Les années de captivité de Beethoven (1819-1827)
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Mon cher Arsène Alexandre,
Depuis les longues années que nous nous connaissons, je vous ai entendu, l’autre jour, pour la première fois, prononcer une phrase dépourvue de tout sens commun. C’est à moi d’ailleurs que vous l'adressiez, cette phrase. La voici: « Voulez-vous me faire le plaisir d'écrire une brève préface pour Les Années de captivité de Beethoven ? » Oh! voyons, mon cher ami ! Pensiez-vous donc que j'aurais l'audace d'évoquer, après tant d'écrivains désignés pour une pareille tâche, et avant vous-même, l’immortelle et pure figure de celui qui, muré dans sa surdité, n’entendait plus que son génie ? Seulement, il est beaucoup plus malaisé d’écarter une proposition déraisonnable qu’une proposition raisonnable. A celle-ci on a le loisir d’opposer des arguments judicieux et réfléchis, tandis qu'à celle-là, on ne peut que répondre : « C’est fou ! » Or, lorsque, à propos de n'importe quel projet, on s’écrie : « C’est fou ! », il est clair qu'on est tout près de l’accepter.
Et puis, mon cher Arsène Alexandre, on ne vous résiste pas. On aperçoit en vous tant d’impérieuse douceur et de bieriveillante résolution, qu’on ne songe pas à se dérober. Vous avez su, dans votre talent et dans votre personne, réconcilier ces deux vieilles ennemies : la passion et l’amabilité. C'est une alliance puissante et redoutable. Il est si rare qu'un homme passionné soit aimable. Quand vous frappez à sa porte, il ne fait que l’entr'ouvrir et, s’il arrive que vous ne soyez pas l’objet de sa passion, ce dont vraiment vous ne sauriez vous vexer, et que vous n'ayez aucun rapport avec elle, il vous la ferme au nez, cette porte, en vous disant mille sottises. Nul n’ignore, mon cher Alexandre, que vous avez fait vœu de servir la beauté partout où vous l’aper-
cevez. Mais je crois bien que la passion qui vous domine, c’est la ferveur, c’est la volonté de faire partager aux autres vos admirations et vos enchantements. Au bénéfice de cet apostolat, vous excellez à mobiliser toutes les forces de la persuasion et vous n’ignorez pas qu’une amabilité souriante et renseignée est une précieuse alliée de première ligne. J'ai assisté souvent à vos offensives pour convaincre les illettrés du beau, lorsque vous en rencontriez quelqu'un. On en rencontre tout le temps. Vous débutez par de prudents travaux d'approche. Vous ne refusez point de faire quelques concessions, vous admettez que tel artiste, en telle occasion, a été un peu loin, qu'il a dépassé les disciplines mêmes de son esthétique. Ceci fait, vous plaidez la cause de l'originalité et vous expliquez comment, pour s'affirmer sur tel terrain, il faut d’abord qu'elle le dépasse, qu’elle aille trop loin, comment, en art, la nouveauté doit s'accompagner d’audace. Enfin, si toutefois j'ose m'’exprimer ainsi, vous rassurez votre client. Mais à peine devinez-vous qu'il commence d'être gagné, qu'il s'échauffe, que sa routine s’amollit, que ses préjugés deviennent friables, aussitôt vous le saisissez à bras le corps et, négligeant désormais toutes fines adresses, vous le forcez d'ouvrir les yeux en pleine lumière. Parfois, votre patient se sauve éperdu, mais, le plus souvent, il reste auprès de vous, croit en vous, regarde et admire avec vous. Ce sont ces jours-là, mon cher ami, que vous recevez votre meilleure récompense et que vous connaissez votre joie préférée.
Et maintenant, voulez-vous me permettre, selon le rite académique, de vous apprendre les principaux événements de votre carrière. Vous êtes né à Paris. Vous avez fait d'excellentes classes au lycée de Versailles et, après des collaborations intermittentes à l’Evénement, au Paris et à l'Eclair, vous êtes devenu définitivement, dans notre chère maison du Figaro, l'éminent et brillant titulaire de la rubrique artistique. Depuis cette date, vos « Salons » ont fait autorité et leur longue série sera, dans l'avenir, un document indispensable aux historiens de l’art. Cela, c'était votre labeur de chaque jour ; mais vous y ajoutiez le travail de chaque année, auquel nous devons de remarquables ouvrages