LION (BRÉSIL
On leur reconnaît presque tous les vices : la sensualité, la gourmandise, la colère, la perfidie, la méchanceté, la haine, le despotisme, l’irritabilité. En captivité, ils ajoutent encore à cette collection l’ivrognerie.
D’autre part, ils ont bien quelques qualités : la gaité, la prudence, l’amour de leurs petits, qui est immense, l’adresse, la bonté envers les faibles et le courage envers les forts.
En somme, ils ont beaucoup de l’homme en bien et en mal, au physique et au moral.
Ceci dit pour l’espèce en général, nous allons aborder les différentes familles et tracer rapidement un tableau de leurs mœurs, une peinture de leurs caractères :
Voici d’abord les Catarrhiniens, ainsi nommés parce que leurs narines sont rapprochées et ouvertes au-dessus du nez. Ceux-là sont les géants et les hercules de la forêt. Il n’est pas bon de les rencontrer au coin du bois. Outre qu’ils ont de mauvaises figures, des dents inquiétantes, des bras longs et forts, MM. les Gorilles poussent des rugissements qui rappellent le bruit du tonnerre.
Il y a plus de deux mille ans qu’Hannon a découvert cette espèce sauvage, qui n’a été bien décrite'que de nos jours, par Paul du Chaillu. Le Gorille atteints pieds et demi de hauteur. Un seul coup de son énorme pied, armé d’ongles, éventre un homme, lui brise la poitrine ou lui écrase la tête. Sa férocité est extraordinaire. La captivité le rend intraitable.
Un gros ventre et pas de queue, treize paires de côtes,
1 mètre 52 .de hauteur à l’âge adulte, un cerveau et une main qui se rapprochent du cerveau et de la main de l’Homme, tel est le Chimpanzé, singe presque aimable, qui se construit un nid dans les arbres, qui n’attaque pas l’homme, et qui devient son ami au besoin. M. A. Lançon a possédé une Chimpanzelte qui était une charmante personne, fort bien élevée et très attachée à ses maîtres.
L’Orang était déjà connu au temps de Pline. atéle.
Canines saillantes, mâchoire inférieure développée, lèvres ridées et gonflées, nez aplati, barbe inculte, cet habitant de Bornéo a une assez mauvaise figure ; cependant, il n’est pas méchant. On en a vu qui se sont très bien apprivoisés. Paris n’a pas oublié le spectacle touchant que lui ont donné les deux Orangs-outangs amenés au Jardin d’acclimatation en 1880. Les caresses enfantines du plus petit, embrassant son père mourant, nous ont ému personnellement outre mesure.
Les Gibbons, qui atteignent trois pieds de hauteur, sont aussi des singes intelligents et doux, que la nature n’a pas armés pour la guerre. Matin et soir, ils saluent le lever et le coucher du soleil par des cris épouvantables.
Parmi les Semnopithèques, l’espèce la plus remarquable est le Houlman, que les Indous ont divinisé.
Voici pourquoi :
Schri-Rama avait une femme, Sita,
GUENON A COLLIER. • ■ . c , r . ^
qu il aimait fort. Le géant Ravan la lui enleva et l’emporta dans l’île de Ceylan. Ce fui le Houlman qui la délivra et qui la ramena à son époux, non sans peine, car il dut traverser le feu. S’il a la figure et les mains noires, c’est qu’il s’est brûlé à la flamme.
LES SINGES
C’est de là que vient la vénération des Indous pour le Semnopithèque Entelle, qu’ils entretiennnent et nourrissent dans des palais spéciaux, qu’ils soignent dans des hôpitaux particuliers, qu’ils gâtent de toutes les manières, si bien que cet animal est devenu le plus voleur et le plus impudent de tous les Singes.
Charmantes betes d'ailleurs, élancées et gracieuses, au pelage blanc jaunâtre, à barbe courte, au nez violet. Ils se rapprochent beaucoup des Colobes d’Afrique.
Or, le Colobe Guériza est. le plus beau de tous les Singes.
