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ORDRE DES BATRACIENS

Le dégoût et l'aversion qu'inspire à beaucoup de personnes la vue d'un Crapaud rejaillissent aussi sur les Grenouilles; rien cependant, si ce n'est un certain air de famille, bien naturel entre animaux de souche voisine, ne justifie celte antipathie traditionnelle ; elle disparaîtrait bien vite pour faire place à un véritable intérêt, si l'on connaissait mieux les mœurs de ces derniers Batraciens, victimes sans nul doute du mauvais renom qui s'attache à la plupart des Reptiles. Loin de nous causer le moindre

dommage, ils nous fournissent un aliment sain et délicat; par leurs jeux et leurs gambades, ils égayent les prés, les étangs, les ruisseaux, et ils nous débarrassent, en outre, d'une foule dlnsectes incommodes; mais leur histoire n'offrît-elle que le curieux spectacle de leurs métamorphoses, c'en serait assez pour les réhabiliter et pour faire tomber des préventions irréfléchies.

Corps svelte, revêtu d'une peau nue, luisante et constamment lubrifiée; pattes de derrière très- développées, pourvues de cinq doigts réunis dans une même membrane; bouche très-fendue, renfermant une langue très-épaisse, en partie soudée à sa base; mâchoire supérieure armée d'une rangée de petites dents ; yeux gros et saillants, tel est le signalement des Grenouilles (fig. 1661.

Si leur mai-che est lente et pénible, obligées qu'elles sont de charrier après elles im arrière-train considérable, cet inconvénient est bien compensé par leur faculté de sauter et de nager avec prestesse : leur structure est admirablement appropriée à ce double l)ut. A terre et au repos, la Grenouille porte la léte haute ; son corps est accroupi, les jambes postérieures deux fois repliées sur elles-mêmes, les cuisses dépassant à peine le tronc. Veut-elle s'élancer, les articulations du bassin, de la cuisse, des jambes et du tarse lui constituent quatre grands leviers; à un moment donné, ils se débandent, concentrent leur action sur les doigts, qui à l'instant s'écartent et trouvent sur le sol la résislance nécessaire pour reporter sur l'ensemble du corps l'impulsion qu'ils ont reçue ; l'animal se détend alors comme un ressort et bondit avec d'autant plus de vigueur et de célérité que le danger ou la peur l'éperonne davantage.

5a projection dans un milieu liquide s'effectue d'après le "même principe ; c'est toujours une série de sauts plus ou moins énergiques, mais horizontaux ; les pattes postérieures, transformées en rames, repoussent l'eau avec force; le corps immergé •s'avance en sens inverse de l'effort produit; il est aidé dans son impulsion en avant par les pattes antérieures repliées et appliquées contre le tronc pour diminuer la résistance à vaincre : quelle loi de mécanique ti'anscendante fut jamais mieux observée ?

Ce n'est pas la seule particularité remarquable chez les Grenouilles; leur énergie vitale est bien connue. On sait que malgré l'ablation de la tête elles vivent encore et peuvent remplir •d'importantes fonctions ; la perte de leurs entrailles ne les tue pas sur le coup : on peut leur enlever le cœur Bans qu'elles en

meurent aussitôt; cet agent essentiel, bien que séparé des autres organes, garde pendant plusieurs jours la propriété de se contracter et de se dilater; enfin, la perte totale du sang n'entraîne pas immédiatement leur mort. Cette résistance à outrance contre Tanéantissement, le stoïcisme avec lequel ces pauvres animaux endurent les plus affreuses tortures et la facilité qu'on a de s'en procurer, les désignaient naturellement comme sujets d'expériences : aussi les Swammerdam, les Malpighi, les Roësel, les Galvani et les Spallanzani ne s'en sont-ils pas fait faute pour

Fig. 166. Grenouille.

leurs recherches scientifiques; les physiciens et les anatomistes les ont sacrifiées par milliers, au grand profit de la physiologie dont elles ont éclairé quelques mystères.

Les Grenouilles, animaux à la fois terrestres et aquatiques, possèdent à un haut degré la faculté de résister au froid et au chaud; il leur suffit, pour cela, de mettre une sourdine à leurs mouvements respiratoires. Enfouies dans la vase, cachées au fond des eaux, elles bravent impunément les hivers les plus rigoureux ; pendant- leur longue hibernation, elles tombent en

léthargie; leur vie, devenue purement végétative, s'entretient aux dépens d'une substance graisseuse dont elles sont providentiellement approvisionnées pour soutenir un long jeûne ; la minime quantité d'air dont elles ont alors besoin ne leur manque pas au fond de l'abîme où elles gisent, leur peau absorbe l'oxygène renfermé dans Teau, et quoique la respiration pulmonaire soit tout à fait suspendue, l'oxygénation de leur sang ne s'en opère pas moins : ainsi s'explique leur long séjour dans la vase ou dans l'eau, sans qu'elles aient à soufTrir de la privation d'air atmosphérique.

Leur peau remplit encore un autre rôle dans les grandes chaleurs, elle leur permet d'y résister sans le moindre effort. Qui n'a vu, au milieu des ardeurs de la canicule, des Grenouilles se prélasser en plein soleil, s'y délecter et, de leur poste embrasé, narguer les passants n'en pouvant mais? Tandis qu> nous cuisons et fondons, cette pécore prend le frais. Essayez de la saisir en ce moment, son contact humide vous laissera une sensation de froid ; l'explication de ce phénomène est fort simple : d'habitude, le corps des Grenouilles s'équilibre avec la température ambiante ; au fur et à mesufe que l'air atmosphérique devient plus chaud, le sang circule avec plus d'activité chez les Grenouilles et leur respiration s'accélère à proportion ; dans cette circonstance, leur corps développe une somme plus forte de chaleur; l'eau qu'elles ont absorbée passe à l'état de vapeur ; la transpiration la porte à la surface de la peau ; il s'y produit une évaporation, partant un refroidissement analogue à celui qui a lieu lorsque des vases poreux, contenant de l'eau, sont exposés à un courant d'air : c'est ainsi que le corps de la Grenouille, même au plus fort de l'été, est toujours froid au toucher ; sa peau fait office d'alcarraza.

