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CRUSTACÉS

Les Crustacés sont des animaux à pieds articulés , respirant par des branchies situées à la base des pieds ou sur les piedsmêmes^ ou bien sur les appendices inférieurs de Fabdomen.

Leur système nerveux consiste dans une doublerangée de gan-^ glions réunis entre eux par des cordons de communication ; par-^ fois il ne se compose que de deux renflements noueux, placés l'un à la tête et l'autre au thorax.

Leur corps est protégé par des téguments calcaires ordinairement solides, quelquefois d'une pièce, mais plus souvent composés de plusieurs anneaux placés à la suite les uns des autres ;. ces téguments tombent à certaines époques de la vie de Tanimal et sont remplacés par une autre enveloppe.

La tête des Crustacés est munie de deux yeux généralement à facettes et porte le plus souvent quatre antennes ; leur boucheest armée, dans le plus grand nombre, de trois paires de mâchoires et de plusieurs pieds qu'on désigne sous le nom particulier de pieds-mâchoires.

Les pattes, ordinairement au nombre de dix ou de quatorze,, sont attachées au thorax ; leur forme varie suivant qu'elles servent pour marcher, nager ou saisir les corps ; dans ce dernier ' cas, elles sont terminées par une sorte de pince. Les pattes qui se brisent par accident se régénèrent aux articulations. Les^ appendices qu on observe à la suite des pattes ont reçu le nonv de fattëses-pattes.

Un grand nombre de Crustacés jouissent du sens de rouïe ; cet organe est placé à la base des antennes extérieures.

Le cœur occupe la ligne médiane du dos ; ses contractions chassent le sang dans les différentes parties du corps, d'où il arrive aux branchies et retourne ensuite au cœur.

Tous les Crustacés sont ovipares.

LECREVISSE.

Ce modeste crustacé (fig. 196), très-voisin des Homards, est depuis longtemps apprécié des gourmets; mais son histoire n'est guère connue que des naturalistes, elle n'est pas dénuée d'intérêt.

L'Écrevisse, généralement d'un brun verdâtre, habite les eaux comme les Poissons, et, comme eux, elle respire à l'aide de branchies. Cuirassée d'une forte carapace, elle est pourvue de longues antennes situées près des yeux qui sont mobiles et portés sur une espèce de fourreau. Sa tête s'allonge en pointe aplatie, garnie d'épines; des pieds-mâchoires précèdent ses cinq paires de paltes ; la première paire est forgée en pinces, l'animal s'en sert pour se défendre et saisir sa proie ; des quatre paires suivantes, les deux premières sont munies de petites serres, les deux autres finissent par un ongle pointu. L'abdomen, désigné généralement sous le nom de queue, forme la moitié de TÉcrevisse ; il se compose de pièces articulées, au-dessous desquelles, près du bord, s'attachent des filets d'une grande mobilité, s'agitant d'avant en arrière; l'extrémité du corps, enfin, se termine par cinq lamelles ovalaires soudées aux derniers anneaux de la queue : elles constituent de véritables nageoires.

L'Écrevisse habite ordinairement les eaux froides et vives; elle se développe surtout dans les eaux des terrains calcaires, riches en Limnées, Planorbes, Paludines, etc.; elle fuit la lumière et se retire dans les endroits abrités du soleil; les cours d'eau à fond pierreux ou de gravier de un mètre à un mètre cinquante de profondeur, dont la température ne s'élève pas à quinze degrés centigrades, sont ceux où elle se multiplie davantage.

A terre ou au fond de l'eau, l'Écrevisse se traîne plutôt qu'elle ne marche ; elle peut aller aussi bien en avant qu'à reculons et

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de côté, mais toujours lentement; en revanche, elle nage avec vitesse, bat Teau de sa queue et de ses lamelles, à coups précipités, dirigés vers la tête, et progresse toujours ainsi à reculons.

