LE PAUVRE ANGLAIS
LE PAl VUE VNGLVTS
'ES inspecteurs do Suiiy-cuui-Lillle ! tiia le !J;ieflier J/<lii juge de paix.
— Les inspecteurs de Suily-cuni-LIttle! iiuila ii!i coiislable attache à la cour -.
Le gieflier s'assit sur un laiwuret, se retourna pour causer avec le magistrat placé sur le banc de derrière, et s'entretint avec lui de la nécessité d'enipcclier la réunion chartiste annoncée, et du diner où ils s'étaient trouvés la veille ensemble.
« M. Easy n'est pas ici, monsieur, « dil le chef dos constablos.
Le greffier sauta a bas de son tabouret. M. Colliugton, le juge de paix, homme confortable, respectable, ayant mieux qu'une carriole, avec une chemise aussi blanche que ses cheveux, et une face aussi rouge que le ruban de sa montre, se renversa en arrière d'un air de contentement de soi-même, en harmonie avec la dignité de ses fonctions. 11 y avait dans ce mouvement de quoi le consoler du désagréable bâillement de sa culotte, réminiscence de la débauche de la veille.
Le greflier se tourna vers l'enceinte réservée aux plaignants; le groupe qui s'y trouvait appartenait à une classe qui lui était familière. Près du banc était un indi- \itlu dont la taille rabougrie était pluti'il cello d'un enfant que celle d'un homme.
' Les dépôts de meiKliritc. bien plus rt|)aii(liis en .Vn.i^lcliiic qu'en Fi ance, sont désignés sous le nom de Hork-houses i cliacun deux est administre par les nntaliles de la paroisse réunis en boarri ou comité, el appelés oueiseers (inspecteurs). Les juges de paix connaissent de toides 1 s causes c|ui nul rapport aux work-houses. (N.cluT.)
- Les constables sont des espèces de sergents de ville. Id
51 ', LE l'Ai VRR ANGLAIS.
Il avail la tèlo levée, et, soit fatigue, soit inddleiuo, si)i( pout-êtro l'un ri l'aulrc, il penchait sa lèle en arrière sur ses épaules inégales. Ses yeux ternes, mornes, vitreux, promenaient sur les objets environnants des regards Dxes etstupides; sa (ii;nre portait l'empreinte de la maladie, de la torpeur, de l'imliécillid' et d'une patienee de baudet. Les tailleurs les plus érudils auraient eu de la peine "a décider s'il avait un habit ou un gilet, car son vêtement était d'une espèce hybride et équivoque. Sa peau, ses cheveux, la couleur et le lissu de ses babils, toni cela paraissait semblable; la teinte avait beaucoup d'analo;iie avec' celle du panjuet de la cour; elle était sale, indécise, poudreuse et fangeuse comme celle que préfèrent les peintres dans les fonds, an jjrand clonnenienl de ceux ipii ne sont point inities. Par un bronillaiil de novembre, on devant un ninr en ruines, cet lionnne eut été invisible. A la place qu'il occupait, il faisait mal a voir, tant il était défait, sale, faible, tant il personniliait en lui la maladie.
A côté de cet événement malheureux, apparaissait un être faible dont le sexe était indiqué par un chapeau de paille; caria paille a un merveilleux pouvoir de résistance a l'action corrosive de la pourriture. I£lle avait, ou semi)lait avoir sur ses épaules un châle usé par le service, alourdi par le poids de la saleté accuraulcc, et de la bruine qu'il avail fallu braver pour arriver an tribunal.
Étouffé sons le châle, gisait un enfant, les yeux feiraés par la faiblesse provenant de l'inanition, attendant le (iat du temps et des magistrats, pour savoir s'il mourrait la semaine iirochaine, ou s'il obtiendrait quelques secours.
La face de la mère était pâle; ses s(nucils longs et minces se joignaient à la racine d'un nez long, grêle, pincé et recourbé aux narines par de longues douleurs et de longues humiliations; ses lèvres minces étaient serrées, et un rire malicieux contractait les coins de sa bouche. Elle berçait machinalement son enfant, et le balançait de côté et d'autre, moins par tendresse que par habitude : cependant elle était devenue jiresquc folle quand sa dernière était morte, sa dernière "a laquelle les rides et la malpropreté n'avaient point enlevé sa gentillesse! <( Banks, dit le greffier, il faut revenir vendredi. »
Le pauvre homme demeura ébahi comme s'il n'eût pas entendu. La femme parla pour lui, d'une voix aigre et entrecoupée, rude comme le liancliant d'un rasoir rouillé.
0 Et par quels moyens nous procurerons-nous un lit et du pain jusipi'à après demain'? Pouvez-vous nous le dire, monsieur !
— Silence! cria un constable "a la femme et aux assistants qui commençaient ;i rire.
— Silence! Oui, faites faire silence a ceux qui font du bruit h propos de rien , s'écria la femme en brandissant un bras <iui ressemblait à une canne de parapluie terminée par une main. «Faites taire la faim, et je vous lemercierai. Pourquoi attendrions-nous M. Easy? N'est-il pas chargé uniquement de s'occuper de nous'? Donnez-nous du pain et un lit... »
Une autre cause futaiipclée, et, malgré les cris de la femme, infatigable à répéter du pain et un lit, les constables allaient mettre le malheureux couple a la porte-
LK l'AiVKi'; .\>\(;lms. 51 s
iliiaïul on vil se prt'iipiloi dans lu salle (raiulience, nii |)Ctil lioninic ii manières affables et courtoises, alTubIc d'un largo habit, et paraissant très-propre à servir tle médiateur entre les liauts personnages judiciaires et leurs misérables subordonnés,
(> Oh! monsieur, dit le chef des constalilcs, voici M. Easy; voulez-vous appeler de suite l'affaire qui le concerne, car il est pressé? »
Les pauvres furent renvoyés a leur place, et l'affaire entendue.
« bonjour, monsieur liollington, » dit M. V.as) avec une excessive politesse.
M. Easy avait l'air usé par suite de sa résidence dans un work-liousc ; mais une boiuie nourriture, de l'aisance, et une occupation! raisonnable lui avaient conservé un brillant embonpoint. Il sourit aux magistrats avec une déférence officielle, et au\ pauvres avec autant de bon naturel que d'indifférence.
