‹ Les anglais peints par eux-mêmesChapitre 106 sur 106 · LE DIABLE D'IMPRIMEUR · texte numérisé non relu

LE DIABLE D'IMPRIMEUR

LE DIAIÎLE I) IMPUIMKI II

E diable d'iraprimeur! que ce nom est romanesque ! il nous reporte aux tristes léalitos des siècles passés, où l'ignorance et ses ministres , la luse, la violence et la cniaulc, étaient assis au rang le |ilus élevé de la terre, où l'intelligence de l'homme était "a sou réveil en bulte à ranathcmeeLa la malédiction, comme les perverses machinations de Satr.n, où l'aurore de la lumière u:orale était considérée comme un pâle reflet des flammes éternelles. L'imprimeur était donc un sorcier, un magicien; il avait donc un familier, et de la le diable d'imprimeur! Ce fut à une époque de ténèbres, dans des jouis de supcistition que noire liéios fut baptisé: et quoique ce nom lui fût donné comme un sobriquet injurieux, les grands et les puissants lui tinrent lieu de pariains. Parmi eux se trouvèrent des cardinaux et des abbés mitres, les plus nobles et les plus riches citoyens. Ils prirent conseil ensemble, Rappelèrent diable la bonne créature. On en conclut qu'il fallait le saisir, le lier et le brûler vif, au milieu des chants des prîlres, des parfums des encensoirs, il d'.nspcrsions multipliées d'eau bénite.

Eslil possible, demandera quelque lecteur, que le pclil Pierre rrampinglou, diable d'imprimeur chez Vizetelly et compagnie'-, moyennani cinq ou six shillings

Cest le nom qu'on donne en Angleterre an i>elil commissionnaire vliargé de porter <;t d'allPr redier. elier les épreuves chei les auteurs.

(jV. du T.] - C'est de chez ces imprimeurs qu'est sorti l'ouvrage que nous traduisons.

59! II'. DIAltl.l-; Il nil'HIM Kl U.

par seiuaine, ail une origine si étounanle, siavenUiiouse? oui, croycz-le ; le diable d'imprimeur est aujourd'hui uu serviteur familier; il va comme un bon génie de l'imprimeur chez l'auleur, et de l'auteur chez l'imprimeur; il attend paisiblement de la copie, dort sans se plaindie pendant le temps de la composition , s'ennuie trois ou quatre heures avant qu'on lui donne le chapitre ou essai (]ui va être terminé à la minute. Mais Pierre, au quinzième siècle, eût pu avoir les honneui s d'un auto-da-fé, et, du bois destiné 'a brûler le maître, on eût réservé un faïot pour le valel.

H est doux à noire é|)oque de nous reporter aux périls do l'impriineui-, en le voyant tel qu'il est, couronné de mille palmes triomphales. Nous aimons 'a citer l'exemple de Jean Taust , orfèvre de Mentz. offrant dans la pieuse cité de Paris, .ses bibles imprimées a cinq ou si\ cents écus la pièce, et, forcé soudain de raliattre ses prix, et de ne demander que la modique somme de soixante écus ! les scribes prenant l'alarme. Il faut que le diable soit au service de l'imprimeur. On examine les livres avec curiosité, et il devient évident , d'après l'uniforinité des exemplaires, (jue Beizéhuth en personne les a écrits, ou qu'il y a du moins coopéré. Il est assez singulier, vu l'astuce légendaire de Satan , qu'il ait assez oublié ses propres intérêts pour fabriquer des bibles "a bon marciié; mais l'ignorance et la persécution sont enclines à de pareilles erreurs.

