Les animaux à métamorphoses
Il y a donc, demandera-t-on, des animaux qui se métamorphosent, et des animaux qui ne se métamorphosent pas?
Oui et non, ami lecteur, et même tenez : non.
Non, il n’y a pas deux sortes d’animaux dont les uns éprouveraient des métamorphoses, tandis que les autres n’en éprouveraient pas. Tous, à part, peut-être, les derniers et les plus simples des animalcules, tous, à de certaines époques, subissent de très-grands changements de forme, et encore n’est- il pas bien sûr que ces humbles animalcules en soient exempts.
Vous ne vous attendiez pas à cette réponse; elle semble en contradiction avec notre titre; mais la contradiction n’est qu’apparente, le tout est de s’en-
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tendre, et dans un instant nous nous entendrons parfaitement.
Je me trompais cependant en supposant que la première question que vous m’adresseriez serait celle à laquelle je viens de répondre d’une manière si peu satisfaisante. Évidemment, la question qui s’offre tout d’abord à l’esprit est celle-ci : Qu’est-ce qu’une métamorphose? Je vais donc y répondre, et quand je vous aurai satisfait sur ce point, il se trouvera que j’aurai par cela même répondu à la question que je viens de laisser en suspens.
Quoique ce livre vous transporte dans un pays de merveilles, il vous arrivera très-souvent de vous y trouver en pays de connaissance. Ainsi , pour commencer, c’est un poulet âgé de quelques heures que . je vais placer devant vous.
Couvert de duvet plutôt que de plumes, et aussi incapable de voler qu’un enfant nouveau-né l’est de marcher, mais déjà ferme sur ses petites jambes-, le poulet va et vient autour de sa mère , piaulant , trottant, becquetant, cherchant sa vie.
Où était-il hier? Dans un œuf. N’ayant plus rien à y faire, et s’y trouvant à l’étroit, il a brisé à coups de bec l’enveloppe calcaire , son bec délicat étant à cet effet muni d’une petite pièce dure et cornée qui ,
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devenue inutile après ce bris de clôture, ne tardera pas à tomber.
Ainsi, il y a quelques heures, ce poussin déjà si agile, et qui répond avec un empressement si joyeux au gloussement de sa mère l’appelant au partage de quelque mets de choix, d’un vermisseau, par
La poule et ses poussins.
exemple; ce poussin, replié sur lui-même, de manière à occuper le plus petit espace possible, était blotti dans un œuf, où il ne parviendrait certainement pas à rentrer. Y avait-il toujours été? Y était-il déjà au moment où l’œuf fut pondu?
Je crois que la question n’embarrassera aucun de mes lecteurs, si jeune qu’il puisse être. Car c’est
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comme si je demandais s’il y a des poulets dans les œufs qu’on mange : quelle question ! Eh ! mais, quelquefois !
Ainsi, le célèbre voyageur Levaillant raconte qu’un jour, c’était dans le midi de l’Afrique, les Hottentots qui l’accompagnaient dans ses expéditions découvrirent un nid d’autruche. L’autruche est, comme vous le savez , la plus grande volaille qui existe aujourd’hui.
Je dis aujourcL’ hui parce qu’il y a eu un temps où l’autruche, qui a quelquefois jusqu’à deux mètres soixante de haut , n’eût paru qu’un oiseau de taille . fort ordinaire. C’était à l’époque où vivaient l’épiornis, qui avait près de quatre mètres, et le dinornis, qui en avait davantage. Encore n’est-il pas bien sûr qu’il n’a pas existé d’oiseaux plus grands que ces géants ! L’épiornis vivait à Madagascar, et le dinornis à la Nouvelle-Zélande; et ces deux noms tirés du grec veulent dire l’un et l’autre : grand oiseau.
Un jour donc Levaillant et ses compagnons de voyage découvrirent un nid d’autruche. C’était tout simplement un trou creusé en terre, peu profond et de forme circulaire. Il contenait trente-huit œufs. Or un œuf d’autruche est gros comme deux douzaines d’œufs de poule , et bien que ceux de l’épior-
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nis soient six fois plus gros encore, il faut convenir que ces trente-huit œufs d’autruche, équivalant à plus de neuf cents œufs de poule, constituaient une
Le dinornis.
fière trouvaille pour des gens affamés comme l’étaient nos voyageurs.
On se jeta donc sur le nid , on le pilla , on fit cuire les œufs, et voici comment on s’y prit. La calotte
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de l’œuf étant enlevée, on y introduisait un peu de graisse , puis on l’enterrait à moitié dans les cendres brûlantes et on remuait avec une petite cuiller de bois; le produit était une espèce d’œuf brouillé. Levaillant trouva un goût exquis à celui qui lui échut. Cependant il n’en mangea pas plus de#la moitié; ce qui n’étonnera personne, puisque cette moitié équivalait à une omelette de douze œufs de poule.
Or, dans le nombre de ces œufs, il s’en trouva qui contenaient de petites autruches. Vous croyez qu’on les jeta? pas du tout. A la vérité les Hottentots en retirèrent les poussins, mais ils firent une omelette du reste. « Je les examinais en les plaisantant sur ces fins ragoûts d’œufs couvés , raconte Levaillant. Je ne pouvais croire qu’ils ne fussent pas infectés. J’en voulus goûter : sans la prévention qui m’aveuglait, je ne leur aurais pas trouvé de différence avec le mien, et j’en aurais mangé tout comme eux. »
En voilà sans doute bien long pour arriver à conclure, ce que savent toutes les ménagères, qu’il y a quelquefois des poulets dans les œufs qu’on achète au marché. Quand on a fait une emplette de ce genre, on en est pour son argent. Peut-être est- ce l’effet d’un préjugé, mais chez nous on ne mange que des œufs plus ou moins frais. Or on appelle œuf frais celui qui ne contient pas l’ombre d’un poulet. Ainsi, il y a un moment où l’œuf de la poule ne renferme
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que du jaune et du blanc, et il y a un autre moment où ce même œuf renferme un poulet. N’est- ce pas bien merveilleux? et comment cela se fait-il?
Cependant il me vient un scrupule, et ceux qui ne savent pas le mot de l’énigme l’éprouveront tout comme moi.
Je viens de dire qu’un œuf frais ne contient pas l’ombre d’un poulet. Est-ce bien sûr? Il est certain qu’on n’en voit pas; mais qu’est-ce que cela prouve? Rien du tout.
Un pauvre homme privé de la vue n’a pas la moindre idée de l’admirable spectacle dont nos yeux nous font jouir. Les levers et les couchers de soleil, la ravissante parure des fleurs et des oiseaux, le vert des prairies, le bleu du ciel, en un mot, le monde magique de la lumière est pour lui comme s’il n’existait pas. Si un bruit ou une odeur n’en émane, rien ne l’avertit de la présence d’un être ou d’un objet placé hors de la portée de sa main. L’infortuné ne soupçonnerait même pas qu’il lui manque quelque chose s’il vivait uniquement dans la société de ses semblables. « La lumière n’est pas, » dirait- il, si pour nier une chose il ne fallait en avoir l’idée.
Vous qui lisez ceci, et moi qui l’écris, nous jouissons par rapport à l’aveugle d’un bien grand privi-
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lége. Mais parce que nous sommes exempts de sa triste infirmité, sommes-nous parfaits? Hélas! les pouvoirs de nos sens sont renfermés dans des limites bien étroites. Il y a des sons, les uns si aigus, les autres si graves, que nous ne les entendons pas, et nous sommes sous ce rapport de véritables sourds. Il y a des odeurs que nous ne sentons pas, des saveurs dont nous n’avons aucune idée. Et de même il y a des choses que nous ne voyons pas, et à l’égard de ces choses-là nous sommes de véritables aveugles de naissance. Placé à une distance suffisante, un corps même très-gros est invisible pour nous, et des objets innombrables sont si petits, si petits, que même en y regardant de très- près nous ne les apercevons pas. Au contraire, une multitude d’êtres animés, bien inférieurs à nous sous d’autres rapports, des quadrupèdes, des oiseaux, de chétifs insectes entendent ces sons que nous n’entendons pas , perçoivent ces odeurs et ces saveurs que nous ne percevons pas , voient ces choses que nous ne voyons pas; et s’ils pouvaient se comparer à nous, ils éprouveraient sans doute pour notre espèce un peu de cette pitié que nous inspirent l’aveugle et le sourd-muet. Il faut donc prendre bien garde de croire que ce qui échappe à nos sens n’existe pas ; et parce que nous ne voyons pas de poulet dans l’œuf qui vient d’être pondu, ce n’est certes pas une raison de déclarer qu’il ne s’y en trouve pas.
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Nous savons, en effet, que, mêlé à ce monde que nous voyons et dont nous jouissons, un autre monde existe, composé d’êtres de dimensions si réduites qu’il échappe entièrement à notre vue. Je prends avec une baguette de verre, dans un vase où trempent quelques brins d’herbe, une goutte d’eau dont la limpidité est parfaite, et l’on peut défier l’homme doué des yeux les plus perçants d’y voir, en l’examinant bien, rien autre chose que les jeux de lumière qui s’opèrent gaiement dans son intérieur. Eh bien , mettons nos yeux de rechange, ces yeux puissants qu’une grande fée, la Science, nous a donnés, et qui sont à nos yeux de tous les jours ce que les fabuleuses bottes de sept lieues du Petit Poucet sont aux chaussures ordinaires ; en d’autres termes , armonsnous de verres grossissants, braquons un microscope sur cette goutte d’eau , et nous allons la voir toute peuplée d’êtres vivants et animés, aussi libres de leurs mouvements que nous le sommes des nôtres en rase campagne.
