‹ Les animaux de la FranceChapitre 91 sur 126 · ORDRE DES OPHIDIENS · texte numérisé non relu

ORDRE DES OPHIDIENS

La Vipère (Vipera berus^ fig. 164) est à peu près le seul Reptile dangereux que nous ayons en France ; mais, dans certaines années, elle se multiplie tellement, qu'on a mis souvent sa tête à prix, et non sans raison : son venin, sans être toujours mortel, occasionne des accidents très-graves.

La Vipère appartient au groupe des Serpents venimeux, à crochets isolés. D'apparence chétive, elle dépasse rarement quatre-

vingts centimètres de longneur ; sa queue est courte^ obtuse, arrondie ; la couleur générale de son corps varie entre le bruncendré et l'olivâtre, plus foncée sur le dos que sur les flancs. Depuis la nuque jusqu'à l'extrémité de la queue, règne, le long de son échine, une chaîne en zigzag, noirâtre, accompagnée, de chaque côté des flancs, d'une rangée de taches noires symétriquement espacées ; son ventre ressemble au bleu d'ardoise ou à l'acier bruni; sa tête, obtuse en avant, élargie en arrière, dépasse la largeur du tronc; elle présente à son sommet deux lignes noires en forme de V.

C'eist à la mâchoire supérieure que se trouve l'arme redoutable de la Vipère; elle est munie de deux dents aiguës, crochues, mobiles d'avant en arrière, percées chacune d'un canal intérieur qui donne issue à une liqueur empoisonnée, sécrétée par une glande spéciale située en arrière du globe de l'œil, presque à fleur de peau. Ces dents en crochets, ordinairement au nombre de deux,

Fig. 163. Tête de Vipère.

sont, aux deux tiers, cachées dans un repli de la gencive quand l'animal ne veut pas s'en servir ; elles recèlent à leur base plusieurs germes destinés à remplacer les crochets qu'un accident viendrait à détruire. Les glandes avec lesquelles ceux-ci communiquent, sont traversées, d'avant en arrière, par deux muscles dont le jeu a pour but de redresser les crochets ; ils contribuent à fermer la gueule de la Vipère, tout en comprimant le réservoir à venin; la liqueur empoisonnée se trouve ainsi expulsée dans le canal excréteur d'où elle pénètre dans la dent par une fente ; elle s'échappe au dehors par le trou ouvert à l'extrémité des crochets, et s'instille dans la blessure en même temps que la Vipère saisit sa proie.

Les crochets s'inclinent ou se redressent à la volonté de l'animal ; dans l'inaction, ils sont couchés en arrière, le long de la mâchoire susmaxillaire ; dans l'attaque, la Vipère les relève perpendiculairement à la mâchoire et les enfonce dans la proie; le

yenin, aussi^t versé, porte le ravage dans le corps de Tanimal mordu (flg. 163).

Les mâchoires de la Vipère, comme celles de tous les serpents, sont susceptibles d'une extrême dilatation ; chacune, de son c6té, peut agir indépendamment de l'autre ; la déglutition en est singulièrement favorisée ; Lacépède a fort bien décrit ce phénomène : «c Tandis que les dents d'un côté sont immobiles et enfoncées dans la proie qu'elles ont saisie, les dents de l'autre côté s'avancent, accrochent cette même proie, l'attirent vers le gosier, l'assujettissent, s'arrêtent à leur tour; celles du côté opposé se portent alors en avant pour attirer aussi la proie et rester ensuite immobiles ; c'est par ce jeu plusieurs fois répété et par ce mouvement alternatif des deux côtés de ses mâchoires que la Vipère parvient à avaler des animaux assez volumineux, qui, à la vérité, restent pendant longtemps presque tout entiers dans son œsophage où dans son estomac, mais qui, dissous insensiblement par les sucs digestifs, se résolvent en une pâte liquide, tandis que leurs parties trop grossières sont rejetées par ranimai. »

La Vipère se rencontre en plus ou moins grande abondance dans toutes les contrées de l'ancien continent; elle habite de préférence les lieux boisés, montueux et pierreux, plus rarement la plaine ; on la trouve cependant aussi dans les prairies tourbeuses des localités élevées, dans les montagnes, dans les Pyrénées par exemple, ainsi qu'en Suisse, où on l'observe à de grandes hauteurs, à plus de trois mille mètres d'élévation : â cette altitude, il y en a d'entièrement noires.