« Bonjour, monsieur Bollinglon, dit-il. épargnant au plaignant d'exposer son affaire. Cet homme, le nommé kdediali Banks a vécu dans notre m'0)A-/(ohs(; depuis sa naissance; mais, après plus amples informations, nous avons découveit qu'il devait appartenir à la paroisse de Gullumbury. Nous l'avons donc congédié; mais les inspecteurs de Gullumbury l'ont refusé. Ils nous l'ont renvoyé, monsieur ! Ils ne sont pas d'accord avec nous sur le fait! Il faut donc que nous le rejircnions , avec ses deux enfants, sans compter les deu.x de l'enterrement desquels nous avons fait les frais, sa femme....
— Sa femme! Quoi ! est- il marié ?
— Oui, monsieur Bollington.
— Comment vous êtes-vous marié, pauvre?»
Point de réponse; la femme se détourna en souriant d'un air sardonique. « litaient-ils mariés quand vous les avez pris, monsieur iïasy?
— Non, monsieur Bollington; ils se sont mariés dans l'établissement, monsieur. »
Ces paroles furent prononcées d'un air de candeur.
Il Dans le work-housel est-ce que vous n'avez pas le côté des hommes et celui des femmes?
— Si fait, monsieur Bollington, répondit M. Easy d'un air de repentir; mais nous avons jugé convenable de marier ces doux pauvres, monsieur : il est des choses que la plus active surveillance ne saurait empêcher. «
Le magistrat dissimula son sourire sous un austère regard de blâme. Un attomejfacétieux se pencha en avant sur le milieu de la table, et fit rire ses confrères et le greflier. Le chef des constables, pour déguiser son envie de rire, prit un air do déférence qui indiquait qu'il savait se tenir 'a sa place. La femme du pauvre ricana.
Il Mais vous dites qu'ils ont eu quatre enfants?
— Oui, monsieur Bollington ; quatre enfants, monsieur. Ils sont quelquefois sortis de la maison;et vous savez, monsieur Bollington, l'occasion... enlin... je suppose... 1)
L'inspecteur et le magistrat échangèrent des regards signincatifs. La femme secoua la tOtc d'un air de défi, comme un cerf aux abois.
516 Lt: l'AlVKi: ANGLAIS.
O'i'Iait la voillc; ils avaiciil flu inaiics dans lo iroïk-liuusc. Aucunes f^alaulciics n avaient precéilé la eorénionie ; aucun ilelai aniouienx, aucune douce résistance n'avaicnl leliaussé l'amabililé de la lillc d'fcvc du wotk-liousc. Le père de noire pauvre était un apprenti (|ui s'était sauvé de clie/. son niaitre, et avait été pendu connue faux nionna\cur. La mère du |>auvre était morte en lui donnant le jour. Mu par rinslinet du désespoir, il avait toujours eu un vague désir d'avoir une femme a ses côtés. On ne fut donc nullement surpris de le voir parfois rôder du côté défendu de la maison. Sally Wilhs tiavaillait ordinairement aux environs, lit i|uoi(|ue les avances de ledediali fussent muettes, brusques, stupides, elles ne lurent point repoussées. Leur secret fut découveil, ei on les maria pour éviter le scandale et maintenir la moralité exigée pai les ièi;lements.
Il liit convenu entre le magistrat, ou plutôt le {^rcflier, cl M. Easy, qu'on pci- II, dirait aux ])auvres de rester dans l'étalilissemcnt jus(iu"a ce qu'on pût les renvoyer, suivaut l'usage, de paroisse en paroisse. Mis hors de la salle, le couple repi it son pénible chemin vers le vorli-house, d'un pas de pauvre, et en suivant le pavé.
Ils dirigcrcni leur marche vers un vaste édifice orné de portiques, précédé d'un carré de verdure et d'un jardin, et situé sur une plale-l'orme élevée dans une pauvre jiartiede la ville : c'était une esi)èee de bâtiment eu briques, un palais de pauvres. Le jardin de la façade, entouré d'une haie et d'une grille de fer, était assombri par les cours pavées en cailloux el muiées, ijui s'étendaient deriière. La (iromenade sablée élait tristement bordée d'une rangée de tuiles larges d'un jiied. La salle du comité, ses fauteuils a bras, sa Utble couverte d'un drap vert, ses nappes et ses tapis, les appartements du directeur soigneusement clos et ta|)issés, coutraslaienl avec des pièces cairclécs, blanchies "a la chaux, à portes peintes en noir ; les chambres "a cou cher, leurs moelleux duvets, leurs épais rideaux, avec des lits de fer, des matelas di' paille, des draps qu'on ne blanchissait jamais pour n'en poinl faire ressortir la mal profjrelé incoriigible et peut-cire inévitable.
lue multitude éparse, venue des rues de la ville voisine, s'approchait du bàli ment. Des enfants pâles, en haillons, abrutis, et cependant insoucianls, malgré leurs soucis précoces, franchirent le seuil un à un ou par groupes. Par intervalles, un chapeau, un châle déchiré indiquaient une (lersonne du beau sexe, rendue masculine et brutale par une débauche ignoble, ou pres()ue anéantie |iar la misère. Ces femmes s'en allaient chez elles (chez elles! ) prendre leur repas quotidien après avoir gagné quel(|ues sous à faire des ménages on des lessives. Parfois im pas ferme, une allme indé|)eudante annonçaient que le pauvre, quel que fût son sexe, élait un pensionnaire volontaire, jouissant de la faveur du comité, et sachant en prolllcr, que ne déconcertaient poinl les regards du directeur et du magistral, el (|ue le wor/t- IwHsc ne pouvait dompter, iuqiortant les jouis d'inspeclion, fainéant, (jui allègue un gros rhume pour se dispenser de travailler; parfois une virago qui outrageait les oreilles et le senlimcnl de pudeur des magistrats pai- l'interminable et fianclic énuméraliou de ses griefs, de ses besoins, de ses exigences.
