CLASSIFICATIONS
LES SUIVEURS DE JOUR. — LES SUIVEURS DU BOULEVARD. !S SUIVEURS DES JARDINS. — LES SUIVEURS EN OMNIBUS. — LES SUIVEURS EN CHEMIN DE FER.
Les suiveurs se divisent et se subdivisent en une inînité de genres et de sous-genres.
Il y a d'abord le suiveur diurne et le suiveur nocurne, de la même façon qu'il y a le papillon de jour et
papillon de nuit.
Il faut admirer sans réserve le suiveur de jour, celui ui travaille à la clarté du soleil. Celui-là est un mo>
tel d'une essence supérieure. — Il est indispensable, par exemple, qu'il ait hanté l'école de la Palférine, pour y apprendre l'audace, la sérénité et le goût de l'imprévu.
Les boulevards, et par extension les Champs-Elysées, représentent le quartier général des suiveurs de jour. — Il en est qui, absolus dans leurs habitudes ou leurs systèmes, ont adopté un boulevard et ne le dépassent jamais. Si la femme qu'ils suivent n'est pas subjuguée à la hauteur de la Chaussée- d'Antin, ou si elle prend tout à coup une rue de traverse, ils l'abandonnent brusquement, quelque progrès qu'ils aient pu faire dans son esprit.
J'ai dit — subjuguée — par politesse; mais le mot exact et emprunté à la vénerie est : levée.
Après les boulevards, les jardins publics sont les endroits les plus affectionnés des suiveurs de jour. Les Tuileries, dont la physionomie se renouvelle plusieurs fois du matin au soir, viennent en première ligne ; les employés de ministères en sont, après les ramiers, les hôtes naturels. — On les voit, tantôt suivre une bonne fortune facile sur la terrasse des Feuillants ; tantôt, plus romanesques, s'enfonçant sous les arbres touffus qui versent l'ombre au sanglier d'Érymanthe, emboîter le pas d'une Gaîatée qui replie précipitamment sa broderie dans sa fuite. De plus habiles suivent tranquillement une dot autour du grand bassin, en ne dédaignant pas d'expliquer aux familles de province les
mystères du jet d'eau et les habitudes des poissons rouges.
Le Palais-Royal a, depuis un temps immémorial, la spécialité des vitrines de bijouterie, miroirs qui ne manquent jamais leur effet sur les alouettes du jardin. La partie est belle pour le suiveur, lorsque par-dessus l'épaule d'une femme en contemplation devant des pierres brillantes il peut murmurer :
— Est-ce que vous avez arrêté votre choix, madame, sur quelques-uns de ces bijoux... moins éclatants que vos yeux? Voici des boucles d'oreille qui feraient merveilleusement bien sous vos beaux cheveux blonds,,.. Peut-être remarquez-vous cette bague?
Et autres banalités de même espèce, qui sont comme ces indispensables accords par lesquels on prélude à une importante symphonie.
Au Luxembourg, ce magnifique coin de verdure, les suiveurs sont des étudiants, — et quelquefois des professeurs. Ces derniers descendent discrètement dans la pépinière.
On suit beaucoup au Jardin des Plantes, dans le labyrinthe du cèdre, le long de la fosse aux ours et devant le palais des singes. Messieurs les militaires y régnent presque exclusivement. — Jolis suiveurs, nos guerriers, et plus forts qu'on ne semble le croire !
Nous avons encore d'autres suiveurs de jour, — des spécialistes, tel que le suiveur dans les musées, mâtiné de cicérone, et particulièrement à l'affût des étian-
gères. C'est un des plus intelligents : il a chaud en hiver, il a frais en été, il se meut librement dans un milieu doré; rien ne l'empêche, selon les circonstances et selon les personnes, de se donner pour un riche amateur ou pour un artiste de génie. Qu'une lady paraisse indécise en consultant le livret, il ondule adroitement jusqu'à elle et laisse tomber ces mots :
— Ce tableau est de Corrége, madame... dans son second style... la tête de Diane est ravissante, n'est-il pas vrai?... Et ces petits Amours... comme on leur pardonne leur nudité en faveur de leur grâce !
Le suiveur en omnibus procède plus bourgeoisement, et nous jurerions presque qu'il a le portrait de Paul de Kock dans son alcôve. Plusieurs chances d'entrer en conversation lui sont offertes.
La première :
— On est bien gêné dans ces omnibus... Ne craignei pas d'appuyer de mon côté, madame... c'est la mort aux toilettes.
Si la femme répond : « Oh ! vous avez bien raison, monsieur ! » un grand pas est fait. Par malheur, il arrive assez souvent que c'est une grosse voisine d'en face qui répond, en rangeant autant de chair que d'étoffe, le : g Vous avez bien raison ! »
Deuxième chance :
— Voilà votre monnaie, madame... Ces conducteurs ont la rage de rendre des sous d'une malpropreté... Voulez-vous que je vous les change ?
LES SUIVEURS 5a
La dame sourit ou ne sourit pas. — Les autres chances sont entièrement du ressort du hasard. Un dernier recours est cependant réservé au suiveur : c'est le cas où la dame jetterait au conducteur de F omnibus ces mots providentiels :
— Conducteur, vous m'arrêterez au coin de la rue Bleue.
Le suiveur, alors, ne se sent pas de joie, et cinq minutes ne se sont pas écoulées qu'il s'écrie :
— Eh bien ! conducteur, madame vous a dit de l'arrêter au coin de la rue Blanche.
Il est évident que la femme sera forcée de répondre :
— Mais non.. . Conducteur, n'arrêtez pas ! Vous vous trompez, monsieur.
— Cependant, madame, vous avez dit...
— J'ai dit : rue Bleue, monsieur.
— Pardonnez un excès de zèle... j'avais entendu : rue Blanche.
— Oh î il n'y a pas de mal, monsieur.
— Blanche ou Bleue, d'ailleurs, ce n'est qu'une question de couleur...
— Et de distance, monsieur; etc., etc.
Après le suiveur en omnibus, il y a le suiveur en chemin de fer. C'est le plus déterminé. Méry a raconté, dans la Chasse au chastre, l'histoire d'un honnête Marseillais qui, parti de la Canebière à la poursuite d'un oiseau, ne s'arrête qu'à Naples. Tout suiveur a en lui l'étoffe d'un chasseur au chastre. « — Je vous
suivrai jusqu'au bout du monde ! » est une des exclamations les plus usitées au théâtre.
Au bout du monde ! Ici finit naturellement la nomenclature des suiveurs de jour.
§ iv