CHAPITRE V
Les monstres marins.
La mer est, pour le naturaliste, une mine inépuisable d’études et d'observations pittoresques. À côté des innombrables petites bêtes qui abondent sur les côtes, dans les flaques d’eau, sous les rochers ; à côté des poissons qui se promènent dans son sein ; à côté des étranges créatures qui en peuplent le fond (tous animaux sur lesquels nous reviendrons plus loin), on y rencontre des êtres à la taille gigantesque, comme la terre n’en possède pas d’analogues, monstres marins que l'esprit inventif d'un Jules Verne n'aurait même pas osé imaginer s’ils n’existaient pas. La plupart de ces « monstres » sont des mammifères du groupe des cétacés. Avant d'entrer dans l'étude de leurs mœurs, il n'est pas sans intérêt de jeter un coup d'œil sur leur organisation. Ils se sont si bien adaptés au milieu liquide dans lequel ils vivent qu'ils ont pris par « convergence » les caractères extérieurs ou tout au moins la forme des poissons. Aucun groupe ne présente d’une manière aussi nette l'influence que peut exercer le milieu sur la structure des organismes. :
La forme extérieure des cétacés est à peu près toujours la même : celle d’un fuseau où, comme chez les poissons, le corps est tout d’une venue avec la tête et la queue. La tête est toujours énorme. Quant à la queue, elle se termine par une large nageoire bifide ; on sait que la nageoïire caudale des poissons est verticale; celle des cétacés est au contraire horizontale. Sur la ligne médiane dorsale, on aperçoit souvent une petite éminence, servant sans doute à la stabilité de l'animal dans l'eau. Les pattes de derrière font entièrement défaut ; les membres antérieurs existent seuls, mais on ne peut distinguer ni bras, ni avant-bras, ni main. Tout cela est « fondu » en deux larges nageoires plates et dont il ne ferait pas bon recevoir un soufflet.
Les mammifères étaient jadis appelés « pilifères » à cause des poils qui recouvrent leur peau; on a dû renoncer à cette dénomination à cause des cétacés qui en sont absolument dépourvus; leur peau est lisse comme le crâne d'un homme entièrement chauve. Cependant quand les baleines sont tout à faitjeuncs, quand elles viennent de naître, on trouve la trace de quelques poils, mais si disséminés, si petits que ce n'est vraiment pas la peine d’en parler.
Quand on voit l'épaisseur qu’atteint l’épiderme chez les rhinocéros et les éléphants, on est tenté de croire qu’il en est de même chez les cétacés. Point : l’épiderme est extrèmement mince et se laisse transpercer sans la moindre difficulté. Par contre, la couche située au-dessous est très épaisse et chargée de graisse. Ainsi, chez le balénoptère, la couche de lard est de 37 centimètres aux angles de la mâchoire infé-
rieure, de 10 centimètres à la face ventrale et 4o centimètres en avant de la nageoire dorsale. Voilà, n'est-il pas vrai, des « lards » comme n’en connaissent pas les « gorets » les mieux engraissés. Cette graisse, qui donne aux cétacés leur valeur commerciale, a un double rôle : d’alléger le poids de l'animal, — chacun sait que la graisse est plus légère que l'eau — et d'empêcherles déperdilions de chaleur.
Les os des cétacés ne sont pas compacts comme ceux des mammifères terrestres, mais plutôt spongieux et creusés de cavités remplies de graisse. Celle-ci est fort difficile à séparer de la matière osseuse et fait le désespoir des taxidermiles,.
Les muscles, c'est-à-dire la chair, se font remarquer par leur couleur rouge intense, presque noire. J'ai eu l’occasion de manger un morceau de chair d’un hyperodon ; je dois avouer qu'elle était des moins savoureuses ; c'était de la véritable charpie. La queue, très musculeuse, est l'agent principal de la locomotion. On connait l’agilité proverbiale du dauphin et du marsouin. Chez la baleine, la queue est en même temps un organe de défense; d’un. seul coup, elle peut briser une embarcation. La queue est composée d’une série de plans fibreux entrecroisés dans tous les sens; c’est sur eux que viennent se fixer les tendons des muscles de la queue. Si, remarque M. Yves Delage, les énormes tendons moteurs de la nageoire s’inséraient directement sur les os, comme cela a lieu d’ordinaire, le bout de la colonne vertébrale serait infailliblement rompu. Avec la disposition existante, au contraire, toutes les parties sont liées entre elles et chacune concourt pour sa part à la solidité de l’ensemble. La nageoire caudale, en battant l’eau de bas en haut, permet à l’animal de plonger.