Nos deux pauvres eniri'rent dans la maison, et sur I'okItc du maître, ils se séparé-
Li; l'ALVUK ANGLAIS. r,l7
iciil suii un soiil mol d'ailiiMi, |miui ;iIUm- l'iiii du cihii kks iiummes. l'aulro du
COTli IIES l'EMMES.
\ai fciunic se rciulildaus iiiic cbambrc à coucher, où clic trouva son (ils niné assis au coin du feu. Doux grands jj-nvous, aussi gris de cheveux, d'yeu-;, do cai nation ; lie votonu'Uls, (juc s'ils avaient clé formes d'ardoise pulvérisée, élaicnl au|irès do lui, se consolant de leurs maux, en fumant chacun deux pouces de pipe culolléc, dont Codeur ot le soûl étaient plus forts et plus nauséalionds que ceux du mauvais tabac qui s'y consumait. Sur une chaise basse, se trouvait près d'eux une idiote. lisant sur le feu un regard béant; et, derrière eux, debout sur un lit, était un spectre sans ooidcur. la vieillesse dans toute sa laideur, la décrépitude complète.
La femme du pauvre s'installa a sa place, et caressant la face de son aîné poni étouffer ses cris, qui lui attiraient les jurons d'indignation des deux fumeurs, elle reprit ses habitudes domestiques ( doinesti(]ues! ).
lianks entra dans une grande chambre récrépie, ayant "a une extrémité une porir et a l'autre une cheminée, et le long des murs doux longues tables de bois, avec doux bancs correspondants. Autour du feu était réuni un groupe de jeunes gens invalides, trop âgés, trop malades, trop incapables, pour trouver de l'ouvrage au dehors; un ou deux étaient employés dans la maison.
loul près du foyer, dans un fauteuil "a bras, dout le directoiu taisait pai fois usage durant les repas, était assis un homme d'un certain âge, vêtu d'un habit râpé, qui, comme lui, avait vu des jours meilleurs. Celui qui le portait avait été jadis un quincaillier dans l'aisance, avait eu sa voiture, avait entretenu une maîtresse, s'était di verti, grisé, ruiné, et avait éloigné ses amis. Un de ses frères, dont les vices étaient plus habilement dissimulés, avait hérité de la voiture, et on lui reprochait à peine lie laisser le mauvais sujet ii la charge de la paroisse. Le vieux débauché avait conservé de quoi avoir un lit de plumes , sur lequel il avait le privilège de reposer la nuit ses vieux os endoloris, et qu'il devait léguer a la maison, pour que les habitants en eussent la jouissance, longtemps après qu'on eût perdu le souvenir du donataire, ouelques vieilles bardes lui lestaient, et le mettaient à même de retarder le jour oii il devait endosser l'uniforme de la maison. Quelques vieux souvenirs lui restaient aussi , souvenirs de gaieté , de dissipation , d'insoucieuses profusions , dont le récit servait à amuser ses vieilles mâchoires décharnées, et les oreilles engourdies lie ses compagnons.
Bon Dieu! disait-il habituellement, après quelque narration plus candide qu'édillante , voyez ce que c'est que de moi 1 .Me voici en ce lieu , réduit à la même condition que Lundface le vitrier.
A ces mots , quelques ricanements enroués se faisaient faiblement entendre ; le cercle était peu capablede sentir, mais il n'en éprouvait pas moins un accès de gaieté, et au milieu du bruit dos voix se distinguait le rire éclatant de la personne qui avait fourni au moraliste cette mortifiante comparaison.
Lundface le vitrier était un homme d'un âge mûr, grand et vigoureux, ot légèrement boiteux. Il était assis ii l'extréniilo du banc, le dos appuyé sur la lablo. cl près de l'cx-gentleman. Ses babils élaicnl à pou près do la même couleur (|uo la planchr
ÔIS I.K l'Ai VUli ANGLAIS.
iiiissousc sui laquelle il l'oposail , cl avi-i' sa faee rou^'c ('( lnillaiilc , ot ses ciiovctix iioiis iii isdiiiiaiils , il n'clait pas éloi^iu'' de ressoiiihler h une éiiornie hûelic liniiaiite à l'iiii (le ses IkiuIs. Ses Irails étaient iiulcs et l'oitenient prononcés, et sa physionomie ^iiMuie idinnie celle d'un mauvais oranger; ses yeux , de la couleur de ceux du porc, élaieul rougis par la déhanche.
Malus puer, rohitsiiis , dit le ]iliilosoplic, rcntant méchant est fort. Lundface le vitrier était un enlant de cini|uanle ans, aussi liirt i|ue n'inipoile quel autre de la ville.
Lundiaee le vitrier avait jadis apposé sur les châssis des carreaux et du mastic, et il continuait accidentellement ce métier, toutes les l'ois qu'il n'était point détenu; car il avait visité toute espèce de maisons de détention et do correction , de prisons, de cachots, d'élahiissements pénitentiaires. C'était uni(|Mement par méprise (|u'au lien d'avoir été envoyé dans la nouvelle Galles du sud, il avait été conliné dans le wor/i-lionse de Surly-cuin-Littlc.
Lundtace avait parcouru prcs(|ue tous lesdetçrésde délils étahlis par les lois, (ant comme princi|)al coupable, que comme conq)lice, mais il s'était occupé surtout de paris, de boxeurs el de petites friponneries, et, dans l'exercice de cette dernière liranche d'industrie, il avail honoré presi]uee\clusiveiiuMit de son attention les autorités delà |)aroisse. Son dernier tour était un coup de niaitre, et avait un air de conclusion véritablement prophétique.
Lundface se piésenla devant le sous-inspecleur avec un visage; d'une langueur e| ■l'une tristesse inusitées, et lui annonça la mort de son iils, demandant un cercueil et une somme modique pour les menues dépenses. On dit au père désolé de venir le soir chercher le cercueil, et, pendant ce temps, on prit des informations, et l'on s'assura, par l'examen du cadavre, que le défunt l'était réellement. L'enterrement eut lieu; mais, le soir même , on entendit un grand bruit dans la maison, et, par une lente des volets, on vit Lundface, ses deux lilles et le mort boire et se divertir ensemble.
