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LES ARACHNIDES

Les Arachnides sont des articulés à respiration aérienne, dépourvus d'ailes et d'antennes, munis de quatre paires de pattes, dont la tète est confondue avec le corselet, et qui ne subissent que de simples mues.

Le corps des Arachnides est formé de deux parties principales : l'une appelée céphalothorax ^ comprenant la tète et le thorax soudés ensemble, et l'autre abdomen, tantôt sans aucune division, tantôt partagé en plusieurs anneaux.

Toutes les pattes sont fixées au céphalothorax et se terminent ordinairement par un double crochet; chacune d'elles jouit de la propriété de se régénérer après avoir été cassée.

Le sens du toucher, chez^ ces animaux, réside principalement dans les pattes et les appendices dont la bouche est armée.

Les yeux sont toujours simples et au nombre de huit dans la plupart des espèces.

Les Arachnides perçoivent les sons, mais quels sont les organes qui les leur transmettent? On l'ignore.

Leur bouche varie : les espèces qui sont parasites sont munies d'un suçoir; celles qui se nourrissent d'insectes ont la bouche garnie de deux mandibules que terminent des crochets mobiles; un grand nombre sont pourvues d'une glande venimeuse dont le canal excréteur traverse les crochets mobiles creusés à cet -effet. Dans les espèces qui ourdissent des toiles, on observe des

organes spéciaux d'où s'échappe une matière soyeuse; les femelles en font un double usage : elles s'en servent pour dresser leurs toiles et pour construire les coques destinées à renfermer leurs œufs.

Chez les Arachnides, la respiration s'effectue le plus souvent par des sacs pulmonaires logés dans l'abdomen et souvent, à l'extérieur, par des stigmates au nombre de deux, de quatre ou de huit; quelques-unes respirent par des trachées; un petit nombre offre à la fois des poumons et des trachées.

Le sang des Arachnides est blanc.

La circulation n'est pas la même chez tous ces animaux. Les Arachnides qui respirent par des trachées n'ont qu'une circulation incomplète; celles, au contraire, qui respirent par des poumons offrent un système complet de circulation; le <îœur est situé sur le dos, et le sang, après s'être répandu dans toutes les parties du corps, arrive à l'organe respiratoire et revient ensuite au cœur.

Toutes les Arachnides sont ovipares.

A cette classe appartiennent les Araignées et les Scorpions.

LES ARAIGNEES.

Ce qui ne i^att point aux yeux engendre souvent dédain et mépris : c'est le lot de l'Araignée. Son plus grand tort, à coup sûr, est d'être laide; et, pour cette peccadille, on oublie ses bonnes qualités ; peu d'animaux cependant sont plus heureusement doués. Chasseresse passionnée, elle joint la prudence & la ruse, n'est pas moins habile à l'attaque qu'à la défense, et fait preuve, à l'occasion, d'une sobriété et d'une patience invincibles. Son amour pour ses petits égale son courage à les défendre; mais n'eût-elle que son talent de filandière, c'en serait assez pour la réhabiliter et la venger de notre aversion irr^éohie. Dans nos climats, l'Araignée ne fait aucun mal; elle protège nos fruits contre les insectes déprédateurs, et nous délivre d'un grand nombre de Mouches importunes et de Cousins sanguinaires : ses mœurs présentent plus d'un trait curieux.

La structure des Araignées est toute spéciale. Leur con?s n'offre que deux parties distinctes, séparées par un mince étranglc-

. ment : une lôte confondue avec le corselet , un ventre énorme, débordant à outrance. Si Télégance leur fait défaut, de solides avantages rachètent ce léger inconvénient. Et d'abord, la plupart jouissent de quatre paires d'yeux, lisses, brillants, inunobiles, tantôt ramassés en un seul groupe, tantôt disséminés et distribués en carré, en croissant, en triangle; huit pattes, forgées en griffes acérées , entourent le corselet ; pour compléter cette armure de travail et de guerre, deux fortes mandibules, garnies d'un crochet mobile, arqué et pointu, défendent la bouche : dans quelques espèces, ce crochet est percé d'un trou par lequel s'échappe le venin dont l'Araignée tue ses victimes.