La Vipère se montre plus fréquemment au printemps qu'en toute autre saison; elle se tient habituellement le matin à la lisière des taillis, sur les collines sèches ou sur les rochers exposés au soleil levant, non loin du trou qui lui sert de gîte et oii elle se retire en cas de danger. Pendant les grandes chaleurs de l'été, elle devient plus rare; elle se montre derechef en septembre et octobre, et disparaît aux premiers froids pour se retirer en terre, sous des tas de pierres ou dans le creux des arbres et des rochers. Les Vipères y passent toute la mauvaise saison, engourdies et sans prendre de nourriture; généralement elles se réunissent en nombre dans le même trou, enlacées les unes aux autres. Les premiers beaux jours du printemps les tirent de leur sommeil léthargique; elles changent bientôt de peau, et ne tardent pas à s'accoupler. Les œufs de la Vipère, en nombre varia-

ble, ordinairement de huit à douze, sont renfermés dans deux paquets d'inégal volume; celui de droite est presque toujours le plus gros. La femelle porte pendant trois mois; chaque œuf se développe dans le ventre maternel, mais sans vivre à ses dépens comme les vrais vivipares : l'animal n'est qu'ovovivipare.

Le Vipereau, dans son berceau intérieur, est replié sur luimême ; il atteint six à huit centimètres avant que d'en sortir. Ordinairement les œufs contenus dans un môme paquet éclosent tous le même jour; ceux de l'autre paquet les suivent quelques jours après. Une fois hors des entrailles maternelles, les Vipereaux ne s'y abritent plus; le préjugé populaire qui les fait rentrer, au moindre danger, dans la gueule du reptile n'est qu'une erreur; une fois libres, ils vivent de leur vie propre, demeurent à jamais étrangers à leur mère, et n'ont plus d'autre rapport avec elle que ceux de l'instinct de sociabilité qui les porte à demeurer dans le voisinage les uns des autres, sans dépendance mutuelle. Selon toute probabilité, ils sont pourvus de venin dès leur naissance ; cependant, à cet âge, ils ne cherchent pas à mordre.

La première année, les Vers, les Insectes, quelques petits Mollusques constituent la principale nourriture des Vipères. Changent-elles de peau avant leur première hivernation? On ne le sait pas encore; mais, dès la seconde année, elles se dépouillent, au printemps, de leur tunique, et changent encore une fois de robe à l'automne, comme les Vipères adultes; en quittant leur vieille peau, elles en revêtent une nouvelle qui existe toujours plus ou moins formée sous l'ancienne : c'est une doublure de réserve; ses couleurs sont plus nettes et plus vives que celles de l'ancienne enveloppe.

L'hivernation, durant le premier âge des Vipères, ne diffère pas de celle qu'elles subissent pendant le reste de leur vie : même époque, subordonnée toutefois a la température de la saison ; même jeûne absolu ; même agglomération d'individus dans une retraite commune; môme torpeur et même engourdissement; on peut alors les manier sans crainte quand le froid les a raidies et privées de tout mouvement; mais il ne faut pas oublier qu'une chaleur de dix à douze degrés les rend bientôt à la vie active et leur restitue l'énergie de leur venin; il y a donc des précautions à prendre à cet égard.

A partir de la seconde année, la Vipère est déjà de taille à se pourvoir de Grenouilles et de petits mammifères, tels que Mulots, Souris, Musaraignes; on l'a vue parfois, dès cet Âge, grâce

à la dilatation énorme de ses mâchoires, avaler de gros Crapauds et d'autres animaux bien plus volumineux qu'elle; elle est alors fort longtemps à les digérer ; quelques repas de ce genre sufGsent sans doute à son entretien pendant les six mois de sa vie active. On sait du reste que les Vipères, ainsi que la plupart des Reptiles, sont, capables de supporter de très-longs jeûnes ; on en a gardé des mois et même une année entière sans leur donner la moindre nourriture; elles ne paraissaient ni affaiblies, ni même pressées de la faim, car elles ne se jetaient pas

Fig. 164. Vipère.

avec avidité sur la proie qu'on leur présentait après celle diète rigoureuse.

