L5 FAISEUR DE TOURS
LE FAISKliU \)E TOll\S.
Eriis ia tléiadeiice des foires, (jiii |iciidaiil les dix ou douze dernicies aiiuées ont graduellement perdu de loure charmes aux 5 eux d'un publii- connaisseur, le sallimliauque, y trouvant dos moyens d'existence trcspi écaires dans les conlrihutions volontaires d'une foule adn;iratrice.a rencontré de nombreux prolerteurs dans tous les quartiers de Londres ; on le ^oit aujourd'iiui riccomplir ses miracles pour divertir une mnililude tJuJfiittiS^feS.- Ijéante . com| osée de gens de toutes If s classes. Là, au premier i.iik' du cercle bigarré, pose le petit coiinnissionnaire. perdant le temps qu'il doit "a celui qui l'emploie , et oubliant ce dont on l'a chargé. 11 se frotte contre un ramoneur, sans se soucier de la suie qui \a souiller son vêtement. Divers autres petits garçons s'installent "a coté, race fainéante uniquement guidée par la paresse et l'envie de mal faire: des servantes, clouées 'a leur place par la curiosité, sont l'a portant dune main des pots de bière pour le dîner, ou un plat destiné 'a recevoir des côtelettes et des bcefsleaks , et faisant tourner uu passepartout sur le pouce de leur main gauche. Tous, émerveillés du spectacle, expriment leur agréable surprise par des exclamations sans suite : n A-t-on jamais vu'.'...
— Cela surpasse tout ce que jai vu en fait de choses pareilles. • Cependant la partie extérieure du cercle, riche frange d un nuuileau Irnué. se recrute d'individus appartenant 'a une classe un peu plus relevée.
Ordinairement adossé ii un lampadère. à une dislance suffisante pour être préserxé de tout contact avec le vulgaire . et cependant assez près pour jouir de la dextérité du faiseur de tours, apparaît un jeune commis, avec un cigare de deux
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sous entre les lèvres, ol le dos couvri I d'un vinciiiiot^li ii la iiiodi'. Il lionoïc le sp(^ctacle di' son approhalion , el joKo avec oslcnlalion dans l'air une pièce de incline monnaie , en l'accoinpaf^naiil de cet éloge tiès-expressir à ses yeux :
« Le diable d'Iioranic! »
Ce peut être une faiblesse, mais nous devons avouer que nous nous melons toujours a ce rassemblement; car les efl'oils et les exercices de ces vagabonds nous causent des émotions indicibles, une espèce de plaisir mélancolique, ipii , nous le crovons, produit sur notie âme nue utile impression. La S|ilendeur fanée de la petite veste ou jaquette, le pantalon blanc, les boltines souillées de boue, le teini de suif de l'acteur criard , (ont cela est triste, fort triste. Il a l'air d'un reste décade de la troupe dispeisée de Ricliardson , l'empereur des sallinilianques , si célèbre et si liriliant jadis. Quand nous nous souvenons des ponqieiix spectacles (jni charmaient annuellement nos yeux avides a la foire de Sainl-liailbélcmi , nous soul)irons en pensant aux douloureux cliangemenis qu'a amenés le lenqis impitoyable ; les tours accoutumés, les plaisanleiies usées comme l'iiabit de l'orateur, les farces tant de fois répétées nous rappellent , si nous y lénéchissons , ces heureux jouis oii les bagatelles les plus légères avaient le pouvoir de nous faire rire.
Comme il est déchu de cet état de splendeur! le brillant prince, tout étineelanl de paillettes, et dont les vêlements splendides excitaient notre admiration, est souillé maintenant de la fange des rues.
Le roman de notre enfance s'est évaporé comme un songe! La réalité froide et vulgaire ne sert qu'à éveiller notre commiséialion. Le fard caclie raieiiicnl b^s ravages produits par la débauche sur les traits durs et la physionmnie hagarde du faiseur de tours. Sans que nous manquions de charité, le simple raisonnement nous .imèneà conclure de l'extérieur de cet lionmie que la moitié de sa vie se passe dans les rues , et l'autre "a la taverne. Il n'a |ilus de longue caravane attachée à sa suite el voyageant avec lui de ville en ville; il porle avec lui tous les instruments de sa ])rofession , savoir :
Lne vieille épée rouillée ,
Des muscades ,
Un plat.