De nature vorace, TÉcrevisse ne se montre pas difficile sur sa nourriture. Elle vit principalement de matières animales, telles

Fig. 196. ÉcreTisse.

que Mollusques d'eau douce à coquille. Sangsues, larves d'insectes, Têtards de batraciens, etc., et aussi de petits poissons de fond qui ont coutume de se reposer sur le sol; elle ne dédaigne pas un plus gros gibier; si quelque Musaraigne ou quelque Rat d'eau s'avise de rôder près de son gîte, elle le happe avec ses pinces, l'entraîne dans son trou et en fait curée ; à défaut de chair fraî-

Fig. 197.

Une des fausses pattes abdominales de rÉcrevisse femelle. A, sans œufe ; B, chargée d'œufs.

che et de poisson vivant, elle se rabat sur les cadavres que lui apporte le courant: le cresson et les tiges d'ortie font aussi partie de son régime alimentaire.

Malgré son excellent appétit, l'Écrevisse croît très-lentement; elle esta peine marchande à dix ans, et son poids, à cet âge, ne dépasse pas quarante-cinq grammes; mais cet inconvénient est

amplement racheté par une longé vite jurprenante; sa vie s'étend jusqu'à quarante et cinquante ans; l'animal atteint alors jusqu'à deux cents grammes.

Dans nos climats, l'accouplement des Écrevisses a lieu pennant l'automne, du 15 octobre au 15 novembre. Il est à peine terminé, que les mâles, d'humeur vagabonde, se livrent à leurs folles excursions jusqu'à ce que les premières gelées les forcent à se cantonner; ils se réunissent alors en grand nombre dans des trous et hivernent de la sorte pendant quatre mois, ne sortant de leur engourdissement que lorsque les vents du sud et du sud-ouest ont soufQé pendant plusieurs jours consécutifs et que la température s'est considérablement radoucie : ils profitent de cette éclaircie pour prendre un peu de nourriture, puis ils regagnent leur gîte et s'y confinent de nouveau.

La femelle, chargée de propager l'espèce, n'est pas plutôt débarrassée de ses prétendants, qu'elle fuit toute société, se retire à l'écart et ne souffre aucune Écre visse dans son voisinage ; elle ne songe qu'à se construire un gîte isolé, elle y travaille aussitôt et sans désemparer; de ses quatre pattes postérieures, pourvues d'ongles pointus, elle pioche le sol ; offre-t-il de la résistance, elle s'aide de ses deux autres paires armées de serres et les emploie à briser tout obstacle : le trou atteint bientôt deux centimètres de profondeur. L'Écrevisse alors change de lactitique ; elle se place en sens inverse ; les lames de sa queue s'introduisent dans la cavité ébauchée, elles agissent comme une cuiller qui serait mue par un vilbrequin, évidant l'intérieur du trou et polissant ses parois : à l'animal maintenant de pénétrer dans son futur gîte. Appuyé sur ses vigoureuses pinces qui, tendues et arc-boutées sur le sol, exécutent, en tournant, une série de poussées, il redouble d'efforts avec sa queue dans son travail de perforation à reculons, et restreint graduellement la cavité à mesure que celle-ci gagne en profondeur. Le terrier de l'Écrevisse femelle mesure deux fois la longueur de son corps. Quand les eaux sont exposées à geler, elle creuse son trou à un mètre ou un mètre cinquante de la surface; dans les eaux de source, dont la température change peu, l'Écrevisse se loge plus près de la surface.

Son antre est une forteresse bien défendue. Point d'autre entrée que l'orifice du trou; deux énormes pinces toutes grandes ouvertes en protègent l'abord; les longues antennes, sentinelles avancées, veillent au salut de la place; elles explorent les alen-

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tours et avertissent la garnison de ce qui se passe à Textérieur ; au moindre danger, elles se replient à l'arrière, pendant que les pinces se glissent au bord du rempart pour faire face à l'ennemi. Malheur à lui s'il ose s'y engager! à l'instant, saisi, étreint, il est forcément entraîné dans l'antre, dût TÉcrevisse y laisser ses tenailles.