Les Vipères peuvent multiplier à leur troisième printemps; elles atteignent leur développement complet vers six ou sept ans. La durée précise de leur existence n'est pas bien connue, mais on croit qu'elles vivent fort longtemps ; car, excepté l'Homme, le Hérisson, quelques Échassicrs comme la Grue et la Cigogne et certains Rapaces qui leur font la guerre, elles ont peu d'ennemis à craindre ; presque tous les animaux les redoutent et les fuient; leur longévité est donc à peu près assurée de

ce côté. Elles sont extrêmement vivaces. Personne n'ignore que, même coupées en plusieurs morceaux, les Vipères se meuvent longtemps encore ; leur cœur bat longtemps après avoir été arraché; elles résistent des heures entières à une complète submersion dans Teau; plongées même dans Talcool, elles ne périssent qu'au bout de plusieurs minutes; on cite des Vipères qui, étranglées, suspendues pendant vingt-quatre heures, étendues sur du plâtre liquide, puis, huilées et moulées, n'en étaient pas moins bien vivantes quarante-huit heures après leur mort apparente. Les muscles de leurs mâchoires ont la propriété d'ouvrir et de fermer la gueule, même après que la tête a été séparée du corps : aussi faut-il user de prudence quand elles sont ainsi mutilées, parce que, même dans cet état, les crochets peuvent blesser et injecter leur venin dans la plaie. Toutefois, malgré l'énergie vitale dont ces Reptiles sont doués, il suffit d'un coup de baguette sur le dos pour leur briser la colonne vertébrale; on peut alors les saisir impunément par la nuque ou par l'extrémité de la queue: ils sont incapables, dans cette position, de se redresser et de mordre; les chasseurs de Vipères ne s'y prennent pas autrement; ils s'en emparent avec la main ou un bâton fourchu; une décoction de tabac ingérée dans la gueule de la Vipère ou la perforation du cervelet avec une épingle la tue à Tinstant.

La Vipère, à l'état de repos, se tient roulée sur elle-même, la tête au centre de la spirale, espèce d'observatoire où elle reste immobile, attendant et guettant sa [)roie. Rarement elle attaque les grands quadrupèdes, ù moins qu'ils ne la provoquent ou ne la blessent; elle ne se jette que sur les petits animaux dont elle fait sa nourriture. En général, elle fuit à l'approche de l'homme et cherche à rentrer dans son trou. Mais, autant son ramper est lourd quand rien ne dérange ses habitudes de lenteur, autant, irritée ou blessée, elle devient furieuse. L'attaque-t-on de front, elle résiste par nécessité ; dressée sur sa queue, lu tête gonflée, l'œil sanglant, elle darde sa langue avec fureur, jette des sifflements rapides et aigus, et s'élance comme une, flèche sur son agresseur; ses blessures sont d'autant plus dangereuses, qu'elle est plus irritée.

Les nombreuses expériences de Fontana et les travaux de Mongyli et de Redi ont bien fait connaître la nature et les eflfets du venin de la Vipère. Ce venin, d'une consistance visqueuse, tient le milieu entre l'huile d'olive et une solution de gomme;

il n'est ni acide ni alcalin^ et se dissout dans Teaudont il trouble légèrement la transparence ; il laisse dans la bouche une sensation d'astriction et de stupeur, jaunit par la dessiccation, se concrète comme l'albumine, et se conserve longtemps dans la dent séparée ou non de son alvéole ; c'est pourquoi il faut examiner avec précaution les Vipères empaillées ou conservées dans Tesprit-de-vin, de peur d'accideilts.

Le venin de la Vipère est d'autant plus dangereux, que l'animal, au moment de l'attaque, en a une plus grande provision en réserve, qu'il est plus irrité, que le temps est plus chaud, que la Vipère a mordu plus souvent au voisinage d'organes essentiels, tels que la tête, le pharynx, le larynx, les voies de la respiration et de la digestion, et que l'individu mordu est de plus faible complexion.