In pa(iuetde vieilles cartes,
Des couteaux a large lame.
l'elssont 'a peu près les seuls objets qu'il possède au monde ; el, si l'on considère leur peu de valeur, le parti qu'il en sait tirer semble plus extraordinaire.
Son langage inculte , l'habilelé avec laquelle il exiile la curiosité de ses andileurs et s'efforce de faire sortir de leurs poches les sous récalcitrants, sont d'admirables modèles d'éloquence séductrice, digues en tout point d'une meilleure cause.
Siip|)osonsson auditoire le plus considérable possible; adnictloiis(|iie sa récolte soil des i)lus fructueuses, et laiement son trésor s'enrichira de pins d'un shilling ou de dix-huit pences.
Cependant, comme il lépcte fréiiuemmenl ses cvercices, ces coiiti ibulions volontaires iiniiaicnl par produire une somme assez ronde; mais malheurcuscnieiil notre
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l'iiiiial ost liicu d('lavoral)lo aux divcilissoinents ni frrsco. Souvonl, pendant [)liisicurs jours ilc suite , la pluie le tonllne dans son domicile, lui liiver, il est raicnienl visible ; il disi)araît avec les papillons, ^ous ignorons si comme eux il se transforme on chrysalide.
Dans celle profession eoraïue dans plusieurs autres il y a différents de^'rés : les uns exercent leur métier sans secours étranger; d'autres, pnur attirer la foule, se font escorter d'un orchestre, et d'un associé (jui joue ordinairement le rùle do clown.
Essayons de décrire un personnage de cette dernière classe aussi bien que le permettront nos facultés littéraires.
Une après-midi de seplemlire , nous fûmes attirés par une multiluile diaprée de grands et petits enfants qui marchaient sur les talons de deux individus. Tous deux étaient couverts do rcdiuijotes râpées ; la tête de l'un était ornée d'un bonnet de drap, l'autre portait un chapeau blanc en très-mauvais état, qui, dans les beaux jours de llunt, eût |)u surnionlei' avantageusement le chef d'un respeetalile radical. Ine ligure barbouillée do blanc et de rouge se montrait assez singulièrement sous cette coiffure; il portait sur le dos une grosse caisse, et à la main un sac de toile. Son compagnon avait sur les épaules une échelle d'environ huit ]iieds, et uieiiait par une corde un jeune cheval arabe du gcuie de ceux que l'on appelle vulgairement dos àues.
Nous nous joignîmes "a la foule.
En arrivant à l'une des plus larges de ces nombreuses rues qui aboutissent 'a City^ Itoad ' , le chef du rassemblement s'arrêta.
Il se consulta un moment avec son camarade, c t la foule parut prêter à ce colloque le plus vif intérêt. Enhn la grosse caisse fut posée à terre, l'une attaché "a l'un des barreaux de l'échelle renversée, et la société commença 'a faire cercle autour des saltimbanques. Les enfants, 'a force de presser et de coudoyer leurs voisins, parvinrent il occuper les premières places. Des cartes, des tasses, des balles, et autres mystérieux olijets furent tirés d'un vaste sac et rangés en ordre, avec une précision assez fatigante pour l'attente des spectateurs.
Enlin tout fut prêt. Le chapeau blanc fut mis de côté, et l'on reconnut que la jalouse redingote cachait un sale costume en coton blanc et rouge. Les enfants jioussèrent de bruyantes acclamations. C'était un clown, un vrai clown, quoique des bottines fangeuses et des semelles garnies de clous de fers à cheval dérogeassent légèrement a la dignité du personnage.
Cl Allons, diole, battez le tambour, » dit le saltimbanque en étant son bonnet et sa redingote ; et il étala aux regards un corps musculeux , mais court et mal bâti. Lu pantalon blanc, lâche, garni de bandes de ruban de Ûl rouge et vert, une étroite
' Lune des plus glandes rues de Londres.
(A^. du T.)