Dans l'appareil circulatoire, il convient de noter surtout la quantité de sang, extraordinairement grande. On sait que c’est là un caractère général des animaux plongeurs. Pour n’en citer qu’un exemple bien connu, le canard, oiseau aquatique, a beaucoup plus de sang que le poulet. Ici, la quantité de sang dépasse tout ce que l’on pourrait imaginer; il sert de réservoir d'oxygène quand l'animal plonge.
Les mamelles ne font pas saillie comme chez la plupart des autres mammifères. Elles sont, au contraire, cachées au fond de véritables poches, situées tout à fait en arrière du corps, sous le ventre. Pour pouvoir saisir les tetines, il faut y plonger profondément la main. Le lait qu’elles donnent est très crémeux, riche en beurre et a un bon goût de noisette.
Les cétacés les plus connus sont les baleines. Leur taille varie de 15 à 20 mètres, et même plus. Leur corps est trapu, avec une tête volumineuse et un corps diminuant d'épaisseur jusqu’à la queue. La bouche, énorme, ne possède pas de dents proprement dites, mais, de la mâchoire supérieure pendent d'énormes lames cornées, connues sous le nom de fanons. Ce sont ces fanons qui, découpés en longues baguettes plates et flexibles, constituent les « baleines de corsets », dont l'emploi est bien connu : chaque individu ne possède pas moins de 300 à 1.000 fanons.
Sur la tête des baleines, on remarque deux orifices, les évents, pourvus de muscles qui permettent à l’animal de les oblitérer quand il est sous l’eau.
COUPIN. — ANIM. EXCENTR, 4
Les baleines nagent en général à fleur d’eau, la bouche presque complètement immergée et engloutissant des proies presque sans discontinuer. Aussi ne pourraient-elles respirer que très difficilement s’il n'existait une disposition propre à faciliter cet acte. Le larynx est muni de muscles spéciaux qui lui permettent de s’élever dans l’arrière-gorge et de venir se mettre en rapport directement avec les narines. De cette facon, les poumons communiquent directement avec l’air ambiant.
Dans tous les traités élémentaires, on représente les baleines rejetant par les évents un jet d’eau très puissant, et l’on explique que cette eau est celle que l’animal a ingérée par la bouche. Cette explication est évidemment absurde. Le jet en question existe bien mais c’est, en réalité, un jet de vapeur. La température du corps étant très chaude, l'air qui sort des poumons est également à une haute température. Venant en contact avec l'air froid du dehors, la vapeur d’eau respirée se condense immédiatement, et donne à l’haleine un aspect blanc et opaque bien visible de loin. L'air expiré, en sortant de l’évent, produit un bruit, un. souffle, qui s'entend à de grandes distances. Les baleines, lorsqu'elles viennent respirer à la surface de la mer, « soufflent » sept à huit fois de suite. La dernière respiration est plus longue que les autres; elle avertit les pêcheurs que l'animal va plonger, « sonder », comme ils disent.
Fig. 36. — Le petit déjeuner des baleines À voir la grande taille des baleines, on est (vu au microscope).
Cela n'est pas gros, gros, mais il yen a tant!
tout de suite tenté de croire qu’elles se nourrissent d'animaux volumineux. Il n’en est rien, et ces monstres seraient incapables d’avaler un poisson de la taille d’une morue!
Les baleines absorbent des quantités fabuleuses de petits êtres (fig. 36 et 37) qui nagent dans la mer et dont la taille varie depuis un centimètre jusqu’à un millimètre et même moins. En
Fig. 37. — Le dessert des baleines (vu à l’œil nu). ouvrant la gueule,
Des ptéropodes, véritables papillons aquatiques, des crustacés minuscules. l'eau pénètre à son tout un petit monde absorbé à chaque gorgée. Rire . intérieur, puis en res-
sort par les interstices des fanons, mais la matière animale est retenue par eux
comme par un filtre. La baleine absorbe, bien entendu, toutes ces proies sans les màcher.
