‹ Les anglais peints par eux-mêmesChapitre 42 sur 106 · LE CHANTEUR SENTIMENTAL · texte numérisé non relu

LE CHANTEUR SENTIMENTAL

I YI'i:S Dl- IAVi;UNL. ^('.1

pour décider ccquil y avait de mieux à faire en des circonslanees si subitement cou traircs, el si fatalement liées ensemble.

De son coté, inistress Cliolnm ne se montra nullement disposée à échanger avec M. Ormsljy ces petites politesses réciproques, qui jadis avaient été si agréables au çienllcmaii, e( qui lui avaient paru avec quelque raison ne pas déplaire. Mais il avait entendu dire , il avait nunic lu que les femmes sont en tout temps des êtres capricieux et fantasques, el plus particulièrement lorsqu'une tendre passion les domine, il ne pouvait donc s'empêcher de penser que mistressCiiatam entretenait pour lui des sentiments de celle dernière espèce.

Toutefois , quelles que fussent ses convictions, quels que fussent les arguments plus ou moins solides dont il les appuyait, il n'avançait pas beaucoup. Son peu de succès ne clianuca rien a ses résolutions , mais il contribua 'a rendre son humeur sensiblement iiiilalile.

A trois ou quatre fois différentes, il repoussa les avances de Joseph Alkins avec une brusquerie sauvage, refusa de causer avec lui, et se Dt considérer par le marchand de lait comme un homme d'une impolitesse étonnante el d'une arrogance intolérable.

Il ne fut guère plus civil envers Suzanne : il la regardait sans cesse d'an air aussi austère que celui d'un ancien Romain , ce qui était excessivement divertissant pour la jeune Ulle. presque déterminée h le tourmeuier. sans savoir pourtant comment elle s'y prendrait.

C'étaient autant de déplorables preuves de la faiblesse "a laquelle sont réduits même les plus grands caractères, lorsqu'ils méditent de se courber sous lejouïde l'hyménée; mais M. Ormsby n'était pas encore aussi faible qu'on aurait pu se l'imaginer. Au bout de quelque temps, il examina avec plus de sang-froid la conduite de raistrcss Chatam; il se demanda jusqu'à quel point il était convenable de compromelire un avenir assuré de bonheur, en persistant follement à le traiter avec rigueur. Il trouva qu'il y avait au moins de l'imprudeuce de la part de la maîtresse de la taverne , "a se jouer d'un amour si important pour elle.

L'idéed'un refus n'était pas venue'a M. Ormsby : lui.OrbyOrmsby. éconduit par la veuve d'un tavernier patenté! c'était une idée qui devait être repoussée sitol qu'elle se présentait. Mais il lui vint ;i l'esprit que raistress Chatam pouvait avoir aveuglément dounéson cœur h quelque vil satrape, digue de la roche Tarpéieune ; tant sont ^'randes la faiblesse et l'instabilité du caractère féminin I Conmient parvenir a savoir si cette supposition était vTaie '? » C'était , se disait-il , un mystère aussi profond que les mystères d'Eleusis. « Cette étourdie de Suzanne aurait pu lui donner des renseignements, mais il était devenu absolument impossible d'avoir avec elle une nouvelle explication. Thomas frotter seul était capable de répondreà toutes ses questions et d'éclaircir tousses doutes.

M. Ormsby proUta donc d'un jour de sortie de Suzanne pour s'alwucher avec Tom Irolter, qui servait dans la salle comniune. et ce fut de la manière suivante (jnil <liercha "a se concilier le naÏÏ jeune homme.

I(;2 TYPliS l)i: ÏAVi:i\!NE.

« lom, ilit-il (lu Ion le plus insinuant , eu rccevanl son grog à rciui-ilo-vic des mains do vc lidilo serviteur, je voudrais vous dire un ou deux mots. »

Tom avait assez d'amour-iuopic et de savoii-faiie pour discuter avec une vieille IVinme relativement a une pinte de Mère; il apiiortail dans ces disputes une rare vivarilé de répartie et une volubilité extraordinaire; mais c'était pour lui une rude épreuve que de se trouver eu faee d'uu grand homme comme M. Orby Orrasby. Lorsqu'il se mit debout devant son interkMUleur, les yeux iuuuobiles et fixés sur la ligure du président, il était sous l'empire «lune esiièee de lascination.

« Pouvez-vous , lui demanda Ormsby, me dire si votre maîtresse est dans l'habitude de recevoir des visites?

