BORD DE L.\ MER
Le jour chasse le vent nocturne qui soufflait ; Le soleil dans la mer délaie un long reflet, Il monte, et semble fier que le gouffre lui mette Une traîne de flamme et le change en comète ; Les navires tremblants fendent Tonde, et ses plis Penchent leurs agrès noirs par la brise assouplis; L;n mont de roche à pic sur la plage s'élève; La route qui descend des plaines à la grève Ouvre en la rencontrant les deux bras de l'Y grec Par où les chariots vont chercher du varech ; L'eau partout se hérisse, immense hécatonchire ; L'écume à tous les vents s'efi"are et se déchire Et vole, et Ton dirait que de ces flocons blancs Quelques-uns prennent vie et sont les goélands ; Le tumulte infini dans l'ombre au loin bégaie ; Et la légèreté des nuages égaie Toute cette farouche et fauve profondeur; L'aube chantante joue avec le flot grondeur;
L'océan frais et pur se fronce aux rocs arides ;
La jeunesse éternelle offre toutes ses rides ;
L'innocent liseron, nourri de sel amer,
Fleurit sous les blocs noirs du vieux mur de la mer,
Et la création semble une apothéose ;
Comme un papillon donne un coup d'aile à la rose,
Là-bas l'aigle de mer tourne autour du récif.
Et moi qui suis assis au bord des flots, pensif, Ne voyant même pas les horizons sévères, Regardant, noir rêveur, dans la nuit des calvaires. Les Socrates mourants, les pâles Jésus-Christs, J'écris ces vers au pied du Rocher des Proscrits, Pendant qu'un hollandais, qui prétend être corse, Met à l'esprit humain la chemise de force.
Jersey, 1855.
LE TIREPOINT
0 pauvre vieux, tu vis en paix, tu bois ta chope, Sans feu, parfois sans pain et jamais sans sommeil; Comme un fagot flambant, gratis, dans ton échoppe, Tu reçois le soleil.
Lorsque tu vois passer curés, bedeaux et diacres, Toute ta politique est de gronder un peu ; Parmi les porteurs d'eau, les filles et les fiacres, Tu vis sous le ciel bleu.
Peut-être est-ce un grand-père à toi — sais-tu l'histoire? ■ Qui vit jadis entrer dans son bouge, âpre et seul, N'ayant plus de souliers, vieux, pieds nus dans sa gloire, Corneille, notre aïeul.
40 LES ANNÉKS FUNESTES.
Que t'importe ? tu vis au hasard, pêle-mêle, Dans ce monde, arrivé sans savoir trop par où, Ajustant le cuir neuf à la vieille semelle. Dans un coin, dans un trou.
Tu vas au cabaret savourer la litharge; Pour toi, d'un travail lourd, monotone, inclément, Le livre de la vie est plein, et sur la marge Tu te grises gaîment.
Sous toute autorité, juste ou non, sainte ou vile. Tu te courbes timide et sentant ta maigreur ; Pour toi, pauvre et chétif, dans le sergent de ville Commence l'empereur.
Portant le joug ainsi qu'une bête de somme. Lorsqu'on se bat, qu'on voit l'émeute se ruer, Tu dis : Je suis trop vieux; c'est bon pour un jeune homme De se faire tuer !
Jour et nuit, ton marteau résonne sur l'empeigne. Dès le matin tu ris; rire est ton seul trésor; L'aube à tes cheveux gris, que n'approche aucun peigne. Mêle ses rayons d'or.
Entouré de tessons, de loques, de décombres. Laissant pendre à vingt clous sous un plafond obscur
LE TIREPOINT. 41
Un tas d'affreux souliers éculés dont les ombres Dansent sur ton vieux mur,
Jasant, grâce au vin vieux, comme un moineau prolixe, Trop petit pour sentir le despote ou le roi, Sans voir Brutus rêveur, noir fantôme à l'œil fixe, Qui rôde autour de toi,
Vieux bohème chanteur sans veste et sans cravate. Tu brandis, en criant : Venez voir mon bazar ! Ton tirepoint, qui peut recoudre une savate Ou défaire un césar.
15 novembre 1855.