Les animaux que mangent les baleines sont surtout de petits crustacés, des protozoaires (infusoires, etc.) et de petits mollusques, les ptéropodes, garnis de deux ailes charnues qui leur permettent de voler dans la mer, comme le font les papillons dans l'air. En somme, elles mangent ce que les naturalistes appellent depuis quelque temps le plankton (prononcer tone), c’est-à-dire « tous les organismes qui nagent passivement à la surface des eaux ». On trouve presque toujours les baleines dans les points où la mer est colorée en rouge ou en vert par des bancs d'innombrables petits animalcules.
Les baleines, en temps ordinaire, nagent assez lentement : tout au plus fontelles de 5 à 7 kilomètres à l'heure. Mais quand elles se sentent poursuivies elles vont très vite.
Elles ne mettent au monde, en général, qu’un seul petit à la fois. Les femelles veillent avec grand soin sur leur « baleineau », et, pour lui permettre de s’allaiter sans êcre asphyxié, elles se penchent de côté, de manière à venir faire affleurer la mamelle au niveau de l’eau.
On croyait autrefois qu’il n’y avait que deux espèces de baleines, la baleine franche et la baleine australe. On sait aujourd'hui qu'il y en a un plus granl nombre.
La vraie baleine, ou baleine du Nord, habite le Spitzberg et la baie de Baffin ; en été, elle descend jusqu’au soixantième degré de latitude. Elle va aussi se promener dans la mer de Behring.
Ce sont les Basques et les Espagnols qui se livrèrent les premiers à la pêche de la baleine. On peut voir encore en divers endroits des ruines de tours d’où l’on guettait l’arrivée des baleines dans le golfe de Gascogne et les fours dans lesquels on faisait fondre le lard. Diverses armoiries contiennent même des engins pour cette chasse,
Au début, les Basques se contentaient de pêcher dans le golfe de Gascogne ; mais bientôt, voyant leur proie leur échapper, ils poursuivirent la baleine jusque dans la Manche et la mer du Nord (xr° siècle environ); plus tard, au xrv° siècle, ils se lancèrent même jusque dans les parages de Terre-Neuve.
Au xvi° siècle, on découvrit les baleines des mers boréales ; aussitôt, les Basques accoururent, bientôt suivis par les Hollandais et les Anglais, qui, étant plus près du lieu de chasse, eurent rapidement l’avantage et restèrent seuls en présence. Des conflits éclatèrent souvent entre les rivaux; mais il finit par y avoir une entente entre les deux partis. Les Hollandais s’en allèrent dans le Nord et les Anglais dans le Sud. Au xvrr° siècle, apogée de cette chasse, la Hollande envoyait jusqu'à quatre cents navires au Spitzberg.
Bientôt (xvim° siècle), la pêche se déplaça et alla s’effectuer dans la baïe de Baffin : de 1669 à 1778, on ne tua pas moins de 57.560 baleines. Depuis cette époque, la pêche n’a fait que diminuer dans les mers boréales. Aujourd'hui elle n'est guerre effectuée que par les Norvégiens, au large de leur littoral.
C’est de 1788 que date la pêche dans le Pacifique. Pendant denombreuses années on s’y est livré sur une étendue de 80 degrés en latitude et 100 degrés en longitude.
Un peu plus tard, les pêcheurs se rendirent sur les côtes de la Californie, au détroit de Behring, au Kamtchatka, au Japon, etc., et firent une ample moisson. Cette « pêche du nord-ouest » est encore aujourd’hui une des plus florissantes. Il y a environ trente-cinq ans, la flotte baleïnière des États-Unis comptait 655 navires. Aujourd'hui, l’industrie baleinière a pour centre d’action San-Francisco, où se tient, entre autres, le marché des fanons. Dans les cinq dernières années, il s’est vendu en moyenne 450.000 livres de fanons par an. En 1893, on a recueilli 298 baleines, et, en 1894, 87 seulement; c’est dire la décroissance rapide de cette industrie.
