LA FONTAINE
La principale caractéristique des chauves-souris, bêtes étranges entre les bizarres, est — chacun sait cela — de posséder, bien que mammifères, des ailes leur permettant de voler. Cela leur donne un aspect des plus extraordinaires et qui paraîtrait encore bien plus fantastique si elles nous étaient moins familières. Ces ailes ne sont que des expansions de la peau soutenues, tel un parapluie par ses baleines, par les os des doigts démesurément allongés. C’est un instrument très imparfait et qui est à l'aile de l'oiseau ce qu'un parachute est à un ballon dirigeable. Le vol des chauvessouris — tout le monde l’a remarqué — est « papillonnant » et nullement comparable à la trajectoire rectiligne souvent si pure des oiseaux. C’est que ce vol n'est pas du vol à proprement parler ; c’est plutôt une série de chutes et de relèvements successifs : l'animal lutte avec la pesanteur, mais ne joue pas avec elle comme le font par exemple avec tant de désinvolture les goëlands ou les mouettes.
De la forme des ailes, remarque Blavius, dépendent la force du vol et la physionomie de ses mouvements. Sous ce rapport, les chauves-souris offrent presque autant de différences que les oiseaux: les espèces à ailes longues et étroites ont le vol rapide et agile de l’hirondelle ; celles qui ont des ailes courtes et larges rappellent les mouvements lourds de la poule. On peut déterminer assez rigoureusement la forme des ailes d'après les rapports qui existent entre la longueur du cinquième et celle du troisième doigt ou de toute l’aile. Le troisième doigt, le bras et l’avantbras donnent ensemble l'étendue de l'aile. La largeur de la membrane est à peu près égale à la longueur du cinquième doigt. Quiconque observera les chauvessouris à l’état libre pourra se convaincre du rapport qui existe toujours entre la forme des ailes et la rapidité du vol. La noctuelle est, de nos chauves-souris, celle qui vole avec le plus de vitesse et le plus de facilité. On la voit quelquefois avant le coucher du soleil exécuter autour de nos clochers, en compagnie des hirondelles, des cercles rapides et hardis. C’est elle aussi qui, de toutes les chauves-souris, a les ailes les plus étroites et les plus allongées : elles sont à peu près trois fois plus longues que larges. Toutes les espèces dont les membranes aliformes répondent à ce type volent haut, rapidement, sans effort, et font des courbes avec une si grande süreté qu’elles bravent la tempête et les orages. Leurs ailes décrivent pendant le vol un petit angle aigu, et n’agissent avec énergie que dans les crochets, les détours brusques que fait l'animal. Les vespertilions ( fig. 28) et les rhinolophes ont le vol plus lourd ; aussi
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leurs ailes ont non seulement peu d’étendue, mais sont plus larges que longues et décrivent pendant le vol un grand angle presque toujours obtus, ce qui rend ce vol lent et incertain, Ordinairement ces chauves-souris volent bas et en ligne droite, au-dessus des routes et des allées sans jamais dévier brusquement de leur direction ; quelques espèces rasent presque le sol et la surface de l’eau. IL n’est pas difficile de distinguer les espèces d’après l'élévation du vol, à la manière dont ce vol s'exécute et à la taille de l'animal ; on ne peut non plus se tromper en concluant l'aptitude au vol de la structure des ailes.
Fig. 28. — Ce vespertilion a bien l’air un peu renfrogné, mais, ne craignez rien, il n’est pas méchant du tout.