Les Grenouilles, délicates sur le manger, ne se nourrissent que de proie vivante et en mouvement ; larves aquatiques, insectes, Vers et Mollusques forment leur pâture ordinaire ; ainsi que l'Ours de la fable, elles dédaignent tout corps inanimé ou immobile. Quand elles aperçoivent une proie à fleur d'eau, elles se glissent cauteleusement entre deux eaux et s'en approchent à petits pas, sans bruit, pour l'engloutir d'un seul coup; leur patience à l'afl'ût ferait honneur à de vieux chasseurs ; elles se tiennent accroupies, en sentinelle, à la même place, pendant des heures entières, guettant le passage du gibier; dès qu'elles le jugent à portée, elles fondent sur lui, bouche béante, et lesai-

sissent avec leur langue visqueuse ; si le malheureux fait mine de se débattre, elles renfoncent dans leur bouche avec le pouce des pattes antérieures ; au fond de ces oubliettes, il a bientôt cessé de s'agiter et de se plaindre.

A part la chasse à laquelle elles se livrent avec Tardeur commandée par un appétit vorace, les Grenouilles n'ont d'autre occupation que de s'abandonner à un repos méditatif, de propager leur espèce et de chanter à tue-téte, soir et matin, dans la belle saison ; ceux qui habitent au voisinage d'étangs savent si les commères sont avares de cette musique gutturale, monotone et discordante. Leur coassement n'est qu'une répétition acharnée des mêmes notes, avec plus ou moins de rudesse, de brio ou de lenteur ; il déroute complètement sur la distance où se trouvent les chanteuses : aussi sont-elles d'habiles ventriloques. Dans ce concert, ou pour mieux dire dans ce charivari assourdissant, les mâles se distinguent par un talent spécial ; ils sont pourvus de deux sacs membraneux, s'ouvrant chacun par un petit trou dans le fond de la bouche, sur les côtés ; le son, en s'échappant, les fait goniler conune de petites vessies.

Les Grenouilles ne boivent pas ; le liquide nécessaire à l'entretien de leur vie est absorbé par la peau et dirigé ensuite dans une espèce de citerne destinée à le conserver et à le répartir dans le reste de l'économie.

Tant qu'il fait beau, les Grenouilles se tiennent volontiers hors de l'eau, soit dans l'herbe, soit au bord des ruisseaux ou sur les plantes émergeant à la surface des étangs ; rarement elles restent entre deux eaux ; au moindre bruit qui les trouble, elles piquent une tête en ligne courbe, et lancent en môme temps un jet d'eau par l'anus.

Dans la belle saison, elles muent tous les huit jours ; l'épiderme seul tombe, leur peau membraneuse ne les quitte jamais.

Leur appétit varie suivant la température; il est d'autant plus énergique, qu'il fait plus chaud; c'est précisément le contraire chez l'homme. Le froid venu, elles ne mangent plus, s'enfoncent dans la vase ou se retirent au fond des eaux, quelquefois aussi en terre ; elles s'y blottissent en troupes considérables, sur plus de trente centimètres d'épaisseur, enlacées les unes aux autres et plongées dans une complète torpeur. Elles y restent jusqu'au printemps ; son retour est le signal de leur réveil et de leur multiplication. Les mâles, à cette époque, se reconnaissent à la verrue noirâtre dont se charge le pouce des extrémités anté-

rieures. Les ménages se rendent à Teau pour célébrer leurs noces, ils la quittent dès que la ponte est effectuée ; toute union conjugale est alors dissoute ; chacun tire de son côté pour vivre comme bon lui semble, sans nul souci de la progéniture abandonnée au bord des étangs et des mares.

Les diverses évolutions que subit le frai de Grenouille, depuis Téclosion des œufs jusqu'à la dernière métamorphose en Batraciens complets, présentent une série de phénomènes qu'on serait tenté de regarder comme des fables, s'ils n'avaient été l'objet de nombreuses études ; leur authenticité, maintes fois contrôlée par l'expérience, ne saurait être mise en doute.

Tout est féerie dans la jeune Grenouille, désignée communément sous le nom de Têtard ; les anciens connaissaient déjà, en partie, ses métamorphoses, témoin ces vers d'Ovide :

Semina limus habet, virides generantia ranas, Et générât truncas pedibus; mox, apta natando Crura dat; utque eadem sint longis saliibus apta, Posterior superai partes mensura priores.

AfeL, lib. XV.

Les beaux travaux du docteur Rusconi ont révélé dans tous ses détails la vie curieuse du Têtard; grâce à ses recherches, on peut suivre de point en point tous ses développements.