Le tumulte est grand dans Paris ; les scribes, les hommes ingénieux et industrietu qui copient des bibles, joignent leurs cris 'a la clameur publique avec le plus complet désintéressement. Faust est découvert ; on trouve plusieurs bibles "a son domicile ; quelques-unes sont imprimées avec son sang; horrible circonstance, que prouve sans l'ombre d'un doute l'encre rouge dont elles sont ornées. Au feu ! au feu ! au bûcher le magicien ! tels sont les cris qui s'élèvent bruyants et unanimes. Le sorcier est jeté en prison, et pour éviter d'être brûlé vif comme un homme allié au démon, il fait connaître son secret, 'a l'admiration du monde, et surtout 'a la grande surprise et aux remerciements de l'I^giise. Hélas! ses enfants gras et rubiconds, qui se repaissaient tranquillement dans leurs cellules comme des versdans les noix, ne songeaient guère au mal qu'allait faire cette découverte. Ils ne pensaient pas que le premier craquement de la grossière presse de Guttemberg était le glas de la tyrannie et de l'ignorance. A ce bruit, si les moines avaient eu des yeux, ils auraient vu leurs saints pâlir et s'agiter ; ils auraient entendu frémir leurs vieilles et lucratives reliques, et des murmures sinistres faire retentir les autels.

Au moment où Guttemberg tira sa première épreuve (l'historien des papes a fort mal "a propos négligé ce fait i , le saint pontife était dans son premier sommeil. Mais tout a coup sa sainteté fut éveillée en sursaut, et pendant au moins cinq secondes elle se demanda si elle était ou non infaillible. Chose étrange ! qui eût pensé qu'un léger bruit fail'a Mentz se ferait entendre distinctenient "a Home?

Notre présente intention n'est pas toutefois de suivre le diable d'iiiiprinieur ;i travers les événements de quatre siècles, mais de le montrer tel qu'il est aujourd'hui, après de nombreux et importants changements. Il est incnnlestable, que dans un âge de ténèbres, il a reçu son nom comme un reproche, beaucoup de braves gens de France, respectables et exacts à payer leurs impûls, sont morts avec la ferme pcrsu»-

Ll. ItlAItLi: I) IMl'ItIMKl II. 5'JS

sioii que, (1110111110 l'iiiisl se lui lilandii aux ^eiix des liop luciles uulorilés civiles, le iliublo (Icvail avoir mis la main à rimpiiiiiorio. I.o .liahjo et le dutloiir l'aiisl devinrent denx idées inséparables; et le diable d'iiiipiimeiir survit ii cette époque, quoiqu'il soit niaintoiiaiit pliilosoplii(|ui'iiieiit rci;u toiiime une créature de lumière.

Le diable d'impiimeur est de nos jours le (dus humble joyau de l'écrin typographique. .Si notre conscience trop vétilleuse nous le permettait, nous cherclicrions à cacher au public un fait fâcheux : c'est que le diable d'imprimeur du dix-nouviémc siècle n'est, dans l'écheile sociale, guère au-dessus du commissionnaire. C'est ainsi que la pratique des temps et l'Ijabilude vulgarisent ce qui est mystérieux, rendent cwnmunes les choses les plus précieuses. Un jeune homme sortant avec une épreuve de l'inqirimerie de Guttembcrg, de Caxton, ou de Wynkyn de Wordt, était, pour ainsi dire, un messager d'état; le porteur d'un miracle de l'art; l'un des membres d'une corporation secrète. On lui avait fait jurer de ne point divulguer les secrets de l'art. Alors le diable d'imprimeur avait droit aux respects des hommes; aujourd'hui c'est Pierre ïrampinglon, âgéde neuf ans.

Cependant le diable d'imprimeur d'à présent a un grand avantage sur le diable d'il y a quarante ans. Quand il vientchercher de la copie (et, croyez-moi, lecteur, les visites du diable ne sont pas, comme celles des anges, peu nombreuses et à de longs intervalles ; elles se répètent tous les jours, toules les heures même), si l'éditeur est d'un caractère impatient ; quand donc il vient chercher de la copie, dans les visites qu'il fait sans relâche aux auteurs, le diable d'imprimeur n'a pas, comme ceux d'une génération passée, "a monter un nombre de marches démesuré. Jadis, le diable allait chercher les écrivains au faîte d'une maison ; mais, grâce aux progrès accomplis, il se trouve aujourd'hui à moitié chemin; les choses sont comme elles doivent être.