En général, le vo! des chauves-souris n’est que momentané ; il ne peut être soutenu. Après avoir décrit quelques cabrioles dans l’air, elles viennent s’accrocher à une branche d’arbre ou à une corniche, pour repartir un instant après. Avant de s'envoler, elles éloignent la tête de la poitrine, lèvent les ailes, écartent les doigts, dressent la queue et l’éperon et commencent à battre l’air de leurs ailes. Ce n’est qu'après ce petit « entraînement » qu’elles se laissent aller dans l'air. Pour bien partir, il faut donc qu’elles soient suspendues la tête en bas et qu’elles aient suffisamment d'espace pour s'étendre. A terre, elles s’enlèvent très difficilement ; elles n’y parviennent qu'après avoir sauté en l’air à plusieurs reprises. |
La vie des chauves-souris est assez monotone, ce qui explique pourquoi leurs facultés intellectuelles sont peu développées. Elles ne sortent que la nuit, dès l’'apparition du crépuscule, et rentrent chez elles bien avant le lever du soleil. Dans le jour, elles restent immobiles, accrochées la tête en bas par les pattes postérieures, dans diverses cavités qu’elles ont trouvées à leur disposition et que chaque espèce choïsit d'ailleurs suivant ses goûts. Les unes préfèrent les clochers, les autres les grottes, d’autres les troncs d'arbres, en un mot des lieux dans lesquels on ne les dérange pas souvent, mais qui cependant ne sont pas tout à fait déserts. Dans nos campagnes on les voit souvent s’abriter dans les cheminées, d’où cet opinion très répandue et absurde qu’elles recherchent le lard et autres viandes fumées, simple légende qui ne repose sur rien.
Il existe des grottes où elles se réfugient en très grand nombre ; telle est celle de Châteaudouble, dans le Var. Cette grotte, dit Brehm, ou plutôt ces grottes, — car
ilyena deux bien distinctes, mais successives, — sont à mi-côte d’une colline surmontée d'immenses rochers étagés et taillés à pic. La première, d'accès facile, ayant une ouverture fort semblable à une grande porte cochère qui aurait été pratiquée dans le roc, est assez spacieuse, assez régulière, et a 1”95 environ de hauteur, sur 6"5o de largeur et 13" de longueur; elle a, du reste, une certaine régularité. On y trouve çà et là des débris de stalactites qui descendaient de la voûte, où l’on aperçoit encore de nombreuses cassures. La plupart de ces stalactites arrivaient même jusqu'à terre et formaient ainsi des espèces de colonnes très brillantes, quelques-unes assez épaisses, s’il faut en juger par les diverses empreintes que l'on rencontre sur le sol. Les parois sont recouvertes, sur la plus grande partie de leur surface, d’un enduit brillant, de même nature que les stalactites, formé sans aucun doute par l’eau qui suinte presque toute l’année de la voûte. Cette première partie de la caverne se rétrécit à son extrémité, où s'ouvre un passage d’un accès assez difficile, très humide, couvert de boue, qui conduit à la vraie grotte des chauvessouris. Celle-ci, élevée à 3 mètres au moins au-dessus du sol de la précédente, en est ainsi séparée par une espèce de couloir de 8 à ro mètres de longueur, qui va en montant. Elle est extrêmement fraiche et très humide, -et d’une forme à peu près ronde. La voûte en est très élevée et très unie; elle est au moins à 8 mètres audessus de la couche de guano, ou excréments des chauves-souris, qui recouvre le sol. Cette couche, dont la profondeur a été sondée par ceux qui se sont faits adjudicataires du guano, a au moins deux mètres d'épaisseur. On y retrouve même des débris de divers animaux qui n'existent plus aujourd'hui. M. Pannescorce possède plusieurs de ces débris; il y a aussi trouvé quelques ossements humains assez bien conservés. Les parois de la grotte sont littéralement tapissées de milliers de chauves-souris dont quelques-unes ont une taille assez grande ; ni les cris ni le bruit ne les font détacher; mais le soir venu, elles en sortent pour aller chercher leur nourriture dans les campagnes. Dans cette grotte, se trouvent l’un à droite, l'autre à gauche, deux grands creux, qui peuvent avoir trois mètres de profondeur et quatre mètres de hauteur; leurs parois sont ornées, ainsi que celles de toute la grotte, de concrétions stalagmitiques. Il tombe constamment çà et là, même par les temps les plus secs, des gouttes d’eau qui rendent le sol très humide. On peut encore trouver des chauves-souris dans les puits.