Un mois après l'accouplement, la ponte commence; elle s'effectue hors du logis, mais à peu de distance. Les œufs sortent par l'orifice situé à la base de la troisième paire de pattes ; ils sont suspendus à un pédicule, espèce de tuyau membraneux, flexible ; l'Écrevisse les attache aussitôt à ses filets abdominaux par un procédé curieux. Avant tout, il s'agit pour elle de retenir les œufs à la sortie de l'ovaire. Fixée au fîl par ses pinces, et la tête en bas, elle dresse la partie supérieure de son corps, et replie ensuite sa queue aûn de mettre les fllets en contact avec les œufs qui s'échappent au dehors. La mère en saisit un avec les serres de la seconde et de la troisième paire de pattes, et le dépose à l'extrémité d'un filet : il s'y colle par sa viscosité ; un deuxième, un troisième œuf prennent ainsi successivement place à côté du précédent; même opération pour les autres; ils sont tous répartis sur les filets, de manière à former, par leur ensemble, une grappe régulière de cent cinquante à deux cents œufs d'un brun rougeâtre (fig. 197, grossis).

Ces œufs sont tous indépendants les uns des autres ; la mère Écrevisse les porte constamment sur ses filets abdominaux jusqu'à leur éclosion; elle leur fait subir des mouvements oscillatoires, les secoue et les démêle en quelque sorte plusieurs fois par jour avec ses petites pattes ; si quelque orage, troublant la pureté de l'eau, vient à les envaser, elle les débarrasse avec soin de tout corps étranger qui pourrait les agglutiner et les empêcherait de flotter librement dans un milieu limpide, condition essentielle de leur réussite. Cette sollicitude n'est pas la seule dont rÉcrevisse les entoure pendant cette espèce d'incubation; elle tient constamment sa queue courbée en dedans pour mieux protéger sa descendance ; elle veille sans relâche pour écarter les Crevettes d'eau douce, les Nèpes, les Notonectes, les Dytiques et autres animaux très-friands de ses œufs qu'ils cherchent à détacher de leur grappe : tout délinquant, surpris en flagrant délit, est aussitôt occis et croqué.

Les œufs conservent leur couleur brun-rougeâtre jusqu*àla fin de mai; à cette époque, ils laissent voir une certaine transpa-

rence et passent enfin au rouge-groseille, signe avant-coureur de leur prochaine éclosion : celle-ci a lieu vers la mi-mai. Dans les quelques jours qui précèdent, TÉcrevisse, appuyée au fond de l'eau sur ses pattes, redresse son abdomen, imprime de vives secousses à ses grappes, les peigne par intervalles et, après diverses alternatives de repos, les met de rechef en branle et en fait sortir les jeunes Écrevisses : sa tâche est bien avancée, mais elle n'est pas encore tout à fait terminée.

Les petits naissent exactement conformés comme leur mère; ils sont d'un blanc grisâtre transparent, très-agiles, et pourraient, dès leur éclosion, s'affranchir de toute dépendance, mais un admirable instinct leur apprend à ne pas abandonner sitôt Tabri protecteur qu'ils ont trouvé jusque-là sous la queue de leur mère; pendant les premiers jours de leur vie propre, ili^ ne s'en éloignent guère, et, à la moindre alerte, ils s'y réfugient avec célérité. Dans cette première phase de leur existence, ils vivent donc en société sous l'abdomen maternel ; en naissant, ils ont un cenlimèlre et demi de longueur; huit jours après, ils mesurent deux centimètres ; leur vêtement, devenu trop étroit, ne leur suffit plus, une mue les en débarrasse : d'après M. Samuel Chantran, le nombre des mues serait de huit pendant la première année de l'éclosion, et de cinq ou six pendant la seconde.

Les dispositions gloutonnes des Écrevisses se manifestent dès la naissance. Non-seulement les jeunes se nourrissent de la pellicule des œufs et des dépouilles de la première mue, mais les premiers nés ou les plus forts dévorent les individus dont l'éclosion et la mue rencontrent des difTicultés; les débiles qui, dans la redoutable épreuve du changement d'habit, se brisent quelque membre, subissent le même sort. L'âge ne change rien à ces habitudes carnassières, loin de là; à peine les petits se sont* ils séparés de leur mère, vers le douzième jour de leur naissance, et ont-ils trouvé un gîte particulier, toute vie sociale cesse pour eux; chacun se retire dans son trou et ne souffre aucun compétiteur dans son voisinage immédiat. Toute rencontre fortuite est l'occasion de luttes acharnées, les champions y laissent toujours un membre ou deux; une seule circonstance les rapproche sans qu'il y ait bataille, c'est lorsqu'une proie copieuse arrive d'aventure à leur portée ; tous s'y ruent avec avidité, se gorgent à plaisir, et, après s'être bien repus, regagnent paisiblement leur logis : la digestion opérée, l'amour de la solitude et l'égoïsme atrabilaire de l'espèce reparaissent de plus belle.