D'après Fontana, le venin de la Vipère ne produit pas le même effet chez tous les animaux. Son action, par exemple, est nulle sur les Vipères, l'Orvet, les Couleuvres, l'Anguille, les Limaces et les Sangsues. 11 tue les Lézards en quelques minutes; un Moineau périt en cinq ou six minutes ; un pigeon meurt au bout de dix à douze minutes; le Chat résiste quelquefois au venin; le Mouton presque toujours; la Chèvre en meurt souvent, ainsi que les Chiens, quand ils ne sont pas pansés à temps. Les Grenouilles n'y échappent pas ; peu de temps après avoir été mordues, leurs muscles perdent leur force, et leurs jambes le mouvement ; placées à terre, elles ne sautent plus, se traînent à peine et ne donnent presque plus signe de sensibilité; bientôt une paralysie générale s'étend à tout leur corps, la mort suit de près ce symptôme : elle arrive au bout de deux ou trois heu res. Un demi-milligramme de venin introduit dans un muscle sufQt pour tuer une Fauvette; il en faut trois fois plus pour amener la mort d'un Pigeon ; les vésicules de la Vipère en contiennent dix centigrammes environ. On peut avaler impunément le venin quand il n'y a pas d'excoriation à la bouche; il n'y a aucun danger d'absorption lorsqu'on applique le venin sur une muqueuse ou sur la peau non entamée par une piqûre, une écorchure ou une plaie. Fontana prétend que l'Homme peut recevoir le venin de cinq ou six Vipères sans en mourir ; mais ses assertions sont contredites par les faits. Le docteur Paulet, à Fontainebleau, a vu mourir en quelques heures deux enfants mordus par une Vipère; des femmes, en plusieurs contrées, ont succombé, faute d'avoir été secourues à temps : le venin

de la Vipère doit donc être considéré comme très-dangereux, et l'on ne saurait prendre trop de précautions pour s'en garantir et pour combattre ses effets lorsqu'on n'a pu s'en préserver.

Quand on vient d'être mordu par une Vipère, la sensation qu'on éprouve à l'instant même ne diffèje pas beaucoup de celle qu'on ressent & la piqûre d'une épine; mais bientôt une douleur aiguë se fait sentir à l'endroit blessé; cette partie se tuméfie» s'enflamme, rougit, prend ensuite une couleur violacée, puis devient livide, froide, et comme frappée d'insensibilité. L'enflure ne tarde pas à gagner les parties environnantes; la douleur s'accroît et se complique d'élancements. Arrivé à ce point, des maux de cœur, suivis de vomissements bilieux, se déclarent, les yeux s'injectent, la fièvre s'empare du malade, des sueurs froides parcourent son corps, il éprouve des tranchées et des douleurs lombaires très-vives ; son pouls est serré, petit, concentré, intermittent; la peau prend la couleur de la cire vierge ou devient couleur citron, tandis qu'un sang noir et sanieux coule de la plaie, en apparence gangrenée. « Si le malade n'est pas secouru, dit le docteur J. Cloquet, une sérosité jaunâtre remplace le sang qui s'échappait par la morsure; le patient est en proie à des vertiges, il tombe en faiblesse, éprouve une soif dévorante; des hoquets convulsifs l'agitent, il est accablé d'une prostration inexprimable : la mort, enOn, vient mettre un terme à ses affreuses douleurs ! »

Par bonheur, la morsure de la Vipère amène rarement un dénoûment aussi funeste ; pour peu qu'on soit secouru à temps^ les symptômes les plus graves disparaissent, et le malade est bientôt rendu à la santé.

La première chose & faire quand on vient d'être mordu par une Vipère, est de sucer la plaie et de pratiquer une ligature au-dessus de la blessure, afln de gêner la circulation du sang; on laisse saigner la plaie et on la presse pour en faire sortir le venin ; si on le peut, on fait baigner la partie blessée dans de l'eau tiède, on la presse légèrement et on l'enveloppe d'un linge mouillé ; cela fait, on applique une ventouse et on la laisse agir sur la blessure pendant vingt-cinq minutes environ. Si l'enflure est trop forte, si les douleurs sont trop vives, on supprime la ligature et on cautérise la plaie avec un fer rouge ou la pierre infernale; on fait ensuite un tampon de charpie qu'on maintient sur la plaie, à l'aide d'un bandage. Quand on fait usage de ventouse, on met sur les parties engorgées, voisines de la plaie,

un mélange fait avec une partie d'alcali volatil et le double d'huile. Une fois les principaux accidents diminués, on ôte le caustique et on le remplace par un linge imbibé d'huile d'olive, on frictionne la partie blessée avec le mélange ci-dessus indiqué, et l'on bande la plaie. Voilà pour le traitement extérieur.