Étant allé avec mon fils, dit Crespon, à Aigues-Mortes, pour y chercher des vespertilions car je savais depuis longtemps qu’il s’en trouvait beaucoup dans les vieux édifices, M. le Maire de cette ville et M. Naud, négociant, voulurent bien me servir de guides pour explorer la tour Constance. Nous nous étions munis d’une lanterne et de -bonnes cordes en cas de besoin. Après avoir cherché dans plusieurs endroits sans qu’il nous füt possible d’en découvrir, bien que le sol füt couvert de leurs ordures noires, nous montâmes jusqu’au milieu de la tour, où bientôt nous entendimes leurs cris; ils partaient d’une espèce de puits que les habitants d’Aigues-Mortes prétendent être d'anciennes oubliettes ; à la lueur de la lanterne nous reconnümes une masse de chauves-souris qui s’y trouvaient à une petite profondeur. Cette découverte me rendit joyeux ; M. Naud, qui tenait un filet que j'avais arrangé au bout d’un bâton, le leur appliqua dessus et en prit une grande quantité, mais le poids de ces animaux et leurs mouvements, le firent échapper du bâton
tte
et tomber au fond du puits. J'avoue que j'étais au désespoir de ce malencontreux événement, qui allait peut-être me priver de quelque nouveauté. Voyant mn désappointement, mon fils me pria de lui permettre de descendre en se laissant glisser par la corde que nous avions emportée. Après avoir hésité un instant, je le lui accordai. Mais à peine fut-il en bas (environ 10 mètres), il heurta une si grande quantité de chauves-souris, réunies en masse, que bientôt la lanterne que nous avions descendue, pour l'éclairer, au moyen d’une ficelle, se trouva éteinte par le vent que produisaient les ailes de ces animaux. Mon fils s'était empressé de ramasser le filet qu'il avait trouvé au bord d’un grand trou ; il l’avait placé entre ses dents encore à moitié plein de chauves-souris, et grimpait à la corde au milieu d’un tourbillon de ces animaux, et c’est à peine si nous pouvions nous-mêmes rester au bord du puits pour l’attendre, tant il en sortait à la fois : elles nous battaient la figure avec leurs ailes, ce qui devenait très-importun. Lorsque nous le reçümes, plusieurs chauves-souris se trouvaient attachées sur sa blouse, d’autres lui avaient blessé les mains.
Nous ne crûmes pas nous tromper en évaluant à plus de trois mille le nombre des chauves-souris qui sortirent de cet endroit ; elles s'étaient répandues partout dans la tour, de sorte qu’on entendait un bruit semblable à celui que produit le vent à travers les arbres.
Les chauves-souris ne sont actives que pendant la belle saison. Tout l'hiver elles demeurent endormies dans les diverses cavités où elles élisent domicile : elles restent ainsi immobiles, suspendues la tête en bas aux aspérités des grottes, aux poutres des greniers, aux crochets des piliers, généralement agglomérées par centaines.
D'après ce que dit M. Raphaël Dubois au sujet de l'hibernage des chauvessouris, la température du sang, qui est normalement chez elles de + 30°,9, descend souvent jusqu'à + 5 degrés centigrades et même jusqu’à + 1°,2. Dans ces circonstances, ces animaux tombent dans une espèce de torpeur et s’engourdissent. Mais si le sang est menacé de congélation, ils s’éveillent et se donnent du mouvement. Aussi longtemps que le froid persiste, les chauves-souris restent suspendues et immobiles ; par les chaudes journées d’hiverelles remuent, quelques espèces volent même pendant cette saison, lorsque le temps est au dégel. Quand elles commencent à s’éveiller, la température de leur sang s’élève plus vite que celle de l'air ambiant. L'état de torpeur varie avec la rigueur de la saison et n’est pas la même chez les diverses chauves-souris. Quelques-unes seulement dorment d’une manière continue ; les grandes espèces plus longtemps que les petites. L'époque de l'apparition
des chauves-souris, au printemps, varie considérablement; celles de petite taille se montrent les premières.