J'étais dans une église et j'entendis un homme Vêtu du vêtement de ténèbres de Rome, Qui disait : — Bénissons César dans le saint lieu. La vérité qu'il tue était due à l'abîme, Teuple, et la main du prince a frappé la victime Que lui montrait le doigt de Dieu. —
J'étais dans une rue, et je lus cette affiche : — De par la loi ! Vous tous, grand, petit, pauvre, riche, Silence ! obéissez. Le prince a combattu. Le prince a triomphé; maintenant qu'il bâtisse. Ce qu'il a fait est bien. INous sommes la justice De même qu'il est la vertu. —
Sache, ô prêtre, et toi, juge, apprends, qu'il est infâme De mettre la louange à la place du blâme
J'ÉTAIS DANS UNE ÉCmLISE... 43
Et que, lorsqu'un massacre a souillé la cité, On est, ô vils flatteurs agenouillés dans l'ombre, Plus hideux pour avoir lavé ce pavé sombre Que pour l'avoir ensanglanté.
10 mars 1855.
Ils nous raillent, disant :
— Ces gens, en vérité, Ont de bien mauvais yeux. Ils ont pris à côté Des bons chemins, pourtant si doux et si faciles. Où sont-ils donc allés, ces pauvres imbéciles ? Ils ont voulu le deuil et la misère; ils l'ont. Dis donc, Magnan, dis donc, Sibour, dis donc, Troplong, Il ne tenait pourtant qu'à ces idiots d'être Comme nous riches, grands et rentes par le maître. Les niais ! ils n'avaient qu'à dire : Ainsi-soit-il ! Et, le sénat s'otfrant, ils ont choisi l'exil ! —
Disant cela sans voir devant eux, vils, horribles,
Souillés, sanglants, ils vont aux ténèbres terribles,
A la honte, à la fange, à la calamité,
A Dieu qui dans la nuit les regarde irrité,
Au gouffre où court le fourbe, et le traître et l'impie ;
Et leur cécité rit de notre myopie.
Vous n'avez pas pris garde au peuple que nous sommes.
C.hez nous, clans les grands jours, les enfants sont des hommes,
Les hommes des héros, les vieillards des géants.
Oh ! comme vous serez stupides et béants.
Le jour où vous verrez, risibles escogriffes.
Ce grand peuple de France échapper à vos griffes !
Le jour où vous verrez fortune, dignités.
Pouvoirs, places, honneurs, beaux gages bien comptés,
Tous les entassements de votre orgueil féroce,
Tomber au premier pas que fera le colosse !
Confondus, furieux, cramponnés vainement
Vux ciiancelants débris de votre écroulement,
Vous essaîrez cncor de crier, de proscrire,
D'insulter, et l'Histoire éclatera de rire.
Quand, des trous à ses mains, des trous à ses pieds froids,
Du sang sur chaque membre, La France, peuple-Christ, pendait les bras en croix
Au gibet de Décembre,
Quand, l'épine à son front, râlait sur le poteau
La nation pontife, Il vint, le malheureux, des clous et du marteau
Complimenter Caïphe.
Il fit cortège au crime avec un front riant.
Lévite, il vendit l'arche.
Maintenant, le voilà dans un livre criant :
« — Remettons-nous en marche
« Dans la stagnation, tout rampe et dépérit. (( Et l'ombre est importune;
QUAND, DES TROUS A SES MAINS... Vi
« Il faut le Verbe à Dieu, la parole à Tesprit, « Aux peuples la tribune. » —
Il plaide pour le droit ! Regret pur I deuil touchant Il ne veut plus qu'on dorme !
0 vérité sacrée, aux lèvres du méchant Ta louante est difforme !
Les passants qui l'ont vu du crime réussi Grossir l'immonde escorte,
Disent en l'entendant : Pourquoi donc celui-ci Parle-t-il de la sorte ?
C'est qu'il a peur de Dieu! c'est qu'il a peur des lois!
C'est que ce fourbe tremble !
C'est qu'il sent dans son cœur frissonner à la fois
Tn\]< ]o< off*rois ensemble !
C'est que, dans cette orgie où le meurtre éhonté Chante : Que nous importe !
Lui songe au cimetière où dort la Liberté, La redoutable morte !
C'est que sur le festin il voit tomber le soir;
C'est qu'en ce banquet sombre.
Il songe à l'avenir, incorruptible et noir.
Qui fait des pas dans l'ombre;
C'est que la peine vient ! c'est qu'il se sent plier Comme les branches d'arbre !
C'est que, pâle, il entend monter dans l'escalier Un visiteur de marbre !.
21 janvier 1857.