D’ALGÉRIE
LE CHIEN
e Chien fournira dans cent ans comme aujourd’hui, matière aux diatribes aussi bien qu’aux panég’yriques. Comme l’amour, comme la femme, il représente un thème inépuisable, il aurait le droit d’être fier du rapprochement.
Au point de vue général et populaire sa réputation est détestable. Dans la bouche d’un homme de l’Orient, son nom devient la plus sanglante des injures.
Nous autres Occidentaux, nous témoignons, quoi qu’on en dise, de plus de richesse dans l’imagination ; nous avons cherché nos images désobligeantes chez tant d’autres êtres, que le Chien s’est trouve déchargé d’autant. En cela nous nous montrons beaucoup moins logiques que les Orientaux : chez ceux-ci, le Chien, à demi errant, à peine apprivoisé, vivant d’immondices, peut être accepté comme un type de bassesse et d’ignominie ; nous autres, nous commettons un contre-sens en qualifiant, par exemple, de « métier de chien », une profession qui ne nous plaît guère, ordinairement celle que nous exerçons. Le métier d’un Chien choyé, caressé, aimé, nourri comme un prébendaire, dormant la grasse matinée, donnant satisfaction aux menues passions qui l’incitent est plus digne d’envie que de pitié ; pas mal de rois de la création s’en accommoderaient. H y a bien les coups de fouet ; mais comme, par le
temps qui court, ils rentrent dans l’apanage des positions sociales les plus élevées et qu en somme on en
est quitte pour se secouer du museau à la queue, il a bien le droit de les dédaigner.
La parfaite philosophie avec laquelle il les reçoit est le gros grief que lui reprochent ses détracteurs ; ils qualifient de lâcheté la soumission avec laquelle il lèche la main qui 1 a frappé, ils taxent la résignation de son attachement de simple platitude, à les entendre la servilité de son caractère est avilissante, peu s’en faut qu’ils ne reprochent à un caniche rossé par son aveugle de ne pas avoir entonné la Marseillaise. On peut leur répondre que ce servilisme n’est que la formule de l’affection dans l’espèce et revendi¬
quer pour l’animal le droit de s’écrier avec la femme de Sganarelle : « Et s’il me plaît à moi d’être battue! » Mais c’est opposer un enfantillage à un autre enfantillage. On ne mesure pas le Chien à l’aune qui sert à toiser les hommes. Lui demander de la grandeur d’âme, de la dignité, est à peu près aussi raisonnable que de vouloir qu’il parle latin ou de vouloir qu’il se forme une opinion sur la question d’Orient. Qu’il rem-
BUIQOET D’ARTOIS.
plisse consciencieusement son rôle aimable sur la terre, voilà tout ce que nous devons attendre de lui.
Ce rôlen est pas de peu d importance. La conquête du Chien fut autrement intéressante que ne l’est celle d un empire, puisque sans elle, très probablement, il n’eût jamais existé d’empire. Sans le Cheval et sans le Chien, avec le Cheval mais sans le Chien, qui sait si la fameuse évolution découverte parM. Darwin se fut accomplie? Nous serions certainement des Singes extrêmement distingués, mais nous n’en aurions peut-être pas dépouillé la peau velue, si nous n’avions pas pensé à nous rallier cet inappréciable serviteur qui, en nous aidant à asservir les autres animaux, en se chargeant de garder les troupeaux, nous a créé les loisirs dont toutes nos découvertes scientifiques et économiques ont été les conséquences.
Rouage social moins actif qu’aux temps primitifs, le Chien reste néanmoins un animal indispensable. Il défend la maison et son maître, non plus contre les Lions et les Panthères, mais contre les bêtes féroces de notre espèce, encore plus redoutables, il reste notre auxiliaire à la chasse et dans la surveillance des bestiaux, il nous étonne par sa fidélité, nous distrait par sa gentillesse, nous prodigue des leçons de reconnaissance et de désintéressement, dont nous ne profitons pas assez, et enfin, nous aime par-dessus le marché ; lui demander davantage ce serait se montrer trop exigeant.
Le Chien a-t-il été un animal primitif? Est-il une création composite façonnée, pétrie, modelée, éduquée, perfectionnée, assimilée par l’industrie humaine?
Les deux hypothèses ont leurs partisans; les uns et les autres ont dépensé souvent du talent, quelquefois du génie, toujours beaucoup d’encre à exécuter d’aventureux steeple-chases sur le turf des conjectures et des probabilités.
Rien ne passionne davantage les savants que les problèmes dont l’utilité est contestable.
M. de Ruffon penchait pour une race de. Chiens on.,nu ■
congénères Loup et Renard.
,1C,C’ 11 1 a °,lülSi P°ur soucne aans so" arure généalogique des races canines. Sa théorie se basait sur insuccès des tentatives multipliées qu’il aurait laites pour rapprocher par l’accouplement le Chien de ses
LE CHIEN
Les contradicteurs de l’illustre académicien ont répondu que, trop soucieux de sa dignité et de la blancheur de ses manchettes, il n’avait jamais présidé, comme il convient au véritable naturaliste, c’està-dire en personne, aux expériences qui furent le prétexte de tant de pages immortelles. Effectivement, on est quelque peu tenté d’accuser les fondés de pouvoir du grand homme, d’avoir abusé de la confiance qu’il leur accordait, car il est aujourd’hui surabondamment démontré que le métis, vainement cherché par Buffon, s’obtient non seulement avec le Loup, mais avec le Chacal, que l’intervention humaine n’est pas même nécessaire pour qu’il se produise, qu’il existe de nombreuses preuves de ces croisements accidentels dans l’état d’indépendance.