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•Les jeunes Écrevisses de première et de seconde année habitent de préférence le talus des berges, les racines des planlos aquatiques, la tourbe et les abris que leur offrent les pierres submergées.

A tout âge, la mue est une épreuve critique pour les Écrevisses; les adultes qui s'en tirent le mieux en ressentent aussi l'influence. Au sortir de leur vieille carapace, leurs mouvements sont très-lents; incapables de nager, ils ne peuvent fuir; ils semblent épuisés, mais leurs forces ne tardent pas à revenir : dès le second jour, ils sont en état de faire usage de leur appareil natatoire, leur test s'encroûte et se fortifie, ils sont bientôt aptes à se défendre contre leurs ennemis.

En France, la mue des Écrevisses adultes a généralement lieu pendant la seconde quinzaine de juin ; les mâles muent deux fois par an, les femelles une seule fois par an, jusqu'à la fin de leur vie. Le savant observateur Réaumur a suivi toutes les phases de la mue des Écrevisses et les a parfaitement décrites. « Quelques jours avant le dépouillement de leur peau, dit-il, les Écrevisses cessent de prendre de la nourriture; si on appuie alors le doigt sur la carapace, elle plie : preuve certaine qu'elle n'est pas soutenue par les chairs. Peu de temps avant l'instant de la mue, l'Écrevisse frotte ses pattes les unes contre les autres, se retourne sur le dos, replie et étend sa queue à plusieurs reprises, agite ses antennes et exécute d'autres mouvements, dans le but sans doute de détacher le vêtement qu'elle veut quitter ; elle gonfle son corps et il se fait aussitôt, entre le premier anneau de l'abdomen et la carapace qui s'étend jusqu'à la tête, une ouverture qui met à découvert le corps de l'Écrevisse; il est d'un brun foncé, tandis que la vieille enveloppe est d'un brun verdâtre. Après cette rupture, l'animal se tient quelque temps en repos, il s'agite encore de divers mouvements et gonfle ses parties situées sous la carapace. L'extrémité postérieure de cette dernière est bientôt soulevée, l'intérieure ne reste attachée qu'à l'endroit de la bouche; un quart d'heure dès lors suffit pour que l'Écrevisse soit entièrement dépouillée : elle tire sa tête en arrière, dégage ses yeux, ses antennes, ses pinces, et successivement chacune de ses pattes. Les deux premières, ou les pinces, paraissent les plus difficiles à dégainer, parce que le premier des cinq articles dont elles sont composées est beaucoup plus gros que l'avantdernier. Mais on conçoit aisément cette opération quand on sait que chacun de ces articles est divisé en deux pièces longitudi-

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nales qui s'écartent l'une de l'autre au temps de la mne^ lorsque ranimai leur fait violence; enfin, l'Écrevisse sort de sa carapace; elle n'en est pas plutôt dehors, qu'elle se donne brusquement un mouvement en avant, étend sa queue et se dépouille de ses anneaux.

« Toute Écrevisse sur le point de muer présente, aux côtés de Testomac, des petits corps calcaires connus sous le nom A^yeux d' Écrevisse^ à cause de leur figure arrondie; ces deux pièces, dont on ne connaît pas bien l'usage, disparaissent pendant la mue; on en trouve plus tard chez les individus qui ont subi celte épreuve ; on croit qu'ils sont dissous dans l'estomac pour servir à la formation et au durcissement de la carapace. »