— Je ne sais, monsieur, répliqua Tom; je ne saurais vous répondre.

— Je vous demande, reprit Ormsby, si quebiu'un \ient voir mistrcss Chalam , soit pour prendie le thé avec elle . soit eu d'auli es (irionslaïues'?

— Oh ! re|iartil Tom , je sais maintenant : il y a plusieurs personnes t\m lui rendent visite de temps en temps.

— Plusieurs personnes! s'écria Ormsby.

— Oui, monsieur, ne vous en déplaise, dit Tom en se grallaiit la léle. Il va d'abord mistress Parker, qui demeure au coin de la rue, et qui vient quehiuefois; je vois aussi miss Sniithers et sa vieille grand'mère, et mistress Dixou, et la mère Luddler, la biainhisseuse; cette dernière prend toujours le thé une fois par semaine, les jours de lessive.

— Mais ce sont des femmes, mou garçon.

— Des femmes! c'est vrai; quant aux hommes, il y a M. Paswe, l'oncle de madame.

— non , bon, je sais, s'écria Ormsby.

— Puis, le vieux Trampton , l'ancien propriétaire de celte maison.

— Traniplon? ah ! oui , fort bien ; pouisuivez.

— Ensuite, ajouta Tom après un moment de silence, je ne m'en rappelle pas d'autres, si ce n'est M. Burley.

— liurley'!' liurley? s'écria Ormsby, quelle espèce d'homme, est-ce ce M. Itin-

Ie\-?

— Lu homme assez robuste, ié|)ondit Tom, qni commençait a se demander a part lui quel pouvait être le but deson interrogatoire':'

— l'.st-(eun lionnne d'âge, Tom'? poursuivit Ormsby.

— Il n'est pas très-vieux , réiiliqua l'enlanl ; c'est lui .pie l'on appelle le gros

commis. I'

u Le gros commis I au nom de l'oracle de Minerve , (lu'est-ce <|ue veut dire cet enfant'? pensa M. Ormsby. l'ii fait de grosseur, je suis moi-même assez remarquable, je crois? Le gros commis 1 «

„ Il vient de la brasserie , dit Tom , il reçoil de l'iiiiient et des commandes avec

un verre de grog et du thé. »

a Oh! pensa nrrasl)y , c'est le commis de la brasserie, il ii'v a rien ;i eraindie .Ir

rvi'Ks m. I AVKKMi. ii'r>

lui. — jo ne voii-i |iiis vous loleiiii- plus iDUgtcinps, iijuula-l-il ii liiiulc vi)i\ ; vous ("tos uu t'iifanl pli'iii (riiilolligeiico; voilà |)oiiivous. »

lit avec hcaucuui) île roiincs ccroiiionicuses , M. Ornisby |uéscuta a Tlioinas un sliilliu^'.

Les yeux du donataire hrillaieiU de joie a celle iarsesse inattendue.

« Bon! se dit-il à lui-niènie, je pouiiai maintenant aelieler a Jatk Saygin un billet pour le gilet qu'il a mis en loleiie , et je me fciai beau tous les diiiianclies. »

(I Anètez'.s'éciia bnisquemcnt Oinisby, au moment où ToiU so retirait joyeusement , venez ici ; encore un mot , mon ami. »

<i Que diable me veut-il encore? pensa rcilanl; ce vieux bonhomme est bien fastidieux! »

« Écoutez-moi, mon garçon, dit Oimsby d'un ton irimportancc. Il y eut dans les temps anciens un certain jeune Lacédéraonien qui se rendit coupable du vol d'un renard et le cadia dans les plis de son vêtement, l^lant accusé, il uia fermement le délit, et plutôt que de s'avouer criminel et de laisser voir l'animal, il soulfiit i\\w celui-ci lui décbirâllcs entrailles. Or, dites-moi, Tom , auricz-vous été capable d'une action paicillc'? »

Tom se trouva dans le plus grand embarras lorsque cette question lui eut été posée, et regarda Ormsby d'un air de stupéfaction. L'orateur, le doigt sur la région <le l'estomac, attendait une réponse catégorique.

u .Ma foi , monsieur, dit enlin l'enfant , je ne sais pas trop de ijuoi il s'agit ; si l'on voulait me mener en prison , où j'espère que je n'irai jamais , je crois que ce ne serait pas pour avoir volé uu reuard.

