‹ Les anglais peints par eux-mêmesChapitre 74 sur 106 · LE CHANTEIU DES RUES · texte numérisé non relu

LE CHANTEIU DES RUES

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'oREiLr.E (Iii public est ilevcnue capricieuse, exigeante, ilifliciie, et voilà pourquoi le chanteur des rues dépérit et meurt. Ce n'est qu'à de rares intervalles qu'on l'entend encore fredonner. Parfois, comme une grenouille solitaire, il coasse dans le ruisseau ; parfois aussi il I fend l'air de sa voix frêle et dégradée. Le soir, de loin Jeu loin, on le tiouve dans une rue triste et écartée, gazouillant comme une alouelle pour la plus grande isatisfaction d'un rassemblement de femmes de cliamrues est aujourd'hui un oiseau craintif et fuyard. Le ménestrel national, le troubadour ambulant, le uarde de l'allée, le maître en gaie-science des grands chemins et des chemins de traverse de Londres, va bientôt disparaître de la scène. Comme le fausset d'Homère, ses accords deviendront bientôt un sujet de doutes historiques. Le chanteur des rues de Londres est tombé victime des beaux-arts de l'Italie; il a été tué par les exhalaisons du sud , écrasé par les orgues de Luques , de Pise et de Bologne la féconde. Dï Uiiiii palii'ii'i a été pour lui un fatal sirocco ; non pià andraï, un air pestilentiel et flétrissant. Ainsi que le traître d'un mélodrame , il est nioit au sou de la musique, de la musique de ses ennemis : Mozart , Rossini , Weber lui-même , ont signé sa sentence, et leurs mille vassaux se sont empressés de l'exécuter.

La chute de Napoléon a été le signal de la décadence du chanteur des rues anglais. Durant la guerre , il lui était réservé de débiter, moyennant un sou la pièce , des gloses historiques sur la gloire de sa patrie; il habillait la courte chronique poétique de quelque air bien connu qui la hxait dans la mémoire de l'acheteur, aisément entretenu par ce moyen dans la haine des Français et la conscience de sa propre invul-

•iTi Lli CHAMEIU DliSULLS.

néialiitiU'. Pas \mc halaille nVtait livrée, pas un vaisseau pris ou coulé lias sans que le Iriouiplie fût piililic, proiiauio dans la gazette nationale de notre chanteur des rues. C'était une voix rude et fêlée qui sionimelait , criait et faisait retentir la glorieuse vérité, et confiait de patriotisme les cœurs de ses humbles auditeurs. S'il n'était point la trompette d'argent de la Renommée, il en était du moins le cor d'ctain. C'était lui (]ui donnait en musique des nouvelles dont le hruit désagréable était ainsi rendu supportable même pour les plus faibles intelligences. C'étaient ses petits morceaux d'histoire qui ornaient les greniers des pauvres; c'était lui qui réveillait en eux l'amourde la patrie, bien i|u'elle fût une marâtre si rude et si injuste pour eux 1 .N'avons-uoiis pas une grande autorité pour a|ipuyer les éloges (]ue nous accordons h l'influence du chanteur des rues? Voyez ce qu'en dit le sage et vertueux Sidney :

(I Je n'ai jamais entendu la vieille chanson de Percy et de Doublas sans n)e sentir le cœur plus profondément ému que par tessons d'une Irompelte; et cependant elle n'était ordinairement chantée que par (piehiue pauvre aveugle, sans élégance et presque sans voix, d

\a|)oléon perdit la bataille de Waterloo, et le chanteur des rues anglais non-seulement perdit les plus grandes de ses prérogatives, mais encore fut presque immédiatement en butte a la concurrence de rivaux étrangers, qui l'ont presque réduit a nu état complet de mutisme. Le chanteur des rues ne s'imaginait pas, lorsqu'il chantait les succès de la guerre et employait les plus doux accords dont il était susceptible, pour prédire les douceurs d'une paix dorée, que, comme le cygne, il chantait sa propre agonie, qu'il annonçait la venue de ses vainqueurs provençaux.

0 Muse descends des cieux , dis-moi si aucun présage n'a précédé ce fatal événement! .\ucun dieu protecteur n'a-t-il donné avis aux enfants de l'harmonie? les étoiles ont-elles éclairé tranquillement le ciel serein , ou jeté de sombres lueurs sur Primrose-Ilill , ce Parnasse du Middlescx'!"

A l'approche de l'automne, lorsque tous les vents se taisent, lorsque les arbres sont immobiles, lorsqu'un profond silence règne dans le ciel, et que la terre dort au sein d'une paix profonde , tout "a coup l'on entend un bruit solennel , et la terre semble pousser du sein de ses entrailles un long soupir, et les feuilles des forêts tremblent et s'agitent dans l'air teint des clartés du crépuscule; et cependant aucun zéphvr n'a caressé les joues de John et de Molly assis sur le gazon.