Le traitement interne est fort simple ; il a pour but de provoquer la transpiration et le sommeil. Aussitôt après l'accident, en môme temps qu'on s'occupe du traitement externe, on fait prendre au malade une décoction chaude de sureau ou de feuilles d'oranger dans laquelle on verse sept ou huit gouttes d'alcali volatil ; on renouvelle cette boisson toutes les deux heures ; on place le malade dans un lit bien couvert, et, s'il transpire, on évite de le refroidir; si des vomissements bilieux ou la jaunisse se manifestaient, on administrerait l'émétique.

Lorsque les symptômes ne présentent pas de gravité, il sufBt de laver avec soin la blessure, d'y verser une ou deux gouttes d'alcali volatil et de la recouvrir d'une compresse imbibée d'alcali. On fait prendre, toutes les deux heures, au malade une tasse bien chaude d'eau de feuilles d'oranger, de fleurs de sureau ou de camomille, dans laquelle on a versé cinq ou six gouttes d'alcali. En général, ce traitement appliqué aussitôt après l'accident réussit; au bout de quelques jours, le malade, s'il est d'une constitution robuste, est complètement guéri.

De tous les reptiles, les Serpents sont ceux qui nous sont le plus odieux. Leur corps froid nous répugne, la fixité de leur regard nous étonne, et leurs allures sinueuses, presque toujours dissimulées, nous causent une sorte de terreur involontaire, en souvenir sans doute de l'animal maudit et de ses propriétés malfaisantes. Tous cependant ne sont pas dangereux; il en fôt d'absolument inofiensifs; quelques-uns même nous rendent certains services : de ce nombre est la Couleuvre à collier (Coluber natrix), si répandue en France (fig. 165).

Elle tire son nom de deux taches jaunes qui lui forment sur le cou un demi-collier, rendu plus apparent par le contraste de deux autres taches triangulaires très-foncées placées à sa base; son dos est cendré, marqueté de points noirs sur les côtés; son ven-

tre est varié de blanc^ de noir et de 'bleuâtre. Parce qu'elle rampe, on la confond souvent avec la Yipère; mais ses caractères Ten distinguent nettement. Sa tête, moins élargie, s'unit plus étroitement au tronc et se termine par un museau arrondi; au lieu de crochets à venin, ses mâchoires portent deux rangées de dents recourbées en arrière; son corps, plus élancé, finit en queue plus longue et plus effilée; ses mouvements aussi sont plus agiles; enfin, on la trouve rarement dans les lieux secs et stériles que fréquente la Vipère. Pour toute défense, quand on la poursuit ou qu'on rirrite, elle se redresse, entre-choque ses mâchoires, agite de vibrations rapides sa langue bifurquée et fait entendre un sif-

Fig. 165. Couleurre k collier.

flement particulier produit par Tair expulsé de ses poumons. Lorsqu'on cherche à la saisir, elle mord la main qui l'étreint, mais sans y verser le moindre poison ; on en est quitte pour une légère égratignure promptement cicatrisée.

Sa reptation ressemble à celle de tous les Serpents, et s'exerce par un mécanisme aussi simple qu'ingénieux. Les plaques ou grandes écailles qui protègent son ventre sont douées de mobilité et indépendantes les unes des autres; chacune d'elles, en se relevant et se rabaissant tour à tour, simule les fonctions d'un pied qui prend position ; toutes se soulèvent d'arrière en avant ; ranimai s'en sert pour cheminer dans la direction qu'il veut

suivre. A-t-il besoin d'accélérer, de précipiter sa marche, la locomotion s'opère par une suite d'ondulations plus ou moins énergiques; il peut en outre, à volonté, redresser une partie de son corps en arc de cercle; les deux extrémités de cet arc, ayant leur point d'appui sur le sol, se rapprochent, et dès qu'elles sont près de se toucher. Tune d'elles, d'un bond élastique, se lance en avant et reprend sa forme première aplatie. Chaque fois que cette projection se répète, la Couleuvre s'avance de toute la partie courbée de son corps en tenant la tête haute; tous ses pas, sous l'influence delà passion, sont autant de vigoureuses enjambées ; aussi s'échappe-t-elle avec une extrême vitesse, conmie un trait fortement lancé. Quelle que soit néanmoins la rapidité de sa course, jamais son corps n'est entièrement détaché du sol, toujours il y touche par plusieurs points; il le faut bien, puisqu'il est entièrement privé des membres qui seuls pourraient le tenir élevé au-dessus de terre.