172 i.K 1 Aisi:i II i)i; rmiits.
veslodo vcloiiis v(Ml , ddiil los (mUou ni lires laissaient (loller lihrenieiU les luaiielies (le la cheiiiise : lel élait le eosliinie du raisciii' de (ours. Il Allons , droje , liallez le Unubour.
— Il l'anl liallie l'âne, inoiisieiir? » demanda le honlTon.
Soit dit en passant, ce imnifon avait passé l'âge niùr et approchait de la cinqnantaine.
Il \on , drôle, le land)onr, le tainhnnr!
— Ponn|iioi , inonsienr? il n'a rien l'ait, je crois.
— C'est précisément ponrcela qu'il faut le battre, drôle; et c'est aussi pour cela que je vous hallrai si vous n'obéissez il l'instant, .\insi "a l'ouvrage.
— A l'ouvrage! ra n'est pas ça ipie vous voule/. dire.
— Si fait, si fait.
— Mais non , puisque vous désirez que je joue.
— I^h bien . jouez donc.
— Monsieur, dit le bouffon en monliant les jambes de son mailie, j'ai perdu mes baguettes; voulez-vous m'en piêlcr une paire '^
— Non , drôle , j'en ai besoin pour me soutenir.
— Tiens, comment donc pouvez-vous vous soutenir avec si peu de chose'? C'est un régime aussi mauvais que celui des Unions '. »
Des acclamations accueillirent cette allusion.
(I Allons, drôle , ne parlez pas ; prenez les pipeaux e( le tambour, et dites "a nos amis de prêter loule leur attention a nos tours d'adresse extraordinaires . ipii , tiohs osons nous en flatter, seiont jugés dignes de leur appiobalion.
— lîcoutez, écoutez, » s'écria le bouffon.
l't plaçant dans son fjilclla Unie ]i sept tuyaux, il se mil à soufller en s'acconipagnant du tambour.
Il Élargissez le cercle, s'il vous plaît. »
Quand le ceicle fut élargi, le maître jeta en l'uii' deux balles, puis trois, puis (juatre, et les lit voltiger avec une aisance et une précision que n'auraient pas désavouée les plus célèbres jongleurs indiens.
Puis, tirant (juaire poignards à large lame de son sae eu appareiire inépuisable , il jongla avec eux de la même manière.
La foule était par degrés devenue plus nombreuse, et quelques pences étaient de temps en temps jetés dans le cercle.
Après ce second tour, il ordonna au clown de prendre le sac ii argenl. Le clown mit il terre la grosse caisse, el exliiba un pclil sac, environ delà largeur d'un shilling, allaclié an boni d'un hnig cordon.
' Les Unions sont des associations «l'ouvricn coalisés pour obtenir une augnicnlalion île salaiic. CuMinic ipui-s déinarclies leur occasionnent des ilépeii.se», leur misire oriRinaiie se Irouv • eniviie .iiisnu'ntéc p.if U'urs sacrifices pi^cuniaires.
i A", du T.)
LE FAISEUR \)E TOUUS. ns
1' roui<]ii()i faire cosaf? dit le niaitic.
— C'est pou !■ les souveiains, lépimdit le bouHoii.
— Quelle bêtise! où est le sac pour la petite uionaaic? dcniauda le maître; nous pouvons avoir des [ùèees h changer, n
Le clown tira des vastes p.iclies de sa culotte un gigantesque sac de cuir.
« C'est très-bien, dit-il, mais je suis un sujet si loyal (jue lorsque j'ai un lion souverain je ne me soucie (las d'en changer. «
il continua "a recueillii les ]ieuces , en disant : « C'est l'a ce que ma mère appelait I amasser sa subsistance. »
Des éclats de rire suivirent celle saillie, et, ce qui valait mieux, des mains libérales jetèrent deux ou trois |)ennysqui tombèrent sur les épaules du clown.
Il Merci, monsieur, dit-il en se tournant vers le donateur, la plu'e de vos bienfaits ne tombera pas sur un sol stéiile. Je ne trouve pas d'expressions pour peindre ma reconnaissauce, mais je puis dire avec raison , ajouta-t-il en se frottant les épaules, que je suis fiappé de votre libéralité. .Allons, raaitie , poursuivez peudant que vous faites lever le \eiit ' , je ne manquerai [)as de soufUer.
