‹ Les anglais peints par eux-mêmesChapitre 38 sur 106 · LE DERNIER COUP · texte numérisé non relu

LE DERNIER COUP

I Vl'KS DK I AVl'KNE. H 45

Suzanne fut saisie d'une agitation souiliiine.

(1 Si c'est quel(iup cliosc de raisonnaiile, monsieur Oinisiiy. dit-elle, je vous eonnais assez pour croire

— Mais failes-y bien attention, interrompit Ornisby , votre excellente maîtresse, mistress Cliatam, ne doit pas savoir un mot de ce que je vais \ous demander. Voulezvous me donner votre

— Finissez, Unissez, monsieur Ormsby I s'écria Suzanne avant que l'oraleur eût |iu lui faire com|)rendre qu'il se bornait h lui demander innocemment sa parole; laissez-moi sortir ou je vais crier ! «

Et elle s'achemina vers la porte.

« Venez ici, enfant, » lui cria Ormsby tout étonné. Et il lui lil du doifjt sisnc de s'approcher.

— Non, dit Suzanne en s'élançant hors de la cbambie , non, vieux vieuv fou,

ajoula-t-elle lorsqu'elle fut assez loin pour n'être pas entendue.

— Eh bien! pensa Ormsby en s'enfonrant dans son fauteuil, c'est le mystère le plus extraordinaire, le plus incompréhensible , le plus impénétrable que j'aie jamais eu a débrouiller; il n'appartient pas "a la raison humaine de le sonder. Que le diable emporte cette étourdie, que je croyais a tort aussi discrète que l'oreille de Denis , ou que l'oracle de Minerve 'a Delphes. Quoi ! quoi ! quoi ! Suzanne a-t-elle supposé que j'allais lui faire une déclaration'? »

Ici l'orateur Ot une épouvantable grimace, et s'essuya les lèvies avec un mouchoir en murmurant :

<i 0 jeune personne en proie à la folie, au délire, "a l'hallucination ! »

Pendant que .M. Ormsby réfléchissait ainsi et essayait de tirer de l'arsenal confus de sa mémoire un précédent qui servît de règle h sa future conduite, il s'établissait an comptoir un dialogue qui n'était nullement favorable au succès de ses desseins.

« Ah! madame, qui l'aurait cru ? dit Suzanne en entrant. Il faut que M. Ormsby soit devenu fou , lui qui était si bon , si accompli!

— Que voulez-vous dire? s'écria mistress Chatam étonnée.

— Que je meure s'il n'a pas essayé de m'embrasser!

— De vous embrasser! monsieur Ormsby ! impossible, ma tille, lépliqua la maîtresse, de plus en plus surprise.

— C'est positif, mais je ne l'ai pas laisse faire. En vérité , madame , on ne saurait avoir la moindre confiance dans les hommes. Il m'aurait embrassée si je l'avais voulu, mais à d'autres!

— Je ne souffrirai pas un pareil scandale dans mon établissement, s'éciia mistress Chatam avec emporlement. Le vieux scélérat! il ne sortira pas d'ici que je ne lui aie dit ma façon de penser. J'y vais de ce pas.

— Arrêtez , madame , je vous en conjure , dit Suzanne d'un ton suppliant.

— Mais , mon enfant , ce sont de ces choses intolérables , répondit mistress Chatam en faisant un pas vers la petite porte.

— 11 ne s'avisera pas de recommencer , j'en suis sûre , dit Suzanne en retenant sa maîtresse par sa robe; abandonnez-le aux remords de sa conscience.

U() TYl'KS 1)K IAVI'KM:.

— J'ai l'Mvio (le lui (ii'iliiii'r... l.aisscz-nioi , Suzaiiiic , ji- l'cxiL'i' , dit inislioss C.liatain avec aiiirciii'.

— Une si bonne praliiiue ! » iopri( Su/anno dini Ion insinuiinl. I. 'hôtesse se radoucit.

