‹ Les animaux chez euxChapitre 20 sur 49 · ELEPHANT DE SIAM · texte numérisé non relu

ELEPHANT DE SIAM

Or, l’Éléphant est pourvu de l’intelligence et de la main. La main est même disposée d’une manière plus commode et plus efficace chez l’Éléphant que chez l’homme. Elle est posée à l’extrémité d’une sorte de bras extrêmement long et prodigieusement flexible, vulgairement désigné sous le nom de trompe.

Les Latins se servaient, pour désigner la trompe de l’Éléphant, des mots brachium et manus. En effet, on peut comparer cet organe au bras, pour sa force, et à la main pour sa souplesse. Pline, Yégèce, Quinte-Curce, Solin, Silius Italicus, le désignent par l’expression de manus. L’expression nasutamanus , dont se sert Cassiodore (1) désigne très bien le double service auquel cet organe est destiné. L’épithète anguimanos , que Lucrèce applique aux Éléphants, peint aussi très bien l’extrême flexibilité de leur trompe, qui peut s’allonger, se raccourcir, et se plier, comme le corps d’un serpent.

Les Grecs ont. aussi quelquefois donné le nom de yzty (main) à la trompe de l’Éléphant. Ce mot est employé dans ce sens par Diodore, Élien et Philostrate. « La nature a donné la trompe à ce quadrupède, en place de la main », dit un poète d’une époque plus récente (2).

Cette assimilation de la trompe de l’Éléphant à une main est très juste, car cet animal s’en sert à peu près comme nous nous servons de la main, pour défaire un nœud, tourner une clef, déboucher une bouteille • ramasser des pièces de monnaie, etc. ; mais il l’emploie surtout d’une manière utile pour arracher et porter à sa bouche l’herbe et les feuilles dont il fait sa nourriture. C’est pour cela que les Grecs ont aussi donné à cet organe le nom de proboscis, c’est-à-dire pour paitre ( à pascendo).

(1) Epist. var., X, 47.

('2) Manuel Philœ, Carmen de Elephante, vers. 52, édition Wernsdorf.

L’ÉLÉPHANT

Quant à 1 intelligence, l’Éléphant la possède à un tel degré que beaucoup d’hommes, on peut le dire, sont bien au-dessous de l’Éléphant, sous le rapport intellectuel.

Quelques exemples vont prouver à quel degré l’Éléphant est doué des qualités de l’esprit.

L Éléphant comprend la justice, c’est-à-dire rend le bien pour le bien, et le mal pour le mal. C’est ce ([ue l’homme ne lait pas; car il rend trop souvent le mal pour le bien : il déchire la main qui l’a nourri; il maltraite ou massacre son bienfaiteur ou son frère.

De cet esprit de justice qui anime l’Éléphant on peut fournir plus d’une preuve.

Le cornac d’un Éléphant de Madagascar avait, un jour, brisé, par méchanceté, une noix de coco sur la tête de son animal. Le lendemain, l’Éléphant, en traversant une rue, aperçoit des noix de coco exposées dans une boutique. Il en prend une avec sa trompe, et en frappe si rudement le front de son cornac, que l’homme reste mort sur la place. •

ÉLÉPHANT DE L’iNDE.

Un jeune homme avait, plusieurs fois, offert et retiré un morceau de sucre à un Éléphant; puis il avait fini par le donner à un autre Éléphant. Offensé de cette taquinerie, l’Éléphant saisit le jeune homme avec sa trompe, lui meurtrit la figure et met ses vêtements en pièces.

Un Éléphant était dans l’usage d’allonger sa trompe aux fenêtres des maisons d’Achem (île de Sumatra), pour demander des fruits ou des racines, et les habitants se faisaient un plaisir de lui en donner. Un matin, il présente l’extrémité de sa trompe aux fenêtres d’un tailleur. Mais celui-ci, au lieu de donner à l’Éléphant ce qu’il désire, pique la trompe avec son aiguille. L’animal parut supporter cette insulte avec indifférence. Il continua sa route, et se rendit tranquillement à la rivière, où le cornac le conduisait chaque matin, pour le laver. Seulement, il remua le limon avec un de ses pieds de devant, et aspira dans sa trompe une grande quantité de cette eau fangeuse. Lorsqu’il repassa dans la rue où se trouvait la boutique du tailleur, il s’avança vers la fenêtre et y lança une énorme masse d’eau, avec une telle force que le tailleur et ses ouvriers furent renversés et frappés de terreur.

