‹ Les Anglais à Paris, 1800-1850Chapitre 7 sur 8 · LE GRAND CHAR IMPÉRIAL ROULE MAJESTUEUSEMENT · texte numérisé non relu

LE GRAND CHAR IMPÉRIAL ROULE MAJESTUEUSEMENT

Pour cette fois, Thackeray ne critique ni ne sourit. Oh! n'allons point en conclure qu'il fût bonapartiste. Et même, étant donné qu'il n'admet en France ni la république,ni la royauté, ni l'empire, je me demande ce qu'il nous reste à choisir. Mais je ne pense point qu'il ait songé beaucoup lui-même à résoudre l'énigme et, là comme ailleurs, il s'est contenté de poser les questions sans y répondre (2).

H-élas! si nos mœurs politiques ont de quoi choquer un Anglais, quel elïet ne produiront pas sur lui nos

(1) The Fitz-Boodle Papevs (édit. Macmillan), pp. 304 et suiv., traduc, Lanoire.

(2) Ballads and Verses, p. 301.

mœurs privées ! et si, pour tout ce qui touche au gouvernement de la chose publique, nous otirons un exemple de l'incapacité la plus risible, à quel spectacle de corruption, de dépravation, de cynisme l'étranger ne s'expose-t-il point, dès qu'il pénètre tant soit peu dans notre existence mondaine ou familiale? Que là comme ailleurs noire frivolité règne en maîtresse, inutile d'insister sur ce point — oii et sous quelle forme ne retrouve-t-on pas chez nous cette frivolité pitoyable ? — - mais nulle part, à coup sûr, elle ne se manifeste de façon plus révoltante et dangereuse.

N'oublions point que Thackeray est essentiellement un bourgeois d'Outre-iManche,au cœur honnête, au bon sens robuste, à la volonté ferme, guidé par d'inébranlables principes. N'oublions point davantage qu'il est protestant, qu'à ce titre il manque assez généralement d'indulgence, au besoin même de tact, qu'à ses yeux il n'est qu'une mesure et qu'un poids et que ni le talent, ni l'esprit, ni l'élégance ne peuvent racheter certaines faiblesses. Il est irréprochable, je le veux bien, mais il est en même temps d'humeur chagrine ; il est très spirituel, mais sans douceur ; très droit, mais violent au point d'afficher une intolérance quelquefois regrettable. Son malencontreux penchant à juger exclusivement nos mœurs d'après son code puritain l'entraîne aux sévérités les plus fâcheuses, l'empêciie d'y voir clair et, malgré son grand talent, il faut bien admettre que son horizon n'est point toujours des plus vastes. Qu'il suive les caprices de son imagination, qu'il parle d'art ou d'histoire, immanquablement nous retrouvons chez lui le moraliste, un moraliste dont la morale n'est rien moins qu'attrayante ou caressante, moraliste visionnaire qu'obsède, qu'enfièvre le spectacle des perversités humaines. Instinctivement, il faut qu'il prêche, qu'il dénonce, qu'il attaque, enfin qu'il mette en garde ses

compatriotes et l'univers entier contre le monstrueux, le scandaleux, le pernicieux exemple des mœurs parisiennes.

« Hommes de famille qui lisez ceci, ne laissez jamais un Français non marié franchir votre porte !...Ce n'est point qu'ils fassent du mal, une fois sur mille, à Dieu ne plaise ! mais ils ont l'intention d'en faire. Ils regardent nos Siizannes avec des yeux sacrilèges et déslion" nêtes. Ecoutez deux de ces ^ens au sourire polisson bavarder en faisant résonner l'asphalte du boulevard sous leurs bottines vernies... et entendez-les parler d'une bonne créature de Baker street, simple, étourdie et vaine, passer en revue ses charmes, montrer ses lettres

et insinuer — laissons cela, mais je vous déclare que

j'ai l'àme furieuse d'y penser et je ne puis apprendre qu'une Anglaise épouse un Français sans éprouver une sorte de honte et de compassion pour elle (1). »

Voilà qui s'annonce mal pour la France et promet à ses enfants quelques nouvelles et rudes mercuriales. Ecoutez, étudiants du Pays Latin, héros de Murger et de Gavarni,qui « menez une existence de débauche tellement fabuleuse qu'un Anglais ne peut même pas la comprendre, à plus forte raison la partager » ; faites-en votre profit, cyniquesjeunes gens qui ne rougissez point de chercher femme dans un de ces bureaux de mariage « 011 touteveuvedesoixante-dixans peut se procurer un époux de vingt ans, moyennant un certain nombre de billets de banque » (positivement il semblerait que ces sortes de bureaux fussent en France d'un usage courant) ; rentrez en vous-mêmes,pères et grands-pères qui, devant la table de whist, vous entretenez innocemment de vos fredaines de jeunesse (« En Angleterre il fut un temps oi^i ce qu'on appelle jeter sa gourme était, dans

(1) M. Lanoire, Thackeray et la France, (Revue hebdomadaire, 10 septembre 1910), 11. 22".

le clan des aînés, un motif de grande bonne humeur ; fort heureusement sur cet article nous sommes devenus beaucoup plus stricts etsensés(l) ))); enfin, prêtez l'oreille, vous surtout, Adolphe et Théodore, habitués du Boulevard et de Tortoni, menibres du Jockey-Club, qui, non contents de passer les nuits et de donner chez les créatures, vous mêlez sans vergogne aux saturnales du Mardi-Gras. (Tliackeray professe un dégoût marqué pour le carnaval et les bals de carnaval.) (^ Jamais œilhumain ne considéra plus hideux spectacle, déclara-t-il avec modération. 11 m'arriva d'assister à l'une de ces réjouissances où, vociférant, trébuchant, hurlant, les quatre mille danseurs se ruèrent hors de la salle de fête, rue Saint-Honoré., pour courir ventre à terre jusqu'à la place Vendôme ; autour de la colonne et toujours braillant,ils exécutèrent une ronde, à vingt milles à l'heure, puis, revenant au même train de fous furieux, se ruèrent à nouveau dans la salle de bal. Entrez seul en un pareil endroit et je vous doOe de ne rien voir d'aussi terrible. Il y règne une sorte de gaieté frénétique et farouche qui ferait songer à des exercices de démons bien plus qu'à des jeux humains: bing, bang ! tambours, trompettes, coups de bâton, coups de pistolet retentissent à l'orchestre, lequel orchestre semble égaler en folie les danseurs eux-mêmes ; zit !.., une avalanche de couleurs et d'oripeaux, un mélange de tous les costumes de la terre, de tous les sujets du royaume, de tous les chenapans de la capitale, hommes et femmes enlacés ensemble, tourbillonne pêle-mêle devant vous... Une bande de Malais, ivres de haschich et courant comme des possédés, un troupeau de dervishes hurleurs, pourrait peut-être de nos jours se livrera des bacchanales semblables; mais je doute qu'un peuple européen, les Français exceptés,

{{) The. Nctpcomes. p. 341: The Paris Skelch Boo?c p. 91 : The Filz- Bovdie l'apers. p. 345.

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autorise de pareils désordres ou qu'il y trouve plaisir (1). » De sa vie,Thackeray neseremettrad'avoir jeté les yeux dans ce temple de la débauche.

