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ÉMOTIONS D'UN BOURGEOIS EN LISANT SON JOURNAL

Le voilà! il vient de paraître; il sent encore l'imprimerie. Contenons-nous, ô mon Dieu! ne laissons pas éclater notre joie; on en rirait peut-être et je serais troublé dans ma lecture.

Que voulez-vous ! j'aime mon journal; c'est plus fort que moi. Il y a des gens qui se passionnent pour une bête qui jappe ou pour un gros oiseau vert et rouge qui nord. Je ne me moque pas de ces gens-là ; je fais même les efforts pour comprendre leur goût, — mais à la condition qu'on me laisse tranquillement vivre par mon ournal et pour mon journal.

Il y aura quinze ans au trimestre d'octobre que je aime, que je lui suis fidèle et que je le collectionne.

Cela a commencé comme une aventure : un de mes amis, qui s'était ruiné dans la teinture des bois, partait pour Valparaiso; il vint me faire ses adieux; son abonnement avait encore six mois à courir, il me le céda.

Sur le moment, je ne me montrai pas assez touché de ce cadeau.

J'avais alors des préventions contre tous les journaux en général; cela venait de ce que je n'en avais jamais possédé un seul à moi. Je les avais toujours lus au café, entre deux parties de dominos, au bruit du billard et des conversations. Tout est bien changé aujourd'hui : je me passerais plutôt de mon repas que de mon journal. Je dis : mon journal ! parce que je ne peux pas me figurer que ce soit aussi le journal des autres; il me semble qu'il existe entre lui et moi des relations exclusivement intimes; je me plais à le regarder comme ur êlre animé; je lui parle, je l'apostrophe, je le réfute je m'emporte, — et je finis toujours par lui céder.

Le voilà, je le tiens, je vais en déchirer la bande. Me fauteuil me tend les bras, placé auprès de la fenêtr dans le jour le plus favorable. Au dehors, mes ordr sont donnés : je n'y suis pour personne. — Comme çons.

Très-bien, ce bulletin! Parfait, ce bulletin ! L'écrivain qui ïe rédige a du tact et de l'expérience. Il ne va jamais trop loin; il ne dit que ce qu'il faut dire. C'est mon homme. — A quoi bon, en effet, mettre le feu chaque matin aux quatre coins de l'Europe, je vous le demande?...

Voyons maintenant l'article de fonds : Bu paupérisme en Angleterre ; il est divisé par numéros, ce qui est l'indice d'un morceau d'éloquence : « Nous aborderons au- » jourd'hui la partie théorique du discours de M. Bright, » prononcé dans le grand meeting de jeudi dernier, à î Huddersfield... » Hum! c'est bien profond pour moi. Quatre colonnes sur ce ton ! Ma foi, je suis sans témoins, passons l'article de fonds.

Actes officiels. — « Par décret du 26 septembre... » Ah ! mon Dieu ! est-ce possible? (Il appelle.) Ma femme ! ma femme ! Grosbouchon est décoré ! notre ami Grosbouchon, de l'hôpital militaire ! Quel bonheur pour sa famille !

N'est-il pas un peu ton cousin?

Où en étais-je? Correspondance particulière... Nouvelles étrangères. . . Faits divers.. . — Oui, Faits divers! Ils sont bien maigrelets aujourd'hui, bien maigrelets.

Tant pis! car c'est une des parties de mon journal aux quelles je m'intéresse le plus.

<l Le jaguar du Jardin des plantes est décédé avanthier dans l'après-midi. . . » Il était bien triste, il est vrai. Je me souviens d'en avoir fait la remarque à ma nièce il n'y a pas plus de six semaines; j'ai même ajouté : — Voilà un animal qui n'ira pas loin î

N'importe; je suis fâché que l'événement ait justifié ma prédiction.