Kt remettani le sac entre les mains du faiseur de tours, il recommença la musique, tout eu mêlant, coupant et frappant les cartes les unes sur les autres , selon l'usage.
Le saltimbanque lit le tour du cercle, en priant une personne de la société de tirer une carte.
" Où vous voudrez, n'importe laquelle, » dit-il.
Lu enfant prit une carte.
" Uegardez-la, dit-il , vous vous la rappellerez':* Maintenant remettez-la dans le paquet, prenez-le, et mêlez. Voila, n'ayez pas peur, mêlez bien. .Maintenant êtes- \ous sur que votie carte y est'?
— Oui, répondit l'enfant.
— Presto! elle est partie ! » s'écria le saltimbanque . en levant les yeux d'un aii mystérieux , et en frappant les cartes de la main droite.
— Nommez votre carte tout haut, que tout le monde vous entende.
— Le valet.... le valet de trèfle, dit l'enfant.
— Le valet de trèfle, dites-vous? uiaintenant regardez, n
Lt il étala les cartes une 'a une sur le sol. La carte désignée fut trouvée... absente. « Ètes-vous bien certain de l'avoir remise dans le paquet, mon jeune gentleman?
— Oui. répondit l'enfant avec assurance , mais en rougissant jusqu'au blanc des yeux, comme si ou l'eût accusé de l'avoir dérobée.
Eh bien, la carte n'a pas grande valeur, mais elle va dépareiller le jeu. .MIons, je donne un penny h celui qui me la rapportera, n
' L'expression anglaise laise the uinU ; lilléralement, lever le veut ) signifie aussi chercher à obtenir de l'argent.
(iV. di»3.)
m LE FAISliUll Dli TOI US.
L'escamoteur prit le sac de cuir pour y dicrclior la récompense promise, et , au lieu il'uu iciinY. il eu tiia la carte «[ui nian(]uail! Ce tour fut si liabilemenl exécuté qu'il y eut un muruiuie irapprobaliou géuéral.
Il jeta ensuite eu l'air uue cpée rouillée, la reçut dans sa cLute, et la tint en é(|iiilil)ie sur son IVoiit et sur son uienton eu faisant le tour du cercle. Puis il plaça sur la poignée un plat d'étain aui|Uoi il tommunlcjua avec la main un mouvement circulaire, et qui tourna avec la rapidité de ces couvercles de tôle qu'on place au l)out des ciiemiuées pour les empêcliei- de fumer. Il plaça la |)(iinte de son épée dans la concavité d'une cuiller, prit le manche de la cuiller entre ses dents, et remuant la tète en avant et en arrière, et se dandinant à la manière des oies, il marcha, les liras derrière le dos, le long du parlcire de son théâtre, 'a la grande admiration des assistants.
Ceci terminé : « Allons, drôle, dit-il, pendant que je vais préparer l'enfaut prodige, occupez-vous de gagner votre diner.
— C'est fameux , s'écria le bouffon , en déposant vivement sa grosse caisse et ses pipeaux : puiss'adrcssant tendrement à la première:
« Demeurez tranquille, dit-il, et si personne ne vous touche, ne faites pas de bruit, soyez muette, parfaitement muette! Quant aux pipeaux , ils ne valent pas grand'chose, et j'espère que personne n'aura envie de les fumer'.
— Allons, drolc, ne faites pas attendre l'une , dit le maître.
— Je ne vous ferai pas attendre uue minute , d répondit le clown.
La- dessus, les petits garçons se livrèrent "a une hilarité désordonnée, et les spectateurs plus âgés ricanèrent. Le clown prit dans le sac uue sébile de bois remplie de morceaux de papier.
<i Voila une bonne doublure pour un estomac ! dit-il. il faut (juc je mange ça, que j'en aie envie ou non. »
Et il remplit sa bouche des morceaux de papier.
« Eu tout cas, dit le maitre, c'est propre et agréable a manger.