De même que leurs facultés intellectuelles, leur amour maternel est peu développé. Elles ne pensent, en somme, qu'à dormir et à manger. Il est cependant d'observation facile que ce sont des petits animaux soigneux de leur toilette. Après son repas, la chauve-souris en captivité se bichonne. Suspendue par une patte, elle se sert de l’autre en guise d’éponge, qu'elle humecte fréquemment de salive et qu’elle promène très adroitement sur la fourrure de sa face et de son
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corps ; puis, elle lèche copieusement l’intérieur et l'extérieur de sa membrane aliforme, la lissant ensuite de son museau qu’elle presse énergiquement contre toute la surface de l'expansion. Ces divers mouvements sont rapides, pleins de dextérité et de souplesse. (A. Mansion.)
Si leur cerveau est faible, par contre certains de leurs sens sont merveilleux. Comme il y a lieu de s’y attendre chez des animaux nocturnes, la vue est chez eux très réduite, du moins pendant le jour, mais elle est suppléée par le toucher dont la sensibilité est remarquable. Pour s’en convaincre, on prive quelques chauvessouris de la vue au moyen de pelites bandelettes de taffetas, nouées sur les yeux et on les lâche dans une salle où l'on a entrecroisé de mille manières des fils ne laissant entre eux que des espaces égaux à l’envergure de la petite bête. Au milieu de ce labyrinthe, les chau-
-“es-souris volent sans toucher aucun fil.
Le sens du toucher réside non seulement dans la membrane alaire, mais encore dans une sorte de clapet qui se trouve devant le pavillon de l'oreille et aussi dans des appendices lamellaires, que ion rencontre sur le nez de
Fig. 29.— Le nez de celte chauve-souris (rhinolophe) est plutôt certaines d’entre elles et qui,
compliqué, mais il lui est très-utile pour se diriger la nuit. contournés de mille facons à la poursuite des insectes. é
Q A Avoir du nez est une des premières conditions pour arriver. contribuent à leur donner une physionomie des plus
cocasses (fig. 29). C’est du moins ce qui résulte des expériences de M. Mansion.
Les chauves-souris, dit-il, auxquelles on a coupé les oreillons, volent étourdiment et viennent se buter au moindre obstacle. Une pipistrelle, à qui j’enlevai les appendices auriculaires, se rétablit parfaitement de sa double amputation, maïs ne vola jamais plus que très’lourdement et fort maladroitement. Elle finit même par se rendre compte de son inhabileté au vol et renonça presque complètement à l’aviation. Elle ne sortait plus que bien rarement de sa cage, mais, en revanche, elle courait beaucoup dans sa prison et venait plus volontiers que ses deux compagnes de captivité prendre les insectes entre mes doigts. A l’heure du crépuscule, au moment où ses amies prenaient leurs ébats aériens, la pauvre mutilée ne manquait jamais de manifester sa tristesse, ses regrets de ne pouvoir les suivre, par de petits cris plaintifs rappelant assez bien ceux de la souris. Elle ne survécut qu’un mois à l’ablation de ses oreillons. Ce fait semble indiquer que l’oreillon, plus encore peut-être que la membrane aliforme, est un organe de tact. À moins que les deux appareils ne puissent agir efficacement qu’en se prêtant un mutuel concours ? Point délicat à établir, car la contre-épreuve, consistant à supprimer le toucher, dans l’expansion
CHAUVES-SOURIS, REINES DES NUITS.. 4x
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membraneuse, sans ôter à l'animal la faculté du vol, n’est guère réalisable. Afin de préciser le rôle que joue le nez des chéiroptères dépourvus naturellement d’oreillons, mais munis d’une membrane foliaire nasale, je fermai, au moyen de tampons d’ouate, les ouvertures des narines d’une rhinolophe grand fer à cheval, et j’enduisis toute la surface du nez, ainsi bouché, d’une forte couche de collodion. L'animal ne fit pas preuve de plus d’habileté au vol qu’une pipistrelle privée d'oreillons lâchée en même temps que lui. Cette expérience, plusieurs fois répétée et toujours avec le même résultat, tend à prouver que à défaut d'oreillons, c’est dans la membrane nasale que siège surtout le sens du toucher.
Au point de vue de la nourriture, les chauves-souris se classent en trois groupes : les mangeuses d'insectes, les nangeuses de fruits et les suceuses de sang.