A l'intérieur son organisation n'est pas moins singulière. Indépendamment des stigmates qui lui sont communs avec les insectes, et par lesquels elle reçoit l'air ambiant, elle respire encore au moyen de sacs pulmonaires formés de petites lames serrées les unes contre les autres et placées de chaque côté de la base de l'abdomen ; à l'autre extrémité se trouvent les filières : c'est l'atelier de l'Araignée. Elles consistent en appendices articulés, cylindriques, dont les pointes se réunissent en faisceaux ou mamelons , rentrant dans l'abdomen comme les étuis d'une lorgnette. La matière qu'elles renferment, a l'aspect d'une gomme liquide, qui n'est flexible qu'autant qu'elle est divisée en fils extrêmement minces. De chaque mamelon en travail sortent mille fils, d'une telle finesse, que quatre-vingt-dix sont nécessaires pour égaler la grosseur d'un fil de Ver à soie, et dixhuit mille pour représenter un fil à coudre ; les fils des jeunes Araignées sont bien plus ténus encore : d'après Leuwenhoeck, il en faut quatre cent mille pour atteindre la grosseur d'un seul de nos cheveux; ce sont eux. qui, séchés par l'air el le soleil et emportés par le vent, constituent ces jolis fils blancs de la Vierge dont l'atmosphère est semée au conmiencement de l'automne. Tous peuvent supporter, sans se rompre, un poids sept fois plus lourd que celui de l'animal. Chaque fois que l'Araignée a besoin de ses fils, elle les tire avec ses pattes de derrière, à mesure qu'ils paraissent au dehors, et d'un certain nombre d'entre eux elle compose un fil unique pour la confection de sa toile; elle les dévide encore par le seul poids de son corps, ou bien elle les déroule en pelote avec sa bouche et ses pattçs; elle peut aussi les allonger ou les raccourcir à volonté.

L'Araignée n'est rien moins qu'une filature vivante; elle Tali-

LES ARAIGNEES. 633

mente de sa propre substance, et tout chômage prolongé Texpose à mourir de faim. En effet, pour elle point de salut hors de son métier de filandière; si Testomac est à jeun, la matière première fait défaut. Adieu filets et gibier! car, sans filets, comment saisir une proie fuyante qu'on est réduit à attendre sur place, en embuscade? Sans nourriture , comment renouveler la provision de fil épuisée? Aussi TAraignée la ménage-trcUe avec soin. Si Ton détruit sa toile, elle en recommence aussitôt une autre ; cinq et six fois de suite, avec le même courage et la même persévérance, elle relèvera les ruines de sa maison ; mais après ce temps, à bout de ressources, elle mourra exténuée de misère, à moins qu'un heureux hasard ne lui fournisse la proie nécessaire à sa nourriture, et, par suite, le moyen de fabriquer de nouveaux filets. D'après Geoffroy, le précieux réservoir à fil s'épuise avec Tâge. Les vieilles Araignées, ne pouvant plus faire de toiles, cherchent à s'emparer du bien d'autrui; un combat furieux est la conséquence ordinaire de cette violation de domicile; il se termine par la mort du plus faible, dont le vainqueur fait son profit. Quelquefois le propriétaire menacé dans ses droits d'occupant n'attend pas l'assaut; il décampe et va s'établir ailleurs.

L'excessive ténuité du fil de l'Araignée a souvent fait illusion sur le manège de cette bestiole. A première vue, on ne comprend pas comment elle parvient à s'échapper et à s'élever dans l'air, ni comment elle peut tendre ses filaments à deux arbres éloignés l'un de l'autre; on serait tenté de croire que les fils jaillissent des filières ou que les Araignées ont la faculté de se tenir suspendues dans l'espace : l'origine des fils donne la solution de ce double problème.

La matière qui transsude des filières n'est pas de la soie, comme on le croit généralement; c'est un liquide glutineux, dont les gouttelettes, au contact de l'air, s'allongent en plusieurs fils, dès que l'Araignée s'éloigne des corps sur lesquels elle les a déposés ; elle ne fait pas un pas qu'elle ne tende un fil ; si vous voulez la prendre, elle se dérobe au moyen d'un fil latéral invisible : il est facile de s'en convaincre par l'expérience suivante. Mettez sur un de vos doigts une jeune Araignée, et isolez-la de tout corps environnant. N'ayant pas de fil latéral flottant, elle ne peut s'échapper latéralement; mais, suspendue à votre doigt par sa matière glutineuse, elle se laisse tomber lentement au bout de son fil vertical qui s'allonge. Si plusieurs fois vous rac-

courcissez ce fil en le coupant avec un de vos doigts, l'Araignée, ■désespérant d'aborder la terre ferme , emploie un autre moyen pour s'échapper; elle remonte le long de son Bl, à une certaine distance du point d'attache; elle travaille vivement de ses pattes et de sa bouche, et parvient à former, sur le (11 auquel elle est suspendue, un petit flocon de filaments; elle monte alors et descend rapidement au-dessus et au-dessous de ce flocon , et laisse, à chaque course, des fils très-fins qui s'appuient sur le flocon et y aboutissent. Ces préliminaires achevés, ^Araignée, en ingénieur prudent, procède à l'essai de son câble de sûreté. S'il n'est pas assez fort pour la porter, elle revient sur ses pas pour le renforcer;, puis, se dirigeant le long de ce fil, qui s'allonge toujours, devient plus ferme, et la soutient d'autant mieux qu'il est plus long, elle accélère sa vitesse à mesure qu'elle s'éloigne du point d'attache. Re<loublez d'attention, vous la verrez bientôt renaonter, comme sur un plan incliné, vers le premier corps venu, sans dévier ni à droite ni à gauche, ni plus haut ni plus bas. Le vent a porté une de ses amarres du câble principal à l'objet le plus voisin ; le pont suspendu est jeté, l'Araignée n'a plus qu'à le franchir; l'extrême rapidité de sa course l'emporte loin de vos regards : elle a conquis sa liberté.