La baleine se pêche de deux facons: ou bien on attend la bête sur la côte, ou bien on va la chercher en pleine mer. La première méthode est usitée en Norvège. Là, on chasse ce que les marins appellent la baleine bleue. La pêche n’est autorisée que de juin à septembre ; elle est surtout concentrée à Vadso, petite ville de Varengerfjord,
Fig. 38. — La chasse à la baleine, Un coup de canon qui doit chatouiller désagréablement les flancs du monstre.
où elle a été établie par M. Foyn. Quand une baleine est signalée dans les parages, les pirogues vont l’attaquer. Jadis on se servait uniquement de harpons lancés à la main et réunis à la baleinière par une longue corde. La baleinière est effilée pour pouvoir suivre facilement la baleine, qui l’entraîne avec une vitesse prodigieuse. Aujourd'hui, pour lancer les harpons, en emploie surtout des armes à feu, des canons placés à l'avant de baleinières de 25 mètres de longueur, et montées par des
hommes d'équipage. D'ailleurs, les baleinières sont fréquemment à notre époque de petits bateaux à vapeur.
Le canon, dit le prince Roland Bonaparte, est placé sur un pivot et porte une espèce de crosse qui permet de le pointer dans toutes les directions ; un chien, dont la détente est mue par une longue corde, fait partir le coup au moment voulu. Le canon se pointe avec un cran de mire et un guidon, absolument comme un fusil. L’extrémité du harpon porte un petit obus à pointe d'acier qui éclate lorsqu'il est entré dans le corps de la baleine; et à ce moment, plusieurs tiges, longues de 0,25, qui, jusque là, étaient couchées le long du harpon, s'ouvrent comme un parapluie et empêchent la ligne de sortir du corps du cétacé. Au harpon est attaché un long càble enroulé dans la cale, à l'arrière, et qui passe sur plusieurs freins, mus par la vapeur. Le pointeur, qui doit être un homme très habile et de grand sang-froid, tient la crosse du canon d’une main, et la ficelle qui commande le chien de l’autre. Quand on a aperçu l’animal signalé par le guetteur, qui se trouve dans un «nid de pie », au sommet d’un mât, le bateau s’avance dans la direction où il a plongé pour être prêt à le recevoir à l'endroit où il reviendra à la surface pour respirer ; c'est l'expérience seule qui apprend à calculer quelle distance la baleine parcourt entre deux eaux. En général, on tire la baleine à 25 mètres de distance. La plus grande difficulté, parait-il, est de toucher l'animal, de manière à ce que le harpon ne traverse pas une région du corps, mais bien s’y implante et fasse explosion. C’est pourquoi le canon ne peut avoir qu'une très faible charge. Mais, d'autre part, il en résulte que le harpon décrit une parabole très accentuée, et qu'il est difficile de toucher juste. Quand l'animal se sent frappé, il plonge subitement en déroulant l'immense câble qui se trouve à bord du navire, entraînant celui-ci avec une vitesse vertigineuse ; pour s'opposer à cette folle course, on fait machine en arrière et l’on étend de chaque côté du navire, perpendiculairement à ses flancs, des espèces d'ailes analogues à celles qui se trouvent sur les bateaux hollandais.
La baleine une fois tuée, on l’attache par des chaînes de fer à la mâchoire inférieure et à la queue; puis on l’attire sur le rivage formé d’un plan incliné. Le dépècement dure huit jours : avec de grands couteaux, on enlève le lard, et on le porte à l'usine pour le faire fondre. Quant à ce qui reste, on le réduit en poudre et on en fait un engrais, utilisé surtouten Allemagne.
Sur quelques points de la côte norvégienne, on tue les baleines (ou plus exactement les baleinoptères) à l’aide de l’arbalète. Au préalable, on attend qu’elles soient dans une enceinte, que l’on s’empresse de limiter avec des filets.
