‹ Les Anglais en Égypte: L'Angleterre et le Mâdhi Arabi et le Canal de SuezChapitre 8 sur 9 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Pour avoir raison d'Arabi, les Anglais ont forcé le canal de Suez dont la neutralité semblait devoir être inviolable. Étaient-ils bien en droit de le faire ? La question a soulevé des débats au cours desquels les actionnaires du , canal n'ont jamais cessé de répondre par la négative en protestant énergi^uement.

N'insistons pas.

Militairement, la campagne a été bien 'menée en Basse-Egypte, il faut le reconnaître. Toutefois, nous estimons que Taffaire de Tell-el-Kébir) si brillante qu'elle soit, tiendra moins de place dans Thistoi^e que la bataille d*Amoaful gagnée, en 1874, par te même officier général, Sir Garnet Wolseley. La raison en est que Coffi-Calcalli, le rei des Ashanfeeç, «ê défendait avec une énergie sauvage^ .tandis qu'Arabi, l'agent du parti « national », n'a jamais 'eîi que des attitudes d'une sincérité discutable*

Et en effet, si secrètement qu'eût été conçue et préparée la surprise du canal, une opération de^e

genre ne pouvait s'exécuter à Finsu d'Arabi. Il paraît acquis, au surplus, qu'il en connaissait le programme. ' Alors qu'avait-il à faire, ce condottiere à la solde des « patriotes » égyptiens ? Tout le monde sait Thistoire d'Andromède. C'est un sujet que les arts ont traité bien souvent. Au moment où le dragon marin va dévorer la fille du roi d'Ethiopie, Persée apparaît sur Pégase et pétrifie le monstre. Cette symbolique si transparente n'est qu'une leçon d'art militaire à l'usage des gens du pays. Or, au 20 août 1882, le défenseur de l'Egypte avait sous la main une quarantaine de mille hommes et disposait d'un réseau de voies ferrées dont le service rapide valait bien celui de Pégase, nous voulons dire d'une cavalerie légère aussi « buveuse de vent » qu'on veuille la supposer, il pouvait se porter sur Ismaïlia de manière à y devancer les Anglais; il devait s'y concentrer, s'y établir fortement en hémicycle... et attendre. Les monstres cuirassés ne se seraient sans doute point laissé méduser, mais l'envahisseur eût payé cher l'opération de son débarquement.

Au lieu de concentrer ses forces sur le point décisif, Ara^i semble, au «ontriiire, prendre plaisir à les dissémin^er. Il laisse lS,000 hommes à Kafr-Douar, 10,00(i hommes à Damiette et fait occuper Tell-el- Kébir par le reste de ses troupes, des contingents fraîchement enrôlés et d'une âolidité douteuse. Voulait-il seulement ctvoir l'air de se défendre et ne s'est-

il donc défendu que pour la forme ? Quelques témoins de Févénement prétendent que, vilainement acheté à beaux deniers comptants, Arabi n'a fait autre chose que jouer une haute comédie militaire. Mais ces témoins, faut-il les croire ? Ce sont des actionnaires de Suez.

Quant à la campagne du Soudan, c'est autre chose. Là, on est en présence d'un adversaire incorruptible et, contrairement à ce qui s'est passé en Basse-Egypte, il se commet militairement nombre de fautes regret- •tables. Ces fautes, nous nous garderons bien de 4es indiquer et nous dirons pourquoi nous ne voulons pas le faire. C'est que toutes les populations musulmanes du continent africain ont en Europe des agents secrets. Les Touareg de R' damés entretiennent à Paris un espion qui, pendant la Commune, a su dérober aux Archives du Ministère des affaires étrangères une pièce compromettante revêtue du « tâba » (cachet) de leurs chefs. Il est probable que les Bagara ont à Lqndres un correspondant et que ce lettré lit couramment tout ce qui se publie en France. Nous ne devons pas montrer le jeu de nos voisins d'outre-Manche.

Il s'çst commis aussi des fautes économiques, et celles-ci, il est permis de les signaler. Le temps est un facteur dont il faut tenir compte en politique, et le gouvernement de la Reine nous semble être allé vite en besogne. Il n'était pas possible de ru|ner^*

comme on a voulu le faire, ce commerce d'esclaves qm, depuis tant de siècles, est entré dans les mœurs de r Afrique. Il fallait , pour atteindre un but aussi louable, beaucoup d'adresse et surtout beaucoup de cette longue patience qui tient lieu de génie à ceux qui n'en ont pas. On a fait, au contraire, un éclat dangereux. Maintenant, les Baraga réclament la liberté de leur commerce. Ils veulent être indépendants et se tailler, à cet effet, un empire soudanien auquel appartiendraient les ports de la mer Rouge. Comment étouffera-t-on des aspirations qu'il eût été prudent de ne point soulever ?

Mais d'abord, comment arrivera-t-on à se débarrasser de ce Mâdhî qui tient bon?

On a bien essayé de le démonétiser, de le faire passer pour faux prophète. Pas si faux, puisqu'il est l'homme des sociétés secrètes musulmanes ! Les Soudaniens émerveillés l'acclament, et la Mekke refuse nettement de l'anathématiser. Pas plus faux que tous ces prophètes ou envoyés du « Maître de l'heure » dont l'éclosion se produit régulièrement chaque année dans notre Algérie, au moment où apparaît le premier quartier de la lune du Reumdân. Il ne faut donc rien, rêver d'analogue au bûcher de Jeanne d'Arc.

D'ailleurs, pour brûler cet intrépide qui combat dans le « sentier de Dieu », il faudrait savoir le prendre. Or, l'homme des marchands d'esclaves ne s'est ' pas, encore une fois, laissé battre ; il n'a que des succès

à son actif. Ses commanditaires ne le laissent manquer de rien : ni d'hommes, ni d'argent, ni de matériel. Il est habile et doué d'une qualité que Napoléon appréciait fort chez les gens de guerre : il est heureux!

Quel parti prendra l'Angleterre? Va-t-elle refaire campagne? Vraisemblablement non. Son gouvernement semble, au contraire, disposé à renoncer à la lutte, à pratiquer une politique d'abandon. En ce cas, le « faux » prophète triompherait et le grand empire soudanien serait bientôt fondé conformément aux prophéties ! . .

Cependant le Cabinet vient de confier certaine mission au général Gordon, à cet intrepid British explorer qui connaît si bien le pays. La route de Souakin à Berber étant aux mains de l'ennemi, le général ne pouvait plus se rendre à Karthoum que via Korosko. C'est cette voie qu'il a prise.

A Karthoum, que va-t-il faire? Sauver quelques épaves du désastre ? Racheter des prisonniers? Traiter avec le Mâdhî ? On lui aurait, assure-t-on, ouvert un crédit de 40,000 livres sterling.

Fort bien, mais c'est s'avouer vaincu!

« Abandonner ainsi l'Egypte, disait hier lord Salisbury, c'est déclarer au monde que nous sommes impuissants! »

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