Les œufs des Grenouilles, au moment de la ponte, reçoivent la vie exactement comme ceux des poissons ; chaque femelle en produit de six cents à douze cents, et les dépose par paquets qui se dilatent dans l'eau. Tout d'abord, dans cette masse glaireuse, les œufs semblent accolés les uns aux autres; mais, au bout d'une heure, chacun d'eux s'entoure d'un globule gélatineux, cristallin, protégé par deux membranes et commence à se développer. Une petite tache jaunâtre fait son apparition ; une heure après, elle est traversée par un sillon que coupe bientôt à angle droit un deuxième sillon. Depuis la sixième heure jusqu'à la huitième, d'autres sillons se montrent en grand nombre sur le germe, se coupant toujours à angle droit, de manière à flgurer une surface pavée dont les compartiments décroissent à mesure qu'ils se multiplient; vers la dix-septième heure, ils disparaissent tous et sont remplacés par une ébauche d'organe auquel aboutira plus tard le tube digestif. Trente heures se sont écoulées, le développement du Têtard, favorisé par un commencement d'alimentation, marche rapidement; la tête, l'épine dorsale, le

ventre et la queue sont formés après cinquante-deux heures ; un peu plus tard, les deux côtés de la tôte permettent d'apercevoir le rudiment des branchies. Jusqu'ici, point d'yeux apparents, le Têtard naît aveugle ; mais, vers la quatre-vingt et unième heure> les premiers linéaments de la vision se laissent deviner, Fanimal est en voie d'émancipation, il s'agite, se contourne en spirale et brise son enveloppe. Arrivé à cette phase, il subit un léger temps d'arrêt dans son accroissement. Le quatrième jour après la ponte^

Fig. 167. Développement du Têtard.

1, œuf au moment de la ponU; 3, œuf chec leqiel la yie commence; 3, Têtard au moment de Tédo

sien ; 4, Têtard avec ses branchies; 5, Têtard ayant perdu ses branchies extérieures et n'ayant pas

encore de pattes; 6, Têtard etee ses pattes postérieures ; 7, Têtard muni de ses deux paires de pattes ;

8, Têtard sous sa dernière forme, mais avec une queue; », la Grenouille sou» son aspect définitif.

la face, les yeux et la bouche sont visibles; la tête a pris un tel volume, qu'avec la queue elle comprend en quelque sorte tout l'animal : de là son nom de Têtard.

Au sortir même de leur prison, après une courte pause au fond de l'eau, les Têtards se mettent à nager, en quête de leur nourriture, en s'efForçant d'échapper aux poursuites de leurs ennemis. A mesure qu'ils se développent, non-seulement leur forme extérieure change, mais leur structure interne et leurs

mœurs se modifient profondément : la rareté ou Tabondance des vivres, jointe à l'influence de la température, accélère ou retarde leurs transformations. A un moment donné, les branchies extérieures et flottantes s'enfoncent dans une cavité et se cachent sous la peau ; les lèvres s'étirent en une espèce de bec pour diviser les substances végétales; la queue, comprimée à droite et à gauche.comme celle des poissons, remplit les fonctions de rame et de gouvernail, elle s'allonge de plus en plus. Pendant ce temps, on voit poindre à la base, et sur les côtés, de petits tubercules qui grossissent de jour en jour, et se façonnent définitivement en doigts. A cette évolution, déjà fort complexe, en succède rapidement une autre qu'on prendrait presque pour la contre-partie de la première, tant les changements se font en sens inverse. La queue, non-seulement ne croît plus, mais elle perd peu à peu de sa longueur et de sa hauteur, elle devient conique et un beau matin il n'y en a plus trace. La bouche, à son tour, n'a plus le même aspect; de pointue qu'elle était, elle s'élargit considérablement ; les os de la face s'accusent, le bec corné tombe, et les mâchoires se montrent à nu ; les membres antérieurs, jusqu'ici cachés sous la peau, apparaissent au dehors, à la place primitivement occupée par les branchies : l'animal ainsi transformé se trouve réduit au quart de sa longueur.

A l'intérieur, sa structure n'a pas subi une révolution moins étrange. L'œil, dans son principe, privé de paupières, vient de se compléter par cet écran protecteur ; l'ouïe, originellement presque nulle, a reçu toute la perfection dont elle est susceptible ; l'appareil digestif s'est harmonisé avec un nouveau mode d'alimentation; le Têtard a cessé d'être herbivore; donc plus d'intestins démesurément longs ; désormais il vivra de proie : les intestins se raccourcissent afin que les matières animales n'y séjournent que peu de temps; ils n'ont plus que la dixième partie de leur longueur primitive ; enfin, chose prodigieuse, le mode de respiration est aussi changé : le Têtard, destiné à passer son premier âge dans l'eau, y respirait comme les poissons au moyen de branchies; maintenant qu'il a subi sa dernière métamorphose, qu'il est parvenu à l'état de Grenouille, il lui faut une respiration aérienne ; les branchies s'atrophient graduellement et sont remplacées par deux poumons : l'animal les conservera jusqu'à la fin de son existence.

On le voit, le jeune âge, chez ce Batracien, se complique d'une série de changements à brefs intervalles : aussi beaucoup de

Têtards périssent-ils dans les crises qu'ils ont à traverser: arrive qui peut à l'état suprême de Grenouille; encore, sous cette forme dernière, l'animal court-il plus d'un danger. Sans compter l'homme, qui lui fait la chasse en automne et au printemps pour s'en nourrir, il a de redoutables ennemis au sein des eaux et sur terre ; il n'est pas jusqu'aux habitants de l'air dont il n'ait à redouter les attaques : Hérons, Grues et Cigognes avalent à l'envi les Grenouilles; c'est leur sort, il ne faut pas trop le regretter ; si rien ne venait metlre des bornes à leur multiplication, cette seconde plaie d'Egypte nous aurait bientôt envahis. Nous avons en France deux espèces de Grenouilles : la verle et la rousse; l'une et l'autre sont communes.

Fig. 168. Rainette.