Du demi-monde passons au e:rand monde, à la « fine fleur de cette société que Napoléon redoutait plus que la Russie, la Prusse et l'Autriche ». Evidemment, à première vue, l'on y respecte un peu mieux certaines lois de la bienséance ; mais au fond l'un vaut l'autre, et c'est toujours le même effréné libertinage, la même polissonnerie dégoûtante, le même « remarquable et naïf dédain pour celte institution appelée mariage ». Il est vrai que ne, connaissant âme qui vive dans le monde proprement dit, Thackeray s'est renseigné dans les romans de l'époque. Dieu sait pourtant si vers 1830 l'on en fabriquait de bizarres ! Mais pas une minute Thackeray n'a l'air de s'être douté à quel point l'imagination d'un Horace de Viel-Castel, d'un Charles de Bernard ou même d'un Balzac pouvait altérer les véritables couleurs de la vie et, sans se troubler, il confesse ingénument qu'il n'est point de méthode plus efficace pour s'instruire des us et coutumes d'un pays qui n'est point le nôtre. Ceci dit, il s'empare de la Femme de quarante ans, « une histoire merveilleuse, pleine de la plus ex<quise drôlerie, des traits les plus satiriques. La Femme do quarante ans possède un mari et trois amants qui tous à la fois, par un beau soir étoile, font la découverte du lien qui les unit ». Fort d'une pareille trouvaille, Thackeray poursuit son enquête en analysant Un acte de vertu, autre aventure de la dernière élégance. On y trouve « un époux, son épouse, plus un couple d'amants, et la façon dont un amant remplace l'autre sert île prétexte à mille bouffonneries. Jolie morale, vraiment ! » Et voilà que, de nouveau, Thacke-

(1) r/)e Paris Sketch Book, pp. 83, 231; The Fllz-Boodle Papers, pp. 311 et sniv.

ray s'échauffe et tempête : « Pourquoi, dieux tout puissants, pourquoi donc ]es Français se marient-ils? Si seulementle Père Enfantin (qui, dit-on, vient de couper sa barbe enchanteresse et remplit maintenant dans une banque les fonctions de scribe) avait pu mener à bonne fin ses chastes, ses justes, ses nobles , ses gracieux projets, que d'ennuis matrimoniaux eussent pu de la sorte être évités (1)! »

Le plus beau, je le répète, est de voir où Thackeray va puiser ses arguments. J'ajoute qu'il est non moins curieux d'observer avec quelle assurance merveilleuse, quelle certitude magnifique il nous attribue le monopole de l'adultère. L'on se demande oii, dans son propre pays, un observateur aussi clairvoyant avait les yeux, si même parfois il ne les fermait point de son plein gré. Mais, sur ce chapitre, il est bien entendu que nous autres. Français, nous aurons tort, inévitablement. Et nous aurons tort parce qu'au lieu de cacher nos fautes, ainsi que l'exigent certaines coutumes d'Outre-Manche, nous les avouerons toujours, à toutes heures et en tous lieux, à la ville, au théâtre et dans les livres. Oui mieux est, nous les avouerons de bon cœur, nous les avouerons bien haut, trop haut; disons toute la vérité, nous en avouerons d'imaginaires, nous nous vanterons, et cela même sera, pour Thackeray, une dernière et belle occasion de triomphe. Déjà nous étions des républicains fanfarons, des patriotes fanfarons, il faut que pour comble nous soyons encore des fanfarons de vice ! « Il ne semble pas qu'il entre jamais dans la cervelle de nos voisins que la galanterie soit chose immorale. » En Grande-Bretagne, « c'est le contraire qui prévaut... et s'il arrive qu'on soit coupable de pareilles faiblesses, du moins s'abstient-on de le publier par-dessus les toits. Un Français ne voit pas

(1) The Paris Sketch Book, pp. 89 et suiv.

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plus de malice à proclamer qu'il a une maîtresse qu'à proclamer qu'il a un tailleur, et l'on revit le temps de Boccace dans les mille et un romans qui peignent la société de ce pays, » Ah ! tout spirituel qu'il pût être, Thackeray n'aimait point le premier genre de plaisanterie venu.

Sévère pour les hommes, il ne l'est pas moins pour les femmes. Mais tel que nous le connaissons, il était à prévoir que, sur ce chapitre, il n'aurait pas lieu davantage d'être fort satisfait. Au surplus, et d'une manière très générale, il me paraît que sa façon de concevoir la plus belle partie du genre humain offre quelque chose d'un peu superficiel et de primitif. Il semblerait qu'à ses yeux le sexe en question se divisât en deux catégories bien distinctes, n'ayant entre elles aucun point de contact, aucun lien possible, aucun rapport d'aucune sorte : d'une part, les femmes vertueuses qui naissent telles et leur vie durant restent telles avec toutes les mille et une qualités inhérentes à leur emploi ; d'autre part, les femmes qui ne sont pas vertueuses et qui, suivant un principe analogue, étant venues au monde avec tous les vices et toutes les impuretés demeurent, en toute occasion et toujours, également impures et vicieuses. On connaît les héroïnes angéliques et les tendres fiancées dont Thackeray peupla ses romans, ingénues qui s'entendraient si merveilleusement à donner la réplique aux jeunes savants et candides polytechniciens d'Emile Augier. A les voir, à les entendre, on se demande quelles sortes de femmes il connut ici-bas, principalement quelles femmes il rencontra dans son pays et dans le nôtre. Car, si volontiers il réserve aux Anglaises le royaume des femmes vertueuses, il va de soi que délibérément et d'un bloc pour ainsi dire il range les Françaises dans le clan des femmes qui ne le sont pas. J'ajoute même qu'à l'en croire les

Françaises poiirraientà elles seules au besoin constituer la deuxième de ces catégories. Après cela, nous ne serons pas étonnés si Thackeray se représente la Parisienne comme une créature qui se met beaucoup de rouge et de blanc, qui s'affuble de robes voyantes, arbore des chapeaux scandaleux et possède au moins deux amants à la fois. Pour lui, F'rançaise, lionne, grisetle sont termes synonymes qui tour à tour évoquent en son esprit une succession d'images abominables telles que restaurants de nuit, loges d'actrices, alcôves polissonnes, que sais-je encore, bals de mi-caréme!

A quoi naturellement on pourrait objecter que les généralisations trop hâtives ont leur danger, que nombre de Parisiennes s'habillent avec goût, que certaines ne se mettent point de rouge^ qu'il en est même de fidèles, que si la plupart ne le sont pas, — comme ailleurs — du moins elles savent dans la galanterie conserver quelque délicatesse, enfin que cela justement les distingue des autres et rachète bien des faiblesses. Mais je crois que de tels arguments n'eussent été, aux yeux de Thackerav, d'aucun prix et que de sa voix la plus redoutable cet homme vertueux nous eût répondu : « Nous avons noire lion britannique; nous avons notre Bretagne régnant sur les Jlots ; nous avons notre femme britannique, la plus respectable, la plus remarquable des femmes de ce monde (1). » Décidément, il faut nous y résigner, Thackeray n'est pas l'homme de certaines nuances.

« Soyons moraux; prêchons d'exemple. » Tel est l'avertissement qu'il nous donne à chaque ligne, le

(1) M. Lanoire, TJiackeray et la France[Re\ue Hebdomadaire, 10 septembre 1910), p. -i-il.

principe qu'il inscrit en tête de chaque page, la conclusion qui termine le moindre de ses chapitres (1). Et tout serai-tau mieux, s'il voulait bien cependant examiner nos erreurs d'un peu plus près, si de temps à autres il cherchait à les expliquer, enfin si même, parfois, il daig-nait nous gratifier de circonstances atténuantes. Mais Tliackeray n'explique nin'atténue. Obstinément, exclusivement il s'en tient à son code britannique, et, sur de lui-même, infaillible, tranche, décrète et condamne. Il avait jugé nos mœurs exécrables, il déclare notre littérature également révoltante, et cela pour des motifs analogues. Inutile de lui vanter tel roman en tant que roman, telle pièce de théâtre en tant que pièce de théâtre, si pièce de théâtre ou roman ne s'adapte point aux bienséances puritaines, si l'auteur s'avise d'offrir à son public autre chose que des exemples édifiants, s'il oublie qu'avant d'être un artiste il a le devoir d'être un honnête homme et qu'avant de produire une œuvre d'art il doit fournir un enseignement moral.

Tout de suite, il est aisé de prévoir les conséquences d'un pareil système et le jugement que Thackeray devait porter sur les lettres françaises. Des classiques il ne parle guère et s'étend plus volontiers sur la période contemporaine. Mais, là comme ailleurs, on aurait tort de vouloir chercher dans le Sketch BookaniTQ chose que des impressions et des notes recueillies pour ainsi dire au jour le jour. Après une soirée aux Français, Thackeray, désireux d'épancher sa bile, résumait par écrit ses souvenirs de la veille, et bientôt ces souvenirs allaient remplir les colonnes de telle ou telle revue; une autre fois, c'était un roman de George Sand, lequel provoquait chez ce même Thackeray un violent accès de mauvaise humeur et de celte nouvelle crise d'irritation résultait un nouvel article. Réunies après coup, ces esquisses,

(1) Critical Papers in art, pp. H, 1?, 125.

comme leur titre l'indique, n'offrent donc rien d'une étude vraiment sérieuse et suivie; mais à travers les boutades et les professions de foi sommaires, on perçoit do façon très nette quel fut le sentiment de Tliackeray sur l'ensemble de l'école romantique. Je mets à part l'œuvre des poètes proprement dits, dont il ne semble pas s'être fort préoccupé. D'ailleurs quelqu'inslruit qu'on puisse être, je crains qu'il ne soit guère possible d'apprécier à leur juste valeur des poésies écrites dans une lang-ue autre que la sienne; et si Tliackeray négligea Lamartine et Musset, s'il préféra les chansons de Déranger (1) aux vers d'Hugo, n'oublions pas que le plus « parisien ))des poètes étrangers, Henri Heine, émit une opinion à peu près semblable.