On envoya les agents de police , el ils pénélrèrenl dans la maison , mais déj'a les convives s'étaient tous échappés par une porte dérobée. Le lendemain matin , on trouva Lundface le vitrier, la jambe cassée, dans un fosse situé derrière sa maison.
On découvrit (ju'un de ses voisins avait un vaurien de Iils, ipii, après |)lusieurs années d'absence, était revenu mourant à la maison paternelle. Lundface offiit de l'enterrer giatis si on lui prêtait le corps. Il lit cacher son propre Iils, el ohlint des secours de deux sociétés d'enterrement, sans coiniiter deux cercueils qu'il eut de sa paioisse et d'une paroisse voisine , h la charge de laquelle était son fils.
('.race "a la subtilité d'un nllonieii plein d'ardeur, le dc'lin(|uant en fut (|uitle pouiquelijues mois d'enq)risonnenient. Lundlac(! passa la pins grande partit^ de c(; temps il l'inlirmerie, car l'étal de corruption de son sang cmpôchail sa jambe de guérir. \ l'expiration de sa peine, il retourna estropié dans son pays natal, {[ue sa famille avait i-omph'lement abandonné. Après avoir troublé pendani quelques semaines la Iranijiiillil'' de rhiqiilal de la ville iiii de nouvelles douleurs l'avaienl fait meltre
LE PAIVIIE ANGLAIS. .-|!i
il fui liaiisicié au icoïk-ltousc , pour y \ivip au\ dépens de son .mcienne ailvorsairo , la paroisse.
Non loin de Liindfacc le vitrier, sur un i)anc à dossier plaeé en face du feu , élail assis un vieillard h l'air doux et efféminé, dont le nez rouge alleslail de trop fréiiuenlcs lilKilicins de porter. C'était le tailleur de rétablissement, homme respectable, mais faible et imprévoyant, dont la vie avait été une suite de biules. Son industrie, quoique basse et bornée , lui procurait le privilège d'une chambre séparée oïl il plaçait son lit et son établi.
Très du lailieuise tenait silencieusement assis un enfant d'environ dix ans, velu d'un sarreau lileu , dont la tête, plus grosse que celle de tout autre de ses com|iaguons, était enveloppée de sales haillons. Ses traits étaient blêmes, gonflés et contournés par la souffrance. Ses baillons et ses habits cachaient un spectacle plus boirible que le talon de Pbiloctcte : il était scropbuleux. A son entrée en fonctions, le directeur avait trouvé dans la maison le pauvre enfant âgé d'environ cinq ans, et c'était tout ce qu'on savait du petit malheureux. On lui permettait de rester avec le tailleur qui le soignait avec la sollicitude dune mère , et l'enfant suivait son unique ami du lit h la table , et de la table au lit , comme un chien malade, l ne fois par semaine le docteur faisait déshabiller l'enfant par le tailleur, el l'enfant entendait dire au médecin que son état empirerait toujours, jusqu'à ce qu'il amenât une mort inévitable.
Venait ensuite un cocher (lui, après avoir perdu sa place, avait été watchman aussi longtemps qu'il avait pu se tenir éveillé , et était tombé h la charge de la paroisse. A ses côtés était un matelot; [luis apparaissait un aroupc d'individus décrépits, non plus diversement , mais tous uniformément habillés, suivant la règle de la maison. Ou y voyait des laboureurs, des ouvriers de manufactures, des domestiques , des mendiants, des marchands de chansons, des coquins convertis et trop vieux pour récidiver, et d'autres enfants de l'ignorance et de la pauvreté. Nés dans différentes positions, éprouvés par différentes infortunes , ils étaient arrivés au même but tristes et affreux , ils étaient tous égalemeut dénués d'espérance , ils buvaient ensemble la lie de l'existence, poursuivaient le même chemin sans bruit , le bruit étant défondu par les règlements. Un seul se livrait timidement au plaisir, fumant sous la cheminée et derrière son chapeau pour esquiver la vue et l'odorat du directeur qu'on attendait.
Personne ne remarqua Bank lorsqu'il entra, et il resta 'a la place oii il était assis, derrière le cercle, jusqu'à ce qu'on lui eut apporté un plat de bœuf bouilli et de pommes de terre. Il mangea; il alla se coucher dans la maison, et il y mourra, si la paroissede Gullembury gagne son procès. C'est un pauvre par e.rccllence', un homme choisi de sa classe ; il n'avait jamais connu d'autre condition ; il n'avait aucun moyen d'éviter son sort. Né dans un work-liouse , il n'avait jamais eu d'autre demeure : il n'avait jamais connu un parent; il n'avait jamais connu l'amour; il savait à peine (|u'il avait des enfants, car c'était une affaire "a régler entre sa femme et l'accou-
' Ces mots sont en français dans foriginal.
r.2o Lii l'Ai \ m: anglais.