Ainsi le soir avait étendu ses rivales sur le quartier de Saint-Gille ; la rue de Seven-I)ials respirait paisiblement l'air embaumé ; aucun bruit ne parlait ni des sreniers. ni des caves, ni des obscures retraites de ce lieu. I.a saison était si calme que les éditeurs même en étaient touchés. Catnach et Pilts, ces fameux marchands de chansons étaient silencieusement assis dans leurs bouticpies, les mains d.nis leurs goussets, avec cette sérénité que donnent les goussets bien garnis; ils |)r(nnenaienl leurs regards autour de leurs murailles , murailles plus richement décorées que si elles eussent été recouvertes de tapisseries de ïyr ou de Baveux; murailles où des milliers de ballades, d'harmonieuses chansons, muettes alors comme les cordes détendues de la lyre d'Apollon pendaient ou formaient des replis, comme la chevelure de John Braham. Catnach et Pitts. ces maîtres de l'art . regard.\i('nl donc tranquille-

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lui'ul leur iiiarcliaudise olalée, i)u'ils oiiibrassaieiit tout eiilièic il'uu coup d'ail. Tout à coup ( moins l)ius<|uc est le niouveiueut des feuilles leniuees par une bourrasque suliite dans le liois de lloinsey) ; tout à coup les uiilliors de hailudes s'agitèrent sur les murs. Ccpcudant il n'y avait pas Je moindre souille de vent, mais, comme des pavillons Uottants au gré d'une brise du nord , les ballades s'envolèrent et vinrent battre la lace de Calnach et la lace de l'ills. Chose miraculeuse ! cliaiiue chanson prit une voix humaine. Old Towlcr murmura faiblement ; ?iiiiuij Dmvsvii soupira , et le Coq malïnal poussa un cri douloureux , comme s'il eût été dans la cuisine et sur le point d'être end)roché. Au mémo instant le violon, l'antiiiue violon du vieux musicien lioger Scratch , tomba du clou aminci il était suspendu, et se brisa en mille morceaux comme du verre. Lu nuage s'abattit sur la rue de Seven-Dials; la terreur en glaça les nombreux habitants. Quelle était donc la cause de ces sinistres phénomènes?

En ce moment fatal un ménestrel venu du sud avec un orgue de barbarie sauta sur la plage de Douvres! Seven-Dials et ses environs eu seutii-ent le coutre-coup; ses troubadours , pauvres oiseaux sans art , devaient être dépassés et vaincus par les faiseurs de roulades italiens. Le pauvre allait avoir son ojiéra italien divisé en fragments de deux sous la pièce, avec accompagnement d'orgue de barbarie ; et, prompt à s'attacher aux uouveaux venus, il allait laisser le chanteur des rues anglais fredonner dans le désert.

Quoique réduit au silence en ces jours de gammes chromatiques, le chanteur des rues a rendu de grands services. Qu'où se le ligure faisant de la musique pour les vassaux et laitières d'Elisabeth! Qui n'eût aimé à celte époque une ballade imprimée? n'était-ce pas un serviteur du public, un serviteur d'une utilité reconnue? un voyageur dont la présence disposait h l'humanité, tantôt animant , tantôt apaisant les cœurs? Ce paria en haillons n'était-il pas bien venu quand ses accents délassaient un instant d'un travail pénible , quand la multitude se groupait autour de lui pour écouter une ballade , une de ces belles choses qui , depuis deux cents ans qu'elles embaument l'air, sont encore fraîches et odorantes comme des boutons d'aubépine, une ballade capable de produire sur le cœur d'un Sidney plus d'effet que les sons d'une tron)pette?

11 y a deux cents ans, le chanteur des rues n'était pas seulement le poëte et le musicien des pauvres; c'était encore leur colporteur de nouvelles, leur journaliste. Il n'y avait pas alors de journaux du matin ; les saiuls du dimanche n'avaient pas à se plaindre que l'on négligeât l'observance du jour du Seigneur pour faire gémir les presses. Historiens, encyclopédistes, philosophes, n'étaient pas achetables par fragments moyennant un (lenny; et quoique l'on ne payât (| ne deux pences 'a la galerie du théâtre du Globe, on n'imprimait [)oiut pour le même prix les faits et gestes des acteurs. Donc le chanteur des rues fournissait les pauvres de musique et de littérature; il apportait la joie à leur foyer; il leur chantait les nouvelles, les commérages de la cour, mais en les voilant sans doute d'une fine allégorie, car la reine virginale eût été aussi prompte à couper les oreilles d'un libraire, que sa femme de chambre a couper une dentelle. Dans ce cas, un regard signilicatif servait de commentaire a

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