Cequi d'abord attiral'attentiondeThackerayfutlethéâtre etle roman, et théâtre etromanlui semblèrent également ridicules, incongrus et monstrueux. Au reste, pour un Anglais chez qui dominait le goût du bon sens et delà modération, il faut avouer que l'auteur du Sketch Book tombait en France à l'époque la moins faite pour le séduire et qu'en toute cliose alors nos compatriotes manifestaient une extravagance peu commune. De même que dansles mœurs, de même qu'en politique, sévissaitdans les lettres une affectation derévolte puérile, une manie d'étrangeté insolente, une rage de sentiments hors nature, de passions baroques et furibondes qui donnèrent une fois de plus à Thackeray la ferme conviction qu'il assistait à je ne sais quelle mascarade prétentieuse et folle.

Déjà dans la vie quotidienne il nous reprochait de forcer nos attitudes et de jouer les matamores. Qu'allait-il penser de nous au théâtre ! dans le drame, dans ce fameux drame romantique, « ce grand monstre, sorti du néant en ces dernières années et qui, mais je n'en crois pas un mot, se déclare fils de Shakespeare ». Que de for-

(1) Ihe Paris Sketch Book, p. 86 : Ballads and verses, pp. 129 et suiv

laits en son nom, que de meurtres, que d'atrocités! en même temps quelle étrange monotonie! « Chacune des pièces écrites par Victor Hugo, depuis //^er/ia/if, contient un monstre, un monstre délicieux racheté par une vertu : Triboulet, un monstre fou, Lucrèce Borgia, un monstre maternel, i)i/«r/e Tntlor, un monstre religieux, Jllonsieur Ouasimodo, un monstre bossu; et d'autres encore auxquels il faut que nous pardonnions leurs monstruosités, mieux, qu'il faut que nous admirions, sous le prétexte (ju'à ces monstruosités vient se mêler on ne sait quel vague étalage d'affection. Et tandis que le grand Hugo nous offre un seul monstre pour chaque pièce, le grand Dumas nous en fournit généralement une demi-douzaine pour lesquels le meurtre n'est rien, une intrigue ordinaire et une simple violation du septième commandement (toujours le septième commandement!), rien du tout; mais qui vivent et prennent leurs ébats au milieu d'un vaste et charmant imbroglio d'abominations que l'on pourrait difficilement concevoir et moins encore décrire en Angleterre (1). »

Egaiementimpitoyable et clairvoyant, Thackeray tout de suite n'a point manqué d'observer combien, sous l'abus des assassinats, l'étalage des passions frénétiques, les tirades empoulées, ces grands monstres de drames étaient creux, superficiels, rudimenlaires, et combien en somme ils restaient loin de Shakespeare. Bien vite, il s'est avisé de la maigreur, de l'invraisemblance des caractères, par contre du rôle éminent que jouaient dans ces pièces les émeutes à la cantonade, les poisons, les caveaux, les cercueils.

Restaient les prétentions historiques ou soi-disant exotiques delà nouvelle école, et ces prétentions furent encore pour Thackeray, lui chez qui l'iiistorien doubla toujours si merveilleusement le romancier, un motif

(1) The Paris Sketch Book, pp. 234 et suiv.

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de grande bonne humeur. « Il faut voir, déclare-l-il à propos de Kean, la solennité des acteurs lorsque réciprocjuement ils se donnent du milord et la gravité, la bonne foi parfaites avec lesquelles écoute l'auditoire. » Mais surtout ce qu'il faut voir, ce sont les Mijstères de Londres et dans les Mystères de Londres l'archevêque de Canterbury. « Il portait nne toque de velours décorée d'une frange noire abondante et son costume ressemblait à riiabillement de nos vénérés ppélats,sauf que la perruque en était infiniment plus élégante et frisée... L'auteur, dit-on, s'en est allé à Londres pour une semaine dans l'intention de se familiariser avec nos manières, et là, sans doute, il a vu des comtesses dont la traîne était portée par des jockeys, des lords allant à la cour, munis d'immenses perruques, et des juges de correctionnelle en uniformes de policemen, avec des chapeaux de toile cirée, des culottes de casimir blanc et des bas de soie (1) ! »

Eternelle répétition des mêmes caractères et simplicité prodigieuse do ces mêmes caractères, abus des artifices de mélodrames, symbolisme incohérent, érudition enfantine, fausseté criarde des peintures historiques ou locales, Thackeray n'a pas eu grand'peine à signaler les trop nombreuses faiblesses du théâtre romantique. Néanmoins, comme toujours, ce qui devait le choquer le plus vivement, était l'immoralité foncière de ce même théâtre. Avec angoisse il se de/nande l'effet que produira sur le public, môme un public français, l'exhibition de ces prouesses de cannibales, la glorification de ces amours de forcenés que les dramaturges de l'époque se vantaient de mettre au-dessus de tous les devoirs, de toutes les lois, de toute morale, et lui, le partisan de

(l)M. Lanoire, r^acA-emy eHai^m?iee (Revue Hebdomadaire, 10 septembre 1910), p. 233 ; Critical Papers in art, t^. 40; The Fitz-Boodle Papers, p. 413.

toutes les libertés, il réclame à grands cris la censure.

Enfin, ilans le domaine littéraire, Tliackeray trouvait un dernier motif d'indignation et ce motif n'était autre que l'ambition délirante, la folle outrecuidance des auteurs eux-mêmes. Il avait lu leurs préfaces, leurs manifestes; du parterre il avait écouté les monologues interminables où, se substituant aux personnages de la pièce, Hugo ou Dumas s'appliquaient à faire l'éducation des peuples et la leçon aux rois, et malgré le fracas des formules grandiloquentes, les métaphores insolites, les affirmations hautaines, Thackeray n'avait pu s'empêcher de trouver le spectacle à la fois comique et révoltant. Que les Français fissent de mauvaises pièces, c'était leur droit ; qu'ils fussent immoraux, c'était leur habitude ; mais qu'en outre ils se donnassent pour apôtres, cela vraiment passait les mesures!

D'aucuns prétendent qu'en France le ridicule tue. Ce ne fut point l'avis de Thackeray, spécialement en ce qui touche aux romantiques. Avec un acharnement joveux, une infatigable cruauté, il ne se lassa point de les railler dans leurs prétentions les plus chères, n'eut pas de sarcasmes assez mordants à l'endroit de leurs manies publiques ou privées. Bien haut, il dénonça leurs mœurs inutilementdébrailléeset tapageuses, leurs aveux intempestifs, leurs effusions de mauvais goût. Mais surtout il s'ég-aya de voir ces mêmes gens, hommes et femmes, du vaudevilliste au dramaturge, s'adjuger les fonctions do penseur, exhiber chaque jour des méthodes de soi-disant nouvelle philosophie, des recettes infaillibles pour amener le bonheur universel, se poser en flambeaux, en phares de l'humanité, se croire en communication perpétuelle et directe avec Dieu le Père (i).

« A tout propos, M. Victor Hugo invoque la Providence et se montre intimement au courant de ses des-

(1) Burlesques, pp. 422 et suiv. ; 460 et suiv.

