‹ Les Anglais à Paris, 1800-1850Chapitre 6 sur 8 · I. Les débuts de Thackeray. — II. Thackeray etla France · texte numérisé non relu

I. Les débuts de Thackeray. — II. Thackeray etla France

« Je ne sais rien de plus agréable que d'ouvrir l'œil, en constatant qu'autour de soi le soleil éclaire des objets nouveaux». Ainsi parlait Thackeray lorsqu'il se remémorait ses voyages en France et ses lendemains d'arrivée à l'hôtel de Boulogne. « Vous vous éveillez, poursuivait-il avec bonne humeur, dans un lit très clair, surmonté d'un haut baldaquin de percalerouge;lesfenêtres sont coquettement drapées avec des pièces de mousseline et de calicot, voyantes et communes; sur le carrelage, un tapis étale ses maigres lambeaux et tout néanmoins semble aussi confortable et réjouissant que possible. Le soleil brille avec plus d'éclat que vous ne l'avez vu briller depuis un an ; le ciel est mille fois plus bleu et comme il est gai ce tintamarre de voix claires, alertes et bien françaises qui de la cour monte jusque sous vos fenêtres! Les sonnettes sonnent éperdument; quelque famille sans doute qui prend la poste pour Paris ; et Dieu sait le bavardage du courrier, du postillon, des garçons d'hôtel et des spectateurs! On entend l'aubergiste crier : « Quatre biftecks aux pommes pour le trente-trois! » (Oh ! mes compatriotes, que j'aime

VOS goûts et vos usages !) et la femme de chambre en train de rire et qui dit : « Finissez, monsieur Pierre ! » (Que diable, peuvent donc fabriquer ces gens-là ?) Un gros Anglais ouvre brutalement sa fenêtre et hurle à tue-tête : Dee dong garsong, voohj voo me donny, lo sho, ou vooly voo pah ! Vainement, il vient de sonner une bonne demi-heure. Mais enfin cet appel énergique porte ses fruits et bientôt voilà notre homme en état de gagner la salle à manger où, s'emparant de trois petits pains chauds, de jambon grillé, de volaille froide et de quatre œufs à la coque il accomplit ce qu'il appelle son premier repas français (1). »

Tout cela, Thackeray n'avait qu'à fermer les yeux pour l'entendre et le voir, car, maintes fois, arrivant d'Angleterre, il était venu loger à IHôtel des Bains, pour de là, le jour suivant, prendre la diligence Laffitte et Gaillard qui s'en retournait à Paris. Quels souvenirs il en devait garder de ces diligences du vieux temps et quelles descriptions amusantes il se réservait d'en faire! énormes et lourdes machines, bruyantes, sonores, poudreuses, avec leurs cargaisons de voyageurs, leurs monceaux de colis et leurs postillons légendaires en veste courte et culotte blanche, avec la poudre et la queue, lo chapeau de cuir sur l'œil, les bottes géantes et le fouet dont, à l'entrée de chaque village, les claquements redoutables se mêlaient aux appels de trompe, aux grincements des roues, au charivari des grelots (2).

De ce trajet de Boulogne à la capitale et des spectacles de la grand'route, Thackeray, pour plus tard, notera dans sa mémoire force détails. A tout bout de champ,

(1) Thackeray, The Parts Sketch Book, p. 5. Pour toute cette étude sur Thackeray, nous nous sommes servis de l'édition Macmillan,1902.

(2) Thackeray, Roundabout Papers, ^\). 222,254,^55; Th. Raffles, Letlei's during à tour throiir/h France, Savoy, Switzerland, Germany and the Netherlands, p. 19; rHerinite rôdeur ou observations sur les mœurs et usages des Anglais et des Français, p. 10 ; les Français peints par eux-mêmes (le Postillon), vol. I, p. 295.

dans ses articles ou dans ses contes, nous reverrons Fauberg-e de Montreuil, où l'on avait coutume de faire si bonne chère,et la côte oij, postées sur le bord du chemin, les paysannes offraient aux voyageurs les fruits de la saison ; nous verrons l'équipage traversant à grand fracas les bourgs endormis, les haltes aux maisons de poste, les bêtes fumantes qu'on dételait à la clarté sourde des lanternes, puis, tandis que le véhicule poursuivait sa route, l'aurore blanchissant la cime des peupliers, les étoiles mourant une à une et le soleil projetant ses flammes à l'horizon (1).

Mais, cédant à ses penchants d'humoriste, Tliackeray plus encore que le lever du jour aimera nous décrire ses compagnons de voyage et leur mine bizarre après un trajet nocturne en voiture, types classiques, personnages de la tradition, et tellement bien de l'époque ! Ne se croirait-on point dans la diligence d'Henry Monnier (2). Ici, la pimpante grisetle qui, le matin venu, troque ses papillotes contre un élégant chapeau, objet à la dernière mode, qui, toute la nuit, se balançant au plafond du véhicule, n'a cessé de venir impitoyablement vous donner dans la figure ; en face, l'éternel commisvoyageur, boute-en-train, bavard, galant, rempli d'attentions charmantes à l'endroit de ses voisines ; puis l'Anglais, le milord hypocondre et bourru, toujours entre deux vins, suivant l'usage; enfin la vieille dame, l'inévitable vieille dame, celle qui n'arrête point de sucer des pastilles et « répand un abominable parfum d'anisette». Brusquement, «la vieille dame parcourt l'assemblée d'un regard l'urtif et dispose un mouchard sur sa bouche; quelques minutes on voit ses yeux rouler d'une étrange manière et l'on perçoit un cliquetis confus : la vieille dame vient de remettre ses fausses dents, usten-

(1) Thackeray, The Advenlures of Philip., chap. xviii.

(2) Henry Monnier, Scènes Populaires (le Voyage en diligence).

siles qui depuis le départ traînaient dans son panier au milieu de bonbons, d'épingles, d'oranges, de pomnaades, de débris de gâteaux, de paroissiens, de flacons d'eau de menthe, de gros sous et de faux cheveux ».

Serait-ce qu'on approche de Paris? Il est certain que, depuis la dernière halte, le postillon se reprend à faire claquer son terrible fouet, que le conducteur souffle dans sa trompe avec une ardeur sans pareille, que les grelots redoublent de tapage, que le fracas des sabots s'accroît de minute en minute et que la diligence, qui naguère marchait aux allures les plus paisibles, fonce maintenant devant elle, bride abattue. Le long de la route, les maisons se rapprochent, les allants et venants se multiplient et, tout d'un coup, surgit de terre une grille et deux guérites. Halte prolong-ée devant la grille afin de laisser aux « hommes verts w le loisir de fouiller malles et valises; puis, continuant son chemin, le pesant véhicule s'engage dans la rue du Faubourg- Saint-Denis. Cette fois, étrangers et provinciaux, tout le monde se penche aux fenêtres. Paris, c'est Paris! et lui-même, le milord ivrogne se décide à jeter un coup d'œil alentour. Spectacle en effet nouveau et contraste bizarre avec « la sombre uniformité d'une voie londonnienne oi^i, dans l'atmosphère terne et brumeuse, tout apparaissait comme lavé à l'encre de Chine, oià les demeures étaient noires, les passants noirs, le ciel noir ». Bien au contraire, ici, tout est couleur et tout est vie, ne serait-ce que ce long ruisseau qui brille gaiement au milieu de la chaussée. De droite et de gauche on aperçait des maisons de tailles et de nuances diverses, des boutiques de merciers avec leurs écharpes écarlates claquant au vent, puis, çà et là, des marchandes de café au lait autour desquelles viennent bavarder les bonnes gens de la rue, et force guinguettes peintes en rouge, laissant voir à travers leurs pampres et

\V. M. TIIACKERAY, EX 1840, A l'ePOQUE OU IL HABITAIT PARIS

(Dessin de Daniel Maciise).

(Extrait de la Revue hebdomadaire du 10 septembre 1910).

barreaux dorés des groupes de buveurs malineux.

Quelques tours de roue, et la voiture atteint la Porte Saint-Denis. Taillés dans la pierre, on dislingue au passage des trophées et des allégories, des nymphes et des dieux marins, Louis vainqueur s'élançant à travers les flots et le lion de Hollande expirant en l'année de notre seigneur 1672. La diligence franchit les boulevards, large enfilade d'arbres verts et de façades blanches: elle s'engage dans la rue de Bourbon-Villeneuve, longue, noire, interminable et de la rue Bourbon-Villeneuve passe dans la rue Saint-Eustache. Le conducteur sonne une dernière fanfare et soudain, tout entier, l'équipage s'engouffre dans une immense cour où, parmi les appels des voyageurs, les cris des postillons, les piafTements des chevaux, deux, trois, six autres diligences entrent et sortent à la fois. Malheur au nouvel arrivant! En un clin d'œil trente va-nu-pieds s'accrochent à ^es basques, se disputent sa personne, Tétourdissent de leurs invites : « Dis loay, sare; are yoii Jor se otel of Rhin? — Hôtel de l'Amirauté? — Hôtel Bristol, sare? — Monsieur, V hôtel de Lille? — Sacr. rrrénom de D** , laissez passer ce petit monsieur. — Ow mosh luggish aue you, sare (1) ? »

Ce fut au milieu de ce tintamarre que le jeune William Makepeace Thackeray débarqua dans la Métropole, un beau matin de l'année 1831. Mais, en France, que sait-on de Thackeray ? L'on sait qu'il vécut sous io règne de la reine Victoria et figure au nombre des grands romanciers dé i'x\ngleterre. L'on sait, en outre, qu'il écrivit un livre intitulé le Liure des Snobs et peut-être a-t-on lu Vanity Fair. Là, néanmoins, s'arrête invariablement pour nos compatriotes la liste de ses œuvres et, quant à son existence, il va de soi que nul ne s'en fait la moindre idée. Pourtant, Thackeray laissa bien

(1) Thackeray, The Paris Sketch Book. pp. 1 et suiv., 12 et suiv.

d'autres ouvrages qui, toute valeur littéraire mise à part, et pour cette seule raison qu'il y traite de nos mœurs et de notre histoire, mériterait d'être en général mieux connus de nous. Effectivement, peu d'auteurs étrangers ont plus souvent mis en cause la France et les Français et peu sur ce chapitre ont fait preuve de plus d'expérience ou d'exactitude. Car ce que l'on ne sait guère davantage, c'est que Thackeray vécut à Paris de longues années, qu'à Paris il acheva son éducation, il apprit à juger de ses propres moyens ei que finalement, après avoir débuté comme élève de Gros, il y écrivit son premier livre.

