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mes deux balles dans le crâne; on l’acheva à coups de gaffe et on put alors le hisser sur le pont. Le monstre mesurait près de trois mètres, et les gens de l'équipage estimaient son poids à au moins deux cents kilogrammes.
Comme les animaux capturés n'étaient pas encore morts et se débattaient sur le pont, au point d’ébranler les parois de l’embarcation, les matelots leur jetèrent dans la gueule quelques cuviers d’eau douce, prétendant que ce moyen tueraitinfailliblement les squales ; il est vrai de dire qu’ils accompagnaient ce moyen de violents coups de bâton et de crocs sur le crâne, ce qui certainement fut la cause de la mort. On dépeça alors les animaux. Le foie, long de près de un mètre, fut enveloppé dans l'estomac même du monstre, car il fournit une huile excellente pour le calfatage des barques. On coupa les nageoires pectorales, caudales et dorsales pour les vendre à Massoua, d’où on les expédie aux Indes. Ces nageoires servent comme cuir pour repasser les objets en métal et leur donner du poli. Le corps fut jeté à la mer, car on ne mange pas la chair des grands requins.
Les requins, avec leur corps élancé, sont admirablement taillés pour la natation. Les organes des sens sont chez eux très développés, ainsi que leurs facultés mentales.
Citons enfin comme poisson dangereux, au moins accidentellement, l’espadon, dont la tête se prolonge en avant par un long sabre pointu, dont ilse sertparfois pour transpercer les baigneurs imprudents et même les barques trop frêles. Il n’est pas rare de trouver dans la paroi des navires le bec brisé d’un espadon. Sa chair n’en est pas moins estimée. Sa pêche, sur laquelle M. V. Meunier donne les renseignements qui suivent, occupe encore aujourd’hui de nombreux pêcheurs, bien qu’elle soit moins pratiquée qu’autrefois.
Un des procédés en usage chez les Grecs consistait à se servir de barques taillées d’après la forme de l’espadon, pourvues d’une pointe avancée qui représentait sa mâchoire, et peinte des couleurs foncées qui lui sont propres. L’espadon s’en approchait sans défiance, croyant voir des poissons de son espèce ; les pêcheurs profitaient de son erreur, le perçaient avec des dards. Quoique surpris, l'animal se défendait vigoureusement, frappait de son épée les bordages des barques trompeuses, et souvent les mettait en danger. Les pêcheurs saisissaient le moment de cette attaque pour essayer de lui fendre la tête et de lui couper la mâchoire supérieure. Après avoir triomphé de sa résistance, ils l’attachaient à l'arrière de la barque et l’amenaient à terre. Oppien compare à une ruse de guerre cette manière de prendre l’espadon en le trompant par la forme des barques.
Cette ruse fut également mise en usage par les Romains, La pêche de l’espadon était alors une des plus importantes qui se fissent sur les côtes de la mer Tyrrhénienne et sur celles de la Gaule narbonnaise. On le prenait aussi, mais accidentellement, dans la madrague, où il s’engageait imprudemment, emporté par son ardeur à poursuivre les thons et d’autres scombres. « Quoiqu'il puisse rompre les filets, dit Oppien, il recule, il soupçonne quelque piège. Sa timidité le conseille mal ; il finit par rester prisonnier dans l’enceinte et par devenir la proie des pêcheurs, qui, réunissant leurs efforts, l’'amènent sur le rivage, où il trouve une mort certaine. -»
Les choses ne se passaient cependant pas toujours ainsi, et trop souvent au gré des pêcheurs, l’espadon, déchirant les parois de la chambre de mort, rendait la liberté aux poissons tombés avec lui dans le piège.
La pêche de l'espadon se fait dans le détroit de Messine, à la lance pour les gros
et au filet pour les pelits. Ge filet, long de trente mètres, large de trois, à mailles serrées, faites de fortes ficelles, se nomme palimadara. Elle commence vers la miavril et se fait jusqu’à la fin de juin, le long des rivages de la Calabre, que suit alors le poisson entré dans le détroit par le Phare. Passé cette époque, la pèche se fait jusqu'au milieu de septembre, où elle prend fin, sur la rive opposée, sur les côtes de la Sicile, que longe alors l’espadon entré par la bouche du sud. Quel motif l’attire ainsi alternativement d’un côté à l’autre? Est-ce le même poisson qui passe et repasse? Spallanzani, à qui nous empruntons les détails qui vont suivre, pose ces questions sans les résoudre; elles restent pendantes. La seule chose certaine, c’est que l’espadon ne côtoie la Sicile que quand il fraye; on voit alors les mâles courir aprèsles femelles. L'occasion est belle pour les prendre, car une fois que la femelle est tuée, les mâles ne s’en éloignent point et se laissent facilement approcher.
