‹ Les anglais peints par eux-mêmesChapitre 21 sur 106 · V. ,li, I · texte numérisé non relu

V. ,li, I

LA GAKDI:. !)<>

Aulreiiienl, c'est un liuiumu étrange, un singulier originul, (|ui ne cunipreud pas ce t|ui lui est lioii. aiiqnel il est in)possil)le de faire enleiuli-e raison, qui causera la mort de s;i feiiiine en allant el venant sans cesse dans la dianilire, et en la faisant rire d'une aussi terrible manière, et ainsi de suite; el lorsqu'il veut tenir l'enfant, il en est embarrassé comme une vache d'un chandelier. Tenir l'enfant est nue science qu'elle seule prctend posséder. Mlle accortie une immense faveur à un visiteni' ou à un domestique en lui permettant de l'essayer un moment. Klle donne affectueusement à entendre aux mères de famille les plus àfiécs qui viennent voir sa maîtresse qu'elles ferout bien de prendre d'elle une petite leçon 'a ce sujet , et de ne pas suLstilner leurs belles théories à sa pratique éclairée. Personne, sauf un petit-lils, ne vaut une garde pour apprendre a une grand'maman a se conduire dans le monde. Depuis quarante ans que vous piquez des épingles, vous croyez savoir vous en servir; il n'en est rien , et la garde vous le jirouvera dans une explication donnée d'un air de pitié.

Quant au docteur, elle le traite avec moins de hardiesse et de hauteur. Elle avoue qu'elle ue vient qu'après lui quand il est présent; et quand il quitte la chambre, il lui laisse un certain reflet de ses connaissances supérieures. Cependant, suivant les rapports qu'elle a avec lui, elle éprouve pour lui de la sympathie ou de l'aversion. S'il lui plaît, il n"\ a jamais eu d'aussi admirable docteur, excepté peut-être sir William, ou le doi leur lîutteimonth (tous deux décédés), et en exceptant toujours celui qui l'a recommandée. C'est un excellent homme, si patient, si mudesie et en même temps si ferme! Personne n'approche de lui pour un cas difUcile, pour un cas de fièvre, pour le traitement d'une dame quinteuse. S'il lui déplaît, c'est un individu bizarre, étrange, entêté; il suit de nouvelles méthodes, de l'excellence desquelles elle ne doute pas, mais auxquelles elle n'a pas élé habituée, et qu'elle n'a pas vu mettre en usage par les docteurs en vogue. Qu'elle l'aime ou non, elle établit toujours une réserve, c'est qu'elle est supérieure "a toutes les gardes en fait d'expérience et de chances heureuses, lîlle a toujours vu un cas plus diflicile que le cas actuel, et sait connnent on l'a traité. Le docteur Gripps, qu'où appelle toujours dans des cas semblables, et qui peut passer pour un gentlnnnii très-aimable, quoiqu'un peu bourru, a déclaré qu'elle était son bras droit.

Armée de ces prédispositions puissantes, et du sentiment énergique de sa viceroyauté sur le maître et la maîtresse pour le présent, elle prend possession de la nouvelle chambre et des nouvelles Ouures. La devise de son règne, le Dieu et mon droit de son écusson , est « durant un mois, n Elle a toujours cette phrase en main comme un sceptre , au moyen duquel elle assure ses privilèges et soumet les opposants. Durant un mois la dame ne doit rien lire; durant un mois personne ne doit porter la main sur le lit dans l'intention de le faire avant qu'elle ait rendu un décret ad hoc. Durant un mois, le marteau de la porte est 'a sa disposition. Durant un mois , le mari n'est rien sans son autorisation expresse, et, la première semaine, il ne peut même pas entrebâiller la porte ; vous croiriez que c'est le dernier homme que l'affaire regarde. Cependant elle s'efforce en général de se mettre bien avec lui, et lui accorde une haute faveur, en l'invitant à prendre le thé avec sa femme , bien avant la fin de la convalescence ; elle lui fait de ses propres mains une rôtie an

IIKI LA CAlUii:.

beurre , et ikui-m'iiIciiioiiI lui icpèlc (|iu' I riilaiit lui resseiiililc liiiiimic ilcii\ uniitlcs d'eau (ce qui ne manque jamais au nimnent de la naissance, si l'on suppose que la mère le désire), mais encore lui dit qu'il possède une fascination secrète, car « sa femme parle de lui en dormant. »

Les phrases les plus ordinaires dans la bouche de la liarde sont insinuantes el flatteuses, et prononcées d'un ton qui implique le droit qu'elle a de les émettre. Kile est Irès-arislocratique dans ses idées; elle dit à la dame à l'heure de l'épreuve, pour l'enconrafier de la manière qu'elle croit la plus cflicare. (]ue « les reines sont sujettes aux mêmes souffrances.» Lesenfanis sont toujours de petits rois, des reines, des amours, des chéris, des bijoux, des trésors. Bien entendu qu'ils sont charmants; el comme tous les enfants sont des merveilles de beauté . et (]ue le dernier est toujours plus beau que le précédent , el que ce sont les enfants qui font les hommes, l'espèce humaine, suivant la nourrice , ne devrait être qu'une masse de Vénus el d'Adonis ; les atdermcn seraient de purs Cupidons parvenus a toute leur croissance, et les passants dans la rue s'assa-ssineraient les uns les autres de l'evcès de leurs charmes respectifs.