— C'est comme un jioulct , s'écria le clown, en suspendant le cours de son travail masticatoire; et ce papier a peut-être servi "a en éciire. »
Et portant l'index et le pouce de sa main droite "a ses mâchoires , il en tira un bout delilasse, qu'il allongea graduellement, et qui sortit 'a cinq ou six pieds de ses lèvres! il le prit dans sa main, cracha les chiflons de papier iiu'il avait entassés dans sa bouche capace, et le montra a la multitude réjouie ;
• N'y a-t-il pas l'a , dit-il , de quoi étrangler un alderman '^ Je renverrai mon cuisinier pour m'avoir servi un plat de cette espèce. Si c'est l'a l'ordinaire (lu'il veut me faire manger, je n'engiaisserai pas. »
Il remit la sébile en place , et offrit ses services "a sou maitre. Celui-ci lia les jambes de l'âne "a l'échelle , l'éleva sur son menton . et le tint en é(|uilibre.
!.<' iiiiii pipts signifie a la fuis pipeaux et pipe.
iW. du T.)
LE FAISr.lJR DK TOURS. HS
I Mon maître n'cst-il pas un liahilc lioninio? dit le paillasse ; et cependant il est facile de voir (lu'ii est aii-dcssons d'un 'me. Vous riez; mais il y a dans ce qu(^ je dis une moralité que personne de vous n'aperçoit. Cet lioninie et ce cheval d'Arcadie sont l'image du monde tel qu'il est ; car coinhien d'ânes sont journellement soutenus par des hommes de (aient ! Les memlires de la société de tempérance nous diront i|u'il n'y a que les ânes qui s'élèvent'; ne les croyez pas: l'ivresse peut cliani;er un honmiecn bête, mais permettez-moi de vous dire que le vin ne fait pas de mal quand on en prend avec modération. Ils vous disent de boire de l'eau, et vous promettent de longues années; c'est connue s'ils vous disaient que, pourvu que vous buviez de l'eau, vos oreilles deviendront aussi longues que celles d'un âne^. Bah! quand l'esprit s'enfuit, l'honirae est mort, et tous les arguments sont faibles s'ils manquent d'esprit. Mais il faut que je donne un coup de main ii mon niaitie. n
II débarrassa le saltimbanque de l'âne, qui paraissait incite et stupide, et le maître s'assit au milieu du cercle pour prendre haleine un moment, après ce fait héroïque. Le clown lui jeta adroitement un cerceau autour de la tète, le reprit, le fit tourner un instant autour de l'enceinte formée par l'auditoire, et recommença à souffler dans sa flûte de Pan, et à faire voltiger ses baguettes à la manière des tambours mauresques.
L'escamoteur prit une large assiette bleue et blanche, la fit tournoyer, sauter çà et l'a, a la vive satisfaction de la foule qui s'attendait h chaque instant a la voir tomber et se briser en mille morceaux; enlin, la plaçant entre ses jambes , il leva les yeux et feignit de lancer l'assiette en l'air. Au mouvement de sa main, tous les regards dirigés vers le ciel s'attendirent 'a y voir voltiger l'assiette , et l'illusion avait été si complète qu'ils rirent de bon cœur de leur désappointement, car l'escamoteur s'était contenté de faire repasser l'assiette de sa main droite dans sa main gauche , et il la mit tran(|uillement "a terre.
Il attacha sur son front avec une lanière une espèce de tasse de cuir, qui faisait saillie au-dessus de ses yeux comme la corne d'un rhinocéros; il saisit une balle de bois de la grosseur d'une orange , la lança en l'air'a plusieuis reprises, àla hauteur du faîte des maisons voisines, et finit par la reccvoii- dans sa tasse. 11 réitéra cette expéiience dangereuse, car, s'il l'eût manquée, la balle menaçait assurément de lui détériorer la physionomie. Après l'avoir reçue trois fois de suite dans sa tasse, il lit un nouvel appel à la générosité du public aniilais : quelques pences tombèrent au milieu du cercle.
« Dans le sac! dans le sac! s'écria le bouffon en recueillant les tributs. S'il est ici une dame ou un gentleman qui veuille nous faire don d'une pièce blanche, je
' To be etevntfd, être élevé, s'emploie en anglais pour dire se grUcr, s'enivrer. C'est ainsi qu'on ilit vul- Sairemcnt en franrais d'un liomine ivre, il t'»t nioiiti'.
