger ne saurait acquérir. Ne s'attardant jamais sur aucun point, ne

(1) Lady Blessington, The Idler in France, yoL l, pp. 330 et suiv.

LADY BLESSI-NCiTON (Poi-tiait de Lawrence).

cherchant pas davantage à rien approfondir, les Parisiens se contentent d'effleurer la surface des choses avec une dextérité prodigieuse, mettant en jeu tout leur esprit, leur tact et leur gaieté. Ici, la conversation est le but, la raison d'être du monde et tel est le doigté des Français, que même les ignorants parviennent à cacher leur indigence, grâce à l'adresse avec laquelle ils savent glisser à propos un oui ou un non et hocher de la tête au moment voulu ».

Encore une fois, il faut en convenir, « la société française a sur celle d'Outre-Manche un avantage marqué, à savoir l'abandon de certains sujets d'entretien tels que les courses, la chasse à tir, la chasse à courre, qui là-bas tiennent tant de place dans les causeries masculines ». Et de bonne grâce, lady Blessington avoue que « peu d'Anglais brillent en conversation avec des Français » (1).

Cependant, on la vit recevoir à sa table quelques-uns de ses compatriotes les plus éminents, lord Russell (2) et lord Palmerston (3), Hall Standish (4), celui-là même qui, de gaieté de cœur, se ruinait au Salon des Etrangers et nonobstant, esprit cultivé, collectionneur expert, devait très généreusement doter le Louvre d'une riche série de gravures et de tableaux espagnols. Puis c'étaient Rogers et Luttrell (5), deux curieuses figures, deux originaux, s'attardant volontiers à Paris ou à Rome, poêles sans grande réputation chez nous, mais qui, de

d: Lady Blessington, Tke Idler in France, vol. I, pp. 110 et suiv., 177 et 178, 187, 243 et suiv. ; vol. II, p. 120; Th. Raikes, Journal, vol. II, p. 206.

(2) Lady Blessington, The Idler in France, vol. II, pp. 111 et 112.

(3) Ibid., vol. II, p. 126.

(4) Voir page 106.

(a) Lady Blessington, The Idler in France, vol. II, pp. i06 et HO ; Gronow, Réminiscences, vol. I, pp. 5, 252 et 2.54; duchesse de Dino ; Chronique de 1831 à 1862, vol. I, p. 77; Th. Raikes, Journal, vol. III, p. 49; Th. Moore, Memoirs, vol. III, p. 266, voir Dictionanj of National Biography.

l'aulro côté du détroit, eurent pourtant Jeurs années de gloire. Du premier nous avons Jacqueline et VEpître à un ami ; du second, le Conseil à Julie et les Lettres d'un dandij à Dolly, que le grand Byron vanta si fort à ses contemporains.

Autour de ces beaux esprits faisaient cercle nombre de personnages oKîciels, ou encore des voyageurs arrivant d'Italie, des oisifs las deleur trottoir de Bond Street, ceux-ci parfois moins divertissants; le duc de Hamilton (l),lord Stuart de Rotbesay (2), ambassadeur à Paris de 1821 à 1824 et qui revint en 1828 prendre la place de lord Granville.Sa retraite favorite était, nous le savons déjà, le foyer de la danse. Il y découvrait des charmes toujours nouveaux et même, une fois sorti de ce lieu de délices, prenait plaisir à conterau premier venu ses plus récents libertinages, en dehors de quoi il s'abstenait d'ailleurs de jamais ouvrir la bouche. Lady Blessington nous le dépeint comme un homme d'un tact exceptionnel ; mais lady Granville, Gastellane et Chateaubriand nous renseignent à son endroit de manière plus significative. On rencontrait de même à l'hôtel Ney lord Herbert (3), que les habitués do Tortoni surnommaient « lord Air-Bète » — Gronow prétend que c'était par jalousie pour sa belle prestance, et, tout bien considéré, cela n'est pas impossible — enfin le vicomte Allen, vieux libertin ruiné, grincheux et rubicond, lequel « n'était pas homme à trop s'embarrasser de principes ». Il avait, à ce qu'affirment les gens qui le connurent, toute la mine d'un vieux perroquet, tant par son profil que par son extraordinaire démarcheet celane faisaitpas du reste qu'il eût

(1) Lady Blessington, The Idler in France, vol. II, p. 123.

(2) Ihid., vol. I, p. 178; vol. II, p. 187, voir page 115 et 116.

(3) Lady Blessington. The Idler in France, vol. II, p. 123; Gronow, Réminiscences, \o\A\, pp. 58, 285; Th. Raikes, Journal, vol. 11, p. 24; Countess Granville, ie//ers, vol. II, p. 226; la Mode. 1837 (janvier-mars), p. 172.

beaucoup d'esprit; mais nul comme lui ne savait dire les choses les plus désagréables au plus désagréable moment. Néanmoins, les nymphes du Palais Royal, jointes aux menus de Véry,fcontrihuèrcnt à dérider son front et lord Allen fut à Paris d'une humeur charmante (1).