La garde a aussi sa manière de parler simplement pathétique on judicieuse. Si l'on demande des nouvelles de l'accouchée, et qu'elle aille liien. il ne faut jamais (]u'elle se porte trop bien, pour rehausser l'importance du cas el maintenir la dignité des relevailles ; et de là celte réponse fameuse :

1 Aussi bien qu'on peut l'espérer. »

Cependant l'enfant se développe, arrive 'a l'Sïc de quinze jours, et parait commencer 'a se lécher les lèvres. C'est évidemment le plus mal traité des jolis enfants si sa bouche et ses joues ne sont à plusieurs reprises mises en contact avec le morceau de lard. Quand il a sommeil, el pourtant persiste il ne |)as doiniir ( phiMioniène qui se manifeste lorsque la garde veut prendre son thé ): quand il est mutin , parce qu'il n'a pas eu assez de lard, qu'il a été contrarié, qu'il n'a pris depuis quelque temps qu'une légère soupe au gin , ou qu'une épingle lui caresse le dos , il est évident que, si les drogues et le bercement échouent, on réussira a l'apaiser 'a force de lui tambouriner sur le dos. Kn conséquence, le futur lord, ou la future lady, gît étendu en travers sur les genoux de la garde, empaqueté dans un bonnet de dentelle et une masse interminable de langes , rougissant à vue d'o'il , el , autant que le lui permettent les coups qu'il reçoit simultanément , poussant des sons plaintifs qui tiennent à la fois du grognement et du cri. La garde le salue secrètement d'épithètes injurieuses :

— « Petit gueux ! « — « Que le diable t'emporte !» — « Vit-on jamais un petit démon au.ssi tourmentant ''»

Cependant elle lance "a haute voix des imprécations sur « ce méchant lait, qui faii mal au ventre de son chéii ; « ou sur « ce vilain berceau qui sera battu ; » puis viennent les exhortations ;i faire dodo , et tout le catéchisme des phrases île nourrice, au passé nu au fulur :

— " Qu'il était beau, le iré-soi! »

— u II va «épnutnonni'r. lécher petit, i

i.A (,Ai;iii.. loi

— « Ce sera un loi , ir sci m uni' rciiio! »

— Il Cl' sera uiio comtesse, une diicliesse! ces beaux yeux Meus louiiieiDiit la lùle (les lieaux <imiU'mcn! »

C'est au milieu de farces trasi-eoiiiiques de cette espèce que s'élèvent les Mars et Apollims futurs, les Napuléims, les l'iatons et tes Sliaksperes.

Ou peut soulever une question ijue les sots , et les gardes entre autres, trouveront ridicule, mais qui sera examinée très-sérieusement par les philosophes : c'est de savoir si, dans ce prcniiei' mois de l'existence, la petite masse des organes déjà formés, des sensations et des ])as'iions, ne reçoit pas de cette vieille commère frivole des impressions susceptibles de changer le caractère et les dispositions de Thomme ou de la femme à venir: si la fureur de la beauté qui brise les porcelaines de son salon , si i'opiniàlrelé du père qui sacrilie a sa volonté le bonheur de sa fille, n'ont pas leurs premières causes dans les actes de cette berceuse ignorante. Pour en trouver les premières causes, il faut, nous le croyons, remonter plus haut ; la garde ne vient qu'en li'oisième lieu, et son influence passagère n'est pas toujours la plus fatale; mais nous ne doutons p.is qu'elle neconiribue "a vicier l'humeur du nourrisson. C'est toutefois ce qu'elle-même ne saurait nullement comprendre. « Comme si un traitement quelconque. Il dit-elle , « excepte en ce qui regarde le rhum , le sucre et la manière de tenir l'enfant , pouvait avoir la moindre importance pour un être aussi jeune ! » Cependant elle a grand soin de regarder les signes sur le corps du nouveau-né, et de les attribuer à l'action des émotions éprouvées par la mère ; pourquoi donc ne peutelle concevoir que la petite créature, impressionnable avant sa naissance, le soit encore après'/ Le ciel et la terre seraient confondus si on ne lui donnait un morceau de lard , ou si les langes n'étaient pas ii sa guise ; mais l'effroi soudain , les coups secrets, les bourrades, les fureurs dont l'enfant est victime, n'ont aucune espèce d'impoi tance. Néanmoins, elle ne doute pas que ses frèresel ses sœurs ne soient lousimpressionnables, malgré leur bas âge : en conséquence , poussée par son instinct habituel d'amour de la don)inalion , elle s'efforce en général , et par imprudence, de leur faire le plus de mal possible , et dépose dans leurs cœurs des germes de jalousie, s'il n'y en a pas encore, eu leur disant qu'ils doivent maintenant cesser de se regarder comme les seules personnes importantes de la famille, car voici un petit étranger qui doit les mettre ii la porte. 0 le beau moyen d'inspirer des sentiments fraternels!