Encore de nouveaux effets de l'orage dans l'église du petit village de la Gaubertière (Deux-Sèvres) : c La » foudre, qui a respecté le clocher et la chaire, a emî porté le tronc pour les pauvres. > — C'est très-singulier, en effet!

« Un pari qui a failli coûter la vie à son auteur a eu » lieu la semaine dernière à Manchester... >> — Pourquoi est-ce toujours à Manchester que les paris ont lieu? — « Le nommé John Black avait parié de manger » en un quart d'heure trente kilogrammes de rosbif, » sans boire autre chose qu'un petit verre de gin... Il > a été transporté à l'hospice dans un état désespéré. » — C'est bienfait! l'homme s'assimile à la brute par une absorption immodérée ; telle est du moins l'opinion de nos médecins les plus fameux, de Boerhaave entre autres.

Ah ! des détails sur l'inconnu exposé hier à la Morgue : « Une femme qu'à ses vêtements il était aisé de » reconnaître pour une artisane s'est tout à coup ap-

3) prochée du vitrage, en donnant les signes de la plus i vive agitation ; mais après quelques minutes d'exa- » men, elle s'est écriée sur le ton du désappointement : » — Ce n'est pas lui; quel malheur! »

Comment! c'est là tout? Mais cela ne m'apprend aucunement quel est cet individu. On a dû cependant trouver quelques papiers sur lui, une lettre inachevée ou une pièce de vers écrite une heure avant sa mort. C'est l'usage. Au besoin, je me passerais de la pièce de vers, mais je veux des renseignements! — Ne pouvait-on pas me dire de quelles initiales son linge était marqué?

Vraiment, le rédacteur des Faits divers se néglige beaucoup depuis quelque temps. Cette négligence perce dans mille petites choses. Ainsi, il ne s'est pas procuré un seul centenaire depuis bientôt deux mois. Eh bien! c'est trop long. De quinzaine en quinzaine, un centenaire ou une centenaire accomplissant exactement ses quatre repas par jour et lisant sans lunettes, — cela fait plaisir, cela encourage. J'aimerais aussi à voir revenir plus fréquemment l'honnête anonyme « qui restitue 14 fr. au Trésor par la voie de la poste. » Ce sont là de ces traits de probité bons à propager au siècle où nous sommes. Dans un autre genre, quelques exemples ie vol à la tire ne seraient pas non plus perdus pour les personnes trop confiantes. On pourrait remettre sous es yeux la femme qui soustrait des étoffes dans les nagasins; autant d'avertissements ! — Ce rédacteur ne :omprendqu'à demi ses devoirs. — Il ne passe donc

jamais dans les rues où les maçons tombent du haut des échafaudages? il ne s'enquiert donc pas des puits qui s'éboulent, des fosses d'aisances qui n'ont point été vidées depuis trente ans? — Encore si pour racheter celte insouciance il se livrait à des calculs ingénieux ou à des statistiques plaisantes! On ne se lasse jamais de savoir ce que Paris consomme en une journée de veaux, de moutons, d'œufs et de barriques de vin. Voilà comme on amuse et comme on séduit, comme on attire et comme on retient î

Les Tribunaux ont bien aussi leur petit charme ; je ne sais ce qu'ils me réservent dans ce présent numéro, mais je doute qu'ils m'intéressent plus fort qu'à l'occasion du procès Gervignoli. Ah! le joli adultère que c'était là! trente-sept lettres imprimées avec des épithètes dans le goût de celles-ci : Mou ange! ma louloute ! ton gros ours demari! Je n'avais rien lu d'aussi chaleureux depuis les lettres de Mirabeau à Sophie, datées du don jon de Vincennes.

Ce qu'il y avait de bouffon dans ce procès, c'est qu( les deux amants avaient étouffé Cervignoli, le mari, entn deux matelas, et que Gervignoli était resté huit moi; dans cette position. Ah! ah! ah! (Il rit.)