Dès que la baleine, dit M. Charles Rabot, se trouve enfermée dans la seconde enceinte de filets, les arbalétriers prennent place dans des canots au milieu du bassin pour guetter la venue du cétacé. Leur arme n'est ni précise, ni à longue portée ; de plus sa construction ne permet pas de viser. Ils’'agit donc de choisir juste le moment favorable. Lorsque le cétacé a besoin de respirer, il remonte à la surface, en général trois fois de suite à de courts intervalles, et pendant ces plongeons successifs, marche presque toujours suivant la même direction. Les chasseurs connaissent cette habitude ; aussi, à la première apparition du cétacé se gardent-ils de tirer et prennent-ils simplement leurs dispositions pour ne presser la détente qu’à la seconde ou à la troisième montée de l'animal. Le projectile manque de force de pénétration, par suite ne peut atteindre les organes vitaux, protégés par une épaisse couche de chair et de graisse, et ne détermine qu'une écorchure superficielle. Donc, que la baleine reçoive une ou plusieurs flèches, elle ne s’en porterait pas plus mal, si les chasseurs n'avaient empoisonné les armes primitives dort ils se servent, et cela par un procédé très simple. Les habitants de Sartor se gardent de nettoyer leurs flèches et, en les laissant couvertes de rouille et de sang déterminent le développement
de colonies de bacilles qui rendent mortelle l’écorchure qu’elles forment. Ces germes produisent bientôt, dans la blessure, une purulence très active et, après un laps de temps relativement très court, l'empoisonnement de l'animal.
La chasse en pleine mer est beaucoup plus pénible et plus dangereuse, surtout en raison de l’élément dans lequel vivent les baleines, et qui présente déjà tant de dangers par lui-même. Cette pêche s'opère avec des navires spéciaux, qu’on appelle des baleiniers ; leurs dimensions et leur construction sont très diverses ; mais, presque toujours, ils ont de 4oo à 600 tonneaux de jauge. Plus petits, ils ne seraient pas assez solides; plus grands, ils reviennent trop cher: l'équipement d'une bonne baleinière ne coûte pas moins de 300.000 francs.
Les baleiniers doivent être construits pour tenir la mer pendant longtemps, trois ou quatre ans même; ils parcourent parfois de très vastes espaces avant de trouver ce qu'ils désirent. Ils doivent aussi être agencés non seulement pour chasser la baleine, mais aussi pour extraire l'huile et la conserver. A cet effet, sur le pont, sont placés des fourneaux munis de bassines dans lesquelles on plonge les morceaux de lard prélevés sur la baleine ; quand l'huile est fondue, on utilise encore les « gratons » pour alimenter le foyer.
Le navire porte, en outre, quatre pirogues, fixées de manière qu’on puisse les descendre et les remonter avec une grande rapidité. La forme de ces pirogues est toujours la même. Leur longueur est de 8 à 9 mètres, et elles sont aiguës aux deux bouts, de manière à pouvoir aller en avant ou en arrière à volonté. Le gouvernail est remplacé par un grand aviron qui permet de faire pivoter la pirogue sur place, même au repos. Sur un axe sont enroulées plusieurs centaines de brasses de corde; à celle-ci est fixé le harpon. Sur la pirogue, il y a en outre des lignes, des couteaux, des pavillons, etc. Le harpon principal a 1 mètre de long; il est fabriqué avec un fer malléable, de manière à pouvoir résister aux torsions que lui imprime le cétacé. Quant à la lance, elle a 1",50, et s’adapte à une corde de 7 à 8 brasses. Enfin, un louchet ou sparde sert surtout au dépècement.
Lorsque le navire baleinier se trouve dans une région habitée par des baleines, des marins se placent au sommet des mâts et interrogent sans cesse l'horizon. Dès qu’ils aperçoivent au loin ces jets de vapeur dont nous avons déjà parlé, ils en informent l'équipage, et, de suite, on met à l’eau les pirogues. Celles-ci se rapprochent lentement de la baleine et, quand elles en sont suffisamment rapprochées, l’homme qui se trouve en arrière lance le harpon, qui vient s’enfoncer dans les chairs. La baleine est tellement surprise qu’elle ne bouge quelquefois pas et qu'on a le temps de lui envoyer un second harpon. Sous le coup de la douleur, elle s’enfuit en plongeant; mais elle reste toujours réunie au bateau par la corde, qui se déroule au fur et à mesure.