Ainsi, il y a des êtres qui ont une bouche, un estomac, un cœur, des organes de respiration et de mouvement, qui vont et qui viennent, et qui travaillent, et qui se cherchent ou qui se fuient les uns les autres; qui, comme nous, sans doute, ont leurs
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joies et leurs peines, et qui, par leur petitesse, échappent absolument à nos regards. Si bien que pendant tous les siècles qui ont précédé l’invention du microscope , les plus savants hommes ne se sont pas doutés que ces êtres existassent. Ne se pourrait-il donc pas qu’il y eût un poulet dans l’œuf, et que ce poulet fût si petit que nous ne le vissions pas? Cela mérite au moins d’être examiné.
Mais peut-être direz -vous : si nous ne le voyons pas avec nos yeux , nous le verrons avec le microscope , et puisque le microscope ne nous le montre pas, c’est qu’il n’existe pas.
Non, mon cher lecteur, il en est de nos instruments comme de nos organes naturels ; les premiers ont des limites comme les seconds, et celui qui se persuaderait que nous voyons avec le microscope tout ce qu’il y a à voir commettrait une erreur aussi forte que celui qui s’imagine qu’on peut tout voir avec les yeux.
Aussi , quoique le microscope , pas plus que l’œil nu , ne nous montre de poulet dans l’œuf qui vient d’être pondu, il n’en est pas moins vrai que la plupart des savants et que les savants les plus illustres s’accordaient, il n’y a pas bien longtemps encore, à croire à l’existence de ce poulet invisible, même aux plus forts grossissements que nous connaissons. Vous savez, sans doute, que la poule couve pendant vingt et un jours ; d’après les savants dont je parle, cette longue incubation n’aurait d’autre résultat que
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de faire grossir ce poulet plus que microscopique, de le rendre visible , et peu à peu de lui donner enfin les dimensions qu’il a lorsqu il éclôt. Ces savants avaient -ils raison? Non. Ils se trompaient, et leui erreur n’a plus aujourd’hui un seul partisan.
Prenons un œuf de poule qui vient d’être pondu ; ouvrons-le : qu’y voyons-nous? le jaune ou vitellus, le blanc ou albumen , plusieurs membranes, l’une très-fine qui enveloppe le jaune, une autre qui partage le blanc en deux parties, d’autres qui enveloppent le blanc et tapissent la coquille en dedans ; enfin cette coquille percée d’un grand nombre de petits trous et recouverte d’une sorte d’épiderme contenant la substance qui colore la coque. Et il n’y a pas de poulet du tout.
Il n’y a pas de poulet, vous en aurez tout à l’heure la preuve, mais il y a tout ce qu’il faut pour en faire un. Le jaune et le blanc contiennent tous les principes chimiques nécessaires pour faire du sang, des os , des nerfs , le cerveau , la moelle , les poumons , le cœur, les vaisseaux, l’estomac, les intestins, les
Coupe de l’œuf de poule.
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glandes, la peau, les plumes, en un mot, tout ce qui entre dans la composition d’un poulet. Et cela est si vrai, que, pour produire un poulet, l’œuf pendant tout le temps que dure l’incubation n’a besoin que de deux choses : 1° de la chaleur, une chaleur de 32 à 40 degrés ; 2° de l’air.
La chaleur, c’est la poule accroupie sur ses œufs qui la donne à ceux-ci. Elle leur donne la propre chaleur de son corps, et ne leur donne que cela. La preuve , c’est qu’on peut se passer d’une poule pour mener des œufs à bien, et qu’un œuf placé dans une chambre ou dans une boîte dont la température est maintenue pendant vingt et un jours au degré convenable, donne naissance à un poulet tout aussi bien conformé que celui qui a été couvé. Aussi construit-on à l’usage des savants des appareils nommés couveuses artificielles qui sont des espèces de boîtes chauffées par des lampes, et qui servent à faire venir de petits poulets. Nous avons même eu à Paris des établissements d’incubation artificielle, où, dans des chambres entourées de rayons chargés d’œufs et chauffées par des calorifères, on fabriquait à la fois des centaines de poulets destinés à être élevés, engraissés, vendus au marché et mangés. Cette industrie était pratiquée en Egypte bien avant d’exister chez nous, et dans une des îles Philippines, à Luçon, on remplace , le croiriez-vous, les calorifères par des hommes qui pendant vingt et un jours restent étendus sur des paniers remplis d’œufs et convenablement
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disposés pour que le poids de ces pauvres diables n’en écrase pas le contenu. Ainsi vous voyez que la poule accroupie sur ses œufs ne leur fournit absolument que de la chaleur.
Quant à l’air, ou plutôt à l’oxygène (qui est un des deux gaz constitutifs de l’air), dont l’œuf a besoin, il est pris naturellement dans le grand réservoir commun, dans l’atmosphère. L’air filtre à travers les petits trous dont la coquille est criblée et s’amasse dans le plus gros bout de l’œuf1, entre les deux membranes épaisses qui tapissent la coquille, et l’oxygène est absorbé ; car dès que l’incubation a commencé de produire ses effets, l’œuf vit, et comme tout être vivant, comme la plante et comme l’animal, il respire. L’air lui est si nécessaire, que si vous l’enduisez d’une substance qui empêche cet air de passer, d’un vernis, par exemple, vous aurez beau fournir à cet œuf la température convenable pendant tout le temps voulu, jamais vous n’aurez de poulet. Gomme tout ce qui respire , l’œuf produit de l’acide carbonique qui est rejeté au dehors à travers les trous de la coque, en même temps que la vapeur d’eau, qui se produit également; si bien qu’à la fin de l’incubation, au vingt-unième jour, quand le poulet est terminé et quand il va naître, l’œuf pèse notablement moins qu’au moment où il a été pondu. Il a perdu alors le cinquième de son poids.
< C’est ce qu’on voit dans la figure ci-dessus.
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Ainsi, il y a clans un œuf fraîchement pondu tout ce qu’il faut pour faire un poulet, mais il n’y a point de poulet. Cet œuf est comparable à un chantier, dans lequel on aurait réuni tous les matériaux nécessaires pour construire et pour meubler un palais : de grands blocs de pierre de taille et de marbre pour la façade et les gros murs ; de grands troncs d’arbres pour la charpente, les parquets et les boiseries; de grandes barres de fer pour la serrurerie ; des moellons et de bonne terre à briques pour les murs intérieurs; du bronze pour les pendules, les candélabres et une foule d’œuvres d’art; du verre pour les glaces, les vitres et les lustres ; des pièces de bois précieux pour les meubles, et des pièces d’étoffes pour les tentures. De même, comme je l’ai déjà dit, on trouve dans l’œuf tout ce qu’il faut pour faire des os, des plumes, de la chair, etc.
Mais ces pierres, ces madriers, ces métaux, ces tissus que je suppose entassés sur un chantier, constituent-ils un palais? Non sans doute, pas plus que le jaune et le blanc de l’œuf de la poule ne constituent un poulet. Il n’y a encore sur le chantier que les matériaux du palais, comme il n’y a dans l’œuf que les matériaux du poulet. Et que faut-il pour que les premiers se changent en palais? Vont-ils se tailler d’eux-rnèmes et s’assembler tout seuls ? Cer-
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tainement non. Il faudra qu’une multitude d’ouvriers leur donne une forme et leur assigne une place. Et suffit-il que ces ouvriers leur donnent une forme quelconque et qu’ils les mettent à la première place venue? Encore une fois, non; la forme à donner à chaque élément est voulue par le rôle qu’il doit remplir et la place qu’il doit occuper dans l’ensemble. Et il ne servirait à rien qu’il y eût des ouvriers si ceux-ci ne travaillaient d’après un plan arrêté d’avance.
Cela ne peut pas se passer autrement dans l’œuf. Remarquez, en effet, que d’un œuf d’oiseau, lorsque rien n’en trouble le développement, il sort toujours non -seulement un oiseau, mais tel oiseau appartenant au même ordre, à la même famille, au même genre, à la même espèce que la femelle qui l’a pondu. Il est donc évident qu’outre le jaune et le blanc, et les éléments chimiques qui les composent, il y a dans l’œuf l’équivalent de ce qu’il faut encore dans un palais quand on a le bois , la pierre et les matériaux nécessaires : c’est-à-dire des ouvriers et un architecte; en d’autres termes, des forces spéciales travaillant d’après un plan déterminé. Nous ne jugeons de leur existence que par les effets, mais nous en jugeons avec certitude ; les effets démontreront la cause. C’est ainsi qu’à la vue d’un monument si ancien que l’origine en est inconnue, nous n’hésitons pas à affirmer que quelqu’un en a eu l’idée et que des hommes y ont travaillé.
