‹ Les années de captivité de BeethovenChapitre 12 sur 32 · CAR EN OR · texte numérisé non relu

CAR EN OR

— Il se peut qu'après un second aqEe on oublie 1

: Beethoven a existé.

— Le comte Hazfeld est mort. (Schindler en fait un éloge pompeux ; nous avons vu tout à l'heure qu'il y avait peu de quoi.)

— Je connais très bien la petite ville de Teltsch. Elle appartient au comte Podstatzky. Il y séjourne toujours. Il y tient, comme le comte Hangwitz, tout un État musical. Tout, jusqu'aux domestiques, doit être musicien. Il y a établi un théâtre où les opéras sont exécutés par la famille et les

... employés. Ce n'est pas étonnant que Karl, en qualité de por- . : teur du nom de Beethoven, y ait fait des relations.

- Il nous reste à nous mettre en règle avec l'esthétique du famulus Wagner-Schindler. Nous y sommes largement aidé par deux conversations que nous ppp, acids à

. trois ans de distance.

La première date de mars 1824. Schindler y déployait tout

©: son savoir. La deuxième est presque à la veille de la mort. Il discute et cherche encore à comprendre.

Beethoven ayant écrit une note assez peu facile à inter- -préter, mais dont le sens est que si les idées sont justes, l exé-

cution devient facile et rapide :

— Mais non, réplique Schindler, l'exécution n'est. pas

« l’œuvre du moment ». Vous souvenez-vous des deux

thèmes que je vous donnai, il y a-deux ans, pour la Fantaïsie ? etc. (Voilà une belle preuve que les idées, ses idées se prêtent à d’heureux et prompts développements !)

Puis, il voudrait que le maître lui expliquât la Pathétique. | |

— Je vous prie de m'en donner une dépit tion surtout sur la pensée du milieu.

Beethoven ayant donné cette explication que nous préférerions sans peine (mais que nous ne pouvons que supposer) aux arguments du famulus :

— Il est bien difficile de laisser marcher côte à côte ces deux principes, comme vous le désirez, et comme cela en effet doit être, remarque Schindler. |

Le commentaire est aisé à rétablir. Le contraste entre l’idée rude, passionnée du premier motif et le second plus tendre, rêveur et mélancolique, en dialogue, constitue la beauté de cet Allegro. Que Beethoven ait trouvé le moyen de les faire se succéder et alterner d’une façon puissante et logique, c'est là le miracle dont s'étonne Schindler. Mais il ne peut s'expliquer simplement, et toutes ses questions et remarques se résument en ceci que Beethoven est Beethoven et Schindler un honnête âne.

Un âne savant et empressé de montrer sa science, car aussitôt il déballe ces formules :

— Aristote demandait pourquoi plusieurs [voix] ensemble tenaient mieux le rythme que peu [ne le font]. (Rien de plus obscur que ce fatras.)

— Les Grecs donnaient cette définition : le rythme est une certaine relation réciproque des parties au tout. Ce tout peut être dans le temps, dans l’espace ou dans les deux à la fois.

(Beethoven écrivait à Schindler, en mai 1824 : « J'aimerais mieux chercher à récompenser souvent les services ‘que vous me rendez par un petit cadeau qu’en vous ayant à ma table ; car je l’avoue cela me dérange trop en bien des choses. » Ah! comme l'on comprend après cet Aristote, que le diable emporte, qu'il ait aimé déjeuner tranquille !)

Mais en 1827, il était malade et couché, et... que vouliezvous qu'il fît ?.… Et Schindler s'empare de lui. Après avoir donné des nouvelles de Mile Schechner, dont il annonçait la visite (voir plus loin chapitre Unger-Sontag), il profite, le traître, d’un moment de répit que le mal à pu accorder à son maître.

— Vous êtes très bien en ce moment. Alors poétisons un peu. (On à envie de s'enfuir tout de suite.)

Là-dessus il expose ses vues sur le tragique, sur les idées d’Aristote (hélas !) à ce sujet. « Le héros doit être d’abord montré dans la splendeur du bonheur, puis en proie au sort. Nous en voyons un exemple dans E gmont.

Beethoven alors a dû donner un exemple à l'appui d’une autre thèse et rappeler à Schindler qu'il ne comprenait pas encore (une précédente conversation l'indique) le sens du Trio en Esdür. Et alors Schindler réplique pédantesquement en galimatias triple :

— Je suis d'accord, maître, mais cette image est le microcosme, le conterfei de la vie, et ainsi l’image de notre Trio, de même que le Tr10 est le conterfei de la vie de l’homme. Telle est mon idée.

# Eh bien, cette tragédie d'Euripide ne m'est plus présente. Veuillez donc vous exprimer plus clairement.

— Oui, le sort de Claire (dans Egmont) nous émeut au moins autant que Gretchen dans Faust parce qu'autrefois elles étaient si heureuses ! Une tragédie qui commence en tristesse finit de même ; elle est ennuyeuse et sans effet. A présent la Médée me revient en mémoire.

ro

— Shakespeare évite cela partout (!!!)