(I F.h bien ! avant qu'il soile, je lui dirai ce qu(> j'ai sur le eœnr.

— ^'en faites rien, madame, je vous on conjure. Dilcs-nioi, supposé qu'il recommençât?

— Il faudrait lui froller les oieiiles; il le mérite, s'éciia la veuve.

— \o\is croyez'^ dit Su/aniic d'un air de doute. Faudra-l-il l'appeler vieux monstre?

— Vieux m(»nslre? Certainement , dit mistress Cliatam en se levant tout d'un coup. Qu'y a-t-il pour votre service, madame? »

Elle s'adressait îi un grand cliapeau de velours râpé (jui paraissait 'a la porte. (I Anriez-vous la boulé de me dire si monsieur Niglitingale est ici? demanda une voix miiiandicre.

— il n'y est pas, madame, mais je puis affirmer qu'il ne tardera pas 'a venir.

— Oh ! je vous remercie , reprit la dame dont le grand chapeau surmontait la tète , je viens de loin , et j'ai le plus vifdésir de voir monsieur Niglitingale. »

En disnnl ces mots la dame déganta sa main uauclie , et mit ses doigis longs et maigres sur le comptoir.

« Vous plait-il d'entrer dans ma salle et de vous y asseoir? » dit mistress Clialam.

L'hôtesse avait remarqué l'anneau placé au (piatricme doigt, apics avoir jeté un coup d'œil lie maîtresse sur la personne de l'élrungéie , et en condiil que c'était une femme mariée, quoique, chose fâcheuse à dire, son accoutrement offrît le bizarre assemblage des modes de printemps, d'été, d'automne et d'hiver de ('eu\ ans auparavant.

« V(msêles bien bonne, ré|)ondit la dame.

El elle traversa la prcmicrc pièce sur la iiointo du pied, et alla s'asseoir dans la

salli'.

— Dites-moi , je vous prie, madame, pnis-jc vous demander des nouvelles de

monsieur Nii;hlingalc?

— Il était très-bien hier au soir, parfaitement bien, lé'pondit mistress Chatam.

— Je suis charmée de le savoir , c'est une bonne âme ; il y a au monde trcs-jieu de gens qui lui lesseinblent. Voudriez-vons me faire servir nu veriede rhum et un biscuit? »

Ces deux objets de consommation furent apportés, et la dame se mit "a grignottei et "a boire en silence.

11 s'écoula un temps considérable avant l'apparition de l\I. Nighlingale. Il vint pourtant enfin. Mistress Chatam s'avança h sa rencontre, et l'inconnue piil son sac d'une main , arrangea de l'autre sa lobe fanée , et s'écjia : « 0 ciel ! » et ajouta plus bas : 0 Allons, du courage! »

« Une dame me demande! c'est une méprise, niisliess Chalam: je ne connais pas de dames.

TYPiis uh; ïavkkm:. ht

Vouiliiez-vous ciitioi''' iminiitira iiiislicss Cliiilaiii. c'i'sl uiieilainc ^ruiiili', <|iii

a lu'ii de cheveux, une deiil de moins en haut du eùlé gauclie, et des holtines de couleur de lavande.

IJah ! dit h^nteinenl NitihlinijaU;, s'efforçant de lasseuddcr ses souvenus; peu

de cheveux, une deni de moins, des bottines de couleur de la\ande!... Je ne la connais pas ; dites-lui que je ne suis pas \<i.

— Mais elle vous a vu. »

Lt le pauvre Mghtinsaie, inquiet et troublé malgré le calme de sa conscience, suivit l'hôtesse dans la salle.

" Hefusercz-vous de reconnaître une ancienne amie, monsieur Mglitingale ? « du la dame se levant et lui (cn<lant la main.

L'homme sentimental recula avec une expressi;iii de terreur.

(I Suis-je donc si changée que vous ayez totalement perdu mon souvenir ?

— Madame ! .Mademoiselle ! . . . Grand Dieu ! eh ! ... ah !.. . miss Jemima Siltinton ! . . . mistress Tibbins!... comment vous ])ortez-vous?