Dans l'eau, la Couleuvre à collier nage avec grâce et souplesse; en remplissant d'air sa poitrine, elle peut, à son gré, devenir plus légère que l'eau qu'elle déplace; dans ce cas, elle s'appuie sur le liquide, lui imprime une forte impulsion, et profite de la réaction de ce choc pour franchir une certaine distance. Dans cet exercice, les mouvements ondulatoires du tronc et de la queue jouent un rôle considérable; la tête seule passe hors de l'eau. Pour peu qu'elle soit efl'rayée, elle s'y cache entièrement, et nage très-bien entre deux eaux, mais elle ne saurait y rester plongée bien longtemps; aussitôt que sa provision d'auest épuisée, elle doit venir la renouveler à la surface. En général, elle ne s'aventure au milieu de l'eau que pour se dérober aux poursuites de ses ennemis ou relancer une proie fuyante ; ses courses nautiques ne sont jamais très-longues, et on l'a bien vite forcée. Le plus souvent, elle chasse en se tenant en embuscade dans une touiïe de joncs ou sur une feuille de nénufar; pour gagner le fond de l'eau, elle sait se rendre hydrostatiquement plus lourde : elle vide d'air sa poitrine, et n'y retient que la quantité de gaz strictement nécessaire pour respirer.

A terre, la Couleuvre à collier au repos est souvent lovéSy c'està-dire repliée en rond sur elle-même, la queue appuyée au sol et la tête légèrement élevée au centre de ses enroulements ; c^est à la fois une position de prudence et d'embuscade, car de ce poste elle peut surveiller les alentours, toute prête à prendre la fuite si un antagoniste redoutable se présente, ou à se jeter sur le gi-

bier que la fortune amène à sa proximité : rarement elle manque son coup. L'animal happé est d'abord serré entre ses mâchoires, puis placé peu à peu en ligne droite, comprimé, broyé, et déQnilivement englouti tout entier par la tête, sans être divisé en morceaux : les dents des Serpents, en effet, ne peuvent que retenir et non déchirer leur proie. Lorsque la Couleuvre s'est emparée d'un animal dans l'eau, elle se rend toujours à terre pour l'avaler. On sait que ses mâchoires mobiles sont susceptibles d'une grande dilatation ; il n'est pas rare de la voir engloutir des bêles plus volumineuses qu'elle-même; elles descendent alors lentement dans le gouffre, et semblent en parcourir toute l'étendue avec effort. Pendant ce pénible travail, le corps du Reptile est très-tendu; il parait plongé dans une sorte de torpeur, presque immobile, et ne sort de cette situation laborieuse qu'autant que la digestion est terminée : on conçoit sans peine qu'après d'aussi copieux repas il puisse supporter de longs jeûnes d'un mois et plus.

La Couleuvre à collier se rencontre d'ordinaire près des mares et dans les prés humides, où elle est certaine de trouver abondance de vivres. Elle habite aussi les baies, et parfois encore les vieux murs crevassés exposés au plein midi; elle slnslalle sur leurs saillies, s'y allonge avec délices, comme pour se pénétrer à fond de la chaleur solaire ; elle s'y délecte pendant des heures entières. Sa nourriture principale consiste en Ratraciens, en Musaraignes, en petits rongeurs, Campagnols et Mulots, en Lézards et en insectes. Quand l'occasion s'en présente, elle ne fait pas fi des jeunes oiseaux; elle va les surprendre dans leurs nids en escaladant les arbres' et en s'accrochant par la tête aux branches bifurquées. Vers le milieu de Tautomne, elle se retire dans les trous abandonnés de Mulot ou de Relette, ou bien entre les souches des haies, mais toujours à l'abri des inondations; elle y passe l'hiver dans l'engourdissement.