La première (Rana esculenla), tachetée de brun sur un fond verl, porte trois lignes dorsales d'un jaune doré ; elle passe la plus grande partie de sa vie dans Teau. Le coassement du mâle est très-fort et s'exprime par les mots peu harmoniques : 6ré, kek^ keky coax^ coax; on l'entend de loin, la nuit aussi bien que le jour, dans les temps calmes et chauds de l'été.

Cette espèce habite indistinctement les eaux courantes et dormantes ; on la rencontre fréquemment au bord des rivières, des ruisseaux, dans les marais d'eau douce ou salée; elle recherche les endroits herbeux, se tient souvent sur les plantes aquatiques à larges feuilles, et, dans cette position, ne craint nullement les rayons brûlants du soleil ; au moindre bruit, elle s'élance dans

Teau par un saut en ligne courbe, s'enfonce dans les herbes ou se glisse sous la vase pour s'y cacher et reparaître aussitôt qu'elle croit le danger passé.

La Grenouille rousse (Rana temporaria^ fig. 166) se reconnaît k sa teinte fauve relevée de taches noires et à la bande noirâtre qui coupe son tympan ; plus terrestre qu'aquatique, elle habite les prairies humides et coasse très-peu.

Sous le nom vulgaire de Gresset, on comprend encore, mais par erreur, parmi les Grenouilles, un petit Batracien qui leur ressemble beaucoup : c'est la Rainette [Hyla arborea, fig. 168), caractérisée par ses doigts garnis de pelotes visqueuses. Cette jolie espèce grimpe avec une extrême facilité aux arbres et campe sur la face inférieure des feuilles. La structure particulière de ses doigts munis de ventouses l'y fixe solidement; ils font le vide sur les points où ils s'appliquent et y adhèrent avec force. Lorsque l'animal veut s'en détacher, il relâche la convexité de ses pelotes; les doigts aussitôt glissent d'eux-mêmes et entraînent le corps. La Rainette se déplace aussi, soit par un saut brusque, soit lentement si elle ne veut que marcher. Son coassement guttural n'est qu'une répétition accélérée des mots: karac, kar(xCy karac; îl est souvent un indice de pluie prochaine.

La Rainette vit d'insectes comme les Grenouilles, et rappelle leur manière de chasser. Le Chat ne guette pas sa proie avec plus de patience et de fixité; d'un bond élastique, la Rainette fond sur le gibier la gueule ouverte et l'avale d'un trait. Moins commune que les Grenouilles, elle habite les bois, les haies, les jardins.

Les Crapauds ne payent guère de mine. De couleurs généralement sombres, d'allure lourde et rampante, d'aspect repoussant, ils sont foncièrement laids, à quoi bon le dissimuler? Mais, sans chercher à réhabiliter leurs formes abjectes, peut-être n'est-il pas inutile de dégager leur histoire des contes dont on l'a affublée. Puisqu'ils existent, c'est qu'ils ont un rôle à remplir ; ils font la chasse aux Limaces, aux Escargots, aux Vers, aux insectes; mangeant ceux-ci, ils sont, à leur tour, mangés par les Hérons, les Gi-ues, les Cigognes, par les Oiseaux de nuit et les Serpents; leur place dans la série des êtres créés est donc justifiée, n'en

déplaise à certains sceptiques qui les ont regardés comme une erreur de la nature.

Les charlatans et les empiriques d'autrefois ne les tenaient pas en pareil mépris. Le Crapaud figurait honorablement parmi leurs panacées universelles ; les sorciers, exploitante sottise publique, le faisaient entrer dans tous leurs sortilèges : son regard fascinait bêtes et gens; son souffle possédait une vertu magique; mille fables diaboliques remplissaient de crainte, à son sujet, les foules ignorantes, et ajoutaient encore à leur aversion innée pour le pauvre disgracié; ces préjugés ont-ils entièrement disparu? espérons-le pour l'honneur de ce qu'on appelle le bon sens populaire.

Les Crapauds (fig. 169) se distinguent de tous les Batraciens par deux glandes situées à droite et à gauche au-dessous de la tète ;

Fig. 169. Crapaud commuo.

ils n'ont point de dents; leur langue, sans échancrure, est libre dans toute son étendue; l'extrémité de leurs doigts s'emboîte comme un dé à coudre, dans une peau coriace, et toute la face supérieure de leur corps est chargée de verrues ou pustules qui ne leur prêtent aucun agrément ; en revanche, c'est une arme dangereuse, car le liquide qui s'en échappe renferme un poison actif et produit le même ravage que le poison de la Vipère lorsqu'il s'infiltre dans l'organisme.

A peu près dépourvus de côtes et sans diaphragme, les Cra-

pauds respirent, comme les Grenouilles, d'une façon spéciale, par une véritable déglutition aérienne : en même temps que leur bouche se ferme, la gorge se dilate, il s'y produit un vide; aussitôt, Tair extérieur se précipite dans les narines, et trouvant le pharynx fermé, il n'a plus d'autre issue que la glotte : c'est par ce canal qu'il passe dans le reste du corps.

