‹ Les anglais peints par eux-mêmesChapitre 88 sur 106 · M. PIGEON · texte numérisé non relu

M. PIGEON

i.K CAi'iTAiM-: iio(»K i;i M. i'k;i;o\. 30:.

(|iie, du reste, il a aiipiis ;i tlcleslcr Irès-conlialemonl , et dont il a reconnu la friponnerie? Quand arrivent les mauvais jours de lîook , c'est uiii(iuenient parce qu'il n'a plus d'auiis; il a e\ercé sur cu\ le jus lUeud'i aiquc abiilmdi, il lésa tous mis nus comme la main, et pour arriver l'a Rook a dépensé seize cents livrer sierlin.î par an et la Heur de sa jeunesse , et dix mille livres placées "a fonds perdu! Kst-il dûment <lédoumiagé de ses sacrilices? un (jenlleniun anglais se noie, et personne ne se présente pour le tirer de l'eau !... Je dis que c'est une honte et un péché.

Conclusion et morale : l'escroquerie est le père de tous les métiers. Parents et tuteurs , songez-y. et ne laissez pas vos enfants se lancer dans une carrière qui offre aussi peu de ressources.

Il faut l'avouer toutefois , il y a certains individus qui ont pour le métier un ?;énie naturel si puissant , que ni les instances ni les exemples des parents ne parviennent à les en détourner , non plus que les obstacles créés par l'eveicice d'une autre piofession. Us font ce (|ue les chrétiens ne font pas ; ils quittent tout pour suivre leur maître , le diable ; ils sacrifient amis , famille , espérances d'avenir, commerce lucratif, pour s'adonner exclusivement 'a celui-ci. qui coûte beaucoup et ne rapporte rien .

Ils sont au régiment , des bruits fâcheux s'élèvent sur certaines parties clandestines, sur certains raarchésde chevaux, et le cornette Rook est poliment averti que ce iju'il a de mieux ii faire c'est de vendre sa commission. Us sont dans des maisons de banques, avec promesse d'un intérêt dans les affaires, et leur papa se propose de leur avancer un capital assez rondelet , mais la maison Stobbs, Bobbs et lliggory ne saurait admettre un jeune homme qui est noloiiement joueur , qu'on voit [ilus souvent aux courses qu'à son bureau , et chez le banquier duquel on produit chaque jour des billets "a ordre. Au bout de cinq ans, le père , ce vieil et excellent Jam Rook , si bien connu à la Bourse durant la guerre , s'aperçoit que son (ils a déji» mangé plus des quatre mille livres destinées à lui acheter un intérêt dans la maison . et que ses devoirs en\ers ses treize autres enfants ne lui permettent pas de donner un shillin" de plus. Belle situation pour le jeune Tom Rook, avec quatre chevaux à l'écurie , une mistress Rook provisoire , un appartement près de Regent's l'ark et un billet de trois cent soixante-quinze livres échéant le cinq du mois suivant !

Quelquefois le jeune Rook est destiné à la magistrature, et c'est avec plaisir que je signale a l'attention du lecteur l'histoire d'un de ces (jcnikman. ■

C'était le fds du révérend Athanasius Rook , qui la luemière année obtint les premiers prix a Cambridge, acquit, la seconde annéee, le titre de professeur et le droit de donner des leçons , et demeuia au collège jusqu'il ce qu'un bénéfice se trouvât vacant. Ce bénélice . qu'on lui conféra , n'était que de deux cent cinquante livres par an , mais Atiianasius était amoureux. 'MissGregory , simple et joliesous-raaitresse du pensionnat de demoiselles de miss Mickl, à Cambridge (où le révérend ijenilcninu avait l'habitude d'aller souvent prendre le thé) , avait séduit l'honnête professeur, et sur les promenades de la Trinité . sur la route de Trumpinglon , il errait avec elle (et une autre jeune personne bien entendu), lui parlait et l'entretenait de son amour.