Déjà, plus d'une fois, nous avons rencontré dans cette même ville tel ou tel écrivain célèbre venant de Grande-Bretagne. Souvenons-nous deWalter Scott allant au Palais-Royal faire sa cour à la Belle Limonadière, de Thomas Moore dînant chez la duchesse de Broglie, de William Spencer en visite chez lady Morgan (1). Vers la même époque, nous aurions pu également citer Byron (2) dont pourtant le séjour en France ne semble pas avoir attiré beaucoup l'attention, et le romancier Buhver Lytton (3) qui tout jeune fit alors chez nous ses débuts dans le monde. Puis, à son tour, vint M""^ Trollope, qui laissa de sa visite ses deux volumes sur Paris et les Parisiens (4); enfin Charles Dickens, lequel, en novembre 1846, arriva, remorquant à sa suite enfants,

(1) Voir pages iOl, 149, 217.

(2) Il fut surtout assidu chez la princesse Bagration. « Pendant son séjour en France, une chute de cheval qu'il fit sur le boulevard le mit à deux doigts du tombeau ; heureusement qu'il fut traité par Dupuytren, et il n'emporta nulle trace de cet accident, si ce n'est une horreur très vive pour Paris; aussi, à peine fut-il guéri, qu'il quitta la France pour toujours. » Comtesse de Bassanville, tes Salons d'autrefois (deuxième série), pp. 58 et suiv.

(3) Auteur de Pel/iam et des Derniers jours de Pompéï. Il fut très bien reçu à Paris et faillit même épouser une fille de la marquise de la Rochejacquelin. Voir Dictionary of National Bioqraphy.

(4) Paris et les Parisiens en 4835.

servantes et bagages. Dickens alla s'installer dans une maison de la rue de Courcelles, appartenant au marquis de Gastellane, et sa première impression fut une impression de froid. « Il n'y a pas une porte ni une fenêtre ici, déclare-t-il à son ami Forster; il n'y a pas une porte ni une fenêtre dans tout Paris, qui ferme, ni une fente dans tous les billons de trillons de fentes de la ville qui puisse être close pour arrêter le vent. Et le froid!... mais vous jugerez par vous-même. «N'importe; en dépit des fenêtres mal jointes, Dickens ne semble point se déplaire en France et gaiement il termine ailleurs par ces mots :

« Vive le roi des Français, roi de la nation la plus grande et la plus noble et la plus extraordinairement merveilleuse du monde!

(( A bas les Anglais î « Ch. Dickens

« Français naturalisé et citoyen de Paris. » Bien Parisien, en effet! 11 court les salons et les théâtres. Il voit, aux Français, le Don Juan de Molière; aux Variétés, Gentil Bernard ; au Gymnase, Clarisse Harlowe ; à la Porte-Saint-Martin, Lucrèce Borgia. Il soupe avec Dumas, Eugène Sue, Théophile Gautier, Alphonse Karr. Il rencontre Scribe et Lamartine; un autre jour, il s'en va rue du Bac frapper àlaporte de Chateaubriand,, puis chez Victor Hugo, Place Royale, et rien n'est suggestif comme les quelques lignes oià il décrit la mine géniale du poète et l'aspect singulier de sa demeure, pareille, dit-il, au magasin d'accessoires de quelque vaste et vieux théâtre (1).

Malheureusement, si plus tard Dickens revint à Paris, iln'y rit,à l'époque dont nousnous occupons, qu'un séjour assez bref et, somme toute, ne parla jamais de la France

(1) Dickens, Lelters, édit. Macmillan, pp. 131, 147 et suiv., 330 el suiv ; le Gaulois du Dimanche, 26-27 novembre 1910, p. 23.

que dans ses lettres et pour ainsi dire en passant. Au contraire,toutesavie,Thackeray ne cessa de nous rendre visite et ses œuvres abondent en allusions sur notre pays. Bien souvent et bien fort il s'indigna contre la France, mais la France n'en resla pas moins sa contrée d'adoption et puisque là encore il faut choisir, c'est lui sur lequel nous insisterons le plus volontiers parmi les auteurs anglais qui résidèrent chez nous.

Lorsqu'il passa la Manche, en 1831, la France n'était d'ailleurs point pour lui pays inconnu. Déjà, deux ans plus tôt, mettant à profit ses vacances de collégien, il n'avait pu résister à la tentation de venir, en cachette de ses maîtres, jeter un coup d'œil sur les boulevards. Le futur grand romancier n'était alors qu'un jouvenceau de dix-neuf ans et sa visite chez nous qu'une escapade. Mais sitôt majeur, il accourut de nouveau et cette fois encore, au début, je crois que la curiosité joua le rôle principal dans son voyage. Thackeray, d'assez bonne heure, avait hérité d'une fortune qui, pour modeste qu'elle fût, ne lui permit pas moins d'hésiter tout le temps voulu sur le choix d'une carrière. Il hésita donc en conscience, c'està-dire qu'après avoir passé par Cambridge il s'en fut à Weimar, que de Weimar ii revint à Londres et que là, faute de s'être décidé pour autre chose, il résolut de faire son droit. Malheureusement le droit ne réussit point à le captiver. En définitive, ses goùls le portaient naturellement vers les lettres et les arts pour lesquels de tout temps il avait manifesté des aptitudes très diverses. C'est ainsi qu'étudiant à Cambridge il avait d'un seul coup fait ses débuts comme poëte et comme prosateur dans le journal hebdomadaire le Snob. Ce n'était pas

un journal fort considérable que le Snob, ni qui dura fort longtemps; mais enfin i'iionneur lui revient d'avoir imprimé Thackeray pour la première fois. Quant à son penchant pour les arts, il est indiscutable que, dès l'âge le plus tendre, il en avait donné des preuves significatives en agrémentant de croquis sans nombre ses cahiers et livres de classe (1).

Aussi bien, est-ce aux arts qu'en arrivant à Paris, il donna tout d'abord la préférence. Et comment, à l'entendre résister au charme, à la séduction qu'ils exercent dans notre pays! comment échapper à leur influence tandis que tout concourt à les mettre en valeur et que, pauvre ou fortuné, chacun se pique d'être juge en la matière. La place qu'en France nous donnons aux artistes, la richesse de nos musées, le nombre de leurs visiteurs, tout cela frappa Thackeray très vivement et, plein d'un bel enthousiasme, il entra comme élève à l'atelier de Gros. Ce qUbGros pensa de sondisciple, nousl'ignorons ; seul, celui-ci se charge de nous renseigner sur ses travaux. « Je vais à l'atelier ponctuellement tousles jours», écrit-il àsamère ; et c'est fort bien. Puis, non sans assurance, il ajoute que selon toutes probabilités il lui faudra encore une douzaine de mois pour donner le jour à quelque chose de présentable et tout autant de temps pour manœuvrer le pinceau avec aisance. Evidemment, son désirde bien faire le rendait optimiste; mais sur ses premiers essais en peinture comme en général sur sa vie déjeune homme, nous ne pouvons guère nous en rapporterqu'à son propre témoignage. Encore est-ce en recueillant çà et là dans ses œuvres les allusions diverses à sa carrière d'étudiant que l'on imagine ce qu'elle

(1) II. Merivale and F. T. Marziais, Life of Thackeray, pp. n, 84 et suiv. ; Ch. Plumptre Johnson, l'he Early vritings of William Makepeace Thackeray, chap. I ; Thackerayana, chap. i, ii, m, iv, v. Voir Diclionary of National Biography ; Thackeray, édit. Macmillan, Bur lesques (Juvenilia), p. 387.

(lut être. Dans quelle maison, dans quelle rue vint-il au juste habiter, quelles furent ses fréquentations les plus habituelles? rien ne saurait là-dessus nous renseigner demanière positive (1). Sauf Roger de Beauvoir (2), dont il était, à ce qu'affirme la comtesse Dash, un des hôtes les plus assidus (lui-même n'en dit pourtant rien), sauf Cham (3), dont les croquis humoristiques eurent jadis tant de vogue, et Louis Marvy (4), paysagiste aujourd'hui singulièrement oublié, je ne vois pas trop qui nous pourrions alors citer comme amis de Thackeray. A l'en croire, cependant, ils furent nombreux, gais, serviables et nul mieux que lui ne sut apprécier l'existence facile et joyeuse qu'il mena parmi ses nouveaux compagnons. « Vraiment, déclare-t-il, cette France est le paradis des artistes! » Sous une forme ou sous une autre, telle est la vérité qu'il émet en toute occasion. 11 ne se lasse point d'y revenir et lui qui parfois jugera si durement notre esprit et nos mœurs, au moins sur ce chapitre nous rendra-t-il justice de bonne grâce. Je le répète, il faut l'entendre vanter les galeries du Louvre, admirer la foule des curieux, ouvriers, grisettes et soldats, qui s'y viennent promener le dimanche; il faut noter la

(1) r/iac/eeraya/ia, chap. vi;Eyre Crowe, Thackeray's Haunts and Hoiries, pp. 9, 10, 11, 12, 15 et 16 ; Lewis Melville, Thackeray as an Artist (The Connoisseur, January 1904). Après avoir étudié la peinture chez le baron Gros, Thackeray passa dans l'atelierde Brines; M. Lanoire, Thackeray et la Fra7ice {Revue Hebdomadaire, 10 septembre 1910, p. 216).