Les Crapauds, ennemis du soleil et de la lumière, doivent être rangés parmi les nocturnes. Le jour, ils se tiennent prudemment cachés dans les endroits frais et obscurs, dans les trous des vieux murs, sous les pierres, dans les caves et même dans de petits terriers ; ils n'en sortent qu'après le soleil couché pour se mettre en chasse. Quelquefois cependant ils dérogent à ces habitudes crépusculaires : après une forte pluie, ils se risquent à se montrer au dehors, et même à se promener en plein jour. Mais ce sont là des exceptions à leur règle invariable de claustration diurne, jeunes et vieux y obéissent. Les premiers, par les pluies chaudes d'été, apparaissent parfois tout à coup à la face du soleil, dans un lieu oii Ton n'en avait jamais vu auparavant : c'est ce qui a fait croire pendant longtemps à des pluies de Crapauds; il n'en est rien : la pluie les fait simplement sortir des retraites où ils se tenaient cois pendant la sécheresse. Pareil phénomène se produit lorsqu'une trombe jette subitement des myriades de petits Crapauds sur un point quelconque; la tourmente les détache brusquement du sol, elle ne les prend pas dans l'atmosphère où ils ne pourraient se soutenir : cette vieille fable, encore accréditée dans les campagnes et même chez les gens du monde, ne repose sur aucun fait soigneusement observé.

Bien qu'amphibies, les Crapauds passent la plus grande partie de leur vie à terre. Inoffensifs pour l'homme quand ils ne sont pas attaqués, ils lui rendent service en protégeant ses fruits el ses légumes contre les Mollusques et les insectes maraudeurs; on aurait donc tort de les proscrire des jardins; ils ne s'y montrent qu'à la nuit tombante et fort discrètement, comme s'ils avaient peur d'offusquer nos regards, et tandis que nous nous livrons tranquillement au sommeil, ils passent toute la nuit à pourchasser les voleurs, se contentant, pour tout salaire, d'ébrècher quelque fraise le long de leur chemin.

Dès que la froidure se fait sentir, les Crapauds se retirent en terre, dans des arbres creux ou dans des trous de rochers pour y passer la morte-saison ; on les y trouve engourdis, souvent réunis plusieurs ensemble dans le même gîte. Le printemps à

peine arrivé, les groupes se dispersent; ceux qui ont atteint leur quatrième année, donnent naissance à une nouvelle génération ; l'un portant Tautre, ils gagnent les eaux, en sortent dès que la ponte est opérée, et n'y reviennent plus qu'à la même époque, chaque année, et seulement dans le but de ne point laisser la race s'éteindre : au fond de leau, ils font entendre un son particulier, légèrement flûte et plaintif.

L'éclosion des œufs, le développement des Têtards et les di-

Fig. 170. MéUmorphoses du Crapaud.

a, les œufe réunis en un long cordon; b, Têtards au moment de l'éclosion ; 6', Tun d'eux grossi pour faire Toir les branchies ; c, le même, ayant perdu ses branchies extérieures et ne possédant pas encore de pattes; d, pourvu de pattes postérieures; e, muni de pattes postérieures et antérieures ; f, le corps commence à perdre la forme qu'il avait à l'état de Têtard et à revêtir son aspect définitif; g^ la queue a presque entièrement disparu.

verses métamorphoses des jeunes Crapauds suivent les mêmes évolutions que celles du frai et du Têtard de laGrenouille(fig. 170). Méthodiques dans leur manière de vivre, les Crapauds sont doués d'une longévité surprenante; ils dépassent quinze, vingt ans et plus, quand ils échappent à leurs ennemis et surtout à l'homme qui s'acharne trop souvent à les détruire sans rime ni raison. Le Crapaud attaqué ne cherche pas à fuir; il s'arrête

incontinent, s'aplatit contre le sol, regarde benoîtement son agresseur, et semble lui dire : « Que vous ai-je fait? » Le tourmente-t-on, il se boursoufle, grâce à sa peau qui Tenveloppe comme un sac et ne tient à son corps que par le bord des mâchoires, les articulations et la colonne vertébrale; à mesure qu'il se gonfle, Tair renfermé dans son corps le cuirasse et lui forme comme une espèce de sommier élastique contre lequel viennent s'amortir les coups injustes qu'on lui porte. A bout de patience, le Crapaud lance une fusée liquide par l'anus et fait sortir de ses pustules un acre venin dont il est prudent de se méfier, pour peu qu'on ait quelque érosion à la main; les cris aigus que poussent les jeunes Chiens sans expéHence qui pillent un Crapaud attestent la douleur que leur occasionne ce poison trop peu suspecté : les fusées liquides, elles, ne causent qu'une légère inflammation locale sur les peaux très- délicates.

Quoique naturellement sauvages et voués, par état, à la solitude, les Crapauds n'en sont pas moins susceptibles d'une sorle de domestication. Le naturaliste Pennant a rendu célèbre le Crapaud d'Ascott. L'animal avait élu domicile sous l'escalier de ce gentleman ; il était si bien famiharisé avec les gens de la maison, que, chaque soir, à l'apparition d'une lumière, il levait la lêle hors de son trou, et s'avançait pour réclamer sa pitance accoutumée. On le mettait alors sur une table et on lui présentait des Mouches, des Vers, des Cloportes, des Araignées et quelques menus insectes. L'attitude du Crapaud devant cet opulent festin ne laissait pas d'être curieuse. Il le fixait d'abord d'un œil de convoitise, restait un instant immobile, puis tout à coup, dardant sa langue, il attirait le gibier dans sa bouche, où les sucs visqueux le retenaient prisonnier. Ce Crapaud apprivoisé vécut ainsi trente -six ans; à si bon régime, il était devenu énorme; il mourut des suites d'un accident qui lui avait fait perdre un œil: sans cette mésaventure, à quel âge ne serai tril pas parvenu?

De nombreuses expériences prouvent que les Crapauds peuvent vivre fort longtemps privés d'air et sans prendre de nourriture. On en a souvent enfermé dans des boules de plâtre moulées sur leur corps ; ils s'y tiennent blottis au centre, n'ayant d'autre communication avec l'air extérieur que la faible porosité des murs de leur prison; dix-huit mois après ce régime cellulaire, ils donnent encore signe de vie ; aucun autre Reptile n'a reçu en partage une telle énergie vitale.