3o2 LES A^■GLAIS A TARIS

seins les plus mystérieux. Il nous parle du ciel familièrement et sur un pied d'ég^alité, comme une grande puissance parlerait d'une autre. Mais c'est là un privilège oij sont admis à présent presque tous les auteurs français : le nom de Dieu est toujours sur leurs lèvres, dans les circonstances de la vie les plus basses et les plus banales. La plupart d'entre eux ont expressément un mission divine. Lamartine a eu des révélations des choses célestes, et a vu le trône de Dieu à travers ses larmes. M^^ Dudevant nous laisse entendre qu'elle est une martyre (et peut-être aussi une sainte, ou plus encore). Leroux et Lamennais s'avancent, l'un et l'autre, avec des révélations et des prophéties qu'ils nous somment de mettre à la place des vieux évangiles : et il n'y a pas jusqu'à un Dumas qui, en préface à quelque vilaine histoire de luxure et desang, n'insinueque cette histoire contient un mystère sacré, et que Dieu lui a donné mission de l'expliquer (1). » Mais correspondre en tète à tète avec Dieu le Père ne leur suffit plus, il faut qu'ils s'attribuent à eux-mêmes des droits à la divinité, qu'ils se campent en personne sur des autels. « C'est un déluge de dieux ; Victor Hugo est un dieu ; M^^ Sand est un dieu ; Jules Janin, cet homme de génie prétentieux, a des intuitions divines et il n'y a guère de misérable écrivailleur de poèmes et de prose, sans barbe au menton, qui ne vous parle dans sa préface de la Sainteté du Sacerdoce littéraire, ou un sale étudiant, pompant du tabac et de la bière et titubant en revenant de la Chaumière avec une ffrisette, qui ne soit convaincu de la nécessité d'un nouveau messianisme et hoqueter à qui voudra l'entendre des chapitres de sa propre apocalypse d'ivrogne (2). »

(1) T. de Wyzewa, Un livre de Thuckeray sur la liltéralure et la vie françaises, iReYue des deux Mondes, 15 avril 1906), p. 941.

(2) M. Lanoire, Thackeray et la France (Revue Hebdomadaire, 10 sep-

Sans doute Hugo, Dumas, Janin se couvrent-ils à plaisir de ridicule; néanmoins de tous ces prophètes de beaucoup le plus odieux est encore George Sand. Cette femme-auteur qui s'habille en homme, fume comme un troupier, se marie et se démarie à la face de l'univers, Thackeray ne peut la voir ni la sentir. A aucun prix, il ne manquerait une occasion de l'accabler des invectives les plus désobligeantes : « Vous êtes si étonnamment sagace, lui déclare-t-il, que vous pataugez dans la boue à chaque pas, si merveilleusement clairvoyante que vos yeuxne peuvent y voir à un pouce devant vous, car vous avez soufllé, avec ce génie d'éteindre, qui est le vôtre, chacune des lumières qui suffisentà la conduite des hommes ordinaires (1). »

Dans son Livre d'esquisses parisiennes,T[mckeTiiy lui consacre tout un chapitre et l'on regrette qu'il n'ait point attendu pour l'écrire que lut publiée la Mare au Diable ou François le C hampi .M.'d\he\ireusement, quand parut cet article, madame Sand venait de se ranger sous la bannière d'un certain philosophe hirsute et crotté, du nom de Pierre Leroux. Hélas ! peu avant, elle s'était de même entichée d'une sorte de paysan jacobin, Michel (de Bourges), qui ne brillait point davantage par la finesse ou la modestie. C'est de toute sa carrière la période la moins plaisante. Après avoir, dans Indiana, Valentine et Jacques, proclamé le « droit au bonheur », après avoir dépeint des amoureux frénétiques et de jeunes épouses incomprises qui voulaient « vivre leur vie »), la pauvre femme s'était à corps perdu lancée dans les calembredaines humanitaires et jouait le rôle de pythonisse. Dans ses lettres, ses articles, ses romans, il n'était question que de peu-

tembre 1910), pp. 231 et 232 ; Troloppe, Paris et les Parisiens en 1835, vol III, pp. 125, 142, 162 et 163.

(1) M. Lanoire, Thackeray et la France (Revue Hebdomadaire, 10 septembre 1910), p. 232; The Paris Sketch Book, pp. 183 et suiv.

pies souverains, de phalanstères, de sainte égalité, visions bizarres auxquelles se mêlait je ne sais quel mysticisme extravagant. Thackeray s'avise de consulter Spiridion, l'un des romans dont alors George Sand gratifia son pays. Il y voit un couvent où les portraits détachés de leurs cadres se promènent à travers les pièces, où le fondateur Hébronius revit en la personne du père Alexis et où certain vieillard vertueux discourt perpétuellement au moyen de formules énigmatiques, le tout accompagné de soupiraux, de tombeaux, de caveaux, etc.... Thackeray n'ycomprend rien et cela se conçoit. Du reste au lieu de Spiridion eût-il fait choix des Sept cordes de la lyre ou de tout autre roman du même genre qu'il n'y eût pas vu plus clair. Mais le comble était qu'à l'époque ce charabias passait pour le fin du fin, le dernier mot du sublime ; qu'à côté de Spiridion paraissait Ahasvérus de Ouinet, à côté à.' Ahasvérus Ja Phalange du citoyen Considérant,-sans compter V Organisation du Travail de Louis Blanc et que ni l'Organisation du Travail, ni la Phalange, ni V Ahasvérus ne valait mieux que Spiridion. Vraiment, il y avait alors quelque chose de pourri dans le royaume de France et l'auteur du Sketch Book avait trop beau jeu.

Mais à quoi bon toujours s'indigner, à quoi bon môme prendre au sérieux ces Français qui, sans suite, sans raison, s'emparent au petit bonheur des modes et des idées de leurs voisins, les interprètent à contre-sens, puis les rejettent avec autant de hâte qu'ils ont mis à les adopter. 11 en va de leurs prétentions philosophiques comme de leurs prétentions dramatiques, ou monarchiques, ou démocratiques, et tout cela finalement ne tire guère à conséquence.

« On peut appeler la révolution une caricature de la liberté, comme l'Empire était une caricature delà gloire, et ce qu'ils empruntent des étrangers prend le même

caractère. Ils prennent les bottes à revers et les mackintoslîs d'au delà le détroit et caricaturent nos modes ; ils lisent un peu, très peu Shakespeare et caricaturent notre poésie : et tandis qu'à l'époque de David l'art et la religion n'étaient qu'une caricature du paganisme, maintenant, au contraire, ces deux articles sontimportés d'Allemagne.» Sur quoi Thackeray décrit tout au long la fièvre de piété qui, vers 1840, sévit chez les Parisiens, le succès des prédicateurs en vogue et des tableaux saints, l'abondance et le luxe des ouvrages de dévotion. Notre-Dame de Lorette est construite au milieu de cet enthousiasme. Il revient dans l'église à quelque temps de là et n'y trouve que le suisse endormi. « Je suis, dit-il, porté à croire que la fameuse réaction est finie; les étudiants se sont remis à leurs pipes et à leurs billards du dimanche et on a ouvert Tannée dernière un ou deux cafés qui sont dix fois plus élégants que Notre- Dame de Lorette (1). »

Oui, nous sommes légers, légers en tout, universellement, incurablement légers: « Lorsqu'on sort du triste et brumeux atmosphère londonnien et qu'au lieu de fumée de houille et de brouillard jaune, l'on aspire cet air français, si limpide et si pur, l'on est comme grisé tout d'abord et l'on sent une chaleur vous pénétrer jusque dans les veines, une allégresse vous monter à la tète... Cette griserie serait-elle permanente et quotidienne chez les habitants de ce pays? et ne devons-nous pas attribuer à l'influence toute spéciale de l'air et du soleil de France leur mille et un caprices désordonnés? Depuis le soir jusqu'au matin les philosophes y sont gris, les politiciens sont gris, les gens de lettres chancellent et trébuchent d'une absurdité à une autre; comment, je vous le demande, arriverions-nous à comprendre les fariboles qui leur passent par l'es-

(1) The Paris Sketch Book, pp. 185 et 186 (traduc. Lanoire).

prit? » Evidemment le plus simple est encore d'y renoncer (1).

Donc, nous sommes immoraux, nous sommes ignorants, nous sommes ingouvernables, hors d'état de nous conduire, inaptes à nous soumettre, bavards et vantards, superliciels et prétentieux. Et tout cela n'est pas flatteur, tout cela nous est dit sans ménagements, tout cela nous donne à réfléchir à la fois sur nous-mêmes et sur celui qui nous juge. Et sans doute, y avait-il chez celui-ci un vieux fonds de puritanisme qui sur bien des points devait à jamais l'empêcher de s'entendre avec nous. Pourtant, quelque pénible que cela puisse être, il faut bien admettre que ses reproches ne sont point toujours dénués de fondements. Je ne voudrais pas un à un reprendre ses griefs contre nous. Toutefois, quand, sur le chapitre des mœurs politiques, il estime que les Français laissent à désirer, c'est une opinion soutenable; quand de même il déclare néfastes les générations d'émeutiers qui se succédèrent en France durant tout le xix^ siècle, on éprouve quelque embarras pour le contredire ; enfin, il n'est pas non plus besoin d'être Anglais pour trouver avec lui qu'un Leroux ou qu'un Michel (de Bourges) offre quelque chose de niais et de méprisable. Lorsqu'il s'attaque aux lettres et qu'il n'y veut voir qu'un instrument de propagande morale, évidemment il part d'un principe discutable ; néanmoins on ne saurait nier qu'il ait tout de suite fort bien deviné quelques-uns des ridicules de l'école romantique et que ce que nous constatons enfin de nos jours, il eut, lui, le mérite de s'en apercevoir quatre-vingts ans plus tôt.

