‹ Les animaux de la FranceChapitre 94 sur 126 · L'ÉPINOCHE · texte numérisé non relu

L'ÉPINOCHE

centimètres pour franchir Tobstacle qui s'oppose à leur passage, et savent changer subitement d'allure selon les circonstances. Leur sécurité est-elle complète, elles s'avancent rapidement avec un certain nonchaloir, leurs épines à peine visibles, couchées et ramenées sur les côtés; mais, au moindre danger, dards aussitôt de se redresser, tout prêts à passer de la menace à l'attaque ; l'Épinoche, en môme temps, s'agite et bat l'eau avec violence. Sa double rangée de pointes est redoutable ; on a vu des Perches téméraires, déjeunes Brochets vingt fois plus gros qu'elle, s'embrocher le palais en avalant le chétif avorton ; les gros voraces seuls ne tiennent aucun compte de ses aspérités; les autres, en général, par prudence les respectent.

A juger de l'estomac des Épinoches par leur frêle apparence, on se tromperait étrangement en leur supposant un tempérament délicat; leur appétit, au contraire, est toujours éveillé; dans l'espace de cinq heures, elles expédient une soixantaine de Vaudoises presque aussi grosses qu'elles, ce qui ne les empêche pas de faire encore table rase de tout fretin qui leur tombe sous la dent; elles détruisent aussi une quantité considérable de frai de poisson, et causent de véritables dégâts dans les étangs; malheureusement, une fois qu'elles y ont élu domicile, il est bien difficile de les en déloger.

Pendant la plus grande partie de l'année, les Épinoches n'offrent aucune particularité qui les distingue des Poissons ordinaires; la chasse, les courses, les combats, la vie tantôt active, tantôt reposée, remplissent leur existence; mais, dès que l'époque du frai est venue, un changement à vue s'opère en elles. La livrée du mâle subit une singulière transformation ; de gris terne qu'elle est habituellement, elle prend, en quelques jours, un éclat extraordinaire; le dos se revêt d'un joli manteau bleuâtre, les lèvres, les joues, la base des nageoires perdent leur couleur blafarde, s'empourprent, et bientôt flamboient du rouge aurore le plus vif : sous ce costume étrange, on dirait un autre Poisson. La métamorphose s'explique sans peine ; au moment de ses noces, le mâle étale son plus bel habit. Tout à l'heure il fera bien mieux que d'être coquet, il renoncera à l'égoïsme de sa vie individuelle, il rivalisera avec les animaux les plus ingénieux dans la construction du nid destiné à recevoir les œufs, il les imitera dans leur dévouement pour leurs petits, se fera le protecteur intelligent et courageux de sa progéniture, et remplira vis-à-vis d'elle le rôle tout maternel auquel la femelle reste abso-

lument étrangère; si Ton en excepte quelques Gobies qui construisent aussi une espèce de berceau et prennent soin de leur lignée, ces mœurs ne sont pas communes chez les Poissons; elles vont nous montrer TÉpinoche sous un jour réellement nouveau.

C'est au fond de Teau que TÉpinoche jette les bases de son nid. Elle commence par faire choix d'un emplacement convenable; quand elle Ta trouvé, elle fouille la vase avec son museau, s'y creuse un lit en tournant rapidement sur elle-même el finit

Fig. 174. ÉpÎDOches.

par y disparaître complètement. Dans cette première ébauche, elle ouvre un fossé dont les déblais, rejetés à droite et à gauche, constituent les bords. Ce travail préliminaire n'est pas plutôt achevé, qu'elle se met en quête des matériaux nécessaires à la construction du nid, elle fait provision de brins d'herbe de toutes sortes et les charrie avec sa bouche ; son museau lui sert de truelle pour les mettre en œuvre. A mesure qu'ils sont empilés, elle les assujettit avec du gravier, et, afin d'être bien sûre que le courant ne les emportera pas, elle passe, à diverses reprises, son ventre sur les fragments d'herbe et les agglutinée

L'ÊPINOCHE. 541

l'aide de la mucosité qui suinte de sa peau : grâce à cette espèce de colle, ils se prennent en masse. Ces précautions de la part d'un Poisson ne laissent pas déjà que d'être curieuses; elles dépassent, à coup sûr, la portée ordinaire de Tinstinct. Mais que penser du stratsigème suivant auquel TÉpinoche a recours? Il ne lui suffit pas de s'être mise en garde contre les accidents qui pourraient déranger ses fondations, elle soumet ces premières assises à une épreuve décisive. De môme que les ingénieurs, pour s'assurer de la solidité d'un pont nouvellement construit, lui font porter une lourde charge, notre Poisson use d'un procédé analogue : avant d'élever ses constructions, il se place audessus des débris herbeux qu'il a entassés, et agite vigoureusement ses nageoires dans le but de produire un fort courant; si le nid résiste à ce choc, tout va bien; mais si des brins d'herbe se détachent, l'Épinoche les saisit au passage, les enfonce dans la masse avec son museau, les tasse et les enduit derechef; estce là une simple action automatique, comme le prétendait Descartes? ne procède-t-elle pas plutôt d'une certaine combinaison réfléchie?