.-oc 1.1-: CMMi mm: hook i: ï m. i-ir.KOX.

Coiumooii se l'iniagine bien , miss Gregoiy n'avail pas un s^ou vaillant ; mais ollc aimait Atlianasiiis de lotilo sos fnici'SPtde lonlo sonàiiu': mais ce l'ut la petite femme la plus langée, la plus tenilie , la plus enjouée, la plus vive , la ]ilussnns-s()uei (]n"uii occlcsiaslique de campagne eût jauiais eu le bonlieur ilc posséder. Atlianasius prit une couple d'élèves, qui lui payaient eliacnn une couple de cent guinées". et se Dt ainsi un joli petit revenu. 11 put mellrc de coté , en cas de joui-s pluvieux . une petite sDiiimc pour l'éducation et le mariage d'Ilairielte, et de <)uoi soutenir ïom au collège et au barreau ; car il est lion de vous dire que deuv petits llooks étaient nés , el le père et la mère étaient cliamiés, je vous assure, de leur donner la béi|uée. Si jamais Uomme fut bon et heureux , ce fut Atlianasius; si jamais fenmie futjienreuseet bonne , ce fut la sienne ; toute la paroisse , toute la contrée , (ont le royaume même , n'auraient pu présenter une cure aussi bien tenue, un ménage aussi exemplaire.

Allianasiusavail, comme professeur, une grande réputation. Ses prix étaient élevés, il ne recevait que deux élèves; c'était donc, ]iarmi les parents riches, îiqui lui confierait des enfants. Futurs esquires, banijuiers, lords el ducs, accoururent profiler de ses leçons, et , après leui' avoir lail franchir le poni aux ânes , il les conduisait avec grâce dans les sublimes régions des mathématiques , ou les menait ;i liavci s les sentiers de la syntaxe sur la grande route des études classiques.

Tom Rook grandit au milieu de ses com|)aïnons. plus caressé, plus gàlé ijn'euv sans doute, mais aussi plus habile; non moins beau , non moins j)rillant, non moins instruit pour son âge, que la plupart de ceux qui enti enl au collège avec la cerlitude d'obtenir le premier prix , et qui en leviennent sans avoir joui de cet honneur.

l'igurcz-vous notre jeune (jcnllcman installé an collège. Son père l'y a conduit , et . letrouvanl ses chers souvenirs , a reconnu avec joie la salle d'étude , les'pelouses , le vieux portier, la vieille fontaine , les vieilles chambres où il avait vécu. Figurez-vous les sanglots de la bonne petite misiriss Rook en se sépaiant de son enfant , et les pleurs de la douce et petite Ilarriette en se suspendant au cou d'un frère chéri, et lui apportant . dans un papier arsenté , baigné de larmes , une petite bourse de soie cramoisie, contenant deux guinécs de ses économies , la pauvre tille! ligurez-vous encore le jeune Tom fâché de quitter la maison paternelle, mais cependant insouciant el joyeux , s'élaneant avec ardeur dans la nouvelle carrière qui s'ouvre devant lui , rcsislanl virilement "a ses émotions, el jurant d'acquérir de la gloire. Kn d'autres termes. Tom liook est installé dans un collège de la Trinité, suit les cours, étudie, va a la chapelle, se permet rarement des ribottes avec ses condisciples, et promet d'clre l'un des premiers de sa classe.

Tom retourne chez lui aux vacances ilc Noël. Comme il a grandi , comme sa mère et sa sœur se disputent son bras pour aller se promener au village! quelles histoires débile le vieux père en sablant son vieux porto, et comme il cilc Eschyle! on devait s'y attendre. Les élèves sont dehors , cl le trio possède Tom paisiblement. Hélas! je crains que la maison ne soit devenue un peu trop paisible pour lom ; cependant il lit courageusement tous les matins, el sa sœur Ilarriellc regarde avec une stupéfaction toujours croissante d'énormes cahici s de papier contenant des sisnes étrangers , el des X el des Y bizariement entremêlés.

i.i: cAi'ii mm: liooK i: I m. I'Kikon. 507

Mai viciil , t'I avec lui les examens du colléf;e. Le Ul du mois, h l'Iicuic du dojcuiu'i , li's iiaicnls ciiarmés lei-oiveul les doux lellics suivantes :

(1 I>L llEMillt.Ml SALOMON S.NOlllKlt VI llliV EUEMl A 111 A ^ A'^ll S IKIOU.