(1) The Paris Sketch Book, p. 204.

Reste le ton qu'il emploie pour signaler nos erreurs, et ce ton n'est point précisément celui de la bienveillance. 11 semblerait même que Tliackeray ne fut pas autrement déçu de nous trouver en faute; mieux, qu'il se fit une joie de publier nos faiblesses, au besoin de les aggraver. Il est cent métliodes pour dire aux gens qu'ils se trompent; mais Thackeray s'empresse de choisir la plus mortifiante. Chaque fois qu'il peut démontrer que nous avons tort, ce sont des cris d'allégresse ; il triomphe, il exulte, il se répand en boutades ironiques, en sarcasmes vengeurs, en diatribes interminables, à tel point que si l'on ne connaissait do lui que le Sketch BooA\on pourrait croire que c'est à nous, véritablement à nous seuls qu'il réserva ses colères et ses indignations. Par bonheur, ses autres livres sont là pour prouver que la raillerie, l'amertume et le dégoût restent, quel que soit le sujet qu'il traite, ses moyens d'expression haliituels.

Sans doute, lorsqu'il se mêle de parler de la France, enparle-t-il en satiriste impitoyable et virulent; mais à quel propos et dans lequel de ses livres se montre-t-il plus indulgent ? On oublie toujours d'en faire la remarque lorsqu'est mis en cause le Livre d'esquisses parisiennes. Sans doute est-il des vices qu'il ne se plaît à voir que chez les Français ; mais n'en est-il pas qu'il réserve, et cela non moins exclusivement, à d'autres qu'à nous. A tout bout de champ et sous tous les prétextes, il nous accuse de légèreté ; mais, le Livre d'esquisses mis à part^ est-il un seul de ses romans, une seule de ses nouvelles où il ne reproche à ses compatriotes leur dureté, leur orgueil, leur snobisme? Ne leur a-t-il pas expressément dédié l'un de ses ouvrages les plus fameux, le Livre des Snobs et The Book of Snobs ne vaut-il pas The Paris Sketch Book ! A-t-il jamais écrit pamphlet plus féroce? Il taxe nos écrivains d'immoralité; mais est-il plus en humeur de

goûter certains épisodes de la vie de Sterne ou certaines allusions du Voyage Sentimentale II déclare que Louis XIV est un monstre et Louis-Philippe un tyran; mais est-il beaucoup plus éiogieux à l'égard des rois d'Angleterre? et pour admirable que puisse être son portrait de George IV, en est-il plus flatteur (l)?Que de fois, il nous a reproché notre chauvinisme, nos vantardises ! « Et cependant, conclut-il après un examen sincère, je crois au fond de mon cœur que, pour la fatuité, la suffisance et les rodomontades., le snob britannique l'emporte sur tous les autres. » Suit une peinture de ce snob d'Outre-Manche que partout, en voyage, on rencontre, exhibant sa carrure de boucher, sa face d'apoplectique, ses charmes de valet de ferme. Et, de plus en plus sincère, Thackeray ne peut que s'écrier : « Oh! mon pays, je ne m'étonne point que l'on te chérisse tant ! Comme je te haïrais si j'étais Français!

« Ce matamore d'Anglais, brutal, ignorant, bourru, on le retrouve dans toutes les villes d'Europe. Le plus stupide de tous les êtres delà création, il s'en vafoulant sous son pied le sol du Continent, se frayant à coups d'épaules son chemin dans les musées et dans les cathédrales, se pavanant dans les palais, revêtu de son uniforme de bougran. Qu'il soit à l'église ou qu'il soit au spectacle, qu'il figure dans un gala ou qu'il visite une collection, son visage reste également insensible. Mille charmants spectacles défilent devant ses yeux injectés de sang et ces spectacles ne le touchent en rien... Il entre à l'église et juge les pratiques sacrées avilissantes et superstitieuses, comme si son autel à lui était le seul acceptable. Il s'en va voir des tableaux et là dessus le premier décrotteur français lui rendrait des points. L'art et la nature lui prodiguent leurs merveilles et

(1) The Four Georges (George IV).

jamais clans son œil imbécile on ne perçoit trace d'admiration; rien, absolument rien ne l'émeut, sauf toutefois lorsque, sur son chemin, il rencontre un grand de ce monde; alors le rigide, le fier, le présomptueux, l'inflexible snob anglais devient brusquement aussi humble qu'un valet, aussi souple qu'un arlequin (1). w Tels sont quelques-uns des petits travers qu'à défaut de légèreté Thackeray se plaisait à reconnaître chez ses compatriotes et la liste de ces travers prenait rapidement les proportions d'un volume de deux cents pages. Encore une fois, je le répète, il ne me paraît point que Thackeray se montrât beaucoup plus tendre envers les siens qu'envers nous. Après avoir énuméré quelques passages oij celui-ci témoigne en effet à notre égard des sentiments quehjue peu hostiles, M. do Wyzewa conclut en ces termes : « Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'ils (les sentiments de Thackeray sur la France) s'étendaient aussi à la religion catholique, à ce papisme que tout bon Anglais avait pris l'habitude d'associer dans une même haine, avec l'ambition, la bravoure et la gaieté françaises (2). » Mais encore là, je ne vois pas que l'auteur du Sketch Book ait fait preuve d'une telle injustice, qu'il ait sensiblement préféré la religion protestante à la catholique, ni d'ailleurs qu'il se soit outre mesure préoccupé de l'une ou de l'autre. Peut-être se souvient-on de la description charmante qu'il fait du musée du Louvre, le dimanche. A la vue des gens du peuple dans leurs habits neufs, des grisettes souriantes et des soldats qui de bon cœur viennent à tour de rôle s'extasier devant Léonidas ou Napoléon, il songe aux ouvriers et bourgeois londonniens, incapables de goûter

(1) The Book of Snobs, chap. xxix; Critical Pcipers in art., p. 170 : The Fitz-Boodle ï'apers, p. 372.

(2) T. de Wyzewa, Un livre de Thackeray sur la liltérature et la vie françaises {'i\(i\\\(i des Deux Mondes, 13 avril 1906}, p. 943.

autre chose que les faits divers du Sunday Paper. Il compare les premiers aux seconds et, la comparaison n'étant pas avantageuse aux seconds, il n'hésite pas à dire : « Voilà ce que nous a procuré le puritanisme de l'Eglise et de l'Etat — tant il a réussi à matérialiser et à enchaîner à la terre l'imagination des hommes pour laquelle Dieu a créé un monde tout autre.... ce doux et magnifique monde de l'art dans lequel il ne peut y avoir rien d'égoïste ni de vil, dont la stupidité a oublié l'existence et que la bigoterie a essayé de cacher à notre vue. » Où Thackeray se montra-t-il plus impartial et plus juste (1)?

Enfin, si l'on insiste volontiers sur le rôle quelquefois peutl atteur que jouent les Français dans ses romans, on oublie, ce me semble, un peu trop les occasions oii ces mêmes Français y figurent sous des traits sympathiques. A côté de Bekky Sharp, de Castillone et de 3I.de la Motte, pourquoi ne jamais citer la baronne de Smolensk, M"»* d'Ivry ou Paul de Fiorac (2)? Elle se met beaucoup de rouge, M"" de Smolensk, elle s'affuble de chapeaux ridicules, elle n'est pas d'une extrême distinction, qui mieux est, je crois qu'il est prudent de ne point chercher à faire d'enquête sur son genre d'existence passée ; néanmoins, c'est une bonne et brave créature, serviable, compatissante et toujours en veine de dévouement. Il a donné bien de l'inquiétude à sa mère, M. le comte de Fiorac ; il a passé bien des nuits, il a bu terriblement de Champagne; n'importe, s'il est généreux, sans morgue et fidèle en amitié ! Mais quoi, estce là Thackeray qui parle? est-ce bien le Thackeray que nous connaissons, le censeur des mœurs parisiennes, l'austère, l'intransigeant, l'irréductible Thackeray? Car

(1) The Paris Sketch Book, p. 143: The Book of Snobs (on clérical snobs).