Fig. 30. — Roussettes, Êtres fantastiques, terrifiants, ces chauves-souris (roussettes) augmentent encore leur bizarrerie par des
attitudes bien faites pour frapper l'imagination.
Les premières sont à peu près les seules qui existent dans nos contrées et, sous ce rapport, elles rendent de grands services aux agriculteurs. Leur appétit est, en effet, formidable. Une seule noctuelle peut manger treize hannetons en un seul repas. Une pipistrelle dévore près de 8o mouches en vingt-quatre heures. Un vespertilion n’est pas rassasié avec 15 vers de farine, 6 phalènes et une grosse araignée. Les observations suivantes, faites par M. Mansion sur deux pipistrelles tenues en cage pendant tout un été, établissent mieux encore l'extrême voracité des chauves-souris en général et de ce vespérien en particulier, le plus petit des chéiroptères toutefois. Les deux détenues mesuraient à peine 18 centimètres d'envercure. Leur propriétaire les avait habituées, sans trop de difficultés, à venir
prendre entre ses doigts leur nourriture consistant surtout en mouches, papillons, vers à farine, viande crue hachée en menus morceaux. Leur appétit était tel, qu’elles dévorèrent plus d’une fois, à elles deux et en un jour, 100 vers de farine ou 200 mouches domestiques. Ayant servi à l’une des pipistrelles un énorme sphinx tête de mort, bien vigoureux et d’une envergure atteignant près de la moitié de la sienne propre, elle mit à peine vingt-cinq secondes pour arracher les pattes et les ailes et dévorer complètement l'abdomen, le thorax et la tête du gros lépidoptère. Pour immobiliser sa volumineuse proie et afin de l'empêcher de s'évader, le vespérien se renversa sur le dos et ne trouva rien de mieux à faire que d’envelopper de ses membranes alaires le trop pétulant insecte. Les femelles du papillon liparis semblaient plus particulièrement faire les délices des deux pensionnaires, sans doute à cause de la grande quantité d’œufs tendres dont est bourré l'abdomen obèse de ces hétérocères. Autant qu’on leur en donnäât, les chauves-souris ne refusaient jamais ce délicat morceau: un jour, l’une d'elles en mangea une vingtaine sans s'arrêter.
* si *
Parmi les chauves-souris frugivores, il faut citer la roussette — dont la chair, soit dit en passant, a assez bon goût. — Les roussettes (fig. 30) habitent de préférence les forêts les plus épaisses et couvrent souvent les arbres de leurs nombreuses bandes. Elles se retirent peu dans les fentes ou les trous, quoique cependant on les trouve parfois dans des creux d’arbres, et toujours par centaines. Le plus ordinairement, elles se suspendent aux branches par séries, en s’enveloppant chacune la tête et le corps de leurs ailes.
Dans les sombres forêts
Elle n’est peut-être pas aussi confortablement attablée qu'au Grand-Hôtel, vierges, elles volent quelmais elle ne s’en porte pas plus mal pour cela et mange de bon appétit. quefois pendant le jour,
Fig. 31. — Rousselte mangeant un fruit.
mais leur vie ne commence en réalilé qu'avec le crépuscule. Leur vue perçante, la nuit, et leur odorat très fin leur font découvrir de loin les arbres chargés de fruits savoureux et mürs; elles y viennent à la suite l’une de l’autre, et bientôt elles s’y réunissent en bandes innombrables, qui dévalisent promptement un
arbre. Elles s’abattent quelquefois sur un vignoble et y exercent de grands ravages. Elles savent très bien ne s'attaquer qu'aux fruits les plus mürs et laisser aux autres frugivores ceux qui ne sont pas à leurconvenance. Elles sucent les fruits plutôt qu’elles ne les mangent (fig. 31) ; quelques espèces paraissent même se contenter du suc des fleurs. On dit qu'elles rejettent la pulpe et n’avalent que le jus ; mais il est bien constaté qu’elles dévorent complètement certains fruits. Ceux qui sont doux et odorants, tels que les bananes, les pêches, les baies de gui et les raisins sont particulièrement recherchés par les roussettes. Lorsqu’elles ont envahi un verger, elles y pâturent toute la nuit. Le bruit qu'elles font en mangeant les trahit de très loin, tant il est fort. Dans les contrées où les roussettes sont nombreuses, on est obligé de protéger certains arbres avec des filets, leurs ailes rendant tous les autres moyens illusoires. Elles ne se dérangent pas pour quelques coups de feu ; c’est tout au plus si elles quittent un arbre pour aller continuer leur repas sur un autre. S'il faut en croire le Suédois Kôping, les roussettes avalent parfois tant de suc de palmier qu’elles s’enivrent et tombent inertes sur le sol. Il en aurait attrapé une dans cet état et l'aurait clouée contre un mur; mais, dit-il, elle rogna les clous avec ses dents et les arrondit comme on l'aurait fait avec une lime. (Brehm.)