« Ci»lk',m- lit; ia Triiiilc, 10 mai.

« Cher ami , que Dieu vous lieiinc en joie ! volic fils est le premier de sa elasse , el j'espère (pie dans (pialre ans nous le venons à notre lalile. Pour les éludes elassiijues, il est, mon cher, facile prïnceps. lin mathématiciucs , il a été serré de près (entre nous) par un jeune homme nommé Snik , originaire de Westmoreland et iizer '. H faut pousser Thomas dans les malhémalhiques, et je ne doute point (|uc nous en fassions hientot un membre de l'université.

« Je vous envoie sa note, 103 liv. 10 shil., c'est beaucoup; mais c'est le |)remi(;r terme de sa pension, et vous savez qu'il est coûteux : je serai chargé de vous en donner quittance. Soit dit en passant, le jeune homme aime un peu trop le plaisir, et mène grand train. Faites-lui un sermon 'a ce sujet.

« Je suis, etc.

(( Salmon Snorteh. n

Puis vient la lettre de l'om Kool.. I^lle est longue, soumise; nous nous hornerolis il en donner le posl-scrlpluni.

" P. S. Cher père , j'oubliais de vous dire ijuc, comme je fréquente la meilleure compagnie de l'Université ( lord Bagwig, lils aîné du duc, vous le savez, jure de me donner un bénélice), j'ai étéentraîné 'a deux ou trois dépenses qui vous effraieront. L'autre jour, à dîner, chez Bagwig, j'ai perdu 30 livres avec l'honorable M. Deuceace ( fils de lord Crabs) , et je dois en outre, pour dessert et louage de chevaux, 54 livres <|ue je ne pouvais marquer sur la note de Snorter '-. Les chevaux se louent diablement cher; au terme prochain, il faut que j'en aie un a moi; c'est positif. »

Le révérend Athaiiasius goûta le /)os/-,sfîv/J((UM beaucoup moins que la lettie. Cependant Tom avait fait son devoir, et le vieux (jfcwï/emmi ne voulait pas lui reprocher ses plaisirs. Il lui envoya donc J 00 livies accompagnées de sa bénédiction, et maman ajouta au posl-scripiiim, qu'il doit toujours entretenir ses relations avec ses amis aristocratiques, parce qu'il n'est fait que pour la meilleure société.

* Pauvre (.'colier srrvaut dans l'iiniversit»'. -4 Oxfitnl. On appelle ces écoliers seivitors. ' C'e.st ou c'était riisage lies jeuiLCS gens (le Canibriilse d'avoir clii'z les niaixliaiids un ciedil lUinuIé. Les professeui'spayairnl et envoyaient les notes au-v iiarents.

(Xola de l'iiiilciii .

50S LK (..M'IIAIM: liO(»K IM M. l'l(,i:ON.

lu an (111 ilt>u\ se passent. Toni loxiciil ;ui\ vacances ; mais connue il osl cliangé ! il esl paie cl liaaani. A l'examen de la seconde année, grâce a nne niallienrense maladie, il n"a pas eu de prix, et Snich, le Westniorelandais, Ini a passé sur le corps.

Tom hoil après dîner un peu plus que ne le désirerait son pcie; iiest toujours ii cheval, diue en ville, et levient, dit sa mère, dans un étal singulier, de mauvaise humeur, chancelant sur ses pieds, et la voix enrouée. Le révérend Atlianasius commence "a prendre un air grave, très-grave; le |ièreet le fils échanitent de gros mots, et, (huant ces disputes, comme llarriette cl sa mère trenililent et écoutent a la porte du cabinet!