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Mais ce qui prouve sans réplique que le poulet n’existe pas plus dans l’œuf où nous n’apercevons que du jaune et du blanc, qu’il n’y a un palais dans le chantier où l’on a réuni tout ce qu’il faut pour le construire, c’est que nous voyons le poulet se former pièce à pièce dans l’œuf d’où il doit sortir. Nous assistons à sa formation aussi bien qu’à Paris, par exemple, et en ce moment, on assiste à l’édification du nouvel Opéra. Nous avons vu déblayer l’emplacement que celui-ci occupe, creuser le sol, déposer les fondements ; nous avons vu l’édifice sortir lentement de terre, croître jour par jour en hauteur et prendre peu à peu dans les parties les plus avancées la forme et l’aspect qu’il est destiné à avoir. Nous le verrons s’achever. Eh bien, c’est un spectacle tout à fait semblable que l’œuf de la poule nous montre.
Comment peut- on voir ce qui se passe dans un œuf? demanderez-vous. L’œuf n’est-il pas entouré d’un mur de pierre qui empêche le regard de passer? Si on brise cette clôture, on pourra bien constater où en était le travail au moment où on l’arrête, mais ce travail s’arrêtera.
C’est vrai. Mais voici ce qu’on fait. On met en incubation à la fois un grand nombre d’œufs, et
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d’heure en heure, par exemple, on en ouvre un. Or, comme ces œufs proviennent tous d’une poule, comme ils ont tous été mis en incubation à la même heure, comme ils donneront tous dans le même espace de vingt et un jours le même produit, un poulet, il est clair que ce que nous voyons dans l’œuf que nous ouvrons à un moment donné est exactement ce que nous verrions dans tous les autres œufs si nous les ouvrions tous à la fois. Ainsi , au bout de la première heure, tous les œufs sont au même degré de développement que nous constatons dans l’œuf ouvert après cette première heure, et la même ressemblance existe nécessairement entre l’œuf ouvert au bout de deux, de trois, de quatre heures, etc., et ceux dont nous n’avons pas dérangé le développement. Et c’est ainsi qu’en regardant successivement dans un très-grand nombre d’œufs , nous nous procurons exactement le même spectacle que nous aurions si nous pouvions sans difficulté et sans inconvénient regarder de temps en temps dans un seul et même œuf. Et que voyons- nous en agissant ainsi? Nous voyons qu’il n’y a pas dans l’œuf, au moment de la ponte, un poulet tout formé, qui, , d’abord microscopique, deviendrait visible un certain jour, puis grossirait peu à peu jusqu’à prendre les dimensions d’un poulet nouveau -né, pas plus qu’au commencement des travaux de l’Opéra il n’y a eu sur le terrain qu’occupe cet édifice un Opéra microscopique, que tout l’art des architectes, des
ouvriers, aurait consisté à faire grossir comme grossit un ballon de caoutchouc qu’on emplit d’air comprimé. Non, nous voyons, au contraire, le poulet se former morceau par morceau, et sur un emplacement primitivement aussi nu que l’a été d’abord l’emplacement de l’Opéra.
Ainsi, il n’y a pas de poulet dans l’œuf fraîchement pondu, ou plutôt le poulet est dans cet œuf comme le palais est dans les matériaux qui entreront dans sa construction, dans la force musculaire, dans l’adresse et dans l’expérience des ouvriers de toutes sortes qui mettront ces matériaux en œuvre, et dans la science et le génie de l’architecte qui a conçu le plan du palais et qui dirigera les ouvriers employés à sa construction. Ou encore le poulet est dans l’œuf comme la statue est dans le bloc de marbre, d’où, l’ayant conçue dans sa tête, le sculpteur la tirera par le travail de ses mains.
Après cela , vous croirez aisément que pendant les vingt et un jours que dure la formation d’un poulet, ' celui-ci subit de nombreux et grands changements de formes.
Ils sont cependant bien plus nombreux et bien plus grands que vous ne pourriez l’imaginer.
Continuant la comparaison dont je viens de me
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servir, vous croirez peut-être que les diverses phases par lesquelles passe un palais en construction , ou une statue qu’on est en tr^n de tirer du bloc , donnent une idée parfaitement exacte de celles que traverse le poulet. Ce serait une grande erreur.
Dès que le bloc est dégrossi , la statue ébauchée a la forme qu’aura la statue achevée.
Dès que les fondations en sont posées, le palais en construction réalise le plan du jfclais construit.
Il n’en est pas du tout de même de la construction du poulet.
Si on examine un œuf avant la ponte et quand il n’est encore que ce qu’on appelle un ovule, on voit que le centre du jaune est occupé par une petite vésicule nommée sphère germinative. Plus tard, cette sphère quitte sa place et gagne la surface du jaune. On peut voir encore , dans un œuf cuit et coupé par le milieu, la trace du chemin qu’elle a suivi. Arrivée à la surface du jaune, elle y forme une tache ou cicatricule de 5 à 6 millimètres de diamètre. C’est dans cet espace que se formera le poulet, et du contenu de la vésicule germinative rompue se constituent trois membranes ou feuillets superposés dans lesquels apparaissent successivement tous les rudiments des organes du poulet; l’un de ces feuillets fournit les systèmes nerveux et musculaire ; un autre , les organes de la digestion ; le troisième , placé entre les précédents, fournit le système vasculaire.
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Mais, qui verrait un embryon des premières heures ne se douterait certainement jamais que cela pût devenir un poule^, la forme du premier ne ressemblant nullement à celle du second.
Et ce qui est vrai du poulet tout entier l’est aussi de chacun de ses organes en particulier ; aucun d’eux n’a dès le début ni la forme, ni l’arrangement, ni le degré d’importance , ni la place qu’on lui voit dans l’oiseau.
Bien plus , il y a dans l’embryon des organes qui n’existent pas dans le poulet, et par contre tels organes qui remplissent un grand rôle dans celui-ci, n’en jouent absolument aucun dans l’embryon. Par conséquent, les fonctions sont autres, s’exercent d’une autre façon dans ces deux êtres qui sont un seul être, et la même fonction est successivement remplie par des organes qui se substituent les uns aux autres.
Ainsi, pour citer quelques exemples, la moelle épinière est dans toute sa longueur d’abord divisée en deux moitiés situées l’une à droite, l’autre à gauche de la ligne sur laquelle elles se réuniront plus tard.
Ainsi , les vertèbres qui occuperont la ligne médiane , divisées en deux moitiés latérales , s’alignent sous forme de petits points opaques sur les deux côtés de la moelle.
Ainsi, le sang, qui commence par être incolore et qui a l’aspect de petites bulles savonneuses, circule
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dans des canaux sans parois propres avant de circuler dans de véritables vaisseaux.
Ainsi, le cœur lui -même commence par être un simple canal, et un canal droit.
Ainsi, la respiration s’opère d’abord par les vaisseaux vitellins, qui sont destinés à disparaître, ensuite par les vaisseaux d’une vésicule appelée allantoïde, qui disparaît à son tour, et enfin par les poumons, qui commencent déjà à fonctionner dans l’œuf; et ce sont même les besoins pressants de la respiration pulmonaire qui poussent le poulet menacé d’asphyxie à rompre , quand l’heure est venue, les parois de sa prison.
On voit combien sont nombreux et importants les changements de forme , ou , comme
,. t > Embryon de l'œuf de poule
On dit, les 17l6tCLWj0Vph0S6S qui en voie de développement.
s’opèrent pendant le cours du développement du poulet.
Ils sont si profonds , et le poulet devient successivement si différent de lui-même, que sa première circulation, celle qui s’opère par les vaisseaux vitellins , n’est pas une circulation d’oiseau , et qu’il en est de même de la seconde, c’est-à-dire de celle qui s’opère par les vaisseaux de l’allantoïde.
Celle-ci est une circulation de reptiles, animaux inféi ieurs à 1 oiseau ; et la première est une circula-
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tion de poissons , animaux inférieurs non-seulement aux oiseaux, mais même aux reptiles.
En voilà sans cloute assez pour que nous soyons en droit de conclure que pendant tout le temps qu’il demeure dans l’œuf, le poulet y éprouve des métamorphoses.
Eh bien , ce que nous venons de dire du poulet, il faut le dire de tous les oiseaux, ..
Il faut le dire aussi de tous les animaux qu’on classe au-dessous des oiseaux, c’est-à-dire des reptiles, des amphibiens, des poissons, des mollusques, des animaux articulés et des zoophytes ou animauxplantes, ainsi nommés à cause de la ressemblance de forme qu’un grand nombre d’entre eux ont avec les végétaux.
Enfin il faut le dire de tous les animaux qu’on classe au-dessus des oiseaux, c’est-à-dire des mammifères, et il faut le dire de l’homme luimême.
En un mot, cela est vrai de tous les êtres animés.
Tous sortent d’un œuf, et tous les œufs se ressemblent au commencement. Chacun d’eux se forme dans l’œuf d’où il sort, et il y a un moment où cet œuf ne contient aucune trace de l’animal qui en pro-
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viendra. Tous éprouvent du commencement à la fin de profondes révolutions; en un mot, tous les animaux subissent des métamorphoses.