Imaginez un corps d’un beau noir velouté sur lequel tranche le pelage blanc tacheté de gris des tempes, du diadème, des favoris, de la ceinture. Notez que les poils blancs de la ceinture sont très longs, très fins, très doux et qu’ils étoffent d’une manière très heureuse les membres grêles et distingués de l’animal. Absolument inoffensif, très agile, faisant facilement des sauts de 40 pieds de hauteur, le Colobe Guériza ne se laisse pas facilement prendre; captif, il meurt en très peu de temps.
Avec les Colobes, nous avons abordé la série des jolis singes d’Afrique. Nous devons une mention aux Cercopithèques, qui vivent en grandes troupes , font gaiement la maraude en commun et soignent ceux des leurs que les épines ont blessés pendant l’expédition, avec l’adresse de chirurgiens consommés. Des queues interminables distinguent ces intéressants animaux, qui se subdivisent en une quantité de familles : les uns, les Grivets, paraissent teintés de vert sombre, bien que leur pelage soit en réalité composé de poils jaunes et noirs. Les autres, les Ascagnes, ont le nez blanc. Les Patas sont habillés de jaune d’or et de blanc ; et enfin les Cercopithèques-Diane ont le masque noir d’ Arlequin orné d’une longue moustache et d’un grand collier blanc.
L’élégance est chez tous ces singes une qualité naturelle. En cela, ils se distinguent essentiellement des Macaques trapus du Japon, de l’Inde et de l’Afrique. Ceux-là sont simplement hideux. Ils rachètent leur laideur par des talents d’imitation qui tiennent du prodige. Le Magot, le seul Singe qui vive encore à l’étal libre en Europe, sur le rocher de Gibraltar, appartient à la famille des Macaques.
Nous descendons l’échelle d’un grand degré pour arriver aux Cynocéphales, qui n’ont en général rien de bien attrayant ni au physique ni au moral.
Formes hideuses, aspects repoussants, mœurs grossières, ces Africains, qui se risquent jusque dans l’Arabie heureuse, sont de véritables monstres. « Les Cynocéphales, dit Scheitlin, sont tous plus ou moins méchants, sauvages, colères, impudents, lascifs, astucieux; leur museau n’est qu’un grossier museau de chien; leur postérieur est tout ce qu’il y a de plus dégoûtant. Le regard est rusé, 1 âme méchante. » L’amour sensuel de ces vilaines bêtes est absolument hideux et se manifeste à chaque instant par des gestes et des contorsions qui dénotent d’étranges et d’insatiables passions. Ce sont ces Singes-là qui enlèvent des Négresses.
Hamadryas, Géladas, Babouins, Uchaknas, Papions et Mandrills, vous êtes de vilains Singes. Nous ne nous occuperons pas davantage de vous.
ALTIMBANQUE.
Aussi bien sommes-nous appelés par les Singes du nouveau monde : les Plalyrrhiniens.
Petits, pas beaux, paresseux, maladroits, inoffensifs, tranquilles, tristes et moins intelligents que leurs frères de l’ancien continent, voilà en quelques mois le portrait général des Singes d’Amérique.
Leur famille comprend un grand nombre de variétés. Il y a d’abord les Hurleurs, voisins incommodes
s’il en fut, qui doivent leur nom aux cris insupportables qu’ils poussent; les Atèles sans pouce, les Sajous pleureurs, les Sajous cornus, etc., etc.-
Les Callit riches sont plus agréables: Saimiris Yiuditas (petites veuves), Sakis à queue de renard, Sakis satan, Sakis à tête noire et Sakis à tête blanche, il y a dans le nombre des petites bêtes qui meublent agréablement une singerie.
La revue des Singes touche à sa fin.
Nous voici en présence des Nyclipithèques ou Singes de nuit, découverts par d’Azara au début de ce siècle. Ces animaux à tête ronde, aux yeux de hibou, sont des chasseurs d’oiseaux. La lumière les éblouit et c’est dans l’obscurité qu’ils cherchent leur nourriture.
Avons-nous cité, parmi les Hapaliens, les Ouistitis du Brésil et les Tamarins (Edipe, gentilles petites bêtes qui ne viennent chez nous que pour y mourir misérablement de la poitrine? Si nous singe malade. l’avons fait, il nous resterait encore à dire un mot
des Lémuriens ou faux Singes, des Ind ris, des Makis, des Loris, des Galag'os et des Torsiers.