Il est vrai que de leur côté, lord et lady Blessington se gardaient bien d'engendrer mélancolie. S'ils recevaient beaucoup, ils sortaient de même et dans les restaurants à la mode, au théâtre, à la promenade, en tous lieux on apercevait la belle Anglaise. On la signalait à Longchamp, durant la semaine sainte, paradant cote à côte avec la princesse Bagration, M. Schikler et la duchesse d'Islrie,journées célèbres où se rendait en grande pompe toute l'armée fashionable, gens de cour et financiers, élégantes du Faubourg et de la Chaussée-d'Antin, où défilaient sous l'œil des badauds émerveillés la dormeuse de M"« Mars, le parasol du duc de Dalmatie et la daumont de M. de Rothschild (2). On la voyait encore aux balcons du Vaudeville, assistant à la dernière pièce de M. Scribe, aux Variétés, où le public ne se lassait point d'applaudir Potier dans son rôle fameux du 6"^'devant jeune homme (3), à la Comédie Française, où Dumas triomphait avec /^e/?ri///e^ 5a cour, aux iLaliens où, chaque huitaine, Malibran transportait l'auditoire,

(1) Lady Blessington, The Idler in France, vol. II, p. 118; Gronow, Réminiscences, vol. I, p. 161 ; vol. II. p. 86; The Creevey Papers, vol. II, p. 288.

(2) Lady Blessington. The Idler in France, vol. II, pp. 34 et suiv., p. 81 ; Paris en miniature ou Peiil Tableau de Paris, pp. 24 et suiv. ; le Petit diable boiteux ou le Guide anecdotique des étrangers à Paris, paK M"*, pp. 1 et suiv. ; H. Bouchot, le Luxe Français (Restauration), pp. 272 et suiv. ; 0. Uzanne, les Modes de Paris, pp. 126 et 127; la Mode, 1830(2^ trimestre), p. 75.

(.3) Comédie célèbre à l'époque (1 acte) de Merle et Brazier,représenlée pour la première fois aux Variétés, le 28 mai 1812.

(Mifin àl'Opera, où, selon j'étiquelte, elle se rendait avec zèle. Dans sa loge bleu-céleste, à l'imitation de son boudoir de la rue de Bourbon, ladyBlessington, environnée de sa cour de soupirants, prêtait une oreille attentive à la voix enchanteresse de Nourrit et s'enthousiasnaait aux débutsde l'incomparable, delà divineMarieTaglioni (1). Puis, c'étaient les parties fines chez Lointier, le traiteur en vogue, au Cadran Bleu, boulevard du Temple, au Rocher de Cancale, rue Mandar, oii, dit-on, les Anglais venaient de Londres expressément dans l'intention de savourer la cuisine de Borel (2). On rencontraitenfin lady Blessington jusqu'au bal Tivoli (3), où parfois les gens du monde venaient assister aux ébats populaires, un peu comme de nos jours on se pique de fréquenter certains endroits défendus. Néanmoins, il ressort très nettement an Flâneur en France que les bals publics ont subi de grandes modifications depuis 1830 et l'on est touJ, surpris d'entendre lady Blessington s'extasier sur l'air comme il faut, le maintien décent et la réserve des habituées du lieu. Assurément, conclut-elle, certaines jeunes personnes dites « grisottes » témoignent bien par instants d'une humeur quelque peu démonstrative ; mais en vérité ces Françaises savent toutes si merveilleusement tirer parti de leurs charmes que l'on ne pourrait, même à Tivoli, distinguer une marquise d'une modiste. Décidément, il faut nous y résoudre, les endroits de ce genre ont depuis lors cliangé du tout au tout. Que penserait lady Blessington si d'aventure elle revenait à

(1) Lady Blessington, Tlie Idler in France, vol. I, p. 84, 01 et 92, 157, 170 et suiv., 220, :i41, 312 et suiv.

(2) Ibid., vol. 1. p. 193 : vol. II. pp. 79 et 86.

(3j Ibid., vol. I, pp. 93 et suiv. : Babeau, les Anglais en France, pp. 34 et 178; WoodJjerry, Journal, p. 330; J. Simpson, Paris after Waterloo, p. 125; W.-D. Fellowes, Paris during the interesling month of July. 1815, pp. 49 et 73; Duke and duchess of Rutland, Journal of a Irip io Paris during the summer of 1815, pp. 25 et 26; Paris en miniature ou Petit Tableaude Paris, p. 107: /a Mode, 1830, yoI. II, p. 208 •,Ihid., 1830 (juillet-septembre), p. 85.

Paris! Mais voilà de quoi nous surprendre bien davantage. Tandis qu'accompagnée delà duchesse de Guiche et vraisemblablement de son époux, — lady Blessington omet de nous dire qui les avait menées à Tivoli, — elle se complaît à vanter la grâce des danseurs en même temps que l'exquise modestie do leurs compagnes, le hasard de sa promenade la guide vers un quadrille exécuté de façon particulièrement élégante. — Et quel n'est point son étonnement, en constatant cette fois que les danseuses ne sont autres que ses amies, la marquise de Marnier, la vicomtesse de Noailles, M""" Hall Standish et le vieux marquis de l'Espérance de l'Aigle (1) toujours ingambe et frétillant, dont les entrechats successifs ne manquaient point d'éveiller chez les spectateurs le plus franc enthousiasme.

Encore une fois, les Parisiens do la Restauration ne ressemblaient guère à ce qu'ils sont de nos jours. Çà et là, dans /^i^/«/zeMr,!ious rencontrons ainsi quelques descriptions suggestives, quelques pages évocalrices du Paris d'autrefois; tantôt une vue des Tuileries (2) avec des belles promeneuses coifféesde feutres, « l'Oiirika,ses gardes du corps en tenue de service et là-bas, étendus sur quatre chaises, Adolphe et Théodore se contant leurs bonnes fortunes en grand mystère; tantôt un coin du Luxembourg (3), dont en revanche le public ne semble pointdifîérer beaucoup de coqu'ilest aujourd'hui. Comme

(1) M. de TEspérance de l'Aigle ne pouvait se décider à vieillir. Sa manie était légendaire. Merle et Brazier en firent le héros de leur pièce le Ci-devant jeune homme (voir p. 187. Castellane écrivait en 1813 : « Polier joue le soir des proverbes chez M°'e de Gontaut, et une partie du Ci-devant jeune homme. L'Espérance de l'Aigle était là parmi les spectateurs, afln qu'on pût contempler l'original de la pièce, sans sortir delà chambre. » Castellane, Journal, vol. 1, pp. 221 et 22.5 ; lady Blessington, The Idlev in France, vol. I. p. 81 ; le Petit dialile boiteux ou le Guide anecdotique des étrangers à Paris, par M-'-, p. 17; A. Cler, la Comédie à cheval, p. .o8.

