‹ Les animaux chez euxChapitre 12 sur 49 · OURS BLANC DE LAPONIE ET OURS NOIR D’AMÉRIQUE (JARDIN DES PLANTES · texte numérisé non relu

OURS BLANC DE LAPONIE ET OURS NOIR D’AMÉRIQUE (JARDIN DES PLANTES

L'OURS

ail drôlement!

Museau pointu, épaules larges, train de derrière plus large encore; pas de queue. Etabli sur son séant, les pattes de devant en l’air, il ressemble à une pyramide poilue plantée sur sa base. Il est en effet la pyramide de nos premiers grands souvenirs de la nature. Nous le voyons près de nous dans le drame de la vie terrestre, à partir du jour où on a pu en ressusciter les personnages et en rebâtir les décors. Il est assis, grognon, devant le berceau de notre race.

Il donne même son nom à l’époque primitive qu’on appelle l’époque du Grand Ours.

Il ne fera que perdre de la taille et de la force à mesure qu’il descendra les chemins tout d’un coup barricadés par les portes en pierre des villes et les palissades de la civilisation.

Il apparaît énorme à nos ancêtres.

Les bêtes des temps primitifs sont à son niveau : Eléphants à crinière et à toison de laine, qu’on appelle Mammouths, Bœufs sauvages qui comme lui ont du poil et une fourrure pour les défendre du froid sous un ciel de marbre blanc.

Mais, solitaires et farouches sur cette terre glacée, tous les autres sont quand même et toujours un danger pour l’homme. L’Ours, qui doit être un jour camarade des Singes de baraque et paillasse à la Foire au pain d’épice, commence par être une espèce de chien d’aveugle. C’est lui qui entraîne l’homme sur la route des cavernes et des huttes où l’on est protégé contre la neige, le vent et le danger. C’est lui qui fraye les routes vierges et pour ainsi dire les tasse, pionnier monstrueux. Il a creusé des abris, découvert des asiles où nos ancêtres pénètrent et dont ils s’emparent. Us fournissent le vivre à 1 Ours quand ils

l’attaquent à faux et sont vaincus, mais l’Ours leur fournit le couvert quand ils réussissent à le déloger sans lui rester sous la' dent. Il leur fournit aussi le vêtement quand ils le tuent. L’homme se glisse dans

la peau encore chaude de la bête comme il s’est glissé dans la caverne. L’Ours est donc pour notre race, à son origine, à la fois un frère, de lait, un père nourricier et un pélican blanc, tout noir qu’on nous l’ait montré.

Les cavernes à ossements sont pavées de squelettes d’Ours. Quelquefois même, dans les Pompeïs et les Herculanum du vieux passé géologique, on découvre sur une corne de cerf la tête d’un de ces Martins d’il V a quarante mille ans, gravée par le couteau de pierre d’un artiste antédiluvien. L’inondation n’a pas réussi à effacer la marque : c’est l’image de l’Ours que la patte du sculpieur a le plus souvent incrustée dans cette corne devenue métal et immortelle comme un fragment de bas-relief.

Mais cet ours-là a disparu- L’animal s’est déformé, il a diminué sous les influences climatériques nouvelles. Depuis la dernière convulsion géologique qui a déblayé les glaces européennes et asiatiques et qui

OURS ADULTE ÎBES COCOTIERS (SUMATRA) JARDIN DES PLANTES a géché la moitié dCS HierS,

l’Ours ne traîne plus de si longs

poils sur le sol, sa tête s’est rapetissée, les larges pattes qui laissaient des empreintes profondes sur les vastes nappes de neige sont devenues plus molles et plus épaisses. Dans le centre, il ne porte plus qu’une pelure de poils ras, sa face s’est aplatie, il s’est fait même frugivore.

Ceux qui ont gardé leurs goûts carnassiers vivent dans les pays où la température et le paysage rappellent la grande époque dont l’Ours fut le roi ; roi déchu que s’amusent maintenant à tuer les empereurs. C’est souvent le czar qui mène la chasse à l’Ours, dans les plaines de la Finlande et de la Lithuanie.

Dans le Missouri, en Californie, subsiste encore une famille qui a tous les caractères de la férocité; masque plat, oreille toujours dressée, œil rouge et canines saillantes.

Cet Ours se repose le jour ; à la nuit tombante il se jette sur les Daims, les Argalis et les troupeaux de Bisons qui fuient devant son cri lugubre sur le sable et l’herbe séchée.