— Je ne suis plus ce que j'étais , repartit douloui eusement mistress Tibbins , je ne suis plus telle que vous m'avez connue.

— Je suis enchanté... fâché..., c'est-a-diic, balbutia Nightingale qui s'était remis assez pour jouer l'indifférence. C'onnneiit loul le monde va-l-il chez vous? les enfants se portent-ils bien? Tibbins est-il toujouis le iiicme? non pas ijuc j'aie le plaisir de connaître Tibbins. n

.\ightingale appuya sur ce terrible nom pnq)re avec une emphase suflisante. « Nous sommes loin d'être bien, dit mistiess Tibbins soupirant; est-ce que vous voulez rester debout? Je viens pour...

— Vous seriez peut-être mieux dans notre chambre d'en haut . suggéra misties» Chatara. »

.N'ighiingale répondit par un regard de détresse qui indiquait qu'il ne désirait pas excessivement un entretien i)articulier.

« Suzanne, cria mistiess Châtain, allumez deux llambeaux et conduisez cette dame et monsieur Nightingaledans la salle d'en haut. »

Suzanne n'obéit pas "a cet ordre avec la meilleure grâce du monde ; néanmoins elle prit les flambeaux et marcha devant la dame et le genlleman.

Quand ils furent seuls, mistress Tibbins prit possession d'une chaise, et Mghlingale s'assit "a distance respectueuse , se pencha , appuya ses mains sur ses genoux , et la pria de lui apprendre 'a quelle circonstance il devait l'honneur de sa visite.

Mistress Tibbins toussa, soupira, essaya de paraître embarrassée, et mit 'a plusieurs reprises la main dans sou sac ; puis elle se leva , marcha vers la fenêtre , se pinça le nez avec une énergie toute particulière, et se mit un doigt dans chaque œil.

« 0 Nightingale! s'écria-t-elle en le contemplant fixement, Nightiugale, que jadis je pouvais dire être "a moi , je suis bien malheureuse , bien affligée !

— Dieu du ciel! mistress Tib. .., madame , que siguilie tout cela , s'écria .Nightiugale qui était réellement touché du douloureux spectacle que présentait son C-V-bicnairaée Jemima.

I ;s lYi'Ks Di: i.wEiiNi:.

— 0 Nat. . . ! pardoiinez-uioi , dit mistiess Tibbins , je songeais au l('iii|is oii je pouvais employer celle abréviation faniilièredu nom de Ni^lilinnale; ô monsieur I monsieur l'iblàns porle (ont ce (]u'il gagne à la taverne, et le liépeiise lionleusenu'ut ;i boire. Il me laisse seule, seule pendant des semaines entières, sans aliments, sans feu, sans eliarlion, sans draps, sans vêtements, sans rien au monde pour me consoler, e^cepté mes petits enl'aiils (jui pleurent du matin au soir et me demandent du |iain.

— Celle nouvelle m'alflige au dernier |>oint, dit Mglitingale ; mais comment pouvez-vous vivre?

— hieu seid lésait , et moi je ne le sais pas. »

.Niglitingalc lut intérieurement élonné de l'ignorance de la dame sur ce point important.

« lit les deux cents livres que vous a laissées votie tante l'Ialam? dit-il après un moment de silence.

— Klles sont mangées, monsieur, pou iriez- vous lecioiroi'

— Mistress Tibbins, dit froidement Mglitingale, vous êtes venue me Irouvei' dans l'espérance que nos anciennes relations vous donnaient le droit de solliciter de moi... »

Ici M. Mglitingale exbiba une bourse assez mince , que mistress Tibbins examina avec ime curiosilé toute particulière.

« Vous êtes trop bon, trop libéral, trop généreux! s'écria la dame eu détouinani la tête et en murmurant quelques piuases incoliérentes sur l'angclique pbilanlliropii' et la bienfaisance inouïe de son ancien amant.