Le harpon n’est pas destiné, comme on le croit généralement, à tuer l'animal, mais seulement à l’amarrer. Quand la baleine reparaît à la surface de l’eau, les hommes tirent sur la corde et se rapprochent du cétacé. Quand ils en sont très près, celui qui commande la pirogue saisit la lance et la jette sur l'animal pour le tuer. Généralement, il vise en arrière de la nageoire: c’est le lieu le plus favorable pour
transpercer le poumon ou le cœur. Un coup n’est pas suffisant ; l'animal se sauve de nouveau, entraînant au loin la pirogue et son équipage. Un deuxième coup, puis un troisième l’affaiblissent de plus en plus, finalement il meurt, et, grâce à sa légèreté spécifique, flotte sur l’eau, le ventre en l'air. L'officier fait un signe au navire baleinier, qui vient se placer de lui-même près de la baleine; on procède alors au dépècerment.
L'huile de baleine vaut 800 francs les 1.000 kilogrammes. Les fanons coûtent 3.000 francs les 1.000 kilogrammes; leur prix devient chaque année plus élevé.
Si monstrueuses que soient les baleines, elles ne le sont pas encore tant que les cachalots (fig. 39), qui sont aussi plus disgracieux. Leur tête énorme est presque aussi
Fig. 39. — Le cachalot.
Cet animal monstrueux a dans la tête de quoi faire plusieurs milliers de pots de pommade et dans l'intestin de quoi parfumer toutes les élégantes d'un pays. Un vrai droguiste, auquel je ne vous conseille pas de vous adresser.
grosse que le reste du corps, et la mâchoire inférieure est très petite, comparativement à la mâchoire supérieure. Celle-ci est surmontée d’une masse considérable, appelée la bosse, coupée verticalement en avant. L’évent, unique, s'ouvre un peu sur le côté gauche. Leur souffle se reconnaît de loin à ce qu’il est poussé obliquement en avant et qu’il est moins durable que celui de la baleine; il ressemble plutôt à de la fumée de tabac, dont il a un peu la couleur bleutée. Les cachalots habitent pour ainsi dire toutes les mers du globe; mais ils semblent préférer cependant les mers tropicales ou subtropicales ; leur habitat favori est le voisinage des Galapagos et les parages du Japon. Mais ils s’aventurent très loin et vont parfois jusque dans les mers boréales. Leur humeur est très vagabonde, car on a recueilli au Chili des cachalots portant des harpons japonais. Ces monstres gigantesques vivent presque tou-
jours en bandes plus ou moins nombreuses, se suivant à la queue .leu leu, plongeant et revenant à la surface tous en. même temps. Ces bandes, d'environ cinquante ou cent individus, paraissent avoir à leur tête un vieux mâle qui leur sert de pilote. Ils nagent très rapidement et parcourent 10 à 12 milles à l'heure. Souvent on les rencontre filant en ligne droite, sans doute pour chercher leur nourriture, puis s'arrêter et se disperser un peu dans tous les sens, comme s’ils étaient tombés dans un bon endroit, riche en victuailles. Ils aiment surtout les mers profondes et fuient les côtes en pente douce pour les côtes abruptes. Évidemment, en agissant ainsi, ils risquent moins d’échouer. ,
Le cachalot ne possède de dents qu’à la mâchoire inférieure. Ces dents, au nombre de quarante-trois ou de quarante-cinq, sont puissantes, coniques, un peu recourbées à l'extrémité; elles sont en nombre inégal de chaque côté. Il mange des proies plus volumineuses que celles dont les baleines se nourrissent. Ce sont des mollusques céphalopodes, groupe auquel appartiennent la pieuvre, les seiches, etc. Il engloutit ces animaux nageurs sans les mâcher, les dents ne servant qu'à les retenir.
On croyait autrefois que le cachalot était un animal féroce ; aujourd’hui on le considère comme un animal très timide. On peut s'approcher de lui sans crainte : il reste tranquille ou se sauve avec rapidité. Cette fuite a surtout lieu lorsque les cachalots ont été déjà chassés. Mais, si on leur lance un harpon, aussitôt la scène change : au lieu de s’enfuir sousle coup de la douleur, comme la baleine, le cachalot souvent fait face à l'ennemi, il s’avance la bouche ouverte vers l’embarcation pour la broyer avec ses dents. Souvent, dans les convulsions de l’agonie, d’un coup de queue il brise la pirogue, envoyant ses débris à 15 ou 20 pieds enl’air; heureux les pêcheurs qui en sont quittes pour un bain ! On cite même des exemples de navires coulés par le choc d’un cachalot,; tel fut le sort de l'Essez en 1819, dans la mer du Sud.
