LE BROCHET
Ce n'est pas sans raison que le Brochet {Esox luciuSj fig. 180) a été surnommé le Requin des eaux douces ; tout en lui dénote l'animal carnassier par excellence : vigoureusement constitué, il semble n'exister que pour détruire. Sa tête est grosse; son extrémité antérieure, aplatie, s'allonge en un museau dont la mâchoire inférieure forme la pointe. Sa gueule, fendue jusqu'à la hauteur des yeux, est un large gouffre tout hérissé de dents : il y en a sur les mâchoires, les palatins, les os de la langue, le vomer et jusque sur les arcades branchiales; on en compte plus de sept cents, fixes ou mobiles, acérées ou crochues et de diverses longueurs (fig. 181). Son corps cylindrique est garni de milliers d écailles résistantes, et porte une dorsale unique, rejetée vers la queue et opposée à l'anale, disposition particulière
qui, en lui fournissant de puissants moyens de propulsion, le rend encore plus redoutable aux autres Poissons par la célérité de sa marche.
La couleur générale de l'adulte est vert-grisâtre, plus foncée sur le dos que sur les côtés, mouchetés de taches jaunes ou blanches ; le ventre, toujours clair, est plus ou moins pointillé de noirâtre : les jeunes sont tout verts la première année.
On trouve le Brochet dans la plupart des fleuves, des rivières, des lacs et des étangs de l'Europe, alors môme qu'on ne les a pas peuplés de ce poisson; il s'y introduit par l'entremise des oiseaux d'eau, véhicules naturels de ses œufs qu'enduit une certaine mucosité, et qui s'attachent ainsi à leurs plumes et à leurs pattes.
Le Brochet ne s'avance pas aussi haut que le Saumon vers les latitudes septentrionales; il n'existe ni en Islande ni dans le Groenland ; en revanclie, il abonde dans les fleuves du nord de l'Asie, n'est pas rare en Amérique, mais ne se rencontre ni en Afrique, ni dans l'Inde, ni dans le Portugal; s'il habite l'Espagne, il^ n'y est assurément pas commun; l'Angleterre ne le possède que depuis la fin du treizième siècle; sous Henri VUl, il était encore regardé comme un poisson de luxe.
Sa voracité s'arrange de toute nourriture animale, vivante ou morte. Poissons de toutes sortes, même de sa propre espèce, Mollusques, Reptiles, petits Mammifères fluviatiles, Oiseaux aquatiques, il se rue sur tout ce qui a vie; malheur aux viviers et aux étangs qu'habitent un certain nombre de Brochets! ils sont bien vile ravagés. Petites ou grosses proies sont également son afl'aire. L'animal est-il trop volumineux pour être absorbé d'un trait, il l'attaque à la manière des Boas, le saisit par la tête, le retient entre ses longues dents pointues et recourbées, l'enfonce peu à peu dans son gosier, et l'avale après l'avoir pressé, écrasé et ramolli entre ses vastes mâchoires.
Toute la force destructive semble concentrée dans cet être féroce. Il nage, en serpentant, avec vigueur et rapidité ; ses mouvements sont brusques et saccadés ; il se jette en avant comme un sauvage, attaque avec furie, d'un formidable élan, et emporte toujours le morceau, quand il n'anéantit pas sa proie du premier coup. Deux Poissons seulement, â cause de leurs épines dangereuses, trouvent grâce auprès de lui, encore le premier n'est-il pas toujours épargné; il est si friand de Perches, qu'il
lp: brochet. 559
risque parfois le tout pour le tout quand il en voit une à belle portée, mais il use alors de circonspecMon : il se garde bien de l'avaler sans coup férir, ce qui lui serait fatal; il Tétreint entre ses mâchoires et attend, pour l'ensevelir dans son ventre, qu'elle soit tout à fait sans vie, et que ses rayons épineux soient devenus absolument inertes. Quanta l'Épinochc, les jeunes Brochets encore novices osent seuls tenter Taventure, et presque toujours ils payent cher leur gloutonnerie; les vieux ne s'y risquent ja-
Fig. 180. BrocLeL
mais; ils savent d'instinct ou par expérience que l'avorton, en mo îrant, redresse ses piquants et encloue son ennemi ; c'est pourquoi ils le laissent passer.
La terreur qu'inspire le Brochet à tous les Poissons est profonde; à sa vue, ils prennent si fort l'épouvante, qu'ils s'élancent tout effarés hors de l'eau, jaillissent comme de rapides éclairs ou glissent à la surface comme une traînée d'étincelles : c'est ainsi que ce monstre fait savoir à tout venant qu'il est en chasse.
Le Brochet croît très-vite, surtout dans les premiers temps.
Au bout de trois mois, il a déjà dix-huit à vingt centimètres de long; à un an, il en a au delà de trente-cinq; à deux ans, il eo a atteint plus de soixante-dix : à partir de cet âge, il se développe plus lentement. Dans les eaux qui lui conviennent, c'està-dire où il trouve ample nourriture, il parvient à une taille considérable. Dans les lacs du Nord, en Laponie particulièrement, on en prend souvent d'un mètre cinquante de long, qui pèsent dix et douze kilogrammes ; il en a été péché en Ecosse du poids de vingt-quatre kilogrammes; nos étangs des départements de TAin et des Landes, où se trouvent les plus belles pièces, sont loin d'en fournir d aussi gros; on s'estime très-heu-
Fig. 181. Tète de Brochet.
reux, dans ces parages, quand on en prend qui pèsent sept ou huit kilogrammes.
Le Brochet dépasse cent ans; sa vitalité cependant n'égale pas celle de la Carpe ; il ne supporte pas aussi bien d'être hors de Teau; mais la castration lui est également profitable, elle le pousse promptement à l'embonpoint.
Les eaux ombragées ou froides lui sont moins contraires qu'à beaucoup d'autres Poissons; il grossit promptement lorsqu'il peut faire table rase d'un menu fretin de blanchaille, telle que Ablettes, Goujons, Vérons, etc.; dans les étangs, il détruit une foule de Carpillons ; il donne aussi la chasse aux grosses Carpes, et, par ses poursuites acharnées, les empêche souvent de profiter, si toutefois, en les harcelant, il ne leur fait pas de profondes bjessures.