Quoi qu'il en soit, l'épreuve a été victorieuse ; l'Épinoche, certaine désormais de la solidité de son travail, le poursuit sans relâche. Le premier lit ne présente aucune régularité : c'est un pêle-mêle de fragments herbeux composant une sorte de tapis; il n'en sera plus de même dans la construction proprement dite du nid : tout y sera disposé avec symétrie, les matériaux euxmêmes vont changer de nature. L'Épinoche laisse de côté les herbes et les remplace par des débris plus consistants de racines et de brindilles ; elle les apporte toujours à son nid avec sa bouche et les incorpore à la première bâtisse, mais en les plaçant tous dans une même direction longitudinale, de telle sorte qu'un de leurs bouts corresponde à l'entrée, et que l'autre s'applique à la sortie du nid ; à mesure que les matériaux abondent, les parois se montent tassées et pressées ; elles sont liées avec le reste de l'édifice par le mucus qui les enduit dans toutes leurs parties et les rend très-solides. Ici encore l'Épinoche n'agit pas à l'aveuglette. Tous les matériaux n'entrent pas indistinctement dans sa construction ; tantôt l'un se trouve trop court, tantôt l'autre est trop long, il en est même dont l'irrégularité ne se prête pas au but qu'il faut atteindre ; l'artiste les essaye dans toutes les positions, il les tourne, les retourne, les place, les déplace; s'ils ne peuvent finalement s'ajuster au plan général, il les retire

de la masse, les rejette hors du nid et va chercher d'autres pièces mieux appropriées.

Le plancher et les murs du nid terminés, il reste à façonner la voûte. L'Épinoche voyage de nouveau et ne tarde pas à trouver les substances dont elle a besoin pour cette dernière opération; elle enchevêtre les nouvelles pièces dans celles qui lui ont servi à élever les parois; elle tasse, presse, arrondit son ouvrage, et accole le tout en y frottant maintes fois son corps ; bref, le toit s'achève et couronne Tédiflce.

En même temps que TÉpinoche travaille avec tant d'ardeur à son établissement, elle a bien soin d y ménager une cavité qui puisse la recevoir, ainsi que les femelles appelées à y pondre. Dès que les murs ont acquis une certaine hauteur, elle plonge dans cet espace vide, circonscrit ses limites en pressant les parois avec son corps, et s'y retourne à plusieurs reprises, jusqu'à ce que le tube soit bien formé et bien poli : cette tâche achevée, elle s'occupe tout particulièrement de l'ouverture qui doit livrer passage. Ni soins ni peines ne sont épargnés pour lui donner la solidité que réclame un usage fréquent ; son bord circulaire est d'une admirable régularité ; pas un brin d'herbe ne dépasse l'autre, tous les fragments végétaux sont rangés sous un niveau uniforme, tous les contours sont adoucis par le mucus dont rÉpinoche les glace en rampant obliquement à leur surface; il en résulte un anneau parfait, moulé exactement sur le corps des femelles qui viendront peupler le nid : le mâle cependant n'a pas pris leur mesure (fig. 174).

En général, à l'ouverture principale correspond une autre ouverture placée au point diamétralement opposé; d'ordinaire c'est la femelle qui se fraye cette seconde voie en s'élançant hors du nid après y avoir pondu ; d'autres fois, le mâle lui-même se charge de la percer : il traverse alors le nid de part en part, mais par élans gradués, comme s'il mesurait ses efforts sur le plus ou moins d'élasticité du berceau, dans la crainte d'en compromettre la solidité. Lorsque tous les œufs s'y trouvent déposés, la seconde ouverture est fermée, et pour cause : maraudeurs chez les Poissons ne sont pas plus rares qu'ailleurs.

La construction des nids regarde exclusivement les mâles ; ils s'en acquittent avec ardeur et les défendent avec une vigilance extrême : tout Poisson rôdant aux environs est considéré comme ennemi et pourchassé à outrance. Ces nids, enfouis en partie dans la vase, se présentent, au fond de l'eau, sous l'aspect de

UÉPINOGHE. 543

monticules ; ils sont généralement agglomérés comme les tentes d'une tribu arabe ; toutes les espèces les bâtissent sur le même plan.

Il n'en est pas ainsi des Épinochettes [Gasterosteus pungUius)^ très-proches parentes des Épinoches; leurs nids ne reposent jamais sur la vase, ils sont suspendus aux tiges ou aux feuilles des plantes. Leur mode d'édifier n'est plus le môme ; les conferves et les végétaux aquatiques les plus déliés font les frais de leurs constructions. Après les avoir transportés au point où doit s'élever le nid, elles les amarrent aux plantes destinées à leur servir de support, et les réunissent en paquet; plongeant alors dans cette masse flexible, elles l'enroulent autour de leur corps par un mouvement de rotation saccadée ; leurs épines dorsales contournent et enchevêtrent tous les filaments, ils s'agglutinent au contact du Poisson ; quand l'Épinochette a traversé plusieurs fois ce défilé végétal, à la place du chaos primitif de verdure on n'aper^it plus que la forme gracieuse d'un manchon en miniature; sa teinte verte ne permet pas facilement ie le découvrir à travers les plantes fluviatiles de même couleur : joncs, typhas, potamogéton, etc.