Mais je me laisse aller à mes remembrances, et j'oublie les Tribunaux de ce jour : — « Cour d'assises de la Seine. Présidence de M . Anspach. Condamnation d'une concierge. — « M. Y..., artiste peintre, avait quitté de- » puis trois mois un logement qu'il occupait rue Chau- » chat, 27, pour aller habiter à Montmartre. En partant, » il avait défendu à la concierge de donner sa nouvelle » adresse. Cette concierge n'ayant pas tenu compte de » cette injonction, et des désagréments de plusieurs sor- » tesenétantrésultéspoursonancienlocataire,M.V... a » porté plainte. C'est cette affaire qui amenait aujour- » d'huila femme B... sur les bancs de la cour d'assises. » Après les débats les plus animés et les plaidoiries les ï plus émouvantes de part et d'autre, la femme B..., » concierge, a été condamnée à quinze ans de travaux y> forcés.

» Le visage de l'accusée n'a trahi aucune émotion en ï> entendant cet arrêt. »

Sac à papier ! je trouve la cour un tantinet sévère. Pourquoi donc ce peintre tenait-il à ce qu'on ignorât sa nouvelle adresse? Tout est mystère dans la vie des artistes !

variétés. Mœurs finlandaises. Très-bien. Je mets de xrôté ce morceau, ainsi que l'article de fonds, — pour ma provision d'hiver, avec mon bois.

La Revue commerciale a pour moi de médiocres appas; cela vient de ce que je n'ai jamais exercé d'autre profession que celle de sous-chef au ministère des cultes. Néanmoins je ne suis pas fâché — comme citoyen — d'apprendre de temps en temps que « les orges disponibles sont toujours rares, que les seigles, un moment décontenancés, ont repris faveur sur les marchés de Champagne, à 27 50 et 28 fr. les 450 kil., et que l'on n'a rien dit au riz. »

Il est des lecteurs qui jettent un coup d'œil d'indifférence aux publications de mariages et aux décès. Je ne suis pas de ceux-là, et j'estime que c'est là surtout un champ fertile pour l'observateur. Voyons les mariages :

g M. Huguet, employé, rue deBeaune, et mademoiselle Bolot, à la Guadeloupe. » — Ils s'épouseront sans doute à l'aide du câble sous-marin.

« M. Gordier, entrepreneur de bains, rue de Babylone, 7, et mademoiselle Fouinard, même rue, même maison. » Et même numéro probablement.

« M. Jouvenot, boucher, rue du Four-Saint-Germain, et madame Reboul, marchande de vins, rue Taranne. » La faim et la soif... hi! hil

On ne se marie plus beaucoup. Est-ce que la mode s'en perdrait? Cela m' étonnerait sans m'affliger.

Inhumations du 9 octobre. Fini de rire. Trente ans... dix-sept ans... onze mois... « Bachimont, colonel de « hussards, quatre-vingt-huit ans... » Oh! oh! à la bonne heure! de quatre-vingt-huit ans, c'est un âge décent. Ces militaires, comme la gloire les conserve !

Diable! — je remarque qu'on meurt beaucoup plus dans mon arrondissement que dans les autres.

Pourquoi dédaignerais-je les annonces? Un bon avis peut se cacher parfois dans cette quatrième page, si variée d'aspects. — Quel océan ! quelle houle ! quelle lutte de grosses lettres ! Il me semble que je les entends toutes s'écrier : — Regarde-moi ! lis-moi ! c'est moi seule qui mérite ton attention ! — Voici l'armée des médicaments, des sirops, des pâtes, des biscuits, des bonbons, des pastilles, des dragées, des pilules, des chocolats, des eaux, des vinaigres, des pommades, des dentifrices, des savons, des poudres, des crèmes! — Voici le bataillon des maisons de confection, les Saint-Jacques, les Saint- Augustin, les Saint-Eugène ! C'est à ne savoir à qui prêter les yeux! Untohu-bohu! une cacophonie! Taches et boutonsau visage coudoient les Mémoires de M. Gv.izot; les dîners à prix fixe s'étalent à côté du Morto-insecto. Il n'y a pas jusqu'aux petites lettres qui ne se fassent bizarres, gothiques, renversées, pour forcer 1ère-