Il paraït d’ailleurs certain qu'ils se propagent dans la mer de Sicile et de Gênes, car depuis novembre jusqu'aux premiers jours de mars, on en prend chaque année dans le détroit de Messine, du poids d’une demi-livre jusqu'à douze livres.
Ce sont les jeunes qu’on pêche avec la palimadara. Entre deux bâtiments à grandes voiles latines, le filet descend jusqu’au fond de la mer. Les balancelles voguent à pleines voiles. Dans ses mailles étroites, le filet prend tout ce qui se trouve sur son passage. L'illustre observateur qu’on vient de citer s’élève avec raison contre cette méthode barbare.
J'assistai plusieurs fois à cette pêche, écrit-il, et je ne puis dire combien de petits poissons en étaient les victimes ; n’étant bons à rien, on les rejetait à la mer, mais tout mutilés et déjà morts par le froissement qu’ils avaient éprouvé dans les mailles du filet.
J’écrivis contre cette manie destructive, et je représentai avec force tout le dommage qui en résultait. On me répondit, à la vérité, qu'il existait une loi à Gênes qui prohibait l'usage, ou pour mieux dire l’abus des balancelles; maïs cela n’empêche pas qu'il ne sorte chaque année du golfe de la Spezzia trois ou quatre paires de ces bâtiments, qui, gagnant la haute mer, vont se livrer à cette pêche. IL y a plus; le gouverneur du lieu, qui devrait surveiller l’exécution de la loi, est le premier à favoriser, moyennant une somme d’argent, l’abus qu’elle proscrit.
La pêche à la lance, outre qu’elle est tout à fait avouable, offre plus d'intérêt. La barque qu'on y emploie est longue de six mètres, large de six mètres soixantesix centimètres, haute de ur mètre trente-trois centimètres, et plus large à la poupe qu'à la proue. Au milieu est planté un mât haut de cinq mètres soixante-six centimètres, surmonté d’un plancher de forme circulaire, et muni de marches pour faciliter l’accès de cette plateforme. C’est là que se place la vigie, dont l'office est de suivre l’espadon dans ses tours et détours, et de l'indiquer de la main ou de la voix aux rameurs, que le poisson semble défier à la course. Le même mât est traversé près de sa base par une pièce de bois qui coupe la barque à angle droit dans toute sa largeur, et en dépasse les bords. À chacune de ses extrémités est attachée une rame qu'un homme fait agir, et à un certain moment la vigie elle-même, descendant de son poste, se place sur le milieu, et d’une main tenant la rame droite, de l’autre la gauche, en règle le mouvement et fait office de timonier. D’autres rameurs sont au milieu de la barque; d’autres encore, armés de rames plus petites,
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POISSONS SINGULIERS 197 Re RE he, © à, tan
sont attachés à la poupe. A l'avant se tient debout l’homme dont le rôle est de frapper. Sa lance, qui a quatre mètres de long, est faite d'un bois de charme qui plie difficilement, terminée par un fer long de dix-huit centimètres environ, et munie latéralement des deux autres fers appelés oreilles, comme le premier aigus et tranchants, mais mobiles, et qui, se séparant de celui-ci, rendent la blessure plus large. Le fer principal lui-même, quand le coup a porté, se détache du bois et reste plongé dans la plaie. Il est attaché à une corde grosse comme le petit doigt et longue de deux cents mètres.
Ce n'est pas tout. Il est nécessaire encore d’avoir deux vigies sur la côte. Sur celles de Calabre, les vigies s’établissent parmi les rochers et les écucils. Ceux-ci manquant sur le rivage opposé, les hommes se tiennent sur un échafaudage établi tout exprès, et dont la hauteur est de vingt-sept mètres.