^ Il y a ici , dans le texte original . un ji'U de mots basé sur la ressend)lanee de pronitncialion de yi'nn , années, et de your ears, vos orriHes.
(.V. du T.)
\.\i i'Aisi;iiR Di: roi lis.
suis prOl il la rorevoir. Soiisi''- ii la liiiiiilli' de luini iiiiiilic. \oi(i iiiio ^losso caisse, voici une flùteîi sept tuyaux qui coule je ne sais coniliieu (raryciilcl hcaucoup plus encore; voici râne, iiioi-mciiie cl lui, cl il va à la maison une foule ilc pclils enfants en train d'admirer les beaux yeux d'une vieille poninie de terre et de flairer un liarenj; saur. La main 'a la poclic, je vous pi ic ; car mou maître me doit les gasies de la dcruièic quinzaine; ma blancliisscuse me lalouuc, et elle se lïicliera tout rouiie si je ne lui donne des espèces blanches. Il l'aul «lu cui\ rç aux lilancliisseuscs, vous le savez ; aulremeiil, comment aiiraienl-ellcs des chaihlièiesy .le vous remercie, monsieur, je vous remercie. »
Après avoir fait une collecle passable, il promena ses yeux auloui du cercle avant de la serrer.
"Je ne veux point frustrer la ^'éuérosilé île qui ipie ce soit .le vais leriner le sac : (juelqu'uu veut-il ajoutera notre petite recette'
— \on, non ; décampez! cria un enfani (pii n'avait rien douiu'.el siinpalienlail de ces délais.
— Nous partons: à l'instant, répliqua le lioullnii. Mesdames et messieurs, le l'eu d'arlilice est Uni. »
Alors il s'opéra dans la loiile nii mmi\eiiieiil général, cl tous se séparèrent. Le faiseur de tours et son jo\eux collèijue lepriieul leurs lialiiis do voyage, ramassèienl leurs instruments, et allèrent recommencer leurs exercices dans quelque eiuiioil favorable du voisinage.
IIai.e Wii.i.is.
Ktiiili.tiit cil droit.
Li: BDViaiK \)K THE
(.usiEUusmoisse soiil écoulés ilej)tils la iloniintM le du vitIUiIiIo icniède à tous les m;ui\ de l'existence. iN'ous faisons allusion "a ,; la société d'encoiirauemenl de l'inanilion. Tel n'est pas toule- :;\^- fuis le titre sous lequel celte association a cherché à se faire '■ connaître sur l'inipérissahle registre de la lîcnouiniée. Son nom était, et il est, si elle existe encore, Société d'Abstinence ' TOTALE. Elle a été établie, disaient les journaux, à Bisliopswearinoutli. Wearniouth! niiintli-! Iluni! ne considérez ))as celte dernière syllabe coiuine su()erllue, en s'accordant mal avec les objets de l'abstinence totale; comment parviendrait-on à rendre publics les principes, les desseins <le la société, si ce n'est |)ar le mo\en de la bouche, celle partie de la machine mortelle qui, depuis qu'on a cueilli la première pomme, a élé mal employée par les hommes et consacrée à des usages pervers?
C'est donc "a Bishops\\earn;outli (ju'on a trouvé et annoncé la panacée de tous les maux doiil la chair est héritière. On y a découvert que bien vivre était funeste à la vie ; il y a été démontré (et cette démonstration est rappelée en diverses pièces de vers longs et courts aux endroits les plus apparents du cimetière) que si un homme prenait simplenicnt la lésoliilioii de renoncer "a l'usage do manger et île boire, il serait, an l)iiul il'iiii certain Icmps. délivré de tous les soucis , chagrins et Iribula-
' Tn-loinln-. Il esisle on AiisleteriT un gi'aïul nombic île souiéiés Je tempéiMiice, ce i|ui prouve que celle verlu n'y est nulltineiit .1 rorilre ilu jour. Oans les unes, on s'abstient lie toute boiss.>n fermeuti'e; il.uis les.nulres.()nselHiv!ie it l'us,i;e du vin et de la bière, en se privant il'ean-de-vieel de lii|ueurs. ].<-ilrelnl{i- (' r.v font viru de ne boire que du tlié. , .V. /i. 7'. ,
'^ -ihiiith si|;nilie liouebe. !d.j
(Ts II. i;i \ i:lK 1>K I m:.