Les fils tirés des filières sont appropriés & leurs destinations variées : ils prennent la forme d'un tissu serré comme une toile, ou de mailles plus ou moins grandes; les uns gardent longtemps leur viscosité, les autres la perdent dès qu'ils sont appliqués et deviennent secs et cassants. Les mômes espèces font leurs toiles et leurs cocons avec la même espèce de fil et les modèlent sur le même patron. Veulent-elles commencer leur ouvrage, toutes s'y prennent de la même manière : elles extraient de leurs mamelons une goutte du liquide glutineux, la fixent contre un corps, s'éloignent en filant, et vont assujettir l'autre bout de ce j»remier fil à un autre endroit; mais toutes ne l'achèvent pas de la même façon. V Araignée domestique^ par exemple, après avoir collé son fil aux parois d*un mur, revient sur ce premier fil, en colle un second à côté du point de départ, et retourne sur ses pas pour en faire autant au bout opposé ; elle continue cette manoeuvre jusqu'à ce qu'elle ait posé une assez grande quantité de fils dans la même direction. Sur ces assises, elle place de nouveaux fils qui coupent les premiers à angles droits ; ils se collent les uns aux autres, et ne forment plus qu'une toile dont les fils, juxtaposés en sens contraire, représentent la trame et la

chaîne de nos étoflfes, avec cette différence, qu'au lieu de s'entrelacer, elles sont seulement appliquées et collées l'une sur l'autre.

V Araignée des jardins [Epeira diadema), dont le réseau est orbiculaire, procède autrement. Placée d'abord sur un arbre, elle tire de ses mamelons un Al auquel elle se pend et qu'elle laisse flotter en l'air, afin que le vent la porte sur la branche d'un arbre opposé. Cet effet obtenu, elle fixe son fil par l'extrémité. Dès qu'elle s'est assurée de sa solidité, elle retourne au milieu du fil et s'en sert comme d'un pont de communication pour continuer son œuvre. Un second fil est attaché, et son autre bout est collé à quelque branche non loin du premier fil; plusieurs, ainsi dirigés, partent tous d'un centre commun, et en s'éloignant s'écartent les uns des autres comme les rayons d'un cercle. La moitié du travail esi lait. Courant de rayon en rayon, l'Araignée y applique ses filières et y attache des fils circulaires, qui gravitent tous autour d'un centre commun; toutes les mailles du cercle sont exactement de la même grandeur : le plus habile géomètre ne ferait pas mieux (fig. 198). Il ne reste plus à l'artiste qu^à se construire une petite loge entre deux feuilles; il la garnit d'une toile irrégulière, à laquelle aboutissent plusieurs fils du filet principal; il s'y retire soir et matin, comme dans un fort : pendant tout le jour il se tient à l'affût, au centre de son réseau.

L'industrie de VAraignée des caves a aussi son cachet particulier. Cette espèce se contente de tapisser son trou d'une toile serrée, et de tendre au dehors un petit nombre de fils aboutissant à 45on antre dont l'entrée reste toujours ouverte. La retraite des mineiLses est construite d'après un plan analogue ; leur trou cylindrique est également doublé à l'intérieur d'une moelleuse tenture ; mais leur logis est prudemment fermé par une porte, ou défendu à l'entrée par un rempart en terre mêlée de débris. VAraignée aquatique^ enfin, se construit au sein de l'eau une cloche d'où partent des fils dirigés en sens divers et fixés aux plantes environnantes. Seules les Araignées vagabondes et chasseresses ne filent d'aucune sorte; elles s'emparent de leur gibier à la course, en se jetant sur lui comme de véritables sauvages.