(lieuse. Il avait été priniilivenieiil eimiiaillollé tlaiis les lances accordés aux eiifanis par le rèfjlenienl . Il avait été élevé au liiheion , avec le i;iuau eoiiforiue an lè^leiiieni el le 'X\n eouliaire au règleinenl , «pie lui ailiuiiiistiail une vieille iioun iee surannée . loujours (u'êteà boire et à l'uniei'. Il avait reeu l'éducation du rè);lenien( , el lavai! ouliliée; il s'était marié par respect pour la nioralilé v(mlue par le le^deineul ; il niani;eail la nourriture du règlement, et l'Iialiilude avait ré)j;lé son appélil el son esloni.ie. Il dorniail dans les draps du rèf^lement , il allait îi la (liapcllea son tour , sans autie piété (|ue celle du rèi;lement; il laissait au règlement le soin de pourvoir aux besoins de sa femme; il aidait à fabriquer les cercueils du règlement; l'un d'eux «levait lianspoiler son corps do la salle niorlnaire au lonilieau prescrit par le lèglement ; et le court service du règlement devait être murmuré sur ses dépouilles dernières, sans qu'où lui accordât une seule larme. C'était un stoïque involontaire, un lioninie sans but. Ses affaires. .. ses affaires I quelles affaires avait-il? il avait à s'occuper de iui-inème , dira-t-on ; non : il laissait ce soin aux antorilés de la paroisse ; on ne le consultait point là-dessus. Avait-il un peu d'ouvrage';' le directeur du vorkliousc lui disait : « vous avez du bonheur . " et il le niedait à la porte , ce ipii ne lui plaisait guère. Mamiuait-d d'ouvrage? le diieclcur lui disait : .< vous avez du malheur, » mais du moins il cessait d'être tourmenté. On l'envoyait d'une |)aroisse dans une autre , ce dont il ne se souciait pas ; ou le faisait comparaître devant les ronforlahlfs (irnllcMctuhi comité. Telles étaient ses vicissiludes. Les inspecteurs, les administrateurs lui semblaient les arbitres de sa destinée, les vice-rois de Dieu sur la leire, peut-être même les seules divinités qu'il adorât, rarement entrevues, jamais comprises, toujours puissantes. Eux pouvaient à leur gré combler tous les vœux qu'un pauvre formait. Si le pauvre avait une imagination , le comité élait de nature à l'exercer; des visions de pouvoir, de magniliceuce, de luxe, d'auslérilé, de privilèges, couronnaient la tête du président , Jupiter dont la liauleur était inaccessible auxconceplions les plus liardiesdu pauvie. Il neclierchait pasàpénélicr le iLiystèredcs rapports qui exislaient entre lui-même et la brillante apparilion de cliai|ue lundi , devant laquelle il était admis quelquefois. 11 voyait quelques individus se moquer des dispcnsalenrs du sort du pauvre, comme les liéios anlicpies avaient l'habitude de se moquer des divinités; mais, pour sa pari , il ne se mêlait jamais de recherches métaphysiques sur l'organisation de la hiérarchie sociale. Il supposait qu'une classe ampiiibie, sauvage, indisciplinée, celle des pauvres libres , avait seule l'audace de déclamer contre les inspecteurs; ou si par hasard des pauvies du irork-lwusc se le permettaient, c'est qu'ils n'avaient pas été plies, comme lui, par une longue soumission, aux volontés d'un comité.
Sa vie n'était point tioublée par l'ambition et des inquiétudes non moins exlravaganles. Il avait élé baptisé, parce que le règlemeiU l'exigeait ; marié, parce que le règlement l'exigeait , el il serait enterré quand le règlement l'exigerait. C'est "a cela (|ue se bornent ses annales.
TllOIlNTON LEIGII IIlM.
iv: COMMIS vova(;kir.
E tous les voyageurs vivanis, le commis voyag-eur est le seul qui, n'a\ant d'autre (himitilc que les Rrandcs routes, soit toujours chez lui sans y être jamais. Aucuu luenihic du club des voyageurs, société d'élite qni ne se recrute que de cens ayant fait mille railles en ligne directe "a partir de Saint Paul, n'a jamais vu tant de pays, n'a jamais si bien compris le principe du mouvement perpétuel.
Il ne serait pas facile de se former du commis voyageur une idée plus exacte qu'en le représentant comme l'antipode du touriste ordinaire. Figurez-vous un flâneur, un batteur de pavé , un chercheur d'aventui es, un vagabond sur une cirande échelle , un homme qui passe d'aubei'ge en auberge, un oiseau de passage étourdi qui n'a pour se soutenir que des ailes débiles ; un pigeon égaré, proie réservée aux fripons de tout l'univers; un traînard qui rôde de ville en ville, un chrétien errant qui évite les juifs de son pays natal, un feu follet sans lumière, un frère jumeau de la belle inconstante d'un vieux conte, condamnée à tourner sans cesse sans pouvoir faire un pas ni en avant ni en arrière; un amateur de vues dont les yeux sont fermés, un incorrigible coureur dont le cœur s'est desséché; un autoniale monté et mis en mouvement; un rêveur qui ne se réveille jamais; une espèce de sonmambule qui emporte son lit et s'en va ; enfin une victime oisive , indifférente, ennuyée de l'usage et des prescriptions du beau monde; un homme a la mode en voyage. Imaginez tout cela, et vous saurez parfaitement ce que le commis voyageur n'est pas.
Tout homme, suivant Hamiet, a des affaires et des désirs; mais aucun voyageur n'a des affaires et des désirs comme celui qui voyage pour le service du commerce.
322 LE COMMIS V O \ A (; LU li.
Ses plaisirs sont, sous certains rapports, des occupations ; ses occupations son! toujours dos plaisii's, car elles s'accon)|ilissciil dans des circonstances paiiicnliireinenl lavoial>les il la santé, a la force, a la vivacité des sensal ions, et, lors(in'il atleint son but, il est sûr de jouir de l'exquise satisfaction qui résulte des ennuis surmontés el des diflicnllés vaincues. Les commis voyaycuis rencontrent assez d'olislacles sur leur route; on peut dire qu'eux seuls connaissent les vicissitudes an\(jnellcs ils son! exposés, les inquiétudes, les dangers, les fatigues, qu'ils endurent individuellement. On suppose aisément que le climat de l'Anslelerrc offre assez de désagrément "a des gens cpii sont dehors en tout temps, pour empêcher le sort du commis voyageur d'être invariablement heureux. .Mais, en ce cas comme en d'autres, il est une grande ressource contre l'intempérie des saisons, c'est le plaisir infini de s'en plaindre et de s'en moquer. Le commis voyageur accueille donc avec une égale indifférence la pluie lialtanle d'une maliuée d'été, on la piomesse d'un de ces beaux jours que (liante ShaUspeare dans I un de ses soiniels :
lin jour plein de .--olcil, oii le ciel est si beau. Qu'on a soin, en partant, d'oublier son manteau.