Jusqu'ici l'Épinoche mâle, tout à ses constructions, a fui la société de ses semblables; à peine le nid est-il bâti, que, paré de ses plus beaux atours, il s'élance dans le premier groupe de femelles qu'il rencontre, nage autour de celle qui lui semble près d'être mère, et, par mille façons coquettes, l'invite à le suivre. On le devine sans peine, son brillant costume produit son effet; la femelle préférée se détache de la bande et se rend droit au nid. Le mâle y enfonce sa tête, élargit l'ouverture et cède la place à la femelle qui effectue bientôt sa ponte et s'échappe par l'extrémité opposée. Ce n'est pas la seule qui visite le berceau ; elle y revient, il est vrai, à plusieurs reprises, mais d'autres lui confient aussi leurs œufs; au bout de peu de jours, il en est rempli : on compte de cent à cent vingt œufs par femelle ; chaque nid en contient quinze cents à deux mille; mais il s'en faut que tous arrivent à bien; l'Épinoche mâle cependant n'épargne rien pour leur assurer la vie qu'il leur a communiquée.

Avec ses fonctions de père, sa tâche se complique. Seul il demeure préposé à la garde des œufs, et bien lui en prend, car les femelles, si on ne les surveillait, n'en feraient qu'une bouchée; il a donc à les défendre aon-seulement contre ces marâtres, mais encore contre tous les pirates de la gent aquatique, si affamés

et si nombreux. Là ne se borne pas son rôle ; il a charge de maternité; dès lors, tous les soins de Téclosion et de l'éducation lui incombent. Tout d'abord, il ferme une des issues du nid et s'occupe de le fortifier en le lestant de pierrailles dont quelquesunes égalent parfois la moitié de son corps. Il se pose ensuite en sentinelle devant l'ouverture, et malheur aux curieux qui s'approchent de trop près I A coups de museau et d'aiguillon, il les relance au loin. Ne s'en présente-t-il que quatre ou cinq à. la fois, il leur tient bravement tète, fond sur l'un, bouscule l'autre, embroche le troisième, harcèle le reste et le disperse presque toujours : l'ardeur de son courage le rend victorieux. Mais lorsrque les assaillants sont en grand nombre, il se défend encore avec opiniâtreté, jusqu'à ce qu'il voie clairement que la partie est trop inégale; dans ce cas, il appelle la ruse à son secours : il s'éloigne tout à coup du nid comme s'il poursuivait une proie et entraîne à sa suite les voraces jaloux de lui dérober son butin. Quelquefois cette diversion a un plein succès et la place est sauvée; mais elle ne réussit pas toujours, surtout quand les assaillants sont très-multipliés. L'Épinoche, après avoir combattu bravement, se voit donc forcée de lâcher pied : c'est le signal du pillage ; à l'instant, tous les forbans se jettent sur le pauvre nid, les œufs sont-saccagés, dévorés, c'en est fait de la progéniture. Lorsque la saison n'est pas trop avancée, un nouveau nid est bientôt construit et les pontes recommencent; dans le cas contraire, la partie est remise à l'année suivante.

Les luttes les plus acharnées ne se passent pas entre races étrangères. Fier du dépôt dont il s'est constitué le gardien, TÉpinoche mâle tient à honneur de ne point laisser envahir sa frontière. Le combat de mâle à mâle s'engage toujours avec fureur; ils évoluent autour l'un de l'autre, cherchent à se mordre et à se poignarder; leurs couleurs changeantes et leurs épines en arrêt témoignent de leurs passions frénétiques : c'est un duel à outrance ; il ne finit pourtant pas toujours d'une manière tragique : souvent, de guerre lasse, les belligérants se retirent dans leurs cantonnements respectifs; ils ont mesuré leurs forces, la paix est tacitement conclue jusqu'à la fin des éducations.

Cette paix, en vérité, était bien nécessaire, car les mâles ont autre chose à faire que de se chamailler entre eux. Leur principale fonction est certainement de mettre les œufs dans les conditions les plus favorables pour que rien n'arrête leuréclosion. Us le savent; aussi agitent-ils sans cesse leurs nageoires pectorales

L'EPINOCHE. 545

à l'entrée du nid, dans le but d'établir de rapides courants qui lavent et relavent les œufs : ceux-ci seraient perdus sans ressource si des conferves ou des byssus venaient à se former à leur surface, à la faveur d'une eau stagnante.

Dans la dernière période qui précède Téclosion, TÉpinoche redouble d'activité et de précaution; elle retire les pierrailles qu'elle a portées sur le nid, elle y pratique de nouvelles ouvertures afin que l'eau le pénètre de. plus en plus, elle change enfin les œufs de place, amenant à la surface ceux qui se trouvaient au fond et réciproquement, pour que tous profitent alternativement de l'action bienfaisante des courants qu'elle a soin de multiplier.