— C'est vrai, répondit Ormsby, c'est très-vrai; mais je vous demande si vjus auriez autant de discrétion (jue l'enfant lacédémonien?

— Quoi? s'écria Tom impatienté; car il commençait à soupçonner que le vieillard se moquait de lui : qu'entendez-vous par ces paroles?

— Pour couper court à cet entretien , dit Ormsby , je vous adresse une question ; vous sentez- vous la force d'être discret? Vous ne direz rien "a personne relativement aux renseignements que je viens de vous demander?

— Ali ! sur les gens qui rendent visite à madame? Il est bien entendu que je ne dirai rien, cela ne regarde personne.

— Vous êtes un bon enfant, dit Ormsby, vous pouvez vous en aller maintenant. I)

Quand 'l'om fut parti, Orby Ormsby tondra dans une agréable rêverie, pendant laquelle le discret conQdent, attablé avec Joseph Atkins dans un coin du cabaret, lui racontait tous les détails de cette agréable entrevue.

Joseph, après avoir entendu la narration de son jeune ami, s'abandonna à une méditation |)rofonde, qui fut d'une longueur inusitée, c'est-a-dire qui dura près de cinq minutes. La manière injurieuse et grossière dont Ormsby s'était dernièrement conduit à l'égard d'Atkins lui avait complètement aliéné le cœur de ce dernier : le

164 TYPIiS DK rAVKKNb:.

inareliaïul tic lait avait rosiilii (lUc, toulos les l'ois (|u'il on tidiivciail l'orcasidii , il exercerait sa vengeance sur l'arrogant et dédaigneux orateur.

(I Cet homme, dit Atkins en ôtant sa jiipc de sa iwuciic, ce grand personnage, ce Ik'uos de la taverne, (jui iiiéprist' un lionm'lc et laiioricux eoniinenant , cet individu, Ton», puisqu'il l'aut l'appeler par son véritable nom, n'est autre chose qu'un nigaud.

— Qu'est-ce (|n'un nigaud? demanda Toni.

— Mais, Tom , dilAlKins avec une solcniiil('' en iiarnmnie avec l'importance de la question, un nigaud est un être qui a perdu l'usage de ses facultés ralionuelles , un mania(iue qui n'est hon qu'à inciire dans une maison d'aliénés. »

A ces mois l'om ricana el parut étonné.

" Comment! s'écria-t-il , vous croyez qu'il est iiors de sens'f" Mais il m'a iIomnc un shilling; je voudrais qu'il perdît loiijours l'esprit de la sorte.

— Ce cadeau est une preuve de plus de son lïicheux état , répondit AtKins ; il est fou furieux. Passez-moi ce shilling, et laissez-moi le regarder un moment, n

Tom ohéit avec quelque ré[nignance, et Atkins soumit la pièce à un sévère examen criticpie. H la lit sonner sur la table ;i plusieurs rei)rises, d'un air de défiance et de doute , et linit par essayer d'en denteler le cordon.

<i Elle est assez bonne, » dit-il d'un ton (pii donnait ii eiileudie qu'il eût été ravi de la tionver mauvaise.

Tom se hâta de reprendre sa pièce.

Il lili bien ! reprit AlKins , répondez a ma (|uestion. l'oiirquoi vous donnerait-il un shilling, s'il n'avait les plus perfldes intentions';' Il veut savoir qui vient voir votre maîtresse, le scélérat !... «

Ici M. Atkins s'abandonnait un transport d'indignation ipii, il faut en (onveniri était du moins désintéressé.

« Maintenant, ajouta-t-il en poussant l'enfant vers la porte, décampez et allez conter tonte l'histoire ii mistrcss Cliatam.

— Mais qu'est-ce que j'y gagnerai? demanda Tom.

— Vous aurez votre congé si vous ne le laites ])as, voilà tout, dit Atkins. Vous comprenez que, dans le cas oii mislress Chatam découvriia que vous avez eu un colloque avec cet individu , vous perdrez votre place, sans aucune espèce de doute ; et je ne veux pas vous induire en erreur, maître Thomas Trottei-.

— Que faire? que dire? j'hésite, je balance, se demanda l'enfant. Si M. Oimsby allait me faire renvoyer !

— Lui vous faire renvoyer! s'écria Atkins indigné de l'cvtravagance delà supposition; lui vous faire renvoyer! Je me moipie de lui et de son autorité autant (juc de cela. «

Et il lit claquer ses doigts.