I»'ailleuis, plutôt que de trouver le commis voyageur sans piécaulions cou Ire l'orage impitoyable, on rencontrerait nu ànc mort et un postillon mor t, se pronicnanl bras dessus, bras dessous '. Passons donc immédiatement aux autres misèi es el tribulations dont la chair des commis voyageurs est héritiéie : telles (|u'accidents ii ciieval et en voiture, caprices des piatiqucs, variations dans les maichés, connnandes reliiées, bénéhces perdus. Voilà des circonstances propres à faire damner un homme ; elles se rencontrent fréquemnient, ainsi <iue mille antres également funestes aux prétentions qu'un mortel peut avoir à la sainteté, et tiennent lenis victimes dans une fermentation perpétuelle. Mais ni la rudesse des temps, ni la rudesse des chemins, ni même la rudesse d'une léceplion, ne parviennent le plus souvent à troubler la bonne hnnieni' d'un vieux routier. Il délie le démon des obstacles sous qnehpie forme (pi'il se présente. C'est le talent le plus précieux, la (leur d'un caractère cultivé avec soin, le fruit d'une expérience mûre, d'être préparé à tous les coups du hasard, de faire face a un accident imprévu, comme si l'on venait d'y songer au moment même, el de convertil- un obstacle (|ui se montre ii l'impr ovistc en degré pour arriver' !r une roirte plus douce. Arrive ce qui voudra, le commis voyageur- est l'a, toujours exact
On l'attend : il arrive, et jamais il rre mairqin'. Réglé conrnre rrrie horloge el sr'rr comme la barnpre.
Il présente son adresse ou ses échantillons bien connus, et reconnirs proniplomeni
' c'est uniquement par respect puni l;i furine comme pour U- ronil iln trxK anglais, (jne nous avuiia conservé cette similitude i|ui doit sembler au moins singulière à nos lecliurs.
y. du T.
Il' COMMIS VOYAGEIIU. 025
sans avoir varié (l'uiif seule lioure (liiiiiiU si's vinut dcrniors voya'^os. On csl si'irdc le voir |iaraîtie, on so sent un veiUiciix ilcsir do iccouiponser une paicille léyulaiilé et (rol)lij,'eiun<' bonne pratique. Aussi, dans les anhcrses où il s'est établi entre lui et ses hùles une certaine familiarité, on a soin do tenir son dîner jirêt pour son arrivée, cl de eoniiioser le repas de ses mets l'avoiis; peut-être meltra-t on a part, dans un coin écarte du garde-manger, une bécasse ou une sarcelle destinée à son souper.
A la ville ou il la ç:impagne, un vieux commis voyngeur se reconnaît à ses façons, l'outes les parties de son vêtement ont leur cachet particulier; outie ce qu'elles ont <le commun avec celles du costume général, elles ont une tournure spéciale et perfectionnelle.Son chapeau a larges bords a élé évidemment adopté cnvucdela pluie qui peut survenir; les poches de son habit ont l'ampleur nécessaire pour contenir de la menue monnaie. Son équipage, fabriqué avec tout le soin ])nssiblo, léunit l'élégance à la légèreté. Son cheval (ou jument), malgré des meurtrissures aux jambes, est vif et infatigable, l'osons ici en principe, comme un fait incontestable, que le ciieval d'un commis voyageur est presque une partie intégrante du voyageur lui-même. H est rare, il est inouï de voir un commis voyageur, quelque vif que soit son appétit, quelque séduisantes que soient les émanations de la cuisine, prendre sa nourrilure avant de s'être assuré par ses propres yeux, que son guide, son compagnon, son meilleur ami est soigné comme il faut. Peut-être ce cheval compte-t-il de nombreux succès à la chasse ou à la course au clocher, e( il (!st encore l'un des premiers de la route, bien qu'on soi! en droit de lui leprocher d'être déchu ; car.
Lorsque des ans s'accroît la somme.
Pour les animaux et pour l'iionime. -
Il est un moment redouté
Où l'on peut dire ; ils ont été!
tst-il un cocher, qui. même en ces derniers temps, partant de Londres, celle ville de dissipation, de délices et d'orgie, ail touché ses chevaux de devant et encouragé en sifflant ses timonniers, sans voir B*'* avec sa jument châtaine, ou G*** avec son cheval gris, passer près de la voiture, le fouet en main, et se mettant au trot? Ils marchent; parfois un (jenilrninn placé sui' l'iiiqiériale, stimule Jem, le cocher, el cherche à le convaincre qu'il est de toute impossibilité que son adversaire aille longtemps ce train-là. lem secoue la tête de l'air d'un homme qui sait a quoi s'en tenir, étouffe un sou|iir, et d'un tonde conviclion :
« J'aidéj'a essayé, dit-il, mais il n'y a pas moyen. »
Notre commis voyageur connaît parfaitement, bien entendu, l'endroil où son compétiteur changera de chevaux. Il lui souhaite le bonjour, le laisse en route, et s'éloigne. Arrivé à l'auberge, il saute à bas, flatte le cou de la vieille jument, et commande pour elle une pinte de gruau d'avoine, une pinte d'ale el deux pintes d'eau chaude, eu enjoignant de mêler le tout secnndum nrlem : c'est de l'argent ainsi dépensé qui fait aller la jument
•■>24 Lii COMMIS voiiAcii; un.
Atlendous rarrivée de la voilure; la voilà, les clio\au\ halelaiil. Jciii doMciul, donne des ordres et s'approche de iiolie voya;;eur.
K tlli hienl que jesois pendu si elle n'est pas |)lus alerte (|iie jamais! De quel pas elle allait le long de ce fossé ! c'est la meilleure bêle qui soit sur terre ! n
Puis se lonrnaiit vers le voyageur de l'impériale :
- Voyez-moi ee poitrail, voyez-moi cette encolure! Quelle lionne jument poulinière 1 Vn poulain d'elle vaudrai! son pesant d'or! »
Le rusé cocher sait «lue, pour le consoler de sa défaite, son vainqueur lui a l'ail préparer un verre de punch au lait, et il faul bien l'en récompenser en accordant quelques élo;es a la jument.
Si quel(]ue voyageur bourru, qui regarde et écoute, conl redit ce ponqieux panégyrique, B**"* ne souffre pas moins d'entendre dénigrer sa jument que s'il était luimême l'olijel d'(»nlra^eanles réilexions. H offre de parier une livre sterling (|u'eii parcourant di\ milles , il gagnera un mille sur la voilure, leni ne dit rien, car il esl sûr que ceux qui parieront pour lui n'auront pas l'avantage. La conversation est interrompue ])ar l'arrivée de l'aulieigistc, avec deux verres de punch au lait pour le cocher et le conducteur, et un verre de xérès pour le commis voyageur. Les verres se vident, le cri de : en route! se fait entendre, et l'on part aux sons du cor du conducteur, \otre commis , satisfait de ses récentes prouesses , et charmé des louanges données par le cocher a la jument, pense que ce serait dommage de la laliguer , et se détermine h se rendre tranijuillement à la ville voisine , à raison de sept milles ii l'heure. Faisons la coui'se avec lui, et voyons-le débarquer.