Arrive le dernier examen de Tom: il est mal [lortaiil, mais il fera de puissants efforts pour con(|uérir le preniier degré uuiversilaire. Il se lève UU, il se couche tard, lirave le fioid des matinées d'hiver, et ])âlit sur ses l)OU(|uins. Le résultat de toutes ces peines est, qu'un mois avant les examens, Thomas liook, i;squire,a une lièvre cérébrale, et mislress liook, et miss RooK, et le révérend Alhanasius llook logent 'a l'auberge du Cercle, "a Cambridge, et veillent jour cl nuit au chevet du pauvre Tom.

O péché ! malheur, repentir ! ("i louchante réconciliation ! ('i lorrenls de larmes du (ils et du père, quand un matin, au presbytèie, après le rétalilisseuu-nl de Tom, le vieux (jenikman lui présente un paquet de quittances, et lui dit d'une voix étouffée : Il Voila , mon enfant, que vos dettes ne vous tourmentent plus, les jeunes gens sont des jeunes gens , je le sais, et j'ai |iayé tous vos créanciers. »

A cette nouvelle, tout le monde i>leure, et nolanmicnt la mère et la lille. Mistress Stokes, la vieille femme de charge, serre la main de sou maître, et embrasse M. Tom.

Tom se met 'a étudier un peu pour iirendre ses degrés, mais en vain ; il est battu par M. Snick, le Westmorclandais. Il n'a aucun espoir de bénélîce, les promesses do lord fianwig étaient illusoires. Tom doit paraître au barreau; et son père, (|ui a depuis longtemjis cessé d'avoir des élèves , est obligé d'eu reiuendre |)Our soutenir sou tils'a Londres.

Pourquoi vous dirais-jc ce qui arrive Ta? Tom habite l'ouest de la ville, et ne s'ajipioihe jamais du leniple ; il va aux courses d'Ascos et d'Kjisom avec ses amis de haute volée. Tom a des comptes excessivement longs "a régler avec ses fournisseurs. Il se jette entre les mains des juifs, et son père, montant sur l'inipcriale d'une voiture publique, accourt a Londres pour trouver Tom dans une i)rison pour dettes de Curvitor-Street. C'est la première fois (lu'il met le pied dans le Temple, depuis trois ans (|u'il demeure à Loudres.

Je ne me soucie pas de vous conter le reste de l'histoire. Le révérend Alhanasius n'était pas immortel, et il trépassa une année apri'S sa visite à la prison pour dettes, laissant ii son fils un seul liard( c'est "a la lettre), cent livres de rente ii sa fennue, et, après elle, "a sa lille. Mais, hélas! les pauvres créatures ne pouvaient laisser Tom dans le dénuement, tandis qu'elles étaient dans l'abondance! Llles vendiient donc leurs renies, et au bout de trois ans il n'en restait pas une obole. Aujourd'hui miss

Li: CAI'ITAINt: ROOK ET M. PIGEON. 50'J

llairicllc est gouvernanle, a soixante livres par an, et soutient sa mère qui eu dépense cinquante.

Quant à Toni, e'est maintenant un escroc de profession, menant la vie ci-dessus décrite. Ce fut à lîade que je le rencontrai la dernière fois , il y étiit en exercice , avec une voiture, uu courrier, un valet, uu associé, et une boîte de pistolets: il avait eu cinq duels, avait tué un homme qui jiarlait légèrement de son honneur, et, aux jeux de hasard, français ou anglais, au \Nliisl, a l'écarté, a la courte paille, etc., il vous soutirait une centaine de livres ou une guinée, et vous tuait ensuite, si vous le vouliez.