On lit dans la Décade philosophique qu’un Éléphant aspergea de la même façon un factionnaire qui voulait empêcher le public de lui donner à manger. Bien plus, la femelle du même Éléphant, partageant la colère du mâle, s’empara du fusil du soldat, le fit tourner dans sa trompe, le brisa sous ses pieds, et ne le rendit qu’après l’avoir tordu comme un lire-bouchon.

L’Éléphant a, beaucoup plus que certains hommes, le sentiment de sa dignité personnelle. Il a le respect de soi-même, sentiment qui est étranger à bien des membres de 1 espèce humaine.

Le maître d’une ancienne ménagerie d’Angleterre, nommé Pidcock, avait depuis quelques années l’habitude d’offrir tous les soirs à son Éléphant un verre de liqueur spiritueuse. L’animal paraissait tenir particulièrement à cette faveur ; car il buvait la goutte avec une certaine sensualité. Pidcock versait toujours à l’Éléphant le premier verre, et s’administrait le second. Un soir, il changea d idée et apostropha I animal en lui disant: « Tuas été. assez longtemps servi le premier, c’est maintenant à mon tour de boire avant toi! » Le compère Éléphant prit mal la chose; il refusa d’être servi le second, et ne fit plus raison à son maître dans ses libations quotidiennes. Il faut que chacun tienne son rang !

Les Éléphants qui sont exhibés, en divers pays, dans des représentations théâtrales, donnent des preuves d’une intelligence très variée. Ils se mettent en mouvement, sur les planches, avec une singulière légèreté. Sur une scène encombrée d’acteurs, ils évitent tout choc contraire au bon ordre et à la mise en scène. Ils avancent en cadence, et d’un pas mesuré, qui s’accorde avec les sons de la musique.

Ils distinguent un acteur d’un autre. S’il s’agit, par exemple, de placer la couronne sur la tête d’un roi légitime, ils n’iront pas l’égarer sur le front d’un usurpateur.

On a vu à Paris, en 1867, un Eléphant, qui donnait des représentations au Cirque du boulevard du Prince Eugène, se livrer à des exercices de gymnastique et à des tours d’adresse qui inspiraient une haute idée de sa docilité et de son intelligence. L’Eléphant ascensionniste allait jusqu’à faire tenir sa pesante masse sur une corde raide.

C’est un tour d’adresse que ne feraient pas beaucoup d’hommes.

L’Éléphant semble posséder certaines facultés musicales. En 1813, des musiciens de Paris se réunirent pour donner un concert à l’Éléphant qui existait alors au Jardin des Plantes. L’animal manifesta un vrai plaisir à entendre chanter : O ma tendre musette ! L’air de Charmante Gabrielle lui plut tellement, qu’il marquait la mesure en faisant osciller sa trompe de droite à gauche, et en balançant son énorme masse. Il poussait même quelques sons, plus ou moins d’accord avec ceux des musiciens. Les grandes symphonies étaient moins de son goût. Il paraissait comprendre plus aisément la mélodie que l’harmonie savante. Je sais plus d’un homme qui est Éléphant sous ce rapport. Quand le concert fut terminé, le sensible Pachyderme s’approcha de l’un des musiciens, qui, en donnant du cor, l’avait particulièrement ému. Il s’agenouilla devant lui, le caressa de sa trompe, et lui exprima, par toutes sortes de gentillesses, le plaisir qu’il avait eu à l’entendre.

Un jeune seigneur birman avait un Éléphant plein d’intelligence. Ce seigneur s’étant marié, notre Pachyderme se promenait, sous la surveillance de son cornac, dans un enclos palissade, au centre duquel était située l’habitation. Ayant remarqué la présence des femmes, que fit notre Éléphant? Il s’appuya délicatement contre une barrière de bambous destinée à enclore un jardin d agrément, cueillit avec sa trompe les fleurs les plus belles et les plus fraîches, puis, relevant la tête et arrondissant sa trompe

avec grâce, il tendit la fleur au niveau de la balustrade . Une des femmes allongea le bras; l’Éléphant

retira sa trompe. Le même manège s’étant renouvelé à plusieurs reprises, le maître voulut prendre la fleur; mais l’Éléphant ne lâcha pas son bouquet. Alors la jeune épouse avança la main, non sans quelque

crainte, et le galant Pachyderme lui remit la fleur, comme l’hommage qu’il réservait à la jeunesse et à la beauté !