— Je le dis à regret, je suis bien i>auvre, reprit Niglitingale eu lui glissant tiois souverains dans la main ; je voudrais être dans le cas de vous donner davantage. Allons, descendons. IJon Dieu ! qu'est-ce (]ue cela?

— Qu'est-ce donc? n répéta mistress Tibbins, et un son pareil à celui (lu'aurail pu produire une macliiiie à vapeur' essayant de gravir l'escalier se lit entendre en augmentant peu à peu d'intensité.

I.a porte fut ouver te sans cérémonie , et un liomme en redingote usée , ii.iinie de boutons de bois semblables aux |>ions d'un jeu de dames, s'élança dans la cbandire, cl promena ses yeux autour de lui avec une inconcevable vélocité.

(I Monsieur Tibbins ! » s'écria la dame en se ren\eisanl sur sa ciiaise.

Elle ne parvint à s'emiiêclier de tondier ([u'en empoignant ii deux mains h; dossier de son siège.

Il Monsieur Tibbins! » répéta iViglilingale déconceité. Mais lassembl ml toutes ses forces pour paraîtie calme , croisant les bras et rengainant de son mieux son anilalioii prête à se manifester.

F,a première action de M. Tibbins fut de partir d'un éclat de rire qui n'avait rien d'iiumain , d'un éclat de rire si bru\ant et si pioiongé, que , s'il est vrai que le rire engraisse, M. Tibbins aurait dû voir son emboiqmint croîtresensiblement. Puis il remua rapidement la tête, ;i la mniiière des ailei|iiiiis ipii vcnlriil si' c oncilici le sut fragc des spectateurs.

TYI'liS bli TAVERNE. ll'J

« Monsieur Tihbiiis , mon mari ! cria la dame en se précipilaiU vers lui , et le saisissant par le collet crasseux de sa rc(liii>,'Ote , écoulez-moi Je vous en sup|>lic a genoux (soit (lit en passant, mistrcss Tihiiins se garde bien de prendre cette posture) ; oui , je vous implore a genoux, écoutez-moi, ô Tibbins ! regardez-moi. »

M. Tilibins , après avoir mugi comme un taureau , lui accorda à demi l'oljjet de sa reiiuète , car il dirigea sur elle un de ses yeux, comme s'il eût voulu pénétrer jus(iu'au fond de son âme , dans le cas où elle en aurait eu une.

Cl Arrière, femme perfide! s'écria-t-il ; arrière, être fallacieux ; arrière, crocodile , serpent ! »

Il prononça cette dernière épitliète avec un sifflement tellement aigu, que la dame crut sentir une nuée de puces prendre leurs ébats dans le tuyau de son oreille. M. Tibbins l'attira un moment sur son sein , puis , la repoussant brusquement , l'envoya :i l'autre bout de la cliamlire.

Mistress Tibbins en avait assez; elle marcha promptemeut du côté du palier, descendit les degrés quatre 'a quatre, traversa la taverne comme un fantôme, et retourna chez elle sans s'arrêter en chemin.

Cependant M. Tibbins , les bras croisés , arpentait rapidement la salle d'assemblée , s'arrêtant parfois à la fenêtre, et la regardant comme s'il eîit voulu faire le saut du tremplin à travers les vitres.

lin fait était évident pour iNightingale : c'est que M. Tibbins, l'émule de Roscius, avait bu. Il lui sembla aussi que M. Tibbins était un de ces hommes que l'absorption des spiritueux réduit "a uu état voisin du délire ; mais comment faire entendre raison il un fou , et notamment à un individu aussi musculeux que notre acteur? C'était une (lueslion dont Nightingale eût volontiers laissé à d'autres la solulion.

Et pourtant M. Mghtingale n'était pas lâche; mais il ne professait aucun attachement particulier pour les querelles , et avait une aversion bien déterminée pour les yeux pochés et les nez cassés. Il trouvait que les suites des coups de poing défiguraient le plus beau visage du monde, et ne se souciait pas de risquer dans un combat ses agréments extérieurs.