Nous avons en France plusieurs espèces de Crapauds; te

principales sont : le Crapaud commun, le Crapaud des joncs et le Crapaud accoucheur.

Le Crapaud commun [Bufo communis) se reconnaît à ses glandes sous-cervicales plus longues que larges, presque ovaliaires. Sa couleur générale est brune, quelquefois olivâtre ou rougeàtre, plus ou moins marbrée de lâches vermiculaires; une bande noire accompagne ses glandes. C'est celui de tous nos Crapauds qui atteint la plus forte taille; il fréquente les jardins et se rencontre aussi dans les caves et les celliers. Lorsque le temps est chaud et calme, il fait entendre, le soir, un son flûte qui n*a rien de désagréable, et rappelle un peu le chant plaintif du petit Hibou. A terre, il ne change pas déplace en sautant comme les Grenouilles, il marche avec assez de facilité; en somme, animal lourd, gros, trapu, peu attrayant, si Ton juge de la bête par les formes, mais utile contre certains Mollusques et quelques insectes.

Le Crapaud des joncs [Bufo calamita) est Vélégant de la race. Il est varié de blanc, de gris, de brun et de fauve; le jaune, le vert et le rouge égayent la partie supérieure de son corps; son dos et sa tète sont souvent marqués d'une ligne jaune. Il habite ordinairement les lieux secs et se tient de préférence parmi les graminées. 11 court avec vitesse, mais à de petites distances. Ses pattes antérieures, garnies vers la paume de deux tubercules osseux et d'un grand nombre de papilles rétractiles, lui permettent d'adhérer fortement aux corps et de s'élever à plus d'un mètre de hauteur sur un mur vertical, à surface lisse; le manège qu'il exécute dans cette circonstance est assez compliqué. Il commence par se dresser sur ses pattes de derrière et, appliquant son ventre contre le mur qu'il veut escalader, il s'y aplatit et s'y colle en opérant une sorte de vide par le milieu de son abdomen. Après avoir ainsi pris position, il porte en avant ses pattes antérieures et s'en sert en guise de support et de crampons : cette progression graduée se répète jusqu'A ce que le Crapaud ait parcouru l'espace à franchir et soit parvenu à son trou de retraite. Toutes ses verrues sont criblées de pores visibles à l'œil nu; lorsqu'on le saisit ou qu'on l'excite, il laisse échapper une odeur Irès-forte de sulfure d'arsenic.

Le Crapaud accoucheur [Bufo obstetricans) est le plus petit et le moins aquatique de tous nos Crapauds ; il ne se rend pas à l'eau, même au moment de la ponte. Il est gris, ponctué de noir, et ses glandes sous-cervicales sont peu saillantes. Le mâle aide la femelle à se débarrasser de ses œufs, et se les attache en cha-

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pelets sur les cuisses ; il en prend un soin tout particulier, et se retire dans un trou où leur premier développement s'opère loin de l'eau. Aux approches de l'éclosion, comme les Têtards devront être aquatiques et respirer par des branchies, et que Teau leur sera alors indispensable, le Crapaud accoucheur gagne quelque mare pour déposer ses œufs : la femelle, une fois la ponte achevée, n'en prend aucun souci, elle laisse cette charge exclusive ment au mâle : triste mère!

11 n'est sorte de fables qu'on n'ait débitées sur ces animaux. Les anciens les réputaient malfaisants, les accusaient d'empoisonner les végétaux sur lesquels ils passaient, et leur attribuaient l'étrange privilège de traverser impunément les flammes et môme d'éteindre, avec leur corps, le feu le plus actif. Ces conles, répétés d'âge en âge, n'ont plus cours aujourd'hui que parmi le peuple trop crédule des campagnes; les expériences de Maupertuis, de Bonnet, de Spallanzani en ont fait justice; le roman a fait place à des notions plus vraies sur les Salamandres, et leur histoire, pour être débarrassée du merveilleux qu'on lui avait gratuitement prêté, n'a rien perdu de l'intérêt que lui donne la vérité.

A première vue, les Salamandres ressemblent à des Lézards, mais elles n'en ont que l'apparence; pour peu qu'on les examine, leur peau nue et visqueuse et leurs doigts privés d'ongles ne permettent pas de les confondre avec ces Sauriens; toute leur organisation les rapporte aux Batraciens; elles en forment une sous-division caractérisée par la présence d'une queue chez les adultes. Comme les Grenouilles, les Rainettes et les Crapauds, leurs yeux sont munis de paupières; leur langue, large et épaisse, est adhérente par toute sa face inférieure; le trou auditif externe leur fait défaut, et leur cœur n'a qu'une seule oreillette. Suivant qu'elles vivent à terre ou dans l'eau, on les distingue en Salamandres proprement dites et en Tritons; aux premières appartient l'espèce que l'art héraldique a fait figurer, on ne sait pourquoi, dans les armoiries royales, comme un emblème d'amour : rien de plus laid et de plus repoussant que ce reptile [Salamandra terrestns, fig. 171).