.… Onne parlait plus de cet accident, ni des mésaventures d’autres navires qui avaient été plus ou moins maltraités, lorsqu'un fait pareil se produisit en 1851, au large de la côte du Pérou. Le 20 août de cette année-là, l'Annalexander rencontra un énorme cachalot qui débuta par briser trois pirogues envoyées à sa poursuite. On le chassa avec le navire lui-même, et on réussit à lui planter une lance dans la tête ; quelque temps après, on le vit plonger. Debout sur un des bossoirs, le capitaine guettait le moment où il reparaîtrait, lorsque, tout à coup, il aperçut le monstre se ruant sur le navire avec une vitesse de peut-être 15 milles à l’heure. L’Annalexander trembla dans toute sa charpente comme s il avait touché sur un écueil, et se coucha immédiatement sur le flanc, tout rempli d’eau; l'équipage n’eut que le temps de le quitter, sans pouvoir rien emporter. (C. Jouant).
La bosse qui surmonte la tête du cachalot est formée par une masse graisseuse dont la nature morphologique n'est pas encore nettement établie; mais ce n’est certainement pas, comme on l'a cru longtemps, une sécrétion de la muqueuse du nez, pas plus qu’une dépendance du cerveau. C’est plutôt une simple couche de graisse sous-dermique. Gette masse pèse de 3000 à 4000 kilogrammes, et renferme jusqu’à 2000 litres d’un liquide huileux, blanc, se figeant rapidement en une masse solide, qui constitue le sperma ceti ou blanc de baleine ; on l’'emploie en médecine
pour faire des cérats. Une bonne partie est utilisée pour la confection de belles bougies : une tonne de sperma celi vaut plus de 500 francs.
On chasse le cachalot non seulement pour le sperma celi, mais surtout pour l'huile que l’on extrait de son lard, lequel atteint une épaisseur de 0”,20 à o",25. L'huile du cachalot est beaucoup plus fine pour le graissage que celle de la baleine. Les femelles ne donnent que 20 barils d'huile, tandis que les mâles en fournissent jusqu’à 120.
Sur les plages des îles de Sumatra, des Moluques et de Madagascar, on rencontre, rejetées par les flots, des masses grises, poreuses comme de la ponce et dégageant une odeur musquée : c’est l’'ambre gris. On a écrit des volumes entiers sur l’origine de cette substance. Aujourd'hui l’on sait qu'elle prend naissance dans l'intestin des cachalots et qu'elle doit être considérée comme des calculs analogues à ceux que l'on rencontre dans le foie ou la vessie chez d’autres animaux. Quant à l'odeur que cet ambre présente à un haut degré, on s'accorde aussi à l’attribuer non au cachalot lui-même, mais aux céphalopodes dont il fait sa nourriture et dont quelques-uns, l’élédone par exemple, ont aussi une forte odeur. Ce qui tend à faire croire qu'il en est ainsi, c’est que l’on trouve presque toujours, engagés dans le calcui, des becs cornés appartenant à ces mollusques. Quand les pêcheurs capturent un cachalot, ils ne manquent jamais d'ouvrir l'intestin et d'y prendre l’ambre gris qui peut s’y trouver.
L'ambre gris, dont le prix est très élevé, est très employé en parfumerie. En outre de son odeur agréable, il a la propriété de donner aux autres parfums de la ficité, c’est-à-dire de les empêcher de s’évaporer trop vite. On s’en sert aussi dans la confection des cassolettes, pour préparer la peau d'Espagne et pour parfumer le
papier à lettres.