L’intelligence et la main auraient donc , selon nous , assuré à l’Éléphant la domination de la nature.

Remarquez, en effet, qu’aucun autre animai ne réunit à un tel degré ces deux attributs. Un petit nombre d’espèces de Singes sont, il est vrai, munies d’une main; mais en ce qui concerne l’intelligence, les Singes ne sont pas de beaucoup supérieurs aux autres mammifères.

A l’exemple de l’homme, l’Éléphant aurait pu s’acclimater, vivre et se répandre en tribus innombrables dans toute l’étendue du globe.

Ce qui le démontre, c’est que l’on trouve les débris fossiles de cet animal dans presque tous les pays. Sans doute l’Éléphant esl aujourd’hui confiné en Asie et en Afrique, mais, aux temps géologiques il vivait dans les climats les plus divers. En France, en Allemagne, en Italie, on trouve de véritables cimetières de Mastodontes et de Mammouths, simples espèces fossiles du genre Éléphant.

Aucun pays n’est aussi riche en restes fossiles d’Eléphants que le nord de la Sibérie. Le sol des rivages de la mer Glaciale est presque entièrement composé de ces ossements, cimentés par de la glace et du sable.

Les défenses fossiles d’Éléphant sont très largement exploitées aujourd’hui dans l’extrême nord de la Sibérie. Chaque année, d’innombrables caravanes se dirigent vers ces rivages glacés, et en rapportent de véritables cargaisons d’ivoire, que l’industrie de l’Europe emploie aux mêmes usages que l’ivoire des défenses des Éléphants actuellement vivants.

On a beaucoup discuté et l’on discute encore pour s’expliquer la présence, sous ces froides latitudes, d’animaux qui ne vivent aujourd’hui que dans les régions brûlantes de l’Afrique et de l’Asie. On se demande si les animaux auxquels ils ont appartenu vivaient sous l’équateur, comme leurs congénères d’aujourd’hui, et auraient été apportés vers le nord par quelque cataclysme géologique, ou s’ils existaient dans les lieux mêmes où l’on trouve aujourd’hui leurs débris.

Cette dernière hypothèse a été reconnue vraie, par suite d’une découverte étonnante qui prouve que l’Éléphant fossile, connu des savants sous le nom de Mammouth, vivait sous les zones du nord.

Voici la découverte dont il s’agit. En 1799, un cadavre de Mammouth fut retrouvé sous les glaces de la Sibérie. L’Éléphant, déjà fort endommagé, fut examiné, en 1806, par le professeur Adams, de Moscou. Les Jakoutes l’avaient dépecé et s’étaient servis de sa chair pour nourrir leurs chiens. Les Ours et autres carnassiers en avaient consommé aussi une grande partie. Mais une portion de la peau et une oreille

L’ÉLÉPHANT

étaient encore intactes; on distingnait même la prunelle de l’œil, et le cerveau se reconnaissait également. Le squelette était encore entier, à l’exception d’un pied de devant. Le cou était encore couvert d’une épaisse crinière, et la peau était encore revêtue de crins noirâtres et d’une espèce de laine rougeâtre si abondante que ce qui en restait ne put être transporté que difficilement, par dix hommes. On retira, en outre, plus de trente livres de poils et de crins, que les Ours blancs avaient enfoncés dans le sol humide, en dévorant les chairs. Les restes de cet animal, rendu au jour après plus d’un millier d’années, sont conservés au musée de l’Académie de Saint-Pétersbourg.

Le Muséum d’histoire naturelle de Paris possède un morceau de peau et des mèches de crin, avec des flocons de laine, d’un autre Mammouth, qui fut trouvé tout entier et parfaitement conservé sous les glaces, aux bords de la mer Glaciale, en 1806.

Après ces considérations générales sur l’importance extrême de l’Éléphant, parmi les êtres delà création vivante, nous devons aborder l’histoire naturelle proprement dite de ce grand Pachyderme.

L’ÉLéphant est le plus grand des mammifères terrestres. Si la taille, jointe à la force, donnait droit à la domination, l’Éléphant aurait été le roi de la terre.

