‹ Les Anglais en Égypte: L'Angleterre et le Mâdhi Arabi et le Canal de SuezChapitre 7 sur 9 · THÉÂTRE D'OPÉRATIONS DU KORDOPAN · texte numérisé non relu

THÉÂTRE D'OPÉRATIONS DU KORDOPAN

Pendant que la colonne expéditionnaire du général Hicks marchait péniblement de Souakin à Bet-ber, le Prophète tâtait le Dar-Four. Le gros de ses troupes . arrivait suf les rives du lac Terideltî et y investissait la capitale El Fasher^ tandis que, à une centaine de kilomètres de cette place, quelques détachements attaquaient le poste égyptien à'Oumm Cheqâ.

Pays peu connu, le Dar-Four (1) n'a encore été exploré que par Browne, en 1799, et par le docteur Nachtigal qui le traversait, il y a quelques années, pour rentrer en Egypte, à son retour de TOuadaï. Comprise entre le onzième et le douzième ctegré de latitude Nord, cette région mystérieuse a pour ossature orographique le massif des monts Marrah dont la €rête tortueuse, à Taltitude d'un millier de mètres, dessine, du Nord au Sud, une courbe concave vers rOuest. Ce massif, dit le colonel Colston, est fort ri-

({] Plus correctemenl « Dar Feurade », le pays des bœufs.

che qn minerais de cuivre et de fer. Les cours d'eau qui en descendent appartiennent partie au bassin du Nil, partie à celui du lac Tchad. A sec pendant Tété, tous devîWment d'impétueux torrents lors de la saison des pluies, c'est-à-dire de la mi-juin à la mi-septembre. C'est à ce moment que le pays se couvre d'une riche végétation, que dominent de grands sycomores,, des tamarins et des platanes. Hors de cet intervalle de temps, tout est mort. Le sol brûlant et desséché ne nourrit pas un brin d'herbe ; les arbres ne portent ni fruits, ni feuilles. A. l'exception des ronces, des jujubiers-nains et de quelques* acacias-gommiers, la flore semble littéralement tombée en léthargie.

La population du Dar-Four peut s'évaluer à 4 ou 5 millions' de musulmans, arabes ou nègres. Leurs maisons sont de simples huttes, bâties en tiges de thaïs et terre glaise ; leurs clôtures de jardins consistent en haies sèches, faites de branches d'acacias et de genêts épineux. Les gens du Dar-Four ne connaissent d'autre culture que celle du maïs et du millet; ils récoltent, en la saison des pluies, des pastèques et des melons de l'espèce qu'on nomme au ' Caire « Abd-el-Aoui ». Quant à leur industrie, elle est à peu près nulle et l'art métallurgique, qui dispose cependant d'importantes matières premières, est à peine sorti de l'enfance. Le commerce local comporte un échange assez actif de bœufs, de chameaux, de chevaux et d'esclaves contre des articles de coton, d'am-

bre et de verroterie. Chaque année, une longue caravane se dirige sur TÉgypte oti elle porte de Fivoire, des gommes, des plumes d'autruche, des esclaves et d'oti elle rapporte divers articles d'origirie^anglaise, des armes, de la poudre, des balles, c'est-à-dire ce qu'il faut pour faire, de nouveau, des esclaves.

Le Prophète bloquait déjà fort étroitement El Fasher quand il eut connaissance de l'arrivée des Anglais à Karthoum. Laissant là le blocus, il se porta incontinent à la rencontre de l'ennemi.

De son côté, le général Hicks, ayant laissé à M. do Coëtlogon le commandement de la place de Karthoum, était passé sur la rive gauche du Nil Blanc et avait fait &' Oumm-Dourman une tête-de-pont palanquée.

C'est d'Dumm-Dourman que la colonne angloégyptienne est partie pour se jeter dans le Kordcfan.

Le Kordofan (1), qui forme un moudirlik du gouvernement général de Karthoum, est une région que baigne à l'est le Nil Blanc, et qui s'étend à l'ouestjusqu'aux steppes du Dar-Four, entre les 12* et 15* degrés de latitude nord. La partie orientale appartient au bassin du Nil. C'est à Bruce, à Browne et à Cailliaud que nous devons les premiers documents qui nous soient parvenus sur cette contrée jusqu'alors

(1) D'après Ruppel, ce nom aurait pour racine « Kordou » qui veut dire homme dans Tidiome des Nègres du pays.

inconnue des européens. Ultérieurement, de 1824 à 1827, le Kordofan a été exploré par Ruppel ; en 1837, par Russegger ; tout récemment, en 1875, par le colonel Colston. Cet officier supérieur a peut-être vu de près les lieux qui, à quelques années de distance, devaient être témoins du massacre de quarante de ses compatriotes.