Tout étant disposé, voici, dit Spallanzani, l’ordre de la pêche. Lorsque les deux explorateurs perchés sur la cime des rochers ou des mâts jugent de loin l'approche d’un espadon au changement de la couleur de l’eau, sous la surface de laquelle ce poisson nage, ils le signalent de la main aux pêcheurs, qui accourent avec leurs barques, et ils ne cessent de crier et de faire des signes que lorsque l’autre explorateur, monté sur le mât, l’a découvert et le suit des yeux. A la vue de celui-ci, la barque vogue tantôt à droite, tantôt à gauche ; tandis que le lancier, debout sur la proue, l’arme en main, cherche à le tenir sous le coup. Quand le poisson est à la portée de la lance, l'explorateur descend de son mât, se met au milieu des deux rames, les dirige selon les signes que lui fait le lancier. Celui-ci, saisissant le moment favorable, frappe sa proie souvent à la distance de dix pieds. Aussitôt après le coup, il lui lâche la corde qu'il tient en main pour lui donner calme, dit-il, tandis que la barque, voguant à toutes rames, suit le poisson blessé jusqu’à ce qu'il ait perdu ses forces. Alors il monte à la surface de l’eau ; les pêcheurs s’en approchent, le tirent à eux avec un crochet de fer et le transportent sur le rivage. Quelquefois il arrive que l’espadon, furieux de sa blessure, s’élance contre la barque et la perce de son épée; aussi les pêcheurs se tiennent-ils sur leurs gardes au moment de l’abordage, surtout si l’animal est d’une grandeur considérable et parait conserver de la vie. Quelquefois il se sauve de leur poursuite, soit que le coup n’ait pas pénétré assez profondément, soit que la corde vienne à se rompre en laissant le fer dans la blessure. Si elle n’est que légère, il en guérit promptement, plusieurs ayant été pris couverts de cicatrices; si elle est profonde, il meurt infailliblement et devient la proie des autres poissons ou du premier occupant.
Il y a encore nombre d’autres poissons dangereux, notamment ceux dont la chair
est toxique par elle-même ou par les microbes qui s’y développent rapidement ; mais leur étude nous entrainerait trop loin.
D'autres poissons ont un moyen de défense encore plus singulier que ceux que nous venons de citer : ils fabriquent de l'électricité et foudroient leurs ennemis.
Sur nos côtes de l'Océan, surtout dans la Méditerranée, il n’est pas rare de rencontrer un poisson assez semblable par sa forme à une raie, et auquel on a donné le nom de torpille. Il se tient au fond de l'eau, plaqué sur le sol. Son corps, plat et arrondi, se prolonge en arrière en une queue charnue portant des nageoires.
Lorsqu'on saisit dans l’eau avec la main une torpille vivante, on éprouve immédiatement une commotion douloureuse, analogue à celle produite par une machine électrique, ce qui s'explique par ce fait que la commotion est due à une véritable décharge électrique. Le ventre et le dos de la torpille sont chargés d'électricité de noms contraires; la main établit une communication entre les deux surfaces, et c’est à son intérieur qu’a lieu la reconstitution de l'électricité neutre.
Dans le corps de l'animal, sous la peau du dos, on trouve deux grosses masses en forme de croissant, situées à droite et à gauche; ce sont les organes électriques. À leur surface, ces masses portent un dessin très régulier de petits polygones, serrés les uns contre les autres, figurant une sorte de marqueterie. Chaque polygone correspond à la partie supérieure d’une des colonnettes, dont l’ensemble constitue l'organe électrique. Chacune de ces colonnettes, prise en particulier, est composée de nombreuses lamelles électrogènes, alternant avec des lamelles gélatineuses. On le voit, l'appareil ainsi constitué peut être comparé à la pile de Volta, la lame électrique représentant le couple de cuivre et zinc, et la lame gélatineuse la rondelle de drap humide interposée entre les couples. On a calculé que les organes électriques de la torpille étaient composés chacun de deux millions trois cent mille piles semblables. De plus, ils reçoivent de nombreux nerfs qui activent plus ou moins, selon les nécessités, la production de l'électricité. Si l’on réunit par un fil métallique les deux extrémités d’une de ces colonnettes, on peut y constater la présence d’un courant électrique; vient-on, par exemple, à couper le fil, on obtient une étincelle électrique petite, mais très nette.
A l’aide d'instruments spéciaux de soninvention, M. d'Arsonvalest arrivé à faire inscrire par la torpille elle-même tous les phénomènes qui accompagnent sa décharge électrique.