« Mais cependant si...

— f.aissez donc; je voudrais lii(>n (pi'il entreprit la moindre chose contre vous Vous avez pris trop fortement lacinc dans cet l'Ialilissemenl , vous \ êtes trop utile piinr (|u'on vous congédie.

TYPES Dii tavi:km:. lo:;

— Eh bien! je me lésigue, dit Toni; arrive que pourra , j'en aurai le cœur net. »

VX il alla, sans prologue ni circiiiilocutions imitilrs, faire h sa maîtresse un nVil litli'le cl lirconslancié.

(1 Eli bien? dit Atkins avec une feinte indifférence en voyant l'enfunt revenir.

— Je n'ai pas été grondé, répondit l'enfant; seulement, ajjrés m'avoir écouté, madame est partie d'un grand éclat de rire , elle m'a recommandé de ne plus répondre "a l'avenir aux questions de cette espèce; et puis, monsieur Atkins, devinez ce qu'elle m'a dit : elle m'a dit que j'écoutais trop vos bctises, et que vous nie gâteriez. »

Atkins Ot un sourire qui n'était |ias sans analogie avec une grimace.

«Mesbclises! dit-il d'un ton solennel; elle craint que je vous gale! ,1c vais vous expliquer ce qui en est, Tom Trotter: vous amassez auprès de moi des trésors de science et d'instruction dont vous ne sauriez avoir la plus légère idée; rappelezvous-le bien. «

L'a-dessus il reprit sa pipe avec un degré de satisfaction mentale que les sages , habitues "a faire part aux autres de leur pliilosopliic , sont seuls peut-être capables de comprendre ou d"ap[irécier.

On tenterait vainement de décrire les sentiments confus qui bouleversaient M. Ormsby en retournant chez lui le soir même.

n C'est positif, se disait-il . c'est hors de doute, incontestable ; mistress Chalara m'a souri lorsque j'ai passé devant le comptoir. Quesignilie ce sourire inattendu? Le sens en est clair : elle s'est radoucie . elle a fait la paix , elle me tend la branche d'olivier, et pour en llétrir les feuilles naissantes, pour les glacer d'un soufUe boréal, il faudrait être plus barbare qu'un Carthaginois. i>

Avant de se coucher, .M. Ormsby composa le brouillon d'une lettre adressée ;i mistress Chatam , et résolut de la lui faire remettre le soir suivant par le jeune Thomas Trotter.

Cependant M. Ilillary était resté seul dans lu salle commune, et, connue foui beaucoup de gens, et surtout ceux qu'a maltraités la fortune, il repassait dans son esprit les circonstances de sa vie passée, et se demandait comment il était arrivé à cire ce qu'il était , i)auvre , dépendant et Uiéprisé. H fut tiré loul li coup de sa rêverie par l'entrée d'un jeune homme à l'air vieillot, 'a l'habit boutonné jusqu'au menton. Ce nouveau venu portait un chapeau de travers , une énorme mèche de cheveux sur l'oreille gauche, une barbe de deux jours, et des manchettes de calicot tirées pardessus ses poii;nets.

Il Monsieur Ilillary, s'écria-t-il , je vous trouve enhn.il me semble. Monsieui- Hiilary, votre très-humble serviteur. »

L'étranger lit un profond salut.

Il Monsieur, répondit Hiilary, je ne crois pas avoir le plaisii' de vous connaître , et cependant je vois tant de geiilkmen de tout genre , de toute condition, de tous degrés, qu'il n'est pas étonnant que vos traits ne soient pas gravés parfaitement dans ma tête. Faites-vous partie de l'honorable coips du barreau ? — Oui . (lit riiicnnnu.

IO(i TYI'KS m; TAVI'RNi:.

— J'ai beau clierclicr, dit Hiiiary , je iio suis pas plus avancé.

— Vous me couiiaîtrcz l)ienlot, poursuivit l'étiaimor, quaud je vous dirai que je suis et(|ue j'ai été i)eudaiit longues années , trop longues au moins de inoilié, enniniis chez MM. Rackein et Wrencli , de Giay's Inn.

— Ali! ah! je nie rappelle maintenant, s'écria llillary. Votre nom est Auger, n'est-ce pas? Comment va le petit liaclicm?