Dès les premiers beaux jours du printemps, la Couleuvre à collier quitte son antre et change de peau. Son enveloppe, ainsi que celle de tous les serpents, se compose de trois couches principales : V d'un derme, épais et solide, à tissu élastique, trèsoxtensible ; 2<' d'une couche intermédiaire plus mince, assez résistante, où se trouve la matière colorante qu'on aperçoit à travers les écailles ; 3<* d'un épiderme, membrane très-mince, appliquée comme un vernis sur les autres couches qu'elle suit dans tous

leurs contours : Tanimal y est renfermé comme dans une espèce de gaine ou de sac.

La mue s'opère progressivement, la télé donne le branle; les écailles garnissant les mâchoires sont les premières à se détacher, elles se séparent du palais, mais sans cesser de faire corps avec les autres téguments dont sont revêtus le dessus et le dessous de la tôte. Celle-ci perd ég$ilement sa vieille peau, qui se retourne comme un gant; toutes les autres parties suivent la même évolution; elles se dirigent vers la queue, tandis que l'animal, paré de sa nouvelle livrée, marche en sens opposé, de telle sorte que Tancienne enveloppe inerte semble engloutir la Couleuvre vivante. Ce travail de régénération se poursuit jusqu'à l'extrémité du corps ; le reptile y aide en se contournant en différents sens et en se frottant contre le sol; un dernier effort achève de le séparer de la dernière écaille caudale à laquelle il tient encore, la seule qui ne se retourne pas. Tout le reste est complètement retroussé à l'envers, parfaitement intact dans toute son étendue, incolore, montrant en dehors, en creux, ce qui faisait auparavant saillie sur l'animal : les plaques, les écailles, et jusqu'à l'empreinte de la cornée ; l'épiderme forme autour de ces organes de petits cadres dont la réunion prend l'aspect d'un vaste réseau; les plaques et les écailles s'y détachent en facettes presque transparentes.

Après cette crise, la Couleuvre a complètement fait peau neuve et ne se ressemble plus; elle a pris un éclat plus vif et parait douée d'une jeunesse et d'une vigueur nouvelles : aussi éprouvet-elle, à cette époque, un redoublement d'appétit. Ce changement de costume est l'indice de noces prochaines ; l'accouplement a lieu bientôt après ; la ponte se compose de quinze à vingt œufs, agglutinés les uns aux autres, sous forme de grappe, par une matière visqueuse. La Couleuvre à collier les dépose dans les trous exposés au soleil, sur le bord des mares, et souvent aussi dans les fumiers. Selon qu'elle vit à l'état de nature ou qu'elle est privée de sa liberté, elle est ovipare ou ovovivipare ; elle garde son état normal d'ovipare toutes les fois qu'elle se trouve au voisinage de l'eau; elle donne le jour à des petits vivants quand elle est éloignée des mares ou des étangs.

L'enveloppe qui protège les œufs n'est qu'une membrane lâche et d'apparence parcheminée. La Couleuvre ne couve pas, la chaleur seule de l'atmosphère ou des corps en décomposition qui recèlent les œufs suffit pour les faire éclore. Lorsqu'on ouvre l'œuf

avant terme, on trouve le Serpenteau roulé en spirale sur luimême, nageant dans un fluide albumineuxj il y est absolument immobile et semble mort; mais quand Téclosion est imminente, le jeune animal donne signe de vie; il ouvre sa gueule, aspire l'air à diverses reprises et en remplit ses poumons; bientôt il s'agite et se met à ramper : sa vie extérieure est inaugurée.

Une fois hors de leur mère, les petits lui deviennent complètement étrangers, il leur faut vivre de leurs propres ressources. L'instinct les porte, tout d'abord, à se chercher un abri, et ce n'est qu'après l'avoir trouvé qu'ils songent à pourvoir à leur nourriture. Chétive elle est à cette époque, car elle ne se compose guère que de petits insectes ou de vermisseaux. Du reste, leurs débuts dans la vie sont pleins de dangers ; Hérissons, Pies et Moineaux leur font la chasse : aussi en périt-il un grand nombre ; c'est l'histoire de tout ce qui est faible, et peut-ôtre aussi est-ce un des moyens providentiels pour arrêter l'exubérance de l'espèce; quand les jeunes Couleuvres ont acquis un certain développement, elles savent fort bien se tirer des cas difficiles, l'expérience leur apprend à se mettre en garde contre les convoitises de leurs ennemis.

Page 1