AFFAIRES DE MÉNAGE
Si nous ne nous étions pas proposé de montrer de quelles
bassesses est entourée la vie d’un grand homme, qui en peut être agacée, exaspérée, non atteinte ; au-dessus de quelle atmosphère misérable sa pensée peut continuer de planer ; nous ne nous attarderions pas un instant à relever dans les Cahiers les innombrables déboires ménagers de Beethoven. Dans toute autre étude ce ne seraient que graïllonneux commérages, tristement écœurants. Mais avec lui, prisonnier, ramené sans cesse vers la cuisine et le balai, cela devient une admirable leçon de patience eé de surdité. De patience impatiente, pourrait-on dire, car plus d’une fois il entre dans de formidables colères. Plus souvent encore le vil tour d’esprit de quelques-uns de son entourage, parmi lesquels au pre- . mier rang son frère et son neveu, serait capable de le rendre misanthrope, si, comme le dit si bien Richard Wagner, «son optimisme n'avait ‘pas eu raison de toutes les contradictions que lui infligeait la vie ».
Il y eut, il est vrai, une contre-partie bien connue, et dont la présente étude n’a pas à tenir compte, puisque sa correspondance avec de charmantes femmes comme la comtesse Erdôdy, ou Mme Streicher, montre ces bonnes et distinguées amies empressées à le tirer des graves et mesquins soucis de la vie matérielle.
Mais, à tout prendre, avec sa finesse habituelle, Holz a plaint et amusé à la fois son maître par une image improvisée, à propos de l’entrée en fonctions d'Anna Sokupin, une nouvelle et neuvième ménagère (qui n’a pas dû faire long feu). . — Beethoven, écrit-il, est un aigle qui vole au zénith. . A ses pieds, non pas à ses ailes, il a une corde qui traîne jus-
u’à terre. Elle est tenue ferme par la femme de ménage. Quelquefois il se délivre soudain et réprend son essor vers le ciel. Mais s’il pense à la vie terrestre et veut s’abaisser
vers elle, il laisse tomber en même temps la ménagère et alors elle le tient ferme.
Mais alors aussi l’aigle donnait d'assez rudes coups d'ailes. À propos d’un de ces drames de ménage un de ses conseillers ÉPTITE
— Ne tapez pas dessus! (Schlagen sie sie HAS VOUS pourriez avoir des ennuis avec la police.
Et le neveu, à une autre occasion : | — La vieille Haushälterin a empêché la nouvelle d'entrer . ici, en lui disant : « Ce n’est pas un service pour vous : le monsieur et M. Holz battent tout de suite. » (Que ceux qui n’ont jamais éprouvé une semblable envie, blâment M. Holz
et le monsieur !)
Quand ce n’est pas le neveu qui l’excite, c’est le frère Johann qui se charge des nouvelles répugnantes :
— L'amoureux de la bonne est ici. Il est rouge et elle noire. Elle est enceinte. Il veut l’épouser ; elle demande à s’en aller parce qu'elle est malade.
— Il faut la renvoyer.
Elles sont prolixes, même quand ne pouvant se faire entendre, elles sont forcées d’écrire à leur façon et en français! «Monsieur cherche une ménageraire ainsi je viens me présenter je sais assez d'allemand pour m expliquer avec les domestiques pour tenir les linges en propreté mais je ne me connais pas en cuisine je sais bien coudre repasser compter avec la cuisinière j'aime mieux venir si monsieur pr:ndrez une fille de cuisine qui serait assez adroite le reste je pourrait faire pour recommandation je ne manquerai pas mais comme je suis sans place je souhaiterais d’être acceptez en deux ou trois jours je sais très bien coudre je peux même montrer mon ouvrage. »
Une autre gouvernante est autoritaire ; elle écrit en allemand en un style de cuisine, qui est peut-être seulement la seule cuisine qu’elle sache faire. !
— Je ne permets pas ça. Je ne me fie jamais à aucun domestique. Je ne la laisse pas dormir... Dans ce cas je peux commander, moi ! En d’autres occasions je vous prie de me donner vos ordres.