C'est de proie vivante, d'insectes de toute espèce que se nourrissent les Araignées ; elles ne touchent jamais à une bête morte. Leur manière de chasser atteste beaucoup d'intelligence et ferait

honneur au plus habile slralégiste. Immobile au centre de sa toile, ou tapie dans sa cachette, TAraignée guette avec une admirable patience l'imprudent qui doit lui fournir son repas ; malheur à lui s'il se heurte contre le filet ! sa présence est révélée à l'instant même, il est perdu sans ressource. A peine la plus légère secousse a-t-elle fait vibrer la toile, l'Araignée fond sur le gibier, l'enlace de ses fils, l'attache à l'extrémité de son ventre et le charrie pour le mangera son aise dans sa loge. S'il n'est ques-

Fig. 198. Araignée de» jardins.

tion que d'un animalcule, petite Pj;ialène, Cousin ou Moucheron, l'Araignée déploie moins de science, elle ne se dérange pas, et laisse le pauvret s'empêtrer de lui-même dans les rels : elle sait d'instinct qu'il ne pourra se dégager, et qu'elle le retrouvera quand bon lui semblera. Lorsqu'une Mouche s'est prise, l'Araignée, en général, lui donne le coup de grâce et l'emporte sans l'envelopper. Mais si l'insecte tombé dans la toile est de taille à se défendre, la tendeusc opère avec une merveilleuse sagacité : elle laisse d'abord la proie s'engager de plus en plus, se débattre et s'user en stériles efforts; fait-elle mine de prolonger la résis-

tance outre mesure, l'Araignée la prend corps à corps; Tissue de ce duel n'est pas douteuse ; un des adversaires a déjà perdu une partie de ses forces, il est aux trois quarts garrotté, démoralisé ; l'autre arrive comme une troupe fraîche sur le champ de bataille; l'Araignée en connaît toutes les ressources, l'infortuné est enroulé de plus belle, un coup de poignard termine cette lutte inégale. S'agit-il enfin d'une aventurière à mauvaise tête, cuirassée et armée de pied en cap, telle qu'une Guêpe, par exemple, l'Araignée a vite pris son parti ; elle se garde bien d'en venir aux coups, au risque de se faire estropier, d'y rester, ou tout au moins de voir sa toile bouleversée de fond en comble ; ne pouvant occire l'intruse, elle l'aide elle-même à se dépêtrer, coupe quelques fils de sa toile, et quand elle. a mis à la porte l'audacieuse étrangère, elle raccommode son filet, ou bien elle en fabrique un nouveau, si la Guêpe en jouant des mandibules et des pattes a mis toute la maison sens dessus dessous.

D'habitude les Araignées se contentent de sucer leur proie; il en est cependant qui la dévorent et n'en laissent pas le moindre morceau : ce sont les plus féroces ; la caste entière, il faut bien l'avouer, ne laisse pas que d'aimer la chair fraîche. Dans les temps de famine, l'Araignée saute à pieds joints par-dessus tout sentiment et se jette sur ses semblables. Elle fait bien pis vraiment; en dehors des cas de nécessité extrême, où les meilleurs cœurs peuvent succomber, elle se montre épouse dénaturée : par simple caprice, la femelle croque maintes fois son mari.

Le prince-consort n'ignore nullement ce goût dépravé et la destinée qui l'attend : aussi n'approche-t-il qu'avec des précautions infinies. Tout d'abord il s'assure de ses bonnes intentions avant de pénétrer au centre de la toile; il tire tout doucement un fil. Peut-on entrer? semble-t-il dire de sa voix la plus flûtée. Si rien ne répond à cette humble demande, il s'éloigne, revient, frappe derechef à la porte un coup modeste, comme il convient à un solliciteur. Cette fois il a obtenu un signe affirmatif ; il fait son entrée, mais sans être très-rassuré ; en peu de mots il conte son affaire et détale à toutes jambes, heureux si la princesse ne l'attrape pas à mi-chemin de sa course effrénée ! le pauvre diable y laisserait sa peau.

Cette étrange manière de célébrer ses noces s'explique sans peine. La faim, la cruelle faim rend l'Araignée défiante, égoïste,

impitoyable. Le màie n'aide en rien à Téducation des petits; ses fonctions remplies, ce n'est plus qu^un ennemi, un mangeur de plus, un autre concurrent de chasse et de table ; la proie est in certaine, partant le garde-manger n'est pas toujours garni ; Tépoux, en On de compte, n'est-il pas chose mangeable? Cette réflexion saisit subitement l'Araignée : c'est ainsi que le mariage finit souvent par une tragédie.

L'Araignée n'est pas plutôt mère, qu'elle est tout entière à sa progéniture; elle ne perd pas un seul instant de vue son cocon. S'il est simplement enveloppé d'une mince pellicule, d^une bourse légère ou d'une gaze transparente, elle le porte toujours avec elle, se l'attache à l'extrémité du ventre et ne s'en sépare jamais. Lorsque les petits sont éclos, elle les porte sur son dos ou les fait marcher devant elle en les menant en lisière par son fil ; au moindre danger elle tire le fil protecteur, les petits sautent sur elle ; pour les déloger de cet asile, il faut se débarrasser de la mère, elle les défend au péril de sa vie.