Nous sommes h Oxford. Un cabriolel monte la rue Haute d'un pas qui fait honneur 'a la vivacité de la susdite jument. Sa tête et sa queue sont relevées , et cette dernière, se repliant "a l'exlrémilé, passe presque par-dessus le tablier de la voitiue. Le vétéran qui la conduit s'enorgueillit de faire la route depuis vingt-cinq ans. Le cabriolel est irréprochable , noir avec une teinte bleue éclatante, suspendu sur des ressorts de tilbury. Le harnais est "a l'avenant. Le commis voyageur a la bouche garnie d'un cigare, et, de temps à autre, il laisse tomber son fouet sur la jinnent, sans (|u'on puisse décider si c'est pour la stimnlei' ou pour la caresser.
Un groupe de marchands peu entendus voit passer le voyageur.
» Quel est cet homme "i" demande l'un d'eux.
— C'est quelque gros colporteur, n réplique-t-oii.
Celui qui parle ainsi dmneune preuve de son ignorance. Quel esl l'Iiomnie qui peut le mécoiuiailre après l'avoir vu une seule fois ! Ne pas le connaître, c'est avouer qu'on est soi-même inconnu — du moins, dans le monde commercial.
La tournure, le lout-eiinembh; ' de l'équipage décèle , sans possibilité de méprise, le commis voyageur de [nemier ordie; mais examinons l'honniie Ini-nième, et traçons-en le porliail. observons d'abord siui chapeau, dont la forme , malgré certaines uiodilicalious , rappelle exactement celle de la coiffure des quakers. Ses favoris épais
Kri fr,iiiçai>il.imri>rigiii.il. (K du T.'i
LIi COMMIS NOYAGKUK. 525
i>l uliDiidaiils sont en pailie cacliéspar un siiiicrbe c^liâlcdn (aclieniirc . qui convre le lias (Je sa ligure , et ne laisse passer que le boni de son cigare à demi fume ; son liabil est d'un beau bleu Taglioui et orné d'uu petit eollet de velours. Son carrick, ayant plusieui's collets superposés , est jeté néglige:ninent sui' le dos du tabriolol déroiivert, el l'on apereoil par-dessus un macinlosli. Son liaiiil de ville est du bien le plus vif, avec des boutous dorés. Son gilet est de la deruiére coupe coramercialenient adoptée , en soie eraïuoisic , bordé de noir. De larges pattes il l'ancienne mode recouvrent les poches, et, au côté gaucbe, un petit gousset , obliquement placé , est destiné à recevoir une jolie petite montre d'or. Disons, en passant, que ce n'est point l'a le gilet que porte le commis voyageur dans l'exercice de ses fonctions; en ville, il met ordinairement un gilet de satin bleu clair. Le lailleur denolie héros a probablenienl été chargé de ne pas dissimuler, pai- défaut de précision dans la mesure , les contoui's d'une jambe niusculeuse et bien formée, dont la beauté justifie le légitime orgueil de celui qui la possède. Des bottes de cuir d'Espagne dessinent non moins heureusement les pieds du (j'utlvmau de commerce.
Tel est , sans llalterie , notre ami de la grande route , le commis voyageur. Ainsi accoutre , ainsi accompagné , supposons notre voyageur arrivé au bout de la rue Haute. La jument connaît aussi bien i\\\e lui le coin où elle doit s'arrêter. Klle descend un mo;nenl et entre dans la cour de l'hôtel de la Croi\. Ding , diiig, ding , la cloche retentit aussitôt. Mistress H***, la maîtresse d'hôtel, est toujours sur le quivive. Boots survient , Boots le railleur ; — mais n'exagérons point dans cette monographie véridique — l'un des meilleurs garçons d'écurie du monde industriel se présente, peut-être avec la même culotte blanche et les mêmes bottes longues qui ont excité l'admiration involontaire de bien des gens de goût. Boots prend la jument par la bride, lui frotte le nez avec affection , et l'appelle sa pauvre vieille Bessy. Il applique "a tous les chevaux, jeunes ou vieux , les mêmes expressions de tendresse , tant il est impartial dans sa passion pour eux. Sitôt que le cabriolet s'arrête, les rèues Ooltent sur le cou de la jument ; elles sont ii l'instant ramassées par Boots, et notre voyageur dit au garçon de laver les jambes de l'animal avec du savon et de l'eau chaude.
« Dites-moi , ajoute-t-il , ayez soin de m'avertir quand vous le ferez manger.» Poui' un valet d'écurie paresseux cette recommandation est indispensable, mais elle n'est pas nécessaire "a l'hôtel de la Croix.
Mistress H*** est polie avec tout le monde ; mais elle redouble d'urbanité pour un vieil ami.
« J'espère que vous vous êtes toujours bien porté, depuis la dernière fois que j'ai eu le plaisir de vous voir? o
Le commis entre dans la salle des voyageurs de commerce, son fouet à la main, el quel fouet! un des meilleure de la fabrique de Gills , un fiuet monté en argent , portant sur son manche le nom de son propriétaire. Mais ce n'est pas le commis voyageur qui suspend son fouet a la muraille . lioots arrive 'a temps pour le prévenir, car il est remarquablement jaloux de sa prérogative. Le commis saisit la sonnette, et Caroline répond à l'appel.
326 IV. COMMIS VOYAGi:UI$.
« Bonjour, Caioline. eiivoyez-ini)i la (illo de cluunbre.
— Oui , luonsieur. n
Caioliue sort foranie elle est eutrée , sans hiuii cidun pas léger. Kii allanl à sa chambre , le coniniis prend quo!(|uefols le nienlon de cetle appélissaiile «IcinDiselle . ou lui frappe sur la joue, ou la pince doucement. Il lui arrive même, (onjoursen loul l)ien lout honneur, de maître ses lèvres en contact momenl.iné avec celles de la jeune tille.