(2) Parmi les intimes de Roger de Beauvoir, « se trouvait en ce temps là un homme qui a fait beaucoup de bruit depuis dans le monde littéraire, qu'on ne prévoyait guère en ce moment (vei's 1833). C'était Thackeray, le célèbre romancier anglais. Il faisait des aquarelles, des marines et il avait beaucoup de peine à gagner sa vie avec son pinceau, lui .que sa plume a rendu depuis si riche. C'était un jeune homme assez fantasque, rempli d'espritet d'humour; il avait im vrai talent pour la caricature et la saisissait en perfection. Il causait par boutade, mais quand il était en verve, il avait des drôleries tout à fait françaises qu'il débitait avec le flegme de sa nature » Comtesse Dash. Mémoires des autres, vol. V, pp. 8o et suiv.

(3) Eyre Crowe, Thackeray's Haunts and Homes, p. 56; Vizetelly, Glances back throurjk seventy years, vol. I, p. 286.

^ (4) Th. Taylor, Thackeray, Siory of his life, pp. 40 et 41 ; Thackeray, Critical Papers in art. édit. Macmillan, p. 253.

surprise que lui cause le décor luxueux de Véfour ou de Véry, sonenchaatement à la vue des images populaires de nos cabarets de campagne, son plaisir toujours aussi vif devant les charmantes esquisses de Granville et de Monnier, les scènes de RafFet, les compositions de Roqueplan, Decamp et Devcria. En réalité, si, chez nous, parmi les classés pauvres, on ne s'entend guère plus qu'ailleurs à goûter une œuvre d'art, du moins, aux yeux d'un étranger, chacun sf>lon ses moyens paraît y vouloir trouver quelque plaisir. Rien de semblable en Angleterre où pour le plus grand nombre les questions purement artistiques demeurent lettre morte et la beauté toute nue chose totalement incomprise (1).

Enfin, ce dont Thackeray s'émerveille plus que de tout le reste est le rang que dans le monde les artistes occupent de ce côté-ci du détroit. En Angleterre, dit-il, « une fille d'épicier croirait déciioir en épousant un peintre » ; en France, les honneurs que briguera ce même peintre «ne le céderont qu'aux lauriers cueillis sur un champ de bataille ». Considération, gloire, fortune, (Thackeray sous ce dernier rapport embellit un peu les choses), tel est ici le prix du talent et « lorsque nous apprenons qu'à Rome M. Horace Vernet éclipse les ambassadeurs par son luxe et mène une existence comme jadis en durent mener Rubens et le Titien... lorsque nous nous représentons M. Gudin, le peintre de marines, trop infirme pour se mouvoir et s'installant dans un fauteuil à roulettes, privilège exclusivement princier, lorsque dans cet équipage nous le voyons accompagné — bien mieux, d'après ce que je sais, lorsque nous le voyons positivement roulé tout du long de la galerie par Sa Majesté en personne — , qui de nous

(1) Thackeray, The Paris Sketch Book (on the French School of Painting), pp. 35 et suiv. (Caricatures and Lithography in Paris), pp. 140 et suiv.

alors ne voudrait faire partie de la grande nation, qui ne voudrait échanger sa langue maternelle pour le mélodieux jargon de France, ou qui ne voudrait, tout au moins, choisir la France pour sa patrie d'adoption, à l'exemple du maréchal de Saxe, de Napoléon et d'Anacharsis Clootz (1) ! »

Bien entendu qu'au plus vite Thackeray reprend son accent persifleur; mais quelqu'air qu'il se donne, il ne peut nier les avantages multiples qu'offre pour le débutant un séjour à Paris. Abstraction faite' de l'avenir, que d'encouragements, de commodités immédiates, de facilités exceptionnelles, quelle abondance de chefsd'œuvre, quel choix de modèles, quelle incontestable supériorité sur Londres? (Du moins alors en était-il ainsi.) « Les artistes anglais qui possèdent un musée national grand comme un débit de boisson de taille moyenne où l'on n'a droit de copier les tableaux qu'à certaines conditions, que certains jours et rarement, peuvent ici s'en donner à cœur joie. Figurez-vous une salle longue d'un demi-mille, avec autant de fenêtres qu'en avait le palais d'Aladin, ouverte depuis l'aube jusqu'à la nuit tombante, oii sont autorisées toutes les sortes et tous les genres d'études, où le seul embarras pour l'étudiant est justement de savoir par où commencer et, son choix fait, de ne plus regarder ailleurs. » Et ce n'est pas tout. « Les rues sont elles aussi pleines de marchands de tableaux; les gens que l'on rencontre sont eux-mêmes des tableaux; les églises, les théâtres, les restaurants, les salles de concert ont leurs murs couverts de tableaux; et, plus que nulle part ailleurs, la nature se montre favorable à l'artiste, car les cieux y sont mille fois plus limpides, plus beaux et le soleil pour ainsi dire y brille toute l'année. »

(1) Voii' également Sir Henrj' Biihver, France social, literary, polilical, vol. II, pp. 182, 186, 214 et suiv., et ce roman de Thackeray, The Newcomes, oùle héros est justement un peintre.

Enfin, l'on y travaille et l'on y vit à si bon compte ! A moins d'avoir beaucoup d'argent et de se confier à la direction particulière de tel ou tel artiste, l'on ne saurait trouver en Grande Bretagne d'autre école que l'Académie. En France, au contraire, libre au premier venu de se faire admettre dans un de ces nombreux ateliers où, sous l'œil exercé d'un maître, accessoires et modèles compris, bon an mal an, il ne lui en coûtera guère que deux cent cinquante francs. Et « douze mille livres de rente représentent une fortune au milieu de gens qui sont tous pauvres ». Car, il faut bien se répéter que neuf fois sur dix l'apprenti peintre ou poëte débarque dans la métropole vers seize ans; que son brave provincial de père, outre qu'il se cbarge de payer ses maîtres, le dote fort généreusement d'une rente annuelle de cinquante louis, moyennant quoi le jeune homme peut à sa guise boire et manger, fréquenter la Grande- Chaumière, courtiser Mimi Pinson et loger rue Notre- Dame-de-Lorette ou dans une mansarde du Pays Latin. Ce fut justement au Pays Latin que Thackeray choisit d'élire domicile, à deux pas de ce « magnifique » Palais des Beaux-Arts, si « riant », si gai, avec sa belle cour en pierre, son élégante fontaine, ses nobles fragments de statues, non loin du Luxembourg, otj dans les jardins « mélancoliques aimaient à se promener les bonnes, les étudiants, les grisettes et les vieux gentlemen en perruques à queue ». Maintenant, dans quelle rue, dans quel immeuble habita Thackeray, voilà ce que l'on no saurait au juste préciser. Mais lorsque plus tard il écrivit les Aventures de Philippe, il installa son héros dans un certain hôtel Poussin, proche de la rue de Seine, lequel hôtel Poussin offre, selon toutes apparences, de grandes analogies avec celui que lui-même il habita jadis. « Ah ! qu'on y était bien à vingt ans I » Voici « la petite porte peinte qui s'ouvrait en carillon-

nant, et puis le passage, et l'escalier conduisant aux régions supérieures de l'immeuble, à la chambre de M. Piiilippe, qui se trouvait au premier avec celle du peintre Bouchard. Un mauvais peintre que ce Bouchard, mais un ami sûr, un joyeux camarade, aimable et modeste. Et de même, quel brave garçon que Laberge, le pensionnaire du second, Laberge, le poëte de Carcassonne, qui feignait d'étudier son droit, mais dont le cœur était avec les muses et dont l'entretien roulait exclusivement sur Hugo et Musset... A côte de Laberge habitait Escasse, du midi, lui aussi, et de plus un capitaliste — enfin quoi ! employé dans une banque..., puis le vieux colonel qui logeait au même étage et qui jadis avait été prisonnier des Anglais ! Quelles histoires étonnantes, dès que ce colonel Dujarret parlait des messes anglaises, de l'étrangeté de leurs modes non moins que de leurs mœurs! Vaincu et prisonnier, il était resté même chez nous, vainqueur et conquérant ! » Tout, à l'hôtel Poussin, était très bon marché, mais très propre, un peu sombre, mais de si bon aloi! La salle à manger n'était pas vaste, le dîner n'avait rien de magnifique et les hôtes qui s'asseyaient à la même table ne brillaient certes point par leur faste; mais Philippe, je veux dire Thackeray, s'estimait encore une fois l'homme le plus heureux et le plus gai du monde (1).

Une chose entre autres l'égaya particulièrement, la physionomie d'un atelier de peinture, le premier jour qu'il lui fut donné d'en voir un. Il est vrai qu'à cette gaieté se mêla quelqu'étonnement et sans doute aussi quelque gêne. Thackeray, ne l'oublions pas, sortait de collège et, selon toutes prévisions, devait offrir quelques traits de ressemblance avec bon nombre d'autres collégiens de son âge et de son pays. Tous les jeunes

(Ij Thackeraj', The adventures of Philip., vol. I, chap. xix ; voL II, chap.iii : The Fitz Boodle Papers, p. 420,

Anglais m'ont toujours un peu donné l'impression de sortir d'un unique et même moule. Et cela revient à dire que Thackeray, lorsqu'il atteignit ses vingt et un ans, était un grand garçon fort correct et fort digne, tranchons le mot, plutôt gauche, nullement communicatif et qui, sous une extrême réserve, dissimulait un fond prodigieux de timidité naturelle. Imagine-t-on son effarement, lorsqu'en étranger novice il pénétra dans le camp de la bohème, dans ce monde étrange, à la fois jovial et cynique, tapageur et spirituel, enthousiaste, insouciant, débraillé? Le voit-on, raide et contraint, s'aventurantau milieu des regards ironiques tandis que de cinquante pipes sortaient cinquante nuages de fumée, que les bonsjnots et gros mots se croisaient dans l'air et que les refrains de bastringues, chantés à tue-tête, formaient un concert dont on « a peine à se faire idée lorsqu'on n'a point soi-même pénétré dans un endroit de ce genre ».