Grâce à toutes ces manœuvres, vers le douzième jour, les petits sortent de leur prison ; l'Épinoche redouble de vigilance, car les ennemis rôdent toujours menaçants autour du nid, affriandés qu'ils sont par le fretin qui s'agite sous leurs yeux. 11 vient au monde chargé d'une vésicule ombilicale si considérable, que cette grosse gourde, tout en le maintenant en parfait équilibre dans Teau, alourdit ses mouvements et le met dans l'impossibilité d'échapper par la fuite aux voraces; dans cet état, il a besoin d'une tutelle intelligente :1e mâle se dévoue encore à cette œuvre de salut; il établit autour des jeunes une sorte de cordon sanitaire. La troupe pourra bien prendre un léger exercice indispensable à son développement, mais il ne lui sera pas permis de se livrer, de prime saut, à tous ses ébats; la liberté lui est mesurée d'abord à petite dose. Dans les commencements de son existence, défense lui est faite de franchir une enceinte fort limitée, celle du nid; si quelque écervclé tente de s'écarter, à l'instant môme il est saisi,^le père surveillant le prend dans sa bouche et le fait rentrer dans les rangs. Plusieurs étourdis fontils mine de vouloir déserter à la fois, d'un bond ils sont rejoints, ensachés tous dans la bouche paternelle, sans qu'aucun d'eux en reçoive la plus légère blessure. Cependant, à mesure qu'ils grandissent, on leur accorde plus d'espace pour se récréer, mais la prévoyance qui veille à leur sûreté n'en est que plus active; en même temps que la sphère des dangers s'accroît, la sollicitude du chef de famille augmente; il est partout, surveille tout, va de l'un à l'autre des petits, revient sur ses pas, gourmande celuici, arrête celui-là; jamais Chien de berger bien dressé ne fit mieux la garde autour du troupeau qui lui a été confié.

Ce rôle en partie double de mère et de mentor est très-fatigant,

mais il ne s'étend guère au delà de quinze jours. Dieu et le soleil aidant, les jeunes Épinoches se débarrassent peu à peu de leur vésicule; avec leurs forces, leurs dards se sont développés, elles peuvent désormais frapper d*estoc et de taille et se défendre contre les agresseurs ; la tâche de leur protecteur, cette fois, est accomplie, il les livre à leur bonne fortune et retourne, parmi les groupes d'adultes, à sa vie accoutumée. Tandis qu'il construisait son nid, et pendant tout le tertip s de son protectorat, il a vécu, chose étrange I d'abstinence et fait diète rigoureuse; rentré dans la vie individuelle, il ne tardera pas à reprendre son excellent appétit, et à se dédommager au détriment des Vaudoises et autres pygmées de la nation aquatique. D'après Block, l'Épinoche vivrait trois ans.

Aucune phrase ne pourrait donner une idée plus exacte du caractère saillant de la Perche (Perça fïuviatilis) que l'expression proverbiale « qui s'y frotte, s'y pique ». Organisé d'une façon toute spéciale pour l'attaque et la défense, ce Poisson est hérissé d'épines sur ses opercules et sur ses nageoires; ses mâchoires, son palais et jusqu'à son gosier sont armés de dents aiguës et recourbées, et tout son corps est protégé par de dures écailles, fortement adhérentes. Cet appareil de guerre ne nuit nullement à sa beauté. Son dos vert-bronzé, coupé transversalement de bandes dont la couleur foncée tranche vivement sur la teinte dorée des flancs, ses nageoires ventrales et anales d'un rouge brillant et sa queue lavée de rougeâlre, en font un des plus beaux Poissons de nos eaux douces ; dans les eaux stagnantes et fangeuses, il perd son éclat et prend une coloration uniforme, grisâtre.

La Perche est répandue dans les lacs, les fleuves, les rivières et les ruisseaux de toute l'Europe; sa taille est toujours en rapport avec l'importance du milieu qu'elle habile; elle dépasse rarement vingt-cinq centimètres dans les cours d'eau moyens; dans les grands fleuves, au contraire, tels que le Rhin et les lacs d'Annecy, du Bourget et de Genève, elle atteint fréquemment quarante centimètres de long; ses plus forts poids, chez nous, varient de un à deux kilogrammes.

Les eaux vives et claires sont celles que la Perche recherche de préférence; elle remonte plus volontiers vers les sources qu'elle

ne descend vers les embouchures, et on ne la trouve pas dans les eaux saumdtres ou salées. En général, elle se tient à un mètre de la surface, sauf en hiver où elle s'enfonce plus profondément. Sa nourriture habituelle consiste en insectes, en petits Vers, petits Mollusques, petits Poissons; par les temps chauds et lourds, elle saute hors de Teau, comme la Truite, pour saisir au vol les escadrons dansants de Tipules et de Cousins, ainsi que les Mouches et les Libellules qui s'approchent de son domaine; mais le plus ordinairement elle a recours à Tastuce pour chasser. Patiente et rusée, elle s'embusque près des berges, derrière les touffes herbeuses ou sous les larges feuilles des plantes aquatiques, et se précipite avec la rapidité d'un trait sur la proie