Le nombre des œufs renfermés dans les cocons varie selon les différents genres d'Araignées : tantôt le cocon n'en contient que dix ou douze, tantôt il en abrite cinq et six cents. A peine sont-ils expulsés au dehors, ils se dilatent au contact de l'air et acquièrent bientôt, dans leur ensemble, un volume qui dépasse le volume fœtal. En général, les petits éclosent une vingtaine de jours après la ponte ; mais quelquefois ils passent tout Tbiver dans l'œuf et ne se montrent au jour qu'au printemps. La jeune Araignée qui vient de naître est d'une telle faiblesse, qu'elle a de la peine à se mouvoir ; ses organes restent emmaillottés pendant quarante-huit heures ; avant de quitter son berceau, elle change de peau; cette crise passée, elle fait quelques pas, se laisse tomber du cocon à l'aide d'un fil, et se met aussitôt à construire une petite toile d'une étonnante régularité : sans tâtonnements et sans apprentissage, elle est tout à coup devenue une filandière de première force ; elle gardera ce talent jusqu'à la fin de sa vie.

LARGYRONÈTE.

L'Argyronète [Argyroneta aqualica)^ découverte pour la première fois par l'abbé de Lignac, aux environs du Mans, a été étudiée tour à tour par les plus illustres naturalistes, par Linné,

de Geer, Clerk, Hahn, Geoffroy, Latreille, Walckenaër, etc. Dans ces derniers temps, M. Félix Plateau a ajouté de nombreuses observations à celles de ses devanciers. Grâce à ces travaux réunis, on possède aujourd'hui tous les éléments d'une biographie com-

Fig. 199. Argyronèto.

plèle de TArgyronète ; ses mœurs exceptionnelles méritent d'être connues.

Seule de toutes les Aranéides, TArgyronète a le privilège d'être aquatique. Elle ne se tient pas seulement sur Teau sans se mouiller, conmie les Lycoses, les Dolomëdes, les Gerrys, et autres insectes qui glissent à sa surface et y mènent leurs chasses à courre ; véritable citoyenne de l'humide empire, l'Argyronète naît et vit dans le milieu où se noient les autres Araignées ; elle y construit sa demeure, y place son nid, et y élève ses pe tits

l'eau est son domaine naturel ; c'est sa résidence habituelle, le théâtre de ses exploits de filandière et de chasseresse et son école permanente de natation.

L'eau dormante des marais, les étangs décorés de lentilles d'eau et de conferves, les rivières coulant à peine, sont l'habitation favorite de TArgyronète. L'espèce remonte au nord jusqu'en Suède; elle est assez commune en Angleterre, en Belgique et en Hollande; mais elle ne se rencontre en France que dans certaines localités de l'ouest et du centre, dans l'Erdre par exemple près de Nantes, aux environs de Laon, dans les ipares de Gentilly près Paris, et aux Bordeaux dans le département de la Sarthe ; elle n'a pas encore été signalée dans le midi de l'Europe-

L'Argyronète mâle n'a qu'un domicile ; la femelle, outre ses appartements privés, élève une construction spéciale pour ses petits. Sa maison proprement dite, où elle réside toujours, excepté pendant le temps de la reproduction, est généralement immergée à une certaine profondeur; elle présente l'aspect d'une loge ovoïde, tronquée à son extrémité inférieure et s'ouvrant en bas par une légère fente. Engagée dans les verts tapis de conferves et de lentilles d'eau, elle se dérobe à tous les regards et un œil exercé peut seul la découvrir.

Le nid est facile à distinguer. Comme l'habitation maternelle, sa figure est celle d'un dé ou d'une cloche, mais toujours il fait saillie au-dessus de l'eau ; son tissu serré et d'un blanc mat est très-résistant; deux compartiments le divisent : l'étage supérieur contient les œufs, le rez-de-chaussée sert de logement temporaire à la mère; elle s'y tient aux aguets pendant tout le temps qu'exigent l'éclosion des œufs et le développement des petits : la tête ordinairement en bas et les pattes postérieures en haut, elle surveille les alentours de son nid, prête à fondre, à la moindre alerte, sur les nombreux maraudeurs qui en veulent à sa progéniture.

La conformation du domicile aquatique est l'œuvre principale de l'Argyronète. On a cru pendant longtemps qu'elle le bâtissait tout d'une pièce; les choses ne se passent pas ainsi. L*architecte apporte, petit à petit, les matériaux de son édifice; il procède avec la circonspection et l'habileté consommée que réclame un palais à élever au milieu de l'eau ; ses manœuvres sont dignes d'attention.

Les premiers travaux de la construction sont difficiles à obser-

L^ARGYRONÊTE.: 641

ver. Sans les apercevoir, on les devine à la traction que subissent les plantes aquatiques qui lui prêtent appui.

