CHIEN DE LUXE
I les minutes de plaisir sont
ses satisfactions, mais ses prédilections changent d’objet ; ce sont de vieux escarpins qui ont le privilège de le mettre en liesse, parce que ce sont toujours ceux que je chausse pour aller faire en sa compagnie une promenade quotidienne dans les rues désertes des environs.
Ce même Chien m’a donné dans ces promenades un autre témoignage de calcul raisonné qui ne manque pas d’originalité. Elles avaient un but utilitaire qui condamnait mon compagnon à quelques- stations; il arriva plusieurs fois que, distrait, je m’éloignai sans l’attendre et qu’il se perdit. Nous passions quelque temps à courir l’un après l’autre dans le quartier, après quoi, en rentrant, je le retrouvais à la maison où il m’avait précédé, en perdant bien entendu l’heure de flânerie qu’il se promettait sans aucun doute. Après une demidouzaine de ces accidents désagréables, il trouva le moyen d’y parer. Aussitôt, descendu dans la rue, il prenait le galop, se ménageait une avance de deux ou trois cents mètres dans la direction que nous devions prendre et exécutait la halte indispensable le nez tourné de mon côté, de façon à ne pas me perdre de vue et à pouvoir, sans trouble d’aucune sorte, se livrer à ses petites affaires. Un mathématicien eut-il mieux trouvé?
Je suis amené à confesser une faiblesse que mes confrères en saint Hubert ne me reprocheront pas trop amèrement, je l’espère, celle d’avoir toujours admis dans l’intimité la plus large, la plus sans façon le représentant de la race canine que j’avais pour collaborateur. Cette promiscuité a ses inconvénients sans doute, elle a aussi ses avantages. Ce n’est guère que dans ce rapprochement de tous les instants que le Chien fournit la mesure de l’intelligence dont il est susceptible, aussi bien que des aimables qualités dont il est doué. Si le maître sort rarement, en revanche, le domestique est souvent dehors et le Chien l’accornpagne. La remise de quelque argenl destiné aux commissions est le préambule ordinaire de ces expéditions. Le taciturne observateur l’a si bien retenu, qu’aujourd’hui il suffit de faire dreliner de la monnaie pour qu’il prenne sa canne et son chapeau, c’est-à-dire se secoue de la tête à la queue, se préparant visiblement à aller dans le monde.
Tout cela ne témoigne-t-il pas de cette liaison dans les perceptions, que des sensations seules ne sauraient donner, dont parle Locke? Voici un fait parfaitement authentique, bien autrement concluant en