(2) Voir Vanity Fair, The Neiccomes ; Denis Duval, The Aventures ot Philip.

TlIACKERAY A PARIS 361

il n'y a pas à dire. Chaque fois que, dans les Newcomes, reparaît M. de Florac, c'est pour donner aux Anglais un exemple de bonhomie, de politesse et de gaieté. Pourtant, à ces qualités brillantes s'opposent de bien tristes défauts. Danser au carnaval, courtiser la première venue, jeter l'argent par les fenêtres sont des peccadilles auxquelles Thackeray généralement trouve assez peu d'excuses et l'on n'en revient pas de voir l'auteurdu Sketch Book oublier de la sorte ses principes les plus chers.

Mais pour expliquer une semblable contradiction (et les contradictions de ce genre abondent aussitôt qu'il parle de la France), disons-nous bien qu'il existe en quelque manière deux hommes chez Thackeray : le premier, que jusqu'ici nous avons surtout rencontré, moraliste à l'accent railleur ou doctoral, toujours en veine de persifler ou de prêcher, et qui met une si belle insistance à nous faire la leçon; le cleuxièmeque,lors de son arrivée en France, nous avons vu se promenant de côtés et d'autres, en curieux, en amateur, heureux de se trouver chez nous, jouissant du spectacle en tout abandon, s'amusant a crayonner au passage telle silhouette, telle scène ou tel coin de rue. Dans les extraits que nous avons donnés précédemment, il n'est pas douteux que ce ne soit le premier de ces deux personnages auquel nous ayons eu le plus souvent à faire; mais, en plus d'une occasion, il arriva que le second eut de même sa part d'influence. Voilà comment, après nous avoir accusés de tant de vices, Thackeray cependant nous reconnut quelques mérites, voilà comment, après nous avoir jugés de manière si désobligeante, il en vint à nous octroyer certains éloges et finalement déclara de bonne grâeequ'il nese trouvait nulle part aussi bien que parrni nous.

Plus d'une fois, nous avons vu que, sur les questions artistiques, il n'hésitait pas à nous rendre entière et pleine justice. Déjà c'est nous faire la part assez belle. Mais son attachement pour la France avait d'autres causes plus intimes encore et plus agissantes, n'eût-ce été que l'existence douce et commode que l'on y peut mener, l'agrément et la facilité des relations, le rapide commerce des intelligences, le ciel clair sous lequel nous vivons. «Comme ils comprennent mieux que nous le bonheur social! déclare-t-il non sans regret; comme il y a plus de virile égalité entre Français qu'entre les riches et les pauvres de chez nous! et cela malgré que nous l'emportions sur eux pour la richesse, l'instruction et la liberté politique. On trouve ici chez les plus humbles une gaieté, une bonne humeur, une sobriété sans parallèle dans aucune classe de la société anglaise. ..Si seulement à notre liberté nous pouvions ajouter un peu de leur bonheur! après tout, c'est l'une des commodités les meilleur marché en ce bas monde, à la portée du premier venu, pour qui veut et sait la mettre à profit. » Au sortir d'un pays oij le triste puritanisme a gardé quelque chose de son ancienne hostilité contre le bonheur, où le raisonnement prime l'instinct, où régnent deshabitudesdelutte et d'orgueil, où triomphela dignité roide et le mépris des faiblesses du cœur, où chacun évite de se livrer, s'enveloppe de froideur, s'enferme dans le silence, quel soulagement, une fois le détroit passé, de pouvoir abandonner le masque britannique, d'oublier un peu certaines distinctions de fortune et de rang, de trouver chez son voisin autre chose que la contrainte ou l'arrogance, de se détendre au milieu d'esprits libres et agiles! Quelle joie, surtout pour Thackeraj, qui

plus cruellement qu'aucun autre souffrit de la morgue insociable de ses compatriotes et ne cessa de batailler contre les règles hypocrites, les bienséances tyranniques, la police mondaine!

Assurément, nous avons encore présentes à la mémoire ses diatribes furibondes à l'adresse des étudiants parisiens et de leur existence de débauche ; mais rappelons-nous par ailleurs ce qu'il dit de Y Hôtel Poussin et de ses anciens camarades, Laberge et Bouchard, amis fidèles, joyeux et modestes, et comme il s'attendrit de bon cœur chaque fois qu'il reparle des environs de la rue de Seine ou des allées du Luxembourg! Nous n'avons pas non plus oublié certaines de ses réflexions à l'endroit du peuple le plus spirituel de la terre, principalement en ce qui touche à ses discours ampoulés, à sesniais engouements, à ses vaines révoltes. Néanmoins, dès que d'un peu près il observe ce même peuple, voilà qu'il se déride et s'épanouit. Rien ne l'égaie, ne le charme comme de se mêler aux badauds endimanchés, a Si vous voulez voir le peuple français à son avantage, écrit-il lors des fêtes de juillet 1839, il faut aller à une fête comme celle-ci où leur bonne tenue et leur innocente gaieté forment un très agréable contraste avec l'hilarité grossière et vulgaire que montrerait la même classe dans notre propre pays, sur le champ de courses d'Epsom, par exemple, ou bien à la foire de Greenwich... Pour moi, le plus joli spectacle était celui de la vaste foule, tranquille et heureuse, du grand nombre d'enfants et du souci, de la tendresse extraordinaire des parents pour ces petites créatures. Cela fait du bien de voir ces gros et honnêtes épiciers, pères de famille, les porter solidement sur leurs épaules de longues heures, afin que les petits puissent, eux aussi, avoir leur part d'amusement. John Bull, j'en ai peur, est plus égoïste : il n'emmène pas M" Bull dans les endroits publics; mais généralement

lui confie la tâche de garder les petits à la maison. » Oui, les « Français, avant tout et par-dessus tout, aiment leurs enfants et se montrent beaucoup plus simples et tendres dans leurs mœurs domestiques que nous jiele sommes, nous autres, avec nos absurdes attitudes, éternellement dignes et glaciales ». Et quelle exemplaire sobriété (Thackeray l'allirme), quelle sagesse dans ces réunions populaires ! « Sous les arbres il y a des masses de confortables abris, des barils de vin, avantageusement placés, des gigots et des saucisse^ arrêtant sur le passant un regard amical. Et cependant, bien qu'il soit trois heures, personne ne mange. Les Français ne sont pas un peuple gourmand ; à cette heure et avec un pareil soleil sur nos tètes, dans une foire anglaise, des milliers de douzaines de bouteilles de /jor/erauraient moussé dans des gosiers britanniques et des chargements de bœufs... auraient disparu pour toujours. » Si on ne mange pas, en revanche on joue beaucoup aux anneaux polonais et à la roulette. On gagne des macarons et aussi des images « joliment encadrées, représentant le Bonheur conjugal ou le prince de Joinville en bottes à l'écuyère, dirigeant l'exhumation de Napoléon, ou tout autre sujet se rapportant à la vie ou à 1 enterrement du grand héros populaire (1) w.

Chaque fois qu'il arrive à Thackeray de frayer avec les bonnes gens du commun, il revient enchanté, rayonnant de plaisir, et lui que les tragédies de Corneille assomment et que le drame romantique exaspère, il se délecte aux pièces de l'Ambigu. Parlez-lui à! Herniann l'ivrogne ou de la Duchesse de la Veauballière ! Au moins là, les auteurs « n'ont point de prétentions aux dons divins, à l'exemple de madame Sand ou de Dumas », et quant aux spectateurs, peut-être, à eux seuls, valent-

(1) Critical Papers in art,]). 136 ; The Fitz-Boodle Papers, pp.332,334 : Paris Sketdi Book, pp. 33, 133 et suiv. (Iraduc. Lanoire).

ils encore mieux que le spectacle. « Le vice est le vice au boulevard ; et il fait bon entendre l'auditoire, tandis qu'un tyran rugit de cruelles sentences de mort ou qu'une mère éplorée plaide pour la vie de son enfant, faire des remarques sur ce qui se passe sur la scène: « Ah! le gredin », murmure un campagnard indigné. « Quel monstre ! » dit une grisette en furie. On voit des vieux, de très gros vieux, pleurer comme des enfants et comme des enfants aussi sucer d'énormes morceaux de sucre d'orge. Acteurs et spectateurs se laissent avec ardeur captiver par l'illusion du spectacle; et ceux-là s'y laissent si bien prendre qu'à Franconi, oii l'on représente les batailles de l'empire, il y a des grades réguliers dans

les rangs de l'armée pour rire Les cosaques forment

le degré le plus bas ; on dit même que les individus qui jouent ce rôle sont mieux payés que les grenadiers (1). »