Presque honteux d'avoir recours 'a l'assistance de la société d'en bas, I\I. Nightingale s'acheminait cependant vers la porte; mais M. Tibbins l'arrêta et le toisa de la-têtc aux pieds avec une expression de souverain mépris. Les grimaces qui se succédèrent ensuite sur la face du mari offensé peignirent successivement la rage, l'horreur, la frénésie.

(1 Comment, hurla-t-il, comment vous trouvez-vous dans ce lieu écarté en têle-àlête avec ma femme? Ah ! ah ! réponds , scélérat , ou je vais te démolir pièce à pièce.

— Mon cher monsieur, commença Nightingale , je ne cherchais pas h la voir , elle est venue...

— Tu mens , s'écria Tibbins, mais je t'arracherai la vérité. Tu ne mourras que de nia main , et voici mon gage, n

En prononçant celte terrible allocution, Tibbins grinça des dents, et lança sur la lablc un vieux gant de fîerlin. doul le loine mail élé "a nioilic niaiiKé aux répélilinns.

450 ïYri;s DL iavkkm;.

<i Krouttv-iuoi , mousicur, n dit Mglitingale , qu'écliuiilluieiil les iiijuics <loiil on l'accablait.

Il coiunieiH'fiil d'ailleurs à s'apercevoir (| no lihhins était du uonilire de ces iiuio cents rici's-'a-Hias (jui ne parlent ipie de tout inassaciei-, et i|iii assnreiaicnt toutelois une vie éternelle au ^enrc humain , si l'on ne mourait jamais <|uo de leurs coups.

« l^coutez-moi , monsieur; votre femme est venue me elierclier. Kllc vous iafornierd sans aucun doute de l'objet de sa visite. .Maintenant, si vous ne desrendez pas h la minute, je me verrai dans la triste nécessité de vous jelei en bas de l'escalier. »

M. Msiiilingale retroussa ses mauclies, serra les poings, et prit un as|)eit tout à fait Lelliciueux.

\ ces mots, M. Tibbins eut recours au\ eontorsions les plus infernales dont la pli^siononiie buniaine soit susceptible.

<i Quoi ! s'écria-t-il avec une sorte de piteuse impatience , personne ne nie prêtera une arme pour tuer ce misérable? personne ne me donnera un fouet pour en battre ce coquin'^ personne... Ah ! je vois un insirumcnt avec lci|ucl j'assouvirai ma vengeance ! ... »

En disant ces mots, M. Tibbins courut à l'extrémité de la chainl»rc , dans l'intention de prendre dans un coin un bàlon admirablement propre ii ses i)rojels d'intimidation; mais malheureusement l'une de ses jambes s'embarrassa dans les barreaux d'une chaise, il tomba en avant, et disparut sous la table avec la rapidité de l'éclair.

Sur ces entrefaites, M. Ikcy Hillary entra, suivi de loin par M. Dcwham Hall, qui tenait en main sa tabatière. Mistress Chalam, les niains jointes, attendait le déuoûinent sur le carré.

« Que diable, Myhtingale ! s'écria Hillary. vous ici! Où est votre compagnon ';■ J'aurais juré avoir entendu deux voix.

— Le voilà , dit Mghtingale , montrant une paire de jambes qu'on voyait sortir de dessous la table ; c'est un fou, je pense.

— Laissez-moi le déchirer en morceaux ! s'écria Tibbins en se relevant avec peine. Que vois-je! Ikey Hillary, est-ce vous';"

— Mon noble tragédien ! s'écria Hillary en l'aidant "a se remettre sur ses jambes, et le forçant a s'asseoir; mais, allons, ne prenez pas ces airs de matamore, de casseur d'assiettes : ils sont déplacés dans la circonstance. Quoi I vous vous disputez avec l'ami Nighlingale, l'homme le plus pacilique de la création ! Fi donc! Il donc !