L'intensité du courant que l’animal émet volontairement est, d’après ces expériences beaucoup plus grande qu'on ne pouvait le penser. Une raie-torpille de taille moyenne (trente centimètres de diamètre) donne un courant variant entre deux et dix ampères, avec une force électro-motrice de quinze à vingt volts.
M. d’Arsonval met en évidence cette production d'électricité d’une manière frappante. Une lampe électrique à incandescence de dix bougies environ est mise en rapport métallique avec l'organe électrique de la torpille. Si l’on vient alors à irriter la bête en lui pinçant légèrement la peau, elle envoie sa décharge, et la lampe aussitôt brille d’un vif éclat. M. d’Arsonval a montré à l’Académie une lampe qui a été brûlée par la décharge d’une torpille un peu trop vigoureusement excitée. Ce même courant, actionnant une bobine de Ruhmkorf, illumine très vivement des tubes de Geissler, ces tubes de colorations diverses, bien connus des « potaches ». Enfin, mis en rapport avec une amorce électrique, il fait détoner des cartouches de dynamite, etc. Ces expériences ne laissent aucun doute sur la nature électrique de la décharge de la torpille, et sur sa grande intensité.
En poursuivant cette analyse, M. d’Arsonval a montré que l'organe électrique se comporte, au point de vue physiologique, comme un muscle transformé qui donne de l'énergie électrique au lieu de donner de l'énergie mécanique. Ainsi la décharge est
discontinue et se compose d'une série de décharges partielles (quinze à vingt) se succédant à un centième de seconde environ, et élant toutes de même sens, de façon que le dos de la torpille constitue le pôle positif, et le ventre, le pôle négatif de ce nouveau générateur d'électricité. La courbe qui représente la production d'électricité est tout à fait semblable à la courbe de contraction d’un muscle. Enfin, lors de la décharge, l'organe électrique rend un son comme le fait un muscle en contraction qu'on ausculte. L’organe s’échauffe pendant la décharge comme le fait un muscle, mais seulement si le courant est fermé sur lui-même. Le mécanisme de la production d'électricité est le même que le mécanisme de la contraction musculaire, si bien mis en lumière par M. d'Arsonval. Dans l’un et dans l’autre cas, la production du phénomène est due aux variations de la tension superficielle, comme cela a lieu dans l’électromètre capillaire de M. Lippmann. Depuis dix-huit ans, M. d’Arsonval avait donné la théorie scientifique de cette production d'électricité. Les expériences qu'il vient de rapporter la confirment définitivement.
Évidemment, leur appareil électrique est pour les torpilles un organe de défense. Un ennemi, en effet, s’avise-t-il de saisir un de ces poissons, la commotion électrique qu'il éprouve ne tarde pas à lui faire lâcher prise. C’est aussi un appareil d'attaque, car le poisson lui-même, grâce aux nerfs qui se rendent à l’organe, a le pouvoir de produire une décharge électrique, ce qui foudroie tous les petits animaux qui se trouvent autour de lui; la décharge est même assez forte pour tuer un animal gros comme un canard. Il y a bien longtemps que l’on connaît cette propriété si curieuse de la torpille; Aristote en parle dans ses écrits. On raconte même que, du temps de Tibère, un homme du nom de Anthero utilisa les chocs de la torpille pour se guérir de la goutte.
La torpille est un des animaux électriques les plus remarquables; mais ce n’est point le seul. Dans le Nil et dans plusieurs fleuves de l'Afrique on en rencontre un autre, le malaptérure. Celui-ci n’a pas la forme de la torpille. Son corps est allongé et se rapproche de la forme élancée des poissons. Sa tête est pourvue de nombreux barbillons. Les organes sont placés le long du tronc et au-dessous de la peau. Leurs décharges sont également assez fortes, mais beaucoup moins que celles de la torpille. Les Arabes connaissent bien ce poisson, auxquels ils donnent le nom de Raad, ce qui signifie tonnerre.
Citons encore un poisson des plus remarquables pour la grosseur de ses organes électriques, le gymnote (fig. gr). Chez ce poisson, en effet, les organes électriques forment les deux tiers de l'épaisseur du corps. Les gymnotes vivent, comme les malaptérures, dans les eaux douces. On les rencontre dans l'Amérique tropicale. Ils ont la forme d’une grosse anguille, et leur taille peut atteindre jusqu’à deux mètres de long. Les décharges électriques que le gymnoteest capable de donner sont extrême-
ment fortes. De nombreux récits de voyageurs le prouvent. Bayon raconte qu'ayant saisi un gymnote par le bout de la queue, il reçut un choc tellement fort qu'il fut renversé sur le sol et qu’il resta engourdi pendant quelque temps.