Ainsi donc il n’y a que des animaux à métamorphoses. Mais les métamorphoses ne s’opèrent pas chez tous de la même façon , et c’est pour vous faire saisir une grande différence qui existe entre eux sous ce rapport que je vous présente maintenant un autre animal qui est également de votre connaissance.
C’est un insecte, un lépidoptère , c’est-à-dire un papillon. C’est le bombyx du mûrier; vous ne connaissez que cela ; et vous le reconnaîtrez dès que je vous aurai dit que c’est ce bombyx qui pond les œufs de ver à soie.
Qui n’en a élevé? Six mois après qu’il a été pondu, l’œuf donne issue à un petit animal allongé et velu, muni de huit paires de pattes, une sorte de ver, une larve, une chenille, qui se nourrit des feuilles de mûrier. Cette chenille mange si activement et profite si bien de ce qu’elle mange, que six ou sept jours après sa naissance, sa peau, devenue trop étroite, crève, et, dépouillée de son ancien vêtement, la chenille apparaît sous un vêtement nouveau ; sept jours plus tard , et toujours pour la
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même cause, l’animal fait encore peau neuve; c’est la seconde fois, et ce ne sera pas la dernière. Un troisième changement a lieu, et puis un quatrième; quelle consommation d’habits ! Et ce n’est pas fini. Mais, au moment de quitter sa cinquième enveloppe, la chenille se retire dans un endroit tranquille, écarté, et d’une soie qu’elle sécrète elle-même tisse autour d’elle une tapisserie d’une forme ovoïde ; vous savez son nom, c’est le cocon. Cela fait, la chenille rejette encore une fois sa peau, mais avec celleci elle a perdu son ancienne forme ; c’est maintenant une petite masse allongée, ovale, plus grosse à l’une de ses extrémités qu’à l’autre, dépourvue de mouvement et de besoins, d’abord molle et transparente , qui durcit peu à peu et devient opaque , et à la surface de laquelle se dessinent des lignes et des contours qui semblent indiquer que sous l’enveloppe se cache un animal dont la forme est tout à fait différente de celle de la chenille et de celle de la chrysalide elle -même, car tel est le nom qu’on donne au petit corps vivant qui remplit le cocon, et on le nomme encore fève, aurélie, pupe et nymphe. Enfin, le vingtième jour après la formation du cocon, on voit sortir de celui-ci non pas la nymphe, la nymphe s’est transformée ; mais un papillon blanc à quatre ailes farineuses , une phalène, le bombyx du mûrier : c’est-à-dire un insecte tout semblable à celui qui avait pondu l’œuf dont nous venons de suivre le développement.
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Ainsi, ce qui sort directement de l’œuf du bom-
Les trois états du bombyx du mûrier.
byx , ce n’est pas un bombyx , c’est une espèce de
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ver, le ver à soie. N’est-ce pas bien curieux, un ver sortant de l’œuf pondu par un animal qui a des ailes?
C’est à peu près comme s’il sortait de l’œuf de la poule, au lieu d’un poulet, un petit serpent qui, après avoir couru les bois pendant quelques jours, s’enfermerait de nouveau dans une sorte d’œuf, pour y reprendre la suite un moment interrompue de ses développements et y revêtir définitivement la forme de ses parents.
Les métamorphoses du bombyx 11e le cèdent donc pas en importance à celles du poulet. Peut-être même les trouvera-t-on plus considérables. Elles sont seulement plus frappantes. La différence entre les unes et les autres ne consiste qu’en ceci : l’œuf de la poule ne donne issue à son contenu que lorsque le poulet est fait, tandis que l’œuf du bombyx s’ouvre longtemps avant que l’insecte dont il a protégé les premiers développements soit achevé.
Or le bombyx n’est pas seul dans ce cas. Ce qui lui arrive arrive également à tous les papillons ; et non-seulement aux papillons, mais encore aux insectes névroptères, dont les libellules ou demoiselles font partie ; mais aux insectes hyménoptères , parmi lesquels il me suffira de citer l’abeille, la guêpe et la fourmi; mais aux diptères, parmi lesquels on range la mouche ; mais à l’immense majorité des insectes et à une foule d’autres encore; et
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même vous verrez qu’il en est dont les métamorphoses sont bien plus extraordinaires que celles des insectes.
Eh bien , les naturalistes sont convenus de donner le nom de transformation aux changements qu’éprouvent les animaux qui ne sortent de l’œuf qu’après que leur développement est achevé, et de réserver le nom de métamorphoses aux changements qu’éprouvent les animaux qui sortent de l’œuf avant que leur développement soit achevé, mais quand ils ont déjà acquis une forme telle que sous cette forme ils peuvent vivre dans le monde extérieur.
Il y a dans tout animal deux sortes de fonctions :
Il mange, se nourrit, digère , s’accroît ; le végétal en fait autant; ces fonctions sont ce qu’on appelle les fonctions végétatives.
Il sent , il se meut ; ces fonctions sont ce qu’on appelle les fonctions de la vie de relation ou de la vie. animale.
Un animal capable de vivre de la vie de relation avant d’avoir pris la forme de ses parents, est ce qu’on nomme un animal a métamorphoses.
Jamais le poulet ne sort de l’œuf avant d’avoir pris la forme du poulet ; et si vous l’en faisiez sortir
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avant cette époque, il mourrait ; le poulet n’est donc pas un animal à métamorphoses.
Au contraire, ainsi qu’on vient de le voir, le bombyx sort de l’œuf avant d’avoir pris la forme du bombyx, à une époque où il diffère totalement de celui-ci ; et non-seulement il est viable dès ce moment, il se nourrit, il s’accroît, il exerce, en un mot , toutes les fonctions végétatives ; mais encore il se déplace , rampe sur le sol , grimpe le long des arbres , donne des preuves évidentes de sensibilité ; en un mot , il remplit toutes les fonctions animales ; le bombyx est donc un animal à métamorphoses.
Et c’est ainsi, mes chers lecteurs, qu’il y a ce qu’on appelle des animaux à métamorphoses, bien que tous les animaux éprouvent des métamorphoses.
Vous comprenez bien que les changements qui s’opèrent depuis le moment où un œuf de bombyx commence à travailler jusqu’à celui où la chrysalide issue de la larve, qui est issue elle-même de cet œuf, s’est transformée en papillon semblable au bombyx ; vous comprenez que cette suite de changements est en tout comparable à ceux qui s’opèrent dans un œuf de poule du commencement à la fin de l’incubation. Cependant, si vous doutiez de la parfaite ana-
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logie de ces deux séries de faits , voilà qui va vous prouver que la métamorphose proprement dite ne diffère en rien d’essentiel de ce que nous sommes convenus d’appeler transformation.
Vous savez sans doute, et nous y reviendrons dans un des chapitres suivants, que l’œuf pondu par une grenouille ou par un crapaud ne donne pas naissance à un animal semblable à celui d’où cet œuf provient , et qu’il en sort , au contraire , un animal très-différent, qui est une espèce de poisson très -agile auquel on donne le nom de têtard, c’està-dire que la grenouille et le crapaud sont , comme le bombyx, des animaux à métamorphoses.
Eh bien, voulez -vous la preuve que les changements que le têtard , tout en allant et venant dans l’eau , éprouve pour devenir un crapaud , sont exactement de même nature que ceux qu’éprouve l’embryon du poulet immobile dans l’œuf? Je vais vous la donner.
Certes , vous ne douteriez pas de la parfaite similitude du développement du crapaud et de celui du poulet, si, comme le poulet, le crapaud ne sortait de l’œuf qu’après avoir pris la forme de ses parents. Eh bien, c’est ce que font certains crapauds.
Ainsi, il y en a un qu’on trouve en Amérique dans certaines parties chaudes et humides de ce continent, à Surinam et dans la Nouvelle-Espagne; c’est le pipa, remarquable par l’aplatissement de tout son corps, et surtout de sa tête, qui est presque
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triangulaire. Sa couleur est livide; il est fort laid, ce qui n’a rien d’étonnant chez un crapaud et. n’empêche pas les Indiens, et même les colons, de le regarder comme un mets délicat.
Cet animal rend un singulier service à sa femelle. Dès que celle-ci a fait sa ponte, qui se compose d’une centaine d’œufs gros comme des grains de vesce, il les lui étale sur le dos; après quoi celle-ci gagne le marais le plus voisin et s’y plonge.
Or bientôt tous ces œufs qu’elle a sur le dos, irritant sans doute cette partie, y provoquent une sorte d’inflammation dont le résultat est que la peau se gonfle et se façonne en une multitude de cellules qui entourent les œufs, et dans lesquelles ceux-ci restent emprisonnés pendant trois mois.
Au bout de ce temps les cellules s’ouvrent, et qu’en sort-il? des têtards? non , de vrais crapauds, de parfaits pipas qui , par conséquent , ont éprouvé toutes leurs métamorphoses à l’intérieur des cellules qui les contenaient.
Voilà donc des crapauds qui s’élèvent à la dignité de crapaud sans passer par le rang des têtards, et il est clair que leurs développements , ou que leur embryogénie (on nomme ainsi la science qui s’occupe de la formation des êtres animés) ne diffère en rien de l’embryogénie du poulet, si ce n’est, bien entendu, par les points où le poulet est un poulet et où un crapaud est un crapaud.
Mais voici quelque chose de plus concluant encore.