Dans l'imprimerie, le diable est homme de peine, la lâche la plus pénible lui esl constamment dévolue. II n'y a pas d'occupation trop sale pour lui, pas de fardeau trop lourd pour ses forces, pas de course trop longue pour ses jambes. II ne faut pas qu'il marche; il doit courir, il doit voler; car c'est un axiome que le diable d'imprimeur est obligé de ne jamais marcher; se dépêcher n'importe comment, se dépêcher, tel est son sort.

Ainsi, Icnciir i\es. passanis égarés, Dans le.s marais, dans les bois, sur les pri's. Dans les jardins, sur les moissons nouvelles, Les bleus lutins vont lonjours voyageant, . Nageant, rampant, courant et voltigeant Des mains, des pieds, de la tète et des ailes.

Et lediable d'imprimeur, consciencieux et zélé, courant "a la recherche delà copie, est tenté derivaliser d'activité avec les démons dont il est le frère. Le commissionnaiie vulgaire peut s'amuser en route ; mais le diable intelligent, qui recueille el porte de précieuses pensées, le colporleurdos productions du cerveau, l'interméiiiaire de l'auteur et de la presse, ne peut s'airêler et flâner comme un messager ordinaire; mais

ï'Jfi l.i; UlAlil.l-, 1)1 MIMUMlîllî.

seiisibleiueiil [lénotré île l'iiiipoi I;iiro Je sa |irolVssioii el de la richesse iloiil il est dépositaire, en ses nioiiveinents de droile et de gaiulie, il doit s'étudier b voler autant que le vol est compatible avec l'aiiatoinie humaine.

La probité e\lraordinaire des diables d'iniprinionrs, comme beaucoup d'aiilres vertus des pauvres, n'a pas été suflisainment admiiée. Chargeons-nous d'appeler l'altentiou du monde sur la confiance en la nature humaine que témoignent journellement les littérateurs, el sur rétonnanle evactiludedes diables en général.

Les trésors de resjirit surpassent à un degré inconcevable toute richesse tangible, en pierres précieuses et en métaux; c'est une vérité prôchée dans mille et mille chaires, une vérité que nous blasoniions sur nos manuscrits, une vérité que les hommes riches de dix, vingt, quarante mille livres île revenu sont en position d'admettre fort paisiblement. Que de b)is, si nous fouillons les archives de la police, verrons-nous au nombre des délinciuanls, des apprentis orfèvres, des garçons joailliers,même des commis de banque! On a volé delà vaisselle, on s'est sauvé avec des diamants, on a détourné de l'argent, des hommes de confiance ont succombé aux attraits de la plus vile richesse, et sont devenus coupables. Mais quand, — et c'est avec un sentiment d'orgueil que nous posons cette question, — quand a-t-on vu un diable d'imprimeur distraire de la copie'? Quand a-t-il essayé de convertir un article en argent, et de fuir en France ou en Améri(|ue avec les fruits de sa perversité"? N'nus répondrons pour lui : jamais! ^'ous en appelons aux magistrats de police, au lord maire, 'a tons les aldeiinen ; qu'ils nous coiirondcnt s'ils le peuvent. Non; notre diable d'imprimeur est à chaque instant chargé de valeuis, par rapport auxquelles les bijoux de la lourde Londres, quoi qu'en puisse dire M. Swift, leur gardien, ne sont (]tie du strass et duchrysocale ; on lui donne à porter des pensées plus brillantes et [ilus durables que l'or pur; on lui remet de |ielils|)a(]uels qui valent les mines de Golconde; des feuilles volantes près desquelles, du moins dans l'opinion d'un homme, toutes les 'possessions du Moïol ne sont que d'inuliles taupinières; et, frété de cet inconcevable trésor, honoré delà conllancccle. l'écrivain, il se rend sans détour "a sa destination; et, avec la douceur d'un agneau et l'innocence d'une colombe, il délivre son important fardeau, .lamais il ne trahit sa foi. Le diable d'imprimeur ne soumet pas l'or intellectuel au creuset illégitime ; il n'offre pas le précieux papier au perlide changeur, il ne cherche pas "a mettre la copie en gage ; mais, avec une probité digne d'éloges, avec une noble simplicité d'intentions, il dépose le trésor entre les mains de l'homme désigné pour le recevoir, comme si c'était des haillons et de l'ordure. L'huître qui enfante une perle pour la couronne d'un empereur n'est pas plus licre de sa richesse que le diable d'imprimeur <le sa copie.