Mais, à juste titre, la vue des costumes et coiffures des habitués du lieu captiva dès l'abord son attention. Positivement, il y en avait de toutes les formes et de toutes les espèces et d'une recherche, d'une richesse, d'une fantaisie à nulle autre pareille. « Quelques jeunes hommes de génie avaient des boucles qui leur pendaient sur les épaules, quelques autres, des mèches toutes roides et toutes noires, abondantes et huileuses; d'autres portaient le toupet, suivant l'exemple fameux du roi Louis-Philippe ; d'autres encore avaient les cheveux coupés ras ; enfin d'autres se conformaient à la mode du jour et cette mode est la suivante : vous divisez vos cheveux au moyen d'une raiecentrale, vous les graissez avec de la graisse, vous les gommez avec de la gomme et vous les aplatissez jusque sur vos oreilles avec un fer à repasser. Ceci fait, vous prenez un fer à friser et vous vous ornez tout le tour de la tête d'un double rang de

frisures, mais de ces frisures telles qu'on n'en voit que sous un tricorne doré, frisures dignes de la perruque de g-ala d'un cocher de Sa Majesté Britannique.

Ainsi le veut la dernière mode. Quant aux barbes, elles sont sans fin ; tous mes amis, les artistes, en possèdent, capables à elles seules de tripler les mérites de leurs propriétaires et dame nature qui, sous le rapport de la taille et des membres, se montra toujours si parcimonieuse à l'égard des Français, leur témoigna par contre une générosité sans pareille pour tout ce qui touche à la fourrure. » En dernier ressort, « imaginez ces têtes et ces barbes sous les couvre-chefs les plus variés, sous des toques chinoises, des toques de mandarin, des calottes grecques, des casquettes de jockey anglais, des bonnets russes, des bonnets moyen-âge (ce qu'on appelle en blason bonnets de duc), des filets espagnols et jusqu'à des bonnets de nuit en laine rayée. Joignez à cela tous les modèles de veste que vous avez pu voir et vous aurez devant les yeux, autant qu'on la peut décrire en prose, la tenue de ces indescriptibles Français ».

Tel fut le souvenir que Thackeray garda du spectacle de ses nouveaux condisciples et non moins que leur toilette, leurs principes d'existence, leurs allures, leurs propos l'étonnèrent vivement. « Ces jeunes gens, dit-il (y compris les étudiants es sciences), se conduisent à l'égard des citoyens pacifiques tout à fait comme les soldats de l'Empire à l'égard des pékins. Du haut de leur pauvreté ils les considèrent avec un mépris inimaginable; mais le comble est que ce mépris ne laisse point d'éblouir prodigieusement les citoyens pacifiques, car ces derniers nourrissent pour les arts une admiration sans bornes (1). »

(1) Voir aussi les Français peints par eux-mêmes {le Rapin), voL I, p. 19 trEtudiant en droit;, voL I, p. 31§.

Il est vrai que, pour faire ses débuts dans le monde Jeune France, Tliackeray ne pouvait mieux prendre son temps. La bataille romantique battait son plein, à la scène comme à la ville, dans les ateliers comme chez les poètes. On sait quel concours de talents hors pairs amena le triomphe de l'école nouvelle ; mais tout le monde ne pouvait contribuer à la victoire par des chefsd'œuvre et clans la foule des partisans, à défaut de preuves de génie, beaucoup s'en tenaient à des manifestes enthousiastes, à des attitudes intransigeantes ou simplement aux costumes les plus excentriques. C'est ainsi qu'un moyen sûr de témoigner de son zèle pour Hernani ou la Barque de Dante consistait à laisser croître sa barbe, à s'prner d'une chevelure de sauvage, à se vêtir de robes turques, enfin à mener une existence bohème et débraillée. Pour tout dire, encore une fois, l'essentiel revenait à braver les usages reçus, les modes établies,àsedistinguer tant bierî^que mal des « bourgeois glabres, épiciers, perruques » , autrement dits classiques, ceci de la façon la plus agressive et tapageuse. Au moins fut-ce un prétexte à quelque bonne humeur.

Quant à Thackeray, s'il observa d'un œil curieux en môme temps que surpris les inventions burlesques des rapins, ses confrères, s'il s'amusa de leurs charges d'ateliers et do leurs modes ridicules, je ne pense point que personnellement il s'inspira jamais beaucoup de leur exemple. Tel que je me le figure, et d'ailleurs tel que le dépeignent ses biographes, c'est-à-dire plutôt calme, silencieux, compassé, je ne le vois nullement prenant part aux manifestations tumultueuses de la jeunesse de l'époque (1). Il faut écouter Maxime du Camp lorsqu'il nous décrit le sabbat qui régnait alors en permanence dans certaines rues voisines des Beaux-

(1) H. Merivale and F. T. Marzials, Life of Tliackeray, pp. 204 et 205 ; H. Vizetelly, Glances back through seventy years, p. 28Î3.

Arts, l'héroïque Chevauchée de la côtelette aux cornichons ou bien encore les exploits inoubliables de la Société des Quarante-cinq jolis cochons (1). Quelque bonne volonté que j'y mette, je ne puis imaginer Tliackeray au nombre des quarante-cinq jolis cochons. Tout porte à croire, au contraire, que ce jeune Anglais mena l'existence d'un garçon studieux et pondéré, qu'à huit heures, chaque matin, il avait coutume de se rendre à l'atelier, qu'il y travaillait jusque vers une heure, que vers une heure il déjeunait à la hâte, qu'ensuite, rejetant la blouse, il traversait le Pont des Beaux-Arts, se rendait au Louvre et là copiait assidûment les vieux maîtres jusqu'à la nuit tombante. L'on copiait beaucoup en 1830, et cela ne veut pas dire que la méthode l'ut plus mauvaise que beaucoup d'autres en honneur de nos jours. Mais que Thackeray, futur caricaturiste, futur chroniqueur au Punch^ l'auteur du Livre des Snoôs, l'humoriste vigilant, implacable, que Thackeray, dis-je, ait commencé dans la vie par suer sang et eau devant la Sainte Famille ou le Serment des Horaces, j'avoue que le contraste mérite que nous le notions au passage.

Au surplus, il ne fut pas le dernier à s'en rendre compte. « Au temps de ma jeunesse, écrivit-il plus tard,

{]) « Un jour de congé, traversant le pont Royal avec le domestique qui était venu me chercher au collège, je m'arrêtai, comme presque tous les passants pour contempler une trentaine de jeunes hommes vêtus à la diahle de vestes de velours, de surcots de laine, de jaquettes de nankin, chevelus et harbus, qui marchaient en file indienne, collés les uns contre les autres ; ils emboîtaient le pas ; leurs bras ballaient en même temps; en tête s'avançait Théodose Burette brandissant une canne; sur un l'ythme précipité et retentissant ils disaient : « Une, deux ! une, deux I le choléra ! le choléra! •• Arrivés au Ijout du pont, ils s'arrêtèrent brusquement, firent volte face et chantèrent : « Connaissez-vous le thermomètre de l'ingénieur Chevalier? » — Puis ils reprirent leur rang et partirent : « Une, deux ! une, deuxl le choléra ! »... Longtemps après j'ai su ce que signifiait ce défilé qui traversait Paris à la stupéfaction des passants. Cela s'appelait la grande chevauchée de la côtelette aux cornichons et avait été inventé par Burette. » Maxime du Camp, Souvenirs littéraires, vol. I, pp. 74 et suiv.

vraisemblablement en songeant à ses propres débuts, je connaissais un adolescent qu'ici je nommerai Titbody et qui, né dans une vilJe de province de parents lionorables, avait, dès l'âge le plus tendre, été considéré par le maître de dessin de l'endroit comme un génie remarquable en temps qu'artiste peintre et comme assuré de faire un jour fortune... Je le révisa Paris en ..31, perché devant un immense chevalet, au haut d'un immense tabouret, et, visiblement satisfait, copiant un Corrège avec l'intime certitude qu'il reproduisait le modèle en perfection. Pas une minute, il ne lui serait venu à l'idée qu'il se couvrait de ridicule; pas une minute non plus, il ne se serait interrompu dans son labeur, n'eût-ce été que pour voir que sa copie ressemblait au Corrège à peu près comme mon nez ressemble au nez d'Apollon. Après deux années d'études académiques, Harry Titbody dessinait exactement aussi bien qu'il put le faire huit années plus tard (1). »

Thackeray n'attendit pas huit ans pour s'avouer à luimême que ses toiles n'offraient que de très vagues rapports avec celles du Louvre et, par un lien d'idées facile à saisir, il en vint assez promptement à se demander s'il possédait bien toutes les qualités requises pour faire un peintre de mérite. Certes, de longue date, il avait en amateur plus ou moins fait l'épreuve de ses moyens et depuis son entrée chez Gros il s'appliquait en conscience. Mais plus il avançait en besogne, plus il constatait des difficultés à vaincre, peut-être aussi les dons qui lui manquaient. D'autres motifs d'un ordre plus terre à terre devaient l'inciter, hélas! à réfléchir non moins sérieusement et l'heure était proche oij Thackeray, pour vivre, allait avoir à compter sur son travail. Or, s'il avait entrepris avec ardeur ses études de pein-

(1) Thackeray, Critical Papers in art, }î. 152.

ture, jamais il n'avait de ce fait complètement abandonné les lettres. Longtemps il hésita, s'essayant tantôt dans une voie, tantôt dans l'autre, jusqu'à ce que, jugeant lui-môme qu'il avait suffisamment copié les maîtres du Louvre, il prit une fois pour toutes son parti d'écrire. Voilà comment ce fut dans notre pays, au milieu de nous, que l'auteur du Livre des Snobs commença sa carrière d'humoriste.