Un jour (c’était, si je ne me trompe, en 1833), un observateur anglais, M. E. J. Lowe, trouva dans sa cave, au milieu de pommes de terre en décomposition, une grande masse de frai de crapaud. Un peu plus tard il y trouva de jeunes crapauds provenant du frai susdit. Or, cette cave étant parfaitement sèche, il est certain que des têtards, qui sont des animaux aquatiques , n’auraient pu y vivre , et que, par conséquent, ces jeunes et intéressants crapauds étaient sortis de toutes pièces des œufs où ils avaient pris naissance. Il paraît donc qu’il y a des cas où ces animaux sont dispensés des grades inférieurs qui les astreignent pendant la première partie de leur vie à une résidence aquatique. Et puisque le même être, suivant les circonstances, éprouve ou ce qu’on nomme des métamorphoses, ou ce qu’on nomme des transformations , il est clair que celles-ci et celles-là ne diffèrent les unes des autres par rien d’essentiel.
On trouvera donc quelque peu arbitraire la distinction établie ci-dessus entre les animaux à métamorphoses et les autres animaux. Il est certain que l’histoire de la formation des uns et des autres est comprise dans une seule et même science, qui est l’embryogénie. Cependant le phénomène de véritables embryons vivant de la vie de relation comme
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des animaux achevés est assez considérable pour justifier une distinction au moins provisoire entre les êtres qui présentent ce phénomène et ceux qui ne le présentent pas. Et du reste, ce qui fait le principal intérêt des métamorphoses, c’est précisément cette circonstance qu’elles sont au fond de même nature que les changements qui s’opèrent dans le cours de la vie embryonnaire de tous les êtres. Étant de même nature que les transformations, elles peuvent jeter du jour sur celles-ci.
Or nous savons déjà que, quel que soit l’animal dont nous étudiions le développement , son embryogénie nous montre que cet animal est formé de toutes pièces , construit à nouveau , à chaque génération et dans chaque œuf, et que, dans le cours de son développement , cet anipial diffère à ce point de lui-même, d’avoir successivement, dans la conformation et dans le jeu de ses divers organes, des traits partiels de ressemblance bientôt effacés avec des animaux étrangers et le plus souvent inférieurs à sa propre espèce.
La métamorphose, qui n’est qu’un phénomène embryogénique plus accentué encore que les autres , fait davantage : elle précise le sens de ces différences qu’un être en voie de développement soutient avec lui-même; elle nous montre que l’embryon, tout en contenant virtuellement l’animal achevé, est transitoirement un tout autre animal que celui-ci.
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C’est ce que nous fait bien voir le ver à soie , qui n’est que l’embryon du bombyx, et qui est cependant un animal libre, se nourrissant seul, jouissant complètement de la vie de relation, parfait en son genre , à qui il ne manque pour être un animal complet que la faculté de se reproduire (faculté qui ne manque pas à toutes les larves), et qui enfin diffère si complètement du bombyx, qu’aucun zoologiste ne songerait à les réunir dans le même ordre si l’observation ne nous avait appris qu’ils sont un seul être pris à deux époques de sa vie.
C’est encore ce que nous ont fait voir la grenouille et le crapaud, chez qui l’embryon est également un animal libre, se suffisant à lui -même, et si profondément différent de ses parents, que sans aucun doute le naturaliste qui ignorerait que l’un est le jeune et que l’autre est l’adulte, n’hésiterait pas à les placer dans deux classes différentes, le premier parmi les reptiles, et le second parmi les poissons. L’histoire de la science mentionne , en effet , un trèsgrand nombre de méprises de ce genre, et il est probable qu’on est loin de reconnaître toutes celles qui ont été faites.
Je pourrais multiplier le nombre des cas analogues à ceux que nous montrent le bombyx et la grenouille , et on le verra bien par la suite de ce livre. Mais les exemples précédents suffisent pour montrer quelle clarté la métamorphose jette sur les phénomènes embryonnaires.
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Le problème ordinaire de la zoologie consiste à classer les animaux d’après les rapports que leur organisation établit entre eux.
Le problème le plus élevé qu’elle puisse aborder est celui de savoir si les rapports sur lesquels sont fondées les classifications sont des rapports de pa-
Aigle à queue étagée.
renté, si les êtres, du moins si tous les êtres ont toujours été tels que nous les voyons, ou si la puissance créatrice qui a livré le monde aux disputes des hommes n’a pas permis et voulu que tous les animaux, ou qu’un certain nombre d’entre eux, acquissent dans le cours des âges les caractères qu’ils présentent aujourd’hui.
Or l’embryogénie , qui nous montre comment chaque être se forme, et ce qu’il est avant de devenir lui-meme, et avec quels etres differents de ceux de son espèce il a des traits plus ou moins intimes de ressemblance avant de devenir 1 image exacte de ses parents; l’embryogénie est évidem-
Tortue éléphantine.
ment, de toutes les sciences d’observation, la plus propre à nous servir de guide dans l’étude de cette question fondamentale; et parmi les faits embryogéniques, les plus clairs, les plus éloquents , les plus démonstratifs, sont ceux que l’on comprend sous le nom de métamorphoses.
On a cru pendant longtemps que ces dernières ne
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se rencontraient que parmi les insectes; on en connaît aujourd’hui dans toutes les classes du règne animal (les mammifères, les oiseaux et les reptiles exceptés), et le nombre s’en accroît tous les jours, et chaque jour, pour ainsi dire, on en découvre de plus merveilleuses. Nous décrirons les plus remarquables; car, quant à les passer toutes en revue, plusieurs volumes comme celui-ci seraient nécessaires. Mais il nous faut d’abord avoir quelque idée de la variété des êtres qui vont nous occuper. Jetons donc un coup d’œil sur l’ensemble du règne animal. Ce ne sera pas bien fatigant, car c’est une suite d’images qui va se dérouler sous vos yeux.
Au sommet de l’échelle se placent les animaux qui allaitent leurs petits : ce sont les mammifères. Le colossal, le puissant éléphant en est un. La facilité avec laquelle il s’apprivoise, sa force prodigieuse, son intelligence, qui ne le cède à celle d’aucun animal , sa docilité , l’adresse avec laquelle il se sert de sa trompe comme d’une main , le rendent extrêmement précieux dans l’Inde, et on l’emploie aux fonctions les plus variées, depuis la garde des petits enfants, dont il prend le plus grand soin, jusqu’au transport et au service de l’artillerie de campagne.
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Après les mammifères viennent les oiseaux , dont Y aigle est un des types les plus accomplis, bien qu’il ne mérite nullement la réputation de noblesse et de générosité qu’on lui a faite.
Crocodiles du Nil.
Au-dessous des oiseaux les reptiles, qui se divisent en trois groupes : celui des tortues, dont certaines espèces fournissent aux arts une matière première de la plus grande beauté, V écaille, et à la cuisine un manger très-justement estimé; celui des sauriens, dont fait partie le féroce crocodile, qui
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n’est autre chose qu’un gigantesque lézard ; et enfin les serpents, parmi lesquels le naja ou serpent à lunettes est un des plus venimeux. Le nom
Le naja ou serpent à lunettes.
de serpent à lunettes lui vient de ce dessin bizarre qu’on voit sur la partie supérieure de son énorme cou.
Après les repliles, nous trouvons les amphibies, qui pendant une partie de leur vie respirent dans l’eau, et pendant l’autre respirent dans l’air. Tels sont les grenouilles et les crapauds. Et le pipa ou crapaud de Surinam, dont voici la laide image, est déjà connu de nos lecteurs.
Viennent enfin les poissons, parmi lesquels le
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requin occupe le même rang que le lion parmi les mammifères et l’aigle parmi les oiseaux. D un coup
Pipa ou Crapaud de Surinam.
cle sa puissante mâchoire il coupe un homme en deux aussi nettement que le ferait une hache. C’est
Le requin.
l’ennemi personnel des matelots; leur grand bonheur est de le harponner. Il s’y prête volontiers, étant très-glouton et se tenant dans le voisinage des
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navires, afin de faire son profit de tout ce qui en tombe, débris de cuisine ou passagers.
Mammifères, oiseaux, reptiles, amphibies, poissons, composent ensemble ce qu’on appelle l’embranchement des VERTÉBRÉS.
Un autre embranchement, une autre série est celle des mollusques.
Poulpe commun.
Le poulpe hideux ;
Hélice némorale.
h' hélice, que vous connaissez tous sous le nom de colimaçon ;
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V huître, qu’un grand nombre d’entre vous estiment ;
Huître.
Le pyrosome, animal marin ou plutôt colonie marine (car c’est un animal composé), dont le nom
Pyrosome.
veut dire corps en feu, et qu’on nomme ainsi parce qu’il répand une lumière phosphorescente d’un éclat extraordinaire ; *
L’élégante plumatelle, autre animal composé qui vit dans nos eaux douces, fixé sous les feuilles de diverses plantes :
Sont des mollusques, et c’en est assez pour
donner une idée de la variété de formes et d’organisation que comprend cet embranchement.
Plumatelle cristalline.
Une autre série encore, un autre embranchement est celui des articulés.
Il se divise également en plusieurs classes :
.Capricorne héros.
Mygale aviculaire.
