‹ Les animaux chez euxChapitre 23 sur 49 · CHIEN · texte numérisé non relu

CHIEN

Les adversaires du système du Chien primitif objectent encore que cet animal n’existe pas dans les contrées où l’homme ne l’a point précédé ; ils insinuent que le Dhôl, dont les bandes exploitent les jungles des frontières ouest du Bengale, que le Waragale ou Dingo de l’Australie, que le Deeb de la Nubie et de l’Abyssinie, que YAguari de l’Amérique du Sud, peuvent être des descendants de Chiens civilisés qui, cédant à la passion de la franche lippée, auraient rompu leur ban.

On pourrait, il est vrai, leur répondre que, si le Chien était l’espèce composite qu’ils imaginent, il lui

serait advenu, dans ce retour à la sauvagerie, ce qui arrive non seulement à tous les animaux domestiques, mais à tous les végétaux cultivés quand on les abandonne à eux-mêmes; ces Chiens auraient usé de leur indépendance pour restituer à chacune des souches dont ils sont originaires, ce qu’ils auraient emprunté à chacune d’elles; l’animal façonné par l’homme aurait rapidement disparu pour se refondre avec les Loups, avec les Chacals.

Mais vraiment est-ce bien la peine de vous remorquer à notre suite, dans l’ornière conjecture, au-dessus de laquelle quelques-uns ont du moins des ailes pour planer. Plutôt que d’essayer d’ajouter un peut-être aux peut-être qui ont été présentés comme des solutions, ne vaut-il pas mieux se rallier à l’opinion la plus simple et. la plus honorable pour le Chien, c’est-à-dire à celle de Buffon? Je l’adopte sans m’informer davantage si elle est plus solidement justifiée que l’opinion contraire, uniquement parce que, selon moi, la règle de trois a toujours tort contre la règle du sentiment.

En raison de mon estime, disons le mot vrai, de ma tendresse pour l’animal dont je vous occupe, je tiens essentiellement à ce qu’il ait figuré dans l’œuvre du cinquième jour. Quoi ! il aurait eu en partage la délicatesse exquise du sens de l’odorat, l’agilité, la grâce, la force, le courage, à tous ces dons Dieu aurait

ajouté des vertus dont on ne l’accusera pas d’avoir été prodigue : la patience, la tempérance, la fidélité, la constance, le désintéressement, la chaleur dans le sentiment, il aurait permis que cette simple bête eût quelquefois de l’esprit, il lui aurait ordonné de mettre tout cela au service de l’homme et il n’aurait pas jugé que ce véritable chef-d’œuvre fût digne d’une façon particulière? C’est tout à fait invraisemblable.

Sans doute la fabrication de cette machine chassante et aimante aurait quelque chose de très flatteur pour l’orgueil de notre espèce ; mais, d’un autre côté, la nécessité de l’intervention humaine* dans la composition d’un être si supérieur aux êtres qui extérieurement lui ressemblent, serait quelque peu humiliante pour le Créateur. Ne sommesnous donc pas assez riches en merveilles de notre façon? N’avons-nous pas à notre actif la poudre à canon, la vapeur, la photographie et le reste? Nous pouvons laisser le Chien au bon Dieu.

Une certaine école de physiologistes refuse nettement au Chien comme aux autres animaux la faculté de s’élever au-dessus de l’instinct. Il y a sans doute une si énorme distance entre les attributions intellectuelles chez l’homme et chez les bêtes qu’on ne peut chien de régiment. songer à les comparer ; le premier invente,

les secondes sont incapables de créer. Ce¬

pendant il nous paraît évident que la nature leur a réservé ce que Locke a défini « la connaissance de quelque raison, une liaison dans les perceptions que les sensations seules ne sauraient donner », c’està-dire précisément cette aptitude à certains calculs, caractère essentiel de l’intelligence que ces savants

lui refusent.

Leur doctrine sur ce point est tellement absolue que, pour y faire brèche, il suffit de démontrer que les animaux sont capables d’un acte réfléchi, quel qu’il soit. Cependant je tiens à choisir mes exemples dans une opération intellectuelle d’ordre supérieur, dans [la comparaison, produit d’un effort de réflexion assez laborieux, résultante de l’évocation simultanée de deux idées, tantôt parallèles, tantôt divergentes, et d’un calcul entre les bénéfices et les inconvénients de chacune d’elles, acte d’intelligence s’il en fut jamais.

Quel est le chasseur qui n’a pas vu son Chien apprécier aussi judicieusement que possible la différence qui existe entre l’emploi des diverses chaussures de son maître? J’ai là à mes pieds un épagneul qui jamais ne s’y trompe. S’il voit apparaître certains souliers jaunâtres aux semelles épaisses, il devient immédiatement folâtre; il les salue d’un long bâillement, qui se termine par un aboi de bonne compagnie, mezza voce, il se détire, frétille de la queue, secoue ses oreilles, va, vient de la cheminée à la porte, de la porte à la cheminée, me disant très clairement dans sa pantomime :

« Mais dépêche-toi donc, maudit lambin, puisque nous allons à la chasse; des diamants trop précieux pour qu’on les gaspille ! »

Si, au contraire les bottines que l’on m’apporte sont noires, luisantes et légères, il ne daignera pas les honorer d’un regard. Sans quitter la peau de sanglier qui lui sert de couchette, il prendra une mine grave, boudeuse, renfrognée ; s’il avait des larmes à son service, comme l’enfant que l’on laisse au logis, il en userait pour m’attendrir.

Quand nous sommes lui et moi à Paris, c’est encore la cordonnerie qui lui fournit le thermomètre de

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