(2) Lady Blessington, The Idier in France, vol.I, p. 270.

(3) Ihid., vol. I, p. 234.

soiis la troisième république, lady Blessington y distingue forcemarmotsjouanlà Jaballe, quantité denourrices en bonnet et, le long- des allées solitaires, de vieilles dames promenant leur ciiien favori. Lady Blessington se met en devoir de regagner la rue de Bourbon et cliemin faisant traverse le Pays latin, contrée légendaire, excentrique, régions perdues dont elle a vaguement ouï parler dans le monde. Ni la cour des miracles ni ses truands n'eussent provoqué chez notre Anglaise une pareille stupéfaction. Au passage, elleentrevoit des maisons bizarres^ pittoresques, sordides et des fndividusqui par leur mine étrange ne le cèdent en rien aux demeures avoisinantes, des hommes « en habits noirs, usés jusqu'à la corde, avec des livres sous le bras, quelquesuns avec des lunettes et lisant pendant qu'ils marchent». Mêmes allures saugrenues chez les femmes qui, si nous en croyons le Flâneur, « ont une physionomie toute différente de cellesque l'on rencontre ailleurs dans Paris. Leur mise trahit une excessive négligence et leurs modes remontent bien à quarante ans, preuve certaine que les hommes de ces contrées s'occupent fort peu du beau sexe ». Telles étaient les découvertes auxquelles se livrait lady Blessington du fond de sa calèche (i).

Mais ces sortes de descriptions ne laissent point que d'être assez rares dans son ouvrage. En 1829, bien qu'elle se piquât de beaucoup lire et tînt à formuler son avis sur toutes les plus récentes publications, sur la Chronique de Charles IX, Cinq-Mars ou les poésies d'Amable Tastu, lady Blessington ne faisait point encore métier d'écrire (2). En tout cas, elle ne songeait nullement à tracer un tableau de Paris, point davantage à composer un livre définitif sur la France elles Français. Très

(1^ Lady Blessington, The Idler ni France, vol. II, p. 15. (2) Ibid., vol. I. pp. 299, 303, 317, 326; vol. II, pp. 18. 29, 38. 43 et 44, 52, 73.

simplement, elle note l'emploi de ses loisirs et chaque jour poursuit sa relation, au courant d'une plume facile, d'une ()lume d'amateur. On no saurait dire autre chose de son talent. Elle écrit avec facilité, au besoin mémo avec une facilité qui frise la monotonie. Ceci admis une fois pour toutes, il lui reste à nosyeux l'inappréciable mérite d'avoir connu beaucoup de gens et vu beaucoup de choses.

En bonne Anglaise, elle voyage avec méthode et visite en conscience. Aimant le plaisir et les relations mondaines, elle prend néanmoins le temps de se recueillir à certaines heures. Nous l'avons surprise errant en paix dans les jardins du Luxembourg-, une autre fois nous la rencontrerons chez les marchands de vieilleries, faisant emplette de bibelots et d'objets soi-disant historiques. Car, à l'exemple de ses compatriotes, lady Blessington ressent un g^oùt très vif pour toutes les célébrités du jour ou de la veille (1).

C'est ainsi qu'à la suite d'une représentation aux B'rançais elle s'est mis en tête de frayer avec Mile Mars, projet médité de longue date et que, en fin de compte, elle parvient à réaliser. Au nombre des illustrations contemporaines, M''^ Mars en effet tenait une place éminenle. JNul ne traversait Paris sans l'aller voir dans une de ses créations fameuses et c'était à qui se vanterait d'avoir pénétré chez elle. Ses réceptions étaient célèbres et sa demeure le rendez-vous de tout un groupe de gens aimables et cultivés parmi lesquels « régnait cette courtoisie facile et cette politesse qui, de nos jours, n'existe plus qu'à titre de vague légende en Angleterre comme en France. Le salon de M^'<^ Mars, poursuit Gronow, était une école de bonnes manières et de bon français, et la maîtresse de maison, affable et gracieuse pour

(1) Lady Blessington, The Idlev in France, vol. II, pp. 55 et suiv., p. 115.

tout le monde, savait parfaitement donner le ton à ses hôtes (1). »