Le pays est d'aspect triste. On y rencontre une série de plaines ondulées, couvertes de broussailles sombres. De "temps à autre, des bouquets de mimosas sans feuilles, quelques vieux baobabs isolés,plantés comme des plumets sur de hauts mamelons coniques. Ces plaines sont fréquemment entrecoupées de montagnes de formation ignée. Des porphyres, des granits, des granits porphyroïdes, des grauwacks granitiques, des minerais de quartz aurifère, de cuivre et surtout de fer (1), voilà ce qui s'y trouve partout. Mais ce qu'on n'y trouve nulle part, c'est de l'eau en quantité suffisante. Les populations meurent de soif à côté de leurs richesses minérales inexploitées. La plaie de ce pays, c'est l'aridité, la sécheresse. Les pluies y sont peu abondantes > les quelques puits qu'on y a ouverts ne mesurent pas moins de 30 à 40 mètres de profondeur. Dès lors, on le comprend, les villages

({) Presque partout, le sol affecte la teinte rouge-vif qui caractérise les roches ferrugineuses. A une quarantaine de kilomètres à Test d'Hursi, point situé dans le nord-est d'El-Obéïdh, on a découvert des massifs de fer natif dont les têtes arrondies dépassent de 2 à 3 mètres le niveau général du sol environnant.

sont rares. La population clair-semée ne fait que peu de culture. Çà et là un champ de millet ou de « bamié », un maigre pâturage, un puits autour duquel se tiennent pelotonnés quelques bestiaux chétifs, voilà tout ce qu'on rencontre.

Les habitants du Kordofan, presque tous musulmans, se distinguent en nègres indigènes et en Arabes Bagara. Ceux-ci occupent le sud-ouest d'El-Obéïdh et y possèdent de grandes richesses en bœufs, en chevaux, en esclaves de tout sexe et de tout âge.

Il serait actuellement difficile, faute de repères certains, de retracer, même approximativement, l'itinéraire du général .Hicks. A-t-il commencé par remonter la rive gauche du Nil Blanc jusqu'à hauteur d'El Obéïdh, c'est-à-dire jusque vers le 13* degré de latitude nord, et fait alors un. à-droite vers l'objectif indiqué ? A-t-il pris la route qui d'Oumm Dourman mène directement à El Obéïdh par le dj. Mandara, le dj. Bou Dober et Doum? On ne saurait le dire.

Ce qu'on croit savoir, c'est que le général n'a pas marché moins de deux mois et que cette marche a été des plus pénibles. Les chameaux du convoi mouraient l'un après l'autre. Faute de moyens de transport, on manquait de vivres et l'on ne pouvait en réquisitionner dans ce pays pauvre. Les troupes devaient se contenter de biscuit. Un tel régime était à la rigueur tolérable; mais ce qu'elles ne pouvaieftt

supporter, c'était le manque d'eau. Elles ne rencontraient, de loin en loin, qu'une de ces flaques à moitié desséchées que les Arabes appellent des « r'daïr », des « guîlta. » De loin en loin aussi, un puits comblé par l'ennemi !...

Dépourvus des appareils de forage qui eussent pu leur permettre de tirer parti des nappes d'eau souterraines, les hommes mouraient littéralement de soif, et l'on prétend que c'est en cherchant le chemin qui devait les conduire à quelque mare qu'ils ont couru si misérablement à leur perte.

Depuis longtemps, d'ailleurs, la situation du général Hicks était assez précaire. Il lui avait été impossible d'assurer sa ligne de communications en arrière. A 50 kilomètres seulement d'Oumm Dourman, il n'avait pu, nous ne savons pourquoi, organiser la (( zrîba » ou poste palissade qu'il lui était indispensable de se ménager, il se trouvait donc/< en l'air », perdu dans Tespace; aussi fut-il bientôt coupé de sa base d'opérations sur le Nil. Dès lors, nombre de corps de partisans ennemis se mirent à le harceler sur ses derrières tandis que d'autres voltigeaient sans relâche sur ses flancs ; et il devait, en même temps, faire tête à des attaques de front I II y avait trois semaines qu'il soutenait ainsi des luttes quotidiennes quand arriva le jour du désastre final.

On était, depuis longtemps, sans nouvelles de lui^ mais ce silence n'éveillait point trop d'inquiétudes.

Le général, alléguait- on , a dit qu'il n'expédierait de dépêches qu'à l'occasion d'un événement de quelque importance .