Sur le continent. iioMc ami prend un giade mililaire, et s'appelle le capitaine Uook. Demandez-lu i où il a servi, il vous dira qu'il était de l'armée de don Carlos, ou de celle de la reine Christine. Il est cerlaia qu'il a disparu pendant une couple d'années; où était-il? on l'ignore ; lesuns disent qu'il accompagnait legénéral Évans, les autres jurent qu'on l'a vu "a Sainle-l'élagie de Paris.

Terminons ce journal par quelques remarques concernant le pauvre petit Pigeon. La vanité a été toute la vie le défaut du petit Pigeon : c'est le (ils d'un marchand de toiles, qui lui a laissé de la fortune. Ce ijui le perd, ce sont les absurdes ouvrages 'a la mode qu'il a lus; ce sont les parentes étourdies qu'il a {N. B. Tous les jeunes gens riches ont de tendres et sensibles cousines) ; ce sont les inutiles voyages qu'il a faits aux eaux, où il s'est lié avec l'honorable Tom Mountcoffeeiiouse, lord Bullyliooly, le célèbre prince allemand Sweller Mobskau, et leurs pareils ( tous capitaines Uoolis dans leur genre).

Je n'ai pas la moindre pitié pour le petit Pigeon. Regardez-le ! voyez avec quelle solte recherche il est vêtu. Le vin fait mal 'a sa pauvre petite tête; mais il boira |iarce qu'un homme doit boire. Saisi d'une crainte mortelle, il se met dans un cabriolet traîné par une grande girafe de cheval, ou, perché sur le dos d'uu énorme dromadaire qui se cabre, il est emporté dans l'allée de Rotten-Row, quand il donnerait le monde entier pour être sur son propre sofa, ou avec sa maman et ses sœurs, prenant tranquillement du grog ou une tasse de thé. Comme monter h cheval scariûe ses pauvres petites jambes et secoue ses petites côtes! comme fumer met sens dessus dessous son petit estomac! et cependant il fumera : Frellez i\lobshani fume ; Mountuffeehouse ne recule pas devant uu cigare, et quant à Bull^hooly, il en fume une douzaine par jour, et dit avec raison que Pontet, le marchand de tabac, en fournit 'a Pigeon de bien meilleurs qu'a lui. Le fait est qu'il y a sept ans Poulet a juré de ne plus faire un liard de crédit 'a sa seigneurie, et le bon gentilhomme puise sans cesse dans la boîte de Pigeon.

C'est sur les épaules de ces individus aristocratiques que M. Pigeon est porté dans certains clubs ; nous pourrions dire encore qu'il y entre avec l'aide de ces j«m//t'.s noires, ils ont soin de se l'accaparer; les capitaines liook vont par bandes, mais il est clair que moins il y a d'associés, plus il y a de bénéflces. Cependant, comme doit le savoir quiconque a joué au whist, plusieurs partners sont indispensables. Le numéro un est le parlncr de Pigeon ; maudit son étoile quand il perd . propose de jouer plus gros jeu, et règle avec le numéro deux, el le numéro (rois faii

510 Lli CAlMiAIMi ItOOK Kl M. l'ICKO.N.

alTairc avec Piitcon, et roiUiaitic h la vHv iimir ncikIio ses l'niids. Nous avons vu lieux ou trois l'ois, après une miil lrès-i)ro(luclive, le numéro trois rompre avec ses lonfrères; mais c'est une pratiiiue dangereuse, qui non-seulement déshonore la profession, mais encore vous ôte par la suite toute chance de succès, car porsoime ne voudra liavaillcravec vous. Il n'y a (ju'une seule occasion dans la(|ucllc une telle mautt'uvre soit admissihie. Vous qui êtes las de la i.rofcssion, qui désirez devenir d'honnêtes gens, si le soit vous a favorisés , si le cou|> de lilel a été bon , si vous avezciiicj mille livres, par exemple, éloignez-vous sans scrupule, l ne chose est claire, c'est (|ue vos complices ne diront rien, et (jue vous pouvez vivre coiifoitablamait à Vienne avec les intérêts de cinq mille livres.