En conséquence, un beau matin, lady Blessington s'en va, rue de la Tour-des-Dames, frapper à la porte de l'hôtel qui subsiste encore, non loin de l'ancienne maison de Talma. Dès l'entrée, la voilà sous le charme et qui déclare tout « le plus joli du monde », chaque salle, chaque meuble « attestant que la propriétaire est une ^ femme de culture supérieure et de mœurs raffinées m, depuis le boudoir Louis XVI décoré par Ciceri jusqu'à la bibliothèque enrichie de peintures de Lâmy, Gérard et Delacroix. Çà et là, des portraits, des bustes, mille souvenirs curieux et, sur une console en marbre blanc, une couronne d'or offerte à l'illustre comédienne par ses admirateurs. Suit un éloge enthousiaste: «Jamais, s'écrie lady Blessington, jamais deux heures ne s'écoulèrent aussi rapidement que dans la compagnie de cette femme exquise. M"e Mars est encore, si l'on peut dire, plus attrayante à la ville qu'à la scène, car son visage rayonne d'esprit et ses manières sont à la fois si pleines de calme et d'expression, si prévenantes et si dignes, il y a dans sa voix tant d'attrait mystérieux que nul ne peut l'approcher sans être dans le ravissement. Tous ses propos sont marqués au coin du bon sens et du bon goût. Ses traits sont réguliers et délicats ; quoique tendant à l'embonpoint, sa taille est des plus gracieuses ; enfin, son sourire commesavoix est d'une douceur souveraine et révèle des dents de toute beauté. Lorsqu'elle ne joue pas, M'^^ Mars ne porte d'autres cheveux que les siens qu'elle dispose très simplement et sans en modi-

{\) Gronow, Réminiscences, vol. I, pp. 213 et siiiv. : Th. Raikes, Journal, vol. I, p. 61; vol. II, p. 21; vol. 111, p. 44 ; G. Niépoviès. Eludes physiologiques SU7- les grandes métropoles de l'Europe, pp. 400 et siiiv. ; Trollope, Paris et les Parisiens en 1835, p. 33 ; Rainier-Lanfranchi, Voyage à Paris, pp. 370 et suiv. ; Goimtess Dash, Mémoires des autres. vol. III, p. 18; Véron. Mémoires d'un bourgeois de Paris, vol. I, p. 189.

fier la teinte châtain clair par aucun artifice. Dans ses allures et sa physionomie, l'on découvre i'Iieureux et rare mélange de la grande dame et delà femme aimable, sans jamais l'ombre d'ad'ectation (l). »

Lady Blessington est encore une fois enchantée. Soit dit en passant, elle est toujours enchantée. Ses moindres appréciations portent la marque d'une bienveillance universelle et si même on tenait à se faire une idée juste de toutes les personnes qu'elle met en scène, la prudence voudrait que l'on contrôlât ses témoignages par d'autres témoignages moins indulgents. Son portrait de M^i^ Mars concorde néanmoins avec ce que disent d'elle bon nombre de ses compatriotes et je ne pense pas en l'occasion que ses éloges fussent déplacés.

Donc, fêtée en tous lieux, l'épouse d'un gentleman riche et considéré, la maîtresse de l'homme le plus à la mode et le plus séduisant, lady Blessington menait une existence digne d'envie. Rien qui permît d'assigner un terme à sa félicité quand, à l'improviste, survint un incident à jamais regrettable. Lord Blessington mourut. Etant sorti pour accomplir sa promenade quotidienne, le gentleman fut subitement frappé de congestion et, ramené chez lui, ne tarda pas à rendre le dernier soupir.

Lady Blessington ne nous entretient que fort peu de son mari dans le Flâneur en France, A vrai dire, elle ne nous en parle même point du tout si bien que, l'amour conjugal mis à part, il serait assez malaisé de définir au juste ce qu'elle éprouvait à son endroit. « Une interruption de plusieurs mois dans mon journal, écritelle en septembre 18^9. Lorsque je le fermai pour la dernière fois, je ne m'attendais guère au coup terrible dont j'allais être victime. » Puis, au mois d'octobre de la même année : « Souffrante et réduite à garder la

(1) Lady Blessington, The Idlerin France, vol. II, p. 156',

iS

chambre. Mon docteur me conseille de recevoir afin de dissiper mes ennuis.» Cédant aux conseils delà faculté, lady Blessington ouvre sa porte à quelques intimes, à des amis compatissants tels que M. de Montalembert, lui aussi cruellement éprouvé par la perte d'une fille chérie. « Sa douleur fut contagieuse, nous dit-elle, et trouva dans mon cœur une voix qui répondit à la sienne. » Tel est son dernier mot (1). Peu à peu les visiteurs habituels reprennent le chemin de la maison et, senible-t-il, notre jeune veuve parvient à se consoler sans trop d'efforts. Aussi bien, n'avait-elle pas un remède sûr à ses maux, et ce charmant d'Orsay n'était-il pas, à lui seul, un consolateur infaillible? Quoi qu'il en soit, si peu qu'elle veuille insister sur la mort de son époux, cette mort ne laissait point que d'apporter de graves changements dans son existence. A défaut d'héritier, le défunt laissait une héritière et cette héritière, nous le savons, n'était autre que M'"^ Alfred d'Orsay, laquelle vivait séparée de son mari et ne témoignait aucun désir de partager ses nouveaux biens. En tout et pour tout^ il ne restait à l'infortunée veuve qu'une rente do 50.000 francs, budgetmédiocre pour une Londonnienne qui depuis son mariage avait pris la douce habitude de ne jamais compter. Mais lady Blessington n'était pas femme à s'embarrasser de si peu et, l'argent faisant défaut, elle prit la résolution d'accumuler dettes sur dettes, ce dont jusqu'à sa mort elle sut s'acquitter en conscience.

Une fois qu'elle eut quitté ses habits de deuil, on la vit donc reprendre le cours de ses exploits mondains, et réceptions, dîners, parties fines se succédèrent à nouveau. Les mois d'hiver étaient revenus. Paris se réveillait sous la neige. « Il y a eu de belles parties de traîneaux, écrivait Castellane quelques années auparavant.

U) Lady Blessington, The Idler in France, voL II, pp. 9", 98 et 102.