Le premier soin de rArgyronète est de tirer de ses mamelons quelques fils qu'elle attache aux végétaux environnants et entrecroise sur un point déterminé. Ces assises posées, elle se rend à la surface de Teau, s'approvisionne d'air, et vient, en plongeant, s'en décharger sous son réseau. En vertu de sa légèreté spécifique, le gaz monte sous la forme d'une bulle ; chemin faisant, il rencontre les fils, s'y applique et leur donne, en les refoulant vers le haut, la forme d'un petit dôme. Jusqu'ici le réseau est à peine ébauché; FAranéidele fortifie de nouvelles mailles, la bulle d'air en est enveloppée : tout minime que soit ce globe lumineux, il révèle déjà la construction ; celle-ci se développe rapidement. L'Argyronète, on le comprend sans peine, a hâte d'agrandir son futur domicile ; elle fait de fréquents voyages à la surface de l'eau, se charge à chaque convoi de nouvelles bulles d'air, et les réunit à la bulle primitive, dont le volume augmente ainsi à vue d'oeil. Chaque bulle en entrant dans la cloche en chasse une égale quantité d'eau ; à la longue, ces manœuvres répétées font l'office d'une pompe, elles vident entièrement la cloche et la remplissent d'air qui détermine sa capacité. Quand son diamètre a atteint un peu plus d'un centimètre, le moule de la loge est trouvé, l'animal le recouvre de fils ; au fur et à mesure que la maison prend plus de volume, les mailles protectrices deviennent plus serrées; la cloche, à la fin, a reçu toutes ses dimensions, sa grosseur égale celle d'une noisette.

Défendue désormais par un solide réseau, elle disparaît sous les conferves ou sous les lentilles d'eau qui foisonnent autour d'elle; dans cette cloche à plongeur, Tanimal sera parfaitement à sec au milieu de l'eau.

L'établissement du nid s'opère de la même manière; seulement, comme sa partie supérieure doit émerger, la femelle jette ses premiers câbles près de la surface de l'eau ; l'apport successif des bulles d'air les arrondit bientôt en forme de dôme et fait monter la cloche à quelques millimètres au-dessus du liquide ; les parois sont bien plus épaisses que celles de la loge destinée à servir de domicile.

Les fils qui garnissent la cloche ne sont pas de même nature queceuxquilui tiennent lieu d'amarres. Ceux-ci ont la propriétéde durcir instantanément dans l'eau ; les autres ne se solidifient pas înamédiatement après leur sortie des filières, ils se laissent pé-

trir; TAranéide les malaxe avec ses pattes de derrière et les emploie en guise de vernis pour enduire Textérieur de la cloche ; Tinlérieur en est également revêtu. Le ballon d'air se trouve donc protégé par une double enveloppe ; il est clos de tout^ parts par une gaze soyeuse, excepté à sa partie inférieure qui donne entrée et sortie à rArgyronète.

Les fils attachés aux plantes aquatiques, aux pierres environnantes, varient d'aspect; il en est beaucoup d'irréguUers qui aboutissent, comme les autres, à l'orifice de la cloche. Leurs fonctions sont multiples : câbles par destination première, ils deviennent, par circonstance, des pièges où viennent se prendre les Esquilles, les Aselles et autres petits Crustacés dont l'animal se nourrit (fig. 199); ils se transforment encore en garde-manger lorsque l'Argyronète, en sa qualité d'amphibie, poursuit son gibier à la nage, ou lui fait la chasse hors de l'eau : elle prend ses repas, tantôt au frais dans son château aquatique, tantôt à Tair libre.

Dans son travail de construction, l'Argyronète use d'un manège singulier : elle se frotte le corps, presse ses filières avec ses pattes postérieures qui se relayent tour à tour; l'une de ces pattes, lorsque le ballon aérien est en partie revêtu de son enveloppe, est occupée à lisser la surface, tandis que l'autre soutienl 1 a cloche du côté où elle n'a pas encore reçu son dernier poli.

L'Argyronète, munie de poumons et de trachées, ne saurait, à l'instar des Poissons, tamiser l'air dissous dans l'eau : il lui faut de l'air pur ; un appareil ingénieux répond à cette nécessité. Velue sur presque toutes les parties de son corps, elle s'enveloppe d'air sur toutes les faces qui ne sont que nues, nage sur le dos, soit en montant, soit en descendant, et fait ainsi aFHuer le gaz vivifiant vers les organes respiratoires, situés chez elle sur l'abdomen.

Pour renouveler sa provision d'air, l'Aranéide gagne la surface de l'eau et fait pointer au-dessus son extrémité anale mate et sèche. L'eau alors de se creuser au pourtour de l'Argyronète, qui se trouve dans une sorte d'entonnoir liquide rempli d'air. L'animal vient-il à plonger pour regagner son gîte, le creux s'étrangle brusquement au-dessus des filières, l'excavation se referme, l'insecte s'y enfonce, emportant avec lui la couche d'air prise à l'extérieur et restée adhérente à son ventre; elle le cuirasse et le préserve du contact de l'eau.

