‹ Les années de gaietéChapitre 32 sur 60 · BANQUE DE FRANCE · texte numérisé non relu

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le concierge. — J'ai supposé qu'il était inutile de laisser monter cet homme chez vous de si bon matin.

le poète. — Vous avez bien supposé, père Mathias. Êtes-vous certain de n'avoir plus d'autre message?

le concierge. — Ah! votre éditeur est venu lui-même hier trois fois pour chercher votre manuscrit des Soupirs des grèves ; il prétend quelapoésie est énormément demandée.

lepoëte, qui s' est habillé pendant ce temps. — Voilà qui est étrange. Je cours chez lui pour me convaincre de ce fait. — Père Mathias,

Si l'on vient pour me voir, je vais aux prisonniers Des aumônes que j'ai partager les deniers.

le concierge. — Très-bien, monsieur. C'est une citation. On connaît ses classiques. Le premier qui fut roi fut un soldat peureux. . . Lesprêtresne sontpasce qu'un vain peuple pense. . . Ne forçons point notre talent, nous ne ferions rien avec grâce... Tu dors, Brutusl... — (Il essuie les meubles avec son plumeau*)

l'amour

Une chambre rue La Bruyère. De la richesse et du goût, du confort et de la simplicité. Sur un tête-à-tête, une jeune femme et un homme mûr, les mains dans les mains.

Edouard. — Que tu es belle ainsi, ma Jeanne ! on ne te donnerait pas plus de seize ans.

jeanne. — J'en ai cependant trente, bien sonnés.

Edouard. — C'est impossible; tu te calomnies, mon ange. Trente ans, toi! allons donc!

jeanne, allant à un coffret. — Voilà mon acte de naissance, prends-le.

Edouard. — Tu veux que je lise?

jeanne. — Certainement. Ne suis-je pas confiante en ton amour?

Edouard, 'parcourant le papier. — C'est pourtant vrai... j'en reste confondu. « Le trois octobre mil huit cent vingt-neuf, à deux heures de relevée... Suzanne- Pétronille- Jeanne Mautort... » Pétronille?

jeanne. — Pétronille ; oui, mon ami ; c'est un de mes noms, mais je ne le porte pas.

Edouard. — Je le crois bien, parbleu! (Lisant.) «Née

if* LES ANNÉES DE GAIETÉ

dePierre-GlémentMaulort,corroyeur,rue de Chabrol. . . « Corroyeur? Ton amie Angèle m'avait affirmé que ton père était général.

jeanne, riant. — Général ! je reconnais bien là les inventions d' Angèle. Pourquoi pas maréchal?

Edouard. — Que ta franchise est adorable ! (Rêveur.) Trente ans; je ne l'aurais jamais cru. — Mais alors je n'ai guère que quelques années de plus que toi. (Il se regarde dans la glace.)

jeanne. — Sans doute, mon Edouard.

Edouard. — Au fait, il me reste encore pas mal de cheveux, et je possède toutes mes dents... de devant.

jeanne, soupirant. — Tu es mieux partagé que moi, chéri; car il m'en manque deux.

Edouard, bondissant. — Deux dents! pourquoi pas toutes... comme Pingret!

jeanne. — Ne t'en étais-tu pas aperçu ?(£/ne femme de chambre entre.) Que voulez-vous, Clémentine?

la femme de chambre. — C'est un cachemire qu'on vient d'apporter ici d'après l'ordre de monsieur (Elle. se tourne vers Edouard.)

jeanne. — Encore des folies! Non, je ne veux pas de ce cachemire ; le mien peut encore me faire aisément une ou deux saisons. Il faut renvoyer celui-ci au marchand.

Edouard. — Tu n'y songes pas, ma Jeanne! (A part.) Trente ans!

jeanne. — Je l'exige... et si tu veux me faire plai-

sir, eh bien! nous en donnerons la valeur à celte pauvre temme du cinquième, qui vient d'accoucher.

Edouard, V embrassant. — Tu es un ange ! (A part.) Pétronille!

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