Mais ne nous attardons pas en compagnie de ces espèces infimes. Après cette longue revue des petites espèces, revenons à la grande famille pour élucider une dernière question d’ordre général.
A quoi sert le Singe?
Le Singe est le bouffon de l'homme. Il fallait un éclat de rire dans la nature. C’est le Singe, qui y joue le rôle du comique.
Pendant les quarante jours et les quarante nuits où l’arche de Noë flotta sur les eaux ; le Singe fut évidemment la gaieté de l’arche.
Aujourd’hui encore, coiffé d’un tricorne, habillé d’une robe rouge, monté sur l’orgue de barbarie, il est la gaieté de la rue. Bateleur, cabotin, charlatan, voilà son sort et son rôle dans le monde.
Cille, ainsi que le nomme La Fontaine, est né imitateur et comédien,... moins que l’Homme cependant, qui souvent s’est essayé à imiter le Singe. Rappelez-vous le succès du drame : Jocko ou le Singe du Brésil. Rappelez-vous les Japonais de l’Hippodrome. C’est l’un d’eux, croyons-nous, qui racontait cette anecdote :
« Voulez-vous savoir le plus grand succès de ma carrière?
— Oui.
— C’était un jour, à Yeddo, dans le grand Cirque. Déguisé en Singe, j’avais exécuté vingt tours d’adresse étourdissants, quand je m’aperçus qu’il y avait dans l’assistance un Singe, un vrai Singe, qui me regardait avec attention. Je redoublai d’efforts, je fis des merveilles, et, quand j’eus fini, savez-vous ce qui arriva?... Le Singe se leva de sa stalle, descendit dans l’arène et vint me serrer la main.
René Delohme.
FAMILLE DE TIGRES DE L’iND:
LE TIGRE
1 n’y a peut-être pas dans la création de plus bel animal que le Tigre.
Le Tigre est un grand calomnié.
Autant sa renommée est terrible et sa légende odieuse, autant sa force est extraordinaire et sa beauté admirable. Sa souplesse, son agilité tiennent du prodige.
Rien n’égale la puissance et la grâce, le charme terrifiant et superbe de ce grand chat de neuf pieds !'
Un classement puéril a fait du Tigre comme un vice-roi des animaux, ayant pour sultan le Lion.
Le Tigre ne relève que du Tigre et ne partage avec personne sa couronne ensanglantée.
C’est tout simplement le monarque de l’Asie, comme le Lion est le roi de l’Afrique. L’un règne en souverain sur les rives du Gange; l’autre a pour trône l’Atlas!
Tous les deux sont des souverains terribles en même temps
que de misérables bohémiens, sans cesse aiguillonnés par la faim, tourmentés par le jeûne, exposés à la mort, toujours à la recherche d'un dîner chimérique dans les jungles ou le désert.
Potentats errants et affamés, ils logent éternellement à la belle étoile; ils y couchent, ils y soupent ou n’y soupent pas et se campent contre un arbre ou un rocher, drapés dans leur maigreur majestueuse comme un mendiant espagnol dans son orgueilleuse pauvreté.
Indomptable et indompté, intraitable et cruel, hypocrite, ingrat, sans cesse altéré de sang, repu et jamais assouvi, implacable autant qu’irrésistible, égorgeant pour égorger, immolant pour son plaisir la victime qu’il ne saurait dévorer et se vautrant avec délices dans le sang qu’il ne peut plus boire, tel est le Tigre de la légende. ^
Celui-ci, on ne le trouve ni aux Indes, ni en Chine, ni dans «aucun pays. Tl n’existe que dans le domaine de l’ignorance et de la fantaisie.
L’imagination entoura le Tigre d’une auréole de carnage et il a passé, dans l’histoire naturelle, le muflle souillé de taches de sang que toutes les eaux du Gange ne sauraient laver.
Le Tigre n’a point la douceur de l’agneau : la nature lui infligea d’autres goûts et lui imposa surtout un appétit plus grave...
Le grand carnassier de l’Inde est assurément moins féroce que la Taupe ou la Belette, et nous
écrasons, sous chacun de nos pas, des insectes plus cruels
TIGRE DE COCU I N Cil I N E (JARDIN DES PLANTES).
et se familiarise bientôt avec le gardien qui le traite avec douceur.