La cause de cette imperméabilité a été longtemps ignorée. De

LigDac, de Geer et Geoffroy croyaient qu'un corps gras, analogue à celui que sécrètent les Palmipèdes, empêchait TArgyronète plongée dans Feau de se mouiller. Les expériences de M. Plateau ont fait justice de cette erreur. Les poils seuls de TAranéide lui forment un manteau impénétrable à Teau. Distribués par faisceaux courts, tr^s-fins, très-serrés et enchevêtrés les uns dans les autres, ils soulèvent la couche d'air, la divisent en petites surfaces partielles, et constituent autant de petits points d'adhérence qui lui donnent de la stabilité. Voilà pourquoi l'abdomen de l'Argyronète, recouvert d'une sorte de velours, ne se mouille jamais ; lorsque la bestiole fait la planche, tout son ventre est enduit d'une lame d'air : elle ressemble alors à un globule de vif-argent emporté d'un mouvement rapide au sein de l'eau.

L'air de la cloche, de même que celui de tout appartement habité, s'altère au bout d'un certain temps. Pour expliquer comment l'Argyronète s'y prend afin de remplacer par de l'air pur l'air vicié de son domicile, certains auteurs ont supposé qu'elle retournait sa loge. Ce procédé, à coup sûr, serait expéditif et n'exigerait pas de grands frais d'imagination ; mais il n'en va pas ainsi. L'Aranéide n'a pas oublié que sa cloche est fixée par de nombreuses attaches aux corps circonvoisins. Briser ces liens, ce serait s'exposer à reprendre la construction jusque dans ses fondements; elle n'ignore pas non plus qu'en renversant le ballon, celui-ci se remplirait d'eau, dont il faudrait ensuite le débarrasser pour y introduire de nouvelles bulles d'air; ses moyens hygiéniques sont aussi simples qu'ingénieux. Voici comment elle procède : chaque fois qu'elle quitte son domicile, elle s'enveloppe d'un air plus ou moins vicié et l'entraîne au dehors avec elle ; arrivée à la surface de l'eau, elle fait échange de lest, se charge d'air pur, et, de retour au logis, elle mélange sa nouvelle couche d'air respirable avec l'air de l'habitation ,^ après un certain nombre de voyages, l'atmosphère de l'appartement se trouve complètement renouvelée, sans qu'on ait besoin/ de retourner la maison sens dessus dessous.

L'Argyronète, une fois le domicile élu, ne change pas volontiers de cantonnement, et passe l'hiver cloîtrée dans sa cellule. Elle s'affectionne aux lieux où elle a bâti son habitation; si quelque cataclysme a détruit son palais, elle recherche avec soin les fils qui ont échappé à la ruine générale, et les met à profit pour sa nouvelle construction.

Le printemps et l'automne sont l'époque ordinaire de ses éta-

blissemcnis ; ces deux saisons correspondent naturellement au * temps de la construction des nids.

Les mâles passent pour faire bon ménage avec les femelles ; on croit généralement qu'ils n'en sont pas dévorés; toutefois le fait n'est pas bien sûr, et l'harmonie conjugale, chez ces animaux, pourrait bien n'être pas des plus parfaites. On ne sait trop, en effet, ce que deviennent les mâles après l'accouplement. Meurent-ils simplement et rapidement de leur belle mort? Sontils croqués par les femelles, ainsi que cela a lieu chez beaucoup d'Araignées terrestres d'un naturel féroce? Autant de problèmes à résoudre ; on sait seulement qu'on ne rencontre jamais qu'un très-petit nombre de mâles, même dans les localités où les Argyronètes femelles sont le plus communes.

Vers le temps de l'accouplement, le mâle, d'après M. F. Plateau, se bâtit une loge près de celle de la femelle; mais sa cellule est moins grande. Quand il l'a terminée, il construit un canal qui va aboutir au nid de la femelle; cela fait, il perce les parois de son appartement, et unit son tuyau de communication au trou (lu'il vient de pratiquer : les deux loges sont mises ainsi en rapport l'une avec l'autre, comme deux gouttes d'eau qu'on rapproche.

Le vestibule est à peine établi, que l'Argyronète mâle en fortifie la voûte et les côtés, et l'enduit d'une soie blanche imperméable. Ces loges, si faciles à réunir, se séparent quelquefois au printemps avec la même facilité lorsqu'elles viennent d'être jointes, ou lorsque les Aranéides se livrent des combats acharnés. Adieu alors la construction qui a reçu le choc des combattants; la maison s'en va tout à coup à vau-l'eau, l'Argyronète se retire dans un des appartements restants et s'y pose en sentinelle pour empêcher que son domicile ne soit visité par quelque intrus.