Lt maintenant, cher lecteur, le diable d'imprimenrne se présenle-t-il pas a votre imagination admiratrice entouré de l'éclat le plus vif, malgré ses mains cl sa (i;;ure souillées d'encre? Coudoyé par lui dans la rue, peut-être légèrement éclaboussé par les talons de Mercure, vous ne songez guère que ce petit garçon puisse avoir en loi (]uelque chose de dangereux. Vous ne le savez pas; mais, tout innocent, tout réjoui (pi'il parait, il eU chargé de copie. Il peut .sauter et gambader conune un jeune satyre, et cependant c'est le diable familier d'un journal. Ses regards raspireni la joie.

Ll' 1)1 Alil.i: 1)1 Ml'KI\li:iJK. 5»7

ol |ioiii't:iiU li's poclies (le sos culoUcs de peau peuvent èlrc ili:irgées de coups de iDiiiicire. Il ne feiail pas de mal :i une suiiris, el dans sa veste dort la fuiidre qui doit anéantir un ministère. On lui offi irait peut-être en vain tout l'argent de la monnaie pour (|u'il eût a addilionnor uni^ somme (]uel('(tni|uo ; et c'est f;:âce à son inlégrittMiuela nalioii cviteia la i)an(|ucrontc ; car dans son honnot est déposé nn essai lon^'uement élaboré, dont les principes, s'ils sont adoptés, transformeront en «ne quinzaine I Anulolcrre appauvrie en ICI Dorado. Si les diables d'irn|irinu'nrs en cor[)S connaissaient leur force, (luelles lénèhrcs ils pourraient jetei' moiiieiilanémenl sur le monde ! Une conspiration des employés au ;^a/. serait un objet de plaisanterie, comparativement !i l'obscurité |)roduile par les diables d imprimeurs, coalisés pour détruire simultanément la copie! iSous l'avouons, c'est une suggestion dangereuse; mais, si nous n'avions pas la plus grande confiance en la bonté naturelle do nos diables, nous serions rassurés par leur manque de combinaison. IVailleurs il est possible que le diable porte de la copie comme le clieval d'un cvècpie porte son maître, sans avoir la moindre idée de la sagesse, de l'instruction, de la piété, de la cliaiilé, de la bienveillance universelle dont il est cliargé ; nous disons, il est possible.

Nous pensons en avoir dit assez pour obtenir à noire diable une cei laine considélation dans ses pèlerinages 'a travers les rues. Le lecteur lui accordera un peu d'al lention s'il le reconnaît h sa ligure barbouillée, à ses mains noires , 'a l'air de négligence littéraire répandue dans sa loilette , à une certaine vivacité d'expression , ;i la finesse de la physionomie; tels sont ses signes caracléristiques. Le véritable diable d'imprimeur est d'ailleurs un serviteur d'une espèce supérieure. 11 y auiait inconvenance de notre part "a avancer (pie son contact perpétuel avec une certaine classe d'individus aiguise son esprit , et lui donne une expression paiticiilière d'intelligence ; n)ais il en est ainsi. Le diable, el notamment le diable d'e journal , est un animal aussi distinct du sin)ple commissioiinairo , ipic l'est l'àne sauvage du désert de celui du marcband de sable. Si donc on le renconlie, nous réclamons pour lui, |)ar la vertu de tout ce qu'il peut porter, le respect el la considération. Songez-y; n'y al-il pas certains diables d'imprimeurs, quelque obscurs qu'ils soient, qui peuvent être regardés comme presi|ue classiques? par exemple, le diable qui porta "a Goldmistli les épreuves du vicaire de WakelieUl , et en reçut en récompense, nous le garantirions, plus d'une pièce' de six sous; le diable, le diable assidu qui allait cliercher de la copie chez Jolinson; le diable de l'auteur de Uobinson Crusoé; le diable de Dryden ; le diable (pii... Mais a quoi bon les énnniérer'? nous laissons h la mémoire , il l'imagination du lecteur le soin d'évoijuer el de se figurer les légions de diables qui ont visite les enfants du génie et de la pauvreté; tantôt grimpant les escaliers des greniers, tanlùt envoyés dans les retraites des faubourgs, tantôt dans l'enceinle sonibie et misérable d'une piison, pour y prendre delà copie, ils ont porté de là à l'imprimerie des pensées qui ont couronné l'humanité comme d'un diadème , des pensées douces et rafraicliissantes comme l'air du ciel , des pensées profondes comme la mer, impérissables comme les étoiles.

