LE CHANTEUR DES IJUES
linéique point obscur: des gosles , des grimaces explicatives aidaieul les esprits à saisir les ailusious délicates.
On sait que le clianteur des rues a joué dans les guerres civiles un rôle qui n'est pas indigne d'attention. N'avons-nous pas des preuves de son importance excitante ! Le lecteur a-t-il jamais lu les cliansoiis du Parlement-Croupion? S'il les coiuiaît , ne peut-il se ligurer le chanteur des rues anglais les criant a une Imde joyeuse ou grimaçante , selon (]ue le parti s'élevait ou tombait? Ces chansons, d'abord écrites pour un petit nombre, chantées avec précaution dans des coins et des reliaites cachées, étaient bruyamment entonnées i)ar la muUilude au temps oii la réi)uhlique allait succomber. Écoutez, lecteur! quels poumons d'airain , quelles voix rugissantes! Regardez : cette musique sort des gorges métalliques de ces sales Phébus en haillons, et la foule rit , applaudit et crie de joie en entendant aimoncer la chute du vieux Noil et la venue du roi Charles 11 , ce libertin aux habits de soie. Avec quelle vigueur le chanteur proclame ses heureuses nouvelles! comme cette foule simple et étourdie, qui ne songe qu'aux jours de fêtes et aux spectacles, agite les bras et saute a l'instar d'une bande de satyres. Près de l'a , le sourcil froncé, la (igure de couleur de cendre, passe le puritain dissimulant "a peine la colère que lui inspire la chanson profane. Puis un fasliionable gentleman se fraie un passage a travers la foule, honore le trouvère d'un sourire de protection, et paie un peu plus que le prix coûtant un exemplaire de la chanson, carie sujet s'accommode parfailemcni avecles dispositions politiques de l'acheteur. Peut-être ne reconnaîtra-t-on pas ce dernier de prime ahord? C'est, nous pouvons l'aflirmer, un certain M. Samuel Pepys, depuis secrétaire de l'amirauté ; mais , ce <iui a bien plus contrilnié "a le rendre célèbre, le plus grand collectionneur de ballades de son époque. Les trésors qu'il a laissés h Cambridge sont autant d'honorables témoignases de son zèle. Voyez-le, il descend Charing-Cross , emportant la cliansiui dont il fiedonne le'refrain royaliste. Que de fois le chanteur des rues a fait tressaillir le cœur de la nation par les accords d'une voix non moins rude que celle des Cyclopes! Quoique notre siècle le désavoue, quoique notre épO(iue repousse ses chansons, ne l'oublions pas dans la galerie des types nationaux. Il a contribué aux jouissances de la vie des passants ; dans son humble profession , il a même parfois réveillé les sentiments les meilleurs et les plus élevés. 11 a été le ménestrel, le satirique, l'historien du pauvre, et même, à certaines époques de l'année , il a été revêtu pour les classes plus heureuses d'une dignité presque sacerdotale.
F/un blanc manteau la nei^'eau loin couvre la terre, Le vent sifllc et mugit dans le bois solitaire. Des arbres dépouillés balayant les débris. Qu'il est doux de s'asseoir au foyer domestique , Dont la rouge clarté, joyeuse et fantastique, Papillonne sur les lambris!
Une lampe propice éclaire ma rlemeure
LK CHANTEUR Di:S RUES. 277
Tout csl somliic au dcliors; mais qui donc h celle lieuie Cliaiile , osaiil allioiiler l'inclémence du ciel? Quel est donc ce refrain que, dans la rue obscure, D'une voix clievrotanle une femme murmure'!' C'est un vieil air, un vieux noël.
Je te bénis, o loi (jui viens sous mes fenêtres Répéter le noël que chantaient nos ancêtres ; Du présent , grâce 'a toi , l'ennui s'est effacé. J'oublie, et dans mou cœur, a tes accents rustiques. Je sens se réveiller la foi des temps antiques ; Je ne vis que dans le passé.
Des âges ma pensée a franchi l'intervalle ; Je vois dans Bethléem la mère virginale Sur la divine crèche incliner son front pur. Les anges du Seigneur voltigent sur sa tête, Et , pour rafraîchir l'air de la sainte retraite , Fout trembler leurs ailes d'azur.
Venez , pasteurs, laissez vos troupeaux dans la plaine ; Le Verbe apporte au monde une loi plus humaine, Aux malheureux l'espoir, aux serfs la liberté. Et vous , mages , du Christ honorant la naissance , Humiliez devant l'éternelle puissance Votre éphémère royauté.