Non seulement il apprend à connaître et à respecter la main qui le nourrit ; mais, friand de caresses autant qu’un chat domestique, il ronronne en voûtant son dos gigantesque sous le doigt souverain de l’homme.
Quand le Tigre n’est pas abolument affamé et qu’on ne l’effraye point, il reste calme, prend des airs dédaigneux ou distraits.
En léchant avec une grâce adorable ses larges pattes de velours, il semble dire à l’homme : « Merci, je viens d’en prendre; tu n’as qu’à repasser demain. »
Vous voyez bien qu’il n’est pas si sanguinaire! Et, d’ailleurs pourriez-vous bien me dire quel est le plus cruel du Tigre, qui boit carrément du sang, ou de la Vipère, qui se délecte dans le lait?
Le Tigre est répandu sur la plus grande surface de l’Asie. C’est un montagnard qui s’en va volontiers dîner dans la plaine. La chaleur lui plaît, mais son manteau royal brave les frimas.
Le Bengale et la Mongolie, le royaume de Siam, le Tonkin, la Chine, la Birmanie, voilà les domaines du Tigre.
Il se promène dans le Thibet et il a un pied à terre dans File de Sumatra.
Tout le monde connaît le Tigre. Ce noble étranger est aussi populaire que le Lion. Sa beauté est sans
rivale. Rien d’éclatant, d’original, de délicat, de mathématique et de fini comme la peau du Tigre.
Ce n’est pas un manteau, c’est un dessin; ce n’est pas un pelage, c’est un éblouissement, un vertige,
LE TIGRE
une harmonie : rte fines et élégantes bandes noires, colliers et bracelets qui se détachent sur un fond d’or, se suivent, s’écartent, se soudent, s’élargissent, se recourbent, s’amincissent, se fuient, se retrouvent, se confondent; et tout cela s’harmonise, se complète et se tient. C’est une figure, c’est un tableau. Un géomètre a tracé ces lignes; un peintre a dessiné ces bandes; n’y touchez point, vous effaceriez ces couleurs.
Au repos, il semble peut-être lourd sur ses pattes trapues; masse indolente et superbe, majesté pesante et terrible, il a l’air de sommeiller ; mais que le péril l’excite ou que la faim l’aiguillonne, il se lève, bondit, frappe, attaque et tue presque a la fois. — C’est un trait qui passe, un cri qui part, la foudre qui éclate.
Sous sa griffe, un râteau, sous sa patte, une massue, sa victime, daim, loup, sanglier, homme ou cheval, tombe la nuque brisée, le ventre ouvert...
Vingt dogues ne sauraient le faire reculer. Celui que sa patte atteint n’est plus qu’un invalide ou un mort. Acculé contre un arbre ou un rocher, la gueule sanglante et le poil hérissé, la face ridée, l’œil en feu, il agite sa patte formidable comme s’il jonglait ! Ce qu’il touche tombe, et ce qui tombe ne se relève plus. Il n’y a pas d’animal à qui la nature ait plus largement dispensé les qualités physiques, la grâce, la vigueur, l’agilité. D’un bond, il saute dans un enclos, par-dessus de hautes palissades, et d’un bond il en sort, chargé d’un buftle qu’il emporte comme un chat ferait d’une souris. Il dort toute la journée, se couchant là où l’aurore l’a surpris, se réveillant le soir, dans les hautes herbes impénétrables où il passé le jour. Ce qu’il aime, c’est la nuit, où ses grands yeux errants étincellent d’un feu sauvage, où sa belle robe mouchetée s’allonge, se replie, s’étale, rampe, ondule comme un tapis vivant.
Antithèse curieuse, le Bengale a donné son nom à la plus délicate des fleurs, comme au plus terrible des carnassiers.
Si l’on excepte l’Éléphant, cette forteresse, aucun animal ne peut résister au Tigre. Il a pourtant un adversaire terrible et souvent heureux dans le Buffle sauvage, son ennemi mortel.
A la vue du Tigre, il s’avance avec une majesté sauvage, défiant son adversaire en faisant voler la poussière sous son sabot furieux.