gard. D'autres appellent l'image à leur aide. Qu'est-ce ceci? Un bout de sein. Et cela? Un irrigateur. Très-jolie estampe. Un homme applique son mouchoir sur une joue enflée. Gracieux dessin. Le Christ portant une brebis sur les épaules est l'enseigne d'un commerce de paletots. Le Congrès de Paris vend des chaussons. L'Armée d'Italie débite des panamas. Béranger tient des cannes.

Et vous ne voulez pas que je lise les annonces !

J'ai l'habitude de garder le feuilleton pour la bonne bouche. Je suis un délicat.

Le roman que publie actuellement mon journal est un épisode emprunté aux mœurs de la Régence; l'intérêt en est heureusement gradué, le style facile et coulant; Fauteur, que je ne connais pas, est appelé éprendre une belle place parmi nos conteurs les plus aimés du public. — Est-ce bien de moi, cette phrase-là?...

J'en suis resté au moment où le régent sort d'un petit souper, dans la rue des Bons-Enfants, chapitre lestement troussé.

« — Qui va là? s'écria une voix.

a — Parbleu! dit Philippe en portant vivement la main à son épée, je châtierai l'insolent qui...

> Mais le valet qui le précédait ayant mis aussitôt

sa lanterne sous le nez de l'inconnu, celui-ci partit d'un éclat de rire.

» — Dubois ! dit le régent.

» Tous les deux se dirigèrent, d'un pas légèrement aviné, vers la rue Laffitte... »

Comment! la rue Laffitte?

Est-ce que la rue Laffitte existait du temps du régent?

Il est vrai que cela importe peu à l'action, et que l'action est palpitante. Continuons : «... Quand on la releva, on s'aperçut que Suativa avait perdu la raison. On la transporta immédiatement à l'hospice de Lariboisière. — (La suite à demain.) i>

La suite à demain ! — déjà !

Vingt-quatre heures à attendre, un siècle ! comme dirait M. Scribe.

0 mon journal !

Personne ne me voit... Si je le recommençais?

Je ne pense pas être ridicule ou trivial en avouant ma sympathie littéraire pour le romancier Paul de Kock. J'aime ce talent naïf, ce style clair, cette goguette perpétuelle, — et aussi ce vrai sentiment des qualités morales qui font l'homme vertueux. Son œuvre n'a pas d'équivalent dans les littératures étrangères, et c'est à regretter : chaque nation devrait avoir son Paul de Kock, c'est-à-dire son peintre de réalités amusantes et bourgeoises. Je comprends parfaitement l'admiration des Anglais — peuple sagement curieux — pour l'auteur de Mon voisin Raymond.

Aujourd'hui, je ne veux que raconter une anecdote de jeunesse, où le nom et la personne de cet auteur remarquable se trouvent mêlés.

C'était plusieurs années avant la chute du roi Louis- Philippe, au temps des folies amoureuses du quartier kitin. Nous étions une nichée entière installée dans un hôtel de la rue de l'Éperon, faisant de la musique, du droit, de la peinture; le hasard seul nous avait réunis, et, empressons-nous de le déclarer, jamais l'idée ne nous vint de nous organiser en cénacle. D'ailleurs, il y en avait de fort bêtes parmi nous.

Deux ou trois filles d'Eve, qui n'étaient pas plus laides que d'autres, et à qui nous prêtions une poésie — qu'ellesne nous rendaient pas, — venaient souvent enjouer cette demeure. Une d'elles, qui depuis s'est fait épouser par un restaurateur, me charmait particulièrement par l'ardent éclat de ses yeux noirs, la rébellion constante de ses cheveux épais et la sonorité de son rire. Mon cœur d'opéra-comique palpitait rien qu'àl'entendre, à certaines heures, heurter de son doigt impérieux à la porte de la chambre n° 15. — Hélas ! j'habitais la chambre n° 14.