Fig. 175. Perche.

de passage. Quoiqu'elle nage avec une extrême agilité, ses mouvements sont brusques et saccadés. Dans les eaux tranquilles, il n'est pas rare de la voir complètement immobile, puis, tout à coup, se jeter en avant d'un élan rapide, s'arrêter à une courte distance et reprendre bientôt sa première position. Tout lui est bon pour apaiser sa faim; aussi sa gloutonnerie lui est-elle quelquefois fatale : l'Épinoche, par exemple, à qui elle donne volontiers la chasse, ne se sent pas plutôt engouffrée, que soudain, redressant les épines de sa nageoire dorsale, elle les lui enfonce dans le palais ou dans le gosier, et, se clouant ainsi dans sa bouche, l'empêche de la fermer et force la vorace àpé-^ rir tragiquement de faim.

La Perche vit solitaire et ne nage jamais en troupes. A Fâgc de trois ans, elle est en état de frayer ; la ponte a lieu ordinairement dans les mois d'avril, de mai et de juin par une température de dix à douze degrés au-dessus de zéro. La fécondité de la Perche est extrême; on a compté jusqu'à neuf cent mille œufs dans ses ovaires : leur ténuité les a fait comparer à la graine de pavot ; ils sont toujours déposés à peu de profondeur. La manière dont la Perche s'en débarrasse est assez singulière. Lorsque le moment de frayer est arrivé, elle s'approche d'un corps dur, y frotte son abdomen, et, par une compression répétée, opère l'expulsion des œufs. Au fur et à mesure qu'ils s'échappent de son corps, elle les file en quelque sorte à l'aide de mouvements sinueux et en forme un cordon qui a parfois plus de deux mètres de long; ils s'enchaînent lousles uns aux autres comme des grains de chapelet et sont renfermés, par petites agglomérations, dans une masse commune glaireuse, analogue à celle qui enveloppe le frai des Grenouilles et des Crapauds ; leur éclosion arrive au bout de dix à quinze jours.

Dans leur premier âge, les Perches ont de nombreux ennemis à leurs trousses : Harles, Plongeons et Canards font ripaille à leurs dépens ; plus d'un Poisson leur livre de vigoureux assauts, mais leur tyran le plus redoutable, après l'homme, c'est le Brochet : ce vorace en fait son mets de prédilection. Tant qu'elles sont fretin, elles sont souvent victimes de plus forts qu'elles; unefois adultes, le péril devientmoins imminent; le Brochet luimême ne se risque plus à les attaquer, il lui en cuirait trop; ia Perche, garantie par ses formidables épines, sait fort bien se défendre : elle tient ferme contre son adversaire et ne fuit jamais.

Les Perches ont la chair ferme, blanche et d'un goût excellent; celles de la Vienne passent, à bon droit, pour très-délicates.

On peut les prendre au Glet, à la truble et surtout à l'hameçon; dans ce dernier cas, il ne faut pas donner plus de quarante-cinq à cinquante centimètres de fond à la ligne, ce Poisson se tenant d'ordinaire près de la surface.

D'après M. de la Blanchère, le meilleur appât pour cette pèche est le Ver rouge le plus vif possible, souvent renouvelé, afin qu'il frétille sans cesse. En eau claire, la Perche ne résiste pas à la tentation d'une proie appétissante; on se sert aussi avec succès de petites Grenouilles enferrées par la peau du dos ou de petits

Vérons. La meilleure époque pour pêcher la Perche est le mois d'août ; dès la pointe du jour, le pêcheur doit aller chercher le Poisson et ne pas l'attendre en se morfondant en place ; il faut, au contraire, changer souvent de position; Ta-t-on manqué sur un point, on tâche d'être plus heureux sur un autre, ou bien on tend de nouveau la ligne au même endroit : la Perche, oublieuse du danger qu'elle vient de courir, ne songe qu'au gibier frétillant; il est rare qu'elle échappe au second coup.

Dans les jours chauds et orageux de l'été, la Perche est constamment en chasse, surtout si c'est le vent du sud qui souffle ; les autres jours, elle mord beaucoup le matin, un peu le soir et pas du tout daas le courant du jour. En usant passablement d'adresse et de précaution, on peut la prendre, même à la main, quand elle se tient immobile dans l'eau. On s'en approche sans bruit; lorsqu'on a soin de ne pas la toucher brusquement, elle se borne, à ce léger contact, à se mettre sur le qui-vive en hérissant ses épines dorsales, ce qui n'empêche pas de lui glisser la main souâ le ventre et de la bercer mollement ; au moment critique, on pose doucement les doigts sur ses opercules et, sans plus tarder, on les serre avec force; après deux ou trois coups de queue comme simulacre de résistance, elle se laisse enlever sans plus de cérémonie.