Au mugissement de l’un, répond le mugissement de l’autre, et tandis que le Tigre s’aplatit comme un Chat prêt à bondir, le Buffle se précipite sur son adversaire, opposant aux griffes du fauve ses cornes, deux épieux, et son front, un maillet. Un nuage de poussière voile les combattants ; c’est à peine si l’on aperçoit deux masses qui roulent, des chairs qui pendent, du sang qui coule. Enfin la poussière tombe et le silence règne dans les jungles. Quel est le vainqueur du Tigre ou du Buffle? Tous les deux sont morts.
Le plus souvent, le Tigre, dans un bond vertigineux, saute au cou du Buffle aveuglé par la rage, l’étrangle, Tégorgeet en quelques coups de crocs formidables met ses tripes auvent. Quelquefois, aussi, le Buffle, dans un élan furieux, prévient son adversaire, le jette en l’air de ses cornes terribles, et le foule à ses pieds, palpitant, les os fracassés, s’en va, puis revient, implacable, acharné, pour broyer un cadavre.
Quand le Tigre aperçoit l’homme pour la première fois sur la limite des forêts, il paraît qu’il ne
Si, par extraordinaire, l’un d’eux parvient à vaincre sa surprise et à s’échapper, il s’enfuit dans les montagnes de toute la vitesse de ses jambes, comme s’il avait un orchestre dans la tête. 11 n’ira plus au concert.
Les Annamites font au Tigre une autre chasse qui n’est pas moins pittoresque: ils sèment autour de son repaire de larges feuilles de figuier, arrosées d’un liquide gluant. Le Tigre sort de son gîte royal et s’avance fièrement sur ce tapis trompeur. Une feuille s’attache à sa patte, puis une autre, puis cinq, puis dix. Il s’étonne, il s’irrite, ne comprend rien à cette détestable plaisanterie. De sa gueule, déjà frémissante de colère, il essaye de débarrasser ses pattes de ces guêtres étranges et maudites. Mais bientôt son muffle, son cou, son poitrail se couvrent de feuilles inséparables. Furieux, il se roule dans l’herbe, rugissant, mordant le sol, bondissant, retombant, partagé entre la stupéfaction et la rage; et plus il veut se débarrasser de ce feuillage qui s’attache à ses flancs, se colle sur son dos, s’entasse sur sa tête, plus il s’empêtre dans cette robe de Nessus qui ne le brûle pas, mais l’entrave, le suffoque, l’étouffe.
Ce n’est plus un Tigre, mais une masse informe, étrange, roulante et bondissante de feuilles qui semblent animées. — On dirait un soldat de Brunehaut.
Enfin, palpitant, exténué, à bout de force et de souffle, il tombe pour ne plus se relever. Ce n’est plus un adversaire, c’est un bloc. Les chasseurs arrivent et assassinent le grand assassin de troupeaux.
Fatigué de servir d’entre-côte au roi des jungles, l’homme fait au Tigre une guerre acharnée. Aussi, le plus beau des fauves devient plus rare de jour en jour et l’on peut prévoir l’époque où son trône, barbouillé de sang, sera mis aux enchères.
Il existe bien des espèces de tigres, toutes imposantes et gracieuses, drapées d’un manteau magni-
l’ attaque jamais. Il le considère avec un mélange de surprise et de dédain : « Quel est donc ce pygmée? »
Ce pygmée est le maître du Monde et le dompteur de la Création.
Les Annamites ont eu l’ingénieuse idée de se débarrasser de Monseigneur le Tigre, comme ils l’appellent respectueusement, en lui donnant un concert : ce n’est meurtrier que pour les oreilles.
Armés de tams-tams, de gongs, de tambours, de trompes et de crécelles, les assaillants, je n’ose dire les musiciens, forment un vaste cercle autour du bois où les Tigres font la sieste.