Déj'a de ce berceau je vois sortir l'Église; Le Christ étend les mains sur l'Europe soumise ; Le paganisme cède et succombe en grondant. La piété bâtit ces clochers gigantesques , Prières de granit, dentelles d'arabesques, Pyramides de l'occident.
Pendant que le vieil air résonne 'a mes oreilles , L'histoire a mes regards déroule ses merveilles , Et m'emplit tout entier de transports inconnus. Qui cause mon extase , hélas! trop fugitive? Qui me remue ainsi? c'est la chanson plaintive D'une mendiante aux pieds nus.
Oui , ces courtes et douces émotions , nous les devons 'a la chanteuse des rues. L'égoisme terrestre se tait devant les idées riches et mélodieuses que suscite en nous le vieux noël.
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Le cliauteurdcs rues a perdu sonoccupalion ; cepciidaiil ne le laissons |ioiiit passer sans rcnioirienieiils et sans récompenses. Nous l'avons vu exereei' une fonelion utile dans la société : nous l'avons entendu se faire le bruyant avocat des partis, et nous le voyons aujourd'hui condamnéau sileuce parles troubadours du sud. Ce l'ut pourtant le i)reniier marchand de nuisi(|ue du |)ays. O fnsliioinihlcs vendeuis de lomances , daii;nez jeter a travers les carreaux de vos riches niai;asins un ie;;ard sur \otie devancier, chautaut, sans être étourdi par le bruit des voitures, au milieu des rues populeuses de Londres; pauvre, mais grand, malijré sa misère et ses pieds nus. Contemplez le véritable descendant du marchand de musique piiuiilif , de celui cjui. il y a deux siècles, vendait ses lais sans le secours d'une autre recommandation (|ue celle de sa propre voix , enrouée mais estimable ; de celui qui n'engraissait pas des journalistes pour tambouriner ses exploits, mais s'adressant directement aux oreilles du pulilic, était lui-même sa vivante réclame; de celui (|iii , pur de la théorie stiperUuc de l'ut, ré, nii , fa , sol, gazouillait dans toute la simplicité de sa nature sauvage, et trouvait un écho dans les cœurs. 0 marchands de noires et de croches , cachez, déchirez, brûlez vos publications illustrées, en tête desr|uelles des daines ii Ugurcs de pains de sucre , gravées et lithographiées, servent d'appât pour décider les niais à se mettre a découvert de deux shillings six pences. Cachez-vous, charlatans trompeurs, et , pour l'honneur du coTumerce en général , essayez , en vous cotisant, de trouver en vous assez de pudeur, et de rougir à l'aspect de la beauté simple et sans fard dont le portrait orne notre ballade d'un sou ; honnête physionomie gravée sur bois, production belle et vraie des artistes du terroir, ([ui fait honte aux misses bouclées, souiiaiites, grimaçantes, semi-phlliysi(iues, étalées aux vitres des marchands de musique "a la mode , pour la perte de l'argent et de la moralité du peuple. Si l'amateur de la véritable beauté en peinture , de la beauté destinée a exalter le sentiment musical , veut être témoin d'un spectacle capable de l'élever et de l'inslruii e , qu'il cherche une muraille vivilice et rendue harmonieuse par une multitude de chansons a un sou pièce. La il verra la simplicité unie "a la grâce; là, sans ornement, nu comme la vérité, l'art le séduit et le captive inévitablement , s'il est digne d'être captivé. Écoutez : la mélodie jaillit des brii|ues; ce mur, en a|)parence muet et inanimé , est musical comme la statue de Memnon.
Le chanteur des rues de nos jours est rarement au-dessus d'un gueux et d'un vagabond. Ses accords sont , ijour la plupart, les plus viles ])iières unies h la ])Ius vile musique. Il s'élève raomeiilanéinent au temps des élections, et le mendiant disparaît pour faire place a un plus honorable personnage, le ménestrel de parti. Il chante les mérites du nouveau candidat, et peint les écarts cl la vénalité de son adversaire avec une modestie et une énergie qui nous rappellent parfois les harangues des communes. Durant les élections — le pauvie homme, hélas! la réforme a cruellement abrégé la saison de ses chants! — le troubadour des rues est vraiment un agent parlementaire d'une assez grande importance; il peut se mettre sur le même rang que l'avocat que le candidat charge de recruter des partisans. Si la voix elles refrains du chanteur procurent quehiucs voles à celui (pii l'emploie, ils sont certes aussi honnêtement gagnés que ceux qn'olitienl riiomine de loi, «ar duianl