L'on a maintes fois réimprimé ses œuvres de jeunesse, contes, articles de revues, strophes légères et ces ébauches laissent prévoir ce que Thackeray devint plus tard comme romancier. De ses peintures, il ne reste nulle trace. N'étaient ses dessins, nous ne saurions vraiment à quoi nous en tenir sur le résultat de ses années d'atelier. Heureusement, Thackeray qui, dès le collège, avait mis ses talents à l'épreuve en ornant de figures diverses Hérodote et Virgile, ne cessa jusqu'à son dernier jour de semer de ses croquis partout où sa plume pouvait se donner carrière. Il agrémenta de vignettes ses œuvres et celles des autres, il noircit de caricatures ses livres de chevet, ses manuscrits, sa correspondance et, généralement parlant, toute feuille \nerge ou non qui lui tombait sous la main. La plupart de ces esquisses virent le jour à mesure qu'étaient publiés ses ouvrages, puis dans les articles, les biographies, les notices qui parurent après sa mort et bien entendu que du grand romancier d'aucuns voulurent aussi faire un grand artiste. A coup sûr, ce qu'il dessinait, il le dessinait facilement; mais cela ne revient pas à dire que ce fut irréprochable ou même très souvent d'un intérêt exceptionnel. Il dessinait avec abondance, avec bonne humeur, avec drôlerie. Malheureusement, neuf fois sur dix, l'exécution est loin de répondre aux intentions de l'auteur. Elle va mémo jusqu'à témoigner de la plus regrettable inexpérience et bien vite on en arrive à

TIIACKERAY A PARIS 321

conclure que Tliackeray agit au mieux en abandonnant le pinceau pour la plume (1).

Tout bien considéré, ce que, dans le domaine des arts, il nous laissa de plus clair ce fut ses articles de critique. Tour à tour dans telle ou telle revue britannique il publia le compte rendu des salons de Paris et de Londres. Directeurs et lecteurs accueillaient ses articles avec un égal plaisir. Je doute que les exposants fussent du même avis.

Critique divertissant et spirituel, Thackeray le fut plus qu'aucun autre, mais en même temps redoutable. Jamais verve ne s'exerça plus vigoureusement, plus allègrement, plus cruellement. Jamais critique n'exprima plus franchement ni aussi plus durement ses façons de voir, n'eut moins souci des opinions reçues, ne mit tant d'ardeur et d'acharnement à démolir les réputations consacrées. Vraiment, il s'en donne à cœur joie et ne serait-ce que pour l'imprévu des entrées en matière, la fantaisie des conclusions, l'abondance et le choix des sarcasmes, ces articles mériteraient de ne point passer inaperçus. Comme diatribes ils sont incomparables. Je n'en dirais pas autant au point de vue purement technique, et cela résulte de ce que Thackeray jugeait la peinture en homme de lettres qu'il était et non en peintre que, je crois, somme toute, il ne fut jamais. Ce qui l'intéresse dans un tableau, ce n'est ni la facture, ni la couleur, ni même le dessin, mais l'idée, le sujet et parmi tous les sujets l'anecdote moralisatrice et touchante, l'aventure du coin du feu, les joies domestiques. Comme dans ses romans il ne peut se contraindre; il faut qu'il prêche, qu'il sermonne. Il faut qu'après s'être moqué furieusement il s'attendrisse de tout

(1) Planché, Recollections, vol. I, p. 170 ; vol. II, p. 140; Lewis Mel- \\\\e. Thackeray as an artist (The Gonnoisseur, janviei' 1904); Filon, la caricature en Angleterre, p. 236; Thackerayana, p. 436.

son cœur. Et l'on songe à Diderot s'extasiant devant Greuze lorsqu'on entend Thackeray prôner tel ou tel petit drame édifiant et mélancolique, s'épanclier à la vue de scènes de famille, exalter les sentiments vertueux et purs. Surtout, qu'on ne lui parle pas histoire ou mythologie. Les sujets historiques l'ennuient à mourir et David l'assomme. Même, ne va-t-il pas jusqu'à nous avouer, en toute franchise, que les Grecs ne l'enchantent qu'à demi ! Et cela tendrait à prouver, une fois de plus, que réellement les arts plastiques n'étaient point son fait. Gardons-nous cependant de le juger avec trop de rigueur. Si ses conceptions artistiques ne furent ni très vastes ni très élevées, du moins eut-il un mérite, celui de s'intéresser passionnément à la peinture. Et puis il ne se trompa point toujours, s'il nia Raphaël, il admira Poussin ; s'il condamna David, il apprécia Delacroix, Vernet, Gudin, Géricault. Il est vrai qu'il professe pour Léopold Robert une admiration sans bornes; mais en même temps que d'éloges pour Daumier, Gharlet, Raffet et tant d'autres qui eux aussi furent à leur manière de grands artistes (1)!

Thackeray cessa de fréquenter les ateliers de peinture vers 1836; mais, déjà trois années plutôt, il collaborait assidûment au National Standard^ gazette littéraire, scientifique^, artistique, musicale et théâtrale (2). Comme on voit, ladite gazette avait tout pour plaire et le jeune Thackeray (il comptait alors vingt-deux printemps) travaillait à faire imprimer dans ses colonnes force nou-

(1) Thackeray (édit. Macmillan), Crilical Pupers in art. p. 112,114,125, 147, 172, 196 : Paris Sketch Book, pp. 38, 41 et siiiv., 161 et suiv.

\2) Gh. Plumptre Johnson, The Earlij writings of William Makepeace Thackeray, chap. ii.

THACKERAY A PARIS 323r

velles, articles et strophes poétiques. Hélas! après douze mois de collaboration, le National Standard expirait brusquement. Je m'empresse d'ajouter que Thackeray ne vit rien là qui pût refroidir son ardeur et lorsque, d©' passage à Londres, en 1836, son beau-père, le major Carmichael Smith, lui proposa de fonder un nouveau journal, Thackeray jugea l'entreprise admirable.

La feuille en question devait s'intituler The Constitutionalel traiter principalement de politique, j'entends de pcditi(jue ultra-libérale, toutes clioses assez faitespour plaire à Thackeray. Mais ce (jui le séduisit davantage encore, ce fut l'emploi de correspondant qu'on lechargea de remplir à Paris. Fort de sa haute mission, il repassa donc la Manche et se mit à l'œuvre d'arrache-pied. Car, il va de soi que dans ce bas monde rien ne marchait au gré de notre correspondant et qu'il n'avait point trop de toute son éloquence pour faire partager à l'univers ses idées généreuses. Vraiment a c'était merveille de voir comme il s'initiait aux mystères do la politique pour les transmettre ensuite à son journal. Il poursuivait les minisires français avec un zèle prodigieux, une vigueur incomparable. Aux dépens du vieux monarque il faisait preuve d'infiniment d'esprit et d'amertume, donnait cours à l'humeur la plus sarcastique. Il passait en revue les affaires de toute l'Europe, lixait les destinées de la Russie, dénonçait les mariages espagnols, disposait du Pape et plaidait la cause libérale avec un enthousiasme inlassable (1) ».

Qu'avec des collaborateurs aussi perspicaces les affaires du Coni'/iVw^^'oAza/n aient point marché pour le mieux, voilà ce que l'on a peine à concevoir. Or, par un de ces phénomènes inexplicables, il se trouva justementqu'elles marchèrent fort mal et le l®"" juillet 1837, environ douze mois après sa fondation (décidément à cette époque les

(1) Thackeray, The adventures of Philip., \ol,l, chap. xix.

fouilles où Tliackeray se mêlait d'écrire s'obstinaient à ne point durer plus d'un an), le Constitiitional parut pour la suprême et dernière fois. Il faisait au public ses adieux en ces termes : « Tous nos vœux se résument en deux vœux très cordiaux : Nous souhaitons à la jeune souveraine un long règne et un règne heureux, au peuple, la Franchise et lord Durham pour ministre (1). »

Tant qu'à finir, autant valait finir de bonne grâce. Evidemment. Mais, pour Thackeray, la disparition du Constitiitional s'aggravait de ce fait qu'il avait engagé dans l'entreprise le plus clair de son capital. Et ce n'est pas tout. En même temps qu'il se ruinait, Thackeray s'avisait de modifier complètement son existence. Le 20 août 1836, à l'ambassade d'Angleterre, il s'était uni à miss Shawe, et miss Shawe, pour séduisante qu'elle put être, ne lui avait, je le crains, apporté aucune fortune (2). Libre jusqu'alors, disposant de quelques rentes, il avait pu vivre à sa guise et travailler à ses heures. Désormais, la situation changeait du tout au tout. Ayant pris charge d'âmes, il allait bien falloir que d'une manière ou d'une autre il se créât des ressources et, pour commencer, il n'est que trop vrai que le journalisme ne s'était pas offert à lui sons forme de corne d'abondance. Toutefois, s'il y avait englouti les restes de son patrimoine, il s'était fait connaître. On peut même dire que ses articles au Constitiitional servirent de point de départ à sa carrière d'écrivain et, ce journal disparu, Thackeray eut toutes facilités pour écrire ailleurs.

Depuis qu'il résidait en France, il avait curieuse-

(1) Gh. Plumptre, Johnson,r/ie Early wvitings of William Makepeace Thackeray, chap. m.