— Ne me retenez pas, dit Tibbins; ce Nightingale est un vautour. lKc\ ; un vil oiseau de nuit, un infâme ravisseur! Du sang ! du sang !

— El qu'en voulez-vous faire'? reprit (roidemenl Ikej . Allons, allons, Unissez.

— Cet individu s'est-il |)crinis contre vous des voies de fait, dit Dcwliam Hall, prenant 'a part Nightingale, et rêvant déj'a un bon piocès.

1 vi'i:s m; r.wi uni:. i."ii

— Non, il lU' l'a pas fait ; mais il aurait pu le faiic.

— Ct'ilaiiicuu'iil.ri'pi il Uow liaiii Hall ; mais je vous demaude s'il s'est permis irellcuient, effectivement, des voies de fait eoutie vous.

— Non, dit Mglitiniiale ; pourquoi ni"adressez-vous cotte question?

— Oh ! n'im|)(irte, » dit l'avocat.

Kt il prit une énorme prise de tabac , cl s'approcha de Ikey et de TiliMns.

Ikev appuyait sa main sur la liouche de Tihbins, qui vomissait nombre de blasphèmes.

(I II fait le diable a quatre, dit Ikey; il entasse interjections sur interjections. Allons, Tibbins ! si tu ne confesses a l'instant tes torts , par le ciel ! je te pulvériserai, et je vendrai ta poussière en guise de sandaraque aux expéditionnaires.

— Ah ! ail ! s'écria le tragédien en fron(.ant le sourcil, sachez donc ce qui m'est arrivé. Je n.e rendais chez moi pour picndre le thé ; je trouve ma femme absente, et mes enfants coucliés; je leur demande où est leur mère; pour toute réponse, ils se mettent a pleurer. .Saisi de fureur, je descends, je vais trouver la maîtresse de la maison , qu'on appelle Colebatch ; elle me dit , — faites bien attention , faites bien attention ; — elle me dit que ma femme lui a souvent parlé d'aller rendre visite h ce Niglilingale; elle m'enseigne en même temps où l'on rencontre habituellement le susdit. Je n'en demande pas davantage ; j'arrive a la Tour, et j'y vois ma femme assise sur une chaise, et Mghtingale debout où il est maintenant. N*ai-je pas raison... n'ai-je pas raison de vouloir me venger'? »

A la On de celte explication, Ikey se leva, et s'approcha de Mghtingale pour le prier de répliquer à cette accusation. Pendant ce temps, M. Dewham Hall mit sa taliaticre dans sa poche, et approcha sa chaise de Tibbins.

(( Je ne sais si vous avez des motifs suffisants pour le poursuivre en justice, dit Dewham Hall ; mais , soyez-en sur, aucune considération d'amitié ne me déterminera 'a me dépai tir des devoirs de ma profession. Voici mon adresse. Si vous obtenez de nouvelles preuves de sa culpabilité, venez me voir. Mettez-la dans votre poche. Il est bon qu'il ne sache rien de l'ouverture que je vous fais.

— Monsieur Dewham Hall, avocat! s'écria Tibbins avec rage, oubliant ses propres injures poursonger au malheur d'autrui; monsieur Dewham Hallique tous les diables vous emportent ! souvenez-vous de Bragge !

— De Bragge ! répéta Dewham Hall , un peu déconcerté.

— De Bragge, reprit Tibliins renonçant momentanément "a son allure théâtrale, de ce malheureux au nom duquel vous avez intenté un procès "a Giinder, et que vous avez ruiné de fond en comble, et fait mettre en prison pour les frais.

— Je vous forcerai h prouver ce que vous avancez la, dit Dewham Hall avec emphase. VA l'avocat profondément blessé se leva et sortit.

— Mais, Tihbins, dit Ikey en se tournant vers lui, Nightingale peut expliquer l'affaire en un instant: mais pourquoi diable vous avisez-vous d'être jaloux de votre vieille mégère aux yeux verts'?

— Qu'il parle, » dit Tibbins un pou radouci.

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