Cette belle fille, j'ai un peu de honte à le dire, s'appelait d'un mon réprouvé par la grande littérature. Au lieu d'avoir été tenue sur les fonts baptismaux par quelque conteur d'Espagne ou d'Italie, et de s'appeler Rosalinde, Penserosa, Belcolor ou Carmosine, la pauvre enfant, qui n'avait jamais vu de romantiques autrement bu'en lithographie noire, se laissait nommer vulgairement Fifine, — comme dans Sans cravate, de Paul de Kock.

Fifine! — Ce nom rappelle toute une époque, toute une manière, une humeur évanouie à présent, lagaieté des employés en vacances, Cupidon monté sur un âne dans le bois de Montmorency, des capotes roses, des ombrelles vertes, desbrodequins de coutil ; et puis aussi des mansardes invraisemblables, où l'on ne marche en hiver que sur des peaux d'oranges, et où le bonheur croît paisiblement sous l'emblème d'un pois de senteur planté dans une écuelle.

Fifme devait son nom au caprice de quelques-uns d'entre nous, partisans fanatiques des belles-lettres égrillardes et lecteurs des romans édités par Barba. Nous avions pris un abonnement collectif chez madame Cardinal, la célèbre libraire de la rue des Canettes ; c'était Fifme qui était chargée de nous apporter chaque soir les romans dont nous avions dressé la liste enconseilsuprême. — Après quinze ans, je retrouve une de ces listes, expression curieuse et fidèle de nos tendances littéraires; je la donne sans y changer une syllabe. On sait que les statuts des cabinets de lecture interdisent d'emporter plus de deux ouvrages à la fois.

a Demander André le Savoyard, par Paul de Kock; Gustave ou le Mauvais Sujet, par le même.

» Au cas où ces ouvrages seraient en lecture, demander :

» Sœur Anne, par Paul de Kock;

» Ou Y Enfant de ma femme, par le même;

a Ou la Laitière de Montfcrmeil, par le même;

» Enfin, en désespoir de cause :

» Les A mours du chevalier de Faublas, par Louvet ;

i> Le Compère Mathieu, par Du Laurens;

t> Les poésies de Mollevault, de l'Académie française ;

î Cyprien ouïe Petit Fumiste deneufans, par madame Ulliac-Trémadeure. »

On devine aisément que Fifine s'arrangeait toujours de manière à nous apporter du Paul de Kock — quand môme. Nous lui sautions au cou pour sa peine; et celui de nos camarades dont l'organe rappelait le mieux M. Mennechet, ancien lecteur ordinaire de S. M. Charles X, s'empressait immédiatement de nous initier aux délices du roman nouveau. Cette littérature toute pacifique n'amena jamais chez nous les collisions funestes qui ensanglantèrent les premiers âges du romantisme. Nous nous amusions comme de simples marmitons, laissante déplus dignes le soin de décider entre la comédie et le drame, entre l'hémistiche brisé et l'alexandrin à la Dombasle.

Ce qui devait arriver arriva pourtant. Un jour, nous nous trouvâmes au bout de la collection complète des œuvres de notre romancier. Grande fut la désolation. Comment allions-nous pouvoir vivre maintenant? A quel autre écrivain fallait-il avoir recours? Pendant trois ou quatre mois environ, nous flottâmes de Ricard à Raban,et deRaban à MaximilienPerrin; mais ce n'étaient là que des équivalents bien faibles. Ricard nous