(2) IL Merivale et F. T. Marzials, Life of Thackeray, pp. 107 et suiv. ; Eyre Orowe, Thackeray's Haiints and Homes, pp. 19; Thackerayana, cnap. vUi

ment et largement profité de tout ce qu'il avait entendu et vu. Habitué depuis l'enfance à comprendre le Français, il s'était bien vite perfectionné sur ce point. Courag-eusement, il avait étudié la grammaire, il avait parcouru nos auteurs anciens et modernes ; il avait lu et relu nos classiques du xvni^ siècle presque autant que Fielding, Addison et Swift. Après deux ou trois années de séjour, non seulement il parlait notre langue, mais encore il pouvait l'écrire avec autant de justesse que d'aisance (1). Observateur sans cesse en éveil, toujours à l'atrût des nouveautés, il ne s'était pas fait faute non plus de fréquenter les expositions, les théâtres, les tribunaux, il s'était mêlé aux fêtes publiques, il avait prêté l'oreille aux bavardages, noté dans sa mémoire les us et coutumes; bref il n'avait rien négligé pour se familiariser aussi complètement que possible avec ses hôtes. Lorsque les directeurs de journaux et de magazines recherchèrent son concours, naturellement il songea d'abord à mettre à profit son expérience de la vie pari-

(1) Ce seul exemple d'une lettre écrite en Français à son ami, M. Brooktîeld, qu'il appelle plaisamment» l'abbé », "suffit à montrer qu'il savait donner un ton original à la phrase française. « Monsieur l'Abbé,

« De retour de Gravesend, j'ai trouvé chez moi un billet de M. Crowe, qui m'invite à diner demain à six heures précises à « Ampstead ».

« En même temps, M. Crowe m'a envoyé une lettre pour vous, — ne vous trouvant pas à votre ancien logement (où l'adresse de l'horrible bouge où vous demeurez actuellement est heureusement ignorée), force fut à M. Crowe de s'adresser à moi, à moi qui connais 1 ignoble caveau que vous occupez indignement sous les dalles humides d'une église déserte, dans le voisinage fétide de fourmillants Irlandais.

« Cette lettre, monsieur, dont je parle, — cette lettre — , je l'ai laissée à la maison. Demain il sera trop tard de (sic) vous faire part de l'ainiable invitation de notre ami commun.

« Je remplis enfin mon devoir envers M. Crowe, en vous faisant savoir ses intentions hospitalières à votre égard Et je vous quitte, monsi£ur, en vous donnant des assurances réitérées de ma haute considération.

Chevalier de TrrMARSH.

« J'offre à Madame TAbbesse mes hommages respectueux.

H. A. Forest, Thackeray à Paris (la. Nouvelle Revue, 15 juillet 1910, p. 230),

sienne et de fait les articles qui parurent à cette époque dans le New-Monthlij^le Corsair ou le Frase r,ira.\tenl pour la plupart de sujets français. En 1840, rassemblant ces articles, Tiiackeray publia le Volume de croquis parisiens (The Paris Sketch Book). Tel fut son premier livre, j'ajoute son premier livre sur la France. Il est bon de mentionner ce détail, car, je le répète, l'œuvre de Thackeray tout entière abonde en souvenirs sur notre pays, allusions que tour à tour nous retrouvons dans ses fantaisies et chroniques telles que Memorials of Gormandising, The Yellowpliish Correspondence ou The Roundaboiit Papers, enfin dans ses romans qu'il peupla de types inoubliables comme M. de Florac, la baronne de Smolensk ou la duchesse d'Ivry (1). Sans doute ne nous proposons-nous point d'étudier directement ces personnages, encore moins d'analyser un à un les articles où Thackeray parle de la France. Mais, s'ajoutaut au volume de croquis, ces ouvrages nous aideront en bien des cas à nous former une idée plus juste de ce que Thackeray pensait de nos mœurs privées, de nos institutions politiques et de notre littérature.

Tout de suite, le L/yré" des croquis parisiens obtint en Angleterre un gros succès. Mais il semble qu'en France il fit peu de bruit et jusqu'à ces derniers temps, je ne vois point qu'on en ait jamais beaucoup parlé. Naguère cependant, M. de Wyzewa consacrait quelques pages au Paris Sketch Book; à son tour F Intermédiaire des

(1) Voir The ^ewcomes oA The Advenlures of Philip.

Chercheurs y faisait allusion; enfin cette année paraissaientcoupsur coup deux articles surThackeray,le premier dans \a Nouvelle Revue, assez vague et superficiel ; le second, dans la Revue Hebdomadaire, celui-là beaucoup plus important, plus significatif, témoignant une sérieuse connaissance de l'écrivain anglais et de ses œuvres (1).

Quels que soient d'ailleurs les témoignages que l'on recueille sur le Sketch Boo/i-, il en ressort généralement ces deux mêmes conclusions, à savoir: d'abord que Thackeray parle de nous en connaissance -de cause — en effet j'imagine que l'on trouverait difficilement dans son ouvrage une seule de ces petites erreurs matérielles que commettent à peu près invariablement les étrangers, même les mieux avertis, chaque fois qu'ils traitent d'un sujet français ; — ensuite que Thackeray non seulement n'avait pour nous aucune sympathie, mais encore qu'il nous haïssait cordialement. « Cet Anglais connaît la France autant que peut la connaître un étranger, quand il ne renonce point pour elle à sa propre patrie, déclare entre autres M. de Wyzewa. Il la connaît, il s'efforce d'en saisir les aspects les plus divers ; et, en même temps, il la hait d'une haine continue, profonde, violente, féroce, d'une haine qu'il essaie vainement de prendre et de nous faire prendre pour du mépris, tandis qu'à toute occasion elle jaillit toute pure du fond de son cœur, sans le moindre mélange d'un autre sentiment; d'une haine qui, elle aussi, l'apparente directemont aux Hogarlh, aux Fielding et aux Rowlandson, aux grands satiristes anglais du xvin® siècle. Qu'il ait à parler de notre histoire, de nos mœurs ou de notre lit-

(t) T. de Wyzewa, Un livre de Thackeray sur la lUlérature et la vie françaises (Revue des deux Mondes, 15 avril 1906) ; hitermédiaire des chercheurs et des curieux, 10 janvier et 10 juin 1909; H. A. Forest. Thackeray à Paris {la Nouvelle Revue, lo juillet 1910). M. Lanoire Thackeray et la France (Revue Hebdomadaire, 10 septembi*e 1910).

térature, de n'importe quelle chose française, à l'exception de notre art, le ton qu'il emploie est celui d'un homme qui nous déteste^ et qui trouve un plaisir exquis à nous rabaisser. »

Je sais bien que lorsqu'ils se mêlèrent d'écrire sur des pays qui n'étaient point davantage le leur,Taine et plus récemment Bourget s'exposèrent à des reproches du même genre. Anglo-Saxons de l'ancien et du nouveau monde poussèrent les hauts cris et se déclarèrent à leur tour jugés avec une rigueur extrême. Pourtant, il ne semble point que Taine ou Bourget se soit en l'occasion montré d'une sévérité particulière et cela tendrait à prouver que, venantd'un autre que d'un compatriote, les critiques même justifiées risquent en général de trouver assez mauvais accueil.

Resterait donc à savoir si vraiment Thackeray fit preuve à notre endroit de tant d'injustice et de haine. Là réside l'essentiel de la question. Thackeray nous aime-t-il? et s'il ne nous aime point, nous hait-il si fort, d'une haine si exclusive et si continue? A nos vices ne trouve-t-il point certaines compensations, même de sérieuses compensations? Enfin est-ce bien à nous. Français, et à nous seuls qu'il réserve ses diatribes ?

Assurément, il y a dans son imperturbable et persistante ironie quelque chose d'agressif et de blessant, une insistance voulue, une âpreté qui déconcerte. Thackeray se garde bien d'effleurer, il appuie; il ne glisse pas, il enfonce; il n'égratigne pas, il frappe. Ajoutons que s'il exerce sa verve à nos dépens, il ne daigne point toujours nous en donner le motif. Il nous juge d'un ridicule achevé, cela ne fait pas question; mais quant à dire pourquoi, le plus généralement il n'en a cure. A l'entendre, il semble que la chose n'en vaille point la peine et ce ton de supériorité, ces allures protectrices ne sont

pas ce qu'il y a clans son livre de moins injurieux. Quoi qu'il en soit, en lisant le Sketch Dook, on oublie trop volontiers ses autres ouvrages et qu'en somme, en toute occasion, Thackeray resta le même satiriste impitoyable et convaincu, moraliste à la sensibilité perpétuellement frémissante , sorte de prédicateur laïque chez qui ni la finesse ni l'esprit n'excluent l'indignation véhémente, la colère sérieuse et concentrée. Selon toute logique, ce qui d'abord devaitlefrapper chez nous, c'était nos défauts, et ce fut efTectivement nos défauts sur quoi d'abord il insista. Il nous en trouva beaucoup et qui le choquèrent prodigieusement. Mais encore là faudrait-il voir s'il n'a pas quelquefois raison.