liitns (lo rcxisloiu'c. l.c cullcjji' des uu'deciiis n'a p.is (MKurc cssuyi' de ((iiiiliallic ce |ii liui|ii' iiiipoilaiil ; mais il faut se souiuoUre à ral)stiiRMR'e, ou piulôl, (U)iiimp le (lit la socii'ti' piiiir pii'voiiir toulo équivoque, il raiislinciicc totale. Il sulliiait (!<• Iioire la valeur iruiie i^oulte de rosée pour (|ue le priueipe pùl être considépc eoiiiuie détruit; il suflirait que, poussé par un appétit iiuniorul, l'on dînât d'une antenne d'insecte ou d'une pétale de fleur, pour rompre le eliarnie de l'inanition. Il tant des principes exlrèines pour puéril' un mal evtrème. Nous ne sommes pas , certainement, dans une époque où l'on doi\e observer les usages nniqneincnt parée qu'ils sont anciens. Il n'y a donc aujourd'hui aucun motil' pour boire et pour nian • ger. Quelque vieilles que soient ces habitudes (et personne n'en contestera l'antiquité), pourquoi les conserver si l'on parvient il pionvei- (pi'elles sont inutiles'/ « Les mangeurs de bœuf ont existé de temps im iiémorial , disent les paitisans de l'abstinence totale; mais man^ei- du bu-nf n'est cssenlicl ni ii la constitution |ioliticjue, ni il la constitution ph^si<inc. «
La société d'abstinence, nous le croyons, a prospéré en s'amaigrissani ; elle a lleuri en diminuant; a mesure que ses membres se sont augmentés, on a vu ses rangs s'amincir. C'était une société squelette. Ses adeptes étaient en quebine sorte l'image de ce peuple des contes arabes qui fut changé en pierres; ils étaient ossillés. On eût pu les prendre pour les constituants qui élirenl le pai hmieiit des Os desséchés'. C'était une multitude d'êtres do rien; on pouvait dire de diacun il'cux : Il est tout esprit. Un poëte a dit : « Il n'y avait rien de vi\aiit entre ce lieu et le silence; » de môme aucune substance ne s'interposait entre euv et le néant. Notre ai liste eût bien voulu reproduire leurs physionomies, qui étaient identi(iuement semblables les unes aux autres; mais ils délièrent tous ses cia\oiis : ils étaient sur la limite iiicme de l'impalpable; ils élaieiil trop frêles [lour cire dessines, Quand il les regarda, il les trouva diaphanes, et vit au ti avers d'eux la mm aille inaniiMce. Leurs visages étaient si décharnés qu'il n'y avait pas moyen de les peindre. Cependant, dans les premiers temps de leur établissement , a|)i es qu'ils eurent forinc un club de cercueils comme corollaire de leui' association, un arlislc lut chargé de... leur arracher les dents, les économistes ayant décidé que les choses sn|ierllms n'étaient |)as ii l'ordre du jour.
Les partisans de l'abstinence totale (ou, comme on |ient les appeler, les antipodes des (ddcrmcn-) regardent , on peut le supposer, avec quelque mépris les défenseurs d'une doctrine qui s'est |)roduile dans le monde en prenant la lemp(''rance pour devise. La simple leinpérauce les met lonjoiiis en fureur.
i( La tempérance, disent-ils, est sûre de s'arrêter, au cabaret, ii mi-chemin, et l'on est obligé d'emporter le professeur de tempérance, non moins incapable de se soutenir que ses principes. L'abslinonee en rougirait si elle avait une goutte de sang
' Barcbonet Parlinvienl. Aswnililce du U•lllll^ ilr (;nini»ill. .liiisi ,i|i|irirc à cuise clr l.i ni.iiKiTiir di » puritain» aiistiTM i|ui la composaient. dV. ilv '/'.)
■ On'poration (l<'s ridiri* iirpociants (le l.ondvn*, parmi Ir's.inrls ort clioisil le iiiairc. Prcsiinr loin I(> uldci nu II soiil tiCs-coipulenl». /</.;