‹ Les années de captivité de BeethovenChapitre 31 sur 32 · COURTE MÉDITATION EN FORME DE CONCLUSION · texte numérisé non relu

COURTE MÉDITATION EN FORME DE CONCLUSION

.Et ce captif fut, il y a maintenant cent ans, délivré, par la mort, des entraves que cherchaient à lui imposer l'égoïsme, la jalousie, la bassesse et les maux corporels. Entraves illusoires d’ailleurs, car si elles furent irritantes ou pénibles, elles ne pouvaient prévaloir contre l’essor de sa pensée ni contre la bonté de son cœur. |

C'était le caplf libre. C’est maintenant le libérateur.

Il a contribué, entre les plus grands esprits des temps modernes, à affranchir l’art et la pensée. Son influence n’a pas agi seulement sur les formes sonores qui sont les messagères du rêve. Messagères souvent trompeuses, parfois même perfides, mais qu'il a, quant à lui, contraintes à n'être

jamais que loyales et inspiratrices d'énergies.

Il élargissait ou brisait les formules, non point arbitrai-

. rement, et pour produire un effet de nouveauté et pour s’em-

parer astucieusement des esprits par la surprise et l'attrait de l'étrange ; mais, comme il le disait dans son savoureux patois franco-germanique, « pour cause de schôner », pour que cela fasse « plus beau ».

Il voulait à son exemple et à celui des héros antiques, ses modèles, convier les hommes à conquérir la joie par les âpres voies de la douleur (Freude durch Leiden). C'est la route redoutable, mais la plus sûre. Combien d’entre nous en ont peur et se perdent par les chemins de traverse ! Du moins : son œuvre ne cause jamais, aux plus faibles, aux moins réso-

* lus, de défaillance, d’amollissement, et, pour ceux qui sont nés

ou devenus forts, elle est et demeurera « le vin vivifiant » qu'il disait broyer dans son pressoir et qui les soutiendra | à leur tour.

C'est même, et surtout, pour cela que nous avons mis

en scène les taquineries de sa vie lorsqu'elle fut devenue la

plus recluse. Pour cela que nous avons recueilli ces anecdotes mesquines, odieuses, ou piteusement comiques, silhouetté ces personnages-repoussoirs, noté ces frissons passagers du lion qui se secoue un moment dans sa cage, mais demeure LE LION, qui persiste à ruminer son rêve, et qui vit de la certitude de sa royauté. Le moucheron de La Fontaine n’a pas pu faire taire le rugissement de celui-là, et les animaux hostiles n’ont pas du moins décoché leurs faibles ruades à un souverain décrépit.

Cette nouvelle version de la fable est magnifique autant que bienfaisante. Elle nous enseigne à nous garder libres, quelles que soient nos captivités. Les murs plus ou moins étroits de nos prisons n'ont de limites qu’autour de nous, mais il n’en est pas au-dessus de nos têtes. Que l’Artiste présent ou à venir apprenne de Beethoven à s'évader !

On pourra déplorer que la captivité de Beethoven ait été terminée trop tôt, à l’âge de cinquante-sept ans, au moment où la Dixième Symphonie qui, mûrissant dans sa tête, allait exprimer l'alliance entre le monde païen et le monde mystique, entre l'épanouissement de l’être et les aspirations de la prière, entre le passé et l'avenir. Mais cette Dixième Symphonie, c'est l'humanité qui ne cesse de l'écrire, si lentement sans doute, que nous sommes souvent tenté d'en désespérer, mais qui l’achèvera. Les neuf autres en sont l’immortelle préface qui nous aide à y croire.

Imp. des Presses Universitaires dé Francé, Paris. — 1927. — 0:860

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