En ce qui concerne les vampires ( fig. 32 et 33), on a beaucoup exagéré leur féro-
Fig. 32. — Vampire au vol.
Un être qui a eu la chance rare d'inspirer les poètes et qui ne mérite ni cetexcès d'honneur ni l'indignité que lui attribue la légende.
cité. En temps ordinaire, en effet, ils mangent surtout des insectes et des fruits ; ce n’est que lorsque la nourriture devient rare qu’ils sucent le sang des mammifères, et encore y prennent-ils des formes puisque la blessure qu'ils font est presque in-
- visible; quant à l’hémorragie « terrible » qui la suivrait d’après les auteurs anciens,
c'est une simple fable. Le fait de vivre de sang n’en est pas moins fort curieux. Les vampires s’attaquent surtout aux bêtes de trait et de somme. Mais, comme le dit Burmeister, ils ne causent pour ainsi dire aucun dommagé par leur morsure,
parce que la quantité de sang qu'ils soutirent aux animaux est très petite. C'est surtout
à l'époque des froids, au moment où les insectes font défaut, que les vampires s’attaquent aux bêtes de somme, et c’est particulièrement aux endroits où les poils, rayonnantautour d’un point, leur permettentd'atteindre la peau, qu'ils mordent. Toutes les
Fig, 33, — Tète de vampire:
Pour une drôle de figure c'est une drôle de figure... Son air gogueénard indique bien ses mauvais desseins.
blessures se trouvent sur le garrot, surtout aux places mises à nu parle frottement, L’articulation de la cuisse à côté du bassin, à l'endroit où les poils s’écartent, est encore une de leurs places de prédilection ; ils mordent aussi à la partie inférieure de la jambe, mais rarement sous le cou. À la tête, aux lèvres et au nez, les bles-
sures sont très rares. Tant que le cheval ou le mulet est encore éveillé, il ne laisse
Fig. 34. — Réveil désagréable auquel les vampires exposent “parfois les voyageurs et les indigènes qui s’endorment à la belle étoile.
pas approcher les vampires ; il devient inquiet, frappe des pieds, s’agite et chasse l'ennemi qui voltige autour de lui ; seuls les animaux endormis se laissent tranquiliement tirer du sang. Ce qu’on raconte de la prétendue ventilation qu'exercent les vampires n’est qu'une fable. Ils sont tellement absorbés dans leur acte, que les gardiens qui visitent de temps en temps les bestiaux peuvent les saisir et les tuer.