Si la Carpe [Cyprimis Carpus, fig. 176) n'occupe pas le premier rang parmi les Poissons tes plus estimés, aucun d'eux ne peut lui être comparé pour les avantages nombreux qu'elle présente. Elle s'arrange de presque tous les climats, se montre fort peu exigeante sur la nature des eaux, croît vite et multiplie abondamment; sa chair enfin n'est nullement méprisable. Tant de qualités devaient la faire rechercher avec empressement : aussi presque tous les peuples d'Europe Tont-ils acclimatée chez eux ; elle alimente aujourd'hui une foule de cours d'eau, et elle est devenue presque domestique dans les viviers et les étangs.

Son apparition en Angleterre date du commencement du seizième siècle; Pierre Oxe l'introduisit en Danemark vers 1560; elle n'est venue que plus tard en Hollande et en Suède; la France la possédait bien avant ces époques.

La Carpe s'avance assez loin vers le Nord, mais pas aussi avant que le Saumon ; comme ce Poisson, elle peut vivre dans la mer et les eaux saumâtres, témoin la mer Caspienne où elle abonde. Les eaux douces cependant forment son séjour habituel elle se plaît dans les lacs et les rivières limpides, réussit encore dans les eaux dormantes, mais y contracte souvent un goût de marécage, qu'il est du reste facile de lui enlever en l'exposant, pendant plusieurs jours, à un courant rapide, ou en la faisant dégorger dans une eau claire pendant une semaine.

C'est dans le Nord que les Carpes arrivent à leur plus grand développement ; il n'est pas rare dans ces contrées d'en pêcher de dix kilogrammes; plus d'une fois en Poméranie on en a pris qui

Fig. 176. Carpe.

pesaient le double de ce poids ; Pallas assure que dans le Volga ^lles atteignent près de deux mètres de long; le Rhin en aurait •de la longueur d'un mètre; chez nous, elles ont bien rarement •cette taille; leur poids moyen ne dépasse guère deux ou trois kilogrammes.

La Carpe a la tête grosse et nue, les lèvres épaisses, jaunes, dilatables et garnies de quatre barbillons d'inégale grandeur; 1» •deux supérieurs sont les plus courts. Son corps ovalaire et pluf^ •ou moins comprimé est couvert de fortes écailles arrondies, à stries concentriques ; sa nageoire dorsale est fortifiée de vingtquatre rayons, dont le troisième, plus long que les autres, est souvent dentelé. Sa coloration générale tire sur le vert-bouteille

plus ou moins chargé de brun noirâtre sur la tête, les nageoires et le bord des écailles qui brillent, à leur centre, d'un éclat doré. Cette teinte est du reste variable. Il est des Carpes presque blanches, d'autres sont oranges , mouchetées de jaune ou de vert foncé ; l'âge n'entre pour rien dans cette diversité de robe, bien que le préjugé populaire la regarde comme un signe de vieillesse. La Carpe, commensale habituelle des étangs, môle volontiers à sa nourriture les substances animales et végétales; elle va chercher dans la vçise les graines que le vent y jette, elle fait sonproflt des insectes qui folâtrent imprudemment à la surface de Teau et prend encore sa part du frai des autres poissons. Sans être gloutonne, elle en a l'apparence quand elle mange, par le bruit que fait entendre le choc de ses mâchoires et le clapotement de l'eau qui s'engouffre entre ses lèvres. Elle peut supporter d'assez longs jeûnes ; son développement cependant est toujours en raison dii^ecte de l'abondance au milieu de laquelle elle se trouve. La première année de son existence, elle croît très-rapidement et atteint facilement, au bout de huit à dix nïois, une longueur de vingt centimètres; mais lorsqu'elle s'est allongée du double, elle grandit et grossit plus lentement.

A partir de la troisième année, la Carpe est en état de reproduire son espèce. JMai et juin sont l'époque ordinaire du frai ; quand les chaleurs sont précoces, il commence dès le mois d'avril : à ce moment, les Carpes habitantes des fleuves et des rivières quittent les grands cours d'eau pour se retirer dans les anses et les affluents plus tranquilles.

Rien ne les arrête dans ce trajet; ainsi que le Saumon, elles savent franchir les obstacles qui s'opposent à leur passage, et exécutent leuçs sauts à peu près de la môme manière, sauf de légères variantes : elles se placent sur le côté, courbent les deux extrémités de leur corps, et dès que le cercle est parfaitement formé, elles se débandent tout à coup comme un resscfrt, frappent l'eau avec vigueur, et s'élancent de plein jet par-dessus les chutes et les batardeaux ; on en a vu s'élever ainsi à près de deux mètres de hauteur. Lorsque le moment de pondre est venu, la Carpe recherche de préférence les endroits herbus et se rapproche de plus en plus de la surface ; elle se débarrasse de ses œufs en se frottant contre les plantes aquatiques ou contre les pierres submergées; son corps est alors presque entièrement hors de l'eau.