Le vicomte Sosthène de La Rochefoucauld avec un bonnet magnifique conduisait M"^* de Cayla; un de leurs chevaux arabes, mal dressé, a refusé le service au coin de la rue Duphot et ils ont été renversés. On parle de cette aventure dans les salons autant que de la guerre d'Espagne. » En ce temps en effet on n'usait pas encore de l'ingénieuse méthode suivant laquelle on transforme aujourd'hui la neige en boue liquide et, pendant la froide saison, il arrivait que les élégantes circulassent en traîneaux par la ville (i).

Bien entendu que lady Blessington et la duchesse de Guiche ne souiïrirent pas un instant d'être en reste avec la mode et que toutes deux elles se hâtèrent d'adopter ce genre de locomotion. L'une, conduite par d'Orsay, s'installa dans un véhicule à figure de dragon, attelé d'un cheval Isabelle; l'autre, avec son époux, prit place à l'intérieur d'un cygne gigantesque. Walewski s'était joint au cortège et suivait dans un traîneau russe. Après avoir parcouru le boulevard et charmé les badauds, la cavalcade prit le chemin de Saint-Cloud. On y dîna ; puis, à la nuit close, on revint par le Bois de Boulogne. Trajet enchanteur. Précédant les équipages, des valets montés galopaient, torches en mains; le cygne et le dragon jetaient par les yeux des lueurs féeriques, illuminant au passage les rameaux blancs de neige et le sous-bois mystérieux. Nulbruit alentours et, grisée par l'air vif et la course rapide, lady Blessington s'abandonnait aux caprices de son imagination romanesque (2) .

La voici définitivement rendue à sa bienheureuse insouciance, à ses plaisirs, à ses charmants amis. Charmants, tous l'étaient. Sans doute le savions-nous déjà;

(1) Gastellane, Journal, vol. I, p. 451;/a Mode 18-29, p. 348: Ibid., 1830, pp. 71 et 73 (illustration) \Ihid., 1><38 (janvier-mars), p. 185 (illustration) ; G. Niepoviès,Ê^uf/es Physiologiques sur les Grandes Métropoles de l'Europe, p. 172.

(2) Lady Blessington, The Idler in France, vol. H, pp. 132 et suiv.

mais elle n'en prend pas moins la précaution de nous le redire pour la vingtième fois. Il est vrai qu'à cette règle X***, M. X*** — elle ne le désigne pas autrement — faisait exception. Et cela ne nous étonnera qu'à moitié lorsque lady Biessingtonnous aura dit que ce M. X*** ne l'entretenait jamais que de politique. Pis encore, M. X*** ne se lassait point de lui prédire les plus abominables catastrophes. Lady Blessington se souciait peu de politique, à plus forte raison, de politique pessimiste et quand X*** venait lui déclarer que l'état marchait droit à sa ruine, elle y perdait son latin. Chacun admet, se disait-elle, que la France est en pleine voie de prospérité, qu'à l'intérieur elle croît en richesse, au dehors en influence et que^Dieu merci! les Français n'ont point la mine de gens tyrannisés. Toutes choses qui, l'opinion (le lady Blessington mise à part, n'étaient d'ailleurs que l'exacte vérité. Quoi qu'il en soit, poursuivait-elle justement : « Je tiens pour certain qu'en dépit de ses mérites, aucun chef d'Etat ne saurait longtemps rester populaire en France et que nul avantage matériel ne parviendrait à détourner le peuple de ces émeutes auxquelles son tempérament irascible bien plus que de réels griefs l'entraîne tout naturellement (1). »

Hélas ! le fâcheux ne se tenait point pour battu et revenait à la charge plus alarmiste et plus obstiné que jamais. « Une longue visite de X***, écrivait sa victime, 011, selon l'usage, la politique a fait le fond de l'entretien. Comme je voudrais donc que l'on renonçâtà jamais me parler de politique! C'est en vain que je proteste de mon ignorance et de mon inaptitude, les gens se refusent à m'entendre et jugent nécessaire de discuter, ce qui m'importune au dernier chef. Si j'en dois croire X***, Charles X et les ministres actuels sont à ce point impopulaires que le règne ne saurait se terminer sans

(1) Lady Blessington, The Idler in Fravce, vol. I, pp. 352 et 353.

commolion violente. » Lady Blessington coimprericait de moins en moins. Aux revues, à la promenade, au théâtre elle avait maintes fois rencontré Sa Majesté, grand vieillard à la mine affable et sereine, dont on vantait dans les salons les belles manières, la galanterie, l'à-propos et, quoi qu'elle fît, elle n'arrivait pas à discerner quels sujets de mécontentement le peuple français pouvait bien avoir contre son souverain. H est vrai qu'on en était alors au ministère Polignac, c'est-à-dire à la veille des ordonnances. Mais la charmante créature avait, ma foi, bien autre chose en tête que Polignac et les ordonnances, quand cela n'eût été que ses achats d'objets rares ou sa dernière commande chez Herbauït (1).

Arrivait un jour cependant, le 27 juillet de l'année 1830, 011, revenant de promenade, lady Blessington trouvait à la ville un aspect singulier. Partout, des gens à mine turbulente et fiévreuse, des bandes circulant par les rues, des groupes stationnant aux carrefours. Changement subit et gros de menaces. Hier, la vie suivait son cours habituel, chacun se hâtant vers ses affaires ou ses plaisirs. Aujourd'hui, désœuvrement général; des boutiques fermées, des volets clos, pas un équipage (2).

(1) Lady Blessington, The Idler in France, vol. II, pp. 69 et 10.