Les rorquals ou balénoptères sont les plus longs des cétacés ; ils atteignent jusqu’à 33 mètres de longueur. Ce sont, avec les hyperodons, les mieux connus des cétacés au point de vue anatomique, car ils viennent fréquemment échouer sur nos côtes. Comme les baleines, ils possèdent des fanons, mais d’assez faible taille (0,75 au plus). Le seul point à signaler, c’est que la face ventrale est garnie de sillons longitudinaux parallèles : on suppose qu’en se déployant, ils servent à l'animal à présenter un plus grand volume pour flotter, ou pour pouvoir emmagasiner une plus grande quantité d’air dans ses poumons. On ne chasse pas beaucoup les balénoptères, parce qu'ils ne donnent pas suffisamment d'huile (20 barils environ) et parce qu'ils se laissent couler à fond une fois harponnés. C’est à la faveur de cette immunité qu’ils sont encore aujourd’hui si communs.
KE
Les marsouins (environ 2 mètres de longueur) sont des cétacés familiers de nos côtes. Dans une promenade en mer, il est fréquent de les voir suivre le sillage de
l'embarcation en marchant avec une grande rapidité. Ils exécutent dans l'eau une série de cabrioles, montrant tantôt la tête, tantôt la queue ; quelquefois même ils bondissent hors de l’eau ; ce sont d’excellents nageurs.
Les marsouins sont très cosmopolites, mais leur véritable patrie est le nord de l'océan Atlantique ; comme tous les cétacés de petite taille, ils préfèrent le voisinage des côtes à la pleine mer. Au sud, ils arrivent jusqu’à la Méditerranée ; au nord, ils traversent le détroit de Behring et se répandent dans l’océan Pacifique. Certains d’entre eux remontent les fleuves, et on en a tué jusque dans la Seine, à Paris. Ils se nourrissent surtout de poissons, dans les bandes desquels ils causent des ravages considérables.
Les pertes que les marsouins font subir aux pêcheurs ont depuis longtemps attiré l'attention des pouvoirs publics, mais les mesures appliquées n’ont pas donné encore de résultats bien nets. On a essayé de donner des primes de 5 à 25 francs par tête de marsouin, mais, comme il arrive souvent, ce moyen a été très peu efficace.
M. Ocellus, de la Ciotat, a imaginé d'attirer les marsouins près d’un filet rempli de poissons et de les foudroyer avec de la dynamite. Pour cela, le long de la ralingue du filet, on place, de 15 mètres en 15 mètres, des cartouches de dynamite et on provoque leur détonation au moyen d’un fil électrique. L'expérience a été tentée récemment et n’a pas donné les résultats qu'on en attendait : le filet a été presque seul endommagé et les marsouins ont à peine été blessés. Le système, d’ailleurs, n’est pas applicable dans le cas le plus important, c’est-à-dire lorsque les marsouins poursuivent des bandes de harengs ou de morues : la dynamite effraye le poisson. D'ailleurs une deuxième expérience a montré que les marsouins sont plus malins qu’ils n’en ont l'air, car ils nese sont plus approchés de l’engin au sonore souvenir.
M. Belot a eu une idée différente. Son engin se compose essentiellement d’un anneau de caoutchouc traversé diamétralement par deux aiguilles de o”,10 de long, placées perpendiculairement l’une par rapport à l’autre. On tord le caouchouc de manière à rendre les deux aiguilles parallèles ; on les fixe dans cette position avec deux petits fils. L’engin, ainsi préparé, est introduit dans le corps d’une sardine : si un marsouin a la malencontreuse idée d’avaler celle-ci, les fils se digèrent et les aiguilles, reprenant leur position croisée, transpercent son estomac. Tout cela paraît bien beau : il n’y a qu’un malheur, c’est que les marsouins ont une affection toute spéciale pour les sardines fraîches et n’absorbent que très rarement les sardines garnies d’un engin, c’est-à-dire mortes. L'expérience directe, à Marseille, a d’ailleurs donné fort peu de résultats.
Le mieux serait encore d’équiper des pêcheurs spéciaux armés de harpons ou d'armes à feu : ils trouveraient certainement dans la graisse des marsouins, et dans l'indemnité qu'ils recevraient, de quoi payer leurs frais et même avoir des bénéfices ; leur chair n’est pas non plus détestable, paraît-il; les Romains en faisaient des saucisses. Avec leur peau, on peut aussi faire du cuir. Les pouvoirs publics semblent d’ailleurs vouloir se rallier à cette idée.
Les béluguas (4 à 7 mètres) sont aussi connus sous les noms de delphinaptères