Celle des insectes, que représente dignement cette jolie petite bête le capricorne , dont le nom rappelle
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la ressemblance de ses longues antennes avec les cornes des chèvres ;
Celle des mille-pieds, dont fait partie le poly-
Polydesme.
desme, que vous trouverez sous les pierres dans les lieux humides ;
Celle des araignées, y compris l’effrayante mygale, dont quelques-unes couvrent de leurs pattes étendues un espace circulaire de huit à neuf pouces de diamètre ;
Celle des crustacés, qui, à défaut de homard,
Écrevisse.
figure si avantageusement sur une table sous forme d’un buisson d 'écrevisses ;
üO
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Celle des annélides, qui nous donne l’inappréciable sangsue ;
Sangsue dragon.
Enfin, celle des hélminthes, qui fournit à tous
les animaux les vers (V ascaride lombmcoïde entre autres) qu’ils hébergent dans leur corps.
L’embranchement des articulés étant épuisé, nous passons à celui des rayonnés.
Ascaride lombricoïde.
Oursin comestible,
D’abord viennent les oursins , tant goûtés des
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gourmets provençaux, et qui ont la forme de melons; les astéries , qui ressemblent plus ou moins à des étoiles, et les holothuries, qui ressemblent à
Holothurie jaune.
des cornichons et sont un des mets favoris des Chinois.
Astrophyte verruqueux.
Enfin les polypes, ainsi nommés à cause du
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nombre de leurs bras ou des organes qui leur en tiennent lieu.
Polype d’eau douce.
Tels sont le fameux polype cl’eau douce , qui, coupé en morceaux, donne bientôt autant d’animaux
Méduse aux beaux cheveux.
Pennatule épineuse.
complets qu’on en a fait de parts ; les élégantes mè-
duses; ces arbres de pierre, les polypiers , si longtemps pris pour des arbres véritables et que des animaux construisent, et les pennatules , autres colonies de polypes groupés en forme de plumes, et qui sont phosphorescentes.
Un dernier embranchement est celui des proto-
Dendrophyllie en arbre.
zoaires , lesquels sont, comme le nom l’indique, les animaux les plus simples. Il comprend :
Les foraminifères, revêtus de coquilles aussi régulières, aussi ouvragées que celles des mollusques les plus élevés, comme on en peut juger par celles
CAUSERIE PRÉLIMINAIRE
de la calcarine, de la triloculine, de la bigenerine el de la textulaire;
Calcarine. Triloculine. Bigerenine. Textulaire.
Les infusoires, animalcules microscopiques qu’on voit toujours apparaître en grand nombre dans les liqueurs organiques en décomposition, et qui, pour cette raison , pullulent dans les eaux douces et dans les eaux marines. La vorticelle, remarquable par sa
Vorticelles.
couronne de cils vibratiles et par son long pédicule , est un infusoire. Il y a des vorticelles si gigantesques, qu’on peut les apercevoir à l’œil nu ;
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La classe des éponges, représentée dans nos environs par l’humble éponge d'eau douce, la spongille ,
Spongille ou éponge d’eau douce.
formée, comme toutes les éponges, par des animaux qui n’ont ni tentacules ni tube digestif.
Cladococcus. Noctiluques.
Au même groupe appartiennent enfin les cladococcus, animaux marins qui ont souvent une telle
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régularité et une si grande élégance de formes, qu’ils pourraient fournir de gracieux motifs à nos dessinateurs industriels, et les nocliluques, autres petits animaux aquatiques qui contribuent à produire ce grand et splendide phénomène : la phosphorescence de la mer.
Cela dit, j’entre en matière. Et quoique les mammifères, ainsi que nous l’avons fait observer, ne subissent pas de véritables métamorphoses dans le sens qui a été donné ci-dessus à ce mot, comme ils nous présentent un fait très -curieux et qui a une affinité évidente avec les métamorphoses , c’est par eux que nous allons commencer.
Didelphe marmose.
LES MAMMIFÈRES
Chez tous les mammifères le petit a , dès sa naissance, la même organisation que ses parents; chez tous , les didelphes seuls exceptés.
Quand un didelphe vient au monde, il n’est encore qu’ébauché. C’est un corps gélatineux, gros comme un pois dans certaines espèces, et qui ne pèse pas plus de cinq centigrammes ; il n’a ni yeux ni oreilles, pas même de poils, et ses quatre membres sont représentés par de petits tubercules. La seule ouverture qu’on voie est la bouche, qui est fort grande , circonstance heureuse , comme vous allez en juger.
En effet, à peine ce petit est-il né, qu’aidé par sa mère (car tout seul il serait incapable d’en venir à
LES MAMMIFÈRES
bout), il s’attache aux mamelles de celle-ci, et bientôt les mamelles se gonflent à tel point qu’elles lui remplissent toute la bouche, et si complètement, qu’il faut user de beaucoup de force pour l’en séparer. Il reste ainsi attaché comme un fruit pendant à l’arbre, jusqu’à ce que son développement soit tout à fait achevé. Pendant ce temps le lait lui coule dans la bouche, et cette nourriture lui profite si bien qu’en quinze jours l’embryon , qui était gros comme un pois, devient gros comme une souris.
Chez tous les mammifères autres que les didelphes les tetines sont à découvert , et c’est aussi ce qui a lieu chez plusieurs didelphes ; mais il y en a dont les tetines sont protégées par un pli de la peau du ventre qui forme une véritable poche ouverte en avant, et de là le nom de marsupiaux, c’est-à-dire d’animaux à bourse, donné à ces didelphes. Les petits greffés aux tetines sont par conséquent renfermés dans cette poche. Il leur arrive bien souvent d’y rentrer après ce qu’on pourrait appeler leur seconde naissance, c’est-à-dire lorsque, ayant acquis à force de se gorger de lait la forme devrais didelphes, ils sont enfin devenus libres. Ils y rentrent pour teter encore, pour se réchauffer, pour dormir, pour fuir ce qui les effraie, et c’est un spectacle curieux et touchant que celui de toute une portée effarouchée cherchant un refuge dans le sein maternel.
LES MAMMIFERES
Les mères didelphes qui manquent de poche , n’aimant pas moins pour cela leurs petits, s’y prennent d’une autre manière pour protéger leur progéniture : elles prennent leurs nombreux enfants sur leur dos, ou plutôt leurs enfants y grimpent; arrivés là, ils se cramponnent, non -seulement à l’aide de leurs pattes, mais encore au moyen de leurs queues, qu’ils enroulent solidement autour de la queue de leur mère, que celle-ci tient à cet effet couchée parallèlement à son dos. C’est ainsi qu’elle les mène à la promenade et qu’elle les emporte en cas de danger.
On trouve de ces curieux animaux dans l’Inde, en Amérique, et à la Nouvelle-Hollande. Ceux de l’Inde étaient connus des anciens. Plutarque dit dans son Traité de l’amour maternel : « Fixez votre attention sur ces chats de l’Inde, qui, après avoir produit leurs petits vivants, les cachent de nouveau dans leur ventre, d’où ils les laissent sortir pour aller chercher leur nourriture, et les y reçoivent ensuite pour qu’ils dorment en repos. » Ces prétendus chats de l’Inde n% sont pas des chats du tout ; ce sont des phalangers, qui sont des didelphes.
Les plus remarquables de ces didelphes sont les sarigues, qui ne se rencontrent qu’en Amérique, et les kanguroos, qui ne se rencontrent qu’à la Nouvelle-Hollande.
Les sarigues habitent la partie moyenne du continent américain depuis la Virginie, dans l’Amé-
LES MAMMIFÈRES
rique du Nord, jusqu’à la rivière de la Plata, dans l’Amérique du Sud. Il lut un temps où il y en avait en France; mais c’était bien avant que la France existât, à l’époque où se sont formés les bancs de gypse ou pierre à plâtre de Montmartre.
Ce ne sont pas des animaux très- gracieux : leur gueule, armée d’un grand nombre de dents et fendue jusqu’au delà des yeux, a été comparée à la bouche du brochet; leur queue, couverte d’écailles, a été comparée à un serpent ; leurs oreilles, minces, nues, violacées et transparentes, ressemblent à celles des chauves-souris. La peau est , autour de la bouche, des yeux et des pieds, d’un rouge livide; tout le poil est terne. Leurs pieds ont des pouces opposables comme les mains des singes, ce qui leur a valu le nom de pécLimanes ; sauf les pouces, tous les doigts sont armés d’ongles crochus. Cette conformation leur donne beaucoup de facilité pour grimper aux arbres. A terre ils se meuvent très-lentement. Ce sont des êtres nocturnes qui se nourrissent de proie vivante. Ils sont peu intelligents, à tel point que, lorsqu’on les frappe avec un bâton, ils mordent le bâton et n’ont jamais l’idée de s’attaquer à celui qui le tient. Le jour, ils se retirent dans des trous et dorment enroulés sur eux -mêmes comme font les chiens. Ce qui me reste à dire ne les rendra pas intéressants. Ils répandent une odeur repoussante, sécrétée par une glande située près de l’anus; ils la répandent à volonté : c’est un moyen de dé-
lvanguroos géants.