[Beethoven pense qu'avec un public composé de Schindler, il faut mettre tous les points sur tous les i, et encore... Il doit répondre ironiquement. « C’est bon. Je mettrai des titres à toutes mes œuvres. » Et l’autre s'y laisse prendre.]

— Pourquoi donc partout un titre ? Cela nuirait même, je crois, à certaines parties où le sentiment et l'imagination propre doivent dicter.

[— Enfin, tu as compris, idiot (réponse pensée. Mais non ! il n'a pas saisi encore !)

— La musique ne doit et ne peut donner partout une direction déterminée au sentiment. (Schindler découvre là tout le principe de la musique et non seulement il n’a pas compris le Trio, ni la Pathétique, ni la Sonate, op. III (aveu dans un entretien précédent), mais il a complètement oublié la souveraine indication de la Pastorale : « Plutôt impression que des-

cription. » Sans cela il n’aurait pas dépensé tant de salive pour tous ces truismes.)

— Dans la Sonate Les Adieux, L’A bsence et le Retour, c'était autre chose ; nous pouvions bien nous figurer la joie du revoir (comme il a bien compris !) — mais la vengeance et la colère, elles ne sont pas musicales.

Ici que l’on nous permette une explication qui paraît avoir échappé aux écrivains qui ont épilogué sur ce passage du dialogue et sur la réponse évidente de Beethoven : « Oh! mais si! la colère pourrait très bien m'inspirer une sonate ! » Il est non moins évident que le malade, exaspéré, a répliqué cela en regardant fixement Schindler qui deviendrait pour de bon inspirateur sans le savoir, et alors la scène, bien qu'elle se passe au chevet de l’homme... qui sait qu’il ne composera plus, devient du domaine de la comédie et non plus de l'esthétique. Le lourdaud s’y laisse prendre.)

— Bien! Composez-nous donc bientôt la Sonate de la colère (et il badine et « lève une corne toute usée, la lui porte au menton fort amoureusement »). Je crois que vous la finirez et je m'en réjouis déjà. La vieille (gouvernante) devra y collaborer pour bien vous irriter. Mais, ami ! nous protesterons! En ce moment il faut vous éviter les émotions. » Il n’en revient pas moins ensuite à ses éternelles demandes d'explications — pour ce qu’il projette d'écrire plus tard sur son maître.

— Et le mouvement du 7yio en B, je serais bien curieux d'en connaître le caractère ?…

[— BEETHOVEN, excédé. — Dites-le moi vous-même. » Et Schindler se rengorge.]

— Eh bien! Le premier mouvement est un rêve de bonheur et de contentement parfait ; aussi étourderie, taquinerie gaie, revenant avec une obstination « à la Beethoven » sauf votre respect. Au second, le héros est arrivé au sommet de la béatitude. Dans le troisième, le bonheur se change en émotion, résignation, vénération, etc. L’andante est, je crois, le plus bel idéal de la sainteté et de la divinité. (Enfin, au bout d’une longue phrase, vérité de la Palisse sur les paroles impuissantes à servir la parole divine que la musique peut exprimer, arrive cet autre, et parfait mot de comédie :)

62 CAPTIVITÉ DE BEËTHOVEN

— Avez-vous sommeil ?.. Alors, bonsoir.

Et plein d’une émotion qui ne nous touche guère, non sans assaisonnement d’un coup de patte à un ancien ami de Bsethoven, il écrit cette tirade que le lion endormi n’a certainement pas lue :

. . — ‘Adieu, mon noble maître ! Je ne serai pas comme Ries.

Ce que vous m'avez appris ne sera jamais remplacé par rien au monde ! Mon but le plus haut sera de le transmettre aux ‘autres. C’est dans cette intention que vous m'avez instruit.

On terminerait volontiers sur ces traits de « comique qui s’ignore », s’il n'y avait peut-être mieux encore.

-Peu de temps après, Schindler avait causé de diverses affaires, un peu tapé sur la négligence de Karl. « Ce jour-là, écrivait-il glorieusement plus tard en marge de ce dernier cahier (n° 40), me fit présent de la partition de la ZX Sym- Phonie et du Quatuor en E. moll. » Or, le dialogue qu'il n’a pas biffé cette fois contient juste à cette place cette réplique à un mot de Beethoven accompagnant le présent :

— Comment pensez-vous que je puisse estimer un cadeau de vous ! Que je puisse le vendre ! On supposerait que je vous vendrais vous-même pour trente deniers |

Indignation d’ailleurs parfaitement disporportionnée, . vu la négligence avec laquelle Beethoven traitait lui-même ses manuscrits. Et près de vingt ans avant sa mort Schindler vendit sa collection d’autographes — au roi de Prusse.

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