Evidemment, selon lui, notre premier, notre grand tort, l'origine de toutes nos fautes, la source de nos erreurs les plus déplorables, c'est notre légèreté. En quoi, je l'admets, Thackeray ne faisait pas une découverte. Bien d'autres avant lui s'étaient chargés de nous renseigner sur ce point. Pourtant, Thackeray se distingue des autres en ce qu'il donne à notre légèreté des proportions tout à fait inquiétantes. Vraiment, à ses yeux, elle dépasse les bornes prévues, les bornes permises, autant dire môme qu'elle dégénère en phénomène, touche au prodige et tour à tour dans les occasions les plus futiles comme les plus graves se traduit par une ignorance, une incohérence, une inconscience propre à stupéfier un homme sain d'esprit. Il n'est point de chapitre où finalement, soit d'une manière soit d'une autre, il ne laisse entendre que les gens dont il parle (les Français) sont bel et bien un peu fous. « Mon cher Monsieur, déclare-t-il quelque part en ma-

tière fl'oxorde, dans leur pouvoir d'avaler, de dire, de faire des sottises, ces Français, depuis Sa Majesté jusqu'au bas de l'éciielle, l'enriportent sur toutes les autres nations de la terre. En les regardant vivre, en observant leurs usages, leurs modes, leurs opinions, leur politique, leurs faits et gestes, leur histoire, il est impossible de garder son sérieux (1). » Et Thackeray de s'ébahir, de s'émerveiller, enfin de s'irriter. «J'ai toutes les peines du monde à m'imaginer qu'il existe en Fr.ance quoi que ce soit de sérieux. Tout y a un air de rodomontade, de clinquant et de comédie. Fausse liberté, fausse monarchie, fausse gloire, fausse justice — où diable donc la vérité va-t-elle se nicher (2) ? »

A coup sûr, au moins, n'est-ce pas dans le domaine delà politique. Là véritablement on marche de stupeurs en stupeurs, on s'engage dans un dédale d'incongruités, on entre en pleine folie. Thackeray jette les yeux ici, puis là; il observe, il note et s'en donne à cœur joie. Quoique dans son pays radical intransigeant, ennemi juré des princes et delà noblesse, il n'en admire point davantage nos révolutions successives et les tient pour de vulgaires bagatelles, indignes d'un examen sérieux. Les Parisiens ont beau dépaver leurs avenues, construire des barricades, se fusiller à bout portant, ce ne sont là que fanfaronnades et jeux de gamins. D'ailleurs, savent-ils eux-mêmes pour quel motif ils se rebellent ? Thackeray n'en est pas bien sur ? « Un Français doit avoir sa révolution; il est dans sa nature de renverser les omnibus dans la rue et de tirer par-dessus sur les troupes delà ligne; ce serait un péché de l'en priver (3). » Nos immortels principes lui font l'effet de billevesées, nos doctrines socialistes de contes à dormir debout (il y

(1) The Paris Sketch Book, p. 28.

(2) rbid., p. 32.

(3; IbkL, p. 31.

€n eut pourtant sous le règne du bon roi Louis-Philippe un choix mag'nihque) et, quant aux auteurs de ces doctrines, il n'hésite pas à les traiter de saltimbanques. ]\/[me Sand est mûre pour les petites maisons, Barbes a toutes les apparences d'un arracheur de dents et le poëte Hugo, lui-même n'est pas moins ridicule dès qu'il se mêle de politique. A tous il voudrait pouvoir écrire comme à cehii-ci : Au citoyen Briitus Napoléon Bricabrac, Réfugié (V Avril, Blessé de Mai, Condamné de Juin, Décoré de Juillet, Hôtel Dieu ci Paris (i). Mais le triomphe du burlesque, le comble de la bouffonnerie, ce sont nos fêtes civiques, ne serait-ce que cet anniversaire des Trois Glorieuses que chaque année les Parisiens célèbrent à g-rands renforts de pétards, de catafalques, de mâts de cocagne et de barriques de vin bleu. « Au lieu d'être écrite par Cari vie, j'ai souvent pensé que l'histoire de la révohition française eût dû l'être par Dickens ou Théodore Hook et, je vous le demande, où trouverons-nous le Rabelais qui nous contera fidèlementlesneuf glorieusesdernières années dont nous célébrons les trois derniers glorieux jours (2) ! » De plus en plus diverti, Thackeray juge donc fort plaisantes les marques de soi-disant deuil public; il s'égaie de grand cœur à la vue des processions édifiantes, conduites par la jeunesse studieuse, il se pâme d'aise à la lecture des gazettes, lesquelles se plaignent à l'unisson du peu d'enthousiasme témoigné par les catholiques alors que juifs et protestants affichent un zèle exemplaire. Et pourquoi ces discours saugrenus, ces cortèges baroques, ces parades de foire? Serait-ce vraiment pour glorifier le succès d'une populace en ribote sur des-troupes qui firent leur devoir, ou de crainte que nous

(1 ) Criliral Papers in art, p. 27 .

(2 The Paris S/cefcfi Dook, pp. 28 et suiv. Voir M^^ Trollope, Paris et les Parisiens en 1S3à, vol. III, pp. 213 et suiv.

n'oubliassions le pillage de rarchevêclié, ou bien encore pour commémorer l'avènement du roi citoyen? Mais quelles améliorations le nouveau régime a-t-il apportées à la France? Car naturellement pour ce qui est de « liberté de la presse ou de liberté individuelle, d'une diminution des impôts, d'un mode dévote plus équitable, nul ne s'aviserait d'y songer une minute ».

Très dédaigneux et gouailleur à l'endroit de nos vertus républicaines, fermement persuadé que cliez nous un régime parlementaire doit tôt ou tard sombrer dans l'anarchie, Thackeray ne considère pas en effet d'un œil plus indulgent nos souverains illégitimes ou légitimes. Il faut lire son chapitre sur Versailles et ses boutades furieuses à l'adresse du grand roi. Jamais satiriste ne fit preuve de tant de violence et de haine. Nulle ironie cette fois, nulle mesure. Tout entier Thackeray s'abandonne à l'indignation, à la colère, à l'insulte. Louis XIV est un « sot» ; Louis XIV est « de petite taille » ; Louis XIV est « d'un courage douteux ».Ses gestes les plus nobles, ses paroles les plus belles, même sa fin quasi-héroïque deviennent autant de griefs contre lui, jusqu'à son palais, dont l'ensemble est « bas et mesquin ». Michelet ne dira pas mieux (1).

Faudrait-il en conclure que Thackeray fut partisan d'une monarchie bourgeoise? Nullement. Et d'ailleurs, je le répète, n'est-il point d'avis que les Trois Glorieuses n'ont en rien modifié le régime de la France. Pour lui comme pour l'opposition, Louis-Philippe est l'escamoteur par excellence, le « roi des barricades », qui, son mauvais coup fait, organise la réaction derrière les « cent mille épiciers et tailleurs de sa garde nationale », type supérieur doRobertMacaire,modèle achevéde toutes les roueries, de toutes les compromissions, dont sur tous les murs, où qu'on aille, on retrouve «l'écœurant, l'hy-

(1) The Paris Sketch Book, pp. 2o3, 255 et suiv.

THACKEUAY A PARIS 333

pocrite visage ». Que ne reproche-t-il pas à l'infortuné souverain? depuis sa louciie conduite vis-à-vis des Bourbons, sa politique mesquine, son impopularité méritée, jusqu'à son égoïsme, son avarice, son despotisme toujours croissant au point que, « l'empereur Nicolas excepté, Louis-Philippe est le monarque le plus absolu d' Europe (l) >). La parole est à Thackeray, ne l'oublions pas. N'oublions point davantage que, lorsque, sur la colonne Vendôme, la statue de Napoléon reprit sa place, ce fut encore lui qui mit dans la bouche de l'empereur le discours suivant :

« Mesdames et Messieurs (applaudissements formidables) ... voici le plus glorieux moment de ma vie! (Bravos et acclamations.)

« Je vous remercie de m'avoir placé à un endroit si sur, si élevé et si salubre. De ce point, je puis regarder la plus grande partie de la ville. Je vois les églises vides, les prisons remplies, les maisons de jeu envahies. Qui, contemplant ainsi que vous, messieurs, de telles choses, ne serait fier du nom de Français? (Grandes acclamations.)

« Le drapeau tricolore flotte sur les Tuileries comme de mon temps. Tous les Français doivent se réjouir

(1) The Fitz-Boodle Papers, édit. Macmillan, pp. 324, 339, 340; The Yellowplush cnrrespondence, pp. 317, 380, 396, 411 ; Burlesques, p. 172. The Paris Sketch Book, p. 28. Il est instruclif de noter les sentiments plus que sévères que les Anglais d'alors éprouvaient généralement pour Louis-Philippe. Voir Ti'ollope, Paris et les Parisiens, vol. I. p. 38; vol. III, p. 66; voir surtout Th. ^aÀkes. Journal. « Cet homme, déclare ce dernier, n'a rien en lui de vraiment grand ; il a du courage physique sans courage moral ; de la ruse, ma's point de capacités éminentes ; de la tète, mais peu de cœur ; une ambition démesui"ée, mais point de noblesse, préféi-ant toujours par instinct les sentiers détournés au droit chemin ; en lui nulle fierté, cela contrarierait ses projets ; nuls vices privés, ils entraveraient ses affaires ; mais par-dessus tout, obstacle insurmontable à tout sentiment élevé, un amour excessif de l'argent que nul principe ou nulle hypocrisie ne parvient à dissimuler; cela saute aux yeux dans ses moindres actes, depuis son entente infâme avec madame Feuchères jusqu'aux plus insigniûants détails de sa maison », vol. II, p. 181. Voir vol. IV, index.

334 LES ANGLAIS A PARLS

d'avoir rétabli leur glorieuse bannière et d'avoir chassé pour toujours le vieux drapeau blanc, J'avoue cependant être incapable d'apercevoir que vous ayez acquis aucun avantage par voire opposition àl'ancienne dynastie, mais vous, naturellement, vous en êtes capables. (Applaudissements mêlés de quelques grognements fâcheux de la police.)