Les vampires s’attaquent aussi à l'homme endormi (fig.3h4). En voici un exemple emprunté à don Félix d’Azara :
Quelquefois, dit-il, les vampires mordent les crêtes et les barbes des volailles qui sont endormies et en sucent le sang ; d’où il résulte que ces volailles meurent, parce que la gangrène s’engendre dans les plaies. Ils mordent aussi les chevaux, les mulets, les ânes et les bêtes à cornes, d’ordinaire aux fesses, aux épaules ou au cou, parce qu'ils trouvent dans ces parties la facilité de s’attacher à la crinière ou à la queue. Enfin l’homme n'est
délit. à bots … D
point à l’abri de leurs attaques et, à cet égard, je puis donner un témoignage certain, parce qu'ils ont mordu quatre fois le gros du bout de mes doigts de pied, tandis que je dormais en pleine campagne, dans les cases. Les blessures qu'ils me firent, sans que je les eusse senties, étaient circulaires ou elliptiques, et avaient 2 à 3 centimètres de diamètre ; mais si peu profondes qu'elles ne percèrent pas entièrement ma peau, et l’on reconnaissait qu’elles avaient été faites en arrachant une petite bouchée, et non pas en piquant comme on pourrait le croire. Outre le sang que les vampires sucèrent, je juge que celui qui coula pouvait être d'environ quinze grammes lorsque leur attaque m'en tira le plus. Quoique mes plaies aient été douloureuses pendant plusieurs jours, elles furent de si peu d'importance, que je n’y appliquai aucun remède. À cause de cela, à cause que ces blessures sont sans danger, et parce que les chauves-souris ne les font que dans les nuits où elles éprouvent une disette d’autres aliments, nul ne craint ici ces animaux ct personne ne s’en occupe, quoiqu'on dise d’eux que, pour endormir le sentiment chez leur victime, ils caressent et rafraîchissent, en battant des ailes, la partie qu’ils vont mordre ou sucer.
Il est tout de même singulier que l’on ne sente pas une blessure « de 2 à 3 centimètres de diamètre », alors qu’une piqûre de moustique ou de punaise suffit à réveiller un dormeur. D’Azara a voulu sans doute mettre « millimètres » pour
« centimètres ».
Les chauves-souris se marient à l’automne, mais leur progéniture ne naît qu’au printemps suivant, c’est-à-dire après la saison de l'hibernage.
Elles ne mettent au monde en général qu'un seul petit.
Celui-ci, à peine né, se cramponne à la toison de sa mère (fig. 35) et va chercher les tetines situées au même endroit que les seins chez la femme. La femelle ne s’en sépare pourainsi dire jamais, et c'estun spectacle vraiment curieux de voir la mère voler avec sa progéniture accrochée — tel un volumineux parasite — sous son ventre. F. Pouchet raconte que, durant une excursion qu'il fit dans les souterrains d’une ancienne abbaye du département
de la Seine-Inférieure, il trouva
Fig.35.— Chauve-souris (xantharpia) allaitant son petit. On pourrait en faire l'emblème de la maternité, mais le « modèle » les voûtes garnies d’une telle
est si vilain... s 3 abondance de chauves-souris
fer à cheval que, dans certains endroits, celles qui étaient accrochées paraissaient presque se toucher. Effrayées et mises en mouvement par la présence des personnes qui l'accompagnaient et par la lumière des flambeaux, ces chauves-
souris, pendant leurs efforts pour fuir, laissèrent tomber des petits qui vinrent en partie choir sur les visiteurs et s’accrocher à leurs vêtements et en partie tomber sur le sol de la caverne, qu'ils jonchèrent dans toute son étendue. La longueur de ces jeunes animaux était de un centimètre environ; toutes les mères qui furent prises avaient déjà laissé tomber leurs petits.
Une aulre année, Pouchet, ayant pénétré dans les mêmes souterrains, put s’assurer de la manière dont les chauves-souris portent leurs petits dans le vol. Pendant la chasse active qu'on leur fit, on ne trouva plus que deux petits sur le sol et l’on prit quatre mères qui avaient encore chacune un petit cramponné à son corps. Chaque femelle ne portait qu'un seul petit et celui-ci adhérait fortement à sa mère à l’aide des pattes de derrière et dans une position renversée. Il l’embrassait même si étroitement qu’au premier aspect, les deux animaux, dont les formes étaient en quelque sorte confondues, offraient la plus étrange configuration. Leur groupe, examiné avec soin, faisait découvrir que le petit était cramponné à sa mère à l’aide des ongles acérés de ses pattes de derrière, dont chacune était accrochée sur les parties latérales du tronc, au-dessous des aisselles, de telle manière que le ventre du jeune individu était en contact avec l'abdomen de la femelle qui le portait. La tête du jeune nourrisson regardait en arrière et dépassait la membrane qui s'étend des pattes à la queue. La mère, pour faciliter cette suspension, avait probablement ses tarses passés au-dessous du pli de l'aile de son petit.