Il est facile de le reconnaître à ses grandes taches irrégulières, d'un jaune vif, sur un fond noir, à sa queue arrondie et à ses pattes de devant pourvues seulement de quatre doigts, tandis que les pattes de derrière en ont cinq. Les mouvements de la Salamandre terrestre sont très-lents; elle se traîne plutôt qu'elle ne marche, redoute le soleil, recherche les lieux sombres et frais, habite souvent les conduits souterrains, se loge aussi sous les pierres ou la mousse, près des endroits humides, ne s'écarte guère de son trou, et n'en sort qu'aux approches du soir ou quand le temps est à la pluie; elle trouve alors plus facilement les petits Mollusques et les Vers dont elle fait sa nourriture. A

Fig. 171. Salamandre terrestre.

l'état de repos, elle se roule sur elle-même, à la manière des Serpents; très-sensible au froid, elle ^s'engourdit lorsque la température n'a plus que dix degrés au-dessus de zéro, et passe l'hiver sous terre.

Le sens de l'ouïe est si peu développé chez la Salamandre, qu'on serait tenté de la croire sourde; elle ne paraît pas avoir conscience du danger, ne s'effraye nullement de la présence de l'homme et, devant lui, continue son chemin sans se détourner, toujours de son môme pas indolent et traînard. Quand on la saisit, elle ne pousse aucun cri, ne cherche jamais à mordre, n'ouvre môme pas la bouche, et, pour toute défense, se borne à contracter son corps et à faire suinter de sa peau crypteuse une

liqueur acre, regardée par certains naturalistes comme mortelle pour de très-petits animaux. Si on la frappe, elle redresse sa queue, demeure comme atteinte de paralysie subite et se couvre de gouttelettes blanchâtres, analogues au venin du Crapaud; malgré sa vitalité, elle meurt promptement quand on la plonge dans du vinaigre ou qu'on la saupoudre de sel.

La Salamandre terrestre met bas dans Feau ; les petits, au nombre de trente à quarante par portée, sortent tout vivants du corps de leur mère, munis de branchies. Cet appareil, au fur et à mesure du développement des larves, s'oblitère peu à peu et disparaît entièrement lorsqu'elles ont subi leur* métamorphose, qu'elles ont pris des pattes, arrondi leur queue et sont parvenues à l'état adulte; elles quittent alors les mares et les flaques d'eau pour devenir terrestres : c'est le seul milieu qui leur convienne du moment qu'elles respirent par des poumons; arrivées à cet état de vie supérieure, elles ne sauraient séjourner dans l'eau sans être obligées de venir souvent à la surface renouveler leur provision d'air atmosphérique. Dans le premier âge, elles sont d'un noir uniforme, leurs taches jaunes ne paraissent que plus tard ; elles s'étendent jusque sur les pattes et les paupières.

Les formes et les mœurs des Tritons sont très-différentes de celles de la Salamandre terrestre. Leur corps, plus faible, se termine par une queue comprimée; ils sont amphibies, mais essentiellement aquatiques, d'où leur est venu leur nom vulgaire de Lézards dCeau; on ne les rencontre à terre qu'accidentellement, quand ils vont, la nuit, faire la chasse aux Lombrics, et lorsque les mares et les étangs à sec les obligent à aller demeurer ailleurs.

Les eaux stagnantes et limoneuses sont leur séjour de prédilection; on en trouve aussi cependant dans les eaux courantes, mais ils y sont plus rares. Leurs allures n'ont rien de la pesanteur et de la gaucherie de la Salamandre terrestre; ils nagent avec grâce, se promènent à travers leur humide manoir avec une placidité qui ne manque pas de charme; au besoin, ils savent poursuivre la proie avec une certaine activité.

La livrée des Tritons n'est pas la même à toutes les époques de leur vie, elle change suivant l'âge et le sexe, mais surtout à l'époque du printemps : c'est le moment où les mâles se parent de leurs plus beaux atours. 11 n'est pas rare alors de les voir subitement échanger leur costume uniforme contre une robe

toute parsemée de macules; quelques-uns s'empanachent de crêtes flottantes ; presque tous prennent alors une coloration plus vive. La Salamandre à queue plate da Daubenton est une de celles chez qui Ton observe le mieux ces teintes en quelque sorte improvisées. Peu de temps après qu'elle est passée de larve à Tétat adulte, elle porte, depuis le milieu de la tête jusqu'à l'extrémité de la quçue, une belle raie jaune bordée de brun. A ce moment, le mâle et la femelle ne diffèrent guère extérieurement; mais, au printemps suivant, changement complet de décoration : le mâle perd sa raie jaune médiane et se revêt de la membrane frangée qui lui a valu son nom actuel de Triton à crte (Triton cristatus, fig. 172). La seconde année, à l'automne,

Fig. 172. Triton.

la crête membraneuse n'est plus d'une seule teinte; à sa base apparaissent de petites taches jaunes qui, en s'étendant graduellement le long du dos, fmissent par reproduire la raie disparue;^, pendant ce temps, la crête se rétrécit de plus en plus, et dégénère en une simple raie légèrement saillante, d'un jaune terne. Au retour de la belle saison, à la troisième année, nouvellevolte-face : la raie jaune s'éclipse, le mâle reprend son panache^ signe caractéristique de la puissance virile; mais, la saison printanière passée, la membrane frangée, sans disparaître tout à fait, s'amoindrit sensiblement ; vers l'automne, on aperçoit encore quelques vestiges de la raie jaune originelle; à la quatrième année, il n'y en a plus la moindre trace : chez la femelle, la raie jaune s'élargit et devient terne. Certains naturalistes en con-

cluent que le mâle n'est vraiment adulle qu'à la fin de la troisième année.