LES MAMMIFÈRES 613
fense, et comme si cela ne suffisait pas, dès qu’on les effraie ou qu’on les tourmente, ils s aspergent encore de leur urine.
Parmi ces sarigues , il y en a qui ont une poche abdominale : tel est le sarigue de Virginie, qui est grand comme un chat. Ses petits, au nombre de douze à quinze, quittent les tetines quand ils ont acquis le volume d’une souris , mais ils continuent de résider dans la poche jusqu’à ce qu’ils soient devenus gros comme des rats. D’autres manquent de poche, et c’est le cas du sarigue dorsigère, ainsi nommé parce qu’il porte ses petits sur son dos. Il habite la Guyane.
Le sarigue crabier, qui vit au milieu des palétuviers sur les côtes de la Guyane et du Brésil, mérite d’être cité à cause de l’industrie qu’il déploie pour se nourrir. C’est un pêcheur. Il vit principalement de crabes, qu’il prend à la ligne. Ayant découvert un de ces creux de rochers dans lesquels vivent ces crustacés, il y laisse pendre sa queue, et dès qu’il sent qu’un crabe y a mordu , il la retire vivement et croque bel et bien le naïf animal.
Les kanguroos sont remarquables par l’extrême inégalité de longueur qui existe entre leurs membres antérieurs, qui sont fort petits, et leurs membres postérieurs, qui sont très-longs et très-robustes, et par la force de leur queue. Ils se tiennent souvent assis sur les jambes de derrière et sur cette queue figurant ensemble une espèce de trépied. Ges
LES MAMMIFÈRES
membres vigoureux leurs permettent de faire des sauts prodigieux. Un bond de cinq mètres n’est pour eux qu’un jeu , et on les a vus descendant un terrain en pente douce franchir à chaque saut un espace de quatorze mètres.
Ce sont des animaux herbivores, doux, timides, qui forment souvent de petites bandes conduites par de vieux mâles. Quand, en 1802, le navigateur Flinders découvrit l’île des Kanguroos, ainsi nommée à cause du grand nombre de ces animaux qui l’habitaient (on n’y en trouve plus un seul aujourd’hui), les kanguroos, n’ayant jamais vu d’hommes, se laissaient si aisément approcher, qu’on en tua trente et un dans une seule soirée. Avec l’expérience, la crainte et la prudence leur sont venues ; mais ils s’apprivoisent aisément ; aussi les recherche-t-on en Australie pour l’ornement des parcs. A Sydney, par exemple, les Anglais en ont d’apprivoisés dans leurs domaines ; on les voit s’approcher des étrangers pour en obtenir des friandises ; ils entrent même dans les appartements à l’heure des repas, s’asseyent sur leur queue auprès du maître, et de leurs petites pattes le frappent doucement pour en obtenir quelque chose. Une espèce, le kanguroo géant, atteint une longueur de deux mètres ; et comme sa chair est excellente, la Société zoologique s’occupe de l’acclimater en France, ce qui n’offre pas de difficulté sérieuse.
Les femelles ont rarement plus d’un petit, jamais
LES MAMMIFÈRES
plus de deux. Ceux-ci se développent dans une poche assez ample qu’ils continuent d’habiter quand ils sont en âge de se nourrir seuls ; on les voit même, quand la mère broute, sortir leurs petites têtes du nid et paître pour leur compte l’herbe des pâturages.
Telle est l’histoire des didelphes. Il est assez curieux de rencontrer presque à l’autre extrémité de la série animale une conformation analogue à celle qui les rend si intéressants. Cette conformation nous est offerte par un crustacé, et un crustacé d’un ordre très-inférieur, le cymothoé, petit animal vorace et parasite qu’on nomme aussi pou de mer, œstre et asile des poissons, parce qu’il s’attache aux poissons comme les poux, les œstres et les asiles1 s’attachent aux mammifères; c’est sur les ouïes, ou dans le voisinage de l’anus , ou près de la bouche des animaux aux dépens desquels il vit , que ce crustacé se cramponne à ceux-ci.
Or, comme la femelle des marsupiaux, la femelle du cymothoé est munie d’une poche ventrale dans laquelle ses petits se développent. Cette poche est formée de plusieurs lames cornées. L’animal y dépose ses œufs. Après que ceux-ci sont éclos, les jeunes cymothoés continuent d’y résider pendant un certain temps; on en trouve quelquefois plusieurs centaines.
1 Les œstres et les asiles sont des espèces de mouches.
68 LES MAMMIFÈRES
Si remarquables que soient les transformations des didelphes, ces animaux n’éprouvent cependant pas de véritables métamorphoses dans le sens que nous avons donné à ce mot ; puisque , s’il est vrai que le petit naît sous forme d’embryon , il ne vit pas alors de la vie de relation. Pour trouver des métamorphoses proprement dites, il nous faut franchir la classe des mammifères et celle des oiseaux , où on n’en connaît pas, et arriver à celle des amphibiens.
LES AMPHIBIENS
Les amphibiens forment une classe des plus intéressantes en ce qu’elle est intermédiaire à celles des poissons et des reptiles , et cela d’une double façon :
1° Parce qu’elle contient des animaux qui sont en . même temps et pendant toute leur vie poissons par certains détails de leur organisation, et reptiles par certains autres ;
2° Et parce qu’elle contient des animaux qui sont poissons pendant la première partie de leur vie, et reptiles pendant la seconde.
C’est de ceux-ci que nous avons à nous occuper spécialement ; mais il est nécessaire de faire d’abord connaître les autres.
LE LEPIDOSIREN
Il y a en premier lieu le lepidosiren , animal qui n’est pas connu depuis un grand nombre d’années. On le trouve en Amérique et en Afrique.
LES AMPHIBIENS
Les caractères des poissons et ceux des reptiles sont si bien associés en lui , que les deux zoologistes également illustres qui ont été les premiers à l’étudier, l’un, M. Richard Owen, le range parmi les poissons, l’autre, M. Bischoff, le classe parmi les reptiles. D’après notre savant compatriote M. Serres, le lepidosiren n’est exactement ni l’un ni l’autre.
Le lepidosiren.
Son corps allongé ressemble tout à fait à celui d’un poisson ; sa peau est couverte d’écailles ; ses membres sont des nageoires; ses branchies par leur disposition sont tout à fait semblables à celles des poissons ; par son squelette encore il appartient plutôt à cette classe qu’à celle des reptiles. Mais sa vessie natatoire s’est développée au point de prendre l’apparence et de remplir l’office d’un poumon, et ce poumon communique par une glotte avec le pharynx ; enfin le cœur paraît être composé de trois
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cavités, et la circulation s’opérerait comme chez les batraciens.
M. Albert Geoffroy Saint-Hilaire, alors sous-directeur du jardin zoologique d’acclimatation, dont il est aujourd’hui le directeur, reçut, le 7 mai 1863, de la rivière de Gambie, par l’intermédiaire d’un correspondant anglais, quatre cocons de l’espèce dite lepidosiren annectens.
Ils étaient placés dans des mottes de terre trèsargileuse et entièrement sèche; la partie plate du cocon, celle qui porte l’ouverture donnant accès à l’air, se trouvait en dessus, et était tellement desséchée, qu’elle rendait un son sec lorsqu’elle était pressée.
« Je crus, — dit M. Albert Geoffroy, — ne recevoir que des animaux morts ; cependant je les plaçai dans l’eau, et, deux jours après, mes quatre lepidosirens sortirent de leurs enveloppes et se mirent à serpenter dans l’eau. Mais je les perdis, car je les avais placés dans une eau trop profonde, je leur avais fourni trop peu de terre, et surtout je les avais trop brusquement inondés. »
L’auteur voulut recommencer son essai, et il eut la bonne fortune de recevoir, le 14 juillet suivant ,
deux nouveaux cocons.
« Je pensai, écrit -il, que les lepidosirens déposaient leurs œufs lors d’une crue du fleuve dans les vases submergées qui se découvraient et se desséchaient quand l’eau se retirait, et que ce n’était qu’à
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la crue suivante que les jeunes animaux pouvaient gagner le fleuve.
« J’essayai de reproduire l’inondation qui devait permettre à mes animaux de sortir de leurs enveloppes : pour cela, j’entourai les blocs de terre qui les contenaient de boue argileuse, et je les plaçai dans une sorte d’aquarium en verre. J’y versai chaque jour un peu d’eau, de façon à rendre humide toute la masse de terre sèche. Je remarquai bientôt que la partie supérieure des cocons devenait plus souple , qu’elle se détendait.
« Enfin, quand l’eau fut presque au niveau du dessus des cocons, les lepidosirens déchirèrent leurs enveloppes. L’un d’eux se plongea dans la vase du bas, ne laissant passer que l’extrémité de sa tête dans l’eau qui recouvrait la terre; l’autre resta plus de quinze jours dans son cocon déchiré, nous donnant fréquemment occasion d’observer son cri, si toutefois le bruit produit par l’animal n’est pas un bruit purement mécanique, résultat du brusque retrait du lepidosiren dans son trou.
« La position que les animaux occupent le plus souvent est en V, la queue et la tête sortant de la terre. Le lepidosiren de temps à autre se projette verticalement hors de son trou pour venir respirer à la surface; aussitôt qu’il a chassé l’air contenu dans son appareil respiratoire, il prend une nouvelle provision d’air, et se replace dans l’antre qu’il s’est creusé dans la glaise, comme le ferait un ver.