Après avoir acco'TipIi ses ablutions, le commis descend au comptoir, et dcmamle ses lettres. On les lui remet, et il est bientôt absorbé par la lecture des rapports et des avis de la maisou qu'il représente. Tendant qu'il se livre à celte occupation, plusieurs de ses confrères se rassemblent dans la salle, car il est bientôt une heure ci demie , el une heure et demie est l'heure du diner commercial.
I.a salle des voyageurs présente un aspect très-animé ; c'est une bourse de campagne, c'est l'opposé de rus in urbe , c'est une scène de ville hors de Londres. On ) voit des droguistes , des épiciers, des marchands de draps, de sel , de houblon , d'articles (le Birmingham, et les représentants d'une douzaine d'autres commerces. Les quelques minutes de causeries , durant lesquelles ceux qui composent la réunion pèsent leur valeur respective, sont souvent, de l'avis général, la partie la plus agréable du jour entier; ils échangent leurs observations, se plaignent ou se félicitent tour 'a tour.
Le droguiste déclare que la colle de poisson se vend mal , que le quinquina est ii la baisse , et que d'autres drogues ne sont ([ue des drogues.
Le marchand de houblon dit que la nielle, n'ayanl pas détruit la dernière récolle, a détruit toutes ses espérances.
L'homme de Birmingham annonce que les commandes pour l'étranger sont si considérables, qu'on a été obligé de prendre cinq cents nouveaux ouvriers, el (|u'eiicore les manufactures ne peuvent pas marcher assez vite.
L'épicier parle de la hausse ou de la baisse des denrées qu'il débite.
Le marchand de draps, qui vient d'apporter un éclianlillon d'étoffes de printemps, assure qu'il n'a pas obtenu une conunandc depuis deux jours ,et demande avec emphase qui diable pourrait vendre des articles de fantaisie, des étoffes rayées et des mousselines imprimées, par un temps |)areil , lorsque règne h> vent du noid-est, el que la neige couvre la terre. Puis ses regards s'arrêtent sur un jeune lionime placé auprès de lui, un jeune voyageur inexpérimenté, (|ui fait sa piemière tournéi', el prête une oreille altenlive au bavardage conmiciciai. \:i\ apercevant U) novice, ses yeux élincellenl : il se sent consolé de ses propres infortunes , el animé d'une velléité de plaisanteries.
" Monsieur, dit-il , une de mes vieilles pratiques fut hier saisie d'un violent accès de lièvre, uniquement parce que je lui proposais de lui montrer mes éthanlilloiis. »
Longlemps avant (ju'il ait (ini de rire de celle hyperbole. (|uel(|u'uii , plus impalienl que le reste de ses collègues , demande si le dîner est prêt. Le couvert est mis ; une revue généiale a lieu , B"**, en habit bleu , dîne plus lard , mais les antres prenlU'iit leur place Le vovasieur qui est arrivé le premier occupe le faulcnil en (pialilc
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ilc iHt'sidc'iil , et le ilfiiiior vciui se |il;u(' il rcxhéniilé opposée, il lilio de viccpiésulcnl.
Quand les voyageurs de commerce s'accordenl pour dîner, leur uniiiiiniilé est meiveilleuse. 1,'aclivilé avec la(|uelle chacun cdutriliuc ii diMuolii un icpas ahon- (ian( , tend ii doiuier de nouvelles preuves <rune véiilé , élahlie du resie d'une manière inconlestahie : c'est qu'un bon ai)pélit est au noinlire des bonnes choses, et peut-t}tre la seule bonne chose dont nous désirons nous débarrasser aussitôt que nous la possédons. Le dinei' iiiênie, qui s'ouvre par la soupe cl se ferme par li- poisson , esta peine commencé, lorscpie la voix du président se l'ail entendre :
Cl Caroline , apportez deux bouteilles de xérès. »
(mmédiatement on s'appelle , on s'invite , on fait assaut de politesse , on s(^ lâche des liordées de coinpliiiunls d'un bout de la table ;i l'autie. Des pens (pii ne se connaissent nullement se font des signes léitérés.
Il Enchanté de boire avec vous, monsieur.
— Et moi aussi , monsieur.
— Monsieur le président, un verre de xérès.
— Je vous remercie, monsieur le vice-président. Avec beaucoup de plaisir. »
Le dîner continue, et la conversation devient générale. On parle un peu de tout: de politique, de commerce, de chevaux, des dernières courses ou des couises pio- chaînes, de la Société des voyageuisde commerce, dont le président, M. Chapnian Marsliall , sera lord-maire l'année prochaine.
» Quelle fête ce sera pour nous! «s'écrie le commis voyageur en lieibe, qui son pour la première fois de Londics.
Pendant ce temps, notre connaissance en habit bleu prend un air qui n'est pas exempt de dignité. De temps en temps il lance avec sang-froid une observation judicieuse, passe la main dans les boucles épaisses de ses cheveux noirs , caresse ses favoris, arrange son col, détire le gilet ([ue nous avons minutieusement décrit , regarde ses bottes de cuir d'Espague ci-dessus mentionnées, et prenant son chapeau et un paquet d'échantillons enveloppé d'un papier brun, il sort pour placer ses marchandises, et, s'il faut le dire, enfoncer la pratique.
Trois heures approchent : le même voyageur qui a été le premier a témoigner son inquiétude au sujet de l'apparition du dîner est maintenant le premier h témoigner non moins d'inquiétude à l'égard de la carte a payer. Ce n'est pas qu'il aime moins que ses compagnons un verre de vin d'extra, ce n'est pas qu'il soit plus vif et plus impatient, mais c'est uniquement parce qu'il a des affaires, et qu'il faut qu'il sorte. La carte est demandée, apportée, une première fois, et on est sur le point de répartir la somme entre tous les assistants. Mais le jeune apprenti commerçant, <\m accomplit ainsi son noviciat si agréablement, se lève avec beaucoup plus de hardiesse qu'il n'en avait au moment du dîner, et demande la permission de proposer un amendement.
Il Monsieur le président , n'aurions-nous pas bien lait de demandei- une bouteille et la carte '^>