« Je suppose que le gros homme au parapluie que je vois se promener dans le jardin des Tuileries en est le propriétaire actuel. Puis-jedemander ce qu'il a fait pour mériter une telle récompense!... Allez, allez, heureux Français! vous vous êtes battus, vous avez lutté, vous avez conquis : pour qui? Pour le gros homme au parapluie! Je reconnais que j'ai moi-même été parfois tyrannique et absolu : mais qu'est-ce qu'il est, notre gros ami d'en-bas?ne vaut-il pas mieux s'en laisser imposer par un héros que d'être soumis à un usurier? être conquis par une épée qu'être renversés par un parapluie (1) ? »

Serait-ce donc que Thackeray fut un admirateur passionné des vertus guerrières? Je ne l'affîmerais point. (( On a récemment, dit-il, transformé le palais de Versailles en une boutique de bric à brac et couvert ses mursvénérablesdes plus atroces peintures qu'ait jamais considérées l'œil humain (c'est beaucoup dire). Je ne sais combien de lieues de batailles et de sièges l'infortuné visiteur se voit dans l'obligation de parcourir, au milieu d'une foule de badauds parisiens bavards, toujours prêtsàs'extasier devant la gloire du grenadier français... De beaucoup la plus grande partie de la gloire française (comme celle des autres pays) est faite des exploits de ces militaires, et quelle magnifique satire delà lâcheté humaine que cet hommage exceptionnel rendu à ce

(1) Burlesques, p. 433, Iraduc. Lanoire.

TIIACKERAY A PARIS 335

mérite appelé courage (1)! » Il est bon d'ajouter que Thackeray se montre particulièrement hostile aux gloires de la France et qu'entre autres petits travers notre chauvinisme a la faculté de le mettre hors de ses gonds. « C'est un régal, déclare-t-il ironiquement, d'entendre un vieux brave de l'époque de Napoléon vous démontrer comment ce Corse audacieux eût marché droit sur Londres, après avoir avalé Nelson et toutes ses canonnières, n'eût été cette malheureuse guerre cVEspagne et cette glorieuse campagne cV Autriche, engendrées par l'or de Pitt sur les derrières de l'empereur afin de l'éloigner du peuple sans défense qu'il avait alors sur son front. Quelques Français môme vont plus loin, déclarant qu'en Espagne ils ne furent jamais battus le moins du monde, et, de fait, si vous ouvrez la. Biographie des hommes du Jour à l'article Soult, vous pourrez vous figurer qu'à part le désastre de Vittoria les campagnes d'Espagne et de Portugal furent une suite de triomphes (2).» Imagine-t-on ces Français qui s'étaient crus de force à lutter contre John Bull! Impossible de leur persuader que John Bull ne les a pas toujours battus! et d'ailleurs, le leur persuaderait-on que, la tète sur le billot, ils mettraient encore leur défaite sur le compte d'une trahison. « Pour ce qui est de vous figurer, mon cherMonsieur, que les étrangersnous haïssent parce que nous les avons battus si souvent, serait la plus grande erreur du monde : les Français bien élevés ne croient pas que nous les ayons battus (3). » Telles étaient, suivant le ^'A-e/c^îj^oo/c, les prétentions de nos grands-pères etces prétentions indignaient William Makepeace Thackeray. Elles l'indignaient au pointqu'à son tour il faisait preuve du chauvinisme le plus ardent et que les repro-

(1) The Paris Sketch Book, pp. 231, 233.

(2) Ibid., pp. 6 et 1.

(3) The Filz-Boodle Papers (édit. Macmillan), pp. 372, 373, 404, 467 Ci-'dicul Papers in art, pp. 163, 166; Ballads and Verses, pp. 324, 333.

ches qu'il nous adressait, il aurait pu finalement tout aussi bien se les adresser à lui-même.

Mais la contradiction s'accentue de manière encore plus évidente, chaque fois que Thackeray veut directement traiter de Napoléon et de son système . Quelque beau dédain qu'il professe pour le métier des armes, il ne peut malgré tout rester indifférent à la gloire du grand homme, se soustraire au prestige de l'épopée, ëans doute. Napoléon aima la guerre, et Thackeray, moraliste et philosophe, estime en principe la guerre comme une chose détestable. Sans doute aussi. Napoléon fut un despote et, suivant l'opinion commune, Thackeray se croit tenu de préférer la tyrannie d'une multitude ignorante à celle d'un homme éclairé. Pourtant, malgré ses airs ironiques ou désapprobateurs, il a des mots qui de sa part trahissent une juste admiration. Constamment il en revient à l'illustre personnage dont mieux que tout autre il connaît l'histoire, dont à l'occasion il s'efforce de résumer la politique et qu'en définitive il juge d'un œil assez clairvoyant. Sans s'attacher aux formules d'usage, sans aller se mettre en tête que Napoléon fut « l'exécuteur testamentaire de la révolution », il a su très finement analyser les motifsde succès du soi-disant exécuteur testamentaire et les origines de son étonnante popularité. Car si Napoléon fut cause de bien des maux, il fut aimé des petites gens et le dévouement inlassable que lui témoigna le peuple de France est encore ce qui chez l'empereur émut Thackeray le plus vivement. « On dit que, sur le passage du cercueil de Napoléon, le long de la Seine, de vieux soldats et des paysans ont marché pendant des kilomètres pour venir de leur village apercevoir le bateau qui portait son corps, s'agenouiller sur la rive et prier pour lui. A Dieu ne plaise que je trouve à redire à de telles prières et à une telle affliction ou que je doute de leur

sincérité. Il a dû y avoir quelque cliose de grand et de bon dans cet homme qui l'a fait chérir ainsi de la mémoire populaire (1). »

EnOn^certaine vision lointainerestait àjamais g-ravée dans la mémoire de Thackeray : « Tout enfant je quittai les Indes, écrit-il quelque part, et le vaisseau qui m'emmenait en Angleterre jeta l'ancre au bord d'une île. Ayant débarqué, mon domestique nègre et moi, nous allâmes faire une promenade par monts et par vaux jusqu'à ce que nous eûmes dépassé un jardin dans lequel nous vîmes un homme qui marchait. « C'est lui, me dit le nègre, c'est Bonaparte ; chaquejour il mange trois moutons et tous les enfants qui passent à portée (2). ))

Vingt-trois ans plus tard, William Thackeray assistait aux secondes funérailles de l'empereur, aux funérailles de ce même Bonaparte que, jadis, tout enfant, il se souvenait avoir aperçu, marchant solitaire dans son triste jardin de Sainte-Hélène. Tandis que lentement les cendres du héros remontaient la Seine sous leur temple à douze piliers, il était témoin de la fièvre populaire, de l'enthousiasme grandissant, il voyait les avenues se garnir d'urnes funéraires, d'aigles dorés, de colonnes, de statues. Seulement, comme il ne pouvait s'empêcher de noter d'abord le point faible en toute chose, il constatait que les dites statues avaient des figures de massacre, que les piédestaux étaient en carton-pâte et que déjà les aigles perdaient de leur bel éclat. Du clinquant, de la pacotille ! en faut-il jamais davantage pour les Français ? « Si l'on ne savait à quel pointle nom de l'empereur est ici vénéré, l'on pourrait croire que ces splendeurs factices témoignent d'un respect également factice et se conforment en cela même au caractère de la nation.

(1) The Fitz-Boodle Papers, p. 294 ; Paris Sketch BooA-, pp. 104 et suiv.

(2) Chamber's CyclopœcUaof English Literature, vol. Il, p. S21.

338 LES ANGLAIS A PARLS

Des sentiments vrais, ils en ont ; mais ils les gâtent à force d'exagération ; du vrai courage, ils en ont aussi; mais ils en font une chose ridicule grâce à leur intolérable forfanterie (1). »

Oiî qu'il se promène, le jour des funérailles, et de préférence dans la chapelle des Invalides, il collectionne avec allégresse les mille petits détails fâcheux, susceptibles de nuire à la majesté de la cérémonie, depuis les cierges qui s'éteignent mal à propos jusqu'à la vieille anglaise que les huissiers renvoient impitoyablement de chaise en chaise. Il fait froid, et pour ne point geler sur place, les gros gardes nationaux commencent à battre la semelle; les heures passent, et, pour tromper l'ennui, ces guerriers valeureux tirent de leurs cartouchières des provisions diverses, qui du poulet, qui des saucisses^ qui du cervelas. Tout à coup, branle-bas général, commandements brefs, maniement d'armes. En hâte, les gardes nationaux sont rentrés dans le rang, les petits tambours font nid diib dub, rud diib-dub, et les prêtres, guidés par Mgr Atlre en personne, s'avancent avec solennité. Mais, non moinsbrusquement, voilà que tout s'interrompt; contre-ordre ; on s'est trompé ; Napoléon n'arrive pas encore. Les petits tambours s'arrêtent net, le clergé rentre dans la coulisse et paisiblement les gros gardes nationaux se remettent à manger.

Néanmoins, tout semblant d'ironie disparaît lorsqu'à son tour, gagné par l'émotion, il évoque le spectacle grandiose du cortège descendant les Champs-Elysées, lorsqu'un à un il énumère les escadrons de lanciers, de cuirassiers, de hussards, lorsque lui-même, en vulgaire badaud parisien, il s'extasie devant l'éblouissant défilé de maréchaux, de généraux, d'officiers de toutes armes et detous grades, lorsqu'il se grisedufracas des canons, du bruit des fanfares. « Puis, soudain, derrière le prince

(1) r/ie Fitz-Boodle Papers, p. 293.

de Joinville, voici les cinq cents marins de la Belle- Poule qui s'avancent, marchant de chaque cùté du

« Silence ! l'énoraie foule frissonne comnio il passe et seulement quelques voix crient : « Vive l'Empereur! » Etincelant sous le soleil gelé, sous des centaines de mille regards tombant des maisons et des toits, des balcons noirs, rouges, et tricolores, des cimes des arbres sans feuilles ; et derrière les longues lignes des baïonnettes brillantes sous les shakos et les bonnets à poil, derrière la ligne et la garde nationale, poussant, luttant, se soulevant, haletantes, ardentes, les tètes d'une multitude énorme, s'alloiigeant pour le rencontrer et le suivre au milieu de longues avenues de colonnes et de statues

d'un blanc éclatant, d'étendards aux couleurs d'arc en ciel, d'aigles d'or, de pâles urnes funéraires, d'odeurs faisant explosion au milieu d'énormes volutes de noire, noire fumée

Page 1