Lady Blessington rencontra même le prince de Polignac cliez la duchesse de G-- [The Idler 171 France, vol. IL p. 136). Elle le trouva plein d'agrément et le portrait qu'elle en fait concorde assez bien avec celui que nous olïre M"'» d^Agoult. « Le prince Jules de Polignac était beau. Fils de cette ravissante duchesse de Polignac qui avait partagé l'impopularité de Marie-Antoinette, il avait comme sa mère, la taille haute, mince, et souple, le visage long, les traits nobles. 11 ressemblait au Roi, de qui, dans le peuple, on le disait fils. Plus anglais que Charles X dans ses manières, il avait comme lui, le sourire affable et un peu banal, l'entretien facile et insignifiant, la physionomie très douce... Je n'ai vu le prince de Polignac, dans cette unique circonstance dont j'ai parlé, que pendant deux heures à peine, mais il m'a laissé un souvenir plein de respect. Dès l'abord on sentait en lui quelque chose de fixe, d'inébranlable et d'impénétrable. « Daniel Stern, Mes Souvenirs, pp. 320 et 321.

(-2) Lady Blessington, The Idler in Fiance, vol. II, p. 150.

Mais voilà bien autre chose. Tandis que, rentrée chez elle et reprenantdéjà confiance, lady Blessington vaquait à ses frivolités journalières, on venait soudain l'informer que l'émeute prenait corps, que de toutes parts s'élevaient des barricades et que, place de la Bourse, la foule incendiait le poste militaire. Notre Anglaise n'en peut croire ses oreilles. Comment laisse-t-on s'accomplir de pareilles abominations? à quoi songent les autorités, la police? « et pourquoi si les autorités civiles ne se sentent point en mesure de résister au torrent,- n'ont-elles pas recours à la force? Quand un gouvernement se mêle de tenter un coup d'état, au moins devrait-il en envisager les conséquences probables. » Fort judicieuses remarques. Le soir même, se présentaient Walewski et d'Orsay. Tous deux revenaient également de la place de la Bourse, ayant eu grand'peine à se frayer un passage à travers la rue Richelieu déjà bouleversée de fond en comble et plongée dans les ténèbres. Hasard providentiel, d'Orsay avait pu remettre la main sur son cabriolet stationné rue do Ménars et, talonné par la populace qui derrière lui pillait et saccageait, il n'avait trouvé que le temps de se réfugier au cercle de la rue de Gramont (1).

Réellement, les choses commençaient à prendre mauvaise tournure et sans abandonner tout espoir, lady Blessington ne laissait point cette fois que de ressentir de vives inquiétudes^ Hélas! elles n'étaient ces inquiétudes que trop justifiées. Dès le lendemain, à la première heure, on apprenait que de nouvelles barricades s'étaient élevées durant la nuit et qu'une bande de furieux se promenait, exhibant des cadavres par les rues et criant vengeance. Paris se réveillait sous les armes; la bataille s'engageait pour de bon. Tout le jour lady Blessington demeurait en son logis, les portes closes et

[l) Lady Blessington, The Idler in France, voL II, pp. 153,154, 155.

l'oreille au guet. Au loin elle entendait le tocsin de Notre-Dame, les détonations de l'artillerie, les crépitements de la fusillade, cependant que d'heure en heure, amis, voisins, domestiques entraient et sortaient apportant les plus sinistres nouvelles : les trois couleurs flottaient sur l'Hôtel de Ville, la troupe fraternisait avec l'émeute, Charles X fuyait en Belgique, la populace mettait le feu aux quatre coins de la capitale, projet qu'effectivement, au nom des immortels principes, elle se réservait d'exécuter quarante ans plus tard. Mais encore une fois, s'écriait lady Blessington, à quoi songent les autorités ! et comment n'envoie-t-on point les forces nécessaires pour mettre ces gueux à la raison (1)!

Le soir venu, à bout de patience, elle prenait le parti d'aller elle-même aux nouvelles et modestement habillée, suivi d'un valet de chambre, elle se dirigeait à pied vers l'hôtel de M^e Crawford. Depuis quelques mois, lady Blessington avait abandonné le quai d'Orsay pour la rue Matignon. La distance n'était donc point considérable entre la demeure de son amie et la sienne. Rapidement, elle gagne la rue Saint-Honoré, elle marche, elle court lorsque, soudain, à hauteur de la rue Verte, elle se trouve nez à nez avec une barricade formidable. Un instant, elle songe à rebrousser chemin, mais l'approche d'une bande d'émeutiers lui fait perdre la tête. Rassemblant ses forces, la voilà grimpant à l'assaut do la barricade, parvenant jusqu'au faîte et tant bien que mal se laissant choir de l'autre côté. Heureusement pour elle que labarricade étaitprivée de ses défenseurs. Quoi qu'il en soit, lady Blessington a grand'hàte de parvenir au terme de son voyage et malgré la chaleur suffocante elle poursuit sa course au pas accéléré. Dans la ruo

(1) Lady Blessington, The Idler in France, vol. IL pp. 158, 161 et 162, 167 ; Daniel Stem, Mes Souvenirs, chap. vi, pp. 323 ; comtesse de Soigne, Mémoires, vol. in, chap. xxi et suivants.

d'ailleurs pas un être vivant. « L'on se serait cru dans une ville ravagée par la peste. »