L'Argyronète fait deux pontes par an. Les œufs, au nombre de quatre-vingts environ, sont ronds, jaune-soufre, et renfermés dans une bourse soyeuse de couleur blanche, lisse à l'extérieur, et tapissée, au dedans, de fils qui s'entre-croisent entre les œufs et les maintiennent en place. Dès que ceux-ci ont été déposés dans la partie supérieure du nid, où ils sont baignés d'une couche d'air, la vigilante mère descend dans la seconde chambre et se pose en sentinelle près de l'ouverture. L'éclosion n'a lieu qu'une semaine environ après la ponte, bien que, dans les premiers jours, le développement de l'embryon soit très-rapide:

mais ce dernier s'opère si lentement à Tapparition des membres de TAranéide, qu'il semble en quelque sorte suspendu; sa marche ultérieure est plus graduellement uniforme.

La liberté, pour les jeunes Argyronètes, ne commence pas avec Féclosion. Au sortir de Tœuf, elles restent confinées dans leur gîte pendant près d'une semaine, et s'y préparent, par une série d'épreuves, à leur affranchissement définitif. Tout d'abord elles ont à fortifier leurs membres presque sans articulations au début de la vie; elles doivent ensuite tirer leurs chélicères et leurs mâchoires de la pellicule qui les renferme comme un fourreau ; elles ont enfin, chose capitale, à se couvrir de poils sans lesquels elles ne pourraient ni s'envelopper de l'air nécessaire à leur respiration, ni se maintenir à sec dans l'eau : toute Argyronète qu'on y plongerait à sa sortie de l'œuf, alors que son corps est entièrement nu, se noierait infailliblement.

Dans leur premier âge, les jeunes ne présentent aucun vestige de crochets à l'extrémité des jambes et des palpes ; leurs chélicères, hors de toute proportion avec la tête, sont appliquées contre le thorax et dans une immobilité absolue. Leur teinte générale, à cette époque, est peu foncée; mais, à mesure qu'ils grandissent, leur coloration s'embrunit, elle est passée au gris intense quand ils sont en état de quitter le nid: leur longueur est alors d'un peu plus de deux millimètres. Pendant cette réclusion salutaire, l'animal a donc été occupé à se compléter; l'apparition des poils et des articulations devient le signal de son émancipation finale ; ses crochets seuls sont encore à venir.

Rien de joli et d'amusant comme le spectacle que présentent les Argyronètes quand elles abandonnent le nid pour se donner libre carrière. Chacune d'elles se construit aussitôt une loge microscopique de trois millimètres de diamètre, d'après les procédés que lui a légués sa mère. Minuscule de taille, elle n'a garde de s'aventurer, dès le bas âge, dans la profondeur de son océan: elle se tient prudemment dans les couches supérieures, tout près de la surface où la ramène d'ailleurs le ballon d'air qu'elle charrie avec elle, et dont le volume comparé à son corps est plus gros relativement que la bulle d'air des Argyronètes adultes. A cette phase de son existence, ses allées et venues sont incessantes; l'appétit, le besoin d'exercice la jettent dans un mouvement perpétuel; à chaque instant l'eau est sillonnée par une petite boule argentée extrêmement brillante. Ce météore vivant monte, descend, circule dans tous les sens, décrivant mille

et mille paraboles; il s'échappe en fuites rapides comme un trait de feu, et c'est par myriades qu'il anime les eaux de ses jeux fantastiques. Elles n'ont pas le simple caprice pour mobile : passionnées, comme leurs mères, pour la chasse, les jeunes Argyronètes attaquent avec impétuosité les animalcules aquatiques qui fréquentent leurs parages. La proie est-elle trop considérable pour qu'elles en viennent à bout toutes seules, elles se réunissent par groupes, chassent de concert, traquent le gibier, et, quand elles l'ont saisi, se le partagent à l'amiable, sans coups ni disputes entre elles.

Une vie aussi active semblerait devoir précipiter leur dévelop pement, d'autant plus que leur appétit est très-énergique ; mais non, la croissance néanmoins s'opère lentement. Ce n'est que quinze jours après la sortie du nid que les tarses s'arment de chélicères visibles ; à six semaines l'animal ne mesure pas plus •de trois millimètres, il lui faut au moins six mois pour parvenir à l'état adulte; mais par compensation il ne meurt pas, <^omme un grand nombre d'insectes, dans l'année môme où il a pris naissance. On sait qu'il passe l'hiver claquemuré dans sa loge, et plongé dans une espèce de léthargie. Quand l'heure de la vieillesse sonne-t-elle pour l'Argyronète, et à quel âge la décrépitude la conduit-elle à trépas, lorsqu'elle est parvenue à échappera ses nombreux ennemis? On l'ignore.

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