Des événements ne devaient pas tarder à se produire, terriblement décisifs.

HASHGATE (i)

On apprit d'abord, non sans émoi, la « catastrophe de Tokar ».

Un détachement de 4 à 500 hommes, escortant une pièce de campagne et un convoi de quatrevingts chameaux, venait d'être dirigé sur le Haut-Nil pour y rejoindre et renforcer le corps expéditionnaire du général Hicks. Parti depuis quelques jours de Souakin, il entrait, le 6 novembre dernier, dans les gorges de Tokar. On dit que, pour marcher plu-s à leur aise, les hommes avaient eu l'imprudence de mettre leurs armes sur les chameaux. Toujours est- il qu'ils furent, tout d'un coup, assaillis par des bandes de montagnards et exterminés presque jusqu'au dernier. Le consul anglais de Souakin, qui avait accompagné le détachement, périt, ajoute-

(1) C'est ainsi que les Anglais ont nommé les lieux qui ont servi de scène au dénouement du drame. Nous n'en connaissons pas encore le nom original.

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t-on, avec les officiers. Les feromes, les enfants, les cKameaux du convoi, 300 fusils Remington et 40,000 cartouches tombèrent aux mains des agresseurs. Encou-* rages par leursuccès, ceux-ci poussèrent sur Souakiû qu'ils osèrent attaquer le 12 novembre. La place fut frappée de panique et nombre d'hal)ilants s'embarquèrent pour chercher refuge à Djeddah.

La ligne d'opérations du corps expéditionnaire était coupée à son origine. Quels étaient les auteurs '

de cet acte audacieux? On ne peut l'attribuer qu'à

* des bandés obéissant à quelque lieutenant du Prophète manœuvrant sur les côtes de la mèr Rouge, à MILLE KILOMETRES de son généralissime. .

Une opération de cette nature, aboutissant à des résultats aussi foudroyants, témoigne de la hardiesse des conceptions de celui-ci, de la netteté dfe ses ^ plans de campagne, de l'étendue de ses ressources * et, disons-le, de l'ampleur de son taleut militaîre. A quoi peuvent donc servir les académies, les écoles supérieures de guerre des puissances européennes, si !^. un simple Khouan de confrérie musulmane peut ;^ agencer de telles combinaisons sur un aussi' vaste ' . échiquier?

Les Anglais furent atterrés... mais ils étaient loin* d'avoir atteint le terme de leurs douloureuses" * épreuves. Ce n'était encore là qu'un prologue. A peine • étaient-ils saisià' de la nouvelle de la catastrophe dB Tokar qu'une autre nouvelle, terrible et navrante.

fC

arriva. Le bruit courut au. Caire que le général Hicks venait d'être, à son tour, coupé de sa base d'opérations secondaire, établie sur le Nil. On ne voulut pas y croire tout d'abord;', il fallut bien se rendre à l'évidence.

Le fait annoncé n'était que trop exact.

Les dépêches ne disaient pas tout encore, mais elles présageaient un désastre. Ce désastre, il fut bientôt impossible d'en méconnaître la réalité.

Ici, les documents nous font défaut plus que partout ailleurs et nous^ ne saurions, sans risquer de faire œuvre d'imagination, essayer un exposé du drame qui vient de s'accomplir. On dit" que, le 3 novembre, le corps expéditionnaire anglais s'est laissé entraîner ou surprendre dans un coupe-gorge, analogue à ce .« défilé de la Hache » (1) où jadis Amilcar détruisit 40,000 "mercenaires; que le général Hicks, enveloppé par des forces supérieures, n'a 'pu même esquisser une « retraite des dix mille » ; que, se voyâïit paralysé, perdu, il s'est battu * avec toute Fénergie que donne le désespoir; que son agonîe a

.(l)Cetfc# dénomination de « défilé de la Hache » provient du faii d'une traduction peu fidèle, car Polybe a écrit « défilé de la scie ». ^ "La scie antique était un instrument de tous points analogue à notre butil moderne, etToû pouvait jadis, aussi J)ien qu'aujourd'hui, assimiler à cette lame à dents aiguës une muraille de rochers dont les cimes se profilent sur le ciel en festons gigantesques. Les Latins appelaient la' scie, serra, d'dù les Espagnols ont fait ^erra. C'est le nom que portent, en JEspagne, nombre de monts à la cime den* telée.

duré trois jours ; que finalement ses forces ont été anéanties; qu'il a été frappé d'un coup de lance; qu'il est mort bravement, le revolver au poing.