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Il semblerait, d’après cela, que ses branchies ne lui permissent pas de respirer suffisamment.
« Après avoir longtemps cherché à leur faire manger des vers de terre, des larves d’insectes, sans avoir réussi, je me suis décidé à leur offrir de jeunes poissons, qu’ils ont mangés avec avidité. »
Ces lepidosirens sont les premiers qui soient nés en France ; l’un d’eux fait aujourd’hui partie de la ménagerie du muséum d’histoire naturelle. Il habite une cuve vitrée pleine d’eau. Quoiqu’il puisse respirer l’air en nature aussi bien, sinon même mieux (comme on vient de le voir) que l’air dissous dans l’eau, la nature de ses membres, qui sont de simples appendices natatoires, l’astreint à une résidence purement aquatique. Ses allures sont exactement celles d’un poisson; et quiconque le verrait pour la première fois ne douterait pas que ce ne fût un poisson comme les autres.
C’est de tous les amphibiens connus le plus rapproché des poissons.
L’AXOLOTL
L’axolotl s’en éloigne davantage; tous les livres d’histoire naturelle disent qu’il a des branchies et des poumons , et qu’il conserve les uns et les autres pendant toute sa vie. Ses branchies, au nombre de
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trois de chaque côté du cou, sont bien développées et flottent dans le liquide ambiant comme de petits panaches. Ses poumons forment deux longs sacs qui, dans un individu représenté par Cuvier, se prolongent jusque dans la partie la plus reculée de 1 abdomen ; ils reçoivent l’air extérieur au moyen d’un canal membraneux qui se rétrécit pour former un petit larynx. Ainsi constitué, l’axolotl peut donc,
L’axolotl..
comme le lepidosiren, respirer tour à tour l’air libre et l’air dissous dans l’eau; c’est comme lui un véritable amphibie; mais ses quatre membres, terminés par de véritables pattes, l’éloignent des poissons et le rapprochent des animaux terrestres, quoique, autant qu’on le sache, toute sa vie se passe d’ailleurs dans l’eau.
C’est un animal qui, pour la forme, ressemble assez exactement à un têtard de salamandre déjà
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muni de ses pattes. Il est long de vingt et un à vingt -sept centimètres, a la peau nue, d’un gris foncé tacheté de noir, une tête grande, aplatie, arrondie en avant; la bouche très-fendue, armée de dents très-petites, mais nombreuses; les membres courts, quatre doigts aux pattes de devant, cinq à celles de derrière, pas d’ongles, une longue queue comprimée en manière d’aviron et garnie d’une crête ou membrane natatoire.
Il vit en société dans les lacs des montagnes les plus élevées du Mexique. Ses mœurs sont peu connues. De petits animaux vivants, des crustacés entre autres, composent sa nourriture. Cuvier a trouvé une écrevisse dans un de ceux qu’il a disséqués et dont l’illustre voyageur Alexandre de Humboldt lui avait fait don. Les Mexicains le mangent, et sa chair passe pour agréable autant que salubre ; on dit qu’elle a le goût de l’anguille. De là le nom de gyrinus edulis (têtard mangeable) que lui donnait Hernandez , qui l’appelait également lusits aquarum et piscis ludicrus, c’est-à-dire, jeu des eaux , et poisson folâtre , d’où on peut inférer que l’axolotl se joue habituellement à la surface des eaux.
On l’a pris pendant longtemps pour le jeune ou pour la larve de quelque salamandre, et toute son organisation est, en effet, celle d’une larve de salamandre. Plus récemment on s’était accordé à le considérer comme un animal parfait ou complet , et les doutes qui pouvaient subsister encore sur ce
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point parurent entièrement levés, quand, au mois d’avril 1865, M. A. Duméril, professeur au muséum d’histoire naturelle, eut fait connaître les observations faites par lui sur six animaux de ce genre que possédait alors la ménagerie , et qui lui avaient été donnés, comme le lepidosiren, par le jardin zoologique d’acclimatation.
Parmi ces six individus il y avait une femelle ; la ménagerie les possédait depuis une année déjà, pendant laquelle ils avaient fort bien supporté la captivité, quand, le 19 janvier 1865, cette femelle se mit à pondre, déposant ses œufs par groupes de vingt à trente sur les corps solides à sa portée, auxquels ces œufs s’attachaient aussitôt à cause du mucus qui les entoure ; manœuvre exactement semblable à celles auxquelles la salamandre se livre en pareil cas. La ponte continua et se termina dans la journée du lendemain.
Au commencement du mois de mars suivant , une nouvelle ponte eut lieu. Et comme il était à craindre que les œufs ne fussent dévorés, on eut soin de les déposer dans des bassins particuliers.
Les premières éclosions eurent lieu au bout de vingt-huit à trente jours; elles furent achevées en deux à trois jours.
L’axolotl n’a pas, au moment où il sort de l’œuf, tous les caractères de ses parents. Les branchies sont bien loin d’être aussi ramifiées que chez l’adulte. Les pattes antérieures sont tout à fait rudimen-
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taires, les postérieures n’existent pas. La bouche n’est pas ouverte; elle ne s’ouvre que quelques jours après, et alors l’animal recherche avec avidité les animalcules flottants dans l’eau. Deux mois après l’éclosion, au moment où M. Duméril communiqua son travail à l’Académie des sciences, on ne voyait encore aucune trace des membres postérieurs, et ceux de devant n’avaient presque pas augmenté de longueur.
Les axolotls tels que les naturalistes les ont décrits, c’est-à-dire les axolotls munis de poumons et de branchies, sont donc des animaux parfaits; telle était la conclusion de M. A. Duméril. Mais de nouvelles observations faites par lui sur les jeunes animaux dont nous venons de raconter la naissance, ont tout remis en question; résumons-les.
Jusqu’au commencement de septembre 1865, rien de particulier; les jeunes avaient 21 centimètres (leurs père et mère en avaient 25). Mais on constata alors que l’un d’eux, perdu de vue depuis quinze jours, avait éprouvé des changements considérables. Une teinte noire forme l’humble livrée des parents; il s’était paré de taches jaunâtres nombreuses, irrégulières, répandues sur ses membres et sur son corps. On sait que ses parents ont des branchies ; lui-même, on l’a vu, en avait possédé : il les avait perdues. Une crête membraneuse étendue sur toute la partie postérieure du corps, depuis la région des épaules jusqu’à l’extrémité de la queue, passait pour
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un des traits caractéristiques de l’espèce. Cette crête avait disparu. Enfin la tête s’était un peu modifiée.
Ce que cet axolotl avait montré inopinément dans les premiers jours de septembre, un second le montra d’une manière non moins imprévue à la fin du même mois, et dix jours après, le même fait, constaté chez un troisième individu, vint pour la troisième fois prendre M. Duméril à l’improviste.
Enfin, le 10 octobre, il lui fut donné d’étudier, dès son origine ou à peu près, sur un quatrième axolotl, le travail de métamorphose dont il n’avait pu encore constater que les résultats. Déjà, sur ce dernier sujet, la portion de la crête la plus rapprochée de la tête avait disparu, et quelques points d’un blanc jaunâtre se montraient sur les membres ; l’auteur vit les lamelles branchiales d’abord, puis les appendices qui portent ces lamelles diminuer de longueur, et, le 6 novembre, il n’existait plus à leur place que de petites lamelles sous-cutanées. Peu à peu les crêtes s’effacèrent entièrement et les taches se multiplièrent. Enfin, à la date précisée, la tête au niveau des branchies antérieures avait diminué en largeur de cinq millimètres.
Tels sont les faits. Les axolotls nés à la ménagerie ont donc éprouvé de profondes métamorphoses. Ces métamorphoses, très-analogues, comme on le verra, à celles des salamandres, ont élevé ces animaux fort au-dessus de leurs parents. En présence de ce résul-
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tat inattendu, M. À. Duméril se demande si ces derniers, qu’il n’avait pas hésité à considérer comme des animaux adultes, du moment où il les avait vus aptes à se reproduire, sont autre chose que des larves. Mais cette supposition lui paraît présenter une difficulté. « Comment alors , écrit-il, expliquer la prompte métamorphose d’animaux âgés de huit mois, quand les individus apportés de Mexico en France, à la fin de mai 1865, n’ont subi d’autres changements que ceux qui résultent dè leur augmentation de taille ? »
Mais il y a, selon nous, une hypothèse possible. C’est que l’auteur s’est trouvé en présence du seul cas de génération alternante entrevu jusqu’ici chez les animaux vertébrés, tandis qu’il y en a, comme on le reconnaîtra plus tard , de nombreux exemples parmi les animaux inférieurs. Si cette hypothèse est fondée, M. Duméril verra les axolotls nés à la ménagerie donner naissance à une génération qui présentera tous les caractères de ceux qui sont venus de Mexico.
Nous passons maintenant au second des deux groupes que nous avons distingués parmi les amphibiens, groupe formé par des animaux qui sont aquatiques et respirent par des branchies pendant la première partie de leur vie, tandis qu’ils sont terrestres et respirent par des poumons pendant la seconde partie.
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