Enfin elle parvient jusqu'à la demeure de son amie. Le suisse ouvre et n'en peut croire ses yeux. Quelle audace, quel courage ! « Vraiment ces dames anglaises n'ont peur de rien! » — Elle entre, et dans le salon aperçoit la vieille M^n^ Crawford toute en larmes, qui l'attire contre son sein, qui l'embrasse et gémit vainement sur ce qu'à son âge il lui faut assister aux horreurs d'une nouvelle révolution. Autour d'elle se groupent amis et parents, consternés, funèbres, échangeant à voix hasse des propos de mauvais augure. D'aucuns cependant essaient de réconforter l'aïeule, entre autres le marquis d'Aligrc (1) qui sans doute, fidèle à sa coutume, a pris soin de mettre sa fortune en lieu sûr et garantit que tout s'arrangera pour le mieux. Lady Blessington croit donc raisonnable de s'associer à l'espoir du marquis et, après de nouvelles larmes et do nouveaux embrassements, se décide à rentrer chez elle. Mais pendant sa visite les insurgés ont repris possession de la rue; ils ont harré le passage, tendu des cordes et quelques-uns veulent à toutes forces obliger la belle dame à sauter à pieds joints. Celle-ci s'indigne, refuse. Aussitôt cris d'enthousiasme, applaudissements unanimes : « Laissez-la passer! Honneur aux braves! Elle parle comme il faut. Vivent les Anglaises ! » L'es-

(1) «On sait quelle singulière réputation de parcimonie s'attachait à ce beau nom de la magistrature. Son père avait été premier président au Parlement de Paris, et comptait déjà parmi les hommes les plus riches et les plus économes de France. On raconte qu'ayant constamment agi avec cette même prudence conservatrice, il se trouvait, lors de l'émigration, être presque le seul qui eût de grosses sommes au milieu de compatriotes mourant de faim. » JM"" Ancelot. les Salons d'Autrefois, pp. lOo et 107. C'est également ce que dit Gvonow, Réminiscences, \ol. II, pp. 237, 240 et 241. Il est vrai que Frénilly prétend le contraire, Souveiiirs, p. 302.

capade nocturne s'aclievait au milieu d'une ovation populaire (1).

Quoi qu'il en soit, de jour en jour, la situation ne faisait qu'empirer. Affamées, découragées, les troupes royales se trouvaient, le 29 juillet, littéralement bloquées autour des Tuileries. Mais la lutte continuait sur tous les points et pour ceux qui de leur chambre s'en rapportaient uniquement au vacarme de la fusillade, rien ne semblait encore désespéré. Tout d'un coup, le bruit se répand que deux régiments de ligne viennent de passer à l'insurrection et bientôt d'autres nouvelles se succèdent de plus enplus accablantes. Spectacle inouï : on a vu le jardin des Tuileries se remplir de troupes fuyant en désordre, on a vu des soldats sautant pèle-mêlo par les croisées du château, on a vu les vitres des appartements supérieurs voler en éclats, des meubles en morceaux choir de tous côtés par les fenêtres, enfin les trois couleurs flotter sur le Pavillon de l'Horloge. C'en est fait, l'émeute est victorieuse. Vainement d'Orsay dépêche-t-il ses gens pour tenter de sauver le portrait du Dauphin par Lav^rence (2). La crapule a déjà parachevé son ouvrage et du chef-d'œuvre il ne reste plus rien. Tandis que lady Blessington est mise au fait de ces vandalismes d'usage, des camelots hurlent sous ses fenêtres: les Amours de la duchesse d' Angoulême et de V Archevêque de Paris, clameurs imbéciles auxquelles viennent se mêler des cris de Viue Napoléon l de Vive le duc d'Orléans ! ou encore de Vive la République I Pour Dieu 1 que va-t-il sortir de tout cela. Le lendemain, le surlendemain, elle apprend que Charles X quitte Saint-Cloud pour Trianon, Trianon pour Rambouillet, qu'il retire ses ordonnances, qu'il abdique,

(1) Lady Blessington, The Idlev in France, vol. II. pp. 170 et suiv.

(2) Ibid., vol. II, pp. 184 et 185 ; comtesse Dash, Métnoires des autres, vol. m, p. 187.

que le Dauphin abdique, que le duc d'Orléans est nommé lieutenant général du Royaume. « Infortunés Bourbons 1 Un sort maudit semble s'acharner contre leur famille et Charles X paraît d'avance condamné à mourir comme il a vécu, en exil (1). »

Cependant les jours s'écoulent. Au tumulte de l'émeute, au fracas du canon, de la fusillade, succède un morne silence. Lady Blessington est toute étonnée, presque déçue, de s'éveiller au milieu du calme. Quoi, plus d'espoir, plus d'alarmes! « Non, milady, rien, absolument rien. » Tel est le dernier mot de sa femme de chambre, elle aussi fort en peine du nouvel état de choses. Mais le plus curieux est que chacun semble en proie à ce même désœuvrement insipide, crise de spleen et de lassitude qui rappelle certains lendemains de folles mascarades. Et lady Blessington consigne dans son journal cette réflexion d'une petite bourgeoise avouant que Paris cominence à devenir des plus tristes (2).

Car lady Blessington se décide à remettre le nez dehors et, se promenant à pied, les voitures ne pouvant encore circuler par les rues, elle va jeter un coup d'œil sur le champ de bataille. « Jamais ville, à moins d'être mise à sac, ne subit, nous dit-elle, plus triste métamorphose. Des maisons criblées de balles, des vitres en morceaux, des voies dépavées et le long du boulevard des arbres abattus ou mutilés. » Partout la stupeur et la désolation. Chemin faisant, elle rencontre M. de la Fayette, glorieux, pompeux, béat, toujours enchanté de parader au milieu de foules en ribote, a humant le parfum des révolutions ». Mais la vue du grand patriote ne provoque chez elle aucun enthousiasme. Au lieu du La Fayette aux cheveux blancs que célè-

(1) Ladv Blessington. The Idler in France, vol. II, pp. 190. 193, 194 209 213.