— Mais, dit Auger, le petit lUickem ne va pas trop mal , et le grand W reneli se porte à merveille. Ce dernier a pris la maison à son compte , et j'espère qu'il y pourra trouver son compte. Mais venons au fait : vous êtes un êtie liien heureux, monsieur Hillary; vous êtes ce qu'on pourrait appeler un individu dinhienient et particidièrement fort une.

— Je ne vois pas cela , An:;er ; je no puis voir cela , Auger , dit llillaiy.

— Ecoutez-moi, dit Auger ;i voix basse en clignant de l'œil. Je vous ai longtemps cherche dans loute la ville, mais sans |)ouvoir découvrir votre demeure, lùifin, n'importe; vous vous rappelez lialley (jui , il y a environ douze ans, vous fit faillite pour une somme assez considérable. Ce Ballcy avait, 'a ce ([u'il parait , une tante (pii hal)ilait une très-vieille maison dans la très-vieille cité de Cantcrbury, et était ellemême parvenue "a un âge fort avancé. Elle n'est jilus, elle a effectué son trépassement avec autant de vivacité qu'une jeune fille, il y a environ six mois, et elle a laissé à Batley tout son magot. (Ju'a fait Hatley? 11 a payé tousses créanciers, toutes ses dettes, et c'est pour cela que depuis plus de quatre mois je cours après vous par monts et par vaux. Sept cent quatre-vingt-deux livres sterling et dix shillings sont maintenant déposés entre les mains de ItacKem pour voire usage p.irliculier; j'ose dire que vous devez en avoir un besoin tout particulier, et il vous est loisible de les toucher demain "a neuf heures précises du matin.

— Sept cent- luatie-vin^l-ileux livres sterling, dix sliillings! s'c'cria llillary; et voll'a quatre niciis que vous êtes ii ma |)oursuite! l'nurquoi n'avez-vons pas lait insérer un avis dans les journaux?

— Il y a, dit Auger, une grande |iaitie du public (|ui n'aime pas la publicité.

— Venez avec moi, s'écria llillary se levant. Nous allons nous lendr e au comptoir et causer de cette affaire : mistress Chatam, la maîtresse de céans, la meilleure amie que j'aie au monde, doit savoir' ce qrri m'arr ive.

— Les femmes, dit Auger, sont les meilleurs amis qu'ail un homme; c'est ce que je dis 'a ma femme quand je rentre Irès-tar-d, de très-mauvaise humeur- cl très-aviné. Cette pluase la calme, et l'empêche do m'adresser' des reproches incorrverranis. \ oirs vous souviendrez de moi demaiir ; j'ose dire que je suis ce soir très-seiirblable à un bon ange.

— Oui, dit llillary, et je ne vous oublierai pas. Allons, n lit les derrx inter locuteurs passèrent au comptoir-.

I.e soir drr jurrr suivant, M. Ormsby, vivement agité, s'acheiriiri.iil a pas fiirtils vers la Tour, craignant également <rclre aperçu du dcdarrs par- inislress Chalam, et du dehors par les pratirjues ipri ar-iivaieiit. I-Jrlin loin sortit de la taverne; c'était

TYPIilS l)l'. TAVI'RN'i:. If.7

|)récisi'inciit lui (|ii(i M. (Mnishy doniaiidait. Il le laissa ton nier le coin de la me, cl le suivit avec eélérité.

n 'l'oiii, dit-il, je désire (iiie vous rcmellicz sans délai la lettre que voici entre les mains de niistress Cliatani.

— Impossible, monsieur, impossible, répondit l'enfant; je n'ai pas le temps de m'amuser ;i la hasalelle. Voyez conmie je suis cliariiié. Je vais [loiler ces deux bouteilles de j;in au capitaine Ilarquebuss.

— Mais cela ne vous retardera pas.

— Si fait, si fait; madame m'a recommandé de me dépêcher, et le capitaine ne se gênerait aucunement pour me casser la tête : il attend ces deux bouteilles depuis ce matin.

— Eli bien! quand vous reviendrez, vous pourrez vous charger de ma lettre. » l'oni ne se souciait pas beaucoup d'entamer de nouvelles transactions avec M. Orby

Ormsby, d'autant plus ((u'il ne voyait paraître aucun shilling.

Il Eh bien! dit-il d'un ton maussade, fourrez-la dans celle poche de côté; ne voyez-vous pas que mes mains sont pleines? Je la lui remettrai h mon retour. »

En ce moment, on vit poindre "a l'horizon un gentleman vêtu avec la dernière élégance.