D'après le docteur Rusconi, qui le premier a surpris le mystère de la ponte chez les Tritons, ces animaux ne laissent pas tomber leurs œufs au fond de l'eau, comme on le croyait avant lui, la femelle les dépose, un à un, sur quelque plante aquatique, et replie sur chacun d'eux la feuille qui doit les protéger. Peu^de jours suffisent pour leur éclosion ; il en sort de petites

Fig. 173. Développement du Triton.

a/.rœuf ; &, c, développemenl de l'œuf; bV, même figure grossie ; d ,lanre au moment de TéclosioQ ; d% la'mème grossie ; e, plus âgée et ponnrue de pattes ; /*, encore plus avancée, mais n'ayant |u« perdu ses branchies.

larves, assez semblables aux Têtards des Grenouilles ; leur corps se résume en une grosse tête arrondie, terminée par une queue pointue. Les pattes antérieures se montrent les premières, sous la forme rudimentaire de moignons dont le jeune Triton se sert pour s'accrocher aux végétaux ; elles s'accompagnent de petites houppes frangées qui jouent le même rôle que les branchies des poissons. La figure 173 ci-dessus montre le développement successif de toutes ces parties. Les branchies ne sont que temporaires et disparaissent aussitôt que le poumon conmience à fonctionner; toutefois, lorsque l'hiver surprend les larves encore en possession de ces appendices, elles les conservent jusqu'à la

fin des froids Tannée suivante; les pattes postérieures ne se font jour qu'une semaine après l'apparition des pattes antérieures.

Sous leur premier état, les jeunes Tritons se meuvent avec une extrême vivacité; ils sont très-voraces, guettent les petits insectes aquatiques et les poursuivent aussi à outrance s'ils font mine de s'enfuir; lorsque la faim les tourmente, ils se jettent sur leur propre espèce, et font pâture des branchies et des queues qu'ils peuvent saisir.

Leurs changements de peau sont fréquents. D'après Dufay, les mues auraient lieu tous les quatre ou cinq jours ; d'autres naturalistes cependant croient qu'elles ne se répètent que tous les quinze jours; elles s'accomplissent de même que chez les Serpents. La veille du jour où il doit subir cette crise, l'animal trahit son malaise par plus de lenteur dans ses mouvements, et semble ne prêter aucune attention au gibier, qu'en tout autre temps il convoite avec ardeur; sa peau est terne. C'est avec ses pattes de devant qu'il y pratique une ouverture ; il commence par la détacher autour des mâchoires, et la repousse ensuite par degrés, au delà de sa tète, jusqu'à ce qu'il ait dégagé ses membres antérieurs qu'il retire, l'un après l'autre, de leur fourreau. Ce travail, une fois commencé, se continue sans interruption ; la peau est rejetée le plus loin possible en arrière; mais, pour que le Triton sorte de sa vieille enveloppe, ce manège ne suffit pas, il faut encore qu'il se frotte contre un corps dur, pierre ou gravier, jusqu'à ce que la peau soit arrivée à l'extrémité de la queue; un suprême effort l'aide à dégager ses dernières pattes et à s'affranchir finalement de sa tunique. Celle-ci ne présente aucune déchirure dans toute son étendue, elle est complètement retournée, les doigts eux-mêmes sont intacts, tels que ceux d'un gant retroussé; seuls les yeux ne se dépouillent pas : leur place, sur la vieille peau, est indiquée par deux trous.

On ne sait pas au juste quelle est la durée de l'existence des Tritons; on croit qu'elle est à peu près la même que celle des Grenouilles, c'est-à-dire de six à sept ans, quand les Canards et les Échassiers au long bec n'en font pas prématurément curée. Ils ont du reste la vie très-dure ; ils peuvent être pris dans la glace et y rester longtemps sans périr, et, chose singulière , ils reproduisent avec une extrême facilité leurs organes meurtris ou coupés. Les expériences de Spallanzani les ont rendus célèbres; depuis, plus d'un physiologiste les a répétées avec succès. Chacun sait qu'on peut leur enlever impunément les pieds, les

yeux, la queue, et qu'ils se régénèrent en plus ou moins de temps, selon que la température est plus ou moins élevée; cette force vitale se perd en hiver; elle se déploie, au contraire, avec énergie quand le thermomètre marque vingt degrés au-dessus de zéro; les plaies, non-seulement se cicatrisent, mais les membres arrachés repoussent en entier, sans qu'il y manque le plus petit muscle ni le plus petit os. Bonnet, par quatre mutilations successives, a fait reproduire quatre fois le môme membre au môme individu. Le professeur Duméril a poussé Texpérience encore plus loin ; il a coupé avec des ciseaux les trois quarts de la tôte d'un Triton marbré. L'animal, bien que privé d'yeux, de narines, de langue, d'oreilles et d'une grande partie de la mâchoire, n'en a pas moins vécu pendant trois mois dans cet affreux état; encore n'est-il mort que par un accident étranger à sa mutilation. La cicatrisation avait été si complète, qu'elle n'avait laissé aucune ouverture ni pour la respiration ni pour la nourriture: l'animal était réduit à vivre par extussusception; sa peau, de môme que chez les Grenouilles et les Crapauds, l'aidait à puiser Tair sans lequel il lui aurait été impossible de vi\Te; quant au jeûne, on sait que les Reptiles peuvent en supporter de fort longs. Jamais on n'aperçoit de différence dans l'organisation des parties régénérées ; elle est en tout semblable à celle des parties restées intactes ; quelquefois, il est vrai, leurs formes offrent un peu moins de régularité. Il arrive aussi, de temps à autre, qu'une blessure à la peau ou à un muscle détermine la chute de la totalité du membre qu'ils recouvrent; le Triton ne s'en préoccupe guère, il possède un remède efiicace dans ses organes de rechange; chez lui, la réparation des brèches faites à la machine animale, quelque graves qu'elles soient, n'est qu'une simple question de temps et de température.

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