Les proportions de l’Éléphant sont lourdes et massives, mais sa physionomie est noble et même imposante. Ce géant de la création a reçu en partage, et ceci le rapproche encore de l’homme, un crâne énorme, bien que les dimensions du cerveau ne répondent pas à l’excessif développement de la boîte crânienne.

La tête de l’Éléphant est entourée de deux immenses et minces oreilles, qui s’étendent en haut, en arrière et même en bas. Elles lui servent d’éventail contre la chaleur. L’œil est très petit, car il n’a pas le tiers de la grosseur du globe de l’œil du bœuf, si l’on compare la grandeur de ces deux animaux. La bouche est également petite et presque entièrement cachée derrière les défenses et la base de la trompe.

Cette trompe n’est autre chose que le nez prolongé d’une façon démesurée, en forme de tube, et qui se termine par les ouvertures des narines.

La trompe de l’Éléphant est, à la fois, un organe de tact, d’odorat, de préhension, et en même temps une arme redoutable. Par contre, l’extrémité de cet organe qui se termine par une sorte de doigt, saisit les objets avec tant de délicatesse qu’elle peut ramasser un grain de blé, une mouche, un fétu.

Les défenses de l’Éléphant ne sont autre chose que les dents incisives prodigieusement allongées. Dirigées obliquement en bas, en avant et en dehors, elles se recourbent en haut. Leur longueur peut dépasser deux mètres et demi, et elles peuvent peser jusqu’à cinquante ou soixante kilogrammes. Chez les femelles, elles sont quelquefois peu allongées et ne font pas saillie hors des lèvres.

Les défenses servent à l’Éléphant d’arme offensive et défensive. Elles protègent la trompe, qui se replie dans leur courbure, lorsque l’animal traverse des bois épineux et fourrés; elles lui servent encore à écarter et à maintenir les branches d’arbres, lorsque la trompe va cueillir les sommités de rameaux feuillus.

L’énorme tête dont nous venons d’examiner les différentes parties s’unit à un cou tellement court que les mouvements en sont très circonscrits et très difficiles. Le dos est voûté et la croupe ravalée; la queue est courte et mince. Les jambes antérieures manquent de clavicules, et ne paraissent être que de massifs piliers placés sous le corps pour en soutenir la pesante masse. Comme ceux des membres postérieurs, les os en sont placés dans une position perpendiculaire au corps et au sol : ce qui donne à l’animal un air lourd et gêné ; les jambes antérieures sont d’ailleurs plus longues que celles de derrière, qui sont très courtes. Sous les pieds se trouve une espèce de semelle calleuse, assez épaisse pour empêcher les sabots de toucher à terre.

Ce corps informe, colossal et pesant, est revêtu d’une peau calleuse, épaisse, crevassée et d’un gris sale et noirâtre, munie de poils rares et qui ne sont guère apparents que sur la trompe, sur les paupières et sur la queue, terminée par un bouquet de crins.

Les Éléphants vivent dans les contrées les plus chaudes de l’Afrique et de l’Asie. Recherchant les forêts et les lieux marécageux, ils se tiennent par troupes, plus ou moins nombreuses, qui sont toujours conduites par un vieux mâle. Leur nourriture consiste en herbes, en racines et en graines. Ils vont souvent chercher cette nourriture dans les champs cultivés, où ils occasionnent des ravages considérables.

La marche des Éléphants est beaucoup plus rapide que ne le pourrait faire croire la lourdeur de leur allure. Ces animaux pourraient, selon certains auteurs, faire de vingt à vingt-cinq lieues par jour. Ils nagent aussi très bien.

On a longtemps prétendu que les Éléphants ne peuvent pas se coucher, et qu ils dorment constamment debout. Il est vrai qu’on trouve chez les Éléphants, comme chez les chevaux, des individus qui peuvent dormir debout et ne se couchent que rarement; mais d’ordinaire ils dorment couchés sur le côté, comme la plupart des quadrupèdes.

La mère Éléphant porte vingt mois son petit. En venant au monde, le jeune Pachyderme est haut d un mètre environ. Il jouit de l’usage de tous ses organes, et est assez fort pour suivre ses parents. Quand il veut teter, il renverse sa trompe en arrière, et il prend le lait à la mamelle maternelle avec sa bouche, non

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