faisait rire, et c'était tout; Raban nous paraissait grossier; Maximilien Perrin nous ennuyait. Nous essayâmes du baron de Lamothe-Langon, dont les titres nous alléchaient, et qui avait conquis une sorte de réputation dans les classes intermédiaires; mais nous ne pûmes finir le Ventru, et nous n'allâmes pas au delà du premier volume de Monsieur le Préfet. Le compilateur Touchard-Lafosse nous rebuta, et nous nous lassâmes de Victor Ducange. Après avoir de la sorte parcouru la série des illustrations de cabinet de lecture, nous retombâmes dans notre perplexité et conclûmes désespérément qu'il n'y avait rien en deçà ni au delà de Paul de Kock, et que la Femme, le Mari et l'Amant représentaient les colonnes d'Hercule de la littérature auxix0 siècle.

Nous nous rappelions surtout ce passage inimitable, où l'auteur, se substituant à ses personnages, nous communique en ces termes ses ingénieuses et piquantes réflexions : « Je suis au spectacle... j'aime beaucoup le spectacle... surtout quand on y joue de bonnes pièces et que je suis bien placé. On n'est pas encore près de commencer... On est si long dans ces théâtres de boulevard ! En attendant, et pour nous occuper, examinons un peu mes voisins. C'est une distraction très-agréable quelquefois. Ah ! j'ai à ma gauche une fort jolie femme. .. 'aime beaucoup les jolies femmes. . . Mais un groshomme I lunettes se penche à chaque instant vers elle et lui )arle d'un air qui me déplaît... Je n'aime pas les gros

hommes à lunettes... Celui-là surtout m'agace les nerfs... je ne sais trop pourquoi... Que l'homme est souvent bizarre dans ses antipathies!... Continuons mon examen... »

Que dire après cela ? Où trouver narration plus intéressante, style plus précis? Fifme principalement était inconsolable, et, dans sa douleur, elle ne parlait rien moins que de nous apporter le Solitaire.

Cette année-là justement, le hasard ou la fatalité voulut que Paul de Kock ne produisît rien, rien du tout. Le dieu s'était retiré dans un nuage. Après avoir patienté autant qu'il nous fut possible, nous prîmes enfin une décision sérieuse : nous résolûmes de nous rendre en solennelle ambassade auprès de lui, à cette fin de le conjurer de reprendre la plume; — et nous fixâmes pour cette expédition le dimanche suivant.

Ce jour-là, le soleil avait fait sortir tous les Parisiens de leurs maisons; une fouie joyeuse se portait vers la barrière; le commis à quinze cents francs d'appointements donnait le bras à la petite ouvrière ; le marchand de la rue aux Ours marchait gravement, escorté de sa femme, une grosse dondon encore appétissante, et de sa fille, une grande innocente qui n'osait lever les yenx. Tous ces gens-là se promettaient un plaisir infmi, et dans le fend ils n'avaient pas tort, car quoi de plus doux en effet que les plaisirs de la campagne (style du maître) ?

Notre petite colonie, composée de sept personnes, s'était mise en route avant midi. Fifine ouvrait la mar-

che, enveloppée avec ostentation dans un de ces longs châles, imitation de cachemire, inventés pour le triomphe de la ligne serpentine. Elle avait un bonnet à rubans lilas, — le dernier bonnet de grisette ! — et des souliers de satin turc comme on n'en porte plus. Dodolphe l'accompagnait; car partout où il y a une Fifine il faut un Dodolphe, c'est de rigueur.

Venaient ensuite la blonde et sentimentale Estelle, belle enfant de vingt-huit ans, coiffée en tire-bouchons, avec le petit musicien Anatole, dont elle avait fait connaissance au bal de Sceaux, où il jouait de la clarinette; — puis Nini et son bon ami Robinet, que l'on avait chargé de quelques provisions, afin qu'il ressemblât tout à fait à M. Bidault, facétieux personnage des premiers chapitres de M. Dupont ou la Jeune Fille et sa Bonne.