Les siècles se sont écroulés l’un sur l’autre, éclairés à chaque écroulement par un soleil plus chaud. L’Ours primitif est remonté vers les pôles.

L’Ours blanc est le seul, pour nous Européens, qui représente désormais le côté farouche de la race. Il habile les régions hyperboréennes. Il est le spectre des pays polaires.

Au milieu des glaciers aux échos formidables, son grognement crie perpétuellement la faim. Mais ceux qu’il menace sont forts et se défendent. S’il attaque le Baleineau, la Baleine qui le surveille l’envoie dans la mer d’un coup de queue. Il faut qu’il surprenne le Phoque pendant le sommeil, qu’il l’étrangle et lui suce le sang.

Il peut vivre des morts, heureusement. Il dispute aussi aux Mouettes innombrables les cadavres des Rennes et des Antilopes qui viennent s’égarer et mourir dans les mers arctiques.

Il est, d’ailleurs, bâti pour celle chasse sans trêve. Il possède un long museau, qui se relève comme une tête de reptile, des pattes allongées et vigoureuses. Il nage comme un amphibie.

L’OURS

Quand vient l’été, l’Ours blanc est obligé de fuir les régions polaires.

Voici la débâcle! Le soleil se montre. Il va rester, pendant six mois, à faire la roue au-dessus de l’horizon. La neige fond, les glaciers se fendent et s’écroulent.

Si l’Ours a la retraite coupée dans cette déroute du dégel, il se jette sur un des glaçons comme sur un radeau de sauvetage, et il part au hasard.

Les vents furieux poussent l’épave au loin, parfois jusqu’à la Baltique. Il y a de ces radeaux qui descendent les mers du Nord tout chargés d’affamés qui hurlent et qui finissent par se dévorer entre eux.

L’animal cherche à s’exiler sur la terre ferme. Il aborde les côtes du Groënland.

Là, il trouve à vivre pendant sa saison de souffrance, c’est-à-dire la saison chaude. Il chasse à travers celte immensité nue, où se dresse de temps en temps un pin, un mélèze, un bouleau; il embrasse de ses pattes mal faites la roche dure où poussent l’anémone et la renoncule, brins de plantes, qui ressemblent à des éclats de bijoux et ont l’air d’être tombés du ciel.1 ours d’amérique

Il aime à rester carnivore dans ces

contrées maudites : il trouve parfois sur sa route quelques cadavres de Chiens esquimaux, qui ont été étranglés et à moitié avalés par une troupe de ces Loups gris, qui sautent sur les attelages des traîneaux, qu’il poursuiL à son tour et dont il cherche le sillon dans les neiges.

Il lui arrive de surprendre quelque Renard bleu ou argenté, à la jambe fine, à l’œil doux, qu’il égorge avec joie, lui, l’espèce d’estropié dont les jarrets plient trop bas et dont l’œil a toujours une pointe de sang.

Mais les Esquimaux et les Groënlandais sont là qui le guettent avec leurs carabines. Ils savent qu’il viendra rôder autour des huttes souterraines d’où sort la colonne de fumée blanche.

Il échappe souvent, car il est courageux et a la vie dure. Alors, quand l’hiver revient, que la neige tombe de nouveau, il remonte vers le Nord et dans la nuit.

Le froid a ressaisi les glaçons, les soudant sur place. Les brouillards, fumée du dégel et de la débâcle, ont été poussés par le vent du côté de l’Islande et de l’Angleterre, qu’ils vont empoisonner

et étouffer. Les blocs énormes se reforment et ours jeune des cocotiers (bornéo) jardin des planti émergent lentement de la mer.

L Ours blanc rôde dans ce cruel paysage qui s’adoucit pourtant et s’illumine de feu quand le soleil disparaît et va s’éteindre dans la mer.

L’Ours blanc devrait avoir sa place à la porte de ce paradis d'Odin, où dans le bleu de l’azur il y avait de larges taches de sang.

Il est à son aise dans cette nature et reprend sa course vertigineuse. Il rencontre parfois 1 homme

dans ces pays terribles, l’homme qui, comme lui, est en chasse: en chasse d’une découverte, et qui, du museau de sa barque, crève la glace pour avancer.