Ah! les 2:renadiers, l'empereur, l'armée françaisel quel magnifique sujet de plaisanteries, quelle source inépuisable debrocards ! et comme il s'en donna sur leur compte, chaque fois qu'il en put trouver l'occasion f Pourtant, à peine a-t-il remis le pied sur nos côtes qu'il ne peut s'empêcher de considérer d'un œil indulgent « les petits soldats hauts de quatre pieds, en pantalons rouges, avec d'énormes pompons à leurs képis, bien plus militaires et délurés que les gros lourdauds que l'on voit se dandiner dans les garnisons d'Angleterre (2) ». Il a ri de nos attitudes belliqueuses, il s'est moqué de nos instincts cocardiers. Pourtant, lui-même, dans une ballade fameuse, il a célébré les gloires de la France. Une belle après-midi, non loin de la barrière du Maine, il a rencontré le vieux Pierre qui prenait le frais sur le seuil du cabaret de Mars et, tout en vidant sa chope,

(1) The Paris Sketch Book, pp. 244 etsuiv. (traduc. Lanoire). {2)Ibid., p. 6.

ce dernier lui a conté son histoire en même temps que celle de ses aïeux : « Elevés dans le métier militaire, a dit le vétéran — nous l'avons tous été pendant quatre générations ; — mes ancêtres battirent du tambour pour le roi Henri, — le huguenot de Navarre. — Et comme chacun a son lot en ce bas monde, — suivant que le décrète la Fortune, — alors que Gondé brandissait son bâton, — mon aïeul faisait rouler ses baguettes (1). » Et depuis Seneffe et Malplaquefe jusqu'à Friedland et Waterloo, le vieux guerrier conte à sa manière nos victoires et nos défaites, et ce n'est pas sans émotion que Thackeray prête l'oreille au récit héroïque, et c'est grand dommage que traduite la Ballade du Tambour perde la moitié de son charme, car elle figure au premier rang parmi les essais poétiques de notre auteur.

Oui, je l'admets, à distance, il éprouve une instinctive antipathie pour nos exagérations, notre chauvinisme, nos frivolités; mais aussitôt qu'il entre en contact direct avec nous, alors nos défauts s'assaisonnent à ses yeux de tant d'entrain, de cordialité, de bonhomie qu'il ne peut que s'adoucir et pardonner. Que n'a-t-il dit, justes dieux ! sur le carnaval et les bals de carnaval ! Or, passant un jour sur les boulevards, il arriva que Thackeray se trouva nez à nez avec le bœuf gras en personne. Le temps était radieux, l'air plein de fanfares, et, devant la cohue joyeuse et bigarrée, la foule des pierrots et des débardeurs qui livraient bataille à coups d'oranges, de bouquets et de confettis, le rigide moraliste oublia soudain ses rancunes. A son tour, il se sentit gagné par l'allégresse universelle. « On a fait longuement promener le bœuf gras dans Paris, écrit-il en la circonstance, un petit garçon joufflu, assis derrière ses cornes dorées, en culottes roses comme un amour,

(1) Ballads and verses (The chronicle of the Drutn), p. 32.

et une foule de bouchers et de sous-bouchers, habillés en grands d'Espagne, agas, turcs, sénateurs romains, et quoi encore? suivent l'animal en faisant retentir l'air d'une musique infernale de trompeset d'instruments de cuivre.... Et ce n'est pas seulement à Paris que le bœuf gras se promène. Des bœufs plus ou moins gras processionnent aussi dans les campagnes. Ayant eu l'occasion d'aller à un misérable village moisi, désert et isolé des environs de Paris, oii il y avait deux boutiques et deux lamentables cabarets ou auberges avec des peintures fanées de boules de billard et de plats de volaille sur leurs murs humides. ..je vis que les deux boutiques avaient leurdevanturerempliede masques à bon marché et je rencontrai - un ou deux polissons de l'endroit, déguisés et faisant leur carnaval (1). » Tout cela est-il d'un homme qui hait la France ?

Mais ce qu'il aime en France et préfère à tout, c'est Paris. Et je n'entends pas seulement les Parisiens, je parle de la ville en elle-même, de ses nobles avenues, de son fleuve harmonieux, de ses palais grandioses, de ses beaux jardins d'autrefois. Dès qu'il se retrouve dans la capitale, c'est un enchantement, une extase; il ne cesse de l'admirer, de la louer, l'appelle sa chère cité, vante ses embellissements et ses progrès. « Ma chère cité s'améliore à chacune de mes visites et possède quelque nouveau monument, temple, statue ou toute autrejolie chosebien faite pour accueillir le regard. J'y revins il y a quelques annéeset que vis-je I sur la colonne de la Place Vendôme, au lieu d'un pauvre chiffon tricolore, brillait la statue de bronze de Napoléon. Ensuite surgit le fameuxArc de Triomphe, noble édifice en vérité! Simajestueux,sibeau,si blanc, si fortet qui paraîtdominer laville entière. Puis vint l'obélisque...; puis, autour de l'obélisque, les magnifiques terrasses d'asphalte; puis (1) The Fitz-Boodle Papers, pp. 341 et 347 (traduc. Lanoire).

les fontaines pour décorer les terrasses. A peine si je me suis absenté l'espace d'un an, et quoi! voilà qu'ils ont doré toutes les naïades et tous les tritons ; ils ont planté une immense fontaine au beau milieu des Champs-Elysées, une grande fontaine étincelante et écumante, qui, pour des yeux poétiques, a toute la mine d'une énorme brosse à barbe; enfin, du haut en bas de l'avenue, ils ont érigé des centaines de becs de gaz, dorés et flamboyants, qui rendent la promenade du monde la plus joyeuse, plus joyeuse encore (1). »

Mieux qu'aucun Parisien, il connaît delà capitale ses musées riches de tant de chefs-d'œuvre, ses vieilles rues peuplées de tant de souvenirs, sa banlieue décorée de parcs superbes, ombragée de forêts séculaires. Surtout il connaît à fond nos hôtels et nos restaurants. Aussi bien, l'heure est venue d'ajouter qu'outre son goût pour les lettres et la peinture Thackeray nourrissait à l'endroit de l'art culinaire la passion la plus vive. Doué d'un palais délicat, il avait su de bonne heure en apprécier les agréments et les nuances; il avait étudié, comparé les diverses méthodes, et maintes fois, raillant l'ignorance de ses compatriotes, n'avait pas crainte de proclamer que les satisfactions de la bonne chère comptaient assurément parmi « les joies les plus pures et les plus précieuses de la vie ». Il va de soi que la cuisine française élargit grandement le champ de ses expériences et ne contribua pas peu à le réconcilier avec nous. Tout commeil s'était plu àreconnaître notre supériorité artistique, il admit volontiers que notre cuisine était unique au monde, et de bon cœur il entreprit de parachever son éducation sur ce point. Je dirais même qu'il y mit une ardeur sans pareille et chanta les plaisirs de la table avec un respect, un enthousiasme, une émotion qui touchait au lyrisme. Enfin, à l'usage de

(1) The Fitz-Boodle Papers, p. 399.