Nous arrivâmes ainsi au boulevard Saint-Martin, où demeurait M. Paul de Kock. Après avoir pendant quelques minutes contemplé sa maison avec sensibilité, nous nous décidâmes à en franchir le seuil. Il fut arrêté que je porterais la parole au concierge en l'appelant monsieur, — et non père chose, ainsi que l'eût souhaité Fifine pour plus de couleur.

— M. de Kock? demandai-je, après avoir salué révérencieusement.

— Lequel? répliqua le concierge.

Je me retournai plein d'ébahissement vers mes camarades, et je remarquai sur leurs visages une surprise égale à la mienne.

Cependant ce concierge, croyant que je n'avais pas entendu, répéta en haussant d'une note :

— Lequel? le père ou le fils?

— LE SEUL ! s'écria Fifine, avec une pose et un accent superbes.

Le portier fasciné eut l'air de comprendre, et nous indiqua l'escalier.

Trente marches après, nous nous rangions sur le palier, et deux minutes ensuite nous étions face à face avec le grand homme.

Il était vêtu d'une robe de chambre brune à ramages chocolat, comme les dentistes, et sa tête était ornée d'un bonnet grec. Notre démarche parut le flatter infiniment, et en reconnaissance il nous montra sur son bureau les épreuves de Ce Monsieur ! qui allait paraître. Nous nous jetâmes dessus avec un enthousiasme — qui amena un éclair d'orgueil dans sa prunelle.

Ce premier moment écoulé, j'invitai, au nom de mes camarades, M. Paul de Kockà un simulacre de banquet chez Passoir. Après s'être défendu avec beaucoup de grâce, M. Paul de Kock finit par accepter. — Les vitres de son appartement résonnèrent au bruit prolongé de nos joyeux hourras.

J'avais été chargé de l'ordonnance et des dispositions de cette fête, et j'avais cru ne pouvoir faire mieux que d'en calquer le dessin sur les principaux romans de M. Paul de Kock lui-même. Tous les chapitres où l'on mange, où l'on folâtre, avaient donc été compulsés par

moi avec un soin remarquable, et j'en avais extrait les éléments d'un programme qui, à mon sens, devait tout à fait chatouiller son amour-propre d'auteur.

M. Paul de Kock ne nous avait demandé qu'un quart d'heure pour changer de toilette. Il revint avec un pantalon blanc et un habit vert russe. Ce fut le signal du départ.

Arrivés chez Passoir, nous nous installâmes sous un berceau, dont les branches entrelacées formaient un dôme impénétrable aux feux du jour. M. Paul de Kock occupait le haut bout de la table, ayant Fifine à sa droite et Dodolphe à sa gauche.

— Voilà un des plus beaux jours de ma vie ! murmura-t-il.

Mais, lorsqu'il s'agit de vider h première rasade :

— Qu'est-ce que c'est que cela? demanda-t-il en portant le verre à ses lèvres.

— C'est du coco, répondis-je.

— Gomme dans Jean, dit Fifine.

— Gomme dans Frère Jacques, dit Anatole.

— Ah! très-bien !... dit M. Paul de Kock en faisant la grimace... une flatterie! je comprends... je comprends... Mais j'aime mieux le vin rouge.

Je fus un peu désappointé; néanmoins mon programme gardait d'autres merveilles en réserve. Je comptais surtout sur une salade, plaisamment saupoudrée de chenilles, comme dans M 07isieur Dupont, au chapitre intitulé : Un dîner dans le bois de Romainville; mais cette seconde allusion eut encore moins de

succès que la première. La macédoine d'insectes alla rejoindre le coco.

Malgré cela, le dîner fut excessivement joyeux, et le vin de Beaune n'attendit pas longtemps pour venir mettre le feu à nos cerveaux, transformés en rosaces d'artifices. Je devins pyrotechnique comme Méry de Marseille : je fis tournoyer l'artichaut scintillant de ma pensée, — et Dodolphe lança quelques bombes paradoxales qui retombèrent en pluie de calembours !