La fécondité de la carpe est bien connue ; les grosses femelles

ne contiennent pas moins de six à huit cent mille œufs dans leurs ovaires. L'éclosion a lieu au bout d'une huitaine de jours. Les étangs et les petits cours d'eau seraient bien vite encombrés par la multitude innombrable des petits êtres auxquels ils donnent naissance, si les Brochets, Anguilles, Perches , Truites et vingt autres voraces de la pire espèce, mammifères, oiseaux, reptiles, amphibies de toute origine, ne venaient éclaircir cette prodigieuse multiplication. La plus grande partie des alevins périt presque au sortir de l'œuf; ce qui en reste a bien de la peine à échappera tous les ennemis qui vivent à leurs dépens; à trois ans seulement, ils sont à peu près hors de leurs atteintes ; les adultes n'ont plus guère à compter qu'avec la Loutre, et son compère en rapine le Brochet.

L'alevin ne se disperse pas aussitôt après l'éclosion : il vit en bandes serrées sous la tutelle dequelques adultes qui en prennent soin, et les guident de leur expérience. Au surplus, toute la tribu des Cyprins aies mœurs sociables; ces poissons restent toute leur vie en troupes plus ou moins nombreuses et se protègent mutuellement. Tandis que les jeunes sont occupés à fourrager au fond de l'eau, plusieurs Carpes d'un âge mûr se tiennent en sentinelle, au voisinage de la surface, pour donner l'éveil en cas de danger; le péril se fait-il sentir, toutes s'enfoncent dans la vase comme dans une retraite assurée.

La Carpe vit des siècles entiers, le fait est incontestable. Avant la première Révolution, les bassins de Fontainebleau possédaient des Carpes qui remontaient au temps de François !•' ; ceux de Chantilly en nourrissaient qui dataient du grand Condé.

Leur vitalité est très-grande. Elles peuvent rester longtemps hors de l'eau lorsqu'on a soin de les tenir dans un endroit frais ou de les entourer de mousse humide : ce dernier moyen est celui qu'on emploie pour les expédier à de grandes distances. On les a soumises plusieurs fois à des variations subites de température très-diverse, et elles y ont parfaitement résisté. Quand on porte brusquement à une forte température l'eau qui les renferme, elles manifestent leur malaise par une extrême agitation ; elles supportent, sans périr, une chaleur de 35* centigrades ; à 40* elles tombent en pâmoison ; à 45' leurs nageoires s'écartent de leur corps et se déplient en éventail, elles sont complètement inertes, on les croirait mortes. Mais si, réduites à cette extrémité, on les pose sur une table de marbre ou sur tout autre corps froid, en moins de trente secondes on les voit renaître à

la vie et reprendre leurs mouvements, sans la moindre souvenance de leur misère passée ; à plus forte raison cette résurrection s'opère-t-elle en un clin d'œil dans Teau froide, môme quand on y plonge subitement la Carpe après qu'on vient de lui faire endurer la chaleur torride du Sénégal.

La Carpe en domesticité n'est nullement sauvage ; on sait avec quelle facilité elle s'accoutume, dans les viviers, à venir recevoir sa nourriture à des heures et à un signal déterminés ; à l'état de nature, elle serait encore disposée à se livrer à une certaine conflance ; le danger présent la rend méfiante, mais pour peu de temps. Quand on a pris des Carpes plusieurs fois de suite au môme endroit, les survivantes deviennent plus circonspectes, il faut les laisser tranquilles pendant quarante-huit heures avant de tenter de nouveau l'aventure : leur naturel débonnaire et confiant ne garde pas plus longtemps rancune au pécheur. Par un ciel couvert, et surtout par une pluie chaude et fine, la Carpe fait sa promenade favorite au fond des étangs, elle mord alors bellement aux appâts qu'on lui présente ; en toute autre circonstance, elle ne se laisse pas prendre aussi naïvement, elle sait fort bien se cacher dans la vase et laisser passer par-dessus sa tôte les filets qu'on traîne au-dessus d'elle.

La Carpe s'engraisse facilement. La castration favorise beaucoup cette heureuse disposition ; on pratique l'opération un peu avant le frai, au moment où le poisson est rempli d'œufs ou de laitance. On lui ouvre le ventre depuis les nageoires ventrales jusqu'à J'anus, on enlève ovaire et laitance sans endommager les intestins, et l'on recoud ensuite l'abdomen. Une fois débarrassée de ces supertluités, la Carpe n'a plus à songer qu'à s'arrondir; de la mie de pain trempée dans du lait la rend très -délicate et très-savoureuse ; les Hollandais la gavent, assure-t-on, de cette manière, ou la gardent suspendue dans un filet matelassé de mousse humide dans des caves dont la température varie peu.

Ces Poissons, placé» autrefois dans le genre Cyprin, en ont été retirés par G. Cuvier, qui les a répartis en trois sous-genres delà famille des Cyprinoïdes : Barbus^ Gobio, Tinca.

Le Barbeau [BarJ)us vulgaris, fig. 177) se reconnaît au pre-

mier coupd'œil aux quatre barbillons que porte sa mâchoire supérieure : le premier rayon de la dorsale est osseux ; son corps, allongé en fuseau, est verdâtre sur le dos, blanchâtre sur les côtes et le ventre ; ses nageoires anale, ventrale et pectorales tirent sur le jaune; ses couleurs, du reste, comme celles de la plupart des Cyprins, sont sujettes à varier, selon la nature des eaux.