(2) Ib'id., vol, II, pp. 227 et 228.

brent toutes les rangaines en vogue, elle n'aperçoit qu'un « vieil homme assez laid, coiffé d'une perruque brun foncé lui cachant le front et lui donnant un aspect fort désagréable et commun ». Cris divers sur son passage : « Voici le grand La Fayette! prononce l'un. — Oui, réplique un autre, la ganache des deux mondes! » Tant vaut la faveur populaire (1).

Lady Blessington est bientôt pleinement édifiée sur les avantages qu'elle présente. A quelques jours de là, sous les fenêtres du Palais Royal, elle voit cent mécréants attroupés qui se démènent, vocifèrent et réclament à grand bruit le nouveau monarque. A la fin ce dernier paraît, salue, resalue, lève les yeux au ciel, met la main sur son cœur, puis se retire soumis et penaud, tandis que chez les assistants l'allégresse atteint son comble, au spectacle d'une si merveilleuse docilité. D'ailleurs, que leur faut-il à ces Parisiens? que veulentils au juste? A les observer, eux-mêmes n'en semblent trop rien savoir, acclamant ou sifflant le premier venu, machinalement, au petit bonheur et criant pour crier. Un soir qu'au bras d'Alfred d'Orsay la comtesse va prendre l'air dans les Champs-Elysées, elle tombe sur un groupe d'énergumènes en train d'écouter un des leurs s'égosiller en plein vent. Elle s'approche, prête l'oreille lorsque soudain, reconnaissant lesintrus, un quidam se met à hurler: « Vive le comte d'Orsay! » Aussitôt, plantant là son orateur, toute la bande fait chorus, trépigne et s'époumonne. D'Orsay cherche un instant à modérer leur enthousiasme. Vains efforts et, nesachantcomment répondre à cet accès de zèle intempestif, lui et sa compagne n'ont d'autre ressource que de battre en retraite précipitamment (2).

En dépit d'une aussi flatteuse popularité, ladyBlessing-

(1) Ladv Blessington, The Idler in France, vol. II, pp. 225, 236.

(2) Ibid., pp. 180 et 181, 223 et 224, 237,

ton et d'Orsay ne tardèrent pas à constater que cette révolution de 1830 apportait de graves dérangements dans leurs habitudes mondaines, que chacun autour d'eux s'associait au deuil de Ja monarchie tombée, que nul ne reconnaissait le nouveau souverain des Français et que sa couronne, dépourvue de prestige et de consécration, n'était, suivant les idées chrétiennes et les traditions de famille, que «la triste récompense d'une triste félonie ». D'honneur tout le monde se crut tenu d'abandonner charges et pensions ; l'on évita de recevoir, de sortir, on se cantonna dans sa province et, durant de longs mois, on vécut en proscrits, toutes choses qui n'étaient nullement du goût de lady Blessington. Dès le lendemain des trois glorieuses, elle avait perdu son amie la plus chère, la duchesse de Guiche, qui s'en était alléepartager l'exil les princes et bientôt, isolée, dépaysée, elle-mêmcre prit le chemin de l'Angleterre. D'Orsay l'y suivit (1).

Nous n'accompagnerons point lady Blessington jusqu'à Londres, bien qu'à cette date commence la période peut-être la plus brillante de sa vie. D'autres ont déjà conté ses réceptions à Gore House et nous ont mis au fait de sa carrière d'écrivain {2). Au surplus, son existence à l'étranger ne rentre-t-elle point dans notre sujet.

Longtemps, longtemps plus tard cependant, lady Blessington reviendra chez nous. Mais son arrivée ne ressemblera guère à celle d'autrefois. Vingt années se seront

(1) Lady Blessington, T/ie Idler in France, vol. II, p. 249; Daniel Stem, Mes Souveiiii's. pp. 334.

(2) J. Boulenger. les Dandys (voir le chapitre sur d'Orsay).

écoulées et lady Blessin^tori sera vieille, bien vieille alors et bien tombée dans l'oubli. Ruinée, traquée, la pauvre femme ira chercber asile dans un très modeste appartement de la rue du Cirque. Comme à ses yeux Paris aura donc cbangé depuis 1830 ! Comme les gens et les cboses, comme tout aura pris une physionomie rébarbative et morose! Vainement, elle essaiera de renouer connaissance avec les témoins de sa jeunesse. Les uns seront morts, d'autres l'auront effacée de leur souvenir, presque tous la négligeront dans son infortune. Vainement, après avoir fait le tour de ses anciennes relations, elle attendra leurs visites. Bien peu pousseront la galanterie jusqu'à venir frapper à sa porte et lady Blessinglon, jadis la beauté célèbre, l'idole des romantiques de Grande-Bretagne, mettra volontairement fin à ses jours deux mois après son arrivée.

Et d'Orsay? Hélas! du rival de Walewski, de Caradoc et de Maussion, il ne restera qu'un vieux beau flétri, déchu et sans ressources. De même que lady Blessington il aura dû s'enfuir de Londres à la hâte, poursuivi par toute une meute de créanciers insolents. Quelques années, héroïquement, il travaillera pour vivre et, le 4 août 1852, il rendra le dernier soupir, au lendemain du jour où le Prince Président lui confiera la Direction des Beaux-Arts. Pieusement alors la duchesse de Gramont fera transporter le corps dans son domaine de Chambourcy et, par une attention touchante, ordonnera de l'enterrer dans le caveau même où, depuis trois ans déjà, reposera lady Blessington.

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