Sur cette barque, qui fait sauter les banquises, l’Ours blanc se présente comme un fou avec la fureur d’un être qui défend son domaine. Les matelots lèvent la hache, l’Ours ne quitte pas sa prise. Il attend que ses pattes soient coupées et il retombe en plongeant dans la mer, faisant un grand trou rouge.

Ceux qui ont étudié l’histoire naturelle savent qu’on classe l’Ours dans l’espèce des mammifères , famille des carnivores , tribu des plantigrades : ce qui veut dire que l’Ourse enfante ses petits vivants et les nourrit de son lait pendant la première jeunesse, que la ours brun dans la fosse (jardin des plantes) chair saignante ne leur fera pas peur, et qu’en

marchant ils appuieront toute la plante du pied jusqu’au talon. Voilà, pour les écoliers, ce que signifi q mammifère, carnivore et plantigrade. Mais ni les écoliers, ni les ignorants, ni le troupier ni la bonne, qui se penchent contre la grille de la fosse aux Ours, ne tiennent à en savoir tant. Ils savent seulement que maître Martin mange volontiers les vieux soldats tout crus, quitte à se casser les dents sur leur nez d’argent. Ils connaissent l’histoire de l’invalide qui, ayant cru voir luire un louis neuf au pied de l’arbre où Martin avait grimpé tout le jour, descendit dans la fosse pendant la nuit pour se glisser jusqu’à la pièce jaune, la ramasser, et remonter plus riche de vingt francs. Il ne remonta pas, l’Ours le croqua et le digéra ; on retrouva dans la digestion un bouton de tunique : c’était ce bouton de cuivre que l’invalide avait pris pour le louis d’or et fourré tout de même dans son gousset. Cette histoire fait le fond des conversations entre le tourlourou et la payse, le provincial et le Parisien, la grand’mère et le moutard, devant la fameuse fosse du Jardin des plantes.

J’ignore si l’histoire est vraie; Toussenel, dans son livre sur les bêtes, déclare n’en être pas sûr : mais il déclare aussi que, si vraiment l’invalide descendit près de l’Ours, il commit une impardonnable témérité en y descendant en uniforme. L’Ours Martin venait de l’étranger, d’un pays qui fut conquis par nos armes du temps de Napoléon. Reconnaissant sous l’habit militaire un de ceux qui avaient passé avec l’insolence du vainqueur devant la cage où il jouait quand il était .petit, Martin avait cru accomplir un devoir plutôt qu’une ribotte en avalant le vieux soldat : claquement de mâchoires qui le vengeait du claquement du drapeau ennemi dans les rues de sa patrie 00RS BRÜN DANS LA F0SSE (JARDIN des plantes) et devant les grilles de son berceau!

Ce Martin doit être mort aujourdhui. La légende de l’invalide remonte à une quarantaine d’années environ. Je ne crois pas que les Ours d’à présent auraient la même gourmandise. Je me figure même que

toutes les histoires de férocité répandues à propos des animaux sauvages rentreraient dans le néant comme le pauvre homme dans la gueule de l’Ours, et seraient reconnues fausses comme le louis d’or qui était un bouton de cuivre, si on y regardait d’un peu près, et si des sceptiques — pas trop gros — s’aventuraient dans des tête-à-tête avec ces fauves. Pauvres diables, depuis si longtemps emprisonnés, privés de l’odeur des bois ou du désert, dont les griffes et les pattes se sont usées sur le bois d’un plancher de cage, comme les pieds d’un concierge sur le carreau de sa loge, époussetés par les gardiens comme des peaux de voyage ou des descentes de lit !

Je les crois tous bons garçons : en tous cas, l’Ours n’a pas le masque menaçant et la marche fiévreuse des grands félins, Lions, Tigres, Panthères, qui ont parfois des clignements d’yeux et des bâillements qui font peur; la queue se tord tout d’un coup comme un Serpent qui se dresse.

— Remue-t-il la queue? demanda le dompteur Vanamburgh aux assistants, pendant que son grand Lion lui mâchonnait le crâne.

— Oui, répondirent les assistants terrifiés.

— Dites une prière pour moi ; je suis perdu...

Mais l’Ours n’a pas de queue, ou si peu que ce n’est pas la peine d’en parler, et ce qu’on en voit indique de l’espièglerie plutôt qu’autre chose. Gela fait songer au bout de chemise qui passe par la culotte des petits garçons. C’est gai, modeste et bon enfant.

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