Le Barbeau se plaît dans les eaux vives et claires, à fond caillouteux, et dans les courants rapides. Très-vorace, il se nourrit

Fig. 177. Barbeau.

de Vers, d'insectes, de petits poissons, de Mollusques, et de matières animales plus ou moins décomposées que charrient les rivières. Il fouille avec son museau les pelouses herbeuses inondées pour y chercher les petits Vers rouges dont il est très-friand. Sa taille dépasse quelquefois quatre-vingts centimètres ; sa chair est blanche, ferme et assez estimée; ses œufs, en revanche, passent pour vénéneux. Jeune, on le rencontre souvent parmi les troupes de Goujons, auxquels il se mêle volontiers; adulte, î\ n'est pas rare dans les eaux profondes, mais il n'y reste pas sta-

tionnaire ; il aime, au contraire, à vagabonder et fréquente alors plus particulièrement les bancs de sable. En hiver, il se retire dans les eaux profondes, et se cantonne, jusqu'au printemps, auprès des pilotis et des ponts : on l'y trouve par bandes serrées, dans une espèce de torpeur,

La plupart de nos rivières en nourrissent un plus ou moins grand nombre.

Le Goujon [Gohio vulgaris, fig. 178) est caractérisé par la brièveté de ses nageoires anale et dorsale, par les deux barbillons qui garnissent les angles de sa mâchoire inférieure. Son corps allong'é est muni de larges écailles ; son dos bleuâtre, jaunâtre ou

Fig. 178. Goujon.

verdâtre, suivant la nature des eaux, est toujours tacheté de brun foncé.

Ce Poisson aime à vivre en société : on le rencontre souvent en troupes nombreuses ; rare pendant une partie de Tannée, il apparaît tout à coup en abondance dans certaines eaux pendant les mois de juillet, août, septembre et octobre. Il fraye en avril et en mai ; ses œufs n'éclosent qu'un mois après ia ponte et successivement. Il aime les eaux vives qui ne sont ni trop froides, ni trop rapides ; à tous autres il préfère les bancs de sable, quoiqu'il se montre encore dans les rivières qui coulent sur un lit ^'argile, mais non sur une vase molle.

D'après M. de la Blanchère, le Goujon recherche de préférence les endroits où le sable est remué, et où l'eau de la rivière habi-

tuellerment limpide devient trouble en charriant les particules terreuses du fond; c'est là qu'il trouve en plus grande abondance les animalcules dont il fait sa proie. Les troupes s'y rendent de très-loin, remontant le filet d'eau trouble, qu'on peut d'ailleurs créer artificiellement.

Le Ver rouge bien vif est le meilleur appât pour cette pêche; quand on veut la faire avec profit, on doit avoir soin de sonder le fond, et de mettre la flotte de façon que l'hameçon ait dix cen-

lig. 17;^. Tanclic.

timètres de ligne et porte sur le fond. Le Goujon mord franchement; il attaque par deux ou trois secousses, puis la flotte s'enfuit en ligne droit(; en s'enfonçanl sous l'eau ; il n'est pas nécessaire de se presser, car une fois que le Goujon a saisi le Ver, il ne le lâche plus qu'il n'ait avalé l'hameçon et tout ce qui s'ensuit; il ne faut donc ferrer qu'au coup tirant : avec un peu d'habitude, le pêcheur ne manque jamais ce Poisson. Les mois les plus favorables pour la pêche du Goujon sont ceux d'août, de septembre et d'octobre ; en hiver, il se retire dans les grands fonds d'eau et y reste dans un état voisin de l'engourdissement.

Indépendamment de sa taille qui est beaucoup plus forte, la Tanche [Tinca vulgaris, fig. 179) diffère du Goujon par ses écailles extrêmement petites et par ses barbillons fort courts. Les abords de sa caudale sont très-épais, ce qui, joint au développement de la partie antérieure de son corps, lui donne un aspect lourd et trapu. Suivant la nature des eaux, sa couleur générale varie: elle est tantôt d'un brun jaunâtre, tantôt d'un vert-olive métallique ; le ventre et la gorgç sont blanchâtres ; ses nageoires, d'un gris foncé, deviennent insensiblement noirâtres vers le bord; les écailles sont enfouies sous un mucus abondant qui enduit tout le corps.

La Tanche fraye à la fin du printemps ; les œufs ne sont pas longs à éclore, et les petits se dispersent presque aussitôt après leur naissance. Ainsi que la Carpe, elle aime les eaux stagnantes et se plaît dans les fonds vaseux ; par les pluies douces et les temps couverts, elle se promène au fond de Teau et mord fort bien à Thameçon ; en toute autre circonstance, sa nature non gloutonne la rend plus difficile à prendre. Par un privilège dont la cause est encore inexpliquée, la Tanche n'a rien à craindre du Brochet de la Perche ni de l'Anguille : leur voracité la respecte. Elle passe l'hiver engourdie dans la vase ; sa chair en contracte souvent un mauvais goût : aussi n'est-elle bonne, en général, que dans certaines eaux.

Page 1