Ainsi donc le petit Pi^icon leste dans la société de ces aiiiiahles confédérés tout le temps nécessaire pour le plnmei'. Si l'on veut y pai venir, il ne faut |)as lui tirer les plumes de manière à le blesser, autrement il s'effraierait et se sauverait ailleurs, lui iiénéial , les plumes ne viennent pas d'ahnrd aussi aisément que lors(|u"il y est habitué, mais alors elles tomlieiit par poignées. iN'ayez aucun scrupule dc^ provo<|uer (liez le petit animal celle mue artificielle; si vous ne le faites , d'autres le feront. Un pigeon est prédestiné 'a son entrée dans le monde, comme dit Chateaubriand :

Pigeon, il va subir le sort de tout pigeon '.

Il faut (ju'il soit plumé; c'est la cause linale pour laquelle la nature l'a formé. Si vous, cai)itaine Rook, vous n'exécutez pas l'opération sur un lapis vert éclairé par deux bougies, et avec deux paquets de cartes, quelque autre Uook s'en acquittera. N'y a-t-il pas les chemins de fer, les bons espagnols, les compagnies bitumineuses, les mines d'etain de t'.oinouailles, les vieilles douairières qui ont des lilles "a marier V Si vous l'abandonnez, IlooU de liirchin-Lane s'en emparera ; si Kook de biichiu-Lane le laisse en paix, Rook de la Bourse dressera contre lui toutes ses batteries; et s'il échappe, il tombera dans les filets delà vieille lady Rook et de ses lilles, cjni le réseiileronl dans leur sein, et dans ce doux gîte le i)lumeront jusqu'à ce qu'il soit nu comme un boulet de canon.

Ne sois pas scrupuleux, ô capitaine! empare-toi de Pigeon, plume-le doucement , mais sans crainte, mais surtout ne le laisse jamais en liberté. S'il a de la prévoyance, aie de la prévoyance ; s'il est sans intelligence aucune , ce qu'il y a de mieux à faire, est peut-être de le prendre par le cou et de lui enlever son plumage en un seul tour «le main.

Quand le dos du pigeon humain a été ainsi violemment dénudé, ses plumes ne reiiousscnt jamais, et pourtant je ne le plains pas. C'est alois seulement qu'il a subi conq)létcment la destinée des pigeons, et il est. je crois, aussi heureux sans ]>lunies qu'avec plumes. Il nepeutgonller son jabot, cacher sa tête sous son aile , épanouir sa queue en éventail, faire la roue au soleil, ni plus ni moins qu'un dindon; mais

' Celle ciUlioii est en fiaiieai» dans le le.xle uiisinal.

LE CAPITAINE noOK KT M. PIGEON. ."Il

(]Uaii(l il joniss.iil \]c loiiles ses |ilumcs, iiuaiul il étalait ses grâces au soleil, il était ce «lu'il est aujourd'hui , un pauvre petit oiseau doux , niais cl craiulif , et sou état d'orgueil ne lui esl pas plus uaturel que sa triste décadence. 11 s'y accoutume bienlot : il est trop lâche poursedésespéier, lro|) vil pour s'effrayer d'être réduit à vivre de bassesses. S'il ne peut volei', il esl sur du moins de liébuclier de manière ou d'autre sur ses misérables petites jambes ; il sautille et cherche sa subsistance à terre ; il n'a (ju'nn petit estomac, il n'est pas délicat sur le choix dos aliments , il pique l'assiette chez un parent, ou , avant sa ruine complète , se marie et a neuf enfants, et tous ces marmots trouvent 'a manger. Il devient maussade, s'adonne à la boisson, bat sa femme , qui le lui rend, ou cherche aussi des consolations dans le vin.

Ou bien encore il se procure un petit emploi , un très-petil emploi : vous apprenez qu'il est iiarde-côte, ou commis de quelque nouvelle laiterie en commandite, on dans l'administration d'un journal. Il meurt , et une souscription est ouverte eu faveur de la veuve Pigeon.