Ainsi se passe la mue; plus d'une Écrevisse en meurt ou y laisse un de ses membres si elle n'est pas d'une forte constitution; heureusement, la pauvre mutilée ne risque pas d'être estropiée pour la fin de ses jours; ainsi que chez la plupart des Crustacés, les membres, les antennes, les lamelles et d'autres parties du corps de l'Écrevisse ont la faculté de se régénérer après leur amputation. Des expériences de Réaumur il résulte que si l'on casse, dans la jointure d'une articulation, lapaUed'une Écrevisse, on aperçoit, un ou deux jours après, une membrane rougeâtre qui recouvre les chairs; cinq jours plus tard, cette membrane fait saillie et paraît renflée, elle devient ensuite conique, s'allonge de plus en plus, se déchire et laisse voir une jambe molle qui croît en grosseur et en largeur et se recouvre d'une enveloppe solide. Toute jambe mutilée répare de la sorte ses avaries dans les plus justes proportions. Selon M. Carbonnier, auquel ou doit une bonne étude des mœurs de l'Écrevisse, si l'une des pinces a été fracturée dans une partie de son étendue, de sorte que la cassure soit plus rapprochée de la pointe extrême que de la première articulation, l'Écrevisse la conserve en cet état jusqu'à la mue; le nouvel étui recouvrant les chairs offirirapeu de différence avec la pince restée intacte. Lorsque la fracture a eu lieu du côté de la charnière, l'Écrevisse casse ou ronge la partie blessée jusqu'à l'articulation la plus rapprochée; elle ne garde pas plus de deux à trois jours le fragment d'une patte brisée entre deux charnières. Si la patte a été brisée à son origine, près du tronc, le membre qui se reforme à la mue suivante est de très-petite dimension par rapport au membre correspondant; au contraire, il se reforme d'autant plus vigoureux, que l'ablation a eu lieu plus près de la pointe. Les antennes repoussent pendant

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le temps qui sépare une mue de la suivante; les autres membres, tels que grosses pinces, petites pattes et lamelles de la queue, se régénèrent plus lentement; il leur faut Fintervalle de trois mues pour se reproduire intégralement. Soixante-dix jours suffisent aux jeunes Écrevisses, dans la première année de leur existence, pour la régénération de ces divers membres; la femelle adulte exige trois ou quatre ans, le mâle deux ans seulement pour réparer ses pertes.

Personne n'ignore que, privée d'une de ses deux pinces, l'Écrevisse ne meurt pas pour cela de faim ; elle porte la nourriture à sa bouche avec les deux pattes suivantes; de môme, si elle se trouve accidentellement dans l'impossibilité de faire usage d'une de ses grosses pinces, de la droite par exemple, elle s'habitue à saisir les objets avec la gauche; elle conserve cette tendance après la mue qui a donné lieu à la formation d'un nouveau membre; il y a donc des gauchers, même parmi les Écrevisses.

Parvenue à l'âge adulte et placée dans de bonnes conditions, avec logis confortable et couvert toujours dressé, l'Écrevisse aurait devant elle une longue perspective de prospérité, puisqu'elle peut vivre un demi-siècle; mais plus d'une cause trouble souvent sa félicité. Sans compter ses ennemis terrestres, aquatiques et aériens, c'est assez de l'homme qui la pêche, pour bouleverser sa quiétude et ramener la durée de son existence à de modestes proportions; cette pêche a ses règles comme la chasse elle-même.

Pendant le jour, les Écrevisses font la sieste dans leurs trous; pour se mettre en mouvement, elles attendent le soir, s'occupent alors de chercher leur nourriture, prennent leurs plus forts repas après le coucher du soleil et regagnent leur logis vers minuit; passé cette heure, on les trouve rarement hors de leurs terriers. Pendant la mortensaison, les Écrevisses restent tapies dans leur domicile, de novembre à mars; point de pêche en ce temps de misère. Au printemps, elle pourrait avoir Heu; mafs,,. d'une part, les jeunes Écrevisses quittent seules leur retraite, une fois les beaux jours venus; les adultes, plus expérimentées, n'en sortent guère qu'à la Un d'avril; on est alors bien près . du temps des éclosions : n'est-il pas sage de laisser la race se i propager tranquillement? On ne perd rien pour attendre; la pêche^ des belles Écrevisses n'est abondante que plus tard, du 1^ août à la fin d'octobre : le moindre appât, à cette époque, lesattirQ hors de leurs galeries.