L’adhérence de ces jeunes chauves-souris à leur mère était telle que les plus brusques secousses ne les en détachaient pas. Pouchet pense que tandis qu'elle vole, la mère ne s'occupe nullement de son petit, excepté peut-être lorsqu'il est un peu grand et qu’alors elle passe ses tarses postérieurs sous ses ailes. Cela explique pourquoi, durant sa première excursion, Pouchet trouva bientôt un grand nombre de petits sur le sol, tandis que, durant la seconde, tous adhéraient fortement à leur mère. Dans la première circonstance, ils étaient beaucoup plus jeunes et, ayant moins de force pour se cramponner, ils se détachaient facilement du corps de leur nourrice durant les brusques mouvements qu’elle opérait dans sa fuite; mais lors de la seconde visite, ils étaient attachés solidement à leur mère et n'en pouvaient être détachés que lorsqu'on employait beaucoup de force.
Les chauves-souris de cette espèce, ajoute Pouchet, ne paraissent pas avoir beaucoup d'affection pour leur progéniture, car lorsqu'elles sont capturées et que le petit les gêne par ses mouvements, elles le mordent avec rage. Du reste, lorsque les chauves-souris sont en repos et accrochées aux voûtes des cavernes, le petit très probablement est dans une situation différente et sans doute inverse, pour que la tête soit en contact avec les mamelles; il ne prend la position décrite plus haut que pendant le vol de sa mère, à la surface de laquelle il se meut avec la plus grande facilité, en s’accrochant à sa peau à l’aide des griffes de ses pattes et de ses ailes. On en voit qui, pendant que leur nourrice captive a les ailes étendues, passent audessous d’elles, montent derrière son dos et se fixent à volonté sur toute la périphérie de son tronc. Mais les mouvements du petit nese font pas sans qu'il enfonce profondément ses ongles acérés dans la peau de sa mère, et la douleur de celle-ci se mani-
feste par des cris, ainsi que par les morsures qu’elle fait au jeune animal pour arrêter sa singulière pérégrination sur son Corps.
La chute d'un jeune, M. A. Mansion en a été témoin, n’a pas toujours, on va le voir, un dénouement fatal. Quand il se sentit choir, le nourrisson déploya instinctivement sa membrane aliforme convertie ainsi en une sorte de parachute improvisé, réduisant notablement la vitesse du mouvement vertical. À peine eut-il touché le sol, que sa mère l'y avait déjà rejoint. Se couchant alors sur son petit, incapable de tout mouvement, la tendre mère lui offrit le mamelon qu’il saisit avec empressement, car le choc amorti ne l'avait pas étourdi. Il s'agissait maintenant de quitter la terre, chose peu commode pour la pauvrette ainsi chargée. Elle y réussit cependant, après une longue série d'essais infructueux, après une succession ininterrompue de sauts précipités ressemblant, comme le dit si bien M. Trouessart, « à la marche d'un homme à très courtes jambes qui courrait avec des béquilles trop grandes pour lui. » En effet, pour marcher, si l'on peut dire, l'animal, après avoir serré ses membranes contre les flancs en rapprochant l’humérus et les doigts de la main, se cramponne au sol en y enfonçant alternativement la griffe du pouce de droite et la griffe du pouce de gauche; puis, il se pousse brusquement en avant à l’aide de ses deux pattes de derrière. Il procède ainsi par une suite de culbutes successives et se déplace avec assez de vélocité pour qu'on puisse presque dire qu'il court rapidement. C'est grâce à ce mécanisme ingénieux, mais combien fatigant, et sans doute aussi à la faveur de quelque enfoncement du sol, que la chauve-souris parvient à s’élever dans les airs. Le départ fut marqué d'un tout petit cri de triomphe trahissant la joie de la courageuse mère.
Un fermier de Vierset-Barse (Vallée du Hoyoux) a affirmé à M. Mansion avoir vu une chauve-souris du sein de laquelle le jeune venait de se détacher, déployer assez de diligence pour parvenir à rattraper son pelit dans ses ailes grandes ouvertes, avant qu'il eût atteint le sol,