Dans notre commune ferveur, nous nous étions débaptisés tous, pour emprunter les noms favoris des héros de M. Paul de Kock : Bribri, Troutrou, Mistigri, Pétard, Rocambolîe, Yerluisant. Cet hommage délicat le toucha aux larmes.

Jusqu'au dessert, il se laissa doucement aller à ces jeux de l'esprit, répondant et mangeant, souriant à tous, à l'aise dans sa gloire comme le poisson dans l'eau; tandis que Fifine, cédant à un besoin de familiarité excessive, lui frappait sur l'épaule en l'appelant : — Farceur !

La blonde Estelle, plus sentimentale que jamais, tournait les yeux vers lui, et répétait deux de ses vers, remarquables de limpidité philosophique :

Oui, pour un cœur enclin à la mélancolie, Ce site romanesque est plein de poésie1

1 Contes en vers de Ch. Paul de Kock.

Ce fut ce moment d'expansion unanime que je choisis pour donner suite à mon programme et pour procéder au couronnement de l'illustre auteur. Le myrte et la rose s'unirent sur son front égayé ; ce fut Fifine qui s'érigea en Clairon de cet autre Voltaire. J'avais composé le matin un hymnicule sur l'air célèbre : C Fontenayl

L'attendrissement qui suivit ces stances ne peut se décrire qu'avec peine. Dans les brusques mouvements de son exaltation, Dodolphe renversa un plat d'épinards au sucre sur le pantalon blanc de M. Paul de Kock.

— Comme dans Zizineï

— Comme dans Madeleine !

— Comme dans Georgette, ou la Nièce du tabellion!

Force fut à M. Paul de Kock de se consoler de cet accident— avec des citations. Il s'essuya de son mieux et fit bonne contenance. D'ailleurs, le dîner était arrivé à cette période où l'indulgence est chose facile. Cependant, craignant d'être entraîné trop loin par l'imitation complète de ses œuvres, il refusa avec énergie de nous suivre au jeu de la balançoire.

— Quel dommage ! dit Estelle, c'eût été comme dans Un jeune homme charmant!

— Ou comme dans Ni jamais ni toujours!

— Alors, il faut faire des crêpes! s'écria Fifine en frappant ses mains l'une contre l'autre.

— Oh! oh! dit M. Paul de Kock, des crêpes... dans un jardin!

— Nous demanderons un cabinet.

Décidément, le jovial écrivain portait la peine de ses propres ouvrages. Après avoir savouré la popularité dans ce qu'elle a de plus doux, il voyait poindre déjà les inconvénients du fanatisme. Trop de beaune gâte tout! A foicz de faire sauter des crêpes dans la poêle, M. Paul dr Aock sentit subitement se déchirer son pantalon, — épisode qui détermina parmi nous une bruyante explosion d'hilarité :

— Gomme dans Un bon enfant!

— Gomme dans Y Homme aux trois culottes!

— Comme dans la Jolie Fille du faubourg!

— Gomme dans le Tourlourou!

Ici, tout le catalogue de ses romans fut égrené et défila. En effet, il n'est pas un seul volume de M. Paul de Kock où le héros n'ait un pantalon craqué sous lui.

De ce moment notre joie ne connut plus de bornes, et nous entrâmes dans la série des extravagances toutes françaises. Fifine, s'acharnant après le fameux auteur, l'appelait Plume de Coq et Poule de Coq. Féroce d'admiration, Anatole lui déroba un pan de son habit vert russe, en manière de relique...

Il était nuit close lorsque nous le reconduisîmes chez lui, en triomphe. Dodolphe voulait absolument bassiner son lit, — comme Férulus dans la Maison blanche ; et Fifme proposait d'attacher au cordon de sa sonnette le chat du concierge — comme dans Y Homme de la nature et l'Homme policé.

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