Ne la méprisez pas , même lorsqu'elle (st peinte , comme dans le portrait de notre artiste , sous son plus défavorable aspect, dans le but de vous prémunir contre elle. Ne prenez pas une semblable garde si vous pouvez vous en dispenser; mais en l'évitant plaignez-la, car peut-être n'auiait-elle pas cette physionomie sans l'insomnie peu naturelle "a laquelle ses devoirs la condamnent, car elle ne serait pas adonnée aux çjin sans ses propres chagrins domestiques. Elle-même, avec cette figure animée et cette énorme corpulence, a été autrefois, comme nous le sommes tous, un enfant flatté peut-être h cause de sa beauté (qui le croirait aujourd'hui ''.], gâté par une mère faible comme elle. Ainsi se propagent les erreurs , jusqu'à ce que nous reconnaissions que les satires et les reproches personnels ne servent à rien , et qu il faut améliorer les svstèraes avant d'améliorer les individus. Pauvre garde! Il serait étrange à son

^02 1 A (.AiiDi:.

ài;(' lie (oinuii'nct'r li lii lia|i|u'i ilo it'imiliatimi! raclions qn'clk' nuise le moins possiblo, (loiinuns-lui sa loiiionne oii sa (Iciiii-couioiinc. cl une indeinnilc |)iini' le candie (jircllo a l'ail, cl rcnvoyoïis-la au plus vite.

.Non-seuleuicnl il y a en lout un bon cl un mauvais coté, cl , en njoulant un peu plus (le lion sens h un bon naluiel . vous feriez une yanle excellente , même île celle que nous avons décrite ; mais encoio il y a dans toutes les classes des exceptions dont le mérite n'est point d'êtie un composé de bienetdemal. Eu remontant plus baul, la ^arde est souvent une femme très-respectable, qui appruclie de la perfection, douce, ferme, bien intentionnée; nous avons vu des exemples, ou pinlot. autant que nous en avons pu juger par nous-mêrae , un unique exemple d'une garde qui réunissait toutes les qualités requises; et celte personne précieuse, qu'une mère ne saurait trop désirer, était une fennne intelligente et de bon ton ! C'est ce que devrait toujours être celle qui aide à façonner un èlre bumaiu dans le premier mois de son existence, et c'est ce qu'elle serait toujours si le monde était pins avancé cl si les premiers et les plus humbles soins de l'éducation étaient considérés connue une chose importante et sacrée.

Les poètes, qui vengent les vérités belles et éternelles en les opposant aux erreurs et aux demi-vérités passagères, ont chargé de présider aux naissances les plus «randes déesses de l'antiquité! Le lecteur, en admellant (]u'il s'intéresse à tout ce qui a lapport a i humanité, et qu'il sache combien sont peu de chose les inliiinilcs de notre nature comparativement "a sa puissance et 'a ses facultés, le lecteur ne sera pas fàchi'', pour <lissiper l'ainertume qu'a pu laisser ce sujet dans la bouche de son imagination, qu'on lui j^resente un passage attribué "a Homère lui-m'"nie. L'illustre Grec, quel qu'il soit, y célèbre \a naissance d'Apollon , et met en jeu pour l'embellir le ciel et la terre, les déesses, les arbres, les vertes prairies, et l'incarnation de la lumière du soleil; il est inutile de nous excuser de ce pompeux panégyrique de la garde (nom que le sage et sérieux Homère ne se serait fait aucun scrupule de donner à Diane même , ii la fois la lune et la sage-femme de l'ancien monde ) ; nous n'en rougissons |)as jilus que des clartés de la lune versant ses rayons sur le lit de iiuel(iue femme qui vient d'être mèie, et mêlant des pensées d'ange au berceau du noiiveau-né .

La déesse en traviiil francliil les Nasles Ilots ,

l-Hlouctia lie ses l'ieils les rives ilc Deliis.

Tout à coup lies ilonUiirs île iialuie ini-oiinuc

L'averlireal ipic l'biurc élait eiiliii vomie .

Kt Latoiie sentit dans son sein agité

Les maux avanl-i'oureurs dé la iiiaternile.

La tige d'un palmier, que ses bras ctreignircnl ,

Soutint sou corps débile , et ses genoux (lécliirenl.

Le sol qu'elle foulait sourit avec amour,..

Phébus venait <l> voir la lumière du jour !

Lé ciel Iressaillil d'aise à la naissaiiec lieureuse :

I^sd:cs.sCi, iMiiissant mainte clameur joyeuse .

Des llols d'une caii limpide an'oséreiil reiit'^iiil .

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