Trois modes de pêche sont généralement usités pour prendre les Écrevisses. Le plus primitif est Ibl pêche à la main. On descend dans TeaUy et parfois jusqu'au cou ; on promène ses mains tout le long des berges ; on fouille tous les trous, toutes les anfiractuosités, toutes les cachettes ; on sonde du doigt toutes les cavités qui recèlent des Écrevisses : chasse longue, insipide, fatigante, souvent peu fructueuse, et dont on revient infailliblement trempé, crotté, envasé; heureux encore quand un gros rhume ne couronne pas cette partie de plaisir très-rafratchissante.

Le second procédé ne vaut guère mieux. Il consiste à lier ensemble des fagotées branchues ; on y introduit des morceaux de chair, et on jette dans Teau ce paquet lesté d'une pierre qui le maintient au fond. Tout est à l'aveuglette dans cette pèche grossière; on ne peut en suivre les péripéties; tout se passe à huis clos, hors des yeux du spectateur. Quand on suppose qu'un certain nombre d'Écrevisses se sont engagées dans les fagotées pour y chercher pâture, on retire brusquement le piège de l'eau, afin que les Écrevisses n'aient pas le temps de se dépêtrer avant d'être amenées à terre. Il se peut qu'on prenne ainsi force Écrevisses quand la chance est favorable, mais c'est un exercice passablement fatigant ; ne tire pas qui veut, à bras tendu, un lourd fagot hors de l'eau de plus d'un mètre de profondeur; dans tous les cas, cette récréation pastorale assure un arrosage copieux à celui qui s'y livre.

Tout autre est la pêche à VÉcreome avec des balances. Nulle n'est plus facile, plus divertissante, plus émouvante et plus profitable; elle n'exige aucun déploiement de force ultra-virile; les femmes, les enfants peuvent s'y livrer avec succès, sans même porter atteinte à leur toilette, considération majeure pour les premières.

La balance est un petit filet cylindrique, muni de deux cercles en fil de fer galvanisé, mesurant trente centimètres de diamètre ; trois ficelles de cinquante centimètres de long supportent le cercle supérieur et sont elles-mêmes attachées par leur sommet à une corde unique d'un mètre de longueur. Ainsi équipé, le pêcheur fait provision d'une demi-douzaine de balances et d'autant de Grenouilles qu'il remplace, au besoin, par des intestins de volaille ou tout autre morceau de viande, fraîche ou non. Le ruisseau à Écrevisses reconnu, on amorce les balances, on les fixe par la corde supérieure à une gaule,' et on les plonge avec précaution dans l'eau, en ayant soin de les rapprocher le

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plus près possible de la berge, aux endroits les moins lumineux, et de poser le filet bien à plat au fond de Teau. Les balances doivent être espacées à un mètre cinquante les unes des autres; on assujettit chaque gaule à Taide d'une pierre, puis on attend sans bruit que TÉcrevisse donne dans le panneau. Pourvu que le cours d'eau soit giboyeux et le temps à Torage, on n'a pas à méditer longtemps; un quart d'heure ne s'écoule pas sans qu'on voie l'Écrevisse arriver à pas comptés dans le filet. Il ne faut pas se presser de retirer la balance ; une Écrevisse en attire une autre, et, d'un seul coup, on peut faire plusieurs prises. Les Écrevisses sont-elles bien attablées, prestement on tire à soi la balance, les gourmandes s'y trouvent emmaillées : la gibecière est là pour les recevoir. Cet heureux début n'est que la préface de nouveaux succès. On remet la balance en place après l'avoir renversée; on passe successivement Tinspection de tous les engins et l'on revient à la charge tant que la fortune sourit ; quand un point du ruisseau est suffisamment écrémé, on passe à un autre endroit, et Ton ne bat en retraite que lorsque la gibecière est remplie d'un superbe buisson d'Écrevisses.

La loi du 31 mai 1863 interdit la pêche aux Écrevisses du 15 avril au l'» juin; le braconnage, malheureusement, ne s'arrête pas devant cette sage prohibition; c'est tuer l'avenir que de déranger et de détruire les éclosions ; mais pour le braconnier, le jour actuel a-t-il jamais un lendemain?

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