Surpris dans leur sommeil, étourdis par un tintamarre extravagant qui éclate comme une bombe au sein des forêts, les Tigres sont pris d’une terreur folle, restent sur place, hésitants, tremblants, l’oreille basse, comme paralysés, ne songeant ni à fuir ni à se défendre. On peut alors s’approcher d’eux et les tuer impunément à coups de fusil, à coups de lance.
fique, ornement et terreur des contrées où éclatent leurs rugissements. D’un bond que ne saurait faire le Tigre royal, passons de l’Asie en Amérique et arrêtons-nous devant le Jaguar, ce tyran des prairies qui commande aux plaines du Nouveau-Monde comme le Lion en Afrique et le Tigre sur les bords du Gange.
C’est un franc bohémien des steppes, galvaudant sa couronne ensanglantée de forêt en forêt, de montagne en montagne, dans le carnage des belles nuits étoilées, sans gîte ni tanière, sans famille, sans foyer, s’en allant toujours seul, fuyant la société, à la recherche éternelle d’une proie.
C’est un vrai Tigre, le Tigre américain.
Et Humboldt a vu des Jaguars traverser à la nage des fleuves d’une lieue, traînant à leur gueule un Cerf ou un Cheval. Il égorge tout ce qu’il rencontre et l’on assure qu’il attaque le puissant alligator luimême, qu’il va défier au sein des rivières. C’est toujours un duel à mort : ou le Jaguar étrangle le Caïman ou le Caïman l’entraîne et le noyé au fond des eaux. Le prince de Wied a rencontré des Jaguars aussi grands que le Tigre royal. Reugger et d’Azara comparent sa force prodigieuse à celle du Lion.
Son cri est terrible, et tout tremble dans les forêts quand son formidable hou-hou fait retentir les échos à deux lieues à la ronde. C’est bien là la voix d’un maître!
Le Tigre américain a un goût particulier pour le nègre, dont les fortes exhalaisons l’attirent de très loin. Pour lui, le blanc n’est qu’une viande de seconde catégorie. Mais, faute d’un mulâtre ou d’un Indien, le Jaguar se contente d’un Espagnol.
Quand un nègre et un blanc voyagent ensemble, le nègre est toujours le préféré, et, comme une seule victime suffit au Tigre américain, le blanc continue paisiblement sa route en remerciant le Seigneur de l’avoir fait descendre non de Cham, mais de Japhet.
On chasse le Jaguar à la lance, à la fourche, au couteau, à la massue, à la flèche, au lacet. Ces deux dernières chasses sont les plus sûres et les plus curieuses. Dans le premier cas, le puissant animal est empoisonné; dans le second, il est étranglé.
L’Indien se fabrique une barbacane avec un bambou et de toutes petites flèches avec des épines qu’il trempe dans le terrible poison appelé curare.
Poursuivi par une meute de dogues, le Tigre d’Amérique grimpe sur un arbre d’où il nargue ses adversaires hurlants. C’est alors que le chasseur lui envoie ses flèches empoisonnées, qui pénètrent plus profondément que la balle de la meilleure carabine. C’en est fait : le Jaguar se raidit, tremble et tombe, ébauche un rugissement, expire dans une convulsion horrible. Une épine a vaincu le roi des pampas.
Dans le Paraguay, quand le Jaguar a grimpé sur un arbre, on lui lance, avec une adresse merveilleuse, un lacet autour du cou. Il a été vu; il est pris. Un chasseur attache aussitôt un bout de la corde à l’anneau de sa selle et lance son cheval au galop, traînant en rase campagne le fauve rugissant de colère et de douleur.
LE TIGRE
Si le Tigre, disloqué, meurtri, sanglant, oppose une dernière résistance, un autre chasseur lui passe un second lacet aux jambes de derrière, et les cavaliers, galopant à toute bride en sens opposé, n’ont bientôt plus qu’un cadavre entre eux. Une corde a suffi pour étrangler le tyran des forêts.
Il n est pas rare devoir de petits Jaguars apprivoisés dans un village américain. Après avoir empoisonné ou étranglé ses parents, l’Indien l’emporte dans sa cabane, lui passe une corde au cou et l’attache
devant la porte, à la branche d’un palmier.
Le petit Jaguar s’apprivoise, il oublie tout ; on lui donne de la viande cuite, du lait et des boules pour jouer; il s’amuse avec les chiens, ces ennemis mortels de sa race, et fraternise avec les chats, ces pygmées !
Il est captif, il est