Cl Monsieur Ormsby ! s'écria-l-il de loin, réjouissez-vous avec moi, mon cher monsieur! Mais vous seniblez agité'?

— Quoi! est-ce bien vous, monsieur llillary! d'où vient ce changement de costume?

— Avez-vous pu croire, mon cherrannsicur, i]ue je resterais toute ma vie enfoncé dans la fange du désespoir, comme Marins dans les marais doMainturnes? Non ; je suis rentre dans quelques fonds, et, de (ilus, je ne serais nullement étonné d'êlrc marié avant la fin de l'année.

— Marié! s'écria Ormsby; vraiment?

— Mon Dieu, oui, et 'a quelqu'un que vous connaissez.

— A quel(]u'un que je connais? »

Hillary désigna du doigt la Tour.

« J'ai dîné avec elle aujourd'hui , et je suis heureux de pouvoir dire qu'elle ne trouve pas ma demande inacceptable.

— Mistress Cliatam ! dit Ormsby au comble de la stupéfaction. Où est Tom?

— Tom? dit llillary; je ne sais où il est. Mais qu'est-ce que Tom peut avoir de commun avec notre conversation présente? Si ce mariage avait lieu. .. Mais que diable avez-vous? vous trouvez-vous mal?

— Je ne me sens pas parfaitement bien ; je ne suis pas dans mon assiette naturelle, dit Ormsby avec un affreux sourire.

— Eh bien! venez de ce côté, reprit llillary on le tirant "a l'écart ; je veux vous demander votre avis. Regardez celte fenêtre, la fenêtre du comptoir, je crois qu'elli' a besoin d'être considérablement agrandie; on peut l'arranger ii la moderne, l'embellir... hein? qu'en dites-vous? Quant "a la façade... »

M. Ormsby n'écoutait plus: il avait vu Tom entrer dans la (averne la lellrc ii la

TYPES l)i: i WEliMi.

iiKiiii. lians lin lraiis|ioil (oiiviilsif, il se précipita sur les |i:is do rciilanl, faillit iciivei'scr M. Asijili (Iclioiil (l(>vaiil le coiiiploii-, el essaya d'anaelier la lettre îi inislress Clialam, an uuinieiil iiii la belle laveiiiière allait lonipie leeaeliel.

« Que le ciel nie protège, monsieur Ornisby! s'éeiia Asf,'ill; vous êtes dans vos niouvemonls d'une singulière lirnsqueric!

— Agréez mes excuses, s'écria Ornisliy, ma chère dame, au nom dn ciel ! reiideznioi celle lettre; elle est h moi... 0 mon Dieu!... »

IMistrcss Cliatam s'empressa de souscrire à cette injonction a\ec une docilité merveilleuse.

(I Celte lettre n'avait aucune imporlance. dit Orinsliy en niellant l'épître danss.i poche; c'était sim()lemenl une commande de deu.v houleilles de gin. Le capilaine llarquebuss m'a assuré ([ue votre tiin était excellent.

— liien. bien, monsieui-, » dit mislress C.lialani en roiigissanl.

On eût |m croire i|iie e'élait par sympaliiie que son visage se colorait, car celui de M. Ornisby était d une leinle de pourpre foncée.

(I Monsieur, ajouta uiistress Ciialam, toutes les fois que vous aurez besoin de quelque chose, je me ferai un plaisir de... »

Fci M. Oinisby lit brusquement volte-face, et se dirigea vers la porle.

i( Puisque vous vous en allez, monsieur, je vous souhaile le bon soir. »

.losepli AtKins avait en l'iiidiscrélion d'écouter "a la porle vitrée; il rduvril biiisqneinent, et parut 'a l'improviste.

(I .le vais vous expliquer l'énigme, dit-il. Cette lettre de M. Orinsby contenait les pioposilions de mariage qu'il vous adressait ; mais son cauir a failli an moment critique. "

Quelques mois s'écoulèrent avant (juc M. Ormsby eût le courage de rc|)arailre à la Tour. Iji y entrant après une longue absence, il eut un long entrelien pailicnlier avec mislress Clialam, sur le point dv devenir mislress lliilary, et reprit ensnile dans la salle sa |ilace acconinmi'e.

L'autre jour, dans une iniposanle léremonie nnpliaie.il a ('(uisenli 11 lenir lieu de père a Suzanne, unie en k^iliini' inaiiage ii M. Mghlin^^ale.

Charles Wiiitehkad.

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