W . AI . TU A ( ; K E lî A Y

(Poil l'ait de Samuel Lawrence).

ses compatriotes, il écrivit un véritable guide dug-ourmet à Paris, ouvrage farci de renseignements inappréciables et témoignant d'un goût très personnel et très fin (1). Il y indique les spécialités de tel traiteur, le vin qu'il importe de commander chez tel autre, et révèle aux ignorants l'art de composer un menu. Au Café Foy ou chez Véry, le mieux est de demander un beefsteak français, celui qui se coupe dans l'entrecôte ; le Rocher de Cancale possède un madère comme onn'enboit nulle part ailleurs, et quant aux Frères Provençaux, il est bien entendu que c'est là seulement que l'on fond le beurre comme il faut. Mais il est à Paris tant d'autres maisons également hospitalières : « le café de M, Voisin, en face de l'église de l'Assomption, un restaurant au coin de la rue du Faubourg-Montmartre et du boulevard, le grand Vatel,qui est bon marché, joli et tranquille », sans compter le Pavillon Louis XIV, à Saint- Germain, l'Hôtel des Réservoirs, à Versailles, et les Marronniers, à Bercy. Ici ou là, mais de préférence encore au Palais Royal, qu'il fait donc bon s'asseoir devant une nappe blanche et des verres qui brillent. «Il y a une bouteille de Champagne sur le comptoir, et là-bas arrive François, le garçon, avec deux assiettes contenant juste quatre douzaines d'huîtres comme apéritif au dîner. » Puis, le repas fini, quels délices de musarder le long des vitrines. « Oh! glorieux jardin ! Tes arbres sont sans feuilles maintenant, mais qu'importe! les allées sont humides, après? Toutes les fenêtres s'enflamment de lumière et de gaieté ; au moins deux mille gens heureux font les cent pas sous les colonnades ; on entend le son joyeux de l'argent qui tinte, en passant devant les boutiques des changeurs ; des cris affairés de « Garçon ! » et de « V'ià Monsieur ! »

{{) Memorials of Gormandising, voir T/ie Fitz-Doodle Papers (éJit. ?.lacmillan).

sortent des portes à ressort des restaurants à la

devanture de Véfour s'étalent des homards, des ananas, de g-rosses perdrix truffées qui me redonnent presque faim (1). »

Poursuivant sa promenade, il gagne les Tuileries et des Tuileries passe aux Champs-Elysées, à ces Champs- Elysées dont ifne fois de plus il célèbre l'aspect quasiféerique. « Comme les jeunes élégants s'en donnaient alors de caracoler tout du long de l'avenue, faisant danser leurs chevaux au passage des voitures, avec leurs bottes vernies qui brillaient au soleil ! Les fontaines étincelaient et écumaient comme si elles aussi faisaient de leur mieux en l'honneur du dimanche ; les arbres étaient tout couverts de petits bourgeons luisants; des représentations sans nombre de Polichinelle et des Fantoches allaient leur train par derrière et des jongleurs et des équilibristesamusaientles gens avec leurs tours. » Et résumant de façon définitive ses impressions d'Anglo- Parisien : « Mon bon Monsieur, s'écrie-t-il, que pourrions-nous faire sans notre Paris t. .. Il y a quelque chose de fatal dans cette ville ; elle a un charme — mauvais très probablement, mais qui agit sur nous tous — et pcrpétuellementle vieil habitué de Paris y reprend ses quartiers et on le retrouve comme à l'habitude, se chauffant au soleil dans la rue de la Paix. Peintres, princes, gourmands, officiers en demi-solde, austères vieilles dames mêmes, reconnaissant cette attraction, sont plus à Taise là quedansn'importequel autre endroit d'Europe et y reviennent (2). »

Or, en effet, l'auteur du Sketch Book devait revenir

(1) The Fitz-Boodle Papers, pp. 413 et suiv. (traduc.Lanoire). (2] Ibid., p. 399 (traduc.Lanoire).

bien souvent. Nous n'avons jusqu'ici fait allusion qu'à son premier séjour en France, d'ailleurs le plus important, et qui s'étendit de 1832 à 1837. Mais, en 1840, il regagnait à nouveau les bords de la Seine; même alors une bonne part de sa famille s'y trouvait réunie et l'on peut ajouter que de 1848 à sa mort, en 1863, ce fut chez nous qu'il résida, beaucoup plus que chez ses compatriotes.Franchement,lorsqu'ondéteste un pays, y revienton si souvent? et lorsqu'on y revient, met-on si peu de hâte à le quitter (1) ?

Il est vrai que, toute considération générale sur la France mise à part, Thackeray personnellement avait quelques raisons pour ne s'y point déplaire. Rappelonsnous que c'est à Paris qu'il avait pour ainsi dire accompli ses débuts dans l'existence, que tout jeune il y était arrivé, la tète pleine des rêves les plus magnifiques, et qu'en somme de ce premier voyage avaient daté ses premiers succès. Enfin, la vue de tel quartier, de telle maison, de telles fenêtres évoquait en sa mémoire tant de chers souvenirs! C'est là, nous le savons déjà, que, le 20 août 1836, il avait épousé Miss Isabelle Shawe. Lui-môme dans une sorte d'autobiographie, les Aventures de Philippe, s'est plu, non sans quelle émotion, à se remémorer le temps de ses fiançailles et de son mariage. A cette époque, il ne lui restait que bien peu de fortune; elle, sans doute, en avait moins encore. Mais que n'aurait-il fait pour assurer le bonheur de sa jeune compagne! De toutes ses forces il s'était mis à l'œuvre et cette période de labeur et d'épanchements intimes fut — il n'a cessé de le redire — la période la plus douce de toute sa vie.

Hélas! lorsqu'à trois ans de là le pauvre homme revint en France, il y ramenait deux orphelines, leur mère ayant presque totalement perdu la raison. Pour

(1) Th. Taylor, Thackeray, Story of his lif'e, pp. 37 et suiv.

Thackeray ce fut un chagrin profond et qui secrètement Je hanta jusqu'à sa mort. Car ce grand homme toujours en colère était aussi l'homme le plus tendre. Toujours il eut le culte de la famille, des plaisirs honnêtes et simples, toujours il fut obsédé de l'idéal du bonheur bourgeois, de la vie domestique, régulière et calme, et de la réalisation de ce rêve il se trouva bien vite à jamais privé. Vieilli , grisonnant avant l'âge, il prit peu à peu l'iiabitude de beaucoup vivre hors de chez lui. On l'apercevait dans les restaurants et dans les clubs londonniens; surtout on le rencontrait en voyage. Mais presque invariablement le hasard deses excursions le ramenait en France, dans ce Paris toujours souriant et jeune, oij lui-même autrefois il avait été jeune et heureux (1).

Comme Dickens, lorsqu'à l'époque do sa pleine gloire, en 1846 et 1855, ce dernier se v'it tour à tour accueilli chez Scribe, Auber, Girardin et M™® Viardot, Thackeray eut son heure de notoriété parisienne. Lui aussi fut adulé, choyé, comblé. Il était célèbre alors, presque riche et, quittant la rive gauche, il venait d'ordinaire s'installer place Vendôme, à l'hôtel Bristol. Néanmoins, en dépit des satisfactions d'amour-propre, instinctivement il s'en retournait aux endroits qui lui rappelaient ses belles années, le Luxembourg, la rue de Seine et les abords de la montagne Sainte-Geneviève. En passant il jetait de même un coup d'œil à certain petit café proche de la Bourse où, sur un coin de table, il avait, à l'époque du Constitiitional, griffonné maint article

(1) « Lorsque j'allai en Angleterre, en 1862, j'écrivis un mot à Thackeray en lui rappelant notre ancienne connaissance et en lui demandant de venir me voir. 11 n'y manqua pas. Je ne le reconnus pas ; ce n'était plus le même homme. Il était devenu triste, endevenant riche; sa santé s'était dérangée; il aimait beaucoup sa femme, presque toujours soutirante aussi, et jamais la fable du savetier et du financier ne reçut une application plus positive dans une même personne » Comtesse Cash, Mémoires des Autres, vol. V, p. 88.

virulent ; puis il gagnait la rue Neuve-des-Petits- Cliamps; longuement il s'arrêtait devant la maison oh, la première année de son mariage, il était venu chercher asile; enfin il entrait chez Terré jeune, le restaurateur, célèbre pour sesplats espagnolset sa bouillabaisse. Rien n'avait changé. La lampe était la même qu'autrefois, la même écaillère aux joues rouges était devant la porte : (( Comment va M. Terré, garçon, s'il vous plaît? » Le garçon me regarde et hausse les épaules. « Voilà beau temps que Monsieur est mort. — C'est le sort des saints et des pécheurs. Ainsi donc l'honnête Terré a fini sa carrière? — Que désire Monsieur pour dîner? — Ditesmoi, faites-vous toujours la bouillabaisse? » Voici

mon vieux coin accoutumé; la table est encore dans l'angle. Ah! que d'années laborieuses se sont écoulées depuis que j'ai occupé pour la dernière fois cette chaise que je connais si bien!... Mon Dieu! comme les jours s'envolent vite! Je me rappelle un temps disparu où je m'asseyais ici comme maintenant, oui, au même endroit, mais pas tout seul. Une jeune et jolie figure se blottissait contre moi; un cher, cher regard se fixait tendrement sur moi; elle parlait doucement et souriait pour m' égayer. Mais à présent personne n'est là pour dîner avec moi (1). »

Non, vraiment, je ne pense point que Thackeray détestât la France.

(H Ballads and verses, p. il (traduc. Lanoire).

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