L’électricité du gymnote se communique à l’eau, et l’on peut ressentir un choc en plongeant simplement la main dans un vase où l’on a placé un de ces animaux. Alexandre de Humboldt, dans son Voyage dans les régions équinoxiales du nouveau continent, dit ne pas se souvenir d’avoir reçu, par la décharge d’une grande bouteille de Leyde, une commotion aussi effrayante que celle qu’il a ressentie en plaçant
imprudemment les E = deux pieds nus sur RE = — un gymnote que l’on = venait de retirer de l'eau. Il fut affecté tout le reste du jour d'une vive douleur dans le genou et dans presque toutes les jointures.
Le même auteur raconte aussi que les
UE Feu BCE l sen Un animal qui n'a rien d'effrayant, mais qui sait cependant envoyer au mo- Indiens chassent les ment voulu une décharge électrique suffisante pour paralyser les plus solides. gymnotes à l’aide de
Fig. gr, — Le gymnote.
chevaux :
Nous eûmes, dit-il, de la peine à nous faire une idée de cette pêche extraordinaire ; mais bientôt nous vimes nos guides revenir de la savane, où ils avaient fait une battue de chevaux et de mulets non domptés. Ils en amenèrent une trentaine qu’on força d'entrer dans la mare. Le bruit extraordinaire causé par le piétinement des chevaux fait sortir les poissons de la vase et les excite au combat. Les anguilles jaunâtres et livides, semblables à de grands serpents aquatiques, nagent à la surface de l’eau et se pressent sous le ventre des chevaux et des mulets. Une lutte entre ces animaux d’une organisation si différente offre le spectacle le plus pittoresque. Les Indiens, munis de harpons et de roseaux longs et minces, ceignent étroitement la mare; quelques-uns d’entre eux montent sur les arbres, dont les branches s'étendent horizontalement au-dessus de la surface de l’eau. Par leurs cris sauvages et la longueur de leurs joncs, ils empêchent les chevaux de se sauver en atteignant la rive du bassin. Les anguilles, étourdies du bruit, se défendent par la décharge réitérée de leur batterie électrique. Pendant longtemps elles ont l’air de remporter la victoire. Plusieurs chevaux succombent à la violence des coups invisibles qu’ils reçoivent de toutes parts. Étourdis par la force et par la fréquence des commotions, ils disparaissent sous l’eau. D’autres, haletants, la crinière hérissée, les yeux hagards, exprimant l'angoisse, se relèvent et cherchent à fuir l’orage qui les surprend. Ils sont repoussés par les Indiens au milieu de l’eau ; cependant un petit nombre parvient à tromper l’active vigilance des pêcheurs. On les voit gagner la rive, broncher à chaque pas, s'étendre sur le sable, excédés de fatigue et les membres engourdis par les commotions électriques des gymnotes. En moins de cinq minutes, deux chevaux étaient noyés. Peu à peu, l’impétuosité de ce combat inégal diminue ; les gymnotes, fatigués, se dispersent. Les mulets et les chevaux parurent moins effrayés... Les gymnotes s’approchaient timidement du bord du marais, où on les prit au moyen de petits harpons attachés à de longues cordes.
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Lorsque les cordes sont bien sèches, les Indiens, en soulevant le poisson dans l'air, ne ressentent pas de commotion. En peu de minutes nous eùmes cinq grandes anguilles, dont la plupart n'étaient que légèrement blessées.
Si l’on ajoute aux trois poissons que nous venons de décrire les mormyres, on aura la liste des animaux chez lesquels il est facile de constater une production abondante d'électricité. Cependant il paraît que la raie, ainsi que certains insectes, sont susceptibles de donner de l'électricité ; mais cela demande encore confirmation.