N'essayez pas de ciiercher une ressemblance quelconque entre lui et ses enfants, qui sont une race tout "a fait nouvelle. Heureux êtres , car nés dans la misère , capables de la supporter ou d'en triompher, ils peuvent mourir riches. Mais malheur aux pigeons de cette terre , car ils sont nés riches afin de pouvoir mourir pauvres.

La lin du capitaine llook — car il faut en Unir avec lui et avec cet article — n'est pas plus agréable , mais a quelque chose de plus mâle et de plus majestueux que celle de M. Pigeon. Si vous visitez le prison de Queen's Bench , je parierais que vous en trouverez là une douzaine. Ils ont des regards de démons, et fixent sur vous des yeux farouches, étincelants, qui sentent le pied fourchu. Leurs bouches grimacent sous leurs énormes moustaches grises , lorsque , parés des débris de leur opulence passée, ils emportent en long et en large leur triste domicile. Quelle affreuse activité que celle d'une maison de fous ou d'une prison! Une cour sombre, une vaste salle obscure, et leurs botes, comme ceux d'une ménagerie, parcourant sans cesse l'étroit espace! Marie , reine d'Ecosse, dit en termes touchants :

Pour mon mal estranger Je nem'arreste en place; Mais j'en ay beau changer Si ma douleur n'efface!

Il semble que le malheur les éprouve et les pousse; et je crois que , tant dans les maisons de fous que dans les prisons, vous trouverez en abondance des échantillons de notre capitaine Rook. Il est beau de le voir, le brave capitaine , talonné par l'aiguillon du malheur, tourmenté par ses souvenirs.

C'est dansées asiles que les Rook finissent leurs jours;ou plus heureux ils meurent misérablement sur le continent, dans une misérable ville de province, et, pour l'avantage des Rook 'a venir, ils meurent ordinairement jeunes. 11 esl aussi rare d'eutendre parler d'un Rook riche, que d'un Rook qui vieillit dans l'exercice de ses fonctions. C'est un commerce qui use. un commerce sans joies, car les gains sont précaires, et

LE CAPITAIIVK liOOK !• T l\l l'IC.EON.

rimcitituilp ot la crainte raccoinpajiiiout |iiM|i(''liu'llfmi'nl. C.'osl im coniniiMce sans asiroiuents, car , bien «lUC le capilaino llot)k s'imiuièto peu (relie un liipon, personne ne se soucie crêtrc considéré comme tel , et le capitaine lîooK sait parl'aitcmcnl (]n'il jouit d'une réputation plus qu'éipiivoiiue. C.'esl un coninierce sans |)rolil , <'ar les dépenses absorbent les bénéliees , et aniinenl la liancinerdute , en laissant au nialhcureux Rook certaines habitudes de luxe (|ni sont devenues pour lui une seconde nature , et (in'il ne saurait s'empêcher de satisfaire. Je ne connais pas d'individu |>lns misérable (jne notre Rook : à l'autonme de ses jours , relégué "a Calais ou à lîoulogne, ou dans la prison de Queene's-Bench , accablé d'infortunes et de besoins , qui se sont aeeunuilés sur lui pendant le cours de son industrie, il a les besoins de la sensualité, e( , comme il lésa constanmieiit caressés, ils souffrent et dépéiissent aujourd'hui faute d'aliment; son esprit, contraint "a penser, n'a que d'amers souvenirs , andiitions mortiliées, friponneries infructueuses. 0 ca])ilnine Rook, voila donc les compagnons qui vous suivent eu prison, qui vous escortent dans votre exil, et soûl seuls, 'a veiller autour de votre misérable lit de mort !

Mon iils , ne sois pas pigeon dans tes rapports avec le monde; mais il vaut mieux être pigeon que d'être Rook.

William Tiiackkiiv.

sMf'Amà

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