On ajoute que, à quelques jours de là, le Prophète rentrait à Obéïdh tout chargé de dépouilles ; qu'il y ramenait un magnifique matériel de guerre ramassé sur l'ennemi ; mais que, pour orner son triomphe, ses Derkâoua ne lui avaient pas gardé seulement UN prisonnier I .. . Enfin, détail navrant, les têtes des officiers anglais et de tous les officiers égyptiens auraient été coupées et plantées sur des crocs à la porte de là ville 1

Où s'est-il accompli cet effroyable drame? Où chercher sur la carte le point que ^des Anglais effarés ont appelé Hashgate ? Aux environs d' Obéïdh, a-t-on dit. Nous saurons bientôt à quoi nous en tenir à cet égard, si tant est que quelque « Pen of War », correspondant du Times ou dessinateur du Graphie j ait pu gagner Karthoum. En quelque lieu que se soit passée la sinistre affaire, on peut, sans chercher à tracer un tableau de fantaisie, se représenter un de ces « cirques » ou « entonnoirs » qui se rencontrent par intervalles dans les pays de montagnes tels que ceux du Kordofan, c'est-à-dire un terrain taillé, comme un cratère, en forme de cuvette et auquel on ne peut accéder que par quelque échancrure. Qu'on imagine le corps expéditionnaire anglais, mourant de soif, attiré l'on ne sait comment

au centre de celle plaine entourée de hauteurs ; puis la « porte de fer » qui lui a livré passage refermée derrière lui; toutes les autres issues gardées; des feux convergents parlant des hauteurs qui couronnent Tamphithéâtre ; enfin, défilées derrière les crêtes, d'innombrables bandes de noirs en embuscade, armés en guerre, ardenls, âpres à la curée. On ne peut alors se défendre de comparer la situation du général Hicks à celle de Flaminius à Trasimène ; on restitue jusqu'à un certain point, la scène de sa fin tragique.

Les masses noires qui couronnent les hauteurs sont armées : les unes; de flèches, de javelots ou de lances ; la plupart^ de fusils. D'aucunes ont du canon. Elles sont disciplinées, terrorisées, fanatisées. On les entend pousser des cris horribles, battre du « gongong » et du fbel (tambour), sonner de la corne à bouquin, donner du sifflet, faire ce vacarme infernal que mentionnent, à tout instant, les relations de voyage de sir Samuel Baker, et dont Tintensité stupéfie les Européens.

Que va-t-il se passer ?

Le commandant en chef des Anglo-Égyptiens a mesuré l'étendue du péril. Il divise ses forces pour tâter dans plusieurs directions le dangereux terrain, pour essayer de franchir l'entrée ou la sortie du coupe-gorge, l'une au moins. des échancrures du cirque dans lequel il s'est laissé prendre...

Mais le piège a été bien tendu. Voici la porte qu'il

a prise, mais elle est maintenant bien gardée, cette porte de l'enfer ! Il n'est plus possible de la surprendre, encore moins de la forcer. L'autre extrémité du diamètre est également aux mains de l'ennemi. Sur aucun point, l'on ne peut songer à se frayer une issue. Il faut renoncera l'espoir de sortir de là !.. .

Ayant ainsi vu s'évanouir, l'une après l'autre, toutes les chances de salut possible, le commandant en chef rallie son monde. Il revient au centre du cirque maudit qui l'enferme, lui et ses troupes ; il y revient, résolu à vendre chèrement sa vie et celle de tous les siens...

Et, en effet, il lutte héroïquement pendant trois jours...

Mais, hélas ! les feux de mousqueterie, les feux d'artillerie du Prophète sont terriblement convergents sur ce qui reste encore du naalheureux corps expéditionnaire. La muraille de poitrines humaines est, de toutes parts, battue en brèche... les rangs finissent par s'éclaircir . . . les munitions sont épuisées. . . le général en chef se sent hors de combat. ...

Alors, de toutes les hauteurs couronnant ce cercle du Dante, déroulent des masses noires, poussant des hurlements de joie I...

Elles se précipitent sur les débris d'un corps épuiâé,

désormais incapable de se défendre.... elles en rompent les derniers soutiens.

Et le carnage commence !

Hideux carnage, car regorgement se fait au couteau ! Les Anglais sont mis à mort parce qu'ils sont Anglais ; les Égyptiens musulmans qui demandent grâce « au nom de Dieu miséricordieux » ont là tête tranchée parce qu'ils ont servi sous les ordres des chrétiens, qu'on abhorre...

Et, quand tout est fini, quand les cris ont cessé.... on se représente le Prophète debout sur un amas de cadavres... levant les bras au ciel et jetant aux échos du cirque un cri de « Hâmdou Uah ! » {Louanges à Dieu.)

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