Pour se procurer de la nourilure, les poissons usent parfois de curieux stratagèemes. Le toxote (fig. 92) est un poisson des rivières de la Malaisie ; on le désigne aussi sous le nom bien significatif d'archer ou de poissoncracheur. Il fait sa nourriture d'insectes ailés, lui un être aquatique. Quand il aperçoit sur les nombreuses plantes qui garnissent le bord de la rivière un insecte se reposant un instant, il s'avance le plus près possible de sa victime, s’emplit la bouche d’eau et ferme les ouïes. Aussitôt, il fait émerger le bout de son museau à
Fig. 92. — Le toxote. l'air et, contractant ses
Ce « poisson-cracheur » a inventé la chasse à tir et s'y livre avec un succès qu'envieraient nos nemrods.
mâchoires, il envoie sur l’insecte un long filet d’eau, une vraie douche qui, en retombant, entraîne la bestiole dans la rivière, où elle ne tarde pas à être dévorée. Ce qu’il y a de tout à fait remarquable dans cet acte, c’est ia justesse de tir du poisson, qui manque très rarement son coup. À Java et dans les pays limitrophes, on conserve précieusement le toxote dans les aquariums, et l’on s’amuse à lui donner à distance des mouches sur lesquelles il darde sa douche aquatique, à la grande joie des spectateurs.
Tout aussi malin est la baudroie qui se cache dans la vase et ne laisse émerger qu'une sorte de petit drapeau inséré sur son nez par l'intermédiaire d’un long filament. Les petits poissons du voisinage accourent vers ce drapeau, croyant avoir
COUPIN. — ANIM. EXCENTR. 11
affaire à une proie facile. Quand ils sont bien rassemblés, se disputant d'avance ce bon morceau, la baudroïe ouvre sa large bouche et les engloutit.
Bien bizarre aussi, mais à un autre point de vue, est le chromis, bien surnommé « père de famille » ( Jig. 93).
Les œufs du chromis, dit Lortet, sont gros comme du plomb de chasse numéro 4 et
Fig. 93. — Le chromis.
Un père de famille qui garde ses petits dans sa bouche!
d’un beau vert foncé. J’ai vu plusieurs fois la femelle en pondre une quantité considérable, deux cents environ, entre les joncs et les roseaux, dans une petite excavation qu’elle creuse en se frottant dans la vase. Lorsque la femelle a terminé sa ponte, elle paraît épuisée et reste immobile à une petite distance. Le mâle, au contraire, semble très agité, tourne autour des œufs, nage sans cesse au-dessus. Quelques minutes plustard, il avale les œufs les uns après les autres, et les garde dans l’intérieur de la cavité buccale, contre ses joues qui se gonflent d'une manière étrange. Quelques-uns passent cependant au milieu des branchies. Ces œufs, quoiqu'ils ne soient maintenus par aucune membrane, ni par une matière gommeuse ou glaireuse quelconque, tiennent cependant très bien dans la bouche. L'animal ne les lâche jamais lorsqu'il est dans l’intérieur de l’eau. Ce n’est que lorsqu'on jette le poisson sur le sable, que les œufs tombent au dehors, à la suite des efforts provoqués par l’agonie ; il en reste toujours néanmoins une grande quantité dans la bouche. Dans cette cavité incubatrice d’un nouveau genre, les œufs subissent en quelques jours toutes leurs métamorphoses. Les petits prennent rapidement un volume considérable et paraissent bien gênés dans leur étroite prison. Ils restent en grand nombre
pressés les uns contre les autres comme les grains d’une grenade mûre. La bouche du père nourricier est alors tellement distendue par la présence de cette progéniture, que les mâchoires ne peuvent absolument plus se rapprocher. Les joues sont gonflées et l’animal présente un aspect des plus étranges. Quelques jeunes, arrivés à l’état parfait, continuent à vivre et à se développer au milieu des feuillets branchiaux; les autres ont tous la tête dirigée vers l'ouverture buccale du père et ne quittent cette cavité protectrice que lorsqu'ils sont longs de dix millimètres et sont alors assez forts et assez agiles pour échapper facilement à leurs nombreux ennemis. Je ne puis comprendre comment le mâle, qui porte ainsi plusieurs semaines plus de deux cents petits, peut se nourrir sans avaler avec sa proie, un grand nombre d'’aievins.
Pour terminer ce chapitre, il nous faudrait parler des poissons qui font des nids — l’épinoche par exemple — mais leur étude se trouve déjà exposée tout au long dans notre ouvrage sur Les Arts et Méliers chez les animaux. Au chapitre XVII nous
aurons d’ailleurs l’occasion de parler de l’épinoche au sujet de ses changements de couleur. |