CHAPITRE XXXV
Les animaux qui ont la vie dure.
La plupart des animaux sont supérieurs à l’homme quant à la puissance de leur vitalité. Il en est même chez lesquels cette résistance atteint un degré remarquable.
Il y a d’abord la catégorie de ceux qui résistent aux blessures. De ce nombre sont avant tout les tortues. On peut les décapiter sans les voir cesser de se mouvoir, et cela pendant plusieurs semaines, et répondre aux excitations venues du dehors, par exemple retirer les pattes quand on les pince. Le célèbre naturaliste Rédi, ayant enlevé le cerveau à l'une d'elles, la vit se trainer pendant six mois. Cette extrême vitalité fait deviner qu'il est très difficile de tuer les tortues, et le récit suivant de Kersten le montre surabondamment.
Nous nous sommes donné beaucoup de peine, raconte-t-il, pour trouver une manière quelconque de tuer les tortues que nous voulions placer dans nos collections, en les torturant le moins possible et en évitant, autant que faire se pouvait, d'endommager la peau et la carapace; mais leur vitalité déjoua tous nos efforts. Il ne nous resta finalement qu'à scier circulairement, sur les côtés, la carapace résistante dans laquelle se réfugiait l'animal en vie, puis à déterminer la mort en lésant seulement alors les parties nobles. J’entrepris plus tard des expériences nombreuses dans le but de rechercher le procédé le plus propice pour tuer ces chéloniens. Je plaçai l'animal, la tête en bas, dans un seau rempli d’eau, je serrai le cou dans un lacet aussi solidement que possible : mais même après avoir été privé d’air pendant des jours, l'animal vécut encore aussi sain que précédemment; j'enfonçai une forte aiguille entre la tête et la première vertèbre cervicale, et je la remuai de côté et d'autre afin de séparer l'encéphale de la moelle : vains efforts, la tortue demeura
vivante. J'essayai de l'empoisonner : à l’aide d’un tube de verre effilé, j'insufflai de
l'alcool dans la bouche et dans les cavités buccale et nasale. Je répétai cette manœuvre avec une solution empoisonnée de cyanure de potassium, j'insufflai même cette redoutable liqueur dans les cavités oculaires et dans des points limités où la peau avait été dénudée ; à ma grande supéfaction, la tortue resta en vie. La décollation, elle-même, n’atteint pas le but proposé; car, pendant des jours encore, la tète décapitée mord aux alentours, et les membres s’agitent avec le tronc pendant un temps assez long. Le seul moyen qui paraît efficace pour tuer une -tortue sans l'ouvrir consiste à la plonger dans un mélange réfrigérant : car ces animaux, qui d’ailleurs ont la vie si dure, sont absolument vulnérables au froid.
Cette résistance à la mort se montre chez tous les reptiles; les lézards restent longtemps dans l'alcool avant de mourir et les serpents, même coupés en morceaux, continuent à frétiller, tandis que leur tête cherche à mordre.
Les insectes se montrent aussi très résistants aux blessures : décapitez une mouche et vous la verrez continuer à marcher. De même, les fourmis privées de
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