<iiii . I(> diable d'imprimeur a , dans son ten)ps . Iréquenlé la meilleure société :

598 LE DIABLK 1) ' I M l' lU M Kl K.

il faiil touveiiir pourtant iiiic ceiu ;iii\t|iicls il a loiulti visite ne demeuraient pa-* toujours dans le plus beau quartier de la ville, ui à une distance coninuule du rezde-cliaussée. Il ne les a pas toujours trouvés on train de déiiuster de la venaison , ou , la nappe enlevée , sablant du lionr^o^ne ; leurs repas étaient ordinairement plus humbles. Il avait toutefois de ;;ran(ls |)rivilé^es. Souvent, quand |)our plusieurs raisons, le pauvre auteur avail fui le tumulte de la ville , et s'était léfuuié dans un ennilafîo cliampiMic , et défendait ri;.'Oureusein(Mit sa porte, le dialile d'imprimeur avait seul le droit de se présenter. Il fallait toujours de la copie; et le diable arrivait régulier comme l'horloge du village.

^'ombrcuses et vaiiées sont les excursions du diable en qiiilc d^' ce ipii est maintenant le pain quotidien d'une génération de lecteurs , le pahntiim vilœ de notre siècle, la copie, l'essentielle copie. Dans ses courses, si le diable a ses fatigues, il a aussi ses plaisirs. En visitant les esprits dont le but principal est d'adoucir et de modilier la rudesse et l'égoîsme du monde , le diable est sans doute en sa petite personne une preuve de la haute mission de mesdames et messieurs les auteurs; il leur fournit souvent l'occasion de pratiquer leur bienveillance théorique. Par exemple, le philanthrope politique, organe des soulfrances et des plaintes d'un peuple exténué et accablé d'impôts, enllaninié de la tête aux pieds de la plus vive indignation il l'idée de l'égoîsme des riches , mêlant des larmes a son encre pour déplorer les misères du pauvre , ne peutsouffrir que le petitdiable , après une course de deux ou trois milles, par le froid et la pluie, poui' venir prendre l'ineslimable copie, reste "a grelotter dans le corridor. i\on ; il ordonne d'allumer du feu; et pendant que le philanthrope arrondit ses périodes, le diable aide probablernent à tourner la broche, et, la copie achevée, il part enlin pour l'imprimerie, le ventre plein ; et peut-être gralidé d'un sixpence. Tel é.tait, nous sommes disposés 'a le croire, l'usage de feu M. Cobbet : et nous présumons que les diables se disputèrent constamment l'honorable avantage de lui êtie envoyés.

M. Macquotient, quoique mathématiuicn , ajjpréciail à leur juste valeur les besoins et les qualités du diable d'imprimeur. Trois fois par semaine, le Iulin allait chez le mathématicien porter les épreuves des lo.;arithnies; lecture agréable , légère et intéressante pour le petit diable, l'outefois, M. Mac(|uotient ne croyait pas que l'enfant à l'esprit vif pût se contenter du plaisir d'examiner des cbiflres. Il avait une habitude digne d'être adoptée 'par les mathématiciens et les philosophes; il offrait au diable matin il du café chaud , ad Ub'ilum , et deux petits pains libéralement beurrés. l)e plus, le diable quittait rarement le mathématicien sans recevoir trois pences, et (juelipiefois six. iNous ne douions pas (iin^ les tables des logarilhmes , éditées par M. Macquotient , ne soient supérieures h toutes les autres , nous sommes certains que le diable est de cet avis.

Si par hasard l'auteur habite une maison comme il faut, le diable d'imprimeur a un ennemi mortel dans la maîtresse du logis. Sans respect pour la littérature en général , elle nesonu'e qu'il un seul passage, celui de sa maison. Sans conscience pour la majesté morale de la presse, elle regarde avec iii(|uiétud(' les pieds fangeux da Pierre liampington, diable d'imprimeur Kien plus; il arrive parfois qu'un valet do

I,K lilAlil.K D'IMI'KIMKlIi. ô!)<.)

pied est atlaclië à rilablissenieiit. C'est un jeune gentleman, dont la vcsie verte, collante, soigneusement boutonnée, le col blanc, la fifiure d'une propreté recherchée, les cheveux luisanlset peignés, les manières raides et sèches, sont exposées "a souffrir du conlact du diable en haillons, barbouillé el iiéglif;enl. Les deux enfants se rencontrent parfois dans le corridor , et l'aristocratie du valet de pied est mise en péril par la démocratie de l'imprimerie. L'ignorance crie toujours contre l'encre des imprimeurs ; de là, le billet suivant, écrit à un auteur par une maîtresse de maison , el dont nous pouvons garantir l'authenticilé.

Charlode Slreel, Filzroy Square, mardi.

Monsieur ,

C'est avec le plus vif regret que je vous déclare que les constantes visites que vous rendent de vilains et sales petits garçons^ me forcent à vous donner congé, pour maintenir la bonne tenue de ma maison. Hier, les gants de coton d'Amélius ( id est , le valet de pied) , étaient noirs conmie de la poix , et il n'a pu servir à dîner, el tout cela "a cause des vilains et sales petits garçons qui lui parlent. Crovez-moi , monsieur, je vous donne cet avis avec bien de la peine , mais je suis responsable envers la paroisse de la moralité d'Amélius ; et il n'y a pas plus de Irois mois que j'ai payé deux livres dix shillings pour sa livrée.

Votre humble servante,

Klisabeth Kentington.

p. s. Je m'estimerais heureuse, monsieur, de vous garder au nombre de mes locataires, sans les allées et venues de ces vilains et sales petits garçons.

C'est ainsi que mislrcss lientinglon parle de Pierre el de sa iribu. Pierre est un diable; c'est pourquoi aux yeux des illettrés, Pierre n'est qu'un vilain et sale petit garçon. Et cependant Pierre — et il y a beaucoup de diables de son genre — ,a autant d'intelligence qu'en auraient vingt Amélius, sans leurs gants de coton ; oui, Pierre est liseur par sa profession même ; il aime la littérature et on l'a vu grimper au haut de la maison, et étendu sur les tuiles, il lisait les Mille et une nuits. Même un jour, Pierre a exprimé les expressions de son âme par les lignes suivantes (authentiques).

Je ne désire pas la lampo d'Aladiii ; C'est l'orgueil de Satau qui l'entrelienl, je ga^e : Si je n'étais séduit par le luse mondain. Si mou cœur restait pur, du m'olfrirail en rain Une princesse en mariage.

Li; IHAHLK I) IMPRliVltliU.

Lecteurs, ne voyez pas seiilemeiil dans le diable d'iin|)riniciir , coiuine la niailiesse de maison , nn vilain et sale petit garron. Quoique ee soit l'homme de peine de la presse , il apparlienl h la presse; si donc vous tentez jamais les eliaiicesde l'impression , traitez notre sujet avee courtoisie , avec libéralité ; rendez au diable lo i\u\ lui est dû